Les PURUSHARTHAS, les QUATRE BUTS de la VIE
BG 01/35
Tous ceux-là, je ne veux pas les frapper, même s’ils me frappent, fut-ce en vue de régner sur les trois mondes, encore bien moins sur la seule terre (oh vainqueur des démons, qui a la douceur du miel)
Le processus de la manifestation-(création)
1 Considérons maintenant la théorie hindoue des ‘quatre buts de la vie’, en sanskrit, les purusharthas. Et cela en rapport avec la théorie des ‘États multiples de l’Être’, et le schéma de la figure 1. La Bhagavad Gita évoque souvent la philosophie Samkhya (BG 02/39 et BG 05/04-05). Dans le langage de cette sagesse, Ishwara désigne le principe divin personnel, correspondant par beaucoup d’aspects au Dieu créateur du christianisme. Ishwara est l’Unique, selon la conception monothéiste. Au moment intemporel, et d’ailleurs permanent, de sa manifestation, donc de la création du cosmos et de tous les états de l’Être, s’opère une scission de l’unité divine d’Ishwara en deux sous-principes : Purusha et Prakriti. Ces sous-principes correspondent aux notions chinoises taoïste de Yang et de Yin. Le Purusha hindou, comme le Yang chinois, est le principe masculin, inspirateur, fécondant, spirituel, et la Prakriti hindoue, comme le Yin chinois, est la ‘materia prima’, le principe féminin, la ‘matière première’, fécondée par le Purusha.
2 Pour en revenir à la théorie des ‘quatre buts de la vie’, les purusharthas, ce nom est composé de artha, qui signifie ‘richesse’ et aussi ‘but’, finalité’, et de Purusha, le sous-principe divin masculin, fécondant. Il s’agit par conséquent des buts que le Purusha se donne en fécondant la Prakriti, pour générer les états multiples de l’Être, les différents mondes ; autrement dit, les buts de la vie, et ils sont au nombre de quatre. Tout homme normalement constitué se pose la question du sens de sa vie, et donc du but de sa vie ; la théorie hindoue présente les quatre, hiérarchiquement et progressivement étagés.
La construction chrétienne s’avère problématique
1 Si l’on cherche un équivalent chrétien de cette notion, on se heurte sur la structure quelque peu bancale de ‘sainte Trinité’ selon la théologie chrétienne. Il y a Dieu le Père, qui est le créateur du ciel et de la terre, selon le Credo. Il pourrait apparaître comme l’équivalent d’Ishvara, l’Unique, le Seigneur suprême dans l’hindouisme. Mais, si nous cherchons ce qui se passe lorsque Dieu le Père crée, donc lorsque son Unité se scinde, pour ainsi dire, l’équivalent de Purusha serait le Saint Esprit, car c’est lui qui féconde Marie pour engendrer Jésus (L’ange répondit à Marie : »L’Esprit Saint viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te prendra sous son ombre ; c’est pourquoi l’être saint qui naîtra sera appelé Fils de Dieu » : Lc 01/35 = P 004). Mais alors ce qui correspondrait à la Prakriti, la substance subtile et encore non formée de la manifestation, ce serait Marie.
2 Si bien que la pyramide doctrinale orientale, avec Ishvara au sommet, et sa première subdivision en Purusha et Prakriti, aurait sa correspondance chrétienne en Dieu le Père et sa première subdivision en Saint Esprit et Marie. Et là se situe un premier problème. En effet, si Marie, dans l’Évangile, est présentée comme une sainte femme, mais indubitablement comme une femme humaine et non divine, elle est de fait devenue, dans le culte chrétien, une véritable déesse (sauf en Protestantisme). Mais cela éclate complètement selon les critères de la théologie chrétienne, et pour plusieurs raisons. Premièrement, Dieu le Père est censé avoir fait le monde ‘ex nililo’, ‘à partir du néant’, comme nous l’avons vu, et non par la fécondation de deux entités issues de lui-même, qui seraient le Saint Esprit et Marie.
3 Deuxièmement, il y a une véritable contradiction, dans le christianisme, entre le statut évangélique de Marie, d’une part, et son statut liturgique et théologique, qui en font véritablement une Déesse. On pourrait même dire (faisant de l’humour sans le vouloir) ‘encore plus que cela’, si cette expression avait un sens relativement à Dieu. Puisque Marie reçoit, en Orthodoxie et en Catholicité chrétienne, le titre officiel de ‘théotokos’, c’est-à-dire ‘Mère de Dieu’. Dieu étant, par définition, celui qui est sans origine, et qui est l’origine de tout, comment aurait-il une mère ? Le moins que l’on puisse dire, c’est que la conception chrétienne du divin et de son rapport au monde n’est pas particulièrement éclairante.
Premier but de la vie : Kama, le plaisir
1 Mais revenons à notre sujet principal, les ‘quatre buts de la vie’, maintenant que nous avons compris ce que signifie son nom sanskrit de ‘purushartha’. Dans la tradition orientale, les quatre buts de la vie sont hiérarchisés. En partant du bas de cette hiérarchie, le premier but est kama, le plaisir. Si on observe la petite enfance d’un humain, il est clair que l’enfant cherche le plaisir et évite la souffrance. Toute sa sagesse et le critère de ses choix consiste en cela. Il en va de même dans le monde animal. Certes un cerf peut endurer la souffrance d’un combat pour copuler avec une femelle, ou une femelle de n’importe quelle espèce peut endurer bien des épreuves pour nourrir ses petits, mais la motivation est toujours le plaisir ou l’instinct de copulation ou de reproduction, qui agissent comme un plaisir, un besoin corporel.
2 Ce but du plaisir n’est assurément pas spirituel en soi, puisqu’il est limité à la satisfaction de l’ego mortel mais, étant parfaitement naturel, il n’est aucunement mal non plus. De ce point de vue, le christianisme se distingue de l’hindouisme, puisque le plaisir a toujours été présenté comme peccamineux dans cette religion. On se demande d’ailleurs pourquoi, étant donné que Jésus, dans l’Évangile, ne manque guère de participer à de nombreux festins (les noces de Cana : Jn 02/01 = P 026), d’y recevoir les soins très amoureux et parfumés d’une femme (Lc 07/37 = P 080), d’offrir lui-même aux invités le meilleur vin qui soit (Jn 02/10 = P 026) et il emploie volontiers le thème des nourritures terrestres dans ses paraboles : Lorsque quelqu’un t’invite à un repas de noces… (Lc 14/07 = P 189) ; Lorsque tu donnes un déjeuner ou un dîner… (Lc 14/12 = P 190) ; Il en va du Royaume des Cieux comme d’un roi qui fit un festin…(Mt 22/02 = P 191) etc.
Le refus chrétien du plaisir
1 Un changement d’orientation s’est visiblement produit entre l’enseignement évangélique de Jésus et son exemple, d’une part, et l’élaboration de la théologie chrétienne à partir de l’enseignement de Paul de Tarse (St Paul), d’autre part. Plaisir et péché sont devenus quasiment synonymes dans la pensée chrétienne. L’Inde classique, avec ses kama-sutras, c’est-à-dire ses ‘traités du plaisir’, n’a visiblement aucune prévention contre le fait de jouir. C’est ainsi que le créateur, Brahma, selon la Gita, affirme : Que ceci soit pour toi Kâmadhenu, c’est-à-dire la vache d’abondance mythique qui exauce tous les désirs (BG 03/10), et : nourris par ces sacrifices (yajna), les Devas (dieux) vous procureront les jouissances que vous souhaitez (BG 03/12), et Krishna affirme : … je suis Kamadhenu (la vache d’abondance, qui exauce tous les vœux) (BG 10/28).
2 Dans le christianisme, le plaisir est opposé à la vertu, d’une façon dualiste. Ce n’est pas faire injure à cette religion que de parler d’un ‘masochisme chrétien’ ; la croix comme moyen de salut et non pas comme conséquence assumée par Jésus de l’enseignement dont il a fait bénéficier les humains, est, en partie, la cause de ce point de vue. Jésus, certes, enseigne : Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même, qu’il se charge de sa croix, et qu’il me suive (Mc 08/34 = P 123). Mais cette parole peut être interprétée dans le sens ésotérique du symbolisme de la croix que nous avons exposé, alors qu’elle l’a souvent été dans le sens d’une recherche volontaire de la souffrance, qui serait salvatrice en elle-même. Or Jésus ne s’est ni auto-flagellé, ni auto-crucifié (Mc 15/15 = P 283), et il ne portait pas de silice, contrairement à de nombreux chrétiens aux différentes époques.
Le juste milieu bouddhique et yogique
1 On associe souvent l’enseignement du Bouddha à la ‘voie du milieu’, entre la jouissance et l’ascèse excessive, et on a raison. Mais le yoga hindou dit la même chose depuis toujours : Le yoga (l’union divine) est inaccessible à celui qui mange trop, ou jeûne trop, qui dort trop, ou veille trop, ô Arjuna (BG 06/16) et aussi : Dans cette sérénité, le yogi trouve la fin de toutes les peines… (BG 02/65). La spiritualité orientale n’est pas l’ennemie du plaisir. Beaucoup plus subtilement, elle vise le danger du désir : Les objets des sens font naître le désir et l’aversion. Mais il faut se garder de tomber en leur pouvoir, car ceux-ci constituent un obstacle à la réalisation spirituelle (BG 03/34) et aussi : Celui qui est capable, ici-bas, avant même d’être délivré de son corps (au moment de la mort), de vaincre l’impulsion née du désir et de la passion, est un yogi (un être spirituellement unifié), il est un homme heureux, même en ce monde (BG 05/23). On peut donc être heureux, dans le monde humain, sans recherche de la souffrance et parcourir pleinement la voie spirituelle. Jouir du plaisir quand le contexte le rend possible, mais n’en pas dépendre psychologiquement quand il ne se présente pas. En celui qui est discipliné et paisible, le Soi-atman garde son équilibre, dans le froid comme dans la chaleur, dans le plaisir comme dans la souffrance, dans l’honneur comme dans le déshonneur (BG 06/07).
Figure 1

Le ‘bon larron’ et la voie exotérique
1 Considérons maintenant kama, le plaisir, du point de vue des États multiples de l’Être. La recherche du plaisir, lorsqu’elle est intelligente, revient, ni plus ni moins, à la recherche du paradis terrestre (Le point P de la figure 1). En effet le paradis terrestre est, dans l’état humain d’existence, le lieu du plus grand plaisir et de la moindre souffrance. Il n’y a même pas de souffrance du tout, encore qu’il peut y avoir, pour les êtres les plus profonds et subtils, la frustration de l’infini, symbolisée, dans le récit de la Genèse biblique, par l’interdiction de manger des fruits tentants de l’arbre du milieu. Donc, si un homme limite son but de la vie à la recherche du plaisir, et ce sans faire le mal évidemment, il peut, en principe, accéder au paradis terrestre. Le christianisme répugne à dire les choses ainsi, car ce n’est sans doute pas assez ‘crucifiant’, mais la Gita l’affirme clairement : ceux qui suivent la voie védique, mais qui n’aspirent qu’au bonheur, n’obtiennent que le cycle de la naissance et de la mort (BG 09/21). Ils sont vertueux, dans la mesure où ils suivent la voie védique ; c’est pourquoi ils peuvent, après leur mort, savourer le vaste monde céleste, mais : après y avoir épuisé le bénéfice de leurs mérites, ils doivent retourner au monde des mortels (BG 09/21). Donc, le paradis, selon la BG, est temporaire et proportionné aux mérites ; alors que la théologie chrétienne le prétend sans fin, ce qui est contradictoire avec le fait qu’Adam et Ève en ont été chassés. Et l’on note que Jésus, qui évoque souvent le royaume des cieux, ne parle qu’une seule fois du paradis, à propos du ‘bon larron’ (Lc 23/43 = P 295), ce qui ne représente pas une bien haute réalisation, on en conviendra.
