L’IDENTITÉ SUPRÊME
Celui qui connaît selon la vérité ma naissance et mon œuvre divine, n‘a pas à renaître, une fois qu’il a quitté son corps, il vient à moi, Arjuna
Affranchis de l’attachement, de la crainte et de la colère, trouvant en moi leur refuge, identifiés à moi, purifiés au feu de la connaissance, nombreux sont venus se fondre en moi (BG 04/09-10)
Théorie :
Jeunesse mythologique des avataras et jeunesse normale des réalisés
1 Celui qui connaît selon la vérité ma naissance et mon œuvre divine…Voilà une parole qui se laisserait très facilement interpréter à l’envers. En effet, on serait tenté de penser qu’il s’agit de mettre l’accent sur le côté miraculeux, fantastique, de la naissance et de l’œuvre de Krishna, un peu comme les évangiles de Matthieu et de Luc surabondent de miracles à propos de la jeunesse de Jésus, que Marc et Jean, plus ésotériques en cela, ont la prudence de ne pas traiter. Mais, si la vie de l’avatara était si différente de celle de ses disciples, alors son destin ne saurait devenir leur destin, et toute sa fonction initiatique s’effondrerait. Or Jésus dit bien : celui qui croit en moi fera, lui aussi, les œuvres que je fais ; et il en fera même de plus grandes (Jn 14/12 = P 263). Et Krishna déclare : Parmi les Pandava (les quatre frères d’Arjuna), je suis toi-même, Arjuna…(BG 10/37).
2 Celui qui connaît selon la vérité ma naissance et mon œuvre divine, n‘a pas à renaître, une fois qu’il a quitté son corps, il vient à moi, Arjuna. Si la connaissance de la naissance et de l’œuvre de Krishna identifie à Krishna (il vient à moi), c’est que Krishna était au départ comme le disciple actuel, qui doit, lui, devenir comme Krishna. Semblablement, dans le christianisme, l’exotérisme déifie le Maître et l’ésotérisme en fait le but de la quête du disciple : Le yogi a…la pensée fixée en moi comme but suprême (BG 06/14) et aussi : alors on n’est plus seulement un chrétien, on est le Christ (évangile selon Philippe 67).
3 Selon la vérité s’oppose à ‘selon la mythologie miraculeuse et les légendes, brodées au fil des siècles par une dévotion religieuse quelque peu idolâtre.’ La vie de Jésus, déjà dans les évangiles canoniques et encore plus dans certains évangiles apocryphes, de même que la vie de Krishna dans la mythologie hindoue, fourmillent de merveilleux. Le peuple raffole du merveilleux, préférant le rêve à l’exigence du réel. Marx identifiait la religion à ‘l’opium du peuple’ ; c’était réduire la religion à l’un de ses aspects, mais cet aspect est indéniable.
Le merveilleux dans la naissance et la mort du Christ
ma naissance et mon œuvre divine. Krishna énumère bien les deux domaines où la distinction de la vérité et du réel est difficile à établir. Dans l’Évangile, semblablement, la naissance et les œuvres de Jésus constituent les deux lieux principaux du miraculeux. On pourrait objecter : ‘Dans la mort-résurrection aussi et même surtout.’ Mais le pendant est évident reliant la naissance de Jésus (père divin : ce qui a été engendré en elle vient de l’Esprit Saint : Mt 01/20 = P 007) et sa résurrection (Dieu étant immortel, le fils divin ne saurait mourir tout à fait). En effet, la résurrection, conçue en chair et en os (et non pas comme éveil spirituel : egeirein dans le grec évangélique) résulte directement du dogme de la divinité de Jésus dès sa conception.
Les œuvres du Christ : merveilleuses, fabuleuses, surnaturelles ou siddhi ?
