Credo chrétien 09 : Le Credo de l’évangile gnostique de Thomas

Credo chrétien 09 : Le Credo de l’évangile gnostique de Thomas

Credo chrétien 09 : Le Credo de l’évangile gnostique de Thomas

Les Credo apocryphes : une découverte miraculeuse

La désunion originelle des chrétiens

1     Au milieu du XX° siècle encore, un homme élevé dans un milieu chrétien clos sur lui-même, et de modeste culture, pouvait adhérer, en toute innocence, à la thèse officielle selon laquelle les dogmes et la théologie représentaient l’enseignement originel de Jésus. Si cet homme s’instruisait ensuite un peu des débats théologiques de son époque, qu’elle soit Catholique ou Réformée-Protestante, il réalisait alors combien le socle dogmatique supposé intangible l’était en fait fort peu. S’il portait son attention sur les débuts du christianisme, il réalisait de plus que tous les points supposés fondamentaux de la doctrine chrétienne ont fait l’objet de débats passionnés et même de combats sanglants. En somme il arrivait à la conclusion suivante : l’unité doctrinale originelle du christianisme n’a jamais existé. C’est un mythe, construit par l’institution, en particulier dans le Catholicisme romain, hyper centralisé. Les Protestants, en effet, savent évidemment que chacun proteste à sa manière et que, si l’on s’octroie le droit de protester contre le Césaro-papisme, il faut accorder ce même droit à ceux qui voudraient protester d’une autre façon que soi-même.

Trahison du concept civilisationnel de Jésus

1     Mais, même pour les Catholiques les plus disciplinés, pour peu qu’ils possèdent un minimum de sens logique, il est au moins deux événements qui ne peuvent passer inaperçus. Le premier est la révolution de 1789, accouchant de la démocratie, depuis adoptée comme un quasi dogme par les Églises Catholique et Réformée (pas par l’Église Orthodoxe). Comment ne pas s’interroger sur ce changement civilisationnel, après un millénaire et demi de sacres des rois par l’Église ? Comment Jésus a-t-il pu en même temps enseigner la royauté sacrée et la démocratie profane et profanatrice ?

2     Les théologiens d’aujourd’hui objecteront : « Jésus n’a jamais enseigné la royauté sacrée ; simplement, c’était la coutume de son époque. » Mais ce genre d’argument ne vaut rien, car Jésus a très bien su contester les mœurs de son époque, et ce même au risque de sa vie (Jésus chassant les marchands du temple : Mc 11/15 = P 028). Quant à la royauté sacrée, il a clairement dit à Pilate : Tu n’aurais aucun pouvoir sur moi, si cela ne t’avait été donné d’en haut (Jn 19/11 = P 285). Il ne fait donc aucun doute que l’Église, depuis le XX° siècle, trahit le concept civilisationnel de son fondateur.

3     Le mot démocratie, en grec ‘demokratia’, est composé de ‘demos’, le ‘peuple’, et de ‘kratos’, le ‘pouvoir’, le ‘commandement’. Les pays d’Europe occidentale et les USA traduisent la notion par ‘le pouvoir par le peuple’, donc exercé par le peuple. D’une façon directe, cela est manifestement impossible, dès que l’on dépasse la dimension d’un très petit village. Il faut alors que le peuple délègue son pouvoir à des professionnels de la politique ; et dès lors, le pouvoir n’est plus exercé par le peuple. Mais d’autres pays, souvent plus orientaux, interprètent ‘pouvoir pour le peuple’. Et alors peu importe que le pouvoir soit conquis, hérité ou obtenu par telle ou telle forme d’élection ; s’il est au service du peuple, il est bon et légitime.

4     Jésus, et d’ailleurs aussi l’Eglise dans son histoire ancienne, est de cet avis. Et Jésus rajoute une dimension essentielle : Tu n’aurais aucun pouvoir sur moi, si cela ne t’avait été donné d’en haut. Le chef légitime doit se conformer à la Révélation, dans son mode de gouvernement, et doit donc orienter le peuple vers Dieu. Telle et la ‘démocratie chrétienne’ telle que conçue dans ce qui fut la Chrétienté.

Rupture de la théologie des religions non chrétiennes

1     Le deuxième événement qui ne peut passer inaperçu est le statut des autres religions. Car, jusqu’au Concile Vatican II, pour un chrétien, il n’y avait pas d’autres religions. Les juifs étaient ‘déicides’ et les autres prétendues religions étaient fausses, ce qui justifiait les missions. Considérer les autres religions comme des religions, chose indiscutée par les papes depuis le Concile Vatican II, revenait à relativiser considérablement la nature du Christ, sa fonction et l’universalité de cette dernière. Dès lors les Écritures sacrées des autres religions représentaient autant de questionnements adressés à la doctrine chrétienne. Dès lors, l’étude comparée des religions et de leurs Écritures s’imposait. Il n’était plus possible de se dire chrétien pour la simple raison que les parents l’avaient été. S’il y a plusieurs religions reconnues comme telles, il faut bien avoir quelques bonnes raisons de choisir l’une plutôt que l’autre ; le fait d’y être né est une raison karmique, mais non spirituelle.

La découverte providentielle de nouveaux évangiles anciens

1     Là-dessus un formidable événement se produisit au milieu du XX° siècle ; un événement qu’il n’est pas possible de considérer comme non providentiel. On découvrit en 1945, en haute Égypte, à Nag Hammadi, par hasard, les manuscrits de toute une bibliothèque d’évangiles apocryphes, c’est-à-dire ne faisant pas partie du canon (du corpus officiel) des Écritures chrétiennes. Ces textes dormaient dans leur cachette depuis le début du christianisme (entre le premier et le troisième siècle suivant les cas). Ils présentaient donc l’avantage sans prix de ne pas avoir étés manipulés entre temps. Comme beaucoup furent écrits dans des langues anciennes telles le copte plus ou moins hellénisé, il fallut du temps pour que le public y ait accès. C’est chose faite désormais. Si bien que s’actualise providentiellement la parole : il n’y a rien de caché qui ne doive être manifesté et rien n’est demeuré secret que pour venir au grand jour (Mc 04/22 = P 087).

Des évangiles gnostiques

1     Trois de ces textes présentent de l’intérêt dans la perspective métaphysique non-dualiste qui est celle de l’Orient et la nôtre : Les évangiles de Thomas, Myriam de Magdala et Philippe. Le contenu de ces évangiles montre clairement que le Credo de ces premiers chrétiens était fort différent de celui des Églises officielles actuellement connues comme chrétiennes (Orthodoxe, Catholique, Protestante).

Des évangiles martyres

1   Or le lien est établi entre ces évangiles et l’Église officielle, car certains Pères de l’Église ont écrit des ‘Traités contre les hérésies’ où l’on retrouve des citations entières de ces évangiles apocryphes. Cela rend très plausible la thèse selon laquelle l’Église officielle, reconnue religion d’État par l’empereur Constantin, et armée du bras séculier, a éliminé physiquement les croyants de ces évangiles et leurs œuvres. La bibliothèque découverte était entreposée dans des jarres au fond d’une grotte manifestement pour tenter de sauver ces écrits d’une persécution.

Les christianismes originaux

1    Or tout cela confirme deux choses. Premièrement que les divers évangiles, y compris les canoniques, ne contiennent pas les choses dites ou faites par Jésus, mais les choses entendues par le disciple qui écrit l’évangile (et ses continuateurs)… entendu au sens de comprises, de crues. Aucune certitude n’existe sur ce que Jésus a dit ou fait ; nous disposons seulement d’un faisceau de témoignages, non seulement différents, mais contradictoires à un point que personne ne pouvait imaginer avant ces découvertes.

2     L’Église romaine, devenue religion d’État, a opéré un véritable nettoyage idéologique, détruisant sans pitié les œuvres divergentes des dogmes officiels et leurs auteurs par la même occasion.

3     Il en résulte que l’on ne peut plus évoquer désormais ‘le’ Crédo chrétien, mais ‘les’ Crédos chrétiens, si l’on entend par chrétiens tous ceux qui se veulent disciples du Christ-Jésus et transmetteurs de sa doctrine.

Découverte d’un Jésus de doctrine orientale

1     De plus, et c’est la deuxième chose, nombre de ces écrits évoquent des doctrines qui s’approchent beaucoup, pour dire le moins, de certains enseignements fondamentaux de la Bhagavad Gita. Si bien qu’on ne saurait traiter correctement la comparaison du Credo chrétien de Nicée-Constantinople (credo dogmatique) et de la Bhagavad Gita (donc du Christianisme et des spiritualités orientales), sans prendre en compte au moins les grandes lignes de ces enseignements évangéliques apocryphes.