2 Dans le christianisme vraiment évangélique, cette voie (de kama sans faire le mal) est pourtant clairement indiquée comme celle du ‘bon larron’. C’est un criminel qui a mérité la crucifixion et il dit à son voisin de croix, autre criminel : Pour nous, c’est justice, nous payons nos actes ; mais lui, Jésus, n’a rien fait de mal (Lc 23/41 = P 295) et il rajoute, cette fois à l’intention de Jésus : Jésus, souviens-toi de moi, lorsque tu viendras avec ton royaume (Lc 23/41-42 = P 295). On remarque qu’il prie, condition nécessaire pour obtenir le paradis terrestre. Aussi qu’il est limité à l’ego : souviens-toi de moi ; ce n’est pas un homme qui applique l’enseignement de se renier lui-même (Mc 08/34 = P 123), comme un véritable spirituel doit le faire, voulant dépasser les limites de l’individualité humaine. On remarque aussi qu’il n’aspire pas à monter au royaume des cieux, mais seulement à être le bénéficiaire de la descente de Jésus, lorsqu’il viendra dans son royaume terrestre, lors du ‘second avènement’. Le cas du bon larron correspond exactement à celui qui, selon la Bhagavad Gita, n’aspire qu’au bonheur. On pourrait objecter : « C’était quand même un larron, méritant la crucifixion ; ce qui ne correspond pas exactement au fait de suivre la voie védique. » Certes, mais la BG dit aussi : L’homme, même le plus coupable, s’il vient à m’adorer et à tourner vers moi seul tout son culte, doit être considéré comme un juste, car ses intentions sont droites (BG 09/30).
Le plaisir, idéal de shudra
1 Il existe aussi un rapport entre les purushartha, les ‘buts de la vie’, et les varnas-castes. Le plaisir, kama, comme but premier et quasiment unique, en évitant la souffrance autant que possible, mais sans pour autant faire le mal, correspond aux shudras-serviteurs. Ce sont des hommes qui ont besoin d’un maître, car ils ne disposent pas du discernement nécessaire pour guider leur vie par eux-mêmes. Ils sont donc pour ainsi dire au stade de l’enfance ou, dans les cas les plus limités, dans celui d’un animal domestique, qui aime son maître, que son maître aime, mais qui n’agit que sur ordre, à moins que ce ne soit pour suivre son plaisir.
Deuxième but de la vie : Artha, la richesse
1 Artha, la richesse, constitue le deuxième but de la vie, selon la théorie des purusharthas. Il ne s’agit pas, comme on serait tenté de le croire dans notre culture hypermatérialiste, de la seule richesse financière, matérielle, des objets que l’homme possède. La richesse culturelle, artistique, affective font aussi partie de artha. En matière de plaisir, le plus vif ressenti par l’humain est le plaisir sexuel ; et en matière de richesse, le plus commode moyen d’y accéder est l’argent, aussi la morale chrétienne traditionnelle s’est souvent braquée contre la sexualité et l’argent. Cette attitude fut d’ailleurs très différente selon les époques et les lieux, au cours des deux mille ans de christianisme.
2 En termes d’États multiples de l’Être, ce deuxième but de la vie a la même finalité que le premier. Autant dire qu’il ne fait pas sortir de l’état humain d’existence, mais conduit en son centre, le paradis terrestre. Simplement, comme la perspective d’artha-richesse est beaucoup plus riche (c’est le cas de le dire) que celle du simple kama-plaisir, on peut raisonnablement supposer que le séjour paradisiaque qui résultera d’une telle option sera plus long et fastueux.
3 En termes de varnas-castes le but de la vie artha-richesse correspond aux Vaïshyas. En effet, ce sont les agents économiques (agriculteurs, artisans, commerçants) ; ils produisent donc directement la richesse, ce qui suppose pour beaucoup d’entre eux, un bon, voire un très haut niveau culturel et artistique. Car, dans une civilisation spirituelle, l’artiste et l’artisan sont un.
Le raplatissement de l’enseignement chrétien à propos d’artha
1 Une remarque est nécessaire, à propos du christianisme, en délicatesse par rapport à l’Évangile, comme presque toujours. La morale paulinienne présente une haine certaine du sexe et de l’argent, qui entraîne une haine de la culture, dès lors qu’elle n’est pas strictement religieuse. Et la confusion règne d’autant plus aujourd’hui que l’Église s’est prosternée devant l’idole démocratique et donc égalitaire ; elle n’envisage par conséquent qu’un seul enseignement de Jésus, qui serait valable pour tous.
2 Or, en matière de richesse, la position chrétienne actuelle se réfère à cette parole de Jésus : Il est plus facile à un chameau de passer par le trou de l’aiguille qu’à un riche d’entrer dans le Royaume de Dieu (Mc 10/25 = P 217), autrement dit, c’est impossible. Certains prédicateurs ont été jusqu’à prétendre que tous les riches allaient mécaniquement en enfer (‘éternel’ de préférence) ! Mais alors comment expliquer cette parole de l’Évangile après la mort de Jésus : Le soir venu, il vint un homme riche d’Arimathie… Il alla trouver Pilate et réclama le corps de Jésus. Alors Pilate ordonna qu’on le lui remît (Mt 27/57-58 = P 302) ? Il fallait que ce riche soit particulièrement important pour que Pilate, le procurateur romain, accède à sa demande. C’est lui qui a enseveli Jésus dans son propre tombeau (Mc 15/46 = P 304), ce qui suppose une extrême intimité spirituelle avec le Rabbi Yeshua. Et on pourrait multiplier les exemples de justes riches dans l’Évangile : un homme appelé du nom de Zachée ; c’était un chef de publicains, et qui était riche… (Lc 19/02 = P 226).
3 La seule façon de résoudre le problème consiste à reconnaître la hiérarchie ‘petits mystères’ et ‘grands mystères’ omniprésente dans l’Évangile. Les ‘petits mystères’, religieux, visent au paradis terrestre, où se cumulent toutes les richesses de l’état humain d’existence. Aussi la richesse-artha, toutes les formes de richesses (matérielles, culturelles, affectives) ne s’opposent-elles aucunement à la quête paradisiaque, dès lors qu’elles n’entraînent pas la pratique du mal fait à autrui. Et c’est pourquoi, lorsque le jeune homme riche dit à Jésus : Maître, j’ai observé tous les commandements de Moïse dès ma jeunesse (Mc 10/20 = P 216), le texte précise que : Jésus fixa sur lui son regard et l’aima… (Mc 10/21 = P 216). On est alors très loin de la damnation des riches. Mais tout cela (soit les commandements de la Loi, l’exotérisme religieux) ne conduit qu’au paradis terrestre. On remarque, d’ailleurs, que les Protestants, en particulier ceux des USA, ne dévaluent pas la richesse comme font semblant de le faire les Catholiques. Ils poussent même très loin le contrepied, jusqu’à associer le dollar à Dieu.
La pauvreté vient après la richesse, pas à la place. Pauvreté n’est pas indigence
1 Mais, pour dépasser l’état humain d’existence, il faut plus, et c’est alors que Jésus propose au ‘jeune homme riche’: Une seule chose te manque : va, ce que tu as, vends-le et donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel ; puis, viens, suis-moi (Mc 10/21 = P 216) ; et il s’agit alors d’atteindre le ciel et non seulement le paradis terrestre. Pour ce faire il convient de dépasser tout ce qui est humain, donc toutes les richesses de l’humain. C’est là qu’intervient la pauvreté évangélique. La pauvreté évangélique est faite pour les ambitieux, et même pour les ‘prétend cieux’ qui ne se contentent pas des richesses humaines, fussent-elles paradisiaques. D’ailleurs Mathieu rapporte une précision dans la parole de Jésus : Si tu veux être parfait… rien de moins. La pauvreté évangélique est faite pour ceux qui veulent plus que la richesse humaine et non pas moins qu’elle ; pour ceux aux yeux de qui la richesse humaine n’est que méprisable indigence. Cette histoire évangélique conclue : Entendant cette parole, le jeune homme s’en alla contristé, car il avait de grands biens (Mt 19/20 = P 216). Il aspirait au divin, tout en demeurant encore trop attaché à l’humain ; ce n’était certainement pas un mauvais homme, simplement ce n’était encore qu’un homme, alors que Jésus lui proposait de devenir un dieu.
2 On voit donc qu’artha-richesse est une vertu, tant qu’elle n’est pas opposée à dharma. La tendance démocratique, et même socialo-communiste, du christianisme moderne, surtout Catholique, prétend appliquer une loi unique à tous les chrétiens. Conséquence, elle prêche le mépris des richesses (matérielles et culturelles) à tous. Cela entraîne une appauvrissante vulgarisation de la civilisation qui fut la chrétienté.
3 L’évangile gnostique de Thomas éclaire parfaitement la question, en rapportant cette parole de Jésus : Celui qui a trouvé le monde et s’est fait riche, qu’il renonce au monde (Tho 110). Car la pauvreté spirituelle n’est pas l’indigence, c’est, premièrement, l’acquisition de la richesse, doublée du dépassement de la richesse. En effet, la richesse, artha, sous quelque forme qu’on l’envisage, nécessite, pour son acquisition, la mise en œuvre de nombreuses qualités ; et ces qualités, se retrouveront, transposées, dans la quête spirituelle.
La hiérarchisation limpide de la Gita
1 La Bhagavad Gita expose très clairement la chose. Les gens de bien qui me vénèrent, ô Arjuna, sont de quatre espèces : l’affligé, celui qui aspire à la connaissance (par curiosité intellectuelle), celui qui prend son destin en main et poursuit la richesse et le sage (jnani), qui possède la connaissance…(BG 07/16). L’affligé est le malheureux qui appelle Dieu à son secours : exotérisme religieux. Celui qui aspire à la connaissance par curiosité intellectuelle est une sorte de spirituel quelque peu dilettante ; ce modèle est courant dans le monde moderne. Un touriste spirituel pourrait-on dire. Celui qui prend en main son destin en vue de la richesse ne se contente pas d’un vague intérêt, il réalise les choses, expérimente, éprouve. C’est un praticien, non un simple théoricien. Le ‘Jeune homme riche’ de l’évangile est dans ce cas précisément. Reste le sage-jnani, qui veut être parfait, comme Jésus le propose au ‘Jeune homme riche’. Et le sutra suivant précise que Krishna préfère, entre tous, le jnani.
Troisième but de la vie : Dharma, la Loi, l’Ordre
1 Le troisième but de la vie se nomme Dharma. C’est la Loi, non pas au sens où les députés, en démocratie, peuvent voter une loi qu’une autre élection pourra aussi bien défaire, mais au sens quasi scientifique où le monde fonctionne selon des lois internes auxquelles nul ne peut échapper, sinon illusoirement. Lois que l’homme ne fabrique pas et qu’il a tout intérêt à connaitre et à respecter s’il veut vivre en bonne harmonie avec son milieu cosmique. C’est dans ce sens que les religions diverses parlent de la ‘Loi révélée’. Qu’elles soient de Moïse, loi Koranique ou loi de Manu, les principes de base en sont fondamentalement les mêmes. La différence est minime entre les lois religieuses, alors qu’elle est abyssale entre ces dernières et les lois, d’ailleurs toujours instables, du désordre démocratique.
Le but du dharma… et des lois
1 Le critère en est clair. Les lois religieuses placent l’accomplissement spirituel avant tout et, pour le reste, respecte l’ordre naturel des choses. Les lois démocratiques ignorent quasiment la dimension spirituelle de l’humain, ne se soucient que du matériel et, d’une façon générale, prétendent de plus en plus restructurer la nature par la technologie, dans une orgueilleuse et d’ailleurs démentielle optique de recréation humaine du cosmos.
2 Nous avons vu, à propos des varnas-castes, que les kshatryas-nobles, ont pour fonction sociale la défense militaire des frontières, la police intérieure, la justice, l’administration, le gouvernement, la diplomatie, la justice. Il en résulte évidemment que le dharma constitue le premier but de la vie pour un kshatrya-Noble. Ceci n’exclut pas, bien au contraire, le goût des plaisirs-kama, ni celui des richesses-artha en tous genres ; il est même fréquent que les nobles en abusent. Mais un noble digne de ce nom doit être prêt à tout moment à sacrifier ses richesses et même sa vie pour la défense du dharma. La Bhagavad Gita l’illustre d’ailleurs, puisque même les adversaires d’Arjuna, pourtant injustes, respectent cela : Ceux pour qui nous aspirions à la royauté, aux richesses et aux plaisirs, les voici, prêts à s’entre-tuer, ayant fait le sacrifice de leur vie et de leurs biens (BG 01/33).
