(…Je reconnais un seul baptême pour le pardon des péchés…)
Le péché et le karma
1 Le Credo continue : Je reconnais un seul baptême pour le pardon des péchés. Ce seul baptême est évidemment le chrétien ; les péchés des humains (‘leur mauvais karma’ dirait un Oriental) ne seront donc pas pardonnés s’ils ne sont pas chrétiens, puisqu’ils n’ont pas reçu le ‘seul baptême’ valable. Cet article pourrait rester sans commentaire, tant la brutalité et l’exclusivisme exotérique y éclate.
Le pardon conditionné par la foi
1 La notion de pardon suppose que monsieur X a fait du tort à monsieur Y, et l’effacement de ce tort ne peut advenir que si monsieur Y pardonne à monsieur X. Il y a donc deux personnes, la relation est duelle. En morale chrétienne, pécher, c’est penser, parler ou agir contre Dieu. Il faut donc, pour effacer le péché que Dieu, ou son représentant incarné, Jésus, pardonne au pécheur. Dans la scène du paralytique de Capharnaüm, il est dit : Jésus, voyant leur foi, dit au paralytique : « Enfant-rejeton-teknon, tes fautes-(péchés)-hamartia sont remises » (Mc 02/05 = P 049). Jésus se pose donc comme pouvant remettre les fautes.
2 Le mot grec hamartia évoque une erreur de tir, dans le tir à l’arc par exemple ; un manque de centralité en somme, de concentration. On note que la notion est déjà plus spirituelle que la notion religieuse de péché, qui traduit habituellement hamartia.
3 Dans la scène évangélique évoquée, les chefs juifs se choquent : Il blasphème ! Qui peut remettre les péchés, sinon Dieu seul ? (Mc 02/07 = P 049). Et Jésus revendique son pouvoir de remettre les fautes, en prouvant, par la guérison de l’infirme, qu’il peut en effacer les conséquences : pour que vous sachiez que le Fils de l’homme a le pouvoir sur la terre de remettre les fautes, je te l’ordonne, dit-il au paralysé, lève-toi… (Lc 05/24 = P 049). Cela ne revient pas à dire qu’il se pose comme Dieu, mais simplement qu’il peut interférer dans le karma de certains humains et à une certaine condition (la foi). Sans la foi, pas de guérison, pas de pardon ; en un sens donc, l’homme efface lui-même sa faute par la foi. Et d’ailleurs, le texte le dit explicitement ; lorsque Jésus est mal reçu dans sa propre ville, l’évangéliste précise : il ne fit pas là beaucoup de miracles, à cause de leur manque de foi (Mt 13/58 = P 100).
Un Credo fort peu charitable pour l’étranger
1 La Gita évoque souvent, non pas le pardon des fautes, mais l’effacement des fautes. Ceux qui pratiquent constamment cet enseignement, avec foi et sans tergiverser, se libèrent des chaînes du karma (BG 03/31). L’être détaché, libéré, dont le mental est établi dans la connaissance et qui agit dans un esprit de sacrifice, voit son karma dissout (BG 04/23). Il est donc clair que, selon la Gita, un humain peut se libérer de ses fautes sans être chrétien. Précisément Krishna dit aussi : L’homme, même le plus coupable, s’il vient à m’adorer et à tourner vers moi seul tout son culte, doit être considéré comme un juste, car ses intentions sont droites (BG 09/30). C’est exactement la même chose que se tourner vers Jésus, pour un disciple évangélique ; si du moins on accepte l’idée que Dieu a bien voulu aussi s’incarner ailleurs qu’en Palestine comprise dans l’empire romain d’Occident, et au seul profit de la religion catholique romaine.
2 Dans la pensée chrétienne, si un homme n’a pas reçu le baptême, ses péchés ne peuvent être pardonnés ; c’est ce qui résulte directement, et logiquement de l’affirmation du Credo : Je reconnais un seul baptême pour le pardon des péchés. Donc les non-chrétiens demeurent chargés de péchés et vont en enfer, le lieu naturel des pécheurs. Comme déjà remarqué, on a du mal à concevoir que les zélateurs de ‘la religion de l’amour’ aient pu imaginer sans état d’âme que la plus grande partie de l’humanité relevait d’un tel destin.
L’enfer est-il sous terre, ou sur la terre ?
1 « Qu’en est-il dans la perspective orientale ? » Krishna enseigne : Qu’est-ce donc que l’agir ? Et qu’est-ce que le non-agir ? À cet égard, les sages eux-mêmes sont restés perplexes. Je t’enseignerai donc ce qu’est (vraiment) l’agir, de telle sorte qu’après l’avoir connu tu seras délivré du mal (le samsâra, le cycle des naissances et des morts) (BG 04/16). L’enfer chrétien est le lieu consécutif au mal et, pour l’Orient, le samsara est le lieu consécutif au mal. Le mal n’est pas autre chose que devoir subir la naissance, la maladie, la souffrance, le vieillissement et la mort, et cela inéluctablement, au physique et au psychique.
2 La différence tient en deux points importants. Le premier, c’est que les chrétiens s’imaginent que l’enfer est hors du monde dans lequel ils vivent. Les innombrables représentations de l’enfer dans l’art chrétien, qu’elles soient littéraires (comme la ‘Divine Comédie’ de Dante), ou picturales et sculpturales, représentent l’enfer comme un monde sous-terrain. L’Italie, la Sicile et la Grèce étant des terres volcaniques, comprenant des volcans actifs, avec des lacs de lave permanents, on comprend l’assimilation que les chrétiens ont faite entre ces lieux et l’enfer.
3 Et la symbolique évangélique les y prédisposait aussi, qui est née dans la même région. Dans son commentaire de la parabole du ‘bon grain et de l’ivraie’ Jésus dit : De même qu’on enlève l’ivraie (la mauvaise herbe) et qu’on la consume au feu, de même en sera-t-il à la fin de l’ère : le fils de l’homme enverra ses anges, qui ramasseront de son royaume tous les scandales et tous les fauteurs d’iniquité, et les jetteront dans la fournaise du feu ; là seront les pleurs et les grincements de dents (Mt 13/40-41 = P 093). Et de même dans la parabole du ‘filet jeté dans la mer’ : Ainsi en sera-t-il à l’achèvement de l’ère-aiôn : les anges se présenteront et sépareront les méchants d’entre les justes pour les jeter dans la fournaise ardente… (Mt 13/49 = P 095).
L’enfer selon la Bhagavad Gita
1 « Que dit la Bhagavad Gita sur ce thème ? » Après une magnifique description de l’homme pervers, qui ressemble tellement à l’idéal du matérialiste moderne, la Gita expose le destin de ces créatures d’orgueil, de convoitise, de concurrence, de guerre, de prédation consumériste et de crime : Confondus par des angoisses multiples, pris dans les filets de l’illusion et asservis par la dépendance de leurs désirs, ils tombent dans un enfer sordide (BG 16/16)… Ces êtres cruels et haineux, ces hommes du dernier degré, je les plonge dans l’océan de l’existence matérielle, sous diverses formes de la vie démoniaque (BG 16/19). Cela éclaire la question « L’enfer est-il sous terre ou sur terre ? » : ‘l’existence matérielle’ est bien sur terre.
2 Les formes de vie démoniaques peuvent n’être pas seulement sur terre, mais assurément elles y sont aussi. C’est le cas d’un homme possédé par la folie. Tel est le cas lorsque Jésus exorcise un possédé : il y avait dans leur synagogue un homme possédé d’un esprit impur… (Mc 01/23 = P 042). Luc dit : un homme ayant un esprit de démon impur (Lc 04/33 = P 042). Ces démons comprennent Jésus qui s’adresse à eux en langage humain ; ils s’emparent du psychisme d’un homme. Cela montre qu’ils sont bel et bien sur terre. Mais en même temps, ils ne sont pas visibles avec l’œil humain. Ce sont des êtres psychiques, capables de vampiriser le psychisme d’un homme, mais que l’on ne peut détecter que par le comportement anormal et les paroles insensées ou étranges de l’homme qu’ils possèdent. Ils vivent donc bien sur terre, en interférence avec les humains, mais ne sont pas des êtres matériellement corporels.
3 Le fait que l’on dise aujourd’hui : « Ces gens ne sont pas possédés, ils sont malades » ne change rien à l’affaire. Ceux qui s’en sortent témoignent tous qu’ils ne se possédaient plus, qu’une force étrangère s’était emparée de leur volonté. La Gita le dit bien, par la bouche d’Arjuna : Ô Pasteur, sous quelle impulsion, l’homme commet-il le mal, sans qu’il le veuille, et comme poussé par une force étrangère ? (BG 03/36).
4 Le sentiment de la justice, qui est inhérent à tout humain et à toute époque, implique que celui qui a travaillé cinq heures doit être payé pour cinq heures. Celui qui a volé dix pièces d’or, doit rembourser dix pièces d’or (plus les frais de justice, de police et les dommages de compensation qu’il a rendus nécessaires). Or certains hommes disposent d’une puissance de nuisance colossale. Un Hitler, un Staline, un Mao Tsé Toung, un Harry Truman qui utilisa les premières bombes atomiques sans aucune nécessité militaire, par exemple. Il ne semble pas possible qu’ils payent leur dette en une seule vie, eux qui en ont détruit des millions. La BG est précise sur le sort de ces humains monstrueux : Engendrés dans des matrices démoniaques, égarés par l’illusion, sans jamais m’atteindre, naissance après naissance, ils tombent dans un état encore plus bas (BG 16/20). Donc l’enfer est bien sur terre, mais à la fois sous forme matérielle, grossière, et sous forme subtile, démoniaque.
Evaluation différente du monde humain par l’Orient et l’Occident
1 Les chrétiens aiment trop le monde matériel, terrestre, pour le considérer comme un enfer. Ils s’identifient trop au corps-mental pour se figurer que cette conception est une conception de damnés. La spiritualité orientale considère au contraire que notre monde est précisément l’enfer (du moins il est devenu un enfer au stade cyclique où nous nous trouvons, le kali-yuga, l’âge des conflits, de l’obscurité spirituelle) : Toi, qui est échoué dans ce monde éphémère et misérable, consacre-toi à moi (BG 09/33). M’ayant atteint, ces grandes âmes (mahatma) ne reprennent plus naissance en ce monde, qui recèle la souffrance et qui est éphémère ; elles réalisent la plus haute perfection, moksha (BG 08/15). …le renonçant perpétuel (samnyasin)… s’affranchit aisément de la servitude (de l’existence mortelle) (BG 05/03). Le chrétien vise la sainteté, pas directement la connaissance spirituelle. La Bhagavad Gita décrit la science spirituelle en précisant entre autre, qu’elle consiste à développer la claire vision des maux qu’apportent la naissance, la maladie, la douleur, la vieillesse, la mort… (BG 13/08).
Du prétendu pessimisme de l’Orient
1 On pourrait objecter à cela, et les propagandistes chrétiens n’ont pas manqué de le faire, « L’Orient présente une philosophie du pessimisme, et du désespoir ! » Mais les yogis se moquent du pessimisme, comme de l’optimisme, qui sont deux façons de peindre le monde, en noir ou en rose, et donc de se faire illusion sur ce qu’il est réellement.
2 D’ailleurs, selon l’enseignement oriental, ce constat de la souffrance ne rend pas impossible le bonheur dans le monde. Celui qui est capable, ici-bas, avant même d’être délivré de son corps (au moment de la mort), de vaincre l’impulsion née du désir et de la passion, est un yogi (un être spirituellement unifié), il est un homme heureux, même en ce monde (BG 05/23). Et aussi : L’être inconscient de son identité spirituelle ne peut ni maîtriser son mental, ni méditer. Qui ne médite pas ne connaîtra pas la sérénité ; sans elle, d’où lui viendrait le bonheur ? (BG 02/66).
La perte progressive de l’Esprit en Occident
1 L’anthropologie chrétienne, c’est-à-dire la conception qu’a le christianisme de ce qu’est un humain (anthropos), est la cause de ce point de vue ‘optimiste’, limité au monde mortel. Au début de son histoire, le christianisme enseignait une conception tripartite de l’humain : corps, âme, esprit (latin : corpus, anima, spiritus ; grec : soma, psuchè, noûs. Noûs désignant l’esprit humain, capable d’inspiration divine, et pneuma l’Esprit divin. Noûs est donc l’interface entre l’humain et le divin. Chez l’être réalisé, le noûs et pneuma ne sont qu’un). L’âme correspondait à la vie mentale, la mémoire, l’imagination, la logique, la vie émotionnelle. L’esprit était en quelque sorte supra-humain, la trace de Dieu en l’homme ; l’homme comme ‘image de Dieu’, selon le propos de la Genèse. Mais, très rapidement, cette conception s’est dégradée, pour devenir dualiste. Et à peu près vers le XII° siècle, il fut établi que l’homme était corps et âme ; le mot esprit devenant, comme il l’est aujourd’hui, un quasi synonyme de l’âme, voire du simple mental.
2 Autrement dit, la culture européenne chrétienne avait ‘perdu l’esprit’, du moins l’esprit en tant qu’étincelle divine dans l’humain. Jésus dit : Celui qui vient d’en haut est au-dessus de tous ; celui qui est de la terre est de la terre et de la terre il parle… (Jn 03/31 = P 033). L’homme qui n’est que corps et âme est de la terre, comment pourrait-il considérer la vie mortelle comme un enfer ? Dès lors que l’homme se trouve privé de l’esprit divin, l’enseignement de Jésus disant le Royaume de Dieu est en vous (Lc 17/21 = P 206) est de fait nié. Et donc l’homme ne peut espérer une aide de Dieu que par l’extérieur, les sacrements, le clergé ; l’homme est hors de Dieu et Dieu est hors de l’homme ; le dualisme atteint sa perfection. L’exotérisme religieux se rigidifie et l’Évangile est en partie oublié pour sa part essentielle.
Quelle est la voie large de l’Évangile ?
1 Dans le passage dit ‘de la porte étroite’, Jésus affirme : étroite est la porte et resserré le chemin qui mène à la vie, et il en est peu qui le trouvent (Mt 07/14 = P 072). Il est évident que, lorsque Jésus parle de ‘la vie’ tout court, il s’agit de la vie immortelle. C’est-à-dire soit de la vie dans le paradis terrestre (premier âge d’une humanité ; satya-yuga) (Lc 23/43 = P 295), soit la vie dans l’un des états d’existence supérieurs à l’état humain (Mc 12/25 = P 241).
2 Quelle est alors le ‘chemin large’, qui fait pendant à la ‘porte étroite’ ? Jésus dit : Large, en effet, et spacieux est le chemin qui mène à la perdition, et il en est beaucoup qui s’y engagent (Mt 07/13 = P 072). Ce chemin large est celui du samsara, des renaissances indéfinies dans un monde qui vieillira, peinera, souffrira, mourra. L’enseignement est très exactement le même que celui de la Bhagavad Gita, c’est l’enseignement du ‘sanatana dharma’, de la ‘sagesse pérenne’.
3 Donc, pour revenir à la question « L’enfer est-il sur terre ou sous terre ? », il est essentiellement sur terre. Les Occidentaux modernes ont parfois du mal à réaliser à quel point leur vie est privilégiée par rapport à celle des habitants des pays pauvres. Et, même dans leur propre pays, les Occidentaux aisés se cantonnent généralement dans un entre soi qui leur permet de presque oublier à quel point le confort est rare et le bonheur exceptionnel.
Et quel est l’abîme ?
1 Ceci dit, pour les cas les plus désespérés, l’enfer est aussi sous terre. Les passages évangéliques cités précédemment l’attestent, et aussi celui-ci. Lorsque Jésus rencontre le ‘possédé de Gadara’, il veut chasser la légion de démons qui se sont emparés de son psychisme et le texte précise : ils le supplient de ne pas leur commander de s’en aller dans l’abîme (Lc 03/31 = P 098). Alors Jésus les autorise à aller dans un troupeau de porcs. On voit donc des éléments psychiques, les démons impurs, les esprits impurs, qui passent d’un humain à des animaux. Cela n’est pas sans évoquer l’image symbolique de réincarnation sous forme d’animaux en cas de fautes graves, image évoquée par certains textes sacrés orientaux. Et puis il y a l’abîme, symbolisant les états d’existence infra humains. Ce que confirme la Bhagavad Gita en disant : S’il meurt quand prédomine tamas (force descendante), il naît dans une race ou une espèce non douée de raison (BG 14/15).