2     En fait, chaque groupe chrétien, et il y en avait des dizaines, possédait sa propre doctrine, c’est-à-dire sa propre interprétation des mystérieux enseignements de Jésus et de son non moins mystérieux comportement. Dans cet article nous allons, à grands traits, brosser le tableau de l’enseignement de l’évangile selon Thomas, en parallèle à la fois avec les évangiles canoniques et avec les enseignements de la Bhagavad Gita. Dans les deux articles suivants nous procéderons de même pour les évangiles selon Myriam de Magdala, puis de Philippe.

3     S’il est vrai, comme le dit Jésus selon Matthieu, que large et spacieux est le chemin qui mène à la perdition, et il en est beaucoup qui s’y engagent, mais étroite est la porte et resserré le chemin qui mène à la Vie, et il en est peu qui le trouvent  (Mt 07/13-14 = P 072), alors il serait très imprudent, pour un chercheur de vérité, de se contenter du Crédo le plus pratiqué. On pourrait presque penser que ce serait une bonne méthode pour passer à côté de l’essentiel.

Le Credo selon l’Évangile de Thomas : une Gita d’Occident

L’évangile de Thomas et le secret spirituel

1     D’entrée de jeu, cet évangile annonce : Voici les paroles du secret. La mentalité démocratique a pour principe que ‘tout est dû à tous’, résultat mécanique de l’utopie égalitaire. Or comme, de fait, tout n’est pas à la portée de tous, il en résulte que les enseignements les plus précieux se perdent dans les oubliettes. La modernité a horreur du secret. La spiritualité ne saurait se cultiver, en grande partie du moins, qu’en secret. Qui dit ésotérisme dit secret. Alors que le secret est omniprésent dans l’Évangile canonique (P 011, 030, 063, 066, 067, 068, 071, 092, 099, 116, 120, 126, 307, 321) le christianisme ne le maintient plus que pour le ‘secret de la confession’, qui est loin de consister en de nobles choses, et pour le secret institutionnel servant, selon la coutume, à recouvrir les malversations diverses du clergé.

2     L’enseignement secret de Jésus semble avoir disparu. On objectera, certes : « Cet enseignement n’est pas disparu, il est… secret. » Mais ce n’est pas ainsi que les choses se passent dans une tradition spirituelle authentique : on sait qu’il y a un enseignement secret, mais n’y accèdent que ceux qui font preuve des qualifications nécessaires. Sinon ce n’est plus un enseignement secret, mais un enseignement inexistant pour tous.

3     Dans Jean, Jésus affirme : Tout cela, je vous l’ai dit en figures (symboliquement, en paraboles). L’heure vient où je ne vous parlerai plus en figures, mais je vous entretiendrai du Père en toute clarté (Jn 16/25 = P 266). Mais il dit cela la veille au soir de sa mort, quelques heures seulement avant son arrestation. L’évangéliste qui rapporte ces paroles n’est donc pas informé des enseignements que cette affirmation suggère. Par contre l’entretien en toute clarté peut précisément faire partie des paroles du secret évoquées d’entrée de jeu par Thomas. Et la découverte de la bibliothèque de Nag Hammadi constitue alors une véritable et providentielle ‘levée du secret’. Comme a prévenu Jésus : L’Esprit-pneuma souffle où il veut (Jn 03/08 = P 030).

L’évangile de Thomas sans antisémitisme

1     Le texte continue : Didyme Jude Thomas les a écrites (ces paroles). Ce personnage, riche de trois noms, porte, en deuxième, celui de Jude, qui signifie ‘le juif’. Il avait donc un nom commun avec Judas l’Iscarioth, le démon, le traitre, le voleur, comme les évangiles canoniques le répètent à l’envie, à destination d’un public déjà fortement imprégné d’antisémitisme.

L’évangile de Thomas et le travail sur soi en vue du Soi

1     Celui qui se fera herméneute de ces paroles ne goutera plus la mort (Tho 001 = évangile selon Thomas, premier verset, traduction Jean-Yves Leloup). Donc il s’agit bien de sortir de la vie mortelle, de sortir de la condition humaine que nous connaissons présentement.

2     Et ce n’est pas d’abord, ou même indispensablement, la magie plus ou moins opérative d’un rite, qui assure cela, mais la parole révélée, une fois méditée profondément et intérieurement (herméneutiquement). Parfaite consonance avec l’une des voies indiquées par la Bhagavad Gita : Il en est qui s’adonnent à la récitation védique ou à l’étude des Écritures pour acquérir le savoir absolu (BG 04/28).

3     Celui qui cherche… quand il aura trouvé… il règnera sur le Tout (Tho 002). D’entrée de jeu, la finalité non-dualiste est annoncée : celui, soit l’individu, et le Tout, soit l’infini. On retrouve le symbole oriental classique de la rivière qui se jette dans l’océan, certes en cessant de s’individualiser comme étant telle rivière particulière (nirvana extinction de l’individualité : BG 05/24), mais cependant sans rien perdre de son eau, et en fusionnant, à terme, avec l’immensité océanique (moksha).

Dieu en soi

1     Quand vous vous connaîtrez vous-mêmes, alors vous serez connus et vous connaîtrez que vous êtes les Fils du Père, le Vivant (Tho 003). Affirmation claire de ce que le cœur de l’être apparemment individuel de l’homme est en fait le divin. Donc, celui qui se connaît, connaît Dieu. Celui qui se croit autre que Dieu et qui croit Dieu autre que lui-même ne connaît ni l’un ni l’autre. C’est ce que la Gita nomme : la conscience de sa véritable identité (BG 04/41) ; le yogi, instruit par sa propre identité (qui est le Soi), voit l’identité partout (BG 06/32).

La méditation supra mentale

1     Jésus disait : « Le vieillard n’hésitera pas à interroger l’enfant de sept jours à propos du lieu de la Vie, et il vivra » (Tho 004). On retrouve la comparaison avec les petits enfants dans les évangiles canoniques. Gardez-vous de mépriser aucun de ces petits : car, je vous le dis, leurs anges aux cieux voient constamment la face de mon Père qui est aux cieux (Mt 18/10 = P 131). L’enfant de sept jours n’a pas accès à la rationalité, son cerveau tout neuf n’est pas encore développé. De plus les enfants juifs étaient circoncis au huitième jour (le huitième jour, ils vinrent pour circoncire l’enfant : Lc 01/59 = P 006). Cela le faisait rentrer dans une religion, une culture particulière. Au septième jour il est encore dans l’universel, dans l’indifférencié : Du non-manifesté, indifférencié, émerge le manifesté, les êtres différenciés, au lever du jour cosmique. À la tombée de la nuit cosmique, tout se dissout dans le non-manifesté (BG 08/18).

2     Interroger cet enfant de sept jours, c’est méditer de façon supra mentale. Pour beaucoup de chrétiens ‘méditer’ signifie ‘raisonner sur des sujets religieux’ ; ici il s’agit de tout autre chose, demeurer présent  dans le silence de l’Unique, riche de tous les dires possibles (en yoga ‘pratiquer dhyana’).

L’évangile de Thomas supra politique

1     Beaucoup de premiers se feront derniers et ils seront Un (Tho 004). La première partie de cet enseignement se rencontre dans les canoniques : quiconque s’élève sera abaissé, et celui qui s’abaisse sera élevé (Lc 14/11 = P 189) ; mais la dimension non-duelle de l’enseignement ils seront Un s’est évaporée. Or cela, et cela seul, donne du sens au début de cet enseignement.

2     L’Église moderne en fait fréquemment une interprétation socialo-économique quasi matérialiste, comme si l’idéal du chrétien consistait à se dissoudre dans la mentalité et le mode de vie des basses castes-varnas, faisant de la dés-excellence vertu. En réalité, il ne s’agit pas tant de l’humilité du statut social que de la dissolution spirituelle de l’égo.

L’autre de Thomas : l’autre, non pas égal mais unique

1      Jésus disait : « Reconnaît ce qui est devant ton visage, et ce qui t’est caché te sera dévoilé. Il n’y a rien de caché, qui ne sera manifesté (Tho 005). L’homme voit le visage des autres, il ne perçoit par son propre visage. Le monde antique n’était pas encombré de miroirs ; l’invention et le développement de ces objets est d’ailleurs un signe des temps (accentué jusqu’à la caricature avec la désormais possibilité pour tous de se filmer jusqu’à plus soif). Transposé spirituellement : Celui qui ne voit pas le divin dans l’autre et dans le monde ne le verra pas en lui-même. Le mental harmonisé par le yoga, le yogi voit le Soi résidant dans tous les êtres et tous les êtres dans le Soi. Il voit de toutes parts l’identité (BG 06/29). Celui qui, instruit par sa propre identité (le Soi), voit l’identité partout, chez les heureux ou les malheureux, est un Yôgî excellent  (BG 06/32). La déesse moderne de l’égalité n’est que la parodie de l’identité spirituelle oubliée.

2     Il n’y a rien de caché, qui ne sera manifesté. Qu’est-ce que le monde ? La cachette de Dieu. Paradoxalement, la manifestation est une occultation. Pour voir Dieu dans sa nudité, il faut se dépouiller du monde dans la méditation-dhyana (supramentale).