Le dharma mène au cieux
1 Sur le plan des États multiples de l’Être, le purushartha-dharma, la Loi universelle comme but de la vie, débouche sur le royaume des cieux. Pourquoi cela ? Parce que celui qui recherche d’abord le plaisir ou la richesse n’y sacrifiera pas sa vie, cela l’empêcherait d’en jouir. Alors que celui qui recherche le dharma doit parfois y sacrifier sa vie individuelle. Il y perd son corps, le nom que son corps a reçu, son individualité. Le service du dharma implique le dépassement de l’état individuel humain de l’être. L’état humain d’existence est un état individuel. Certes, il y a d’autres états d’existence qui sont aussi des états individuels, c’est-à-dire un état dans lequel un individu se distingue d’un autre individu par sa forme et son nom (rupa et nama en sanskrit). Mais, celui qui est capable de sacrifier sa condition humaine à la préservation du dharma dépasse, par là-même, la condition humaine et, s’il renaît, ce sera dans un état d’existence supérieur à l’état humain. La Gita le dit clairement à Arjuna alors qu’il est sur le point d’affronter la mort au combat : Ou bien, tué, tu accéderas au ciel ; Ou bien, victorieux, tu régneras sur la terre. Redresse-toi donc… résolu à combattre (BG 02/37).
Quatrième but de la vie : Moksha, la libération spirituelle
1 Nous avons exposé ce qu’est moksha, la ‘libération spirituelle’, ou ‘grande réalisation’. Et nous avons vu qu’elle n’est pas représentable spatialement sur le schéma de la figure 1, comme le sont les ‘petits mystères’ et les ‘grands mystères’. Moksha n’est pas un recentrage dans un état d’existence, comme les ‘petits mystères’ religieux. Moksha n’est pas non plus une ascension dans les États multiples de l’Être, comme sont les ‘grands mystères’. Moksha, c’est la sortie des États de l’Être, la sortie du monde manifesté. C’est donc, non seulement la réintégration dans le Principe du monde manifesté, c’est-à-dire Ishwara, mais même le dépassement d’Ishwara et la fusion en Brahman. Moksha est le but moult fois proposé par la Bhagavad Gita, le but ultime du cheminement spirituel.
Moksha dans le judaïsme ?
1 Pour le judaïsme exotérique, l’idée même de moksha est un blasphème qui mérite la mort. Jésus est mort à cause cela : Les Juifs lui répondent : »Ce n’est pas pour une bonne œuvre que nous te lapidons, mais pour un blasphème et parce que toi, n’étant qu’un homme, tu te fais Dieu. » (Jn 10/33 = P 185).
2 Ceci dit, il est possible qu’existe un judaïsme ésotérique qui enseigne la voie de moksha. Si c’est le cas, il devait être fort minoritaire du temps de Jésus puisque, d’après l’Évangile, parmi les chefs juifs, seuls Nicodème (Jn 07/50 = P 143) et Joseph d’Arimathie sont signalés comme n’ayant pas voté sa mort (Lc 23/51 = P 302). Et, parmi les disciples, le mystérieux Nathanaël, sous son figuier semble faire partie de ces rares élus (Jn 01/48 = P 025). Il est aussi possible qu’un tel ésotérisme existe encore aujourd’hui, caché dans l’enseignement de quelque rabbin.
Moksha dans le christianisme ?
1 En ce qui concerne la théologie chrétienne, une ambiguïté se situe là. Les chrétiens disent généralement : « Jésus est mort à cause de nos péchés, pour nous racheter et nous offrir la vie éternelle, à la place de l’enfer éternel que nos péchés nous avaient mérité. » On comprend que, si les théologiens chrétiens reconnaissaient que Jésus est mort pour avoir pratiqué et enseigné moksha ; il faudrait ensuite qu’ils l’enseignent et le pratiquent eux-mêmes. Or ils ont condamnés les mystiques, comme Maître Eckhart qui, au XII° siècle, ont enseigné cette doctrine, et aujourd’hui ils considèrent cette doctrine comme une folie des spiritualités orientales. Pourtant, les écrits de Maître Eckhart (les Traités et les Sermons en particulier), ainsi que ceux des grands mystiques rhénans attestent indubitablement la présence d’un tel ésotérisme métaphysique chrétien, au moins jusqu’au XIII° siècle en Europe.
Présence indubitable de Moksha dans l’Évangile
1 Mais la preuve suffisante et incontournable de la parfaite orthodoxie de moksha par rapport à l’esprit du Christ se trouve tout simplement dans l’Évangile. Et en particulier dans celui de Jean. Les historiens disent que, lorsqu’un concile décida de savoir lesquels des nombreux évangiles de l’époque seraient acceptés dans le canon officiel des Écritures chrétiennes, il y eut grand débat à propos de celui de Jean, qui n’a été accepté que de justesse. Donc, dès cette époque, vers le quatrième siècle, l’ésotérisme chrétien commençait à ‘battre de l’aile’ (du moins dans les sphères officielles du christianisme).
2 Que le lecteur nous pardonne de citer un peu longuement l’évangile selon Jean, mais la démonstration de moksha qu’il donne ne nécessite aucun commentaire et seule une hypocrisie pharisaïque peut arriver à y lire autre chose. Jésus répond (aux docteurs Juifs) : »N’est-il pas écrit dans votre Loi : J’ai dit : vous êtes des dieux ? Alors qu’elle a appelé dieux ceux à qui la parole de Dieu fut adressée -et l’Écriture ne peut être récusée- à celui que le Père a consacré et envoyé dans le monde vous dites : »Tu blasphèmes », parce que j’ai dit : »Je suis Fils de Dieu »! (Jn 10/34-36 = P 185)… reconnaissez une bonne fois que le Père est en moi et moi dans le Père (Jn 10/38 = P 185). Jésus dit : la vie pour l’ère-aïonios, c’est qu’ils te connaissent, toi, le seul véritable Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ (Jn 17/3 = P 267). Le seul véritable Dieu : comment peut-on partir de cette donnée, enseignée par Jésus lui-même, et arriver aux trois personnes divines de la ‘Sainte Trinité’ ? Jésus ne se présente pas comme un autre véritable Dieu, mais comme celui qu’il (Dieu) a envoyé, ce qui n’est absolument pas la même chose. Jésus dit encore : Je ne suis plus dans le monde ; eux sont dans le monde, et moi, je viens vers toi. Père saint, garde-les dans ton nom que tu m’as donné, pour qu’ils soient un comme nous (Jn 17/11 = P 267). Père, ceux que tu m’as donnés, je veux que là où je suis, eux aussi soient avec moi… (Jn 17/24 = P 267)… afin que tous soient un. Comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi, qu’eux aussi soient en nous… (Jn 17/21 = P 267). Ce que Jésus enseigne ici n’est pas la trinité, mais la doctrine de l’Unité suprême.
Moksha, sujet premier de certains évangiles gnostiques
1 Malgré deux mille ans de persécution et d’élimination de la part de l’Église officielle Catholique Romaine, il n’est plus possible, aujourd’hui, d’ignorer qu’il existe d’autres évangiles que les quatre officiels dit ‘canoniques’. Parmi tous les autres évangiles, certains, de nature gnostique, correspondent exactement à ce qu’un oriental pourrait nommer un ‘jnana yoga évangélique’. Ce textes, dont certains ont été découverts archéologiquement au XX° siècle, se trouvent actuellement en librairie ou sur Internet. Ils rapportent des paroles de Jésus relatives à un enseignement non duel parfaitement explicite. À n’en pas douter, cela constitue précisément la raison de l’élimination de ces textes par l’Église officielle, pendant les quatre premiers siècles qui menèrent à l’église Constantinienne. Ensuite, la chape de plomb exotérique a pesé jusqu’à aujourd’hui, pour interdire toute intimité de l’homme avec Dieu, c’est-à-dire toute spiritualité complète. Sans commenter longuement tout cela, nous ne ferons que citer quelques passages de trois de ces évangiles dont la limpidité vaut toutes les gloses
Moksha, dans l’évangile selon Thomas
1 Celui qui cherche… quand il aura trouvé… il règnera sur le Tout (Tho 002).
2 Beaucoup de premiers se feront derniers et ils seront Un (Tho 004).
3 Les morts n’ont pas de vie, les vivants n’ont pas de mort (Tho 011)
4 Au temps où vous étiez Un, vous avez fait le deux ; mais alors, étant deux, que ferez-vous ? (Tho 011)
5 Jésus disait : « Heureux celui qui est avant d’exister… » (Tho 019)
6 Jésus disait : « Si vous ne jeûnez pas au monde, vous ne trouverez pas le royaume » (Tho 027)
7 Jésus disait : « Heureux, vous, les unifiés et les élus, vous trouverez le Royaume ; vous êtes issus de lui et vous y retournerez » (Tho 049)
8 Jésus disait : « Celui qui connait le monde découvre un cadavre. Et celui qui découvre un cadavre, le monde ne peut le contenir » (Tho 056)
9 Le Royaume est comparable à un berger qui possédait cent brebis. L’une d’entre elles disparut. C’était la plus belle. Il laissa les quatre-vingt-dix-neuf et ne se préoccupa plus que de l’unique, jusqu’à ce qu’il l’eût retrouvée. Après sa peine, il dit à la brebis : « Je t’aime plus que les quatre-vingt-dix-neuf autres » (Tho 107).
10 Jésus disait : « Celui qui s’abreuvera à ma bouche deviendra comme moi, et moi je serai lui, et les choses cachées lui seront révélées. » (Tho 108).
11 Jésus disait : « Celui qui a trouvé le monde et s’est fait riche, qu’il renonce au monde » (Tho 110).
12 Simon Pierre leur dit : « Que Myriam sorte de parmi nous, car les femmes ne sont pas dignes de la vie ». Jésus dit : « Voici, moi je vais la guider afin de la faire mâle, en sorte qu’elle devienne elle aussi un esprit vivant semblable à vous les mâles, car toute femme qui se fera mâle entrera dans le Royaume des cieux. » (Tho 114).
Moksha, dans l’évangile selon Marie
1 Tout reviendra à ses racines, la matière retournera aux origines de la matière (Ma p7/1-9).
2 L’attachement à la matière engendre une passion contre nature. Le trouble naît alors dans tout le corps ; c’est pourquoi je vous dis : ‘Soyez en harmonie’…(Ma p8/1-5).
3 Veillez à ce que personne ne vous égare, en disant : « Le voici », « Le voilà ». Car c’est à l’intérieur de vous qu’est le Fils de l’Humain. Allez à lui, ceux qui le cherchent le trouvent (Ma p8/15-22).
4 Alors Marie se leva, elle les embrassa tous et dit à ses frères : « Ne soyez pas dans la peine et le doute, car sa grâce vous accompagnera et vous protégera… Il nous appelle à devenir pleinement humains (anthropos) (My p9/12-18).
5 Pierre dit à Marie : « Nous savons que l’Enseigneur t’a aimée différemment des autres femmes… » (My p10/1-3).
6 Lévi prit la parole : « Pierre, tu as toujours été un emporté… (My p18/7-8).
7 …je te vois maintenant t’acharner contre la femme, comme le font nos adversaires. Pourtant, si l’Enseigneur l’a rendue digne, qui es-tu pour la rejeter comme le font nos adversaires ? … (My p18/9-12).
8 …Partons annoncer l’Évangile sans chercher à établir d’autres règles et d’autres lois en dehors de celle dont Il fut le témoin (My p18/19-21)
Moksha, dans l’évangile selon Philippe
1 « Tout ce qui est composé sera décomposé et retournera à l’Origine. » (Ph 10)
2 Les mots que nous mettons sur les réalités terrestres entrainent l’illusion… Celui qui entend le mot ‘Dieu’ ne saisit pas le Réel, mais une illusion ou une image du Réel. De même les mots Pères, Fils, Saint-Esprit, Lumière, Vie, Résurrection, Église, tous ces mots ne disent pas la réalité (Ph 11).
3 La Vérité se sert des mots dans le monde parce que, sans ces mots, elle demeurerait totalement inconnaissable. La Vérité est une et multiple, afin de nous enseigner l’Un innombrable de l’Amour (Ph 12).
4 La vérité est partout semée, elle existe dès l’origine, quelques-uns la voient au moment des semailles, peu nombreux la voient encore au moment de la moisson (Ph 14).
