(…Je crois à la communion des saints…)
Des saints, en veux-tu, en voilà
1 Contrairement au Credo de Nicée-Constantinople, certains Credo rajoutent cet article : Je crois à la communion des saints. Dans la doctrine catholique la ‘communion des saints’ désigne l’ensemble des fidèles vivants ici-bas et de ceux déjà ressuscités auprès de Dieu, dans une sorte d’entraide à travers le temps et l’espace.
2 L’antiquité gréco-romaine avait ses demi-dieux, ces hommes qui, par leurs mérites, leurs exploits, s’approchaient du statut des dieux. Semblablement, le christianisme a ses saints canonisés. Nous avons vu plus haut la remise en cause des Protestants sur la question. Il est vrai qu’en certaines périodes c’était presque une coutume qu’un évêque canonise son prédécesseur, en espérant l’être lui-même après sa mort. Vrai aussi que, lorsque le christianisme recouvrit l’aire géographique du celtisme, il s’empressa de canoniser quantité de personnages, souvent mythiques, dont la légende se calquait sur celle des anciens dieux celtiques, pour que les nouveaux convertis, plus ou moins volontaires, ne soient pas trop dépaysés. Le processus de désignation des saints demeure humain, très humain, et fort circonstanciel, pour ne pas dire politique.
Saints de toutes nations, unissez-vous !
1 Si donc il y a un sens ésotérique à la ‘communion des saints’, il faut le chercher ailleurs que dans le seul panthéon présenté sur les autels à la dévotion des fidèles. Parmi ces personnages, certains furent de grands spirituels, d’autres non ; parmi les non canonisés il en va de même. En cela surtout consiste la différence. Heureusement, le Catholicisme a prévu une fête de la Toussaint, où l’on fête aussi tous les saints anonymes que l’institution aura oublié de célébrer. Mais, si l’on ne demeure pas incarcéré dans les frontières d’une religion, la ‘communion des saints’ doit concerner les spirituels du monde entier, et de toutes les traditions religieuses et spirituelles.
2 Comme dit le proverbe ‘À quelque chose malheur est bon’. La mondialisation, voulue par le capitalisme et le colonialisme, est un malheur : économique, par ses injustices dramatiques ; écologique, par son pillage et sa souillure de la nature entière ; et culturel, par la nivelation et l’abaissement des cultures devenues profanes et réduites au consumérisme touristique. Cependant, la mondialisation présente aussi une face spirituelle. Impossible, aujourd’hui, à moins d’ignorance crasse, de se figurer qu’il n’y a qu’une religion ‘la seule, la bonne, la mienne’.
Pour les chrétiens, Jésus est un homme moderne
1 Le ‘malheur mondialiste’ est donc bon, particulièrement pour les chrétiens. Ils sont en effet défavorisés par rapport aux musulmans et aux hindous, car c’est dans le christianisme qu’est née la monstruosité du monde moderne, et beaucoup de chrétiens, même dans la haute hiérarchie de l’Église, ne le distinguent guère de la religion elle-même. À les entendre, on dirait que Jésus a enseigné la démocratie, le progrès technique, l’évolutionnisme, le capitalisme, le féminisme et autres idoles contemporaines. D’autres traditions spirituelles sont moins affectées par les erreurs modernes, et constituent des sources plus pures pour le chercheur spirituel.
La communion des saints orientaux utile au chrétien
1 Un autre point intervient aussi au bénéfice des chrétiens. Comme on l’a vu, la tradition chrétienne est tronquée, à de nombreux points de vue (absence d’une cyclologie, considération d’une seule incarnation divine, d’une seule humanité, d’une seule ‘vie’ dans le développement d’une existence individuelle etc). Or la tradition hindoue est très riche d’enseignements sur toutes ces questions et bien d’autres. Par conséquent certains aspects de l’hindouisme, surtout dans sa métaphysique, constituent un complément ésotérique indispensable au chrétien qui aspire à passer du croyant au disciple.
2 Par conséquent, affirmer ‘Je crois à la communion des saints’ est non seulement possible, mais aussi indispensable à un ésotériste chrétien, et cela en entendant l’ensemble des spirituels du ‘sanathana dharma’, de la ‘sagesse pérenne’, dont les éléments sont actuellement épars dans cette tour de Babel des religions présentes.
Il vaut mieux s’adresser au bon Dieu qu’à ses saints
1 Reste cependant un proverbe utile en matière de communion des saints : ‘Il vaut mieux s’adresser au bon Dieu qu’à ses saints’. Ou, pour dire les choses à la façon orientale : ‘La seule fonction du gourou est de faire découvrir au disciple son gourou intérieur’.
2 Opérativement, comment ‘fonctionne’ pourrait-on dire, la ‘communion des saints’ ? L’Évangile informe bien sur ce point. Jésus y fait souvent référence à ses prédécesseurs, Abraham (Jn 08/37 = P 147), Élie (Mc 08/28 = P 121 + Mc 15/34 = P 296), Moïse (Jn 07/19 = P 139). Il rencontre même les deux derniers en mode subtil lors de la transfiguration (Mc 09/02 = P 125). Cela montre que, pour lui, la relation spirituelle ne passe pas seulement par les écrits des grands maîtres du passé. Ces maîtres, justement parce qu’ils sont tels, accèdent à l’immortalité, et leur domaine d’influence dépasse l’effet produit par leurs écrits. On peut dire qu’ils agissent au-delà des limites spatiales et temporelles ordinaires. Il y a de quoi compenser les souvent affligeantes compétences des clergés contemporains, même si c’est un art parfois difficile de s’abstraire de la somnolence spirituelle de l’Église humaine visible pour se sentir en permanence relié à la ‘communion des saints’.
L’ésotérisme des paraboles
1 Les chrétiens contemporains ont tendance à sous-estimer les paraboles. Vu que la forme extérieure des paraboles ressemble à des contes populaires, ils se figurent que leurs enseignements sont uniquement moraux et de toute façon exotériques. C’est une erreur, car les contes, bien souvent, véhiculent, sous des formes apparemment populaires, des enseignements ésotériques. Les chrétiens se figurent que les complexités, souvent byzantines, de la théologie sont plus profondes que les paraboles. Ils préfèrent l’évangile selon Jean à tout autre parce qu’il est plus théologique. Mais tout cela ne constitue pas des critères de profondeur spirituelle. En effet, il est dit : J’ouvrirai la bouche pour dire des paraboles, je clamerai des choses cachées depuis la fondation du monde (Mt 13/35 = P 092). La révélation des mystères est précisément liée aux paraboles.
2 Ainsi la parabole du filet : Le Royaume des Cieux est encore semblable à un filet qu’on jette en mer et qui en rassemble de toutes races-genos (Mt 13/47 = P 095). Le mot genos signifie ‘race’ aussi bien ‘qu’espèces’. Les poissons pris au filet désignent des humains et, parmi ceux qui seront recueillis dans des paniers, donc sauvés, il y en a de ‘toute race et espèces’, autrement dit de toutes les cultures religieuses et spirituelles. La plupart des choses que les chrétiens perçoivent dans les religions étrangères et ne perçoivent pas dans le christianisme s’y trouvent en réalité, mais symboliquement exprimées, et donc souvent plus occultées. D’autant que les chrétiens d’aujourd’hui ne savent plus interpréter les symboles.