1 …et mon œuvre divine. Pour les œuvres, la question est plus délicate. Les évangiles gnostiques ne présentent souvent aucun miracle de Jésus, ni pour sa naissance, ni pour ses œuvres, qui se résument d’ailleurs à son enseignement. Jean, qui est à demi gnostique, en présente sept ; Matthieu et Luc une avalanche. Il ne fait guère de doute que la tradition a rajouté des miracles au fils du temps ou nettement amplifié les miracles originels. Par exemple, le nombre de témoins de la résurrection, très différent entre Jean et Paul. Et aussi le fait que la résurrection soit tantôt une apparition (Ne me touche pas, car je ne suis pas encore monté vers le Père : Jn 20/17 = P 311), tantôt une expérience physique (Porte ton doigt ici : voici mes mains : Jn 20/27 = P 316).
2 Pour autant, il serait injuste de limiter les pouvoirs de Jésus à ceux des hommes ordinaires d’aujourd’hui. L’humanité se matérialise au fil de la descente cyclique et d’ailleurs ce qu’on nomme miracle en jargon religieux n’est pas proprement surnaturel comme on le prétend. Il s’agit plutôt de la résurgence ou de la perduration exceptionnelle des possibilités de l’homme primordial à une époque tardive. Jésus a vécu il y a deux mille ans et l’humanité a beaucoup changé depuis, non dans sa structure corporelle ou psychologique, mais assurément dans ses capacités physiques et sa perception du monde subtil. Et surtout, Jésus n’était pas un homme ordinaire. Sa pratique du jeûne (40 jours) et sa connaissance des Écritures ont sans aucun doute développé chez lui ce que les yogis nomment des siddhi, c’est-à-dire précisément le réveil de potentialités originelles à l’humain et ordinairement inaccessibles depuis. Le légendaire fait le reste ensuite dans les différentes traditions. La juste interprétation suit une ligne de crête entre le refus des actes de puissances (dynamis en grec évangélique, qui ne veut pas dire ‘miracle’ mais ‘acte de puissance’) et l’idolâtrie d’un messie superman.
Réincarnation : cas particulier de la transmigration
1 …n‘a pas à renaître, une fois qu’il a quitté son corps, il vient à moi. Pour un Occidental, l’expression il n’a pas à renaître est soit incompréhensible, soit étrange. S’il est chrétien dogmatique, elle est incompréhensible, car le christianisme refuse la transmigration. S’il est incroyant, et donc attaché à la seule vie physique, l’idée d’en avoir une autre après la mort ne peut que le séduire ; renaître serait une bonne nouvelle pour lui, non une menace. Il faut être conscient du principe du samsara, de la pénibilité de la vie matérielle et connaître la possibilité de sortir de la ronde des naissances et des morts par la libération pour s’attrister d’avoir à renaître.
2 L’expression une fois qu’il a quitté son corps, elle aussi, est problématique pour un Occidental. Soit il est matérialiste, se limitant au corps, et alors qu’est-ce qui quitterait le corps puisqu’il n’est qu’un corps ? Soit il est chrétien ou musulman et il croit que l’âme puisse vivre en dehors du corps ; ce qui est une erreur métaphysique. En effet, la notion biblique de chair, sarx en grec évangélique, comprend indissolublement le corps et l’âme. Un corps sans âme est un cadavre, une âme sans corps est un fantôme ; rien de tout cela ne peut durablement survivre. Pour croire que quelque chose en nous puisse durablement quitter le corps, il faut posséder la notion d’atman, ou son équivalent, esprit-pneuma dans le christianisme antique ; tous deux sont divins par essence, donc capables, soit de transmigrer, soit de réintégrer le Principe.
3 Krishna suppose connue la doctrine des réincarnations. Après la mort du corps, l’atman, qui est immortel, se réincarne généralement dans un autre corps dont la situation spatiotemporelle et la nature dépendent de l’usage que l’atman a fait de son précédent cycle de vie. Comme vu, cela ne vaut qu’à l’intérieur de l’état humain d’existence, mais l’être qui en a épuisé les possibilités et qui les dépasse peut accéder aussi à des états d’existence supérieurs à l’humain, auquel cas il ne se réincarne pas, car seuls les humains et les êtres proches comme les animaux possèdent un corps de chair. Dans ce dernier cas l’être en question dépasse le stade des réincarnations, tout en demeurant dans le cycle général de la transmigration.