5 Certains disent que Marie a été fécondée par la grâce de l’Esprit-Saint, ils ne savent pas ce qu’ils disent… (Ph 17).
6 Marie est le silence vierge qu’aucune puissance mauvaise ne souille et ne distrait, elle demeure silence immaculé… (Ph 17).
7 L’Enseigneur n’aurait pas dit « Mon Père qui est dans les cieux » s’il n’avait pas été engendré d’une autre paternité que celle qui lui vient de son père de la terre (Ph 17)
8 Ceux qui disent que le Seigneur est mort d’abord et qu’il est ressuscité ensuite se trompent, car il est d’abord ressuscité, il est mort ensuite. Si quelqu’un n’est pas d’abord ressuscité, il ne peut que mourir. S’il est déjà ressuscité, il est vivant comme Dieu est vivant (Ph 21).
9 La Vérité ne se réalise pas comme dans le monde, celui qui voit le soleil ne devient pas le soleil… Mais si tu connais le Souffle (pneuma) tu es le Souffle, si tu perçois le Christ tu deviens le Christ (Ph 44).
10 Yeshoua est venu, le monde s’est ouvert, dans les quatre directions de la croix (Ph 53).
11 Bienheureux celui qui est avant d’exister, car celui qui est était et sera (Ph 57).
12 Celui qui est libre à l’égard du monde ne peut plus y être traité en esclave. Il s’est élevé au-delà de l’attraction et de la répulsion (Ph 61).
13 Ne crains pas la chair et n’en soit pas amoureux. Si tu la crains, elle te dominera. Si tu l’aimes, elle te paralysera et te dévorera (Ph 62).
14 …alors on n’est plus seulement un chrétien, on est le Christ (Ph 67).
15 …prie ton Père qui est là dans le secret », ce qui est à l’intérieur…, c’est la plénitude (plerôma). Au-delà, il n’y a rien ; elle contient tout (Ph 69).
16 …Nous ne sommes plus dans la dualité, mais dans l’unité (Ph 74).
17 C’est à celui que la femme aime que les enfants ressemblent. Quand c’est son mari, ils ressemblent à son mari ; quand c’est son amant, ils ressemblent à son amant. Souvent quand la femme s’unit avec son mari par obligation et que son cœur est auprès de l’amant avec lequel elle s’unit habituellement, celui qu’elle engendre ressemble à son amant. Vous qui êtes avec le Fils de Dieu, n’aimez rien de mondain, aimez l’Enseigneur pour que ce que vous engendrez ressemble à l’Enseigneur et à rien d’autre (Ph 112).
18 Les humains s’unissent aux humains, les chevaux aux chevaux, les ânes aux ânes, chaque espèce s’unit à son semblable, chaque clarté cherche sa lumière… deviens plus spirituel et l’Esprit, le Souffle saint s’unira à toi. Deviens plus intelligent et c’est le logos qui s’unira à toi… Toutes ces réalités (Logos, Esprit etc) ne peuvent se reposer en toi si tu ne leur deviens semblable par amour (Ph 113).
19 Il y a beaucoup d’animaux dans le monde qui ont une apparence humaine, quand il les reconnaît, le sage jette aux porcs des glands, aux bestiaux il donnera de l’orge… aux chiens il jettera des os, aux serviteurs il donnera des leçons de base, aux enfants il donnera l’enseignement dans sa totalité (Ph 119).
20 Le Logos a dit : « Si vous connaissez la vérité, la vérité vous rendra libres. » L’ignorance est esclavage, la connaissance (gnosis) est libération. Si nous reconnaissons la vérité, nous en goûterons les fruits en nous-mêmes (Ph 123).
Le symbolisme paradoxal de l’Unité
1 Il faut un singulier manque de sens symbolique, pour ne pas comprendre un enseignement comme celui de l’évangile selon Jean. Quand Jésus dit : afin que tous soient un. Comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi, qu’eux aussi soient en nous, il emploie une image spatiale. Représentons-nous deux poupées gigognes. La grande peut être ouverte et contenir la petite entièrement, qui disparaît en elle, une fois la grande refermée. Mais, évidemment, la petite ne peut pas contenir la grande. L’humain est soumis aux conditions d’espace et de temps (entre autres) ; et la loi de l’espace est telle que deux êtres différents ne peuvent se trouver au même endroit. Même deux jumeaux, qui se ressemblent tellement et se séparent difficilement, occupent toujours deux lieux différents. Donc, en disant : Comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi, Jésus décrit une impossibilité spatiale en symbolisme humain. Que veut-il signifier par-là ? Très évidemment que le Père et lui, le Fils, ne sont pas deux personnes (contrairement à ce qu’affirme la théorie théologique relativement aux trois personnes de la ‘Sainte Trinité’), mais que le Père et le Fils, de même que le Saint Esprit, sont autant d’aspects différents de l’Unique, Monos, Dieu. Or moksha, et nous revenons là à ce quatrième et ultime but de la vie, à ce quatrième purushartha, moksha n’est pas autre chose que la compréhension intellectuelle, complétée par la réalisation spirituelle effective, de ce qui vient d’être dit.
L’Unité offerte à tous les disciples
1 Jésus, non seulement, affirme qu’il est un avec Dieu, étant en Dieu comme Dieu en lui, mais il affirme aussi afin que tous soient un. Comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi, qu’eux aussi soient en nous. Par conséquent, le chrétien-disciple (non pas au sens théologique, mais au sens évangélique du terme) a aussi pour finalité ultime moksha, la non distinction d’avec Dieu ; autrement dit la ‘fusion en Dieu’, ou la ‘réintégration en Dieu’, notions tellement honnies par les théologiens.
2 S’il est un mystère du christianisme, c’est bien celui-ci : « Comment, avec un enseignement aussi explicitement non-dualiste, en est-on arrivé, saint Paul et Constantin aidant, et cela en quatre siècles seulement, à une théologie trinitaire quasi polythéiste ? »
Le retournement de tous les purusharthas dans la christianisme moderne
1 Si on considère les purusharthas-(les quatre buts de la vie), il faut bien convenir que le christianisme est en porte à faux d’un bout à l’autre. Pour le kama-plaisir, nous avons vu sa répulsion très paulinienne et finalement peu évangélique. Pour l’artha-richesse, il en va de même. Pour le dharma-Loi, jusqu’à la fin de l’Ancien Régime, en théorie sinon en fait, le christianisme avait une doctrine normale. Mais, depuis que les États Généraux sont devenus Assemblée Nationale, et se mêlent de déterminer quelles sont les lois, non seulement de la civilisation, mais même de la nature humaine, de sa sexualité, de sa procréation, le monde profane est devenu fou, et le catholicisme y est largement soumis par le biais des concordats.
2 Au début, le concordat imposé par Napoléon Bonaparte était subi par l’Église. Mais maintenant, selon un processus s’apparentant au ‘syndrome de Stockholm’, les plus hautes autorités de l’Église catholique, et presque autant du Protestantisme, semblent vraiment croire que Jésus a fait de la démocratie le premier des commandements. On n’imagine guère comment le dharma pourrait être vécu par quelque ‘chevalerie chrétienne’ en ces temps d’obscurité spirituelle.
3 Et, pour finir, le quatrième but de la vie, l’ultime purushartha, la libération du cycle du samsara, du cycle des naissances, moksha, a été définitivement classé parmi les hérésies par le christianisme officiel, reprenant contre le Christ, et ses disciples, la même accusation que le sanhédrin juif avait prononcée contre lui il y a deux mille ans. On peut dire que, du point de vue des purusharthas, le christianisme est arrivé à une sorte de perfection dans le reniement de Pierre : Je ne connais pas cet homme dont vous parlez (Mc 14/71 = P 272).
Les purusharthas occidentaux : la Dame à la Licorne
1 Pour, malgré tout, terminer positivement sur le thème des purusharthas en milieu occidental, voici quelques remarques à propos d’un chef d’œuvre artistique, et aussi spirituel, qui n’est certainement pas unique dans la culture européenne, mais qui demeure noyé dans le ‘tsunami’ de la modernité, comme tant d’autres choses. Il y a en France, au musée de Cluny, une collection de tapisseries dites ‘de la Dame à la Licorne’. Ce thème ésotérique était courant au Moyen-Âge et à la Renaissance. On note en particulier une série de six tapisseries, dont les cinq premières illustrent les cinq sens et la sixième est dite ‘A mon seul Désir’. En voici une interprétation spirituelle et yogique, que l’on ne trouve guère chez les commentateurs d’œuvres d’art.
2 Les cinq premières tapisseries concernent la maîtrise des cinq sens indispensable à toute quête spirituelle. Même le mental de l’homme avisé… peut être emporté avec violence par ses sens tumultueux, bien qu’il fasse tous ses efforts pour les maîtriser. Aussi convient-il de les maîtriser tous, et de s’asseoir, concentré, fermement uni à moi. Qui tient ses sens en son pouvoir est vraiment confirmé en sagesse (BG 02/60-61).
3 La sixième tapisserie de la série présente la terre plate (représentation dont on a évoqué le symbolisme à propos des États multiples de l’Être). On y voit aussi une tente de tournois médiévale, entrouverte et totalement vide. À l’extérieur et devant cette tente se tient la Dame, qui déverse tous ses bijoux dans un coffret que tient une jeune servante. À droite de la Dame, sur un petit tabouret recouvert d’un riche coussin, se tient un petit chien. Plus à droite encore de la Dame se tient un lion, dressé, tenant un étendard. À gauche de la Dame se tient la licorne, cheval blanc à corne unique, elle aussi dressée, tenant un autre étendard et dont la corne, presque verticale, vise, à l’infini, le même point que le sommet pointu de la tente.
Les purusharthas dans la tapisserie ‘A mon seul désir’
1 Sans entrer dans plus de détails, nous avons là une représentation occidentale des purusharthas-(quatre buts de la vie). Le chien est symbole de kama-plaisir ; dans l’art occidental plus tardif, surtout en peinture, il sera même souvent symbole de l’Éros, ainsi que dans le langage (une femme stimulante a ‘du chien’). Les bijoux, dont la Dame se défait, sont le symbole d’artha-richesse. Le lion est le symbole royal du dharma-Loi. La licorne (qui n’est pas de ce monde, en tant que chimère, animal symbolique) est le symbole de l’Esprit divin (moksha).
L’entrée en réalisation de la Dame
1 Une fois qu’elle se sera dépouillée des trois premiers purusharthas, la Dame entrera dans la tente vide, symbolisant le détachement : …par ce principe de renoncement, tu viendras à moi (BG 09/28). Et sa conscience, par la méditation, prendra la direction indiquée à la fois par l’axe vertical et central de la tente et par la corne de la licorne ; c’est-à-dire l’ascension verticale des ‘États multiples de l’Être’. On sait, comme vu, que cette ascension ne représente que l’accès au royaume des cieux et non la grande libération-moksha. Dans cette habile représentation de la Dame à la Licorne, moksha, la libération spirituelle, est représentée par le vide de la tente, symbolisant lui-même le vide mental qu’emplira la présence de l’Esprit divin. Peu à peu, il atteint la tranquillité, grâce à la fermeté de la conviction. Ayant établi le mental dans le Soi, il ne doit penser à rien d’autre (BG 06/25). Lorsque le yogi, mental discipliné par la pratique, atteint le samadhi (l’enstase), et qu’il perçoit le Soi-atman par le soi-ego, il est satisfait dans son propre Soi (BG 06/20).
2 Moksha est aussi explicitement indiqué par la devise surmontant l’entrée de la tente : « À mon seul désir ». Le désir de l’Unique est devenu l’unique désir. L’être est libéré de la dualité entre Dieu et lui, entre le destin et lui, entre le monde et lui, entre les autres et lui. Jean-Paul Sartres avait raison (du moins sur ce point) « L’enfer, c’est les autres » ; s’il n’y a plus d’autres, il n’y a plus d’enfer, et c’est moksha. Et surtout (ce qui nous éloigne abyssalement de Sartres) : si Dieu n’est pas conçu, selon la théologie, comme le ‘tout Autre’, c’est-à-dire de façon dualiste, alors la voie de la libération peut être empruntée.