(…J’attends la résurrection des morts et la vie du monde à venir…)
Un prolongement de l’individualité après la mort
1 Le Credo termine en affirmant : J’attends la résurrection des morts, et la vie du monde à venir. Remarquons, une fois de plus, la pertinence du proverbe : « Le traducteur est un traitre », ou, comme disent les italiens, qui connaissent bien le Vatican : « Traduttore, traditore ». En effet, certaines versions du Credo disent : « La vie du siècle à venir » et non pas « du monde à venir. » Si on parle du ‘monde à venir’, on supposera qu’il n’y en a qu’un, définitif et sans retour, d’autant que la théologie refuse la cyclologie, comme déjà vu. Et on retombe alors sur le problème du ‘paradis éternel’ et ‘l’enfer éternel’. Alors que, si l’on garde l’expression ‘la vie du siècle à venir’, on peut approfondir, comme nous l’avons déjà vu, en comprenant que ‘siècle’ et ‘cycle’ relèvent de la même racine, et que l’expression liturgique ‘les siècles des siècles’ n’est autre qu’un souvenir d’une ancienne cyclologie oubliée, si ce n’est reniée.
2 On pourrait objecter : « Quelle importance cela présente-t-il ? » C’est essentiel car, s’il s’agit de siècle, donc de cycle à venir, cela a un début et une fin, et alors le salut ne peut être confondu avec la libération-moksha qui, elle, est sans retour.
Un être spirituel qui transmigre
1 La résurrection des morts, tel que l’entend le Credo, signifie que l’individu continuera sa vie individuelle, après sa mort, dans une situation paradisiaque ou infernale (Et ils s’en iront, ceux-ci à une peine pour l’éon, et les justes à une vie pour l’éon : Mt 25/46 = P 252).
La Bhagavad Gita concorde avec cette affirmation. Pour la situation paradisiaque : Ayant savouré le vaste monde céleste, et après y avoir épuisé le bénéfice de leurs mérites, ils doivent retourner au monde des mortels… (BG 09/21) ; mais, dans la BG, le paradis est temporaire et non pas perpétuel, comme déjà indiqué. Et pour la situation infernale : Tous les fils de Dhritarashtra (les ‘méchants’ de l’histoire), et leurs alliés royaux… se précipitent dans tes mâchoires aux crocs redoutables… (BG 11/26-27) ; et là aussi c’est transitoire… quand même ! Le fond de l’enseignement est que : De même qu’en son corps actuel l’atman traverse l’enfance, la jeunesse et la vieillesse, de même passe-t-il, (après la mort) dans un autre corps… (BG 02/13). Comme un homme qui abandonne ses habits usés pour en revêtir de nouveaux, l’atman abandonne ses corps usés pour en investir de nouveaux (BG 02/22). Ce qui est né doit mourir et ce qui est mort doit renaître…(BG 02/27). L’ésotérisme chrétien (basé sur l’évangile en grec, et non sur la transposition théologique) est en accord avec la doctrine orientale sur ce point aussi.
L’équivoque de la ‘chair’ en christianisme
1 À noter aussi que certains Credo disent résurrection de la chair et non pas résurrection des morts. Le mot chair, qui traduit le grec sarx, est équivoque en français car on le limite assez logiquement à ce qui est charnel. Il traduit une notion juive selon laquelle corps et âme sont toujours liés, comme l’avers et l’envers d’une médaille, et ne peuvent être l’un sans l’autre. Le corps sans l’âme se décomposerait rapidement, car il n’est qu’un flux de matière. La forme subtile, le ‘plan d’architecte’ du corps, pourrait-on dire, c’est l’âme. Le corps sans l’âme, c’est le cadavre. Selon cette conception, il ne saurait y avoir de survie de l’âme (avec toutes ses facultés de mémoire, d’imagination, de conscience individuelle, de sens logique) après la destruction du corps.
2 L’Orient est d’ailleurs d’accord avec cette conception, puisque, dans la réincarnation, ce n’est pas l’âme avec sa mémoire, qui se réincarne (la preuve c’est qu’on ne se souvient pas des existences antérieures). Krishna dit à Arjuna : Bien que nous ayons tous deux traversé d’innombrables existences, Je me souviens de toutes, quand toi, tu les as oubliées… (BG 04/05). Ce qui fait le lien entre deux incarnations n’est pas l’âme, au sens ordinaire (le psychisme), mais l’adhyatma, ou atman, le pôle divin dans l’humain. Brahman est la Réalité suprême impérissable. Sa présence en chaque individu est appelée adhyatma (soi individuel) (BG 08/03).
L’erreur du salut de l’âme
1 On dira, certes : « Les chrétiens disent bien qu’ils cherchent à obtenir ‘le salut de leur âme’ ». En effet, mais cela vient du fait que, depuis presqu’un millénaire, la théologie présente l’homme comme constitué de deux parties : corps et âme. Alors que, dans le christianisme primitif, il était considéré tripartite : corps, âme, esprit (latin : corpus, animus, spiritus) (grec ; soma, psychê, pneuma). La ‘chair-(grec, sarx)’ est donc constituée du corps et de l’âme. Et c’est l’esprit qui perdure, lorsque meurt la ‘chair-sarx’. Les chrétiens d’aujourd’hui, qui s’imaginent que leur corps va mourir et que leur âme (et presque leur ego) va continuer son chemin, inchangée et indépendamment de lui, se font grande illusion.
2 Le chrétien qui affirme, comme but spirituel de sa vie : J’attends la résurrection de la chair, oublie qu’il rejette l’enseignement ésotérique de Jésus : C’est l’esprit-pneuma qui vivifie, la chair-sarx ne sert à rien. Les paroles que je vous ai dites sont esprit et elles sont vie (Jn 06/63 = P 110). La position de ce chrétien n’est pas illégitime pour autant, mais elle est assurément exotérique ; et c’est celle des chrétiens en général, sauf rares exceptions. Il suffit, pour s’en persuader, d’écouter les enseignements prodigués dans les églises.
La résurrection exotérique et la résurrection ésotérique
1 L’homme profane confond le corps avec la matière dont le corps est fait. Une carafe de cristal peut être remplie de vin rouge et vidée un grand nombre de fois. La forme, c’est la carafe, invisible, transparente, comme le cristal. Le vin rouge, c’est le flux de matière, qui emplit cette forme et la rend visible par sa couleur. Le yoga nomme le corps ana maya kosha, c’est-à-dire ‘l’enveloppe-kosha (illusoire-maya parce que transitoire) faite de nourriture-ana’. Et, de fait, ce que l’on nomme ordinairement ‘le corps’ n’est qu’un flux de matière, alimenté par la nourriture, et éliminé par les multiples voies que l’on sait. Mais, lorsqu’un homme meurt, sa forme ne disparaît pas, tout comme ne disparaît pas la carafe quand on en vide le vin.
2 Lorsque le corps meurt, l’âme-psuchè se résorbe dans l’esprit individuel, le noûs, celui-là même qui sert d’interface entre l’Esprit divin, pneuma (Dieu est esprit-pneuma dit Jésus à la Samaritaine) et l’individu humain.
3 Chez les grands spirituels, il n’y a pas résurrection de la chair (corps et âme), il y a résorption de la chair et du noûs, dans l’Esprit divin, donc libération du samsara, moksha. Lorsque le seigneur prend un corps, ou l’abandonne, il prend et emporte avec lui les sens et le mental, comme le vent emporte les parfums des fleurs (BG 15/08) ; le vent est un symbole de l’esprit (pneuma, le souffle, en grec), l’individu humain se résorbe donc dans le divin, comme le fleuve dans l’océan.
4 Chez les croyants exotéristes, ou les spirituels en devenir, qui n’ont pas encore atteint moksha, et souvent même n’en ont aucune idée, il y a résurrection de la chair. Selon la théologie exotérique chrétienne, c’est un accès définitif de l’individu au bonheur du paradis terrestre (aujourd’hui tu seras avec moi dans le Paradis : Lc 23/43 = P 295), ou, encore mieux, au royaume des cieux (lorsqu’on ressuscite d’entre les morts… on est comme des anges dans les cieux : Mc 12/25 = P 241).