L’enfer est-il éternel ?
1 Le deuxième point important distinguant l’enfer chrétien de l’enfer oriental, c’est que l’enfer chrétien est prétendu ‘éternel’. Nous avons vu que Dieu seul est éternel, puisque son être se situe en dehors de toute durée. Au pire, l’enfer pourrait être perpétuel, c’est-à-dire sans fin. Mais il y a une notion métaphysique élémentaire qui fait défaut à la théologie chrétienne, c’est que ‘ce qui a un début a une fin. Et ce qui a une fin a eu un début’. Si donc l’enfer est réellement sans fin, alors il est sans début ; il n’est donc pas possible qu’un homme, après sa mort, plonge dans le début de l’enfer pour lui qui serait sans fin pour lui.
L’enfer c’est le samsara et ses degrés
1 L’Orient, et lui seul, répond adéquatement à la question : l’enfer, c’est le samsara, c’est-à-dire la ronde des naissances et des morts. Les sages parvenus à la maîtrise de leur pensée abandonnent l’attachement au fruit des actes. Affranchis du cycle des morts et des renaissances, ils vont au séjour bienheureux (BG 02/51). Le ‘séjour bienheureux’, c’est un état d’être sans enfer, sans décrépitude, sans souffrance, sans mort. …tu seras délivré du mal (le samsâra, le cycle des naissances et des morts) (BG 04/16).
2 Et c’est ce que dit Jésus, lorsqu’il enseigne aux disciples à la fois la réalité de l’enfer et la possibilité d’en sortir : « Ne craignez rien de ceux qui tuent le corps, mais ne peuvent tuer l’âme ; craignez plutôt Celui qui peut perdre dans la géhenne à la fois l’âme et le corps… Quiconque se déclarera pour moi devant les hommes, moi aussi je me déclarerai pour lui devant mon Père qui est dans les cieux… » (Mt 10/28+32 = P 173).
3 Notons cependant qu’il y a accord au moins sur un point : l’enfer est sans fin. Mais l’Orient conçoit cela d’une façon tout à fait différente du christianisme. Pour le christianisme, c’est la torture du damné en enfer qui est sans fin : ‘un monde dont l’espérance est exclue’, pour employer une expression de Dante dans la ‘Divine Comédie’. Pour l’Orient spirituel, c’est le samsara qui est sans fin. À la fin d’un kalpa (cycle cosmique), les êtres se résorbent en ma substance créatrice (Prakriti, Nature) ; au commencement du kalpa suivant, je les fais jaillir de nouveau (BG 09/07). Cette même multiplicité d’êtres naît encore et encore et se dissout dans le non-manifesté inéluctablement, quand vient la nuit cosmique… et surgit de nouveau au lever du jour cosmique (BG 08/19).
4 Le samsara est sans fin, à proprement parler, il est perpétuel, mais un être particulier, dans le samsara, n’est jamais inéluctablement condamné à y rester toujours : serais-tu le pire de tous les criminels, le vaisseau du savoir spirituel, te fera traverser l’océan de la souffrance (BG 04/36). On conviendra que cette conception est sans comparaison supérieure à la théologie chrétienne, en matière de logique, de justice et de charité. Remarquons qu’une vie humaine ordinaire perpétuelle et cyclique est quand même autre chose qu’une ‘torture sans fin dans le feu de l’enfer’. La théologie chrétienne présente un goût immodéré pour le terrorisme religieux.
Pour les hommes est-ce impossible ?
1 Nous avons insisté jusqu’à maintenant sur le baptême supposé uniquement chrétien, et sur les péchés en rapport avec le karma. Explorons la notion de pardon qui, dans le christianisme, prend parfois un tour étrange et, comme toujours dans ces cas-là, de plus en plus étranger à l’Évangile. L’homme conçu comme corps et âme et, pour ainsi dire privé de l’esprit divin, n’est que péché et ne saurait être sauvé de la mort. Nous ne rentrerons pas dans le détail des multiples théories chrétiennes, qui s’étalent sur des siècles, depuis Saint Augustin, ancien manichéen qui ne s’est pas complètement lavé d’un dualisme certain, jusqu’à Luther et Calvin, puis les Jansénistes.
2 Toujours est-il que le christianisme présente une forte tendance à considérer que l’homme est pécheur par nature et que rien n’est possible que d’attendre le pardon de Dieu, venant pour ainsi dire de l’extérieur de l’homme, par l’homme-Dieu qu’est Jésus, par sa présence ‘réelle’ dans l’eucharistie, et donc par le clergé qui, seul, officie le rite.
3 Tout se résumerait alors à la situation du publicain de la parabole : Le publicain, se tenant à distance, n’osait même pas lever les yeux au ciel, mais il se frappait la poitrine, en disant : »Mon Dieu, aie pitié du pécheur que je suis ! » (Lc 18/13 = P 213). Ou bien tout homme est quasiment assimilé au ‘bon’ larron qui demande : Jésus, souviens-toi de moi, lorsque tu viendras avec ton royaume (Lc 23/41-42 = P 295). Autrement dit, le christianisme tend à penser que ‘l’homme ne peut rien et Dieu peut tout’, selon un parfait manichéisme.
Tout est possible à Dieu dans l’homme
1 Certes, un passage d’Évangile semble généraliser cette impuissance humaine à tous les humains. Les disciples demandent : »Et qui peut être sauvé ? » Fixant sur eux son regard, Jésus dit : »Pour les hommes, c’est impossible, mais non pour Dieu : car pour Dieu tout est possible « (Mc 10/26-/27 = P 217). Dans ce passage, qui est celui du ‘Jeune homme riche’, Jésus adopte le point de vue de la plupart des humains, le point de vue dualiste. Si l’on considère que Dieu est au ciel et que l’homme est sur la terre, donc qu’il n’y a pas d’esprit divin en l’homme, que ‘le royaume des cieux n’est pas en l’homme’, alors, assurément rien n‘est possible à l’homme quant à sortir du monde régi par la mort. Cependant c’est bien Jésus qui dit aussi, précisément, que le Royaume de Dieu est en vous. » (Lc 17/21 = P 206)
2 Le ‘jeune homme riche’ demande à Jésus : « Bon maître, que dois-je faire pour avoir en héritage la vie pour l’ère-aion ? » Jésus lui dit : »Pourquoi m’appelles-tu bon ? Nul n’est bon que Dieu seul-monos (Mc 10/18 = P 216). Jésus pose par là qu’il n’est pas Dieu, du moins pas Dieu en tant que corps-mental, en tant que maître spirituel humain. Seul Dieu est bon. Mais comment ne pas voir que cette affirmation est une sorte de ‘colle spirituelle’, de ‘koan’ dirait un bouddhiste japonais, une devinette spirituelle ? Jésus utilise plusieurs fois ce procédé (Le baptême de Jean était-il du Ciel ou des hommes ? : Mc 11/30 = P 236 et aussi Si donc David l’appelle le Christ Seigneur, comment est-il son fils ? » : Mt 22/45 = P 242).
3 Car, enfin, Dieu peut-il être bon s’il y a quelque chose qui ne l’est pas en dehors de lui ? Peut-il seulement être Dieu s’il y a quelque chose en dehors de lui ? L’impossibilité humaine ne tient qu’au fait que les hommes se croient séparés de Dieu, du fait de leur dualité. La Bhagavad Gita l’exprime très clairement : Celui … dont les doutes ont été tranchés par la conscience de sa véritable identité, … les actions ne sauraient l’enchaîner (BG 04/41). Si les actions ne sauraient l’enchaîner, le péché ne saurait l’enchaîner. Tout repose sur la conscience de sa véritable identité, qui n’est autre que la conscience du divin dans l’humain, du divin, sous apparence humaine : Je suis le début, le milieu et aussi la fin de toutes les créatures (BG 10/20). Le prologue de Jean affirme-t-il autre chose en disant du verbe divin : Tout fut par lui, et sans lui rien ne fut (Jn 01/03 = P 001) ?
Le pardon des péchés et la connaissance
1 Si l’on considère l’ensemble de l’Évangile, l’enseignement apparaît très différent de cette affirmation massive du Credo, selon laquelle ‘sans le baptême chrétien, point de pardon pour les péchés, donc point de salut.’
2 Avant même la vie publique de Jésus, son précurseur, Jean le Baptiste intervient. Et voici ce qu’en dit la traduction officielle de la Bible de Jérusalem : Jean le Baptiste fut dans le désert, proclamant un baptême de repentir pour la rémission des péchés (Mc 01/04 = P 015). Le ‘repentir’, c’est le fait de ‘remonter la pente’ ; au lieu de se laisser glisser et chuter dans la faute, on remonte péniblement la pente de la vertu. La notion est morale. Mais ce n’est pas ce que dit l’Évangile. Le mot grec employé est metanoia, ce qui signifie exactement ‘conversion de l’intelligence’, et non pas ‘repentir’. Il ne s’agit pas d’action, vertueuse ou pécheresse, facile ou pénible, il s’agit de connaissance. Aux chefs religieux, le Baptiste ordonne la même chose : Faites donc un fruit digne de la conversion-metanoia (Mt 03/08 = P 016).
3 Lorsque Jésus commence sa mission publique, il emploie exactement la même notion que le Baptiste, mais la traduction officielle de la Bible de Jérusalem déforme encore le message : Le temps est accompli et le Royaume de Dieu est tout proche : repentez-vous et croyez à l’Évangile (Mc 01/15 = P 038). Or Jésus ne dit pas ‘repentez-vous’, mais metanoein, ce qui signifie ‘convertissez-vous, et précisément convertissez votre intelligence. Lorsque, pour la première fois, les ennemis de Jésus se réunissent avec les partisans d’Hérode pour le tuer, il est précisé : Mais eux sont remplis de rage, et ils se concertent sur ce qu’ils pourraient bien faire à Jésus (Lc 06/11 = P 053). Or le grec donne anoia, ce qui désigne ‘la folie par manque de compréhension’ et non la ‘rage’ tout court.
4 Lorsque Jésus choisit les Douze et les envoie en mission pour la première fois : Ils sortent et proclament afin que qu’ils se convertissent-metanoein (Mc 06/12 = P 102).
5 Tout tourne autour de la notion de noia, l’intelligence, la conception que l’on a du monde, de Dieu, de soi. C’est très exactement la même que dans la Bhagavad Gita lorsqu’il est dit : Par compassion pour eux, moi qui réside dans leur propre cœur, je détruis l’obscurité née de l’ignorance, par la lampe lumineuse de la connaissance (BG 10/11), ou encore Avec l’épée de la connaissance, tranche donc, ce doute quant à la nature du Soi, doute né de l’ignorance qui réside en ton cœur ! (BG 04/42). On a systématiquement remplacé la notion ésotérique de connaissance spirituelle par celle, religieuse et moraliste, de vice et de vertu, de péché. Et cela dans les enseignements du clergé et aussi dans les traductions frauduleuses de l’Évangile produites par le magistère papal. Et cette manipulation remonte déjà à des siècles.
Le pardon des péchés est-il inconditionnel ?
1 Le côté pervers de la formule vient aussi du fait qu’en récitant ‘Je reconnais un seul baptême pour le pardon des péchés’, on s’imagine facilement que le baptême suffit au pardon des péchés. Or celui qui récite cela est baptisé ; les autres peuvent se faire du souci, mais lui, pourquoi donc ? Là aussi, l’Évangile fait entendre un autre son de cloche.
2 Dans le passage de la ‘pécheresse aux parfums, qui ‘baise les pieds de Jésus’, Jésus dit au pharisien qui l’a invité, et qui méprise cette femme : ses péchés, ses nombreux péchés, lui sont remis parce qu’elle a montré beaucoup d’amour… (Lc 07/47 = P 080). Ce n’est pas un rite extérieur, le baptême, qui lui a fait obtenir le pardon de ses péchés (la dissolution de son karma dirait la BG : L’être… dont le mental est établi dans la connaissance et qui agit dans un esprit de sacrifice, voit son karma dissout : BG 04/23) ; c’est l’amour du cœur de cette femme que Jésus invoque comme la cause de la disparition de ses péchés.
3 Le pardon des péchés (la dissolution du karma) nécessite toujours quelque chose qui provient de l’intérieur du pécheur lui-même. C’est l’enseignement même de l’Évangile : Si ton frère vient à pécher, réprimande-le et, s’il se repent, remets-lui (Lc 17/03 = P 134). Le pardon est clairement conditionnel. On ne pardonne pas « parce qu’on est chrétien et que les chrétiens pardonnent », comme il nous est arrivé d’entendre cela d’un prêtre ; on pardonne parce que le fauteur ‘convertit son intelligence’, ‘metanoia’. Pardonner sa faute à qui ne changerait pas de point de vue sur sa faute, ce serait approuver la faute, y collaborer, l’encourager. Le ‘christianisme moderne’ (si cette expression pouvait avoir un sens) est souvent tenté par cette forme de collaboration au mal, sous prétexte de pardon.
Un sacrement problématique
1 Dans la formule ‘Je reconnais un seul baptême pour le pardon des péchés’, une autre interprétation, scabreuse, se dissimule. Le baptême est un sacrement, officié par les prêtres ; le ‘pardon des péchés’ aussi. En principe, le baptisé pratique tous les sacrements, donc celui de la confession aussi. Or plusieurs problèmes se posent à ce propos.
2 D’après Matthieu, Jésus a dit à Pierre : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les Portes de l’Hadès ne tiendront pas contre elle (Mt 16/18 = P 121). Les Catholiques tirent de cette parole une justification du césaro-papisme de leur religion. Les Orthodoxes refusent cette interprétation, et peut-être même aussi ce verset, les évêques, étant égaux, selon eux, et n’ayant de compte à rendre qu’à Dieu ou à l’assemblée des évêques, mais pas à un seul d’entre eux, fut-il celui de Rome. Les Réformés-Protestants refusent aussi cette interprétation catholique à cause du principe ‘scriptura sola’ ; ‘l’Écriture seule’ fait autorité, non le pape seul comme dans le Catholicisme en dernière analyse. Chez les Catholiques donc, le pape est infaillible, chaque évêque est soumis au pape, mais joue à l’infaillibilité dans son diocèse, et chaque prêtre est soumis à l’évêque, mais joue à l’infaillibilité dans sa paroisse ; les laïcs disent ‘amen’, et les laïcs contemporains ont de plus en plus de mal à le dire, car ils ont fait des études, et appris à penser et non seulement à réciter. Donc cette parole du Credo sonne en pratique comme une injonction : ‘Soumettez-vous aux prêtres ou allez en enfer !’.
3 Dans la parole de Jésus précédemment citée, on note une référence à l’Hadès, qui est le nom que la religion grecque donne à l’enfer. La Palestine avait été conquise par Alexandre le Grand, plusieurs siècles avant Jésus ; elle avait donc été hellénisée. Depuis des siècles déjà les juifs lisaient la Septante, qui est la traduction en grec de la Thora juive. Jésus lisait le grec, puisqu’il lisait la Septante dans la synagogue (Il se leva pour faire la lecture : Lc 04/16 = P 039). L’image d’un fleuve sous-terrain où se trouveraient les damnés de l’enfer est une reprise des conceptions grecques. La nécessité de cette reprise prouve que, sur ce sujet, les conceptions juives demeuraient assez évanescentes et nécessitaient des emprunts étrangers. Le christianisme ne déroge pas à la règle. Seul l’orient hindou (et la Bhagavad Gita est assez détaillée sur la question) présente une conception cohérente de la damnation (BG ch 16 en particulier).
Un confesseur qui n’est pas maitre spirituel…
1 S’il est un sacrement catholique qui tombe en désuétude, c’est bien la confession. Et l’on comprend facilement pourquoi. Le prêtre pardonne, ou ne pardonne pas, les péchés que lui confesse le dévot : mais en fonction de quels critères ? Si c’est en fonction de critères moraux, un problème se pose, car le Catholicisme est égalitariste depuis la révolution de 1789, donc la morale est la même pour tous. Tout se réduit alors à une sorte de ‘code de la route’ que le prêtre confesseur applique indistinctement à tout pénitent.
2 Or, nous l’avons vu, c’est l’intention, et la plus ou moins grande connaissance du pécheur, qui permet de juger adéquatement de la gravité de son péché, ou même de l’existence de celui-ci. Un sacrement de confession uniquement moraliste n’a pas d’intérêt spirituel.