L’évangile de Thomas : une spiritualité supra morale

1     Ses disciples l’interrogeaient ainsi : Faut-il jeûner ? Faut-il prier ? Comment faire l’aumône ?… Jésus disait : Arrêtez le mensonge… (Tho 006). Le mensonge, c’est de croire qu’une action, même vertueuse, peut garantir la spiritualité. Le yogi, établi dans l’unité, qui me vénère comme demeurant dans tous les êtres, vit en moi, quel que soit sa façon de vivre (BG 06/31). L’homme qui reste uni à la méditation se dégage ici-bas et des bonnes et des mauvaises œuvres. Aussi, applique-toi à la discipline du yoga. Elle est l’excellence de l’agir (BG 02/50). L’excellence n’est pas l’action morale (qui lie au paradis : Ils atteignent le monde céleste (paradis)… et y expérimentent les plaisirs des dieux.  BG 09/20) ni l’action immorale (qui lie à l’enfer : ils tombent dans un enfer sordide BG 16/16). L’excellence consiste à agir en fonction de sa nature, de son sva-dharma (ta nature de kshatriya l’emportera : BG 18/59), pour le bien-fondé du combat (BG 02/38), et sans s’attacher aux fruits de l’action, qu’ils soient bons ou mauvais (Tu as vocation à l’accomplissement des œuvres, jamais à leurs fruits : BG 02/47).

2     Ici, la spiritualité est, techniquement, presque le contraire de la religion, essentiellement préoccupée de morale et donc d’action et des fruits de l’action (bonne). Ce n’est pas la façon de vivre qui rend la vie spirituelle ou non, mais le fait de maintenir la conscience établie dans l’Unité.

Une  méditation sur le mangeur et le mangé

1     Jésus disait : Heureux le lion que l’homme mangera ; le lion deviendra homme. Malheureux l’homme que le lion mangera ; l’homme deviendra lion (Tho 007). Est-ce que « l’on devient ce que l’on mange ; le mangeur devient le mangé », comme le dit un proverbe de diététique et le suggère la Gita (BG 17/07-10), ou est-ce que « le mangé devient le mangeur », comme le soutien ce verset ? Les deux sont vrais ; et tout dépend de la hiérarchie du mangé et du mangeur. Dans le monde, le même fruit devient singe, homme, lémurien ou chèvre, selon le mangeur.

2      Mais, dans l’eucharistie, qu’est-ce qui est mangé ? Le Christ ou le corps du Christ ? L’Écriture, comme la liturgie, le disent clairement : c’est le corps du Christ (Prenez et mangez, ceci est mon corps : Mt 26/26 = P 259). Le corps du Christ a vaincu la mort ; il octroie donc au corps du chrétien, une fois qu’il sera ressuscité-anistanai, l’accès à l’immortalité paradisiaque. Immortalité relative, comme nous l’avons vu, car non sans terme, bien que de longue durée. Mais l’humain demeure un humain, encore qu’un humain de l’âge d’or, ce qui est considérablement mieux. Le corps du Christ, le mangé, qui est ontologiquement supérieur, absorbe le mangeur, le corps du communiant, qui deviendra ainsi homme primordial, paradisiaque (le temps d’un yuga). Voilà la diététique liturgique et religieuse. Cette doctrine se trouve aussi dans la Gita : Ceux qui mangent la nourriture sanctifiée après l’avoir offerte en sacrifice (appelée amrita (ambroisie)), aliment d’immortalité, vont à l’éternel Brahman (BG 04/31).

3      Dans la communion eucharistique l’homme est corporellement théophage ; dans la méditation-dhyana, Dieu est spirituellement anthropophage.

4     Dans la méditation yogique (dhyana), il s’agit de sacrifier ses pensées à Dieu. Quand un homme n’est pas attaché aux objets des sens ou aux actions, et qu’il a renoncé à tous les sankalpas (pensées), il est dit avoir atteint l’état de yoga, l’Union divine (BG 06/04). Alors c’est l’homme qui, au niveau de l’âme, se laisse manger par Dieu. De même que Jésus, sur la croix, dit : Père, en tes mains je remets mon esprit. »… (Lc 23/46 = P 299), de même le méditant-dhyana remet son esprit en Dieu. Telle est l’anthropophagie divine.

La rose effeuillée’ de Thérèse de l’enfant Jésus

1     Mais la théologie, qui est en somme le béton de la construction exotérique, s’avère allergique à l’idée de l’humain mangé par Dieu. Car l’humain exotérique a ceci de commun avec l’humain purement profane : il est attaché à son corps au point de s’identifier à lui. La sacralité qu’il attribue à l’eucharistie dérive de celle qu’il reconnaît à son corps. L’eucharistie est le rite qui garantit au croyant d’avoir toujours un corps, et donc toujours un ego, une individualité séparée. C’est pourquoi la méditation supra-mentale, au sens de dhyana dans le yoga, est réputée impossible par la théologie.

2      Le mental, que le yoga nomme le sens interne (BG 07/04), est alimenté par les organes des sens. Il a pour fonction de coordonner les informations des cinq sens qui, sans lui, apparaîtraient comme cinq mondes disjoints (comme cela se produit dans certaines maladies mentales). À partir de là, puisant dans sa mémoire, combinant les éléments mémoriels par son imagination, les structurant par son sens logique, le mental se fait créatif. Mais, issu des perceptions sensorielles du monde matériel, lui-même en pure dépendance de cet organe matériel qu’est le cerveau, le mental ne peut produire que des choses liées au monde matériel et psychique, le monde cosmique. Il ne possède, en lui-même, aucune possibilité vraiment spirituelle, même s’il est capable de mémoriser des données spirituelles, de les combiner, de les organiser logiquement, théologiquement.

3     La dimension vraiment spirituelle de l’Être ne se peut appréhender que par l’intuition cordiale, dans le silence mental précisément. Les contemplatifs, même chrétiens, saisissent cela, on pourrait dire malgré la théologie à laquelle ils adhèrent par ailleurs en tant que membres de l’Église exotérique. Ils pratiquent le yoga sans en connaître le nom. Eux n’ont pas peur de se laisser manger par Dieu ; comme une amante véritable n’a pas peur de s’entendre dire qu’elle est ‘belle à croquer’. Ils aspirent à la fusion en Dieu (comme l’illustre le fameux poème de la ‘rose effeuillée’ de Thérèse de Lisieux).

La voie mystique

1     On pourrait se demander : « Mais alors, ces mystiques, à quoi leur sert l’eucharistie, puisqu’ils ne tiennent pas à être séparés de Dieu, par une forme nécessairement close sur elle-même, le corps, fut-il ‘de résurrection’ ? » En mode chrétien, donc sans la conception cyclique de la vie individuelle, ils ne savent pas que l’eucharistie préservera leur individualité, de naissance en naissance, jusqu’à la libération-moksha (BG 06/45). Mais, en tant qu’ésotéristes, car les mystiques véritables sont des ésotéristes, ils perçoivent, ou du moins ils intuitionnent le sens inverse de l’analogie : dans l’eucharistie, physiquement, l’humain mange Dieu, spirituellement Dieu mange l’homme. Mais l’eucharistie, en l’occurrence est un support symbolique, car c’est la parole du prêtre qui fait l’eucharistie et c’est cette même parole dont Jésus dit : Si vous demeurez dans ma parole, vous êtes vraiment mes disciples, vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous libèrera (Jn 08/32 = P 147). La parole révélée (logos) est libératrice, avec ou sans l’eucharistie (mais plus sûrement avec pour les occidentaux si attachés à leur corps).

Un Principe au-dessus du créateur

1     Jésus disait : « Le ciel passera et passera celui qui est dessus. » (Tho 011). Celui qui est dessus c’est le créateur, le marionnettiste qui tire les ficelles des êtres cosmiques. Le secret révélé par Jésus, c’est que le créateur n’est pas l’ultime. Le religieux exotérique s’identifie à son corps-mental, et donc au monde. Il a besoin d’un Dieu, comme cause première de ce monde qui, sinon, serait absurde, chose intellectuellement insupportable. Mais il ne conçoit Dieu que par rapport au monde, que pour le monde, donc que comme créateur de ce monde. L’idée ne lui vient pas qu’il y ait un au-delà de la manifestation et que lui-même, au cœur de sa conscience, y ait ses racines.

2     La Bhagavad Gita opère bien la distinction : Les habitants de tous les mondes sont soumis à la renaissance, y compris ceux du ciel de Bhrama (qui est précisément le créateur). Mais celui qui m’atteint n’a plus à naître (BG 08/16). Ce verset est frontalement opposé au Credo de Nicée-Constantinople, qui définit et donc limite Dieu à n’être que le créateur : Je crois en un seul Dieu, créateur…

3     Maître Eckart, et toute la lignée des mystiques rhénans, ont eu l’intuition de la déité au-dessus du créateur auquel se borne le Credo officiel. Ont-ils eu accès à quelque Évangile façon Thomas, ou ont-ils puisé cela dans leur propre atman ?