Les Purushasthas, les quatre buts de la vie / La Dame à la Licorne
Les Purushasthas, les quatre buts de la vie / La Dame à la Licorne
Les PURUSHARTHAS, les QUATRE BUTS de la VIE
BG 01/35
Tous ceux-là, je ne veux pas les frapper, même s’ils me frappent, fut-ce en vue de régner sur les trois mondes, encore bien moins sur la seule terre (oh vainqueur des démons, qui a la douceur du miel)
Le processus de la manifestation-(création)
1 Considérons maintenant la théorie hindoue des ‘quatre buts de la vie’, en sanskrit, les purusharthas. Et cela en rapport avec la théorie des ‘États multiples de l’Être’, et le schéma de la figure 1. La Bhagavad Gita évoque souvent la philosophie Samkhya (BG 02/39 et BG 05/04-05). Dans le langage de cette sagesse, Ishwara désigne le principe divin personnel, correspondant par beaucoup d’aspects au Dieu créateur du christianisme. Ishwara est l’Unique, selon la conception monothéiste. Au moment intemporel, et d’ailleurs permanent, de sa manifestation, donc de la création du cosmos et de tous les états de l’Être, s’opère une scission de l’unité divine d’Ishwara en deux sous-principes : Purusha et Prakriti. Ces sous-principes correspondent aux notions chinoises taoïste de Yang et de Yin. Le Purusha hindou, comme le Yang chinois, est le principe masculin, inspirateur, fécondant, spirituel, et la Prakriti hindoue, comme le Yin chinois, est la ‘materia prima’, le principe féminin, la ‘matière première’, fécondée par le Purusha.
2 Pour en revenir à la théorie des ‘quatre buts de la vie’, les purusharthas, ce nom est composé de artha, qui signifie ‘richesse’ et aussi ‘but’, finalité’, et de Purusha, le sous-principe divin masculin, fécondant. Il s’agit par conséquent des buts que le Purusha se donne en fécondant la Prakriti, pour générer les états multiples de l’Être, les différents mondes ; autrement dit, les buts de la vie, et ils sont au nombre de quatre. Tout homme normalement constitué se pose la question du sens de sa vie, et donc du but de sa vie ; la théorie hindoue présente les quatre, hiérarchiquement et progressivement étagés.
La construction chrétienne s’avère problématique
1 Si l’on cherche un équivalent chrétien de cette notion, on se heurte sur la structure quelque peu bancale de ‘sainte Trinité’ selon la théologie chrétienne. Il y a Dieu le Père, qui est le créateur du ciel et de la terre, selon le Credo. Il pourrait apparaître comme l’équivalent d’Ishvara, l’Unique, le Seigneur suprême dans l’hindouisme. Mais, si nous cherchons ce qui se passe lorsque Dieu le Père crée, donc lorsque son Unité se scinde, pour ainsi dire, l’équivalent de Purusha serait le Saint Esprit, car c’est lui qui féconde Marie pour engendrer Jésus (L’ange répondit à Marie : »L’Esprit Saint viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te prendra sous son ombre ; c’est pourquoi l’être saint qui naîtra sera appelé Fils de Dieu » : Lc 01/35 = P 004). Mais alors ce qui correspondrait à la Prakriti, la substance subtile et encore non formée de la manifestation, ce serait Marie.
2 Si bien que la pyramide doctrinale orientale, avec Ishvara au sommet, et sa première subdivision en Purusha et Prakriti, aurait sa correspondance chrétienne en Dieu le Père et sa première subdivision en Saint Esprit et Marie. Et là se situe un premier problème. En effet, si Marie, dans l’Évangile, est présentée comme une sainte femme, mais indubitablement comme une femme humaine et non divine, elle est de fait devenue, dans le culte chrétien, une véritable déesse (sauf en Protestantisme). Mais cela éclate complètement selon les critères de la théologie chrétienne, et pour plusieurs raisons. Premièrement, Dieu le Père est censé avoir fait le monde ‘ex nililo’, ‘à partir du néant’, comme nous l’avons vu, et non par la fécondation de deux entités issues de lui-même, qui seraient le Saint Esprit et Marie.
3 Deuxièmement, il y a une véritable contradiction, dans le christianisme, entre le statut évangélique de Marie, d’une part, et son statut liturgique et théologique, qui en font véritablement une Déesse. On pourrait même dire (faisant de l’humour sans le vouloir) ‘encore plus que cela’, si cette expression avait un sens relativement à Dieu. Puisque Marie reçoit, en Orthodoxie et en Catholicité chrétienne, le titre officiel de ‘théotokos’, c’est-à-dire ‘Mère de Dieu’. Dieu étant, par définition, celui qui est sans origine, et qui est l’origine de tout, comment aurait-il une mère ? Le moins que l’on puisse dire, c’est que la conception chrétienne du divin et de son rapport au monde n’est pas particulièrement éclairante.
Premier but de la vie : Kama, le plaisir
1 Mais revenons à notre sujet principal, les ‘quatre buts de la vie’, maintenant que nous avons compris ce que signifie son nom sanskrit de ‘purushartha’. Dans la tradition orientale, les quatre buts de la vie sont hiérarchisés. En partant du bas de cette hiérarchie, le premier but est kama, le plaisir. Si on observe la petite enfance d’un humain, il est clair que l’enfant cherche le plaisir et évite la souffrance. Toute sa sagesse et le critère de ses choix consiste en cela. Il en va de même dans le monde animal. Certes un cerf peut endurer la souffrance d’un combat pour copuler avec une femelle, ou une femelle de n’importe quelle espèce peut endurer bien des épreuves pour nourrir ses petits, mais la motivation est toujours le plaisir ou l’instinct de copulation ou de reproduction, qui agissent comme un plaisir, un besoin corporel.
2 Ce but du plaisir n’est assurément pas spirituel en soi, puisqu’il est limité à la satisfaction de l’ego mortel mais, étant parfaitement naturel, il n’est aucunement mal non plus. De ce point de vue, le christianisme se distingue de l’hindouisme, puisque le plaisir a toujours été présenté comme peccamineux dans cette religion. On se demande d’ailleurs pourquoi, étant donné que Jésus, dans l’Évangile, ne manque guère de participer à de nombreux festins (les noces de Cana : Jn 02/01 = P 026), d’y recevoir les soins très amoureux et parfumés d’une femme (Lc 07/37 = P 080), d’offrir lui-même aux invités le meilleur vin qui soit (Jn 02/10 = P 026) et il emploie volontiers le thème des nourritures terrestres dans ses paraboles : Lorsque quelqu’un t’invite à un repas de noces… (Lc 14/07 = P 189) ; Lorsque tu donnes un déjeuner ou un dîner… (Lc 14/12 = P 190) ; Il en va du Royaume des Cieux comme d’un roi qui fit un festin…(Mt 22/02 = P 191) etc.
Le refus chrétien du plaisir
1 Un changement d’orientation s’est visiblement produit entre l’enseignement évangélique de Jésus et son exemple, d’une part, et l’élaboration de la théologie chrétienne à partir de l’enseignement de Paul de Tarse (St Paul), d’autre part. Plaisir et péché sont devenus quasiment synonymes dans la pensée chrétienne. L’Inde classique, avec ses kama-sutras, c’est-à-dire ses ‘traités du plaisir’, n’a visiblement aucune prévention contre le fait de jouir. C’est ainsi que le créateur, Brahma, selon la Gita, affirme : Que ceci soit pour toi Kâmadhenu, c’est-à-dire la vache d’abondance mythique qui exauce tous les désirs (BG 03/10), et : nourris par ces sacrifices (yajna), les Devas (dieux) vous procureront les jouissances que vous souhaitez (BG 03/12), et Krishna affirme : … je suis Kamadhenu (la vache d’abondance, qui exauce tous les vœux) (BG 10/28).
2 Dans le christianisme, le plaisir est opposé à la vertu, d’une façon dualiste. Ce n’est pas faire injure à cette religion que de parler d’un ‘masochisme chrétien’ ; la croix comme moyen de salut et non pas comme conséquence assumée par Jésus de l’enseignement dont il a fait bénéficier les humains, est, en partie, la cause de ce point de vue. Jésus, certes, enseigne : Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même, qu’il se charge de sa croix, et qu’il me suive (Mc 08/34 = P 123). Mais cette parole peut être interprétée dans le sens ésotérique du symbolisme de la croix que nous avons exposé, alors qu’elle l’a souvent été dans le sens d’une recherche volontaire de la souffrance, qui serait salvatrice en elle-même. Or Jésus ne s’est ni auto-flagellé, ni auto-crucifié (Mc 15/15 = P 283), et il ne portait pas de silice, contrairement à de nombreux chrétiens aux différentes époques.
Le juste milieu bouddhique et yogique
1 On associe souvent l’enseignement du Bouddha à la ‘voie du milieu’, entre la jouissance et l’ascèse excessive, et on a raison. Mais le yoga hindou dit la même chose depuis toujours : Le yoga (l’union divine) est inaccessible à celui qui mange trop, ou jeûne trop, qui dort trop, ou veille trop, ô Arjuna (BG 06/16) et aussi : Dans cette sérénité, le yogi trouve la fin de toutes les peines… (BG 02/65). La spiritualité orientale n’est pas l’ennemie du plaisir. Beaucoup plus subtilement, elle vise le danger du désir : Les objets des sens font naître le désir et l’aversion. Mais il faut se garder de tomber en leur pouvoir, car ceux-ci constituent un obstacle à la réalisation spirituelle (BG 03/34) et aussi : Celui qui est capable, ici-bas, avant même d’être délivré de son corps (au moment de la mort), de vaincre l’impulsion née du désir et de la passion, est un yogi (un être spirituellement unifié), il est un homme heureux, même en ce monde (BG 05/23). On peut donc être heureux, dans le monde humain, sans recherche de la souffrance et parcourir pleinement la voie spirituelle. Jouir du plaisir quand le contexte le rend possible, mais n’en pas dépendre psychologiquement quand il ne se présente pas. En celui qui est discipliné et paisible, le Soi-atman garde son équilibre, dans le froid comme dans la chaleur, dans le plaisir comme dans la souffrance, dans l’honneur comme dans le déshonneur (BG 06/07).
Figure 1
Le ‘bon larron’ et la voie exotérique
1 Considérons maintenant kama, le plaisir, du point de vue des États multiples de l’Être. La recherche du plaisir, lorsqu’elle est intelligente, revient, ni plus ni moins, à la recherche du paradis terrestre (Le point P de la figure 1). En effet le paradis terrestre est, dans l’état humain d’existence, le lieu du plus grand plaisir et de la moindre souffrance. Il n’y a même pas de souffrance du tout, encore qu’il peut y avoir, pour les êtres les plus profonds et subtils, la frustration de l’infini, symbolisée, dans le récit de la Genèse biblique, par l’interdiction de manger des fruits tentants de l’arbre du milieu. Donc, si un homme limite son but de la vie à la recherche du plaisir, et ce sans faire le mal évidemment, il peut, en principe, accéder au paradis terrestre. Le christianisme répugne à dire les choses ainsi, car ce n’est sans doute pas assez ‘crucifiant’, mais la Gita l’affirme clairement : ceux qui suivent la voie védique, mais qui n’aspirent qu’au bonheur, n’obtiennent que le cycle de la naissance et de la mort (BG 09/21). Ils sont vertueux, dans la mesure où ils suivent la voie védique ; c’est pourquoi ils peuvent, après leur mort, savourer le vaste monde céleste, mais : après y avoir épuisé le bénéfice de leurs mérites, ils doivent retourner au monde des mortels (BG 09/21). Donc, le paradis, selon la BG, est temporaire et proportionné aux mérites ; alors que la théologie chrétienne le prétend sans fin, ce qui est contradictoire avec le fait qu’Adam et Ève en ont été chassés. Et l’on note que Jésus, qui évoque souvent le royaume des cieux, ne parle qu’une seule fois du paradis, à propos du ‘bon larron’ (Lc 23/43 = P 295), ce qui ne représente pas une bien haute réalisation, on en conviendra.