3 Ou bien le prêtre est réellement un maître spirituel, un directeur de conscience, et alors le sacrement a un sens. Mais le problème alors c’est que le Catholicisme contemporain exclut ce rôle du prêtre dans la confession. Pourquoi le fait-il ? Pour la raison évidente que le niveau culturel, spirituel et la connaissance de l’Évangile, dont font preuve la plupart des prêtres fait qu’il risquerait alors d’y avoir très peu de confesseurs compétents parmi les prêtres.
4 D’ailleurs, cherchant à masquer la difficulté, l’Église Catholique ne cesse de re-costumer ce sacrement, comme on change l’emballage d’un produit commercial pour en faire une nouveauté. Il y a la ‘confession’, ‘le pardon des péchés’, ‘la réconciliation’, ‘le sacrement de pénitence’ ; trop de mots pour définir une chose fait se poser la question : ‘Y a-t-il quelque chose derrière les mots ?’
5 Le fait est que les grandes traditions spirituelles ont des maitres spirituels, ce qui fait fort défaut au christianisme contemporain. Et aussi que Jésus était un maître. C’est par le nom juif de rabbi, ou grec de didascalos, qu’il est le plus souvent appelé par ses interlocuteurs (Ils lui disent : »Rabbi – ce qui veut dire Maître-didascalos… : Jn 01/38 = P 024). Jean le Baptiste aussi est nommé rabbi par ses disciples (Jn 03/26 = P 032).
L’infaillibilité de Pierre ou la loi du karma pour Pierre ?
1 Dans le passage où Jésus évoque l’Hadès, il dit aussi à Pierre : Je te donnerai les clefs du Royaume des Cieux : quoi que tu lies sur la terre, ce sera tenu dans les cieux pour lié, et quoi que tu délies sur la terre, ce sera tenu dans les cieux pour délié (Mt 16/19 = P 121). L’art propagandiste du Catholicisme n’a pas manqué de représenter n’innombrables fois le thème des ‘clés de saint Pierre’, que le dogme tardif de l’infaillibilité pontificale est venu couronner en gloire. Le problème c’est que l’Évangile dit aussi : En vérité je vous le dis : tout ce que vous lierez sur la terre sera tenu au ciel pour lié, et tout ce que vous délierez sur la terre sera tenu au ciel pour délié (Mt 18/18 = P 134), et Jésus ne dit pas cela seulement à Pierre, mais aux disciples en général (Lc 17/01), donc à tout chrétien véritable.
2 Mais au fait que signifie cette formule ? Tout l’Évangile en témoigne clairement : du jugement dont vous jugez on vous jugera, et de la mesure dont vous mesurez on mesurera pour vous (Mt 07/02 = P 070). Ce n’est pas tant le jugement que Pierre porte sur autrui qui est fixé dans le ciel pour autrui, comme si Dieu se pliait au jugement de Pierre, mais c’est le jugement que Pierre, ou tout autre disciple, porte sur autrui qui servira à le juger lui-même. Loin d’exprimer la toute-puissance de Pierre, cela exprime la loi métaphysique des ‘actions et réactions concordantes’.
3 Assurément cet article du Credo est problématique ; lui trouver un sens ésotérique imposerait des contorsions doctrinales par trop acrobatiques.
Krishna est-il moins sauveur que Jésus ?
1 Pour nombre de chrétiens, Jésus, comme son nom l’indique, est ‘le’ sauveur, il ne saurait y en avoir d’autres. Tout autre recours apparait comme une adhésion aux faux prophètes (Mt 07/15 = P 073). Mais la Bhagavad gita n’ignore pas la dimension de pardon en la personne de Krishna, qui est nommé par Arjuna Libérateur des humains… (BG 01/36). Alors, me prosternant devant toi, j’implore ton pardon, adorable seigneur, comme un père pardonne à son fils, un ami à son ami, un amant à son aimée (BG 11/44).
2 Il est cependant vrai que la Gita insiste moins que l’Évangile sur la dimension de sauveur de Krishna. Et pourquoi ? Parce que, dans la tradition chrétienne, l’aspect religieux salvateur est explicite dans l’écrit sacré et omniprésent dans l’enseignement oral. Alors que l’aspect spirituel réintégrateur est tout juste symbolisé dans l’écrit sacré, et, dans l’enseignement oral, désormais et depuis longtemps, il est inexistant. Ce n’est donc pas que Krishna est ‘moins sauveur que Jésus’, voire ‘pas sauveur du tout’. C’est que, dans la conscience de l’hindou, Krishna est d’abord le maître de la réintégration dans le divin, et accessoirement le sauveur de la mort par l’accès (transitoire) qu’il offre aux états paradisiaques : Ayant savouré le vaste monde céleste, et après y avoir épuisé le bénéfice de leurs mérites, ils doivent retourner au monde des mortels. Ainsi, ceux qui suivent la voie védique, mais qui n’aspirent qu’au bonheur, n’obtiennent que le cycle de la naissance et de la mort.
Le processus du rachat
1 Dans la logique humaine : si monsieur A est en dette vis-à-vis de monsieur B, que A n’a pas de quoi rembourser B, et que B n’a aucune envie ou raison de lui faire remise de sa dette, il est toujours possible que A demande à C de l’aider et que C paie à B pour éteindre la dette de A. B, se cantonnant à une logique commerciale, ne refusera pas un si bon argent. A est l’humain, B le diable, ou le ‘prince de ce monde’, C le Christ.
Le salut est-il un droit de l’homme ?
1 Quelques conditions s’imposent cependant pour que cette ‘rémission des péchés’ soit possible. La première, c’est le sincère ‘repentir’ de A (désir de ‘remonter la pente’ après la chute). Jésus le précise clairement dans son enseignement : Si ton frère vient à pécher, réprimande-le et, s’il se repent, remets-lui (Lc 17/03 = P 134). Dans l’optique démocratique, égalitaire et droit-de-l’hommiste des chrétiens modernes, on en viendrait presque à croire que le salut est un ‘droit de l’homme’. On élimine l’absurdité de ‘l’enfer éternel’ en laissant croire que tout le monde est sauvé, même ceux qui ne demandent aucunement à l’être. C’est plonger dans une absurdité pour en éviter une autre.
La religion sauvegarde toujours l’individualité
1 La notion religieuse de ‘rémission des péchés’ est le moyen qui assure le salut. Du point de vue exotérique, si l’on pose la question de savoir « Quel est le but de la religion ? », la réponse est « Le salut ». « De quoi s’agit-il d’être sauvé ? », réponse « De la mort ». « Pour obtenir quoi ? », réponse : « La perduration, sans fin, de la vie individuelle humaine, en mode de résurrection, c’est-à-dire avec un corps tout différent, incorruptible. » La religion n’envisage pas d’autre finalité que le salut, du moins de façon explicite, théologique. Il s’agit de la perduration de notre individualité humaine, sous une forme améliorée, paradisiaque, ou de quelque chose qui relève des états supérieurs de l’Être, comme les états angéliques. Vous verrez le ciel ouvert et les anges de Dieu monter et descendre au-dessus du Fils de l’homme (Jn 01/51 = P 025). Lorsqu’on ressuscite d’entre les morts, on ne prend ni femme ni mari, mais on est comme des anges dans les cieux (Mc 12/25 = P 241).
Le salut et la délivrance
1 L’ésotériste, qu’il soit chrétien ou oriental, recourt à deux notions bien distinctes : le salut, et la délivrance. Le salut vient d’être défini précédemment mais, du point de vue ésotérique, un gros bémol intervient. En effet, le salut n’est pas permanent, mais transitoire. Il dure jusqu’à l’épuisement du karma positif de l’élu. Les hommes vertueux, une fois épuisé le mérite lié à leurs actions passées, … (BG 07/28) et aussi : Ayant savouré le vaste monde céleste, et après y avoir épuisé le bénéfice de leurs mérites, ils doivent retourner au monde des mortels. Ainsi, ceux qui suivent la voie védique, mais qui n’aspirent qu’au bonheur, n’obtiennent que le cycle de la naissance et de la mort (BG 09/21).
2 La Gita contredit la théologie chrétienne sur ce point essentiel. Pour la théologie, le salut fait échapper à la mort sans retour (‘éternellement’ selon l’expression outrancière des théologiens, en fait ils veulent signifier ‘perpétuellement’, mais c’est encore trop, ils devraient seulement dire ‘longuement’). Pour la sagesse orientale, le salut dure le temps d’épuiser le karma positif. Certes, on précise aussi qu’il s’agit d’une durée très longue (Ayant atteint le monde des vertueux et y ayant séjourné pendant de longues années, celui qui a échoué dans la voie du yoga naît dans la maison de parents purs et prospères : BG 06/41) ; mais l’important est que ce n’est pas perpétuel, pas sans fin, pas sans retour, pas définitif.
3 Pour employer une image commerciale, à laquelle le Christ lui-même ne répugne pas (Mt 25/27 = 227), on pourrait dire que la théologie ‘survend’ le salut religieux. Premièrement en le présentant comme perpétuel, sans fin, deuxièmement en appelant cela ‘salut éternel’, ce qui impliquerait d’atteindre la véritable éternité, soit la non-durée de Dieu (ce correspondrait alors à la libération-moksha).
4 On peut faire avancer un âne rétif soit en lui présentant une carotte, soit en le menaçant d’un coup de bâton. La religion utilise les deux : carotte, le salut ‘éternel’, bâton, l’enfer ‘éternel’. Et l’on s’adresse à des ânes. Mais il n’y a rien de scandaleux là-dedans, il y a des hommes qui, spirituellement, sont des ânes ; comme il y en a, selon le Christ, qui sont des renards (Lc 13/32 = P 187), des loups (Mt 07/15 = P 073) ou des pourceaux (Mt 07/06 = P 071).
5 La délivrance (moksha) contrairement au salut, fait sortir du samsara, la ronde des naissances et des morts, et cela sans retour. M’ayant atteint, ces grandes âmes (mahatma) ne reprennent plus naissance en ce monde, qui recèle la souffrance et qui est éphémère ; elles réalisent la plus haute perfection, moksha. (BG 08/15).
Jésus, un avatara qui n’offrirait que le salut ?
1 Une des meilleures preuves de ce qu’il y a eu un ésotérisme chrétien, aujourd’hui quasiment perdu, peut être observée ici. Jésus est présenté, dans le christianisme dogmatique, comme incarnation divine. Or c’est trop faire, si l’on peut dire, de déplacer une incarnation divine pour simplement le salut individuel (et transitoire). Une incarnation divine a pour but premier de mener le disciple là d’où elle vient, c’est-à-dire à Dieu même, par fusion dans le divin. Nombreux sont venus se fondre en moi (BG 04/10) enseigne Krishna dans le chapitre où, justement, il se présente comme avatara. Et aussi Quiconque quitte son corps, en se souvenant de moi au moment de la mort, s’unit à mon être ; il n’y a là aucun doute (BG 08/05).
2 Si Jésus était un avatara, une incarnation divine, comme le prétend la théologie dogmatique et le Credo, le christianisme aurait toute sa complétude et sa cohérence, exo-ésotérique, et donc la conception de la grande libération, par fusion en Dieu.
Un boddhisttva suffit pour le salut
1 Le propos précédent suscite une question : « Si moksha est l’office essentiel d’une incarnation divine, alors par qui doit être accompli le salut ? » Du point de vue oriental, le salut est accompli par l’homme lui-même, du fait de son bon karma. Un peu comme l’argent de la retraite provient de l’homme lui-même, par le fait de son travail pendant des décennies. Mais, de même qu’il est possible qu’un homme finance sa retraite sur des sommes qui lui sont octroyées par un généreux donateur, de même un homme peut être sauvé par le recours à quelqu’un qui rachète sa dette. Et cela se nomme en christianisme la théorie de la rédemption (mot qui désigne le rachat d’un esclave, en vue de lui octroyer la liberté, chose que son propriétaire, et lui seul, pouvait lui accorder du temps de Jésus). Or, pour cela il n’est pas nécessaire d’être une incarnation divine ; un boddhisattva suffit.
2 Nous avons vu que la notion de boddhisattva est propre au Bouddhisme (la notion, pas la chose). Il s’agit d’un homme qui a obtenu la libération (moksha), mais qui refuse d’en ‘profiter immédiatement’, pourrait-on dire, et qui fait vœux de demeurer dans le samsara (la ronde des naissances), pour aider les autres hommes (de son cycle d’humanité) à se libérer eux-mêmes du samsara.
3 On pourrait considérer : « Ou Jésus est une incarnation divine (avatara), et alors il doit normalement et principalement enseigner la libération (moksha), comme Krishna dans la Bhagavad Gita, ou Jésus n’enseigne que le salut, sans fusion dans le divin (selon la théologie classique) et alors il suffirait qu’il eut été un boddhisattva, autrement dit un homme ayant obtenu la libération et qui se consacre au salut des autres. »
Le Credo, une théorie parmi d’autres
1 Nous avons exposé plus haut une théorie selon laquelle Jésus est un boddhisattva à fonction avatarique (fonction qui ne s’accomplira pleinement qu’au second avènement).
2 Rappelons que le mot ‘théorie’ vient du grec theoria, qui signifie ‘contempler, observer, examiner’. Il y a le mot theo, Dieu, dans théorie. Une théorie est donc, originellement, la contemplation de quelque chose de transcendant, et la compréhension de ce que l’on contemple. La figure de Jésus, par ce que l’on sait de sa vie et par son enseignement évangélique, est digne d’être contemplée.
3 Le Credo présente une théorie, un mode de compréhension du mystère de Jésus. Le Credo prétend que sa théorie est absolument vraie, seule vraie et de foi obligatoire pour se dire chrétien. Nous pensons que c’est une théorie, parmi d’autres, incohérente sur nombre de points que nous avons signalés, et limitée par sa perspective dualiste et exotérique.
1 Nous envisageons Jésus comme un réalisé spontané : Certains perçoivent le Soi par eux-mêmes, par la méditation de leur propre Soi… (BG 13/24). Cela explique les aperçus qu’il donne à ses disciples sur la notion de réalisation-moksha (le père et moi nous sommes un et aussi le Pater : notre père qui est aux cieux… délivre nous du mal). Mais, en même temps, il constate l’abîme qui existe entre l’état délabré de sa tradition native et sa propre réalisation : Tu es Maître en Israël, et ces choses-là, tu ne les saisis pas ? dit-il à Nicodème (Jn 03/10 = P 030). Il convenait donc de ne confier qu’à la tradition orale et ésotérique cette part de son enseignement.
2 Pour ce qui est de l’exotérisme, Jésus une fois réalisé, constate que sa tradition n’est guère mieux fournie. Les sadducéens, ceux-là même qui dirigeaient le Temple de Jérusalem, ne croyaient pas à la résurrection : Alors viennent à lui des Sadducéens – de ces gens qui disent qu’il n’y a pas de résurrection (Mc 12/18 = P 241). Par contre les pharisiens, qui enseignaient dans les synagogues, croient à la résurrection. Jésus soutient leur point de vue, lors du passage dit ‘de la femme aux sept maris’ : Prenant alors la parole, quelques scribes (en l’occurrence des pharisiens) dirent : »Maître, tu as bien parlé » (Lc 20/39 = P 241). Donc la tradition native de Jésus, le judaïsme, était divisée sur la question fondamentale du salut. En effet, le salut implique, nous l’avons vu, la perduration individuelle de l’être humain après sa mort ; par conséquent, sans résurrection, point de salut.
3 Jésus donc, une fois réalisé, par la contemplation de son propre Soi, constate que sa tradition est incapable de recevoir la doctrine de la libération-moksha, (du moins au grand jour), et que même la doctrine du salut-résurrection suscite des conflits et ne pourra être établie que dans la douleur (d’où le sacrifice de la croix). On comprend que, dans ce contexte, il ait pu faire le choix du boddhisattva : ne quitter le samsara qu’une fois achevé le cycle d’humanité dont il faisait partie : Et voici que je suis avec vous pour toujours jusqu’à la fin du monde (Mt 28/20 = P 318).