5 Mais, selon la Bhagavad Gita, c’est un accès à un paradis transitoire (bien que long) pour revenir ensuite dans le samsara et continuer le cheminement vers moksha (celui qui a échoué (qui n’a pas abouti) dans la voie du yoga naît dans la maison de parents purs et prospères : BG 06/41).
Anistanaï correspond à la réincarnation
1 On voit ici la très grande importance des deux mots grecs uniformément traduits par ‘résurrection’ dans les évangiles modernes.
2 Le premier, anistanai, veut dire ‘se relever’, suggérant un geste du corps physique et donc le retour dans un corps. Lors de la résurrection de Lazare, Jésus dit à Marthe, la sœur de Lazare : Ton frère ressuscitera-se-relèvera-anistanai (Jn 11/23 = P 220). Il s’agit clairement du retour de la vie dans un corps. Retour immédiat, en ce qui concerne ce Lazare, malgré qu’il ait été au tombeau depuis quatre jours. Dans ce premier sens, le concept de résurrection-anistanai correspond à la réincarnation dans l’hindouisme ; l’être revient dans un corps et continue son cheminement spirituel.
Egeirein est sur le chemin de moksha
1 Le deuxième mot grec traduit uniformément par ‘résurrection’ est egeirein, et signifie, comme déjà vu, ‘se réveiller’ ; il ne s’agit plus du corps mais d’un état de conscience différent du sommeil spirituel, de la torpeur de l’esprit qui fait croire au profane que la matière est ‘la’ réalité. Jésus emploie ce mot lorsqu’il envoie les disciples en mission : réveillez-(ressuscitez)-egeirein les morts-nekros (Mt 10/08 = P 101). Il est bien évident que les apôtres en mission ne s’amusaient pas à faire sortir tous les morts de leur tombe, mais qu’il s’agissait d’éveiller la conscience spirituelle de ces morts-vivants que sont les humains limités au corps-mental, au mortel. Et alors, si l’homme cesse de s’identifier au corps-mental, donc au petit soi, à l’ego, il est sur le chemin de la libération-moksha.
L’ambiguité de la ‘vie éternelle’ dans le Credo : J’attends la résurrection des morts et la vie du monde à venir
1 Certains Credo, en lieu et place de ‘la vie du siècle à venir’ notent ‘la vie éternelle’. Nous l’avons déjà signalé, les situations existentielles paradisiaques relèvent du ‘temps long’, en ce sens qu’il s’agit de durées qui peuvent paraître immenses au regard de la courte durée de la vie humaine à notre époque de kali-yuga (âge de fer). Ce ‘temps long’ est évoqué dans la Bhagavad Gita : Ayant atteint le monde des vertueux et y ayant séjourné pendant de longues années… (BG 06/41). Il n’y a donc pas d’éternité possible pour l’état humain d’existence, puisque l’humain est conditionné par le temps, c’est cela (entre autre) qui le définit en tant qu’homme. Les seuls (rares) humains dont la conscience est réellement dans l’éternité, ce sont les jivan-mukta, les ‘libérés vivants’.
2 Jésus dit à Nicodème : Comme Moïse éleva le serpent dans le désert, ainsi faut-il que soit élevé le fils de l’humain afin que quiconque croit ait par lui la vie pour l’ère-éon (Jn 03/14-15 = P 030). Par cet enseignement, Jésus fonde l’exotérisme chrétien. Sa mort sacrificielle institue le rite eucharistique d’anthropophagie sacrée par lequel l’humain mortel croyant, va acquérir la possibilité, après la mort, de prolonger son individualité humaine en mode paradisiaque. C’est-à-dire avec le type d’humanité qui était celle de Jésus (comme le prouve sa puissance thaumaturgique, miraculeuse) ; c’est d’ailleurs cela que signifie l’expression évangélique ‘fils de l’humain’ par laquelle Jésus se définit généralement. Cet accès à ‘la vie pour l’ère’ constitue ce qu’on appelle le salut. Et le salut est autre chose que la grande libération (moksha), qui, elle, est sans retour (établis dans l’Absolu, ils prennent le chemin du non-retour… (BG 05/17) et fait sortir de tout mode de durée et donc de la condition humaine.
Qu’en est-il des croyants sans eucharistie ?
1 Une question se pose ici : « Nous venons de parler du rite eucharistique, qui assure l’accès au paradis terrestre pour les chrétiens. Mais les hindous, bouddhistes etc, n’ont pas accès au rite eucharistique, et pourtant la Bhagavad Gita évoque bien un état paradisiaque (BG 09/21) : alors l’eucharistie serait-elle non indispensable, malgré la sacralité (parfois quelque peu idolâtrique) que lui reconnaissent les Catholiques et les Orthodoxes chrétiens ? »
2 La réponse est que l’eucharistie offre un accès au paradis terrestre pour celui qui pratique le rite avec foi, et avec une suffisante conformité de sa vie à cette foi. Mais le paradis a d’autres accès possibles. Et c’est Jésus qui le dit : Amen Amen, je vous le dis, si quelqu’un garde ma parole, il ne verra pas la mort, de l’ère-éon (Jn 08/51 = P 147). Donc la parole est salvatrice, sans indispensabilité de l’eucharistie.
3 ’il n’en était pas ainsi, aucun Protestant chrétien ne serait sauvé, puisqu’ils ne croient généralement pas à la ‘présence réelle’ de Jésus dans l’eucharistie. Par contre les Protestants, en général, pratiquent beaucoup plus la parole de Dieu que ne font les Catholiques et les Orthodoxes. Cela explique aussi cet énorme paradoxe que, dans le chapitre 6 de l’évangile selon Jean, Jésus fonde la théorie de l’eucharistie, tout en affirmant : C’est l’esprit qui vivifie, la chair ne sert de rien. Les paroles que je vous ai dites sont esprit et elles sont vie (Jn 06/63 = P 110). On pourrait presque penser qu’il y a contradiction : « Pourquoi le salut de la chair, si la chair ne sert à rien ? » La Gita donne la réponse : pour celui qui est croyant, mais sans être libéré spirituellement, le salut paradisiaque de la chair est une étape, en attendant son retour dans la condition éprouvante de l’humain mortel (BG 09/21), où la libération, moksha, redevient possible.
Jésus fait-il une promesse cachée de libération-moksha ?
1 Il ne fait aucun doute que les quatre évangiles officiels du christianisme (dits canoniques) exposent un enseignement occulté, partiel, tronqué. Pour celui qui prend la peine d’intégrer le texte et de le méditer longuement, la recherche de l’enseignement contenu dans le texte est un travail d’archéologue. Les niveaux ésotériques et exotériques d’enseignement se superposent en tranches fines, dans un même passage, parfois d’une phrase à l’autre ; et même, dans certains cas, à l’intérieur d’une même phrase.
2 Beaucoup ont supposé des manipulations du texte, pratiquées au cours des obscures tractations qui ont eu lieu pendant le IV° siècle pour établir, parmi la multitude d’évangiles qui existaient alors (chaque communauté avait le sien) une synthèse à peu près cohérente. Cela est hautement probable. Le peuple d’Occident, dès cette époque, ne méritait sans doute pas mieux en matière spirituelle.
3 Mais il y avait alors une tradition orale, ésotérique, parallèle à l’enseignement populaire qui, lui, demeurait encadré par la théologie et la dogmatique. De cette tradition ésotérique, on ne trouve aujourd’hui que des traces, et encore, il serait très difficile de les interpréter sans puiser en Orient dans une doctrine ésotérique complète.
Le propos énigmatique de Jésus à Marthe
1 Considérons, par exemple, cet enseignement de Jésus, qui prend des allures de koan. Lors de la ‘résurrection’ de Lazare, Jésus dit à la sœur de celui-ci, Marthe: Je suis la résurrection. Qui croit en moi, même s’il meurt, vivra ; et quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais (Jn 11/25-26 = P 220). La première partie de la phrase est facile à comprendre : Qui croit en moi, même s’il meurt, vivra. Par la grâce divine, transmise par Jésus, celui qui croit en lui, et donc en Dieu dont Jésus est le messager, celui-là vivra dans un état de prolongation de la condition humaine, tel que le paradis terrestre, ou le séjour bienheureux (BG 02/51) ou le vaste monde céleste (BG 09/21) qu’évoque la Gita.
2 Mais la fin de la phrase de Jésus fait problème : quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais. Lorsque Jésus dit ici quiconque vit et croit en moi, il semblerait qu’il dise exactement la même chose que le passage précédent : Qui croit en moi. Car, pour croire en lui, il faut déjà vivre. Donc, ou Jésus se répète, et la phrase n’a plus de sens…
3 …ou bien le mot vivre n’a pas le même sens dans le début de la phrase et dans la fin de la phrase. Dans le début, il s’agit de la vie mortelle et physique, puisqu’il est envisagé que la personne meurt : Qui croit en moi, même s’il meurt. Dans la fin de la phrase, la vie dont il s’agit n’est plus physique : quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais. Si cette vie n’est plus physique, qu’est-elle alors ? Ce ne peut être que la vie spirituelle de celui qui sait qu’il n’est que l’habitant du corps-mental. Et qui sait donc que le principe de vie en lui est immortel (l’atman dirait un hindou). Et qui sait donc que ce principe divin (atman), par sa nature, peut fusionner dans le divin (Brahman).
4 Mais alors pourquoi Jésus rajoute-t-il, à quiconque vit, cette précision : et croit en moi ? Parce que celui qui sait sa conscience immortelle, pneumatique (theos enai pneuma : Dieu est esprit), ne sait pas pour autant quand il réintégrera le divin. Selon la Gita, la chose peut nécessiter nombre de renaissances : Après de nombreuses naissances, l’homme épris de sagesse vient à moi…. (BG 07/19). Or Jésus promet celui qui vit et croit en moi ne mourra jamais. Jésus promet donc une véritable immortalité, sans retour, et non pas pour l’ère, comme c’est généralement le cas.
Ne pas confondre l’immortalité et la libération-moksha
1 On serait tenté de conclure, un peu rapidement, que Jésus, promettant l’immortalité à Marthe, lui promets par là-même moksha. Ce serait une erreur. Car il existe des états d’existence immortels (dans les états de l’Être supérieurs à l’état humain) qui, pour autant, ne sont pas la fusion totale dans Brahman, ne sont pas moksha.
Un ésotérisme chrétien même pour les femmes
1 Une question cependant : « Pourquoi Jésus dit-il cela à Marthe, qui est une femme, et de plus qui n’est pas des plus qualifiées, puisque c’est à elle qu’il a fait le reproche : Marthe, Marthe, tu te soucies et t’agites pour beaucoup de choses ; pourtant il en faut peu, une seule même. C’est Marie qui a choisi la meilleure part ; elle ne lui sera pas enlevée (Lc 10/42 = P 159) ? » Il semble, en l’occurrence, que Jésus transmet une grande révélation à une femme peu qualifiée. Il en allait de même lorsqu’il révélait à la Samaritaine, étrangère, hérétique et de petite vertu, que Dieu est esprit (Jn 04/24 = P 036).
2 Lorsque Jésus dit et quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais. Il rajoute aussitôt à l’adresse de Marthe : Le crois-tu ? » (Jn 11/25-26 = P 220). Cette question est étrange. Il est assez évident que Marthe n’est pas en mesure de comprendre un si grand mystère que cette affirmation, et Jésus lui demande si elle croit. Elle répond : « Oui, Seigneur, je crois que tu es le Christ, le Fils de Dieu, qui vient dans le monde. » Sa réponse prouve sa foi, en même temps qu’elle démontre son incompréhension. Marthe, comme la Samaritaine, reçoit un message qui la dépasse. « Pourquoi Jésus le leur donne-t-il ? » Certes, il ne risque pas de donner aux chiens ce qui est sacré (Mt 07/06 = P 071), car ces deux femmes sont de grande foi.
Jean chemine-t-il vers la libération ?
1 Dans le passage évangélique de la dernière pêche miraculeuse, alors que Jésus apparait ‘ressuscité’ aux disciples, et qu’ils ne le reconnaissent pas au premier abord, Pierre demande à Jésus, à propos du disciple Jean, le disciple ésotériste (qui raconte seul cet épisode d’ailleurs) : « Seigneur, et lui ? » Jésus lui dit : »Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne, que t’importe ? Toi, suis-moi. » Le bruit se répand alors chez les frères que ce disciple ne mourra pas. Or Jésus n’a pas dit à Pierre : »Il ne mourra pas », mais : »Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne. » (Jn 21/21-23 = P 317).
2 L’évangile est très allusif. On peut interpréter ésotériquement ce passage de deux façons. D’une part Jésus fait allusion au fait que son enseignement ésotérique, dont les évangiles témoignent partiellement (Mc 04/33 = P 092), cet enseignement ésotérique se prolongera après la mort du disciple Jean. Donc il y aura une chaîne humaine ésotérique chrétienne, de maîtres à disciples, et ceci jusqu’à ce que Jésus revienne à la fin du présent cycle d’humanité.
3 D’autre part Jean lui-même, bien que devant mourir corporellement, puisqu’il est né, perdurera jusqu’à ce que Jésus revienne ; et comment donc ? En se fondant en lui. Ceci désigne donc la ‘grande réalisation’ de Jean, son accession à moksha. Donc son ‘éveil’-(grec egeirein), au sens oriental du terme. En effet, pourquoi, s’il n’en était ainsi, l’évangéliste a-t-il précisé, juste avant ce passage : Pierre aperçoit, marchant à leur suite, le disciple que Jésus aimait, celui-là même qui, durant le repas, s’était penché sur sa poitrine… (Jn 21/20 = P 317) ? Jean n’est-il pas celui qui est au cœur de Jésus, qui a réalisé l’unité avec Jésus qui est dans l’unité du Père, et en transmet la doctrine dans son évangile ?
Le style ésotérique allusif de Jésus
1 La comparaison des deux passages précédents de l’évangile selon Jean met bien en relief les deux interprétations de la notion de résurrection. La première est théologique, et vise la prolongation de l’état humain d’existence individuel. Elle concerne donc le corps : c’est la ‘résurrection du corps’ ou ‘résurrection de la chair’. La seconde est ésotérique, et vise le dépassement radical et définitif de la mort : quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais, sans que l’on puise pour autant affirmer qu’il s’agit forcément de moksha.
2 Le dialogue de Jésus et Marthe, à propos de la résurrection de Lazare, montre la manière de Jésus dans son enseignement ésotérique tel que rapporté par les évangiles canoniques. Il n’aborde pas frontalement les thèmes doctrinaux, celui de la libération-moksha par exemple. Il ensemence les consciences, par de mystérieuses formules dont on imagine bien qu’elles doivent susciter moult débats parmi les disciples. De plus, il passe méthodiquement par la foi comme introduction à la connaissance. « Pourquoi cela ? » Parce qu’il s’adresse à un peuple peu qualifié spirituellement, un peuple, non pas efféminé comme l’homme moderne, mais déjà féminisé dans ses centres d’intérêts et sa forte émotivité. La clarté des propos et la frontalité des enseignements est toute différente dans la Bhagavad Gita, nettement plus virile. Notons cependant que Krishna dit quand même : Ceux qui prennent refuge en moi, fussent-ils de basse extraction, une femme, un vaïshyas (3° caste), ou un shudras (serviteur, 4° caste), atteignent le but suprême (BG 09/32), mais sans préciser cependant par quel chemin ils y parviennent, et après quelles métamorphoses.