2 Dans le christianisme vraiment évangélique, cette voie (de kama sans faire le mal) est pourtant clairement indiquée comme celle du ‘bon larron’. C’est un criminel qui a mérité la crucifixion et il dit à son voisin de croix, autre criminel : Pour nous, c’est justice, nous payons nos actes ; mais lui, Jésus, n’a rien fait de mal (Lc 23/41 = P 295) et il rajoute, cette fois à l’intention de Jésus : Jésus, souviens-toi de moi, lorsque tu viendras avec ton royaume (Lc 23/41-42 = P 295). On remarque qu’il prie, condition nécessaire pour obtenir le paradis terrestre. Aussi qu’il est limité à l’ego : souviens-toi de moi ; ce n’est pas un homme qui applique l’enseignement de se renier lui-même (Mc 08/34 = P 123), comme un véritable spirituel doit le faire, voulant dépasser les limites de l’individualité humaine. On remarque aussi qu’il n’aspire pas à monter au royaume des cieux, mais seulement à être le bénéficiaire de la descente de Jésus, lorsqu’il viendra dans son royaume terrestre, lors du ‘second avènement’. Le cas du bon larron correspond exactement à celui qui, selon la Bhagavad Gita, n’aspire qu’au bonheur. On pourrait objecter : « C’était quand même un larron, méritant la crucifixion ; ce qui ne correspond pas exactement au fait de suivre la voie védique. » Certes, mais la BG dit aussi : L’homme, même le plus coupable, s’il vient à m’adorer et à tourner vers moi seul tout son culte, doit être considéré comme un juste, car ses intentions sont droites (BG 09/30).
Le plaisir, idéal de shudra
1 Il existe aussi un rapport entre les purushartha, les ‘buts de la vie’, et les varnas-castes. Le plaisir, kama, comme but premier et quasiment unique, en évitant la souffrance autant que possible, mais sans pour autant faire le mal, correspond aux shudras-serviteurs. Ce sont des hommes qui ont besoin d’un maître, car ils ne disposent pas du discernement nécessaire pour guider leur vie par eux-mêmes. Ils sont donc pour ainsi dire au stade de l’enfance ou, dans les cas les plus limités, dans celui d’un animal domestique, qui aime son maître, que son maître aime, mais qui n’agit que sur ordre, à moins que ce ne soit pour suivre son plaisir.
Deuxième but de la vie : Artha, la richesse
1 Artha, la richesse, constitue le deuxième but de la vie, selon la théorie des purusharthas. Il ne s’agit pas, comme on serait tenté de le croire dans notre culture hypermatérialiste, de la seule richesse financière, matérielle, des objets que l’homme possède. La richesse culturelle, artistique, affective font aussi partie de artha. En matière de plaisir, le plus vif ressenti par l’humain est le plaisir sexuel ; et en matière de richesse, le plus commode moyen d’y accéder est l’argent, aussi la morale chrétienne traditionnelle s’est souvent braquée contre la sexualité et l’argent. Cette attitude fut d’ailleurs très différente selon les époques et les lieux, au cours des deux mille ans de christianisme.
2 En termes d’États multiples de l’Être, ce deuxième but de la vie a la même finalité que le premier. Autant dire qu’il ne fait pas sortir de l’état humain d’existence, mais conduit en son centre, le paradis terrestre. Simplement, comme la perspective d’artha-richesse est beaucoup plus riche (c’est le cas de le dire) que celle du simple kama-plaisir, on peut raisonnablement supposer que le séjour paradisiaque qui résultera d’une telle option sera plus long et fastueux.
3 En termes de varnas-castes le but de la vie artha-richesse correspond aux Vaïshyas. En effet, ce sont les agents économiques (agriculteurs, artisans, commerçants) ; ils produisent donc directement la richesse, ce qui suppose pour beaucoup d’entre eux, un bon, voire un très haut niveau culturel et artistique. Car, dans une civilisation spirituelle, l’artiste et l’artisan sont un.
Le raplatissement de l’enseignement chrétien à propos d’artha
1 Une remarque est nécessaire, à propos du christianisme, en délicatesse par rapport à l’Évangile, comme presque toujours. La morale paulinienne présente une haine certaine du sexe et de l’argent, qui entraîne une haine de la culture, dès lors qu’elle n’est pas strictement religieuse. Et la confusion règne d’autant plus aujourd’hui que l’Église s’est prosternée devant l’idole démocratique et donc égalitaire ; elle n’envisage par conséquent qu’un seul enseignement de Jésus, qui serait valable pour tous.
2 Or, en matière de richesse, la position chrétienne actuelle se réfère à cette parole de Jésus : Il est plus facile à un chameau de passer par le trou de l’aiguille qu’à un riche d’entrer dans le Royaume de Dieu (Mc 10/25 = P 217), autrement dit, c’est impossible. Certains prédicateurs ont été jusqu’à prétendre que tous les riches allaient mécaniquement en enfer (‘éternel’ de préférence) ! Mais alors comment expliquer cette parole de l’Évangile après la mort de Jésus : Le soir venu, il vint un homme riche d’Arimathie… Il alla trouver Pilate et réclama le corps de Jésus. Alors Pilate ordonna qu’on le lui remît (Mt 27/57-58 = P 302) ? Il fallait que ce riche soit particulièrement important pour que Pilate, le procurateur romain, accède à sa demande. C’est lui qui a enseveli Jésus dans son propre tombeau (Mc 15/46 = P 304), ce qui suppose une extrême intimité spirituelle avec le Rabbi Yeshua. Et on pourrait multiplier les exemples de justes riches dans l’Évangile : un homme appelé du nom de Zachée ; c’était un chef de publicains, et qui était riche… (Lc 19/02 = P 226).
3 La seule façon de résoudre le problème consiste à reconnaître la hiérarchie ‘petits mystères’ et ‘grands mystères’ omniprésente dans l’Évangile. Les ‘petits mystères’, religieux, visent au paradis terrestre, où se cumulent toutes les richesses de l’état humain d’existence. Aussi la richesse-artha, toutes les formes de richesses (matérielles, culturelles, affectives) ne s’opposent-elles aucunement à la quête paradisiaque, dès lors qu’elles n’entraînent pas la pratique du mal fait à autrui. Et c’est pourquoi, lorsque le jeune homme riche dit à Jésus : Maître, j’ai observé tous les commandements de Moïse dès ma jeunesse (Mc 10/20 = P 216), le texte précise que : Jésus fixa sur lui son regard et l’aima… (Mc 10/21 = P 216). On est alors très loin de la damnation des riches. Mais tout cela (soit les commandements de la Loi, l’exotérisme religieux) ne conduit qu’au paradis terrestre. On remarque, d’ailleurs, que les Protestants, en particulier ceux des USA, ne dévaluent pas la richesse comme font semblant de le faire les Catholiques. Ils poussent même très loin le contrepied, jusqu’à associer le dollar à Dieu.
La pauvreté vient après la richesse, pas à la place. Pauvreté n’est pas indigence
1 Mais, pour dépasser l’état humain d’existence, il faut plus, et c’est alors que Jésus propose au ‘jeune homme riche’: Une seule chose te manque : va, ce que tu as, vends-le et donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel ; puis, viens, suis-moi (Mc 10/21 = P 216) ; et il s’agit alors d’atteindre le ciel et non seulement le paradis terrestre. Pour ce faire il convient de dépasser tout ce qui est humain, donc toutes les richesses de l’humain. C’est là qu’intervient la pauvreté évangélique. La pauvreté évangélique est faite pour les ambitieux, et même pour les ‘prétend cieux’ qui ne se contentent pas des richesses humaines, fussent-elles paradisiaques. D’ailleurs Mathieu rapporte une précision dans la parole de Jésus : Si tu veux être parfait… rien de moins. La pauvreté évangélique est faite pour ceux qui veulent plus que la richesse humaine et non pas moins qu’elle ; pour ceux aux yeux de qui la richesse humaine n’est que méprisable indigence. Cette histoire évangélique conclue : Entendant cette parole, le jeune homme s’en alla contristé, car il avait de grands biens (Mt 19/20 = P 216). Il aspirait au divin, tout en demeurant encore trop attaché à l’humain ; ce n’était certainement pas un mauvais homme, simplement ce n’était encore qu’un homme, alors que Jésus lui proposait de devenir un dieu.
2 On voit donc qu’artha-richesse est une vertu, tant qu’elle n’est pas opposée à dharma. La tendance démocratique, et même socialo-communiste, du christianisme moderne, surtout Catholique, prétend appliquer une loi unique à tous les chrétiens. Conséquence, elle prêche le mépris des richesses (matérielles et culturelles) à tous. Cela entraîne une appauvrissante vulgarisation de la civilisation qui fut la chrétienté.
3 L’évangile gnostique de Thomas éclaire parfaitement la question, en rapportant cette parole de Jésus : Celui qui a trouvé le monde et s’est fait riche, qu’il renonce au monde (Tho 110). Car la pauvreté spirituelle n’est pas l’indigence, c’est, premièrement, l’acquisition de la richesse, doublée du dépassement de la richesse. En effet, la richesse, artha, sous quelque forme qu’on l’envisage, nécessite, pour son acquisition, la mise en œuvre de nombreuses qualités ; et ces qualités, se retrouveront, transposées, dans la quête spirituelle.
La hiérarchisation limpide de la Gita
1 La Bhagavad Gita expose très clairement la chose. Les gens de bien qui me vénèrent, ô Arjuna, sont de quatre espèces : l’affligé, celui qui aspire à la connaissance (par curiosité intellectuelle), celui qui prend son destin en main et poursuit la richesse et le sage (jnani), qui possède la connaissance…(BG 07/16). L’affligé est le malheureux qui appelle Dieu à son secours : exotérisme religieux. Celui qui aspire à la connaissance par curiosité intellectuelle est une sorte de spirituel quelque peu dilettante ; ce modèle est courant dans le monde moderne. Un touriste spirituel pourrait-on dire. Celui qui prend en main son destin en vue de la richesse ne se contente pas d’un vague intérêt, il réalise les choses, expérimente, éprouve. C’est un praticien, non un simple théoricien. Le ‘Jeune homme riche’ de l’évangile est dans ce cas précisément. Reste le sage-jnani, qui veut être parfait, comme Jésus le propose au ‘Jeune homme riche’. Et le sutra suivant précise que Krishna préfère, entre tous, le jnani.
Troisième but de la vie : Dharma, la Loi, l’Ordre
1 Le troisième but de la vie se nomme Dharma. C’est la Loi, non pas au sens où les députés, en démocratie, peuvent voter une loi qu’une autre élection pourra aussi bien défaire, mais au sens quasi scientifique où le monde fonctionne selon des lois internes auxquelles nul ne peut échapper, sinon illusoirement. Lois que l’homme ne fabrique pas et qu’il a tout intérêt à connaitre et à respecter s’il veut vivre en bonne harmonie avec son milieu cosmique. C’est dans ce sens que les religions diverses parlent de la ‘Loi révélée’. Qu’elles soient de Moïse, loi Koranique ou loi de Manu, les principes de base en sont fondamentalement les mêmes. La différence est minime entre les lois religieuses, alors qu’elle est abyssale entre ces dernières et les lois, d’ailleurs toujours instables, du désordre démocratique.
Le but du dharma… et des lois
1 Le critère en est clair. Les lois religieuses placent l’accomplissement spirituel avant tout et, pour le reste, respecte l’ordre naturel des choses. Les lois démocratiques ignorent quasiment la dimension spirituelle de l’humain, ne se soucient que du matériel et, d’une façon générale, prétendent de plus en plus restructurer la nature par la technologie, dans une orgueilleuse et d’ailleurs démentielle optique de recréation humaine du cosmos.
2 Nous avons vu, à propos des varnas-castes, que les kshatryas-nobles, ont pour fonction sociale la défense militaire des frontières, la police intérieure, la justice, l’administration, le gouvernement, la diplomatie, la justice. Il en résulte évidemment que le dharma constitue le premier but de la vie pour un kshatrya-Noble. Ceci n’exclut pas, bien au contraire, le goût des plaisirs-kama, ni celui des richesses-artha en tous genres ; il est même fréquent que les nobles en abusent. Mais un noble digne de ce nom doit être prêt à tout moment à sacrifier ses richesses et même sa vie pour la défense du dharma. La Bhagavad Gita l’illustre d’ailleurs, puisque même les adversaires d’Arjuna, pourtant injustes, respectent cela : Ceux pour qui nous aspirions à la royauté, aux richesses et aux plaisirs, les voici, prêts à s’entre-tuer, ayant fait le sacrifice de leur vie et de leurs biens (BG 01/33).