4 Cette théorie de ‘Jésus comme boddhisattva à fonction avatarique’ rend seule compréhensible à la fois le salut (par la théorie de la résurrection défendue par Jésus, et le rite opératif de l’eucharistie qui, dans son contexte nécessitait la crucifixion ; et on ne crucifie pas un Dieu, mais un homme pour un Dieu), d’une part, et les aperçus que Jésus laisse entrevoir à ceux qui ont des yeux pour voir, sur la libération-moksha (si l’Unique est notre père, alors nous sommes de la race l’Unique et pouvons le réaliser), d’autre part.
Le pardon des péchés ou le pardon du péché… originel ?
1 Reste une importante question : « Dire ‘Je crois au pardon des péchés’, c’est une chose, et dire ‘Je crois au pardon du péché’, cela en est une autre, en entendant par là le ‘péché originel’. » On sait que le christianisme distingue ‘les péchés’, les fautes contre autrui, par exemple, du ‘péché originel’ dont seul le Christ peu laver un humain. En langage théologique, le ‘péché originel’ est la faute commise par Adam et Ève, les premiers humains (Livre de la Genèse), dont les conséquences se répercutent sur tous leurs descendants.
2 Sur le plan de la justice, cela est absurde, car les enfants n’ont pas à payer pour les fautes des parents. Sur le plan des lois de la nature, c’est compréhensible, car ‘les parents boivent et les enfants trinquent’, comme dit le proverbe.
3 D’un point de vue ésotérique et oriental, le ‘péché originel’ chrétien apparait comme la ‘faute’ qui consiste à s’être retrouvé dans le samsara, dans la manifestation. En somme à avoir choisi de quitter le divin, l’Unique, dans son mystère non manifesté, pour entrer dans la manifestation samsarique, donc dans une dualité plus ou moins prononcée. Étant donné que cette ‘faute’ ne peut avoir été commise que par Dieu lui-même, qui en quelque sorte ‘choisit’ de se manifester, et ce depuis toujours, elle ne peut être ‘effacée’ que par Dieu lui-même, en son incarnation, en son avatara (au second avènement du Christ).
4 Quant aux individus que nous sommes, notre participation au péché originel consiste à n’avoir pas cherché à sortir de la manifestation samsarique, donc de la séparation (illusoire) avec Dieu. Le péché originel, c’est l’attachement à la dualité ; le manque de foi dans la doctrine de l’unité suprême.
5 On constate que le Credo fait l’impasse sur la question du ‘péché originel’, chose tout à fait révélatrice car, s’il avait envisagé la question, alors il aurait fallu que sa doctrine soit non-duelle.
6 Observons cela de plus près. Dans le récit biblique, en réalité, l’expression ‘péché originel’ ne figure pas. Survolons rapidement deux mille ans d’interprétations du ‘péché originel’, cela nous permettra de constater que les avis sont loin d’être unanimes sur la question.
L’anti gnosticisme de la théologie
1 Irénée de Lyon (140-202), un des pères fondateurs de l’Église, présente Jésus comme le ‘nouvel Adam’ qui efface le péché originel commis par l’ancien Adam. « Par la faute d’Adam, l’humain a perdu sa ressemblance avec Dieu », autrement dit, il a oublié la parole de Krishna : Je suis le début, le milieu et aussi la fin de toutes les créatures (BG 10/20). L’alpha et l’oméga, comme dit l’Apocalypse (22/13). Ou, en langage chrétien, il a oublié que l’esprit-pneuma est en lui, et que l’Esprit est Dieu, puisque Jésus dit à la Samaritaine que Dieu est Esprit.
2 Irénée développe cette théorie du ‘nouvel Adam’ dans son combat contre le gnosticisme. Les pères fondateurs de l’Église, et encore aujourd’hui ses dirigeants officiels, semblent considérer que le plus grand danger pour l’Église c’est la gnose. Cela semble d’autant plus étrange que Jésus reprocha aux théologiens de son temps, précisément, de mépriser la gnose : Malheur à vous, les légistes, parce que vous avez enlevé la clef de la gnose ! Vous-mêmes n’êtes pas entrés, et ceux qui voulaient entrer, vous les en avez empêchés (Lc 11/52 = P 171). Pour cette même raison d’anti-gnose, la théologie chrétienne se dresse toujours vent debout contre les spiritualités orientales, qui sont d’essence gnostique, plaçant la connaissance spirituelle au-dessus de tout.
3 Certes il y a des gnoses différentes, et toutes ne sont pas assimilables à la noble doctrine de la Bhagavad Gita. Mais enfin le mot ‘gnose’ signifie ‘connaissance’ et le principe général des gnoses consiste à soutenir que c’est la connaissance qui sauve. Ce principe est fondamental dans la Gita. Ceux que fascinent les jouissances et les pouvoirs succombent au prestige d’un tel (mauvais) enseignement. Chez eux l’intelligence n’est pas prête pour cette connaissance (spirituelle non-duelle) et pour l’état de Samâdhi (BG 02/44). Le christianisme, tel que conçu par Paul et organisé par Constantin, se veut la religion de tous, donc un exotérisme. Telle est la vraie raison de sa haine de la gnose, de la connaissance spirituelle. La Gita confirme le fait que, vu l’état actuel de l’humanité, la connaissance gnostique ne saurait être pour tous : Que celui qui possède la vraie connaissance du Tout n’aille pas semer le doute dans les esprits faibles qui ne possèdent pas une telle vision ! (BG 03/29). Ce qui ne l’empêche pas de prévenir : Mais ceux qui méprisent mon enseignement et ne le mettent pas en pratique, ces insensés à qui toute connaissance échappe, sache-le, ils courent à leur perte (BG 03/32). Car la libération-moksha ne peut être atteinte que par la connaissance gnostique, non-duelle : purifiés au feu de la connaissance, nombreux sont venus se fondre en moi (BG 04/10).
Points communs avec les gnostiques antiques
1 Les gnostiques de l’époque d’Irénée de Lyon considéraient que « Jésus n’a pas été crucifié, et donc que ce ne sont pas sa mort et sa résurrection qui ont racheté l’humanité, mais ses enseignements ». On remarque que ces gnostiques du deuxième siècle refusent la crucifixion (comme le fera plus tard l’islam). Nous partageons ce point de vue, en ce sens du moins qu’il n’est pas possible de dire que Jésus est né Dieu et qu’il est crucifié : Dieu ne saurait mourir, et à plus forte raison vaincu sur une croix. Un homme peut se sacrifier pour Dieu, non Dieu pour l’homme (Le sabbat a été fait pour l’homme, et non l’homme pour le sabbat : Mc 02/27 = P 051).
2 Nous partageons aussi l’idée que l’enseignement de Jésus est premier, et non son sacrifice sur la croix, quand bien même on ne le nie pas et qu’on l’honore, y compris dans ses conséquences rituelles et eucharistiques. Mais la théorie que nous exposons est plus subtile que celle des gnostiques du II° siècle, puisqu’elle distingue le salut et la délivrance-moksha, ce qui ne semble pas être leur cas (encore qu’on ne connaisse ces gnostiques que par les écrits de leurs accusateurs, ce qui est partiel, sinon certainement partial).
La conception presque gnostique d’Augustin
1 Ensuite Augustin d’Hippone (354-430) affirme que « l’amour du monde n’est pas mauvais, si on considère le monde comme création de Dieu, mais qu’il devient mauvais, si on le considère comme création de la créature ». Ce point de vue présente une grande pertinence relativement à la modernité, car le trait dominant de l’homme moderne, c’est de se prendre pour le créateur. Il veut fabriquer des espèces vivantes, modifier la nature, développer un monde contre-nature, il veut même choisir son sexe, la durée de sa vie, intégrer les machines qu’il a inventées dans sa biologie etc. Pour Augustin, c’est là le péché originel : se poser en cause première et suffisante de notre propre existence.
2 Ses propos pourraient parfois présenter un sens métaphysique, lorsqu’il dit que l’homme déforme « le sens originel de son être créé, qui était de le renvoyer, par-delà le monde, à sa véritable origine ». Il est difficile de ne pas penser à moksha en lisant cela. Alors le ‘péché originel’ n’est pas un péché remontant aux origines, mais un péché touchant la nature originelle de l’humain. La théorie orientale concernant l’humain de l’âge d’or (dans les Yugas : BG 01/21//05) enseigne la même chose. Sauf qu’Augustin, en antisexuel patenté, a assimilé la transmission de ce péché originel à ‘l’acte de chair’ qui préside à la génération humaine.
3 Les christianismes orientaux (Orthodoxes), s’appuyant sur Jean Cassien, développent le concept de théosis, c’est-à-dire la recherche de l’union avec Dieu. Ce n’est aucunement la non-dualité de la Bhagavad Gita, mais on s’en approche.
Une pléiade de conceptions toutes oublieuses de l’essentiel
1 Dans le catholicisme, le dogme du péché originel a été réaffirmé par le concile de Trente (le 17/06/1546) en opposition à la Réforme protestante. Il affirme que « Le dépassement du péché originel est rendu possible par la résurrection du Christ ». Du point de vue où nous nous plaçons, la résurrection du Christ offre le salut à une humanité qui n’est plus capable, en fin de cycle, de le mériter par son propre karma. Mais le salut ne fait pas sortir du samsara, du cycle des naissances et des morts ; il ne faut pas confondre le salut, fruit du sacrifice du Christ, et la libération-moksha, fruit de l’enseignement non-duel et de sa réalisation.
2 Contrairement au Protestant Jean Calvin, qui considère que le péché originel a tellement corrompu l’humain qu’il ne peut plus exercer son libre arbitre, les Orthodoxes refusent la théorie de la prédestination qui en découle. Cependant il est question de ‘péché originel’ aussi dans la théologie orthodoxe.
3 Au Moyen Age, la misogynie se justifiait par le fait qu’Ève fut la première à commettre le péché originel, selon une interprétation très littérale du texte biblique.
4 Les Cathares refusaient le mariage comme étant une sacralisation du péché originel ; ils reprenaient en cela la thèse d’Augustin sur le lien de ce péché avec la sexualité.
5 Érasme, suivant Augustin, soutient le libre arbitre, donc la responsabilité de l’homme pour ses actes devant Dieu. Luther, au contraire, soutient la prédestination de l’homme par Dieu.
6 Au sein du Catholicisme cette querelle réapparait au XVII° siècle. Les Jansénistes et Blaise Pascal étant pour la prédestination, et les Jésuites pour le libre arbitre.
7 Au XVIII° siècle, Jean-Jacques Rousseau s’opposa au péché originel « pour lequel nous sommes punis des fautes que nous n’avons pas commises. » Il met à la place un supposé ‘état de nature’ vierge et innocent. Il nie donc le péché originel et ignore le karma natif, ce qui constitue un assez étonnant aveuglement volontaire sur la condition native des humains. Son idéalisation du ‘bon sauvage’ s’enracine surtout dans le fait qu’il n’a jamais connu de sauvage.
8 Le judaïsme et l’islam ignorent le péché originel. L’Islam fait dire à Dieu « Nous avions fait un pacte avec Adam, mais il l’oublia… » ce qui correspond à : Ce yoga éternel, je l’ai enseigné à Manu (à l’origine)… Mais, au fil du temps cette doctrine du yoga s’est perdue (BG 04/02).
9 De ce rapide panorama nous tirons deux constations. La première constatation est que cette doctrine, qui constitue le fondement du baptême chrétien (censé effacer le péché originel) ne suscite pas une adhésion unanime, c’est le moins que l’on puisse dire.
10 La deuxième constatation est que dans toutes ces théories, ainsi que dans la théorie freudienne que nous allons envisager, le point de vue métaphysique, sur la conception duelle ou non-duelle du monde, est quasiment ignoré : or c’est de cela, et de cela seul qu’il s’agit. Sur ce point essentiel aussi l’apport de l’orient s’avère rigoureusement indispensable.
Freud, psychologiquement utile et, pour le moins, sans intérêt spirituel
1 La conception de Freud (1856-1939) et de sa psychanalyse doit être signalée, car elle a fortement marqué la pensée moderne, y compris la pensée théologique. Freud a fait une interprétation du péché originel qui ne manque pas d’une certaine utilité, bien qu’elle soit très limitée à la croissance de l’individu et ne présente aucun intérêt spirituel.
2 Selon lui, l’arbre de vie représente l’énergie vitale, la libido. Le serpent est un symbole phallique, d’ailleurs universel. C’est pourquoi Ève est tentée et non Adam. Ève désire Adam et désire la relation sexuelle. Pour se déculpabiliser de ce désir, elle projette l’idée sur le serpent auquel elle aurait cédé. Le fruit est défendu parce que les premières relations sexuelles sont souvent vécues comme un interdit. Le jardin est l’enfance, dont on est chassé par les nécessités de la vie adulte. Dieu est la projection du père. L’arbre de la connaissance du bien et du mal est le désir de décider par soi-même plutôt que d’obéir toujours aux parents.
3 On remarque l’inversion opérée par Freud. Métaphysiquement, l’homme spirituel est conscient de n’être qu’une projection transitoire de l’Unique. Et le péché originel consiste à installer une dualité entre une supposée individualité (donc indivisible, autonome, suffisante) qu’est l’ego, le mauvais ego, et le Principe divin. Pour Freud, au contraire, c’est l’ego individuel qui seul est vrai et le péché (vu par le Dieu-père) est l’acte vertueux de l’adolescent qui cesse d’obéir à son père pour s’assumer indépendamment comme individu.
4 Le judaïsme ne voit aucun péché originel dans le récit de la Genèse. La notion de péché y est certes reconnue, non comme héréditaire, mais comme un choix éthique, dépendant du libre arbitre : « Si tu agis bien, tu relèveras ton visage, si tu agis mal, le péché se couche à ta porte, et ses désirs se portent vers toi : mais toi, domine sur lui. » (Gn 04/07).
La genèse contredit le Credo
1 Dans le récit rien ne dit qu’Adam et Ève sont immortels ; Genèse 03/22 affirme même clairement le contraire, puisque le serpent dit : « Voici que l’homme est devenu comme l’un de nous par le choix entre le bien et le mal. Maintenant il ne faut pas qu’il tende la main pour cueillir aussi du fruit de l’arbre de la vie, qu’il en mange, et qu’il vive éternellement. » Donc le salut, qui rendrait immortel sans retour, par un accès au paradis, tel que le définit la théologie n’a aucun fondement dans ce récit biblique. Et cela correspond parfaitement à l’enseignement de la Bhagavad Gita sur le paradis temporaire.
Elimination de deux fausses conceptions occidentales : le péché et le pardon gratuit
1 L’examen de cet article du Credo nous a permis d’envisager deux points typiques de la pensée chrétienne : le péché et le pardon. Deux points qui pèsent depuis deux mille ans sur la mentalité des occidentaux, même ignorants de la religion de leurs pères. Ces deux concepts ont pour conséquences, premièrement la culpabilité, issue d’une pensée peccamineuse, et, deuxièmement, l’attente du recours extérieur, issue d’une conception duelle du divin et du pardon.
2 Jésus enseigne pourtant : du jugement dont vous jugez on vous jugera, et de la mesure dont vous mesurez on mesurera pour vous (Mt 07/02 = P 070). Et aussi : Donnez, et l’on vous donnera ; c’est une bonne mesure, tassée, secouée, débordante, qu’on versera dans votre sein ; car de la mesure dont vous mesurez on mesurera pour vous en retour (Lc 6/38 = P 070). Autrement dit, « vous avez en main les clés de votre jugement » ; comment peut-on vivre dans la culpabilité après une telle révélation libératrice ?
3 N’est-ce pas précisément ce qu’enseigne la Bhagavad Gita ? : Le Seigneur ne prend ni la faute ni le mérite de quiconque. La Connaissance est enveloppée d’ignorance, et c’est pourquoi les êtres sont égarés (BG 05/15).
4 Quant au pardon : on ne veut pas, chez votre Père qui est aux cieux, qu’un seul de ces petits se perde (Mt 18/12 = P 195) ; le pardon de Dieu n’est donc pas à attendre, il est prédisposé. Si quelque chose manque, ce ne peut être que la foi (ta foi t’a sauvée ; va en paix : Mc 05/34 = P 099).
5 Et, là aussi, l’universalité du message n’est-elle pas la meilleure preuve de sa vérité ? Un homme de bien, mon ami (mon fils), n’entre jamais dans la voie malheureuse (BG 06/40).