Evangile de Thomas : qui sont les vivants ?

1     Les morts n’ont pas de vie, les vivants n’ont pas de mort (Tho 011). Comme souvent dans les canoniques, quand Jésus parle de vie, il ne s’agit pas de celle que scandent la naissance et la mort, de la vie mortelle. Donc Les morts n’ont pas de vie : parce que le fait de mourir ne rend pas automatiquement immortel. Beaucoup de ‘chrétiens modernes’ se figurent ainsi que le seul fait d’être plus ou moins croyant entraine l’accès à l’immortalité paradisiaque après la mort. Une sorte de démocratisation du salut, en somme.

2     Les vivants n’ont pas de mort, parce que celui qui est spirituellement vivant, même avant sa mort corporelle, n’aura pas à renaître et donc à remourir. M’ayant atteint, ces grandes âmes (mahatma) ne reprennent plus naissance en ce monde, qui recèle la souffrance et qui est éphémère ; elles réalisent la plus haute perfection, moksha (BG 08/15).

Il y a unité et Unité

1     Au temps où vous étiez Un, vous avez fait le deux ; mais alors, étant deux, que ferez-vous ? (Tho 011). Il y a Dieu, en tant qu’Être, dans son mystère, non manifesté ; soit, en symbolisme arithmétique, le Un. Et il y a Dieu qui se manifeste, dans la création (concept chrétien) ou, mieux, dans la manifestation (concept hindou) ; il est alors arithmétiquement symbolisé par la suite indéfinie des nombres, illustrant l’infinitude. En tant que Un, Dieu est, en tant que manifestation, Dieu-monde existe (il est à l’extérieur de son Être pur, du moins en apparence, vu par la créature). Et il y a Dieu au-delà du principe de manifestation, le sur-Être (que certains nomment non-Être) et qui est symbolisé arithmétiquement par le zéro. La réponse à la question posée par Jésus est spirituellement : « Je retournerai dans l’Un puis le zéro, moksha. »

2     On pourrait se faire illusion avec l’évangile canonique de Jean, lorsqu’il dit : Je ne prie pas pour eux seulement, mais aussi pour ceux qui, grâce à leur parole, croiront en moi, afin que tous soient un. Comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi, qu’eux aussi soient en nous, afin que le monde croie que tu m’as envoyé (Jn 17/20-21 = P 267). En effet, il est bien question d’unité là aussi : que tous soient un. Mais le texte continue en passant subrepticement du thème de l’unité au thème de l’amour : moi en eux et toi en moi, afin qu’ils soient parfaits dans l’unité, et que le monde reconnaisse que tu m’as envoyé et que tu les as aimés comme tu m’as aimé (Jn 17/23 = P 267). Or, si l’amour est assurément la meilleure chose qui puisse exister dans le monde duel, il implique toujours un certain degré de dualité.

Jean, un évangile gnostique exotérisé ?

1     Ce texte de Jean donne donc l’impression d’un enseignement nettement gnostique et non-dualiste (Comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi) réorienté après coup dans le sens plus religieux d’une prépondérance de l’amour sur la connaissance (que tu les as aimés comme tu m’as aimé). Il se peut d’ailleurs que cette hypothèse soit valable pour l’ensemble de l’Évangile selon Jean.

2     L’évangile de Jean tout entier, dont ce passage est le cœur, apparaît comme une sorte de jnana-yoga (yoga de la connaissance métaphysique non-duelle) interprété dans le sens d’un bakti-yoga (yoga dévotionnel avec un Dieu personnel). Autrement dit comme un enseignement non-duel, interprété par des mystiques qui ne conçoivent rien au-dessus de l’amour. Dans l’amour, il y a côtoiement intime du moi et du toi mais pas de réel dépassement du moi. Celui dont le mental est obnubilé par le sens de l’ego (le sens du ‘je’) pense : c’est moi, l’auteur de l’action (BG 03/27). Celui que les plaisirs matériels n’attirent plus, qui n’est plus esclave de ses désirs détaché du ‘je’ et du ‘mien’, peut seul connaître la sérénité parfaite (BG 02/71).

La tri-unité chrétienne

1     La conception trinitaire, si caractéristique de la spiritualité chrétienne, illustre parfaitement cette ambivalence. On affirme bien je crois en un seul Dieu…, mais pour préciser aussitôt, sans hiérarchiser l’une et l’autre affirmation, qu’il est constitué de trois personnes, le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Pour maintenir à tout prix l’amour comme valeur suprême, il fallait bien introduire une certaine dualité, puisque, dans l’amour, il y a nécessairement un amant et un aimé. Alors on invente ce concept illogique, et que l’on fait passer pour supra logique, qu’est la ‘tri-unité chrétienne’.

La hiérarchie des yogas

1     Une hiérarchie claire existe entre les trois yogas, karma (yoga de l’action juste), bakti (yoga de la dévotion juste) et jnana (yoga de la connaissance juste). La BG illustre nettement cette hiérarchie : le sage (jnani), uni et consacré à l’Unique, est le plus grand. Car le sage m’aime par-dessus toutes choses, et je l’aime de même (BG 07/17). Et aussi : je considère l’homme épris de sagesse, l’éveillé, comme moi-même car, son mental concentré, il s’applique à faire de moi le but unique de sa quête (BG 07/18). Voilà donc le jnana-yoga établi au sommet.

2     Si tu ne parviens pas à fixer constamment tes pensées sur moi, essaie de m’atteindre, ô Arjuna, par la pratique constante du bhakti-yoga (BG 12/09). Voici, au-dessous du jnana-yoga, le bakti-yoga dévotionnel ; par défaut, pourrait-on dire.

3     L’action est de loin inférieure au yoga de la sagesse (buddhi yoga). Prends donc refuge dans cette sagesse (BG 02/49). Et voici le karma-yoga (yoga de l’action) comme socle basique des trois yogas.

La hiérarchie de Marthe et Marie dans l’Évangile

1     En idolâtrant l’amour, au prix de l’oubli de la connaissance unitive, la pensée théologique chrétienne contrevient à l’Évangile, même canonique, comme le montre le passage de Marthe et Marie. Marthe avait une sœur appelée Marie, qui, s’étant assise aux pieds du Seigneur, écoutait sa parole (jnana-yoga) (Lc 10/39 = P 159)… Marthe, elle, était absorbée par les multiples soins du service (karma-yoga). Intervenant, elle dit : »Seigneur, cela ne te fait rien que ma sœur me laisse servir toute seule ? Dis-lui donc de m’aider. » Mais le Seigneur lui répondit : »Marthe, Marthe, tu te soucies et t’agites pour beaucoup de choses ; pourtant il en faut peu, et même une seule. C’est Marie qui a choisi la meilleure part ; elle ne lui sera pas enlevée. » (Lc 10/42 = P 159). Dans ce passage, tout repose sur le une seule. L’amour de Marie (Madeleine) pour Jésus était de nature fusionnelle, ‘jnanique’.

2     Le christianisme théologique s’est emparé des enseignements de Jésus et les a rabotés pour les aligner au niveau conceptuel du bakti yoga, au niveau du Crédo de Nicée-Constantinople en somme, au niveau exotérique. Nous en avons désormais la preuve avec l’émergence providentielle des évangiles de Thomas, de Philippe et de Marie… sans compter combien d’autres encore probablement cachés ou définitivement détruits.

3     Cette émergence est un signe manifeste de fin des temps, un signe des temps, comme dit l’Évangile (Mt 16/03 = P 181) : le moment est venu de la récapitulation pré-finale.

L’évangile de Thomas : Du deux vers l’Un

1     Vous avez fait le deux disait l’Évangile selon Thomas. En somme il se pose la question : « Pourquoi la création, ou la manifestation, avec sa dualité et son inévitable décadence cyclique… et donc avec le problème du mal ? » On remarque que l’exotérisme chrétien, théologique, ne se pose jamais cette question. La théologie chrétienne pose bien le ‘problème du mal’, mais ne pose pas celui de ‘pourquoi la création ?’ Et cela est absurde, car il est manifeste que toute création implique un éloignement du Principe et donc une érosion de sa perfection, ce en quoi consiste le mal. La théologie affirme sans sourciller que ‘Dieu a créé le monde par amour, pour avoir des êtres à aimer’, après quoi elle se soucie du ‘problème du mal’ comme si celui-ci n’avait aucun rapport avec la création, mais seulement avec le manque moral de l’homme.

2    La Bhagavad Gita ne cultive pas une telle illusion : toutes les œuvres sont enveloppées par le mal, comme le feu par la fumée (BG 18/48).