4 Mais Krishna, ici, saute cette étape et envisage qu’un humain puisse directement accéder à lui, sans continuer son cheminement dans les états supérieurs de l’être. Certains s’imaginent que l’atman doit cheminer vers des états de plus en plus élevés pour atteindre ensuite le divin. Mais c’est une erreur métaphysique, car les états de l’être sont innombrables, étant issus de l’infinitude divine. Certains états d’existence, comme l’état humain, permettent de sortir du cycle indéfini du samsara (la transmigration) et d’accéder directement au divin, pour s’y fondre.
Le ‘privilège’ de la naissance humaine
Il est des maîtres pour dire une chose à relativiser certainement, mais cependant non dépourvue d’intérêt : « L’état humain d’existence est privilégié pour l’accès à moksha. Car les états supérieurs sont si réjouissants et si parfaits qu’on risque de s’y attacher, quant aux états inférieurs ils ne permettent pas la libération-moksha. La vie terrestre, par contre, est assez pénible et pauvre en connaissance, pour qu’on ait envie de la quitter et assez agréable et intelligente pour qu’on puisse découvrir la doctrine sacrée et la mettre en œuvre. »
L’affranchissement de l’amour des êtres
Affranchis de l’attachement…Krishna énumère les qualités nécessaires pour que le disciple puisse se fondre en lui. D’abord, le dépassement de l’attachement. L’attachement aux gunas (les qualités de la nature humaine) est la cause de la naissance en de bonnes ou en de mauvaises matrices (BG 13/21). Ici se situe une frontière entre la religiosité et la spiritualité. La religion a l’amour pour valeur suprême, l’amour de Dieu et l’amour des êtres. Mais cela implique un attachement à proportion même de l’amour ressenti. C’est pourquoi il est dit qu’à la mort : quel que soit l’être auquel un homme pense au moment de la mort, il atteint cet être-là, sa pensée s’y étant constamment absorbée (BG 08/06). Il atteint cet être-là et non l’Être absolu et divin. L’image idéale d’un homme ou d’une femme qui meurt en pensant à l’amour de sa vie est certes religieuse et romantique à souhait, mais non yogique. En spiritualité, le yogi meurt en pensant au divin en lequel s’enracine l’origine et la fin de tous ceux qu’il aime. Leur forme humaine disparaîtra, comme la sienne est en train de disparaître ; s’il les aime aussi au-delà de la forme, c’est-à-dire dans l’atman, dans le Soi, alors il sait que le yogi perçoit le Soi en lui comme étant le Soi en tous les êtres (BG 05/07). Il rejoint ceux qu’il aime en Dieu et c’est à Dieu qu’il pense en mourant : Quiconque quitte son corps, en se souvenant de moi au moment de la mort, s’unit à mon être ; il n’y a là aucun doute (BG 08/05).
L’affranchissement de la crainte et de la colère
… de la crainte et de la colère…Autre qualité nécessaire pour accéder au divin au moment de quitter son corps : l’affranchissement de la crainte et de la colère. Pourquoi ? Parce que cela aussi, bien que négatif, est un attachement. D’où ce refrain de la Gita : Celui qui demeure égal envers l’ami et l’ennemi, dans l’éloge ou le blâme, le chaud et le froid, les joies ou les peines, qui est libre de l’attachement,… (BG 12/18). Celui que Krishna nomme déjà ‘l’homme divin’, le deva, c’est-à-dire qui prend le divin comme objectif, se caractérise par la non-crainte (BG 16/01). Quant à la colère, qui résulte généralement de la frustration des désirs, Krishna a déjà expliqué : la colère, née de l’aspect passionnel (rajas) est vorace et malfaisante (BG 03/37).
Le refuge divin
1 …trouvant en moi leur refuge…Après les dangers à éviter, voici les qualités positives ; en premier, prendre refuge en Dieu. Cette notion, très fréquente dans le Bouddhisme, est déjà présente dans l’Hindouisme, comme presque toujours. Elle est d’ailleurs propre à toutes les religions et les rapproche, en même temps qu’elle les distancie de la profanité contemporaine. Cette notion suppose des humains conscients du caractère éphémère et souvent pénible de la vie terrestre : M’ayant atteint, ces grandes âmes (mahatma) ne reprennent plus naissance en ce monde, qui recèle la souffrance et qui est éphémère ; elles réalisent la plus haute perfection, moksha (BG 08/15).
2 La notion de refuge est universelle. Si un homme ne se sent pas sous la protection divine, il prend refuge dans l’argent, les plaisirs consuméristes, les utopies progressistes, la dénégation de l’au-delà, les paradis artificiels, les fantasmes débridés. Mais aucun mortel ne peut vivre sans refuge. La difficulté, vis-à-vis de l’incroyant, est de lui prouver que le refuge divin existe. Or cette preuve ne peut être qu’expérimentale puisqu’elle résulte de la foi que l’Évangile évoque très souvent. Il faut croire en Dieu pour expérimenter que Dieu est un refuge.
3 Certains psychologues athées arguent : « La foi en Dieu n’est qu’une transposition mythique de la confiance en soi, qui est effectivement une force. C’est une croyance fausse qui donne des résultats positifs. » Ils ne savent pas que L’atman (grand Soi) est l’ami du mental (petit soi), pour celui qui a maîtrisé le mental (petit soi) par l’atman (grand Soi) (BG 06/06) et que le grand Soi n’est qu’un rayon du soleil divin. Si bien que ces psychologues, eux aussi, ont raison tout en ayant tort.
L’audace de s’identifier à Lui
1 … identifiés à moi…Voici un point de spiritualité pure que le Christianisme dogmatique rejette avec obstination : ‘L’homme, n’étant qu’une créature, ne saurait s’identifier au Créateur, sinon par la folle illusion du blasphème.’ Cette position est commune aux religions abrahamiques.
2 L’Orient religieux est tout entier non-dualiste, même si ce non-dualisme ne devient une pratique que dans son ésotérisme, le yoga. Car il y a un abîme entre, d’une part, concevoir et accepter l’idée que les êtres transitoires que nous sommes en tant qu’humains, sont une émanation de Dieu et, d’autre part, le réaliser continûment au point que cela devienne une seconde nature identitaire, divine. Je suis un rayon divin transitoirement enfermé dans un corps et qui sait possible de s’en libérer pour faire retour au Principe. Il y a donc volonté, audace, détermination et courage pour vivre cette identité suprême et non seulement la penser ou la croire. Élance-toi de tout ton être, pour prendre refuge auprès de lui, Arjuna. Par sa grâce tu atteindras la demeure éternelle et la paix suprême (BG 18/62).
Le feu purificateur
…purifiés au feu de la connaissance…Par son amour (chaleur) et sa connaissance (lumière), le divin est universellement symbolisé par le soleil. Or, comme le montre le mythe grec d’Icare, qui s’était collé des plumes sur les bras, au moyen de la cire, pour pouvoir voler, la proximité du soleil faisant fondre la cire, il retomba sur la terre en mauvais état. L’entreprise spirituelle nécessite que l’âme du spirituel, et même son corps dans une certaine mesure, soit ignifugés par la connaissance, c’est-à-dire détachés de la logique égocentrique. Le détachement vaut aussi vis-à-vis de la partie mortelle de soi-même. Il n’y a pas de plus grand purificateur que la connaissance spirituelle (BG 04/38). « Pourquoi est-ce la connaissance seule qui permet cela ? (BG 13/17)» Parce qu’elle change le point d’identification de la conscience, qui passe alors du corps-mental à l’atman. Semblablement, Jésus enseigne : chacun sera salé au feu (Mc 09/49 = P 132).
Le grand nombre des libérés
…nombreux sont venus se fondre en moi… Il est remarquable de trouver exactement la même affirmation dans l’évangile gnostique de Philippe : Les fils de l’humain céleste sont plus nombreux que ceux de l’humain terrestre. Si les fils d’Adam sont nombreux, ils sont mortels. Les fils de l’humain accomplis, eux, ne meurent jamais… (Ph 28). Au passage, on retrouve l’expression par laquelle Jésus se définit lui-même : fils de l’humain. Il s’agit de ‘l’homme universel’, celui qui a synthétisé en lui tous les états d’être et qui a donc accompli ce que l’Orient nomme moksha, la ‘grande libération’. Ainsi Krishna inverse la perspective. D’une part la réalisation est rare : Parmi des milliers d’hommes, quelques-uns à peine s’efforcent d’atteindre la perfection ; et parmi ceux qui l’atteignent, rare celui qui Me connaît en vérité (BG 07/03, parallèle la porte étroite : Mt 07/13 = P 072). D’autre part les êtres qui l’ont atteinte à différentes époques sont immensément plus nombreux que les humains actuellement vivants sur la terre. N’y a-t-il pas là de quoi encourager les quêteurs d’absolu, qui se sentent si souvent isolés dans le monde ?
Pratique :
Pratique I : En tout homme subsiste une âme d’enfant qui se réjouit du merveilleux. Les innombrables variantes de Superman, James Bond, Zorro, Tintin et autres pseudo-christs sauveurs en sont la preuve. Mais le spirituel ne s’engagera jamais vraiment sur la Voie tant qu’il cherchera à se faire sauver par autrui. Jésus et Krishna, certes, sont des sauveurs (BG 01/36), mais ce sont des guides de montagne, pas des téléphériques gratuits. Connaître en vérité la naissance et l’œuvre divine de Krishna, c’est réaliser qu’elles peuvent devenir aussi les nôtres. Celui qui croit en moi fera, lui aussi, les œuvres que je fais ; et il en fera même de plus grandes…. (Jn 14/12 = P 263).
Pratique II : L’attachement aux êtres est justifié dans la vie de famille et les équipes de la vie sociale mais, pour mourir dans la bonne direction, il faudra le synthétiser dans l’attachement à Dieu comme Unique.
Pratique III : L’homme éduqué maintient une bonne hygiène corporelle (shausha en hatha-yoga). Mais le nettoyage du mental (le ‘lavage du cerveau’ au sens non totalitaire du terme) ne peut se faire que par la connaissance de l’enseignement révélé, sa fréquentation quotidienne, son imprégnation. Jésus, dans le passage des ‘mains impures (Mc 7/01 = P 114), montre combien cela est autrement plus important que l’hygiène du corps, qui l’est pourtant déjà.
Pratique IV : Le courage physique, face au danger, le courage mental, face au mensonge, ne sont que petits entraînements par rapport au courage spirituel de s’identifier à l’Unique, dont nous ne sommes séparés que par l’illusion cosmique, maya.
L’IDENTITÉ SUPRÊME
L’IDENTITÉ SUPRÊME
L’IDENTITÉ SUPRÊME
Celui qui connaît selon la vérité ma naissance et mon œuvre divine, n‘a pas à renaître, une fois qu’il a quitté son corps, il vient à moi, Arjuna
Affranchis de l’attachement, de la crainte et de la colère, trouvant en moi leur refuge, identifiés à moi, purifiés au feu de la connaissance, nombreux sont venus se fondre en moi (BG 04/09-10)
Théorie :
Jeunesse mythologique des avataras et jeunesse normale des réalisés
1 Celui qui connaît selon la vérité ma naissance et mon œuvre divine…Voilà une parole qui se laisserait très facilement interpréter à l’envers. En effet, on serait tenté de penser qu’il s’agit de mettre l’accent sur le côté miraculeux, fantastique, de la naissance et de l’œuvre de Krishna, un peu comme les évangiles de Matthieu et de Luc surabondent de miracles à propos de la jeunesse de Jésus, que Marc et Jean, plus ésotériques