Credo chrétien et Métaphysique non-dualiste 07
Credo chrétien et Métaphysique non-dualiste 07
(…Je reconnais un seul baptême pour le pardon des péchés…)
Le péché et le karma
1 Le Credo continue : Je reconnais un seul baptême pour le pardon des péchés. Ce seul baptême est évidemment le chrétien ; les péchés des humains (‘leur mauvais karma’ dirait un Oriental) ne seront donc pas pardonnés s’ils ne sont pas chrétiens, puisqu’ils n’ont pas reçu le ‘seul baptême’ valable. Cet article pourrait rester sans commentaire, tant la brutalité et l’exclusivisme exotérique y éclate.
Le pardon conditionné par la foi
1 La notion de pardon suppose que monsieur X a fait du tort à monsieur Y, et l’effacement de ce tort ne peut advenir que si monsieur Y pardonne à monsieur X. Il y a donc deux personnes, la relation est duelle. En morale chrétienne, pécher, c’est penser, parler ou agir contre Dieu. Il faut donc, pour effacer le péché que Dieu, ou son représentant incarné, Jésus, pardonne au pécheur. Dans la scène du paralytique de Capharnaüm, il est dit : Jésus, voyant leur foi, dit au paralytique : « Enfant-rejeton-teknon, tes fautes-(péchés)-hamartia sont remises » (Mc 02/05 = P 049). Jésus se pose donc comme pouvant remettre les fautes.
2 Le mot grec hamartia évoque une erreur de tir, dans le tir à l’arc par exemple ; un manque de centralité en somme, de concentration. On note que la notion est déjà plus spirituelle que la notion religieuse de péché, qui traduit habituellement hamartia.
3 Dans la scène évangélique évoquée, les chefs juifs se choquent : Il blasphème ! Qui peut remettre les péchés, sinon Dieu seul ? (Mc 02/07 = P 049). Et Jésus revendique son pouvoir de remettre les fautes, en prouvant, par la guérison de l’infirme, qu’il peut en effacer les conséquences : pour que vous sachiez que le Fils de l’homme a le pouvoir sur la terre de remettre les fautes, je te l’ordonne, dit-il au paralysé, lève-toi… (Lc 05/24 = P 049). Cela ne revient pas à dire qu’il se pose comme Dieu, mais simplement qu’il peut interférer dans le karma de certains humains et à une certaine condition (la foi). Sans la foi, pas de guérison, pas de pardon ; en un sens donc, l’homme efface lui-même sa faute par la foi. Et d’ailleurs, le texte le dit explicitement ; lorsque Jésus est mal reçu dans sa propre ville, l’évangéliste précise : il ne fit pas là beaucoup de miracles, à cause de leur manque de foi (Mt 13/58 = P 100).
Un Credo fort peu charitable pour l’étranger
1 La Gita évoque souvent, non pas le pardon des fautes, mais l’effacement des fautes. Ceux qui pratiquent constamment cet enseignement, avec foi et sans tergiverser, se libèrent des chaînes du karma (BG 03/31). L’être détaché, libéré, dont le mental est établi dans la connaissance et qui agit dans un esprit de sacrifice, voit son karma dissout (BG 04/23). Il est donc clair que, selon la Gita, un humain peut se libérer de ses fautes sans être chrétien. Précisément Krishna dit aussi : L’homme, même le plus coupable, s’il vient à m’adorer et à tourner vers moi seul tout son culte, doit être considéré comme un juste, car ses intentions sont droites (BG 09/30). C’est exactement la même chose que se tourner vers Jésus, pour un disciple évangélique ; si du moins on accepte l’idée que Dieu a bien voulu aussi s’incarner ailleurs qu’en Palestine comprise dans l’empire romain d’Occident, et au seul profit de la religion catholique romaine.
2 Dans la pensée chrétienne, si un homme n’a pas reçu le baptême, ses péchés ne peuvent être pardonnés ; c’est ce qui résulte directement, et logiquement de l’affirmation du Credo : Je reconnais un seul baptême pour le pardon des péchés. Donc les non-chrétiens demeurent chargés de péchés et vont en enfer, le lieu naturel des pécheurs. Comme déjà remarqué, on a du mal à concevoir que les zélateurs de ‘la religion de l’amour’ aient pu imaginer sans état d’âme que la plus grande partie de l’humanité relevait d’un tel destin.
L’enfer est-il sous terre, ou sur la terre ?
1 « Qu’en est-il dans la perspective orientale ? » Krishna enseigne : Qu’est-ce donc que l’agir ? Et qu’est-ce que le non-agir ? À cet égard, les sages eux-mêmes sont restés perplexes. Je t’enseignerai donc ce qu’est (vraiment) l’agir, de telle sorte qu’après l’avoir connu tu seras délivré du mal (le samsâra, le cycle des naissances et des morts) (BG 04/16). L’enfer chrétien est le lieu consécutif au mal et, pour l’Orient, le samsara est le lieu consécutif au mal. Le mal n’est pas autre chose que devoir subir la naissance, la maladie, la souffrance, le vieillissement et la mort, et cela inéluctablement, au physique et au psychique.
2 La différence tient en deux points importants. Le premier, c’est que les chrétiens s’imaginent que l’enfer est hors du monde dans lequel ils vivent. Les innombrables représentations de l’enfer dans l’art chrétien, qu’elles soient littéraires (comme la ‘Divine Comédie’ de Dante), ou picturales et sculpturales, représentent l’enfer comme un monde sous-terrain. L’Italie, la Sicile et la Grèce étant des terres volcaniques, comprenant des volcans actifs, avec des lacs de lave permanents, on comprend l’assimilation que les chrétiens ont faite entre ces lieux et l’enfer.
3 Et la symbolique évangélique les y prédisposait aussi, qui est née dans la même région. Dans son commentaire de la parabole du ‘bon grain et de l’ivraie’ Jésus dit : De même qu’on enlève l’ivraie (la mauvaise herbe) et qu’on la consume au feu, de même en sera-t-il à la fin de l’ère : le fils de l’homme enverra ses anges, qui ramasseront de son royaume tous les scandales et tous les fauteurs d’iniquité, et les jetteront dans la fournaise du feu ; là seront les pleurs et les grincements de dents (Mt 13/40-41 = P 093). Et de même dans la parabole du ‘filet jeté dans la mer’ : Ainsi en sera-t-il à l’achèvement de l’ère-aiôn : les anges se présenteront et sépareront les méchants d’entre les justes pour les jeter dans la fournaise ardente… (Mt 13/49 = P 095).
L’enfer selon la Bhagavad Gita
1 « Que dit la Bhagavad Gita sur ce thème ? » Après une magnifique description de l’homme pervers, qui ressemble tellement à l’idéal du matérialiste moderne, la Gita expose le destin de ces créatures d’orgueil, de convoitise, de concurrence, de guerre, de prédation consumériste et de crime : Confondus par des angoisses multiples, pris dans les filets de l’illusion et asservis par la dépendance de leurs désirs, ils tombent dans un enfer sordide (BG 16/16)… Ces êtres cruels et haineux, ces hommes du dernier degré, je les plonge dans l’océan de l’existence matérielle, sous diverses formes de la vie démoniaque (BG 16/19). Cela éclaire la question « L’enfer est-il sous terre ou sur terre ? » : ‘l’existence matérielle’ est bien sur terre.
2 Les formes de vie démoniaques peuvent n’être pas seulement sur terre, mais assurément elles y sont aussi. C’est le cas d’un homme possédé par la folie. Tel est le cas lorsque Jésus exorcise un possédé : il y avait dans leur synagogue un homme possédé d’un esprit impur… (Mc 01/23 = P 042). Luc dit : un homme ayant un esprit de démon impur (Lc 04/33 = P 042). Ces démons comprennent Jésus qui s’adresse à eux en langage humain ; ils s’emparent du psychisme d’un homme. Cela montre qu’ils sont bel et bien sur terre. Mais en même temps, ils ne sont pas visibles avec l’œil humain. Ce sont des êtres psychiques, capables de vampiriser le psychisme d’un homme, mais que l’on ne peut détecter que par le comportement anormal et les paroles insensées ou étranges de l’homme qu’ils possèdent. Ils vivent donc bien sur terre, en interférence avec les humains, mais ne sont pas des êtres matériellement corporels.
3 Le fait que l’on dise aujourd’hui : « Ces gens ne sont pas possédés, ils sont malades » ne change rien à l’affaire. Ceux qui s’en sortent témoignent tous qu’ils ne se possédaient plus, qu’une force étrangère s’était emparée de leur volonté. La Gita le dit bien, par la bouche d’Arjuna : Ô Pasteur, sous quelle impulsion, l’homme commet-il le mal, sans qu’il le veuille, et comme poussé par une force étrangère ? (BG 03/36).
4 Le sentiment de la justice, qui est inhérent à tout humain et à toute époque, implique que celui qui a travaillé cinq heures doit être payé pour cinq heures. Celui qui a volé dix pièces d’or, doit rembourser dix pièces d’or (plus les frais de justice, de police et les dommages de compensation qu’il a rendus nécessaires). Or certains hommes disposent d’une puissance de nuisance colossale. Un Hitler, un Staline, un Mao Tsé Toung, un Harry Truman qui utilisa les premières bombes atomiques sans aucune nécessité militaire, par exemple. Il ne semble pas possible qu’ils payent leur dette en une seule vie, eux qui en ont détruit des millions. La BG est précise sur le sort de ces humains monstrueux : Engendrés dans des matrices démoniaques, égarés par l’illusion, sans jamais m’atteindre, naissance après naissance, ils tombent dans un état encore plus bas (BG 16/20). Donc l’enfer est bien sur terre, mais à la fois sous forme matérielle, grossière, et sous forme subtile, démoniaque.
Evaluation différente du monde humain par l’Orient et l’Occident
1 Les chrétiens aiment trop le monde matériel, terrestre, pour le considérer comme un enfer. Ils s’identifient trop au corps-mental pour se figurer que cette conception est une conception de damnés. La spiritualité orientale considère au contraire que notre monde est précisément l’enfer (du moins il est devenu un enfer au stade cyclique où nous nous trouvons, le kali-yuga, l’âge des conflits, de l’obscurité spirituelle) : Toi, qui est échoué dans ce monde éphémère et misérable, consacre-toi à moi (BG 09/33). M’ayant atteint, ces grandes âmes (mahatma) ne reprennent plus naissance en ce monde, qui recèle la souffrance et qui est éphémère ; elles réalisent la plus haute perfection, moksha (BG 08/15). …le renonçant perpétuel (samnyasin)… s’affranchit aisément de la servitude (de l’existence mortelle) (BG 05/03). Le chrétien vise la sainteté, pas directement la connaissance spirituelle. La Bhagavad Gita décrit la science spirituelle en précisant entre autre, qu’elle consiste à développer la claire vision des maux qu’apportent la naissance, la maladie, la douleur, la vieillesse, la mort… (BG 13/08).
Du prétendu pessimisme de l’Orient
1 On pourrait objecter à cela, et les propagandistes chrétiens n’ont pas manqué de le faire, « L’Orient présente une philosophie du pessimisme, et du désespoir ! » Mais les yogis se moquent du pessimisme, comme de l’optimisme, qui sont deux façons de peindre le monde, en noir ou en rose, et donc de se faire illusion sur ce qu’il est réellement.
2 D’ailleurs, selon l’enseignement oriental, ce constat de la souffrance ne rend pas impossible le bonheur dans le monde. Celui qui est capable, ici-bas, avant même d’être délivré de son corps (au moment de la mort), de vaincre l’impulsion née du désir et de la passion, est un yogi (un être spirituellement unifié), il est un homme heureux, même en ce monde (BG 05/23). Et aussi : L’être inconscient de son identité spirituelle ne peut ni maîtriser son mental, ni méditer. Qui ne médite pas ne connaîtra pas la sérénité ; sans elle, d’où lui viendrait le bonheur ? (BG 02/66).
La perte progressive de l’Esprit en Occident
1 L’anthropologie chrétienne, c’est-à-dire la conception qu’a le christianisme de ce qu’est un humain (anthropos), est la cause de ce point de vue ‘optimiste’, limité au monde mortel. Au début de son histoire, le christianisme enseignait une conception tripartite de l’humain : corps, âme, esprit (latin : corpus, anima, spiritus ; grec : soma, psuchè, noûs. Noûs désignant l’esprit humain, capable d’inspiration divine, et pneuma l’Esprit divin. Noûs est donc l’interface entre l’humain et le divin. Chez l’être réalisé, le noûs et pneuma ne sont qu’un). L’âme correspondait à la vie mentale, la mémoire, l’imagination, la logique, la vie émotionnelle. L’esprit était en quelque sorte supra-humain, la trace de Dieu en l’homme ; l’homme comme ‘image de Dieu’, selon le propos de la Genèse. Mais, très rapidement, cette conception s’est dégradée, pour devenir dualiste. Et à peu près vers le XII° siècle, il fut établi que l’homme était corps et âme ; le mot esprit devenant, comme il l’est aujourd’hui, un quasi synonyme de l’âme, voire du simple mental.
2 Autrement dit, la culture européenne chrétienne avait ‘perdu l’esprit’, du moins l’esprit en tant qu’étincelle divine dans l’humain. Jésus dit : Celui qui vient d’en haut est au-dessus de tous ; celui qui est de la terre est de la terre et de la terre il parle… (Jn 03/31 = P 033). L’homme qui n’est que corps et âme est de la terre, comment pourrait-il considérer la vie mortelle comme un enfer ? Dès lors que l’homme se trouve privé de l’esprit divin, l’enseignement de Jésus disant le Royaume de Dieu est en vous (Lc 17/21 = P 206) est de fait nié. Et donc l’homme ne peut espérer une aide de Dieu que par l’extérieur, les sacrements, le clergé ; l’homme est hors de Dieu et Dieu est hors de l’homme ; le dualisme atteint sa perfection. L’exotérisme religieux se rigidifie et l’Évangile est en partie oublié pour sa part essentielle.
Quelle est la voie large de l’Évangile ?
1 Dans le passage dit ‘de la porte étroite’, Jésus affirme : étroite est la porte et resserré le chemin qui mène à la vie, et il en est peu qui le trouvent (Mt 07/14 = P 072). Il est évident que, lorsque Jésus parle de ‘la vie’ tout court, il s’agit de la vie immortelle. C’est-à-dire soit de la vie dans le paradis terrestre (premier âge d’une humanité ; satya-yuga) (Lc 23/43 = P 295), soit la vie dans l’un des états d’existence supérieurs à l’état humain (Mc 12/25 = P 241).
2 Quelle est alors le ‘chemin large’, qui fait pendant à la ‘porte étroite’ ? Jésus dit : Large, en effet, et spacieux est le chemin qui mène à la perdition, et il en est beaucoup qui s’y engagent (Mt 07/13 = P 072). Ce chemin large est celui du samsara, des renaissances indéfinies dans un monde qui vieillira, peinera, souffrira, mourra. L’enseignement est très exactement le même que celui de la Bhagavad Gita, c’est l’enseignement du ‘sanatana dharma’, de la ‘sagesse pérenne’.
3 Donc, pour revenir à la question « L’enfer est-il sur terre ou sous terre ? », il est essentiellement sur terre. Les Occidentaux modernes ont parfois du mal à réaliser à quel point leur vie est privilégiée par rapport à celle des habitants des pays pauvres. Et, même dans leur propre pays, les Occidentaux aisés se cantonnent généralement dans un entre soi qui leur permet de presque oublier à quel point le confort est rare et le bonheur exceptionnel.
Et quel est l’abîme ?
1 Ceci dit, pour les cas les plus désespérés, l’enfer est aussi sous terre. Les passages évangéliques cités précédemment l’attestent, et aussi celui-ci. Lorsque Jésus rencontre le ‘possédé de Gadara’, il veut chasser la légion de démons qui se sont emparés de son psychisme et le texte précise : ils le supplient de ne pas leur commander de s’en aller dans l’abîme (Lc 03/31 = P 098). Alors Jésus les autorise à aller dans un troupeau de porcs. On voit donc des éléments psychiques, les démons impurs, les esprits impurs, qui passent d’un humain à des animaux. Cela n’est pas sans évoquer l’image symbolique de réincarnation sous forme d’animaux en cas de fautes graves, image évoquée par certains textes sacrés orientaux. Et puis il y a l’abîme, symbolisant les états d’existence infra humains. Ce que confirme la Bhagavad Gita en disant : S’il meurt quand prédomine tamas (force descendante), il naît dans une race ou une espèce non douée de raison (BG 14/15).