L’optimisme inobjectif chrétien relativement à la création

1     L’absence de ce questionnement chez les chrétiens est étrange d’ailleurs, car même le plus profane ou athée des hommes peut se demander : « Pourquoi le monde ? Pourquoi mon existence ? Cela a-t-il un sens ?» La réponse du profane ne satisfait pas le spirituel, mais le profane a au moins le mérite de poser la question. La théologie admire ‘les merveilles de la création’, affirme que ‘la vie est belle’, ce qui est souvent vrai, mais ennuyeuse aussi, douloureuse parfois, atroce même plus souvent qu’à son tour par les temps qui courent. Tout au contraire de cette vision du monde optimiste, et donc inobjective, la Bhagavad Gita indique que le spirituel  développe la claire vision des maux qu’apportent la naissance, la maladie, la douleur, la vieillesse, la mort… (BG 13/08). En somme, il y a mieux que le deux. Quiconque a rencontré le véritable amour pressent cela. Car l’amour est toujours douloureux, puisqu’il est une tension vers l’unité, et que le mode existentiel psycho-corporel humain ne permet pas d’arriver à la perfection de l’unité.

2     La réponse métaphysique à cette question du ‘pourquoi le monde ?’ est, comme déjà vu, que Dieu, embrassant toutes les possibilités (de manifestation et de non manifestation), il convient qu’il soit à la fois l’Être pur, donc l’Un, et la manifestation, la suite des nombres. Sans oublier qu’il ne cesse d’être le zéro métaphysique, le sur-Être. En quelque sorte c’est Dieu qui décide de se manifester, sans que cela n’enlève rien à la plénitude cachée de son Être. Prenant appui sur ma substance (Prakriti), je ne cesse de faire jaillir la foule entière des êtres ; immuable et pour ainsi dire sans le vouloir, par la seule énergie inhérente à cette substance. Et ces œuvres ne m’enchaînent pas : je suis placé comme en dehors d’elles, et je ne suis pas dans leur dépendance (BG 09/08-09)

3     Un peu comme le reflet d’un homme dans un miroir n’enlève rien à cet homme, alors même qu’il semble le dédoubler, lui rajouter quelque chose, l’homme spirituellement initié sait que la racine de son être se situe en Dieu, dans l’Un, comme la racine des rayons lumineux dans le soleil. Donc, en quelque sorte, c’est l’homme spirituel lui-même qui a décidé, alors qu’il était Un de faire le deux, comme dit Jésus. Et il continue : mais alors, étant deux, que ferez-vous ? Que faut-il comprendre par cette étrange question ? Sinon que Jésus dit à ses disciples : « Vous connaissez la manifestation maintenant ! Alors, vous êtes en mesure d’apprécier le Principe. »

L’attachement au corps-mental

1     Il est très remarquable que cette thématique du un et du deux se rencontre dans l’Évangile canonique, mais comme masquée, comme toujours, par le thème de l’amour. À l’origine de la création Il les fit homme et femme. Ainsi donc l’homme quittera son père et sa mère, et les deux ne feront qu’une seule chair. Ainsi ils ne sont plus deux, mais une seule chair (Mc 10/06-08 = P 214). Ce thème éminemment métaphysique a été enveloppé dans le physique de la chair. Reprenant le mot de Molière, dans le Tartuffe, « cachez-moi ce sein que je ne saurais voir et prenez ce mouchoir », il semble que les théologiens déclarent : « cachez-moi cette non dualité métaphysique que je ne saurais voir et exhibez cette chair qui m’est si chère. » Comme il est bien clair que, physiquement, charnellement, l’homme et la femme, si amoureux qu’ils soient, ne sauraient être un, les champions de l’humain incarné ad vitam aeternam pouvaient tolérer la référence à l’art du passer du deux à l’un dans ce domaine… mais dans ce domaine seulement.

Les noces mystiques

1     Mais les mystiques ne se laissent pas facilement borner et berner par les théologiens. Eux savent bien qu’il s’agit d’être ‘yin vis-à-vis du Principe’ et que le passage envisagé, relativement à la femme et l’homme en amour, est transposable en terme de noces mystiques entre l’humain spirituel (la femme) et Dieu (l’homme).

2     Et ce d’autant plus que Jésus, même dans les évangiles canoniques, fait souvent référence aux noces mystiques : Les compagnons de l’époux peuvent-ils jeûner pendant que l’époux est avec eux ? Tant qu’ils ont l’époux avec eux, ils ne peuvent pas jeûner (Mc 025/19 = P 050) ; ici, les compagnons, c’est-à-dire les disciples, sont positionnés quasiment comme le yin par rapport au pôle yang du Christ. Jean le Baptiste fait clairement allusion à ce symbolisme nuptial : Qui a l’épouse est l’époux ; mais l’ami de l’époux qui se tient là et qui l’entend, est ravi de joie à la voix de l’époux. Telle est ma joie, et elle est complète (Jn 03/29 = P 032). Ici, l’ami de l’époux est quasiment identifié à l’épouse.

3     Lorsque le baptiste annonce à ses disciples que Jésus est le Christ, il dit : C’est de lui que j’ai dit : Derrière moi vient un homme qui est passé devant moi parce qu’avant moi il était (Jn 01/30 = P 023). Or cette traduction (qui est de la Bible de Jérusalem, version catholique officielle) occulte le mystère, comme toujours. Car le mot ‘homme’ ici employé n’est pas anthropos (humain) mais anêr, qui signifie ‘homme en tant qu’époux, que pôle spirituel de la femme et de la famille’.

4     Et la célèbre scène des noces de Cana (Jn 02/01 = P 026) relève entièrement du même symbolisme. Il s’agit de faire ‘du deux l’Un’, et pas seulement dans le mariage chrétien, mais aussi dans la relation spirituelle humain-divin. Et cela fait totalement éclater les frontières dualistes que le Credo officiel impose à la chrétienté depuis deux millénaires.

Le passage de l’amour humain à l’amour de Dieu

1     L’homme et la femme, unis dans le mariage religieux qui sont ‘une seule chair’ cela peut être atteint par l’amour, quand il est parfait. Mais, lorsque s’opère la transposition de ce symbole dans le ‘mariage mystique’ de l’humain avec le divin, l’amour, au sens sentimental ordinaire, ne suffit plus ; il y faut la connaissance. Cela (le Brahman) est la connaissance, et l’objet de la connaissance. Il réside au cœur de chacun. On ne peut l’atteindre que par la connaissance (BG 13/17). La Bible juive (la Thora), qui parle de ‘connaître une femme’ dans les deux sens sexuel et métaphysique, n’ignore pas cet enseignement. Mais, dès lors que saint Augustin identifie le péché originel avec l’acte de chair et que l’Église, quoi qu’elle en dise, continue de le suivre dans cette erreur, le mystère demeure enterré.

Lévangile de Thomas : Chaque disciple a son Christ

1     Jésus dit à ses disciples : « A qui me comparerez-vous ? » Simon-Pierre lui dit : « Tu ressembles à un ange juste. » Matthieu lui dit : « Tu ressembles à un sage philosophe. » Thomas lui dit : « Maître, ma bouche n’acceptera pas de dire à quoi tu ressembles. » Jésus lui dit : « Je ne suis plus ton maître, puisque tu as bu et que tu t’es enivré à la source bouillonnante d’où moi-même je jaillis… » (Tho 013). Chaque disciple a son christianisme, sa conception du Christ. Pour Pierre, Jésus est un être supra humain, un ange. Pour Matthieu, un philosophe.

2     Question : « Pourquoi Thomas, l’auteur de cet évangile, ne répond-il pas ? » Les Juifs ne prononcent jamais le nom de Dieu, par respect ; en refusant de dire le nom de Jésus, Thomas suggère que Dieu et Jésus sont Un.

3     « Pourquoi Jésus lui dit-il : ‘Je ne suis plus ton maître ?’ » Parce que Thomas (selon cet évangile du moins) a opéré son retour à la source spirituelle ; il a donc réalisé l’Un, lui aussi, comme Jésus. Ensuite Jésus lui dit quelque chose en particulier et les autres disciples lui demandent quoi. …Thomas leur répond : « Si je vous disais une seule des paroles qu’il m’a dites, vous prendriez des pierres, vous les jetteriez contre moi !» « Pourquoi le lapideraient-ils ? » Parce qu’étant limités à l’exotérisme religieux, ils considéreraient sa foi comme blasphématoire ; l’exotérisme voit Dieu comme étant un autre, et l’affirmation de l’unité suprême comme étant un blasphème.

4    Cette parole, soit dit en passant, est aussi une attestation des persécutions que l’Église de Pierre a menées contre celle de Thomas. On en trouve d’ailleurs l’écho dans l’évangile canonique selon Jean, qui donne à Thomas le mauvais rôle (et presque invraisemblable) du disciple incroyant (Jn 20/25 = P 316) !