Le dharma mène au cieux
1 Sur le plan des États multiples de l’Être, le purushartha-dharma, la Loi universelle comme but de la vie, débouche sur le royaume des cieux. Pourquoi cela ? Parce que celui qui recherche d’abord le plaisir ou la richesse n’y sacrifiera pas sa vie, cela l’empêcherait d’en jouir. Alors que celui qui recherche le dharma doit parfois y sacrifier sa vie individuelle. Il y perd son corps, le nom que son corps a reçu, son individualité. Le service du dharma implique le dépassement de l’état individuel humain de l’être. L’état humain d’existence est un état individuel. Certes, il y a d’autres états d’existence qui sont aussi des états individuels, c’est-à-dire un état dans lequel un individu se distingue d’un autre individu par sa forme et son nom (rupa et nama en sanskrit). Mais, celui qui est capable de sacrifier sa condition humaine à la préservation du dharma dépasse, par là-même, la condition humaine et, s’il renaît, ce sera dans un état d’existence supérieur à l’état humain. La Gita le dit clairement à Arjuna alors qu’il est sur le point d’affronter la mort au combat : Ou bien, tué, tu accéderas au ciel ; Ou bien, victorieux, tu régneras sur la terre. Redresse-toi donc… résolu à combattre (BG 02/37).
Quatrième but de la vie : Moksha, la libération spirituelle
1 Nous avons exposé ce qu’est moksha, la ‘libération spirituelle’, ou ‘grande réalisation’. Et nous avons vu qu’elle n’est pas représentable spatialement sur le schéma de la figure 1, comme le sont les ‘petits mystères’ et les ‘grands mystères’. Moksha n’est pas un recentrage dans un état d’existence, comme les ‘petits mystères’ religieux. Moksha n’est pas non plus une ascension dans les États multiples de l’Être, comme sont les ‘grands mystères’. Moksha, c’est la sortie des États de l’Être, la sortie du monde manifesté. C’est donc, non seulement la réintégration dans le Principe du monde manifesté, c’est-à-dire Ishwara, mais même le dépassement d’Ishwara et la fusion en Brahman. Moksha est le but moult fois proposé par la Bhagavad Gita, le but ultime du cheminement spirituel.
Moksha dans le judaïsme ?
1 Pour le judaïsme exotérique, l’idée même de moksha est un blasphème qui mérite la mort. Jésus est mort à cause cela : Les Juifs lui répondent : »Ce n’est pas pour une bonne œuvre que nous te lapidons, mais pour un blasphème et parce que toi, n’étant qu’un homme, tu te fais Dieu. » (Jn 10/33 = P 185).
2 Ceci dit, il est possible qu’existe un judaïsme ésotérique qui enseigne la voie de moksha. Si c’est le cas, il devait être fort minoritaire du temps de Jésus puisque, d’après l’Évangile, parmi les chefs juifs, seuls Nicodème (Jn 07/50 = P 143) et Joseph d’Arimathie sont signalés comme n’ayant pas voté sa mort (Lc 23/51 = P 302). Et, parmi les disciples, le mystérieux Nathanaël, sous son figuier semble faire partie de ces rares élus (Jn 01/48 = P 025). Il est aussi possible qu’un tel ésotérisme existe encore aujourd’hui, caché dans l’enseignement de quelque rabbin.
Moksha dans le christianisme ?
1 En ce qui concerne la théologie chrétienne, une ambiguïté se situe là. Les chrétiens disent généralement : « Jésus est mort à cause de nos péchés, pour nous racheter et nous offrir la vie éternelle, à la place de l’enfer éternel que nos péchés nous avaient mérité. » On comprend que, si les théologiens chrétiens reconnaissaient que Jésus est mort pour avoir pratiqué et enseigné moksha ; il faudrait ensuite qu’ils l’enseignent et le pratiquent eux-mêmes. Or ils ont condamnés les mystiques, comme Maître Eckhart qui, au XII° siècle, ont enseigné cette doctrine, et aujourd’hui ils considèrent cette doctrine comme une folie des spiritualités orientales. Pourtant, les écrits de Maître Eckhart (les Traités et les Sermons en particulier), ainsi que ceux des grands mystiques rhénans attestent indubitablement la présence d’un tel ésotérisme métaphysique chrétien, au moins jusqu’au XIII° siècle en Europe.
Présence indubitable de Moksha dans l’Évangile
1 Mais la preuve suffisante et incontournable de la parfaite orthodoxie de moksha par rapport à l’esprit du Christ se trouve tout simplement dans l’Évangile. Et en particulier dans celui de Jean. Les historiens disent que, lorsqu’un concile décida de savoir lesquels des nombreux évangiles de l’époque seraient acceptés dans le canon officiel des Écritures chrétiennes, il y eut grand débat à propos de celui de Jean, qui n’a été accepté que de justesse. Donc, dès cette époque, vers le quatrième siècle, l’ésotérisme chrétien commençait à ‘battre de l’aile’ (du moins dans les sphères officielles du christianisme).
2 Que le lecteur nous pardonne de citer un peu longuement l’évangile selon Jean, mais la démonstration de moksha qu’il donne ne nécessite aucun commentaire et seule une hypocrisie pharisaïque peut arriver à y lire autre chose. Jésus répond (aux docteurs Juifs) : »N’est-il pas écrit dans votre Loi : J’ai dit : vous êtes des dieux ? Alors qu’elle a appelé dieux ceux à qui la parole de Dieu fut adressée -et l’Écriture ne peut être récusée- à celui que le Père a consacré et envoyé dans le monde vous dites : »Tu blasphèmes », parce que j’ai dit : »Je suis Fils de Dieu »! (Jn 10/34-36 = P 185)… reconnaissez une bonne fois que le Père est en moi et moi dans le Père (Jn 10/38 = P 185). Jésus dit : la vie pour l’ère-aïonios, c’est qu’ils te connaissent, toi, le seul véritable Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ (Jn 17/3 = P 267). Le seul véritable Dieu : comment peut-on partir de cette donnée, enseignée par Jésus lui-même, et arriver aux trois personnes divines de la ‘Sainte Trinité’ ? Jésus ne se présente pas comme un autre véritable Dieu, mais comme celui qu’il (Dieu) a envoyé, ce qui n’est absolument pas la même chose. Jésus dit encore : Je ne suis plus dans le monde ; eux sont dans le monde, et moi, je viens vers toi. Père saint, garde-les dans ton nom que tu m’as donné, pour qu’ils soient un comme nous (Jn 17/11 = P 267). Père, ceux que tu m’as donnés, je veux que là où je suis, eux aussi soient avec moi… (Jn 17/24 = P 267)… afin que tous soient un. Comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi, qu’eux aussi soient en nous… (Jn 17/21 = P 267). Ce que Jésus enseigne ici n’est pas la trinité, mais la doctrine de l’Unité suprême.
Moksha, sujet premier de certains évangiles gnostiques
1 Malgré deux mille ans de persécution et d’élimination de la part de l’Église officielle Catholique Romaine, il n’est plus possible, aujourd’hui, d’ignorer qu’il existe d’autres évangiles que les quatre officiels dit ‘canoniques’. Parmi tous les autres évangiles, certains, de nature gnostique, correspondent exactement à ce qu’un oriental pourrait nommer un ‘jnana yoga évangélique’. Ce textes, dont certains ont été découverts archéologiquement au XX° siècle, se trouvent actuellement en librairie ou sur Internet. Ils rapportent des paroles de Jésus relatives à un enseignement non duel parfaitement explicite. À n’en pas douter, cela constitue précisément la raison de l’élimination de ces textes par l’Église officielle, pendant les quatre premiers siècles qui menèrent à l’église Constantinienne. Ensuite, la chape de plomb exotérique a pesé jusqu’à aujourd’hui, pour interdire toute intimité de l’homme avec Dieu, c’est-à-dire toute spiritualité complète. Sans commenter longuement tout cela, nous ne ferons que citer quelques passages de trois de ces évangiles dont la limpidité vaut toutes les gloses
Moksha, dans l’évangile selon Thomas
1 Celui qui cherche… quand il aura trouvé… il règnera sur le Tout (Tho 002).
2 Beaucoup de premiers se feront derniers et ils seront Un (Tho 004).
3 Les morts n’ont pas de vie, les vivants n’ont pas de mort (Tho 011)
4 Au temps où vous étiez Un, vous avez fait le deux ; mais alors, étant deux, que ferez-vous ? (Tho 011)
5 Jésus disait : « Heureux celui qui est avant d’exister… » (Tho 019)
6 Jésus disait : « Si vous ne jeûnez pas au monde, vous ne trouverez pas le royaume » (Tho 027)
7 Jésus disait : « Heureux, vous, les unifiés et les élus, vous trouverez le Royaume ; vous êtes issus de lui et vous y retournerez » (Tho 049)
8 Jésus disait : « Celui qui connait le monde découvre un cadavre. Et celui qui découvre un cadavre, le monde ne peut le contenir » (Tho 056)
9 Le Royaume est comparable à un berger qui possédait cent brebis. L’une d’entre elles disparut. C’était la plus belle. Il laissa les quatre-vingt-dix-neuf et ne se préoccupa plus que de l’unique, jusqu’à ce qu’il l’eût retrouvée. Après sa peine, il dit à la brebis : « Je t’aime plus que les quatre-vingt-dix-neuf autres » (Tho 107).
10 Jésus disait : « Celui qui s’abreuvera à ma bouche deviendra comme moi, et moi je serai lui, et les choses cachées lui seront révélées. » (Tho 108).
11 Jésus disait : « Celui qui a trouvé le monde et s’est fait riche, qu’il renonce au monde » (Tho 110).
12 Simon Pierre leur dit : « Que Myriam sorte de parmi nous, car les femmes ne sont pas dignes de la vie ». Jésus dit : « Voici, moi je vais la guider afin de la faire mâle, en sorte qu’elle devienne elle aussi un esprit vivant semblable à vous les mâles, car toute femme qui se fera mâle entrera dans le Royaume des cieux. » (Tho 114).
Moksha, dans l’évangile selon Marie
1 Tout reviendra à ses racines, la matière retournera aux origines de la matière (Ma p7/1-9).
2 L’attachement à la matière engendre une passion contre nature. Le trouble naît alors dans tout le corps ; c’est pourquoi je vous dis : ‘Soyez en harmonie’…(Ma p8/1-5).
3 Veillez à ce que personne ne vous égare, en disant : « Le voici », « Le voilà ». Car c’est à l’intérieur de vous qu’est le Fils de l’Humain. Allez à lui, ceux qui le cherchent le trouvent (Ma p8/15-22).
4 Alors Marie se leva, elle les embrassa tous et dit à ses frères : « Ne soyez pas dans la peine et le doute, car sa grâce vous accompagnera et vous protégera… Il nous appelle à devenir pleinement humains (anthropos) (My p9/12-18).
5 Pierre dit à Marie : « Nous savons que l’Enseigneur t’a aimée différemment des autres femmes… » (My p10/1-3).
6 Lévi prit la parole : « Pierre, tu as toujours été un emporté… (My p18/7-8).
7 …je te vois maintenant t’acharner contre la femme, comme le font nos adversaires. Pourtant, si l’Enseigneur l’a rendue digne, qui es-tu pour la rejeter comme le font nos adversaires ? … (My p18/9-12).
8 …Partons annoncer l’Évangile sans chercher à établir d’autres règles et d’autres lois en dehors de celle dont Il fut le témoin (My p18/19-21)
Moksha, dans l’évangile selon Philippe
1 « Tout ce qui est composé sera décomposé et retournera à l’Origine. » (Ph 10)
2 Les mots que nous mettons sur les réalités terrestres entrainent l’illusion… Celui qui entend le mot ‘Dieu’ ne saisit pas le Réel, mais une illusion ou une image du Réel. De même les mots Pères, Fils, Saint-Esprit, Lumière, Vie, Résurrection, Église, tous ces mots ne disent pas la réalité (Ph 11).
3 La Vérité se sert des mots dans le monde parce que, sans ces mots, elle demeurerait totalement inconnaissable. La Vérité est une et multiple, afin de nous enseigner l’Un innombrable de l’Amour (Ph 12).
4 La vérité est partout semée, elle existe dès l’origine, quelques-uns la voient au moment des semailles, peu nombreux la voient encore au moment de la moisson (Ph 14).