L’enfer est-il éternel ?
1 Le deuxième point important distinguant l’enfer chrétien de l’enfer oriental, c’est que l’enfer chrétien est prétendu ‘éternel’. Nous avons vu que Dieu seul est éternel, puisque son être se situe en dehors de toute durée. Au pire, l’enfer pourrait être perpétuel, c’est-à-dire sans fin. Mais il y a une notion métaphysique élémentaire qui fait défaut à la théologie chrétienne, c’est que ‘ce qui a un début a une fin. Et ce qui a une fin a eu un début’. Si donc l’enfer est réellement sans fin, alors il est sans début ; il n’est donc pas possible qu’un homme, après sa mort, plonge dans le début de l’enfer pour lui qui serait sans fin pour lui.
L’enfer c’est le samsara et ses degrés
1 L’Orient, et lui seul, répond adéquatement à la question : l’enfer, c’est le samsara, c’est-à-dire la ronde des naissances et des morts. Les sages parvenus à la maîtrise de leur pensée abandonnent l’attachement au fruit des actes. Affranchis du cycle des morts et des renaissances, ils vont au séjour bienheureux (BG 02/51). Le ‘séjour bienheureux’, c’est un état d’être sans enfer, sans décrépitude, sans souffrance, sans mort. …tu seras délivré du mal (le samsâra, le cycle des naissances et des morts) (BG 04/16).
2 Et c’est ce que dit Jésus, lorsqu’il enseigne aux disciples à la fois la réalité de l’enfer et la possibilité d’en sortir : « Ne craignez rien de ceux qui tuent le corps, mais ne peuvent tuer l’âme ; craignez plutôt Celui qui peut perdre dans la géhenne à la fois l’âme et le corps… Quiconque se déclarera pour moi devant les hommes, moi aussi je me déclarerai pour lui devant mon Père qui est dans les cieux… » (Mt 10/28+32 = P 173).
3 Notons cependant qu’il y a accord au moins sur un point : l’enfer est sans fin. Mais l’Orient conçoit cela d’une façon tout à fait différente du christianisme. Pour le christianisme, c’est la torture du damné en enfer qui est sans fin : ‘un monde dont l’espérance est exclue’, pour employer une expression de Dante dans la ‘Divine Comédie’. Pour l’Orient spirituel, c’est le samsara qui est sans fin. À la fin d’un kalpa (cycle cosmique), les êtres se résorbent en ma substance créatrice (Prakriti, Nature) ; au commencement du kalpa suivant, je les fais jaillir de nouveau (BG 09/07). Cette même multiplicité d’êtres naît encore et encore et se dissout dans le non-manifesté inéluctablement, quand vient la nuit cosmique… et surgit de nouveau au lever du jour cosmique (BG 08/19).
4 Le samsara est sans fin, à proprement parler, il est perpétuel, mais un être particulier, dans le samsara, n’est jamais inéluctablement condamné à y rester toujours : serais-tu le pire de tous les criminels, le vaisseau du savoir spirituel, te fera traverser l’océan de la souffrance (BG 04/36). On conviendra que cette conception est sans comparaison supérieure à la théologie chrétienne, en matière de logique, de justice et de charité. Remarquons qu’une vie humaine ordinaire perpétuelle et cyclique est quand même autre chose qu’une ‘torture sans fin dans le feu de l’enfer’. La théologie chrétienne présente un goût immodéré pour le terrorisme religieux.
Pour les hommes est-ce impossible ?
1 Nous avons insisté jusqu’à maintenant sur le baptême supposé uniquement chrétien, et sur les péchés en rapport avec le karma. Explorons la notion de pardon qui, dans le christianisme, prend parfois un tour étrange et, comme toujours dans ces cas-là, de plus en plus étranger à l’Évangile. L’homme conçu comme corps et âme et, pour ainsi dire privé de l’esprit divin, n’est que péché et ne saurait être sauvé de la mort. Nous ne rentrerons pas dans le détail des multiples théories chrétiennes, qui s’étalent sur des siècles, depuis Saint Augustin, ancien manichéen qui ne s’est pas complètement lavé d’un dualisme certain, jusqu’à Luther et Calvin, puis les Jansénistes.
2 Toujours est-il que le christianisme présente une forte tendance à considérer que l’homme est pécheur par nature et que rien n’est possible que d’attendre le pardon de Dieu, venant pour ainsi dire de l’extérieur de l’homme, par l’homme-Dieu qu’est Jésus, par sa présence ‘réelle’ dans l’eucharistie, et donc par le clergé qui, seul, officie le rite.
3 Tout se résumerait alors à la situation du publicain de la parabole : Le publicain, se tenant à distance, n’osait même pas lever les yeux au ciel, mais il se frappait la poitrine, en disant : »Mon Dieu, aie pitié du pécheur que je suis ! » (Lc 18/13 = P 213). Ou bien tout homme est quasiment assimilé au ‘bon’ larron qui demande : Jésus, souviens-toi de moi, lorsque tu viendras avec ton royaume (Lc 23/41-42 = P 295). Autrement dit, le christianisme tend à penser que ‘l’homme ne peut rien et Dieu peut tout’, selon un parfait manichéisme.
Tout est possible à Dieu dans l’homme
1 Certes, un passage d’Évangile semble généraliser cette impuissance humaine à tous les humains. Les disciples demandent : »Et qui peut être sauvé ? » Fixant sur eux son regard, Jésus dit : »Pour les hommes, c’est impossible, mais non pour Dieu : car pour Dieu tout est possible « (Mc 10/26-/27 = P 217). Dans ce passage, qui est celui du ‘Jeune homme riche’, Jésus adopte le point de vue de la plupart des humains, le point de vue dualiste. Si l’on considère que Dieu est au ciel et que l’homme est sur la terre, donc qu’il n’y a pas d’esprit divin en l’homme, que ‘le royaume des cieux n’est pas en l’homme’, alors, assurément rien n‘est possible à l’homme quant à sortir du monde régi par la mort. Cependant c’est bien Jésus qui dit aussi, précisément, que le Royaume de Dieu est en vous. » (Lc 17/21 = P 206)
2 Le ‘jeune homme riche’ demande à Jésus : « Bon maître, que dois-je faire pour avoir en héritage la vie pour l’ère-aion ? » Jésus lui dit : »Pourquoi m’appelles-tu bon ? Nul n’est bon que Dieu seul-monos (Mc 10/18 = P 216). Jésus pose par là qu’il n’est pas Dieu, du moins pas Dieu en tant que corps-mental, en tant que maître spirituel humain. Seul Dieu est bon. Mais comment ne pas voir que cette affirmation est une sorte de ‘colle spirituelle’, de ‘koan’ dirait un bouddhiste japonais, une devinette spirituelle ? Jésus utilise plusieurs fois ce procédé (Le baptême de Jean était-il du Ciel ou des hommes ? : Mc 11/30 = P 236 et aussi Si donc David l’appelle le Christ Seigneur, comment est-il son fils ? » : Mt 22/45 = P 242).
3 Car, enfin, Dieu peut-il être bon s’il y a quelque chose qui ne l’est pas en dehors de lui ? Peut-il seulement être Dieu s’il y a quelque chose en dehors de lui ? L’impossibilité humaine ne tient qu’au fait que les hommes se croient séparés de Dieu, du fait de leur dualité. La Bhagavad Gita l’exprime très clairement : Celui … dont les doutes ont été tranchés par la conscience de sa véritable identité, … les actions ne sauraient l’enchaîner (BG 04/41). Si les actions ne sauraient l’enchaîner, le péché ne saurait l’enchaîner. Tout repose sur la conscience de sa véritable identité, qui n’est autre que la conscience du divin dans l’humain, du divin, sous apparence humaine : Je suis le début, le milieu et aussi la fin de toutes les créatures (BG 10/20). Le prologue de Jean affirme-t-il autre chose en disant du verbe divin : Tout fut par lui, et sans lui rien ne fut (Jn 01/03 = P 001) ?
Le pardon des péchés et la connaissance
1 Si l’on considère l’ensemble de l’Évangile, l’enseignement apparaît très différent de cette affirmation massive du Credo, selon laquelle ‘sans le baptême chrétien, point de pardon pour les péchés, donc point de salut.’
2 Avant même la vie publique de Jésus, son précurseur, Jean le Baptiste intervient. Et voici ce qu’en dit la traduction officielle de la Bible de Jérusalem : Jean le Baptiste fut dans le désert, proclamant un baptême de repentir pour la rémission des péchés (Mc 01/04 = P 015). Le ‘repentir’, c’est le fait de ‘remonter la pente’ ; au lieu de se laisser glisser et chuter dans la faute, on remonte péniblement la pente de la vertu. La notion est morale. Mais ce n’est pas ce que dit l’Évangile. Le mot grec employé est metanoia, ce qui signifie exactement ‘conversion de l’intelligence’, et non pas ‘repentir’. Il ne s’agit pas d’action, vertueuse ou pécheresse, facile ou pénible, il s’agit de connaissance. Aux chefs religieux, le Baptiste ordonne la même chose : Faites donc un fruit digne de la conversion-metanoia (Mt 03/08 = P 016).
3 Lorsque Jésus commence sa mission publique, il emploie exactement la même notion que le Baptiste, mais la traduction officielle de la Bible de Jérusalem déforme encore le message : Le temps est accompli et le Royaume de Dieu est tout proche : repentez-vous et croyez à l’Évangile (Mc 01/15 = P 038). Or Jésus ne dit pas ‘repentez-vous’, mais metanoein, ce qui signifie ‘convertissez-vous, et précisément convertissez votre intelligence. Lorsque, pour la première fois, les ennemis de Jésus se réunissent avec les partisans d’Hérode pour le tuer, il est précisé : Mais eux sont remplis de rage, et ils se concertent sur ce qu’ils pourraient bien faire à Jésus (Lc 06/11 = P 053). Or le grec donne anoia, ce qui désigne ‘la folie par manque de compréhension’ et non la ‘rage’ tout court.
4 Lorsque Jésus choisit les Douze et les envoie en mission pour la première fois : Ils sortent et proclament afin que qu’ils se convertissent-metanoein (Mc 06/12 = P 102).
5 Tout tourne autour de la notion de noia, l’intelligence, la conception que l’on a du monde, de Dieu, de soi. C’est très exactement la même que dans la Bhagavad Gita lorsqu’il est dit : Par compassion pour eux, moi qui réside dans leur propre cœur, je détruis l’obscurité née de l’ignorance, par la lampe lumineuse de la connaissance (BG 10/11), ou encore Avec l’épée de la connaissance, tranche donc, ce doute quant à la nature du Soi, doute né de l’ignorance qui réside en ton cœur ! (BG 04/42). On a systématiquement remplacé la notion ésotérique de connaissance spirituelle par celle, religieuse et moraliste, de vice et de vertu, de péché. Et cela dans les enseignements du clergé et aussi dans les traductions frauduleuses de l’Évangile produites par le magistère papal. Et cette manipulation remonte déjà à des siècles.
Le pardon des péchés est-il inconditionnel ?
1 Le côté pervers de la formule vient aussi du fait qu’en récitant ‘Je reconnais un seul baptême pour le pardon des péchés’, on s’imagine facilement que le baptême suffit au pardon des péchés. Or celui qui récite cela est baptisé ; les autres peuvent se faire du souci, mais lui, pourquoi donc ? Là aussi, l’Évangile fait entendre un autre son de cloche.
2 Dans le passage de la ‘pécheresse aux parfums, qui ‘baise les pieds de Jésus’, Jésus dit au pharisien qui l’a invité, et qui méprise cette femme : ses péchés, ses nombreux péchés, lui sont remis parce qu’elle a montré beaucoup d’amour… (Lc 07/47 = P 080). Ce n’est pas un rite extérieur, le baptême, qui lui a fait obtenir le pardon de ses péchés (la dissolution de son karma dirait la BG : L’être… dont le mental est établi dans la connaissance et qui agit dans un esprit de sacrifice, voit son karma dissout : BG 04/23) ; c’est l’amour du cœur de cette femme que Jésus invoque comme la cause de la disparition de ses péchés.
3 Le pardon des péchés (la dissolution du karma) nécessite toujours quelque chose qui provient de l’intérieur du pécheur lui-même. C’est l’enseignement même de l’Évangile : Si ton frère vient à pécher, réprimande-le et, s’il se repent, remets-lui (Lc 17/03 = P 134). Le pardon est clairement conditionnel. On ne pardonne pas « parce qu’on est chrétien et que les chrétiens pardonnent », comme il nous est arrivé d’entendre cela d’un prêtre ; on pardonne parce que le fauteur ‘convertit son intelligence’, ‘metanoia’. Pardonner sa faute à qui ne changerait pas de point de vue sur sa faute, ce serait approuver la faute, y collaborer, l’encourager. Le ‘christianisme moderne’ (si cette expression pouvait avoir un sens) est souvent tenté par cette forme de collaboration au mal, sous prétexte de pardon.
Un sacrement problématique
1 Dans la formule ‘Je reconnais un seul baptême pour le pardon des péchés’, une autre interprétation, scabreuse, se dissimule. Le baptême est un sacrement, officié par les prêtres ; le ‘pardon des péchés’ aussi. En principe, le baptisé pratique tous les sacrements, donc celui de la confession aussi. Or plusieurs problèmes se posent à ce propos.
2 D’après Matthieu, Jésus a dit à Pierre : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les Portes de l’Hadès ne tiendront pas contre elle (Mt 16/18 = P 121). Les Catholiques tirent de cette parole une justification du césaro-papisme de leur religion. Les Orthodoxes refusent cette interprétation, et peut-être même aussi ce verset, les évêques, étant égaux, selon eux, et n’ayant de compte à rendre qu’à Dieu ou à l’assemblée des évêques, mais pas à un seul d’entre eux, fut-il celui de Rome. Les Réformés-Protestants refusent aussi cette interprétation catholique à cause du principe ‘scriptura sola’ ; ‘l’Écriture seule’ fait autorité, non le pape seul comme dans le Catholicisme en dernière analyse. Chez les Catholiques donc, le pape est infaillible, chaque évêque est soumis au pape, mais joue à l’infaillibilité dans son diocèse, et chaque prêtre est soumis à l’évêque, mais joue à l’infaillibilité dans sa paroisse ; les laïcs disent ‘amen’, et les laïcs contemporains ont de plus en plus de mal à le dire, car ils ont fait des études, et appris à penser et non seulement à réciter. Donc cette parole du Credo sonne en pratique comme une injonction : ‘Soumettez-vous aux prêtres ou allez en enfer !’.
3 Dans la parole de Jésus précédemment citée, on note une référence à l’Hadès, qui est le nom que la religion grecque donne à l’enfer. La Palestine avait été conquise par Alexandre le Grand, plusieurs siècles avant Jésus ; elle avait donc été hellénisée. Depuis des siècles déjà les juifs lisaient la Septante, qui est la traduction en grec de la Thora juive. Jésus lisait le grec, puisqu’il lisait la Septante dans la synagogue (Il se leva pour faire la lecture : Lc 04/16 = P 039). L’image d’un fleuve sous-terrain où se trouveraient les damnés de l’enfer est une reprise des conceptions grecques. La nécessité de cette reprise prouve que, sur ce sujet, les conceptions juives demeuraient assez évanescentes et nécessitaient des emprunts étrangers. Le christianisme ne déroge pas à la règle. Seul l’orient hindou (et la Bhagavad Gita est assez détaillée sur la question) présente une conception cohérente de la damnation (BG ch 16 en particulier).
Un confesseur qui n’est pas maitre spirituel…
1 S’il est un sacrement catholique qui tombe en désuétude, c’est bien la confession. Et l’on comprend facilement pourquoi. Le prêtre pardonne, ou ne pardonne pas, les péchés que lui confesse le dévot : mais en fonction de quels critères ? Si c’est en fonction de critères moraux, un problème se pose, car le Catholicisme est égalitariste depuis la révolution de 1789, donc la morale est la même pour tous. Tout se réduit alors à une sorte de ‘code de la route’ que le prêtre confesseur applique indistinctement à tout pénitent.
2 Or, nous l’avons vu, c’est l’intention, et la plus ou moins grande connaissance du pécheur, qui permet de juger adéquatement de la gravité de son péché, ou même de l’existence de celui-ci. Un sacrement de confession uniquement moraliste n’a pas d’intérêt spirituel.