La spiritualité est supra sensorielle

1     Jésus disait : « Je vous donnerai ce que l’œil n’a pas vu, ce que l’oreille n’a pas entendu, ce que la main n’a pas touché, et qui n’est pas monté au cœur de l’homme. » (Tho 017). Voilà le dhyana yoga, la méditation selon le yoga. Pour passer du deux à l’Un, de la manifestation au principe divin, il faut que le monde, perçu par les sens, cesse de faire écran devant la conscience. Il faut donc s’entraîner à la méditation supra mentale et donc supra sensorielle.

 Se tenir dans le commencement

1     Les disciples demandaient à Jésus : Dis-nous quelle sera notre fin ? Jésus répondit : Que savez-vous du commencement pour que vous cherchiez ainsi la fin ? Là où est le commencement, là aussi sera la fin. Heureux celui qui se tiendra dans le commencement ; il connaîtra la fin et il ne goûtera pas la mort. (Tho 018).  Adage métaphysique : « Tout ce qui a un début a une fin ». Celui qui s’identifie au corps-mental a un début. Il fête en grande pompe l’anniversaire de ce début, sa naissance. Comme Hérode, le jour où il a fait couper la tête à Jean le Baptiste (Mc 06/21 = P 103). Il se passionne pour son astrologie (certes pertinente pour le corps-mental, mais non pour l’esprit-pneuma). Il dresse son arbre généalogique ; il se croit le produit de ses ancêtres, le produit des autres. Ceux qui adorent les devas (dieux) vont aux devas. Ceux qui vénèrent les mânes (âmes des défunts) vont aux ancêtres. Ceux qui offrent des sacrifices aux bhûtas (esprits) vont aux bhûtas. Mais mes fidèles viennent à moi (BG 09/25). Et aussi : Jamais je n’ai été sans être, ni toi, ni ces rois. Jamais aucun de nous ne cessera d’être (BG 02/12). Ce sont seulement les corps où s’incarne l’atman qui ont une fin. L’atman est éternel, impérissable (BG 02/18).

L’évangile de Thomas : de l’existence à l’Être

1     Jésus disait : « Heureux celui qui est avant d’exister… » (Tho 019). Les hommes profanes ne sont pas ; ils existent. Leur conscience est incessamment incarcérée dans la mouvance du monde mortel. Le sage est et, en parallèle de cette conscience d’être, il existe, corporellement, mentalement. Cela donne une toute autre façon de se tenir, de se mouvoir, de parler, d’estimer la valeur et la pertinence des choses. (Arjuna.:) «Ô prince chevelu, quelle sont les caractéristiques d’un homme ferme dans la sagesse et ferme dans la contemplation ? Quelle est sa façon de parler, de s’assoir, de marcher ? » (BG 02/54).

2     Jésus disait : « Si vous ne jeûnez pas au monde, vous ne trouverez pas le royaume » (Tho 027). ‘Jeûner au monde’ ne signifie pas refuser la vie en se laissant mourir de faim, comme dans ‘l’endura’, la pratique cathare correspondante (à ce que disaient leurs adversaires). Sinon Jésus serait mort ainsi, ce que personne n’atteste. Cela correspond à la domination du désir, au non attachement dont parle constamment la Bhagavad Gita. En somme, pour être vraiment, il faut cesser de se fasciner pour l’existence.

L’évangile de Thomas : Une transmission probablement plus directe

1     Jésus disait, Jésus disait… D’un bout à l’autre de cet évangile selon Thomas les versets commencent ainsi. Le texte ne dit pas ce que Jésus faisait ; cet évangile n’est donc pas une histoire, contrairement aux quatre évangiles canoniques, dont chacun a sa propre histoire de l’unique Jésus. Ici l’évangéliste ne commente aucune des paroles de Jésus ; contrairement aux canoniques là-aussi, qui élaborent déjà leur théorie-théologique d’interprétation des enseignements choisis de Jésus. On se situe donc au cœur de l’ésotérisme chrétien : c’est la parole divine, intégrée par la conscience du disciple, qui sauve, non les rites extérieurs, transmis par le clergé, (eux ne sont que support de concentration, et dimension sociale et collective du culte). On comprend alors facilement que le clergé naissant de l’Église officielle constantinienne ait eu tout intérêt à ce que cet évangile et ses zélateurs disparaissent.

2     On remarque aussi qu’un certain nombre de passages de l’Évangile selon Thomas se retrouvent dans les canoniques, mais pas dans le même ordre, et hors contexte historique. D’ailleurs, entre les canoniques déjà, on remarquait qu’un même enseignement pouvait se trouver dans un certain contexte chez tel évangéliste et dans un tout autre contexte selon un autre évangéliste (Jésus chassant les marchands du temple par exemple). Tous les savants sont d’accord pour dire qu’il y eut au début, et certainement du vivant même de Jésus, des recueils de paroles de Jésus (réflexe évident de la part d’un scribe entendant un tel maître), et qu’ensuite les rédacteurs des évangiles canoniques ont élaboré (fabriqué ?) un récit pour faire de cette doctrine par trop métaphysique, une histoire orienté dans le sens de leur propre prédication.

3     D’ailleurs le texte canonique de Luc le dit explicitement : Puisque beaucoup ont entrepris de composer un récit des événements qui se sont accomplis parmi nous, d’après ce que nous ont transmis ceux qui furent dès le début témoins oculaires et serviteurs de la Parole, j’ai décidé, moi aussi, après m’être informé exactement de tout depuis les origines, d’en écrire pour toi l’exposé suivi, excellent Théophile (Lc 01/01-03 = P 002). Par conséquent, Luc a opéré une reconstitution, à la fois archéologique, puisqu’il n’a pas connu Jésus directement (de même que Marc), et théologique, opérant un choix dans l’ensemble de l’enseignement christique, en fonction de sa propre compréhension et de l’orientation religieuse qu’il voulait donner à ses destinataires.

4     Avec l’évangile de Thomas, on a l’impression de se situer au plus près de la source : des paroles notées, tombant de la bouche du maître.

Quatre Évangiles utiles mais insuffisants

1     Luc dit beaucoup ont entrepris de composer un récit des événements.  Donc il s’agit d’une composition et non d’un relevé chronologique ou scientifique des faits.

2     De plus le beaucoup implique que de nombreux enseignements de Jésus gisent encore dans quelque cachette ou ont été détruits. Car, actuellement, nous n’avons que les quatre canoniques et une poignée d’apocryphes, ce qui est loin de faire beaucoup, d’autant que Jésus avait 12 apôtres, sans compter ses nombreux disciples, et en particulier une collection de personnages manifestement initiés par lui et qui ne sont pas apôtres, comme Nathanaël (Jn 01/45 = P 025), Nicodème (Jn 03/01 = P 030), Zachée (Lc 19/02 = P 226), Joseph d’Arimathie (Mc 15/43 = P 302) et même le mystérieux un tel (Mt 26/18 = P 255) chez qui Jésus fera la pâque.

3     Quand on considère les énormes différences de style, d’enseignement et d’histoire, existant entre l’évangile selon Jean (canonique) et les trois autres canoniques (Mathieu, Marc et Luc), il apparaît que Jésus cloisonnait énormément son enseignement. Outre l’enseignement aux foules, en paraboles et le commentaire des dites paraboles qu’il faisait aux disciples en particulier (Mc 04/33 = P 092), il diffusait aussi des enseignements à des sous-groupes (Six jours après, Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean et les emmène seuls, à l’écart, sur une haute montagne. Et il fut transfiguré devant eux : Mc 09/02 = P 125). Et Jésus veille bien à ce que certaines choses ne soient pas répétées aux autres (Comme ils descendent de la montagne, il leur ordonne de ne raconter à personne ce qu’ils ont vu, si ce n’est quand le fils de l’humain sera ressuscité d’entre les morts : Mc 09/09 = P 126).

4    Tout cela nous amène à conclure qu’un ésotériste chrétien ne peut pas se limiter aux quatre évangiles canoniques, et encore moins à leur rigide et très duelle interprétation théologique. Il doit puiser dans les ressources apocryphes et dans la riche tradition orientale (en particulier hindoue) car si le divin qui s’exprime à travers Jésus relève d’un esprit aussi universel qu’on le dit, alors il ne peut pas ne pas s’être adressé aussi aux énormes masses humaines de l’orient.

Le passant et l’immuable

1     Jésus disait : « Soyez passant » (Tho 042). Ne vous accrochez pas au monde qui passe. Ne regrettez pas qu’il passe. Même dans ce monde, ceux dont l’esprit se fixe sur l’immuable transcendent la naissance (donc tout ce qui est manifesté). Brahman est pur et sans distinction. Par conséquent, ils sont établis en Brahman (BG 05/19). Jean-Yves Leloup remarque : « Un passant voit les choses pour la première et la dernière fois », comme une image de l’Unique, qui n’a jamais été et ne sera plus jamais. Pour le profane, il n’y a pas ‘le passé, le présent et le futur’, il y a ‘le passé, le passant et le futur’. Il faut une extrême concentration spirituelle, au cœur de l’action, pour percevoir l’éternel présent dans le passant. Se fixer sur l’immuable, c’est ne pas s’attacher à ce qui défile sous les yeux du passant, ne pas le prendre pour le réel. L’illusoire est impermanent ; le réel ne cesse jamais d’être (BG 02/16).