5 Certains disent que Marie a été fécondée par la grâce de l’Esprit-Saint, ils ne savent pas ce qu’ils disent… (Ph 17).
6 Marie est le silence vierge qu’aucune puissance mauvaise ne souille et ne distrait, elle demeure silence immaculé… (Ph 17).
7 L’Enseigneur n’aurait pas dit « Mon Père qui est dans les cieux » s’il n’avait pas été engendré d’une autre paternité que celle qui lui vient de son père de la terre (Ph 17)
8 Ceux qui disent que le Seigneur est mort d’abord et qu’il est ressuscité ensuite se trompent, car il est d’abord ressuscité, il est mort ensuite. Si quelqu’un n’est pas d’abord ressuscité, il ne peut que mourir. S’il est déjà ressuscité, il est vivant comme Dieu est vivant (Ph 21).
9 La Vérité ne se réalise pas comme dans le monde, celui qui voit le soleil ne devient pas le soleil… Mais si tu connais le Souffle (pneuma) tu es le Souffle, si tu perçois le Christ tu deviens le Christ (Ph 44).
10 Yeshoua est venu, le monde s’est ouvert, dans les quatre directions de la croix (Ph 53).
11 Bienheureux celui qui est avant d’exister, car celui qui est était et sera (Ph 57).
12 Celui qui est libre à l’égard du monde ne peut plus y être traité en esclave. Il s’est élevé au-delà de l’attraction et de la répulsion (Ph 61).
13 Ne crains pas la chair et n’en soit pas amoureux. Si tu la crains, elle te dominera. Si tu l’aimes, elle te paralysera et te dévorera (Ph 62).
14 …alors on n’est plus seulement un chrétien, on est le Christ (Ph 67).
15 …prie ton Père qui est là dans le secret », ce qui est à l’intérieur…, c’est la plénitude (plerôma). Au-delà, il n’y a rien ; elle contient tout (Ph 69).
16 …Nous ne sommes plus dans la dualité, mais dans l’unité (Ph 74).
17 C’est à celui que la femme aime que les enfants ressemblent. Quand c’est son mari, ils ressemblent à son mari ; quand c’est son amant, ils ressemblent à son amant. Souvent quand la femme s’unit avec son mari par obligation et que son cœur est auprès de l’amant avec lequel elle s’unit habituellement, celui qu’elle engendre ressemble à son amant. Vous qui êtes avec le Fils de Dieu, n’aimez rien de mondain, aimez l’Enseigneur pour que ce que vous engendrez ressemble à l’Enseigneur et à rien d’autre (Ph 112).
18 Les humains s’unissent aux humains, les chevaux aux chevaux, les ânes aux ânes, chaque espèce s’unit à son semblable, chaque clarté cherche sa lumière… deviens plus spirituel et l’Esprit, le Souffle saint s’unira à toi. Deviens plus intelligent et c’est le logos qui s’unira à toi… Toutes ces réalités (Logos, Esprit etc) ne peuvent se reposer en toi si tu ne leur deviens semblable par amour (Ph 113).
19 Il y a beaucoup d’animaux dans le monde qui ont une apparence humaine, quand il les reconnaît, le sage jette aux porcs des glands, aux bestiaux il donnera de l’orge… aux chiens il jettera des os, aux serviteurs il donnera des leçons de base, aux enfants il donnera l’enseignement dans sa totalité (Ph 119).
20 Le Logos a dit : « Si vous connaissez la vérité, la vérité vous rendra libres. » L’ignorance est esclavage, la connaissance (gnosis) est libération. Si nous reconnaissons la vérité, nous en goûterons les fruits en nous-mêmes (Ph 123).
Le symbolisme paradoxal de l’Unité
1 Il faut un singulier manque de sens symbolique, pour ne pas comprendre un enseignement comme celui de l’évangile selon Jean. Quand Jésus dit : afin que tous soient un. Comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi, qu’eux aussi soient en nous, il emploie une image spatiale. Représentons-nous deux poupées gigognes. La grande peut être ouverte et contenir la petite entièrement, qui disparaît en elle, une fois la grande refermée. Mais, évidemment, la petite ne peut pas contenir la grande. L’humain est soumis aux conditions d’espace et de temps (entre autres) ; et la loi de l’espace est telle que deux êtres différents ne peuvent se trouver au même endroit. Même deux jumeaux, qui se ressemblent tellement et se séparent difficilement, occupent toujours deux lieux différents. Donc, en disant : Comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi, Jésus décrit une impossibilité spatiale en symbolisme humain. Que veut-il signifier par-là ? Très évidemment que le Père et lui, le Fils, ne sont pas deux personnes (contrairement à ce qu’affirme la théorie théologique relativement aux trois personnes de la ‘Sainte Trinité’), mais que le Père et le Fils, de même que le Saint Esprit, sont autant d’aspects différents de l’Unique, Monos, Dieu. Or moksha, et nous revenons là à ce quatrième et ultime but de la vie, à ce quatrième purushartha, moksha n’est pas autre chose que la compréhension intellectuelle, complétée par la réalisation spirituelle effective, de ce qui vient d’être dit.
L’Unité offerte à tous les disciples
1 Jésus, non seulement, affirme qu’il est un avec Dieu, étant en Dieu comme Dieu en lui, mais il affirme aussi afin que tous soient un. Comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi, qu’eux aussi soient en nous. Par conséquent, le chrétien-disciple (non pas au sens théologique, mais au sens évangélique du terme) a aussi pour finalité ultime moksha, la non distinction d’avec Dieu ; autrement dit la ‘fusion en Dieu’, ou la ‘réintégration en Dieu’, notions tellement honnies par les théologiens.
2 S’il est un mystère du christianisme, c’est bien celui-ci : « Comment, avec un enseignement aussi explicitement non-dualiste, en est-on arrivé, saint Paul et Constantin aidant, et cela en quatre siècles seulement, à une théologie trinitaire quasi polythéiste ? »
Le retournement de tous les purusharthas dans la christianisme moderne
1 Si on considère les purusharthas-(les quatre buts de la vie), il faut bien convenir que le christianisme est en porte à faux d’un bout à l’autre. Pour le kama-plaisir, nous avons vu sa répulsion très paulinienne et finalement peu évangélique. Pour l’artha-richesse, il en va de même. Pour le dharma-Loi, jusqu’à la fin de l’Ancien Régime, en théorie sinon en fait, le christianisme avait une doctrine normale. Mais, depuis que les États Généraux sont devenus Assemblée Nationale, et se mêlent de déterminer quelles sont les lois, non seulement de la civilisation, mais même de la nature humaine, de sa sexualité, de sa procréation, le monde profane est devenu fou, et le catholicisme y est largement soumis par le biais des concordats.
2 Au début, le concordat imposé par Napoléon Bonaparte était subi par l’Église. Mais maintenant, selon un processus s’apparentant au ‘syndrome de Stockholm’, les plus hautes autorités de l’Église catholique, et presque autant du Protestantisme, semblent vraiment croire que Jésus a fait de la démocratie le premier des commandements. On n’imagine guère comment le dharma pourrait être vécu par quelque ‘chevalerie chrétienne’ en ces temps d’obscurité spirituelle.
3 Et, pour finir, le quatrième but de la vie, l’ultime purushartha, la libération du cycle du samsara, du cycle des naissances, moksha, a été définitivement classé parmi les hérésies par le christianisme officiel, reprenant contre le Christ, et ses disciples, la même accusation que le sanhédrin juif avait prononcée contre lui il y a deux mille ans. On peut dire que, du point de vue des purusharthas, le christianisme est arrivé à une sorte de perfection dans le reniement de Pierre : Je ne connais pas cet homme dont vous parlez (Mc 14/71 = P 272).
Les purusharthas occidentaux : la Dame à la Licorne
1 Pour, malgré tout, terminer positivement sur le thème des purusharthas en milieu occidental, voici quelques remarques à propos d’un chef d’œuvre artistique, et aussi spirituel, qui n’est certainement pas unique dans la culture européenne, mais qui demeure noyé dans le ‘tsunami’ de la modernité, comme tant d’autres choses. Il y a en France, au musée de Cluny, une collection de tapisseries dites ‘de la Dame à la Licorne’. Ce thème ésotérique était courant au Moyen-Âge et à la Renaissance. On note en particulier une série de six tapisseries, dont les cinq premières illustrent les cinq sens et la sixième est dite ‘A mon seul Désir’. En voici une interprétation spirituelle et yogique, que l’on ne trouve guère chez les commentateurs d’œuvres d’art.
2 Les cinq premières tapisseries concernent la maîtrise des cinq sens indispensable à toute quête spirituelle. Même le mental de l’homme avisé… peut être emporté avec violence par ses sens tumultueux, bien qu’il fasse tous ses efforts pour les maîtriser. Aussi convient-il de les maîtriser tous, et de s’asseoir, concentré, fermement uni à moi. Qui tient ses sens en son pouvoir est vraiment confirmé en sagesse (BG 02/60-61).
3 La sixième tapisserie de la série présente la terre plate (représentation dont on a évoqué le symbolisme à propos des États multiples de l’Être). On y voit aussi une tente de tournois médiévale, entrouverte et totalement vide. À l’extérieur et devant cette tente se tient la Dame, qui déverse tous ses bijoux dans un coffret que tient une jeune servante. À droite de la Dame, sur un petit tabouret recouvert d’un riche coussin, se tient un petit chien. Plus à droite encore de la Dame se tient un lion, dressé, tenant un étendard. À gauche de la Dame se tient la licorne, cheval blanc à corne unique, elle aussi dressée, tenant un autre étendard et dont la corne, presque verticale, vise, à l’infini, le même point que le sommet pointu de la tente.
Les purusharthas dans la tapisserie ‘A mon seul désir’
1 Sans entrer dans plus de détails, nous avons là une représentation occidentale des purusharthas-(quatre buts de la vie). Le chien est symbole de kama-plaisir ; dans l’art occidental plus tardif, surtout en peinture, il sera même souvent symbole de l’Éros, ainsi que dans le langage (une femme stimulante a ‘du chien’). Les bijoux, dont la Dame se défait, sont le symbole d’artha-richesse. Le lion est le symbole royal du dharma-Loi. La licorne (qui n’est pas de ce monde, en tant que chimère, animal symbolique) est le symbole de l’Esprit divin (moksha).
L’entrée en réalisation de la Dame
1 Une fois qu’elle se sera dépouillée des trois premiers purusharthas, la Dame entrera dans la tente vide, symbolisant le détachement : …par ce principe de renoncement, tu viendras à moi (BG 09/28). Et sa conscience, par la méditation, prendra la direction indiquée à la fois par l’axe vertical et central de la tente et par la corne de la licorne ; c’est-à-dire l’ascension verticale des ‘États multiples de l’Être’. On sait, comme vu, que cette ascension ne représente que l’accès au royaume des cieux et non la grande libération-moksha. Dans cette habile représentation de la Dame à la Licorne, moksha, la libération spirituelle, est représentée par le vide de la tente, symbolisant lui-même le vide mental qu’emplira la présence de l’Esprit divin. Peu à peu, il atteint la tranquillité, grâce à la fermeté de la conviction. Ayant établi le mental dans le Soi, il ne doit penser à rien d’autre (BG 06/25). Lorsque le yogi, mental discipliné par la pratique, atteint le samadhi (l’enstase), et qu’il perçoit le Soi-atman par le soi-ego, il est satisfait dans son propre Soi (BG 06/20).
2 Moksha est aussi explicitement indiqué par la devise surmontant l’entrée de la tente : « À mon seul désir ». Le désir de l’Unique est devenu l’unique désir. L’être est libéré de la dualité entre Dieu et lui, entre le destin et lui, entre le monde et lui, entre les autres et lui. Jean-Paul Sartres avait raison (du moins sur ce point) « L’enfer, c’est les autres » ; s’il n’y a plus d’autres, il n’y a plus d’enfer, et c’est moksha. Et surtout (ce qui nous éloigne abyssalement de Sartres) : si Dieu n’est pas conçu, selon la théologie, comme le ‘tout Autre’, c’est-à-dire de façon dualiste, alors la voie de la libération peut être empruntée.
Les Purushasthas, les quatre buts de la vie / La Dame à la Licorne