3 Ou bien le prêtre est réellement un maître spirituel, un directeur de conscience, et alors le sacrement a un sens. Mais le problème alors c’est que le Catholicisme contemporain exclut ce rôle du prêtre dans la confession. Pourquoi le fait-il ? Pour la raison évidente que le niveau culturel, spirituel et la connaissance de l’Évangile, dont font preuve la plupart des prêtres fait qu’il risquerait alors d’y avoir très peu de confesseurs compétents parmi les prêtres.
4 D’ailleurs, cherchant à masquer la difficulté, l’Église Catholique ne cesse de re-costumer ce sacrement, comme on change l’emballage d’un produit commercial pour en faire une nouveauté. Il y a la ‘confession’, ‘le pardon des péchés’, ‘la réconciliation’, ‘le sacrement de pénitence’ ; trop de mots pour définir une chose fait se poser la question : ‘Y a-t-il quelque chose derrière les mots ?’
5 Le fait est que les grandes traditions spirituelles ont des maitres spirituels, ce qui fait fort défaut au christianisme contemporain. Et aussi que Jésus était un maître. C’est par le nom juif de rabbi, ou grec de didascalos, qu’il est le plus souvent appelé par ses interlocuteurs (Ils lui disent : »Rabbi – ce qui veut dire Maître-didascalos… : Jn 01/38 = P 024). Jean le Baptiste aussi est nommé rabbi par ses disciples (Jn 03/26 = P 032).
L’infaillibilité de Pierre ou la loi du karma pour Pierre ?
1 Dans le passage où Jésus évoque l’Hadès, il dit aussi à Pierre : Je te donnerai les clefs du Royaume des Cieux : quoi que tu lies sur la terre, ce sera tenu dans les cieux pour lié, et quoi que tu délies sur la terre, ce sera tenu dans les cieux pour délié (Mt 16/19 = P 121). L’art propagandiste du Catholicisme n’a pas manqué de représenter n’innombrables fois le thème des ‘clés de saint Pierre’, que le dogme tardif de l’infaillibilité pontificale est venu couronner en gloire. Le problème c’est que l’Évangile dit aussi : En vérité je vous le dis : tout ce que vous lierez sur la terre sera tenu au ciel pour lié, et tout ce que vous délierez sur la terre sera tenu au ciel pour délié (Mt 18/18 = P 134), et Jésus ne dit pas cela seulement à Pierre, mais aux disciples en général (Lc 17/01), donc à tout chrétien véritable.
2 Mais au fait que signifie cette formule ? Tout l’Évangile en témoigne clairement : du jugement dont vous jugez on vous jugera, et de la mesure dont vous mesurez on mesurera pour vous (Mt 07/02 = P 070). Ce n’est pas tant le jugement que Pierre porte sur autrui qui est fixé dans le ciel pour autrui, comme si Dieu se pliait au jugement de Pierre, mais c’est le jugement que Pierre, ou tout autre disciple, porte sur autrui qui servira à le juger lui-même. Loin d’exprimer la toute-puissance de Pierre, cela exprime la loi métaphysique des ‘actions et réactions concordantes’.
3 Assurément cet article du Credo est problématique ; lui trouver un sens ésotérique imposerait des contorsions doctrinales par trop acrobatiques.
Krishna est-il moins sauveur que Jésus ?
1 Pour nombre de chrétiens, Jésus, comme son nom l’indique, est ‘le’ sauveur, il ne saurait y en avoir d’autres. Tout autre recours apparait comme une adhésion aux faux prophètes (Mt 07/15 = P 073). Mais la Bhagavad gita n’ignore pas la dimension de pardon en la personne de Krishna, qui est nommé par Arjuna Libérateur des humains… (BG 01/36). Alors, me prosternant devant toi, j’implore ton pardon, adorable seigneur, comme un père pardonne à son fils, un ami à son ami, un amant à son aimée (BG 11/44).
2 Il est cependant vrai que la Gita insiste moins que l’Évangile sur la dimension de sauveur de Krishna. Et pourquoi ? Parce que, dans la tradition chrétienne, l’aspect religieux salvateur est explicite dans l’écrit sacré et omniprésent dans l’enseignement oral. Alors que l’aspect spirituel réintégrateur est tout juste symbolisé dans l’écrit sacré, et, dans l’enseignement oral, désormais et depuis longtemps, il est inexistant. Ce n’est donc pas que Krishna est ‘moins sauveur que Jésus’, voire ‘pas sauveur du tout’. C’est que, dans la conscience de l’hindou, Krishna est d’abord le maître de la réintégration dans le divin, et accessoirement le sauveur de la mort par l’accès (transitoire) qu’il offre aux états paradisiaques : Ayant savouré le vaste monde céleste, et après y avoir épuisé le bénéfice de leurs mérites, ils doivent retourner au monde des mortels. Ainsi, ceux qui suivent la voie védique, mais qui n’aspirent qu’au bonheur, n’obtiennent que le cycle de la naissance et de la mort.
Le processus du rachat
1 Dans la logique humaine : si monsieur A est en dette vis-à-vis de monsieur B, que A n’a pas de quoi rembourser B, et que B n’a aucune envie ou raison de lui faire remise de sa dette, il est toujours possible que A demande à C de l’aider et que C paie à B pour éteindre la dette de A. B, se cantonnant à une logique commerciale, ne refusera pas un si bon argent. A est l’humain, B le diable, ou le ‘prince de ce monde’, C le Christ.
Le salut est-il un droit de l’homme ?
1 Quelques conditions s’imposent cependant pour que cette ‘rémission des péchés’ soit possible. La première, c’est le sincère ‘repentir’ de A (désir de ‘remonter la pente’ après la chute). Jésus le précise clairement dans son enseignement : Si ton frère vient à pécher, réprimande-le et, s’il se repent, remets-lui (Lc 17/03 = P 134). Dans l’optique démocratique, égalitaire et droit-de-l’hommiste des chrétiens modernes, on en viendrait presque à croire que le salut est un ‘droit de l’homme’. On élimine l’absurdité de ‘l’enfer éternel’ en laissant croire que tout le monde est sauvé, même ceux qui ne demandent aucunement à l’être. C’est plonger dans une absurdité pour en éviter une autre.
La religion sauvegarde toujours l’individualité
1 La notion religieuse de ‘rémission des péchés’ est le moyen qui assure le salut. Du point de vue exotérique, si l’on pose la question de savoir « Quel est le but de la religion ? », la réponse est « Le salut ». « De quoi s’agit-il d’être sauvé ? », réponse « De la mort ». « Pour obtenir quoi ? », réponse : « La perduration, sans fin, de la vie individuelle humaine, en mode de résurrection, c’est-à-dire avec un corps tout différent, incorruptible. » La religion n’envisage pas d’autre finalité que le salut, du moins de façon explicite, théologique. Il s’agit de la perduration de notre individualité humaine, sous une forme améliorée, paradisiaque, ou de quelque chose qui relève des états supérieurs de l’Être, comme les états angéliques. Vous verrez le ciel ouvert et les anges de Dieu monter et descendre au-dessus du Fils de l’homme (Jn 01/51 = P 025). Lorsqu’on ressuscite d’entre les morts, on ne prend ni femme ni mari, mais on est comme des anges dans les cieux (Mc 12/25 = P 241).
Le salut et la délivrance
1 L’ésotériste, qu’il soit chrétien ou oriental, recourt à deux notions bien distinctes : le salut, et la délivrance. Le salut vient d’être défini précédemment mais, du point de vue ésotérique, un gros bémol intervient. En effet, le salut n’est pas permanent, mais transitoire. Il dure jusqu’à l’épuisement du karma positif de l’élu. Les hommes vertueux, une fois épuisé le mérite lié à leurs actions passées, … (BG 07/28) et aussi : Ayant savouré le vaste monde céleste, et après y avoir épuisé le bénéfice de leurs mérites, ils doivent retourner au monde des mortels. Ainsi, ceux qui suivent la voie védique, mais qui n’aspirent qu’au bonheur, n’obtiennent que le cycle de la naissance et de la mort (BG 09/21).
2 La Gita contredit la théologie chrétienne sur ce point essentiel. Pour la théologie, le salut fait échapper à la mort sans retour (‘éternellement’ selon l’expression outrancière des théologiens, en fait ils veulent signifier ‘perpétuellement’, mais c’est encore trop, ils devraient seulement dire ‘longuement’). Pour la sagesse orientale, le salut dure le temps d’épuiser le karma positif. Certes, on précise aussi qu’il s’agit d’une durée très longue (Ayant atteint le monde des vertueux et y ayant séjourné pendant de longues années, celui qui a échoué dans la voie du yoga naît dans la maison de parents purs et prospères : BG 06/41) ; mais l’important est que ce n’est pas perpétuel, pas sans fin, pas sans retour, pas définitif.
3 Pour employer une image commerciale, à laquelle le Christ lui-même ne répugne pas (Mt 25/27 = 227), on pourrait dire que la théologie ‘survend’ le salut religieux. Premièrement en le présentant comme perpétuel, sans fin, deuxièmement en appelant cela ‘salut éternel’, ce qui impliquerait d’atteindre la véritable éternité, soit la non-durée de Dieu (ce correspondrait alors à la libération-moksha).
4 On peut faire avancer un âne rétif soit en lui présentant une carotte, soit en le menaçant d’un coup de bâton. La religion utilise les deux : carotte, le salut ‘éternel’, bâton, l’enfer ‘éternel’. Et l’on s’adresse à des ânes. Mais il n’y a rien de scandaleux là-dedans, il y a des hommes qui, spirituellement, sont des ânes ; comme il y en a, selon le Christ, qui sont des renards (Lc 13/32 = P 187), des loups (Mt 07/15 = P 073) ou des pourceaux (Mt 07/06 = P 071).
5 La délivrance (moksha) contrairement au salut, fait sortir du samsara, la ronde des naissances et des morts, et cela sans retour. M’ayant atteint, ces grandes âmes (mahatma) ne reprennent plus naissance en ce monde, qui recèle la souffrance et qui est éphémère ; elles réalisent la plus haute perfection, moksha. (BG 08/15).
Jésus, un avatara qui n’offrirait que le salut ?
1 Une des meilleures preuves de ce qu’il y a eu un ésotérisme chrétien, aujourd’hui quasiment perdu, peut être observée ici. Jésus est présenté, dans le christianisme dogmatique, comme incarnation divine. Or c’est trop faire, si l’on peut dire, de déplacer une incarnation divine pour simplement le salut individuel (et transitoire). Une incarnation divine a pour but premier de mener le disciple là d’où elle vient, c’est-à-dire à Dieu même, par fusion dans le divin. Nombreux sont venus se fondre en moi (BG 04/10) enseigne Krishna dans le chapitre où, justement, il se présente comme avatara. Et aussi Quiconque quitte son corps, en se souvenant de moi au moment de la mort, s’unit à mon être ; il n’y a là aucun doute (BG 08/05).
2 Si Jésus était un avatara, une incarnation divine, comme le prétend la théologie dogmatique et le Credo, le christianisme aurait toute sa complétude et sa cohérence, exo-ésotérique, et donc la conception de la grande libération, par fusion en Dieu.
Un boddhisttva suffit pour le salut
1 Le propos précédent suscite une question : « Si moksha est l’office essentiel d’une incarnation divine, alors par qui doit être accompli le salut ? » Du point de vue oriental, le salut est accompli par l’homme lui-même, du fait de son bon karma. Un peu comme l’argent de la retraite provient de l’homme lui-même, par le fait de son travail pendant des décennies. Mais, de même qu’il est possible qu’un homme finance sa retraite sur des sommes qui lui sont octroyées par un généreux donateur, de même un homme peut être sauvé par le recours à quelqu’un qui rachète sa dette. Et cela se nomme en christianisme la théorie de la rédemption (mot qui désigne le rachat d’un esclave, en vue de lui octroyer la liberté, chose que son propriétaire, et lui seul, pouvait lui accorder du temps de Jésus). Or, pour cela il n’est pas nécessaire d’être une incarnation divine ; un boddhisattva suffit.
2 Nous avons vu que la notion de boddhisattva est propre au Bouddhisme (la notion, pas la chose). Il s’agit d’un homme qui a obtenu la libération (moksha), mais qui refuse d’en ‘profiter immédiatement’, pourrait-on dire, et qui fait vœux de demeurer dans le samsara (la ronde des naissances), pour aider les autres hommes (de son cycle d’humanité) à se libérer eux-mêmes du samsara.
3 On pourrait considérer : « Ou Jésus est une incarnation divine (avatara), et alors il doit normalement et principalement enseigner la libération (moksha), comme Krishna dans la Bhagavad Gita, ou Jésus n’enseigne que le salut, sans fusion dans le divin (selon la théologie classique) et alors il suffirait qu’il eut été un boddhisattva, autrement dit un homme ayant obtenu la libération et qui se consacre au salut des autres. »
Le Credo, une théorie parmi d’autres
1 Nous avons exposé plus haut une théorie selon laquelle Jésus est un boddhisattva à fonction avatarique (fonction qui ne s’accomplira pleinement qu’au second avènement).
2 Rappelons que le mot ‘théorie’ vient du grec theoria, qui signifie ‘contempler, observer, examiner’. Il y a le mot theo, Dieu, dans théorie. Une théorie est donc, originellement, la contemplation de quelque chose de transcendant, et la compréhension de ce que l’on contemple. La figure de Jésus, par ce que l’on sait de sa vie et par son enseignement évangélique, est digne d’être contemplée.
3 Le Credo présente une théorie, un mode de compréhension du mystère de Jésus. Le Credo prétend que sa théorie est absolument vraie, seule vraie et de foi obligatoire pour se dire chrétien. Nous pensons que c’est une théorie, parmi d’autres, incohérente sur nombre de points que nous avons signalés, et limitée par sa perspective dualiste et exotérique.
Comment la vocation de Jésus a-t-elle pu se dessiner ?
1 Nous envisageons Jésus comme un réalisé spontané : Certains perçoivent le Soi par eux-mêmes, par la méditation de leur propre Soi… (BG 13/24). Cela explique les aperçus qu’il donne à ses disciples sur la notion de réalisation-moksha (le père et moi nous sommes un et aussi le Pater : notre père qui est aux cieux… délivre nous du mal). Mais, en même temps, il constate l’abîme qui existe entre l’état délabré de sa tradition native et sa propre réalisation : Tu es Maître en Israël, et ces choses-là, tu ne les saisis pas ? dit-il à Nicodème (Jn 03/10 = P 030). Il convenait donc de ne confier qu’à la tradition orale et ésotérique cette part de son enseignement.
2 Pour ce qui est de l’exotérisme, Jésus une fois réalisé, constate que sa tradition n’est guère mieux fournie. Les sadducéens, ceux-là même qui dirigeaient le Temple de Jérusalem, ne croyaient pas à la résurrection : Alors viennent à lui des Sadducéens – de ces gens qui disent qu’il n’y a pas de résurrection (Mc 12/18 = P 241). Par contre les pharisiens, qui enseignaient dans les synagogues, croient à la résurrection. Jésus soutient leur point de vue, lors du passage dit ‘de la femme aux sept maris’ : Prenant alors la parole, quelques scribes (en l’occurrence des pharisiens) dirent : »Maître, tu as bien parlé » (Lc 20/39 = P 241). Donc la tradition native de Jésus, le judaïsme, était divisée sur la question fondamentale du salut. En effet, le salut implique, nous l’avons vu, la perduration individuelle de l’être humain après sa mort ; par conséquent, sans résurrection, point de salut.
3 Jésus donc, une fois réalisé, par la contemplation de son propre Soi, constate que sa tradition est incapable de recevoir la doctrine de la libération-moksha, (du moins au grand jour), et que même la doctrine du salut-résurrection suscite des conflits et ne pourra être établie que dans la douleur (d’où le sacrifice de la croix). On comprend que, dans ce contexte, il ait pu faire le choix du boddhisattva : ne quitter le samsara qu’une fois achevé le cycle d’humanité dont il faisait partie : Et voici que je suis avec vous pour toujours jusqu’à la fin du monde (Mt 28/20 = P 318).