Credo chrétien et Métaphysique non-dualiste 08
Credo chrétien et Métaphysique non-dualiste 08
(…Je crois à la communion des saints…)
Des saints, en veux-tu, en voilà
1 Contrairement au Credo de Nicée-Constantinople, certains Credo rajoutent cet article : Je crois à la communion des saints. Dans la doctrine catholique la ‘communion des saints’ désigne l’ensemble des fidèles vivants ici-bas et de ceux déjà ressuscités auprès de Dieu, dans une sorte d’entraide à travers le temps et l’espace.
2 L’antiquité gréco-romaine avait ses demi-dieux, ces hommes qui, par leurs mérites, leurs exploits, s’approchaient du statut des dieux. Semblablement, le christianisme a ses saints canonisés. Nous avons vu plus haut la remise en cause des Protestants sur la question. Il est vrai qu’en certaines périodes c’était presque une coutume qu’un évêque canonise son prédécesseur, en espérant l’être lui-même après sa mort. Vrai aussi que, lorsque le christianisme recouvrit l’aire géographique du celtisme, il s’empressa de canoniser quantité de personnages, souvent mythiques, dont la légende se calquait sur celle des anciens dieux celtiques, pour que les nouveaux convertis, plus ou moins volontaires, ne soient pas trop dépaysés. Le processus de désignation des saints demeure humain, très humain, et fort circonstanciel, pour ne pas dire politique.
Saints de toutes nations, unissez-vous !
1 Si donc il y a un sens ésotérique à la ‘communion des saints’, il faut le chercher ailleurs que dans le seul panthéon présenté sur les autels à la dévotion des fidèles. Parmi ces personnages, certains furent de grands spirituels, d’autres non ; parmi les non canonisés il en va de même. En cela surtout consiste la différence. Heureusement, le Catholicisme a prévu une fête de la Toussaint, où l’on fête aussi tous les saints anonymes que l’institution aura oublié de célébrer. Mais, si l’on ne demeure pas incarcéré dans les frontières d’une religion, la ‘communion des saints’ doit concerner les spirituels du monde entier, et de toutes les traditions religieuses et spirituelles.
2 Comme dit le proverbe ‘À quelque chose malheur est bon’. La mondialisation, voulue par le capitalisme et le colonialisme, est un malheur : économique, par ses injustices dramatiques ; écologique, par son pillage et sa souillure de la nature entière ; et culturel, par la nivelation et l’abaissement des cultures devenues profanes et réduites au consumérisme touristique. Cependant, la mondialisation présente aussi une face spirituelle. Impossible, aujourd’hui, à moins d’ignorance crasse, de se figurer qu’il n’y a qu’une religion ‘la seule, la bonne, la mienne’.
Pour les chrétiens, Jésus est un homme moderne
1 Le ‘malheur mondialiste’ est donc bon, particulièrement pour les chrétiens. Ils sont en effet défavorisés par rapport aux musulmans et aux hindous, car c’est dans le christianisme qu’est née la monstruosité du monde moderne, et beaucoup de chrétiens, même dans la haute hiérarchie de l’Église, ne le distinguent guère de la religion elle-même. À les entendre, on dirait que Jésus a enseigné la démocratie, le progrès technique, l’évolutionnisme, le capitalisme, le féminisme et autres idoles contemporaines. D’autres traditions spirituelles sont moins affectées par les erreurs modernes, et constituent des sources plus pures pour le chercheur spirituel.
La communion des saints orientaux utile au chrétien
1 Un autre point intervient aussi au bénéfice des chrétiens. Comme on l’a vu, la tradition chrétienne est tronquée, à de nombreux points de vue (absence d’une cyclologie, considération d’une seule incarnation divine, d’une seule humanité, d’une seule ‘vie’ dans le développement d’une existence individuelle etc). Or la tradition hindoue est très riche d’enseignements sur toutes ces questions et bien d’autres. Par conséquent certains aspects de l’hindouisme, surtout dans sa métaphysique, constituent un complément ésotérique indispensable au chrétien qui aspire à passer du croyant au disciple.
2 Par conséquent, affirmer ‘Je crois à la communion des saints’ est non seulement possible, mais aussi indispensable à un ésotériste chrétien, et cela en entendant l’ensemble des spirituels du ‘sanathana dharma’, de la ‘sagesse pérenne’, dont les éléments sont actuellement épars dans cette tour de Babel des religions présentes.
Il vaut mieux s’adresser au bon Dieu qu’à ses saints
1 Reste cependant un proverbe utile en matière de communion des saints : ‘Il vaut mieux s’adresser au bon Dieu qu’à ses saints’. Ou, pour dire les choses à la façon orientale : ‘La seule fonction du gourou est de faire découvrir au disciple son gourou intérieur’.
2 Opérativement, comment ‘fonctionne’ pourrait-on dire, la ‘communion des saints’ ? L’Évangile informe bien sur ce point. Jésus y fait souvent référence à ses prédécesseurs, Abraham (Jn 08/37 = P 147), Élie (Mc 08/28 = P 121 + Mc 15/34 = P 296), Moïse (Jn 07/19 = P 139). Il rencontre même les deux derniers en mode subtil lors de la transfiguration (Mc 09/02 = P 125). Cela montre que, pour lui, la relation spirituelle ne passe pas seulement par les écrits des grands maîtres du passé. Ces maîtres, justement parce qu’ils sont tels, accèdent à l’immortalité, et leur domaine d’influence dépasse l’effet produit par leurs écrits. On peut dire qu’ils agissent au-delà des limites spatiales et temporelles ordinaires. Il y a de quoi compenser les souvent affligeantes compétences des clergés contemporains, même si c’est un art parfois difficile de s’abstraire de la somnolence spirituelle de l’Église humaine visible pour se sentir en permanence relié à la ‘communion des saints’.
L’ésotérisme des paraboles
1 Les chrétiens contemporains ont tendance à sous-estimer les paraboles. Vu que la forme extérieure des paraboles ressemble à des contes populaires, ils se figurent que leurs enseignements sont uniquement moraux et de toute façon exotériques. C’est une erreur, car les contes, bien souvent, véhiculent, sous des formes apparemment populaires, des enseignements ésotériques. Les chrétiens se figurent que les complexités, souvent byzantines, de la théologie sont plus profondes que les paraboles. Ils préfèrent l’évangile selon Jean à tout autre parce qu’il est plus théologique. Mais tout cela ne constitue pas des critères de profondeur spirituelle. En effet, il est dit : J’ouvrirai la bouche pour dire des paraboles, je clamerai des choses cachées depuis la fondation du monde (Mt 13/35 = P 092). La révélation des mystères est précisément liée aux paraboles.
2 Ainsi la parabole du filet : Le Royaume des Cieux est encore semblable à un filet qu’on jette en mer et qui en rassemble de toutes races-genos (Mt 13/47 = P 095). Le mot genos signifie ‘race’ aussi bien ‘qu’espèces’. Les poissons pris au filet désignent des humains et, parmi ceux qui seront recueillis dans des paniers, donc sauvés, il y en a de ‘toute race et espèces’, autrement dit de toutes les cultures religieuses et spirituelles. La plupart des choses que les chrétiens perçoivent dans les religions étrangères et ne perçoivent pas dans le christianisme s’y trouvent en réalité, mais symboliquement exprimées, et donc souvent plus occultées. D’autant que les chrétiens d’aujourd’hui ne savent plus interpréter les symboles.
(…J’attends la résurrection des morts et la vie du monde à venir…)
Un prolongement de l’individualité après la mort
1 Le Credo termine en affirmant : J’attends la résurrection des morts, et la vie du monde à venir. Remarquons, une fois de plus, la pertinence du proverbe : « Le traducteur est un traitre », ou, comme disent les italiens, qui connaissent bien le Vatican : « Traduttore, traditore ». En effet, certaines versions du Credo disent : « La vie du siècle à venir » et non pas « du monde à venir. » Si on parle du ‘monde à venir’, on supposera qu’il n’y en a qu’un, définitif et sans retour, d’autant que la théologie refuse la cyclologie, comme déjà vu. Et on retombe alors sur le problème du ‘paradis éternel’ et ‘l’enfer éternel’. Alors que, si l’on garde l’expression ‘la vie du siècle à venir’, on peut approfondir, comme nous l’avons déjà vu, en comprenant que ‘siècle’ et ‘cycle’ relèvent de la même racine, et que l’expression liturgique ‘les siècles des siècles’ n’est autre qu’un souvenir d’une ancienne cyclologie oubliée, si ce n’est reniée.
2 On pourrait objecter : « Quelle importance cela présente-t-il ? » C’est essentiel car, s’il s’agit de siècle, donc de cycle à venir, cela a un début et une fin, et alors le salut ne peut être confondu avec la libération-moksha qui, elle, est sans retour.
Un être spirituel qui transmigre
1 La résurrection des morts, tel que l’entend le Credo, signifie que l’individu continuera sa vie individuelle, après sa mort, dans une situation paradisiaque ou infernale (Et ils s’en iront, ceux-ci à une peine pour l’éon, et les justes à une vie pour l’éon : Mt 25/46 = P 252).
La Bhagavad Gita concorde avec cette affirmation. Pour la situation paradisiaque : Ayant savouré le vaste monde céleste, et après y avoir épuisé le bénéfice de leurs mérites, ils doivent retourner au monde des mortels… (BG 09/21) ; mais, dans la BG, le paradis est temporaire et non pas perpétuel, comme déjà indiqué. Et pour la situation infernale : Tous les fils de Dhritarashtra (les ‘méchants’ de l’histoire), et leurs alliés royaux… se précipitent dans tes mâchoires aux crocs redoutables… (BG 11/26-27) ; et là aussi c’est transitoire… quand même ! Le fond de l’enseignement est que : De même qu’en son corps actuel l’atman traverse l’enfance, la jeunesse et la vieillesse, de même passe-t-il, (après la mort) dans un autre corps… (BG 02/13). Comme un homme qui abandonne ses habits usés pour en revêtir de nouveaux, l’atman abandonne ses corps usés pour en investir de nouveaux (BG 02/22). Ce qui est né doit mourir et ce qui est mort doit renaître…(BG 02/27). L’ésotérisme chrétien (basé sur l’évangile en grec, et non sur la transposition théologique) est en accord avec la doctrine orientale sur ce point aussi.
L’équivoque de la ‘chair’ en christianisme
1 À noter aussi que certains Credo disent résurrection de la chair et non pas résurrection des morts. Le mot chair, qui traduit le grec sarx, est équivoque en français car on le limite assez logiquement à ce qui est charnel. Il traduit une notion juive selon laquelle corps et âme sont toujours liés, comme l’avers et l’envers d’une médaille, et ne peuvent être l’un sans l’autre. Le corps sans l’âme se décomposerait rapidement, car il n’est qu’un flux de matière. La forme subtile, le ‘plan d’architecte’ du corps, pourrait-on dire, c’est l’âme. Le corps sans l’âme, c’est le cadavre. Selon cette conception, il ne saurait y avoir de survie de l’âme (avec toutes ses facultés de mémoire, d’imagination, de conscience individuelle, de sens logique) après la destruction du corps.
2 L’Orient est d’ailleurs d’accord avec cette conception, puisque, dans la réincarnation, ce n’est pas l’âme avec sa mémoire, qui se réincarne (la preuve c’est qu’on ne se souvient pas des existences antérieures). Krishna dit à Arjuna : Bien que nous ayons tous deux traversé d’innombrables existences, Je me souviens de toutes, quand toi, tu les as oubliées… (BG 04/05). Ce qui fait le lien entre deux incarnations n’est pas l’âme, au sens ordinaire (le psychisme), mais l’adhyatma, ou atman, le pôle divin dans l’humain. Brahman est la Réalité suprême impérissable. Sa présence en chaque individu est appelée adhyatma (soi individuel) (BG 08/03).
L’erreur du salut de l’âme
1 On dira, certes : « Les chrétiens disent bien qu’ils cherchent à obtenir ‘le salut de leur âme’ ». En effet, mais cela vient du fait que, depuis presqu’un millénaire, la théologie présente l’homme comme constitué de deux parties : corps et âme. Alors que, dans le christianisme primitif, il était considéré tripartite : corps, âme, esprit (latin : corpus, animus, spiritus) (grec ; soma, psychê, pneuma). La ‘chair-(grec, sarx)’ est donc constituée du corps et de l’âme. Et c’est l’esprit qui perdure, lorsque meurt la ‘chair-sarx’. Les chrétiens d’aujourd’hui, qui s’imaginent que leur corps va mourir et que leur âme (et presque leur ego) va continuer son chemin, inchangée et indépendamment de lui, se font grande illusion.
2 Le chrétien qui affirme, comme but spirituel de sa vie : J’attends la résurrection de la chair, oublie qu’il rejette l’enseignement ésotérique de Jésus : C’est l’esprit-pneuma qui vivifie, la chair-sarx ne sert à rien. Les paroles que je vous ai dites sont esprit et elles sont vie (Jn 06/63 = P 110). La position de ce chrétien n’est pas illégitime pour autant, mais elle est assurément exotérique ; et c’est celle des chrétiens en général, sauf rares exceptions. Il suffit, pour s’en persuader, d’écouter les enseignements prodigués dans les églises.
La résurrection exotérique et la résurrection ésotérique
1 L’homme profane confond le corps avec la matière dont le corps est fait. Une carafe de cristal peut être remplie de vin rouge et vidée un grand nombre de fois. La forme, c’est la carafe, invisible, transparente, comme le cristal. Le vin rouge, c’est le flux de matière, qui emplit cette forme et la rend visible par sa couleur. Le yoga nomme le corps ana maya kosha, c’est-à-dire ‘l’enveloppe-kosha (illusoire-maya parce que transitoire) faite de nourriture-ana’. Et, de fait, ce que l’on nomme ordinairement ‘le corps’ n’est qu’un flux de matière, alimenté par la nourriture, et éliminé par les multiples voies que l’on sait. Mais, lorsqu’un homme meurt, sa forme ne disparaît pas, tout comme ne disparaît pas la carafe quand on en vide le vin.
2 Lorsque le corps meurt, l’âme-psuchè se résorbe dans l’esprit individuel, le noûs, celui-là même qui sert d’interface entre l’Esprit divin, pneuma (Dieu est esprit-pneuma dit Jésus à la Samaritaine) et l’individu humain.
3 Chez les grands spirituels, il n’y a pas résurrection de la chair (corps et âme), il y a résorption de la chair et du noûs, dans l’Esprit divin, donc libération du samsara, moksha. Lorsque le seigneur prend un corps, ou l’abandonne, il prend et emporte avec lui les sens et le mental, comme le vent emporte les parfums des fleurs (BG 15/08) ; le vent est un symbole de l’esprit (pneuma, le souffle, en grec), l’individu humain se résorbe donc dans le divin, comme le fleuve dans l’océan.
4 Chez les croyants exotéristes, ou les spirituels en devenir, qui n’ont pas encore atteint moksha, et souvent même n’en ont aucune idée, il y a résurrection de la chair. Selon la théologie exotérique chrétienne, c’est un accès définitif de l’individu au bonheur du paradis terrestre (aujourd’hui tu seras avec moi dans le Paradis : Lc 23/43 = P 295), ou, encore mieux, au royaume des cieux (lorsqu’on ressuscite d’entre les morts… on est comme des anges dans les cieux : Mc 12/25 = P 241).
5 Mais, selon la Bhagavad Gita, c’est un accès à un paradis transitoire (bien que long) pour revenir ensuite dans le samsara et continuer le cheminement vers moksha (celui qui a échoué (qui n’a pas abouti) dans la voie du yoga naît dans la maison de parents purs et prospères : BG 06/41).
Anistanaï correspond à la réincarnation
1 On voit ici la très grande importance des deux mots grecs uniformément traduits par ‘résurrection’ dans les évangiles modernes.
2 Le premier, anistanai, veut dire ‘se relever’, suggérant un geste du corps physique et donc le retour dans un corps. Lors de la résurrection de Lazare, Jésus dit à Marthe, la sœur de Lazare : Ton frère ressuscitera-se-relèvera-anistanai (Jn 11/23 = P 220). Il s’agit clairement du retour de la vie dans un corps. Retour immédiat, en ce qui concerne ce Lazare, malgré qu’il ait été au tombeau depuis quatre jours. Dans ce premier sens, le concept de résurrection-anistanai correspond à la réincarnation dans l’hindouisme ; l’être revient dans un corps et continue son cheminement spirituel.
Egeirein est sur le chemin de moksha
1 Le deuxième mot grec traduit uniformément par ‘résurrection’ est egeirein, et signifie, comme déjà vu, ‘se réveiller’ ; il ne s’agit plus du corps mais d’un état de conscience différent du sommeil spirituel, de la torpeur de l’esprit qui fait croire au profane que la matière est ‘la’ réalité. Jésus emploie ce mot lorsqu’il envoie les disciples en mission : réveillez-(ressuscitez)-egeirein les morts-nekros (Mt 10/08 = P 101). Il est bien évident que les apôtres en mission ne s’amusaient pas à faire sortir tous les morts de leur tombe, mais qu’il s’agissait d’éveiller la conscience spirituelle de ces morts-vivants que sont les humains limités au corps-mental, au mortel. Et alors, si l’homme cesse de s’identifier au corps-mental, donc au petit soi, à l’ego, il est sur le chemin de la libération-moksha.
L’ambiguité de la ‘vie éternelle’ dans le Credo : J’attends la résurrection des morts et la vie du monde à venir
1 Certains Credo, en lieu et place de ‘la vie du siècle à venir’ notent ‘la vie éternelle’. Nous l’avons déjà signalé, les situations existentielles paradisiaques relèvent du ‘temps long’, en ce sens qu’il s’agit de durées qui peuvent paraître immenses au regard de la courte durée de la vie humaine à notre époque de kali-yuga (âge de fer). Ce ‘temps long’ est évoqué dans la Bhagavad Gita : Ayant atteint le monde des vertueux et y ayant séjourné pendant de longues années… (BG 06/41). Il n’y a donc pas d’éternité possible pour l’état humain d’existence, puisque l’humain est conditionné par le temps, c’est cela (entre autre) qui le définit en tant qu’homme. Les seuls (rares) humains dont la conscience est réellement dans l’éternité, ce sont les jivan-mukta, les ‘libérés vivants’.
2 Jésus dit à Nicodème : Comme Moïse éleva le serpent dans le désert, ainsi faut-il que soit élevé le fils de l’humain afin que quiconque croit ait par lui la vie pour l’ère-éon (Jn 03/14-15 = P 030). Par cet enseignement, Jésus fonde l’exotérisme chrétien. Sa mort sacrificielle institue le rite eucharistique d’anthropophagie sacrée par lequel l’humain mortel croyant, va acquérir la possibilité, après la mort, de prolonger son individualité humaine en mode paradisiaque. C’est-à-dire avec le type d’humanité qui était celle de Jésus (comme le prouve sa puissance thaumaturgique, miraculeuse) ; c’est d’ailleurs cela que signifie l’expression évangélique ‘fils de l’humain’ par laquelle Jésus se définit généralement. Cet accès à ‘la vie pour l’ère’ constitue ce qu’on appelle le salut. Et le salut est autre chose que la grande libération (moksha), qui, elle, est sans retour (établis dans l’Absolu, ils prennent le chemin du non-retour… (BG 05/17) et fait sortir de tout mode de durée et donc de la condition humaine.
Qu’en est-il des croyants sans eucharistie ?
1 Une question se pose ici : « Nous venons de parler du rite eucharistique, qui assure l’accès au paradis terrestre pour les chrétiens. Mais les hindous, bouddhistes etc, n’ont pas accès au rite eucharistique, et pourtant la Bhagavad Gita évoque bien un état paradisiaque (BG 09/21) : alors l’eucharistie serait-elle non indispensable, malgré la sacralité (parfois quelque peu idolâtrique) que lui reconnaissent les Catholiques et les Orthodoxes chrétiens ? »
2 La réponse est que l’eucharistie offre un accès au paradis terrestre pour celui qui pratique le rite avec foi, et avec une suffisante conformité de sa vie à cette foi. Mais le paradis a d’autres accès possibles. Et c’est Jésus qui le dit : Amen Amen, je vous le dis, si quelqu’un garde ma parole, il ne verra pas la mort, de l’ère-éon (Jn 08/51 = P 147). Donc la parole est salvatrice, sans indispensabilité de l’eucharistie.
3 ’il n’en était pas ainsi, aucun Protestant chrétien ne serait sauvé, puisqu’ils ne croient généralement pas à la ‘présence réelle’ de Jésus dans l’eucharistie. Par contre les Protestants, en général, pratiquent beaucoup plus la parole de Dieu que ne font les Catholiques et les Orthodoxes. Cela explique aussi cet énorme paradoxe que, dans le chapitre 6 de l’évangile selon Jean, Jésus fonde la théorie de l’eucharistie, tout en affirmant : C’est l’esprit qui vivifie, la chair ne sert de rien. Les paroles que je vous ai dites sont esprit et elles sont vie (Jn 06/63 = P 110). On pourrait presque penser qu’il y a contradiction : « Pourquoi le salut de la chair, si la chair ne sert à rien ? » La Gita donne la réponse : pour celui qui est croyant, mais sans être libéré spirituellement, le salut paradisiaque de la chair est une étape, en attendant son retour dans la condition éprouvante de l’humain mortel (BG 09/21), où la libération, moksha, redevient possible.
Jésus fait-il une promesse cachée de libération-moksha ?
1 Il ne fait aucun doute que les quatre évangiles officiels du christianisme (dits canoniques) exposent un enseignement occulté, partiel, tronqué. Pour celui qui prend la peine d’intégrer le texte et de le méditer longuement, la recherche de l’enseignement contenu dans le texte est un travail d’archéologue. Les niveaux ésotériques et exotériques d’enseignement se superposent en tranches fines, dans un même passage, parfois d’une phrase à l’autre ; et même, dans certains cas, à l’intérieur d’une même phrase.
2 Beaucoup ont supposé des manipulations du texte, pratiquées au cours des obscures tractations qui ont eu lieu pendant le IV° siècle pour établir, parmi la multitude d’évangiles qui existaient alors (chaque communauté avait le sien) une synthèse à peu près cohérente. Cela est hautement probable. Le peuple d’Occident, dès cette époque, ne méritait sans doute pas mieux en matière spirituelle.
3 Mais il y avait alors une tradition orale, ésotérique, parallèle à l’enseignement populaire qui, lui, demeurait encadré par la théologie et la dogmatique. De cette tradition ésotérique, on ne trouve aujourd’hui que des traces, et encore, il serait très difficile de les interpréter sans puiser en Orient dans une doctrine ésotérique complète.
Le propos énigmatique de Jésus à Marthe
1 Considérons, par exemple, cet enseignement de Jésus, qui prend des allures de koan. Lors de la ‘résurrection’ de Lazare, Jésus dit à la sœur de celui-ci, Marthe: Je suis la résurrection. Qui croit en moi, même s’il meurt, vivra ; et quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais (Jn 11/25-26 = P 220). La première partie de la phrase est facile à comprendre : Qui croit en moi, même s’il meurt, vivra. Par la grâce divine, transmise par Jésus, celui qui croit en lui, et donc en Dieu dont Jésus est le messager, celui-là vivra dans un état de prolongation de la condition humaine, tel que le paradis terrestre, ou le séjour bienheureux (BG 02/51) ou le vaste monde céleste (BG 09/21) qu’évoque la Gita.
2 Mais la fin de la phrase de Jésus fait problème : quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais. Lorsque Jésus dit ici quiconque vit et croit en moi, il semblerait qu’il dise exactement la même chose que le passage précédent : Qui croit en moi. Car, pour croire en lui, il faut déjà vivre. Donc, ou Jésus se répète, et la phrase n’a plus de sens…
3 …ou bien le mot vivre n’a pas le même sens dans le début de la phrase et dans la fin de la phrase. Dans le début, il s’agit de la vie mortelle et physique, puisqu’il est envisagé que la personne meurt : Qui croit en moi, même s’il meurt. Dans la fin de la phrase, la vie dont il s’agit n’est plus physique : quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais. Si cette vie n’est plus physique, qu’est-elle alors ? Ce ne peut être que la vie spirituelle de celui qui sait qu’il n’est que l’habitant du corps-mental. Et qui sait donc que le principe de vie en lui est immortel (l’atman dirait un hindou). Et qui sait donc que ce principe divin (atman), par sa nature, peut fusionner dans le divin (Brahman).
4 Mais alors pourquoi Jésus rajoute-t-il, à quiconque vit, cette précision : et croit en moi ? Parce que celui qui sait sa conscience immortelle, pneumatique (theos enai pneuma : Dieu est esprit), ne sait pas pour autant quand il réintégrera le divin. Selon la Gita, la chose peut nécessiter nombre de renaissances : Après de nombreuses naissances, l’homme épris de sagesse vient à moi…. (BG 07/19). Or Jésus promet celui qui vit et croit en moi ne mourra jamais. Jésus promet donc une véritable immortalité, sans retour, et non pas pour l’ère, comme c’est généralement le cas.
Ne pas confondre l’immortalité et la libération-moksha
1 On serait tenté de conclure, un peu rapidement, que Jésus, promettant l’immortalité à Marthe, lui promets par là-même moksha. Ce serait une erreur. Car il existe des états d’existence immortels (dans les états de l’Être supérieurs à l’état humain) qui, pour autant, ne sont pas la fusion totale dans Brahman, ne sont pas moksha.
Un ésotérisme chrétien même pour les femmes
1 Une question cependant : « Pourquoi Jésus dit-il cela à Marthe, qui est une femme, et de plus qui n’est pas des plus qualifiées, puisque c’est à elle qu’il a fait le reproche : Marthe, Marthe, tu te soucies et t’agites pour beaucoup de choses ; pourtant il en faut peu, une seule même. C’est Marie qui a choisi la meilleure part ; elle ne lui sera pas enlevée (Lc 10/42 = P 159) ? » Il semble, en l’occurrence, que Jésus transmet une grande révélation à une femme peu qualifiée. Il en allait de même lorsqu’il révélait à la Samaritaine, étrangère, hérétique et de petite vertu, que Dieu est esprit (Jn 04/24 = P 036).
2 Lorsque Jésus dit et quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais. Il rajoute aussitôt à l’adresse de Marthe : Le crois-tu ? » (Jn 11/25-26 = P 220). Cette question est étrange. Il est assez évident que Marthe n’est pas en mesure de comprendre un si grand mystère que cette affirmation, et Jésus lui demande si elle croit. Elle répond : « Oui, Seigneur, je crois que tu es le Christ, le Fils de Dieu, qui vient dans le monde. » Sa réponse prouve sa foi, en même temps qu’elle démontre son incompréhension. Marthe, comme la Samaritaine, reçoit un message qui la dépasse. « Pourquoi Jésus le leur donne-t-il ? » Certes, il ne risque pas de donner aux chiens ce qui est sacré (Mt 07/06 = P 071), car ces deux femmes sont de grande foi.
Jean chemine-t-il vers la libération ?
1 Dans le passage évangélique de la dernière pêche miraculeuse, alors que Jésus apparait ‘ressuscité’ aux disciples, et qu’ils ne le reconnaissent pas au premier abord, Pierre demande à Jésus, à propos du disciple Jean, le disciple ésotériste (qui raconte seul cet épisode d’ailleurs) : « Seigneur, et lui ? » Jésus lui dit : »Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne, que t’importe ? Toi, suis-moi. » Le bruit se répand alors chez les frères que ce disciple ne mourra pas. Or Jésus n’a pas dit à Pierre : »Il ne mourra pas », mais : »Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne. » (Jn 21/21-23 = P 317).
2 L’évangile est très allusif. On peut interpréter ésotériquement ce passage de deux façons. D’une part Jésus fait allusion au fait que son enseignement ésotérique, dont les évangiles témoignent partiellement (Mc 04/33 = P 092), cet enseignement ésotérique se prolongera après la mort du disciple Jean. Donc il y aura une chaîne humaine ésotérique chrétienne, de maîtres à disciples, et ceci jusqu’à ce que Jésus revienne à la fin du présent cycle d’humanité.
3 D’autre part Jean lui-même, bien que devant mourir corporellement, puisqu’il est né, perdurera jusqu’à ce que Jésus revienne ; et comment donc ? En se fondant en lui. Ceci désigne donc la ‘grande réalisation’ de Jean, son accession à moksha. Donc son ‘éveil’-(grec egeirein), au sens oriental du terme. En effet, pourquoi, s’il n’en était ainsi, l’évangéliste a-t-il précisé, juste avant ce passage : Pierre aperçoit, marchant à leur suite, le disciple que Jésus aimait, celui-là même qui, durant le repas, s’était penché sur sa poitrine… (Jn 21/20 = P 317) ? Jean n’est-il pas celui qui est au cœur de Jésus, qui a réalisé l’unité avec Jésus qui est dans l’unité du Père, et en transmet la doctrine dans son évangile ?
Le style ésotérique allusif de Jésus
1 La comparaison des deux passages précédents de l’évangile selon Jean met bien en relief les deux interprétations de la notion de résurrection. La première est théologique, et vise la prolongation de l’état humain d’existence individuel. Elle concerne donc le corps : c’est la ‘résurrection du corps’ ou ‘résurrection de la chair’. La seconde est ésotérique, et vise le dépassement radical et définitif de la mort : quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais, sans que l’on puise pour autant affirmer qu’il s’agit forcément de moksha.
2 Le dialogue de Jésus et Marthe, à propos de la résurrection de Lazare, montre la manière de Jésus dans son enseignement ésotérique tel que rapporté par les évangiles canoniques. Il n’aborde pas frontalement les thèmes doctrinaux, celui de la libération-moksha par exemple. Il ensemence les consciences, par de mystérieuses formules dont on imagine bien qu’elles doivent susciter moult débats parmi les disciples. De plus, il passe méthodiquement par la foi comme introduction à la connaissance. « Pourquoi cela ? » Parce qu’il s’adresse à un peuple peu qualifié spirituellement, un peuple, non pas efféminé comme l’homme moderne, mais déjà féminisé dans ses centres d’intérêts et sa forte émotivité. La clarté des propos et la frontalité des enseignements est toute différente dans la Bhagavad Gita, nettement plus virile. Notons cependant que Krishna dit quand même : Ceux qui prennent refuge en moi, fussent-ils de basse extraction, une femme, un vaïshyas (3° caste), ou un shudras (serviteur, 4° caste), atteignent le but suprême (BG 09/32), mais sans préciser cependant par quel chemin ils y parviennent, et après quelles métamorphoses.
Credo chrétien et Métaphysique non-dualiste 08