 L’évangile de Thomas : de l’origine divine de l’humain

1     Jésus disait : « Heureux, vous, les unifiés et les élus, vous trouverez le Royaume ; vous êtes issus de lui et vous y retournerez » (Tho 049). La théologie prétend que l’homme est creatio ex nihilo (‘créé’ par Dieu, mais ‘à partir du néant’), Jésus affirme vous êtes issus du Royaume. Et la Gita : Je suis le début, le milieu et aussi la fin de toutes les créatures (BG 10/20). C’est une évidence métaphysique que l’universalité est une caractéristique de la vérité. Donc, dès lors qu’il s’agit de questions fondamentales, une affirmation universelle sera plus proche de la vérité pure qu’une opinion particulière. La ‘creatio ex deo’ est plus universelle, outre qu’elle est plus cohérente, que la conception chrétienne de la ‘creatio ex nihilo’. Ou, pour mieux dire, le Christianisme de l’évangile de Thomas est plus pur que le Christianisme officiel.

L’au-delà du samsara

1     Ses disciples lui disent : « Quel jour le repos de ceux qui sont morts arrivera-t-il ? Et quel jour le monde nouveau viendra-t-il ? » Il leur dit : « Ce que vous attendez est déjà venu, mais vous, vous ne le connaissez pas » (Tho 051). En religion, l’espérance est une vertu : croire, sans faiblir, que tout ira mieux dans le futur. Mais la Gita conseille : Le yogi… doit constamment garder son mental concentré sur le Soi-atman… libéré de l’espoir… (BG 06/09). Il s’agit de sortir du samsara, donc aussi de l’espace-temps. Le présent est le seul interstice pour sortir du temps. Si on ne peut en sortir maintenant, on n’en sortira pas mieux demain. À l’évidence la perspective métaphysique est première et quasi unique dans l’évangile de Thomas.

2    Jésus disait : « Celui qui connait le monde découvre un cadavre. Et celui qui découvre un cadavre, le monde ne peut le contenir » (Tho 056). ‘Celui qui connait le monde’ ressent que toute chose et tout être vivant sont potentiellement morts. Le monde est un cimetière en devenir. Mais celui qui découvre un cadavre, sous-entendu, en se regardant dans un miroir, en méditant sur lui-même, connaît que le corps-mental est potentiellement mort. Alors, les doutes ayant été tranchés par la conscience de sa véritable identité, comme dit la Gita (BG 04/41), ‘le monde ne peut le contenir’, car il a réintégré le principe du monde.

L’évangile de Thomas : Il n’y a pas de spiritualité moderne

1    Jésus disait : « …Les acheteurs et les marchands n’entrent pas dans la demeure de mon Père » (Tho 064). Le monde moderne est une civilisation marchande et consumériste ; l’homme qui adhère à ce monde, dans son principe et dans sa pratique, n’entrera pas dans la demeure céleste. Dans l’Ancien Régime, et quels qu’aient été les imperfections d’application du principe, le roi était nommé ‘l’évêque du dehors’, c’est-à-dire du monde mortel, et sa fonction consistait à organiser la vie de ses sujets pour qu’ils fassent leur salut dans les meilleures conditions. C’est pourquoi le roi était sacré. Les maîtres du monde actuel n’offrent aux humains que du mortel à consommer.

L’évangile du sans nom

1     Jésus disait : « Quand ‘cela’ sera engendré en vous, ‘cela’ vous sauvera. Si vous n’avez pas ‘cela’, l’absence de ‘cela’ vous tuera » (Tho 070). Parfois on se demande si Thomas ne cite pas Krishna : Leur intellect absorbé en Cela (l’Absolu), leur Soi étant Cela, ayant Cela comme but suprême, établis dans Cela, ils prennent le chemin du non-retour, leurs impuretés détruites par la Connaissance (BG 05/17). « Pourquoi dire ‘Cela’ plutôt qu’un autre mot ? » Parce que l’absolu ne saurait être défini, donc limité.

2     Il existe en Islam une pratique spirituelle, apparentée au mantra hindou, et qui consiste en l’énumération des ‘Cent noms de Dieu’. En réalité il y en a quatre-vingt-dix-neuf, du genre ‘le miséricordieux, le compatissant, le patient, le juste etc’, le centième étant imprononçable. Les 99 relèvent de la ‘théologie positive’, qui exprime les qualités de Dieu, et le centième de la ‘théologie négative’ qui estime que l’on peut seulement dire ce que Dieu n’est pas, ou ne pas dire pour contempler silencieusement. Or tous les mots du langage humain désignent une chose précise et donc limitée ; ce que, précisément, Dieu n’est pas.

3     Les 99 tracent la voie exotérique et le centième la voie ésotérique. Le centième, c’est la ‘méditation sans support’ du yoga-dhyana. La Bhagavad Gita enseigne toutes les voies, mais en les hiérarchisant clairement au profit de la voie non-duelle. L’évangile selon Thomas explore quasi uniquement la voie non-duelle ; en grand contraste avec les évangiles canoniques de Mathieu, Marc et Luc, un peu moins de celui de Jean.

L’évangile de Thomas : Je veux tout

1     Un homme lui dit : « Parle à mes frères, afin qu’ils partagent les biens de mon père avec moi. » Jésus répondit : « Qui a fait de moi un homme de partage ? » Et, se tournant vers les disciples, il leur dit : « Qui suis-je pour partager ? » (Tho 072). L’évangile canonique de Luc raconte la même histoire (Lc 12/13 = P 175), mais conclut ainsi : Gardez-vous de toute cupidité, car, au sein même de l’abondance, la vie d’un homme n’est pas assurée par ses biens. La conclusion est assurément bonne, parfaitement morale. Mais l’aspect non duel de l’enseignement spirituel est quasiment évaporé. Jésus ne propose pas un bout de paradis pour chacun de ses disciples, un paradis en partage, il propose le Tout, la fusion dans l’Un.

2     Alors qu’elle était encore petite fille dans un pensionnat religieux, la future Thérèse de l’Enfant Jésus se voit proposer par une ‘religieuse’ un plateau sur lequel se trouvent différents présents pour les enfants et s’entend dire : « Choisis celui qui que tu préfères. » Elle répond : « Je veux tout. » Vilaine égocentriste… ou préscience non-duelle ?

L’intériorité

1     Jésus disait : « Beaucoup se tiennent autour du puits, mais il n’y a personne pour y descendre. » (Tho 074). Origène (père de l’Église né en 185, et rare connaisseur du temps cyclique et de la pré-existence de l’humain avant sa naissance) cite cette parole. Le puits est un parfait symbole de l’ésotérisme, de l’intériorité. L’exotérisme organise des réunions, plus ou moins ritualisées, au bord du puits ; mais en même temps, l’exotérisme dresse, par prudence et sécurité, une margelle autour du puits… une margelle si haute que la plupart ne voient même pas l’eau qui est au fond.

L’ésotérisme de la ‘Brebis perdue’

1     Le Royaume est comparable à un berger qui possédait cent brebis. L’une d’entre elles disparut. C’était la plus belle. Il laissa les quatre-vingt-dix-neuf et ne se préoccupa plus que de l’unique, jusqu’à ce qu’il l’eût retrouvée. Après sa peine, il dit à la brebis : « Je t’aime plus que les quatre-vingt-dix-neuf autres » (Tho 107). Dans les canoniques, Mathieu et Luc racontent cette histoire, mais il est clair qu’ils l’ont comprise tout autrement. On retombe alors sur cette évidence : L’Écriture ne dit pas ce que Jésus a dit, mais ce que tel évangéliste se souvient, a cru, ou a compris que Jésus a dit. L’Église officielle classe comme apocryphes les textes qu’elle n’a pas pu détruire et qu’elle refuse, et comme canoniques les textes ‘de sûre doctrine’. Mais il y a des cas, et nous y sommes, où le classement inverse serait spirituellement plus avisé.

2     Voici la version de Mathieu : À votre avis, si un homme possède cent brebis et qu’une d’elles vienne à s’égarer, ne va-t-il pas laisser les quatre-vingt-dix-neuf autres sur les montagnes pour s’en aller à la recherche de l’égarée ? (Mt 18/12 = P 195). À cette question du Christ mathéen, tout le monde, dans les églises, répond benoîtement « Oui ». Or il est stupide de risquer de perdre 99 brebis, qui se trouveraient de fait sans protection, pour, aléatoirement, en retrouver une seule. La bonne réponse serait donc « Non ».