4 Cette théorie de ‘Jésus comme boddhisattva à fonction avatarique’ rend seule compréhensible à la fois le salut (par la théorie de la résurrection défendue par Jésus, et le rite opératif de l’eucharistie qui, dans son contexte nécessitait la crucifixion ; et on ne crucifie pas un Dieu, mais un homme pour un Dieu), d’une part, et les aperçus que Jésus laisse entrevoir à ceux qui ont des yeux pour voir, sur la libération-moksha (si l’Unique est notre père, alors nous sommes de la race l’Unique et pouvons le réaliser), d’autre part.
Le pardon des péchés ou le pardon du péché… originel ?
1 Reste une importante question : « Dire ‘Je crois au pardon des péchés’, c’est une chose, et dire ‘Je crois au pardon du péché’, cela en est une autre, en entendant par là le ‘péché originel’. » On sait que le christianisme distingue ‘les péchés’, les fautes contre autrui, par exemple, du ‘péché originel’ dont seul le Christ peu laver un humain. En langage théologique, le ‘péché originel’ est la faute commise par Adam et Ève, les premiers humains (Livre de la Genèse), dont les conséquences se répercutent sur tous leurs descendants.
2 Sur le plan de la justice, cela est absurde, car les enfants n’ont pas à payer pour les fautes des parents. Sur le plan des lois de la nature, c’est compréhensible, car ‘les parents boivent et les enfants trinquent’, comme dit le proverbe.
3 D’un point de vue ésotérique et oriental, le ‘péché originel’ chrétien apparait comme la ‘faute’ qui consiste à s’être retrouvé dans le samsara, dans la manifestation. En somme à avoir choisi de quitter le divin, l’Unique, dans son mystère non manifesté, pour entrer dans la manifestation samsarique, donc dans une dualité plus ou moins prononcée. Étant donné que cette ‘faute’ ne peut avoir été commise que par Dieu lui-même, qui en quelque sorte ‘choisit’ de se manifester, et ce depuis toujours, elle ne peut être ‘effacée’ que par Dieu lui-même, en son incarnation, en son avatara (au second avènement du Christ).
4 Quant aux individus que nous sommes, notre participation au péché originel consiste à n’avoir pas cherché à sortir de la manifestation samsarique, donc de la séparation (illusoire) avec Dieu. Le péché originel, c’est l’attachement à la dualité ; le manque de foi dans la doctrine de l’unité suprême.
5 On constate que le Credo fait l’impasse sur la question du ‘péché originel’, chose tout à fait révélatrice car, s’il avait envisagé la question, alors il aurait fallu que sa doctrine soit non-duelle.
6 Observons cela de plus près. Dans le récit biblique, en réalité, l’expression ‘péché originel’ ne figure pas. Survolons rapidement deux mille ans d’interprétations du ‘péché originel’, cela nous permettra de constater que les avis sont loin d’être unanimes sur la question.
L’anti gnosticisme de la théologie
1 Irénée de Lyon (140-202), un des pères fondateurs de l’Église, présente Jésus comme le ‘nouvel Adam’ qui efface le péché originel commis par l’ancien Adam. « Par la faute d’Adam, l’humain a perdu sa ressemblance avec Dieu », autrement dit, il a oublié la parole de Krishna : Je suis le début, le milieu et aussi la fin de toutes les créatures (BG 10/20). L’alpha et l’oméga, comme dit l’Apocalypse (22/13). Ou, en langage chrétien, il a oublié que l’esprit-pneuma est en lui, et que l’Esprit est Dieu, puisque Jésus dit à la Samaritaine que Dieu est Esprit.
2 Irénée développe cette théorie du ‘nouvel Adam’ dans son combat contre le gnosticisme. Les pères fondateurs de l’Église, et encore aujourd’hui ses dirigeants officiels, semblent considérer que le plus grand danger pour l’Église c’est la gnose. Cela semble d’autant plus étrange que Jésus reprocha aux théologiens de son temps, précisément, de mépriser la gnose : Malheur à vous, les légistes, parce que vous avez enlevé la clef de la gnose ! Vous-mêmes n’êtes pas entrés, et ceux qui voulaient entrer, vous les en avez empêchés (Lc 11/52 = P 171). Pour cette même raison d’anti-gnose, la théologie chrétienne se dresse toujours vent debout contre les spiritualités orientales, qui sont d’essence gnostique, plaçant la connaissance spirituelle au-dessus de tout.
3 Certes il y a des gnoses différentes, et toutes ne sont pas assimilables à la noble doctrine de la Bhagavad Gita. Mais enfin le mot ‘gnose’ signifie ‘connaissance’ et le principe général des gnoses consiste à soutenir que c’est la connaissance qui sauve. Ce principe est fondamental dans la Gita. Ceux que fascinent les jouissances et les pouvoirs succombent au prestige d’un tel (mauvais) enseignement. Chez eux l’intelligence n’est pas prête pour cette connaissance (spirituelle non-duelle) et pour l’état de Samâdhi (BG 02/44). Le christianisme, tel que conçu par Paul et organisé par Constantin, se veut la religion de tous, donc un exotérisme. Telle est la vraie raison de sa haine de la gnose, de la connaissance spirituelle. La Gita confirme le fait que, vu l’état actuel de l’humanité, la connaissance gnostique ne saurait être pour tous : Que celui qui possède la vraie connaissance du Tout n’aille pas semer le doute dans les esprits faibles qui ne possèdent pas une telle vision ! (BG 03/29). Ce qui ne l’empêche pas de prévenir : Mais ceux qui méprisent mon enseignement et ne le mettent pas en pratique, ces insensés à qui toute connaissance échappe, sache-le, ils courent à leur perte (BG 03/32). Car la libération-moksha ne peut être atteinte que par la connaissance gnostique, non-duelle : purifiés au feu de la connaissance, nombreux sont venus se fondre en moi (BG 04/10).
Points communs avec les gnostiques antiques
1 Les gnostiques de l’époque d’Irénée de Lyon considéraient que « Jésus n’a pas été crucifié, et donc que ce ne sont pas sa mort et sa résurrection qui ont racheté l’humanité, mais ses enseignements ». On remarque que ces gnostiques du deuxième siècle refusent la crucifixion (comme le fera plus tard l’islam). Nous partageons ce point de vue, en ce sens du moins qu’il n’est pas possible de dire que Jésus est né Dieu et qu’il est crucifié : Dieu ne saurait mourir, et à plus forte raison vaincu sur une croix. Un homme peut se sacrifier pour Dieu, non Dieu pour l’homme (Le sabbat a été fait pour l’homme, et non l’homme pour le sabbat : Mc 02/27 = P 051).
2 Nous partageons aussi l’idée que l’enseignement de Jésus est premier, et non son sacrifice sur la croix, quand bien même on ne le nie pas et qu’on l’honore, y compris dans ses conséquences rituelles et eucharistiques. Mais la théorie que nous exposons est plus subtile que celle des gnostiques du II° siècle, puisqu’elle distingue le salut et la délivrance-moksha, ce qui ne semble pas être leur cas (encore qu’on ne connaisse ces gnostiques que par les écrits de leurs accusateurs, ce qui est partiel, sinon certainement partial).
La conception presque gnostique d’Augustin
1 Ensuite Augustin d’Hippone (354-430) affirme que « l’amour du monde n’est pas mauvais, si on considère le monde comme création de Dieu, mais qu’il devient mauvais, si on le considère comme création de la créature ». Ce point de vue présente une grande pertinence relativement à la modernité, car le trait dominant de l’homme moderne, c’est de se prendre pour le créateur. Il veut fabriquer des espèces vivantes, modifier la nature, développer un monde contre-nature, il veut même choisir son sexe, la durée de sa vie, intégrer les machines qu’il a inventées dans sa biologie etc. Pour Augustin, c’est là le péché originel : se poser en cause première et suffisante de notre propre existence.
2 Ses propos pourraient parfois présenter un sens métaphysique, lorsqu’il dit que l’homme déforme « le sens originel de son être créé, qui était de le renvoyer, par-delà le monde, à sa véritable origine ». Il est difficile de ne pas penser à moksha en lisant cela. Alors le ‘péché originel’ n’est pas un péché remontant aux origines, mais un péché touchant la nature originelle de l’humain. La théorie orientale concernant l’humain de l’âge d’or (dans les Yugas : BG 01/21//05) enseigne la même chose. Sauf qu’Augustin, en antisexuel patenté, a assimilé la transmission de ce péché originel à ‘l’acte de chair’ qui préside à la génération humaine.
3 Les christianismes orientaux (Orthodoxes), s’appuyant sur Jean Cassien, développent le concept de théosis, c’est-à-dire la recherche de l’union avec Dieu. Ce n’est aucunement la non-dualité de la Bhagavad Gita, mais on s’en approche.
Une pléiade de conceptions toutes oublieuses de l’essentiel
1 Dans le catholicisme, le dogme du péché originel a été réaffirmé par le concile de Trente (le 17/06/1546) en opposition à la Réforme protestante. Il affirme que « Le dépassement du péché originel est rendu possible par la résurrection du Christ ». Du point de vue où nous nous plaçons, la résurrection du Christ offre le salut à une humanité qui n’est plus capable, en fin de cycle, de le mériter par son propre karma. Mais le salut ne fait pas sortir du samsara, du cycle des naissances et des morts ; il ne faut pas confondre le salut, fruit du sacrifice du Christ, et la libération-moksha, fruit de l’enseignement non-duel et de sa réalisation.
2 Contrairement au Protestant Jean Calvin, qui considère que le péché originel a tellement corrompu l’humain qu’il ne peut plus exercer son libre arbitre, les Orthodoxes refusent la théorie de la prédestination qui en découle. Cependant il est question de ‘péché originel’ aussi dans la théologie orthodoxe.
3 Au Moyen Age, la misogynie se justifiait par le fait qu’Ève fut la première à commettre le péché originel, selon une interprétation très littérale du texte biblique.
4 Les Cathares refusaient le mariage comme étant une sacralisation du péché originel ; ils reprenaient en cela la thèse d’Augustin sur le lien de ce péché avec la sexualité.
5 Érasme, suivant Augustin, soutient le libre arbitre, donc la responsabilité de l’homme pour ses actes devant Dieu. Luther, au contraire, soutient la prédestination de l’homme par Dieu.
6 Au sein du Catholicisme cette querelle réapparait au XVII° siècle. Les Jansénistes et Blaise Pascal étant pour la prédestination, et les Jésuites pour le libre arbitre.
7 Au XVIII° siècle, Jean-Jacques Rousseau s’opposa au péché originel « pour lequel nous sommes punis des fautes que nous n’avons pas commises. » Il met à la place un supposé ‘état de nature’ vierge et innocent. Il nie donc le péché originel et ignore le karma natif, ce qui constitue un assez étonnant aveuglement volontaire sur la condition native des humains. Son idéalisation du ‘bon sauvage’ s’enracine surtout dans le fait qu’il n’a jamais connu de sauvage.
8 Le judaïsme et l’islam ignorent le péché originel. L’Islam fait dire à Dieu « Nous avions fait un pacte avec Adam, mais il l’oublia… » ce qui correspond à : Ce yoga éternel, je l’ai enseigné à Manu (à l’origine)… Mais, au fil du temps cette doctrine du yoga s’est perdue (BG 04/02).
9 De ce rapide panorama nous tirons deux constations. La première constatation est que cette doctrine, qui constitue le fondement du baptême chrétien (censé effacer le péché originel) ne suscite pas une adhésion unanime, c’est le moins que l’on puisse dire.
10 La deuxième constatation est que dans toutes ces théories, ainsi que dans la théorie freudienne que nous allons envisager, le point de vue métaphysique, sur la conception duelle ou non-duelle du monde, est quasiment ignoré : or c’est de cela, et de cela seul qu’il s’agit. Sur ce point essentiel aussi l’apport de l’orient s’avère rigoureusement indispensable.
Freud, psychologiquement utile et, pour le moins, sans intérêt spirituel
1 La conception de Freud (1856-1939) et de sa psychanalyse doit être signalée, car elle a fortement marqué la pensée moderne, y compris la pensée théologique. Freud a fait une interprétation du péché originel qui ne manque pas d’une certaine utilité, bien qu’elle soit très limitée à la croissance de l’individu et ne présente aucun intérêt spirituel.
2 Selon lui, l’arbre de vie représente l’énergie vitale, la libido. Le serpent est un symbole phallique, d’ailleurs universel. C’est pourquoi Ève est tentée et non Adam. Ève désire Adam et désire la relation sexuelle. Pour se déculpabiliser de ce désir, elle projette l’idée sur le serpent auquel elle aurait cédé. Le fruit est défendu parce que les premières relations sexuelles sont souvent vécues comme un interdit. Le jardin est l’enfance, dont on est chassé par les nécessités de la vie adulte. Dieu est la projection du père. L’arbre de la connaissance du bien et du mal est le désir de décider par soi-même plutôt que d’obéir toujours aux parents.
3 On remarque l’inversion opérée par Freud. Métaphysiquement, l’homme spirituel est conscient de n’être qu’une projection transitoire de l’Unique. Et le péché originel consiste à installer une dualité entre une supposée individualité (donc indivisible, autonome, suffisante) qu’est l’ego, le mauvais ego, et le Principe divin. Pour Freud, au contraire, c’est l’ego individuel qui seul est vrai et le péché (vu par le Dieu-père) est l’acte vertueux de l’adolescent qui cesse d’obéir à son père pour s’assumer indépendamment comme individu.
4 Le judaïsme ne voit aucun péché originel dans le récit de la Genèse. La notion de péché y est certes reconnue, non comme héréditaire, mais comme un choix éthique, dépendant du libre arbitre : « Si tu agis bien, tu relèveras ton visage, si tu agis mal, le péché se couche à ta porte, et ses désirs se portent vers toi : mais toi, domine sur lui. » (Gn 04/07).
La genèse contredit le Credo
1 Dans le récit rien ne dit qu’Adam et Ève sont immortels ; Genèse 03/22 affirme même clairement le contraire, puisque le serpent dit : « Voici que l’homme est devenu comme l’un de nous par le choix entre le bien et le mal. Maintenant il ne faut pas qu’il tende la main pour cueillir aussi du fruit de l’arbre de la vie, qu’il en mange, et qu’il vive éternellement. » Donc le salut, qui rendrait immortel sans retour, par un accès au paradis, tel que le définit la théologie n’a aucun fondement dans ce récit biblique. Et cela correspond parfaitement à l’enseignement de la Bhagavad Gita sur le paradis temporaire.
Elimination de deux fausses conceptions occidentales : le péché et le pardon gratuit
1 L’examen de cet article du Credo nous a permis d’envisager deux points typiques de la pensée chrétienne : le péché et le pardon. Deux points qui pèsent depuis deux mille ans sur la mentalité des occidentaux, même ignorants de la religion de leurs pères. Ces deux concepts ont pour conséquences, premièrement la culpabilité, issue d’une pensée peccamineuse, et, deuxièmement, l’attente du recours extérieur, issue d’une conception duelle du divin et du pardon.
2 Jésus enseigne pourtant : du jugement dont vous jugez on vous jugera, et de la mesure dont vous mesurez on mesurera pour vous (Mt 07/02 = P 070). Et aussi : Donnez, et l’on vous donnera ; c’est une bonne mesure, tassée, secouée, débordante, qu’on versera dans votre sein ; car de la mesure dont vous mesurez on mesurera pour vous en retour (Lc 6/38 = P 070). Autrement dit, « vous avez en main les clés de votre jugement » ; comment peut-on vivre dans la culpabilité après une telle révélation libératrice ?
3 N’est-ce pas précisément ce qu’enseigne la Bhagavad Gita ? : Le Seigneur ne prend ni la faute ni le mérite de quiconque. La Connaissance est enveloppée d’ignorance, et c’est pourquoi les êtres sont égarés (BG 05/15).
4 Quant au pardon : on ne veut pas, chez votre Père qui est aux cieux, qu’un seul de ces petits se perde (Mt 18/12 = P 195) ; le pardon de Dieu n’est donc pas à attendre, il est prédisposé. Si quelque chose manque, ce ne peut être que la foi (ta foi t’a sauvée ; va en paix : Mc 05/34 = P 099).
5 Et, là aussi, l’universalité du message n’est-elle pas la meilleure preuve de sa vérité ? Un homme de bien, mon ami (mon fils), n’entre jamais dans la voie malheureuse (BG 06/40).
Credo chrétien et Métaphysique non-dualiste 07