3     Mathieu continue : Et s’il parvient à la retrouver, en vérité je vous le dis, il tire plus de joie d’elle que des quatre-vingt-dix-neuf qui ne se sont pas égarées. Encore stupide. Faut-il plus se réjouir d’un malfaiteur, même repenti, que de 99 justes ? Un professeur doit-il plus se réjouir de celui qui réussit son examen après avoir triplé sa classe que de ceux qui sont passé haut la main grâce à leurs dons et à un travail régulier ? En somme l’imparfait est-il préférable au parfait ? La Joconde serait-elle plus belle si un incendie avait ravagé la moitié du tableau ?

4     Dans les démocraties, on se plaint à juste titre du nivellement par le bas (pléonasme) qu’opère l’éducation nationale à force de vouloir traiter tous les élèves de la même manière au prétexte que ‘tous les hommes sont égaux’. Mais il n’est pas étonnant que la démocratie soit née en milieu chrétien : cette absurde logique était déjà dans les Écritures canoniques.

5     Luc suit la même logique absurde et pose en conclusion lourdement le faux principe que voici : C’est ainsi, je vous le dis, qu’il y aura plus de joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se repent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes, qui n’ont pas besoin de repentir. Il fut un temps où certains gouvernements socialistes ‘à la française’ gratifiaient les chômeurs d’un revenu supérieur aux travailleurs ; comportement très ‘évangélique’ sans qu’ils n’en aient rien su. Mais en fait c’était de l’incitation au vice de la paresse.

6    Certes, Mathieu tire deux ‘morales’ de cette histoire et la deuxième est pertinente : Ainsi on ne veut pas, chez votre Père qui est aux cieux, qu’un seul de ces petits se perde. Très bien, mais ce n’est pas une raison pour mettre l’excellent au-dessous du médiocre.

7    « En quoi Thomas est-il, sans aucun doute, plus fidèle à Jésus que les canoniques ? » A propos de la brebis, il précise : C’était la plus belle. Voici l’élément qualitatif qui change tout. Et il rajoute un point qui donne une clé métaphysique : il ne se préoccupa plus que de l’unique. Nous voilà en pleine consonance avec le message de la parabole de la ‘perle’ (Mt 13/45 = P 094). Et l’on entend en écho la Bhagavad Gita : le sage (jnani), uni et consacré à l’Unique, est le plus grand. (BG 07/17). Ce que Thomas ne manque pas de préciser : Après sa peine, il dit à la brebis : « Je t’aime plus que les quatre-vingt-dix-neuf autres ». Il ne l’aime pas plus parce qu’elle s’est perdue ; il l’aime plus parce qu’elle est l’unique et la plus belle.

8     C’est une manie fréquente, dans le christianisme contemporain, et par voie de conséquence dans la mentalité moderne qui découle de cette religion, de se figurer qu’on est plus charitable avec les petits en plaçant les grands au-dessous d’eux. Cela n’est qu’une conséquence de l’inversion fondamentale dont est construit le dogme central du christianisme. Si on pose que « Jésus est Dieu » et que « Jésus se sacrifie pour le salut des humains », alors Dieu se sacrifie pour l’homme. Tel est le côté pervers de la construction théologique chrétienne. Dès lors il était inévitable, qu’au fil du temps, toute chose finisse par être inversée. Et l’histoire de la modernité n’est pas autre chose que celle de cette inversion qui vient fausser la justesse de toute chose. La Bhagavad Gita ne perd jamais de vue l’équilibré hiérarchique du monde, tout en faisant preuve d’autant de charité. Ceux qui prennent refuge en moi, fussent-ils de basse extraction, une femme, un vaïshyas (3° caste), ou un shudras (serviteur, 4°  caste), atteignent le but suprême (BG 09/32). Cette ‘charité’ de la Gita est d’autant plus grande que le ‘but suprême’ en question n’est pas offert par le christianisme : la fusion dans le divin : moksha. Et cependant la hiérarchie demeure : À plus forte raison, les pieux brahmanes ainsi que les sages royaux qui se donnent à moi (BG 09/33).

L’évangile de Thomas : L’identité suprême

1     Clairement, dans l’ésotérisme, il ne s’agit pas de suivre Jésus ; il s’agit de l’être. Jésus disait : « Celui qui s’abreuvera à ma bouche deviendra comme moi, et moi je serai lui, et les choses cachées lui seront révélées. » (Tho 108). Là aussi, il semble que Jésus ait enseigné la Bhagavad Gita et que Thomas l’ait entendu : Tous (les croyants), assurément, sont des êtres nobles, mais je considère l’homme épris de sagesse, éveillé, comme moi-même car, son mental concentré, il s’applique à faire de moi le but unique de sa quête (BG 07/18). ‘Comme moi-même’ ; c’est d’identité suprême qu’il s’agit, non seulement de salut paradisiaque. Certes Jésus n’a pas enseigné la Gita, mais il a sans aucun doute enseigné le Sanatana Dharma (la Sagesse Pérenne), comme l’a fait aussi la BG à sa manière.

L’évangile de Thomas : morale scabreuse ou travail initiatique ?

1     La parabole du trésor caché dans un champ, que raconte Mathieu, se retrouve, là aussi très différente, dans Thomas (Tho 109). Un homme hérite d’un champ ; il ne sait pas qu’il y a un trésor dedans. Il le vend. L’acheteur trouve le trésor, en labourant le champ (donc en faisant un travail sur lui-même). Et il trouve le trésor chez lui, donc dans sa profondeur intérieure, alors que Mathieu disait : Le Royaume des Cieux est semblable à un trésor qui était caché dans un champ et qu’un homme vient à trouver : il le recache, s’en va ravi de joie vendre tout ce qu’il possède, et achète ce champ (Mt 13/44 = P 094). En somme, selon Mathieu, il a trouvé un trésor dans un champ qui n’est pas à lui : que faisait-il à fouiller ce champ ? Et il n’a pas eu l’élégance d’en avertir le propriétaire du champ… et aussi du trésor. En achetant le champ, au prix d’un simple champ, il volait le trésor… problématique, n’est-ce pas ?

2     Mathieu a-t-il compris la parabole de Jésus ? La question n’est pas irrévérencieuse puisque Marc présente Jésus réprimandant ses disciples en disant : Vous ne saisissez pas cette parabole ? Et comment comprendrez-vous toutes les paraboles ? (Mc 04/13 = P 086).

La richesse comme étape spirituelle

1     Jésus disait : « Celui qui a trouvé le monde et s’est fait riche, qu’il renonce au monde » (Tho 110). Alors que l’Église moderne a fortement tendance à développer un hypocrite mépris de la richesse, contrairement aux évangiles canoniques (Le soir venu, il vint un homme riche d’Arimathie, du nom de Joseph, qui s’était fait, lui aussi, disciple de Jésus : Mt 27/57 = P 302), celui de Thomas consonne parfaitement avec l’enseignement classique du Sanatana Dharma sur les ‘Quatre buts de la vie’ (les purusharthas). Il s’agit du plaisir (kama), de la richesse (artha), de la loi (dharma) et de la libération spirituelle (moksha). Et il y a une échelle graduée dans ces quatre buts. Certes, en gravissant une échelle, il faut quitter les barreaux du bas pour atteindre ceux du haut, mais on ne peut atteindre ceux du haut sans avoir franchi ceux du bas. Tel est ici le message de Thomas. Bien évidemment, la richesse dont il s’agit n’est pas seulement matérielle, elle est même essentiellement culturelle.

Conclusion sur l’évangile de Thomas et le sanatana Dharma

1     Il est bien d’autres versets de l’évangile selon Thomas, très dignes d’intérêts, que nous n’avons pas envisagés ici. En particulier huit versets concernant les femmes que nous retrouverons en commentant bientôt BG 01/41 ; en effet ce sutra nous sera une occasion d’envisager l’enseignement spirituel sur l’homme et la femme.

2     Les quelques versets de l’évangile de Thomas, que nous venons de considérer, plus ceux que nous découvrirons à propos de la question des femmes, représentent à peu près le quart de cet évangile. C’est largement assez pour qu’il apparaisse comme évident que les chrétiens qui utilisaient cet évangile comme support de leur chemin spirituel étaient en désaccord profond avec les idées du Credo officiel de Nicée-Constantinople.

3     Évident aussi qu’ils représentaient, par rapport à l’église constantinienne, devenue Catholicisme Romain, une voie ésotérique s’originant en Jésus. Nous savons peu de chose sur ces gens, vue la terrible efficacité de ‘l’effaçage’ qu’a opéré la grande Église officielle. Mais l’important est que nous en savons largement assez pour comprendre que, sur l’essentiel, l’orientation de la Bhagavad Gita est en harmonie avec l’évangile selon Thomas. Le caractère original, voire audacieux, de notre entreprise de parallèle de la Gita et des évangiles, autrement dit de l’enseignement hindou du sanatana dharma et de l’enseignement christique de ce même sanatana dharma est donc fortement justifié par cette petite étude de l’évangile de Thomas, si quelques doutes subsistaient encore.

 

 

 

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire

Credo chrétien 09 : Le Credo de l’évangile gnostique de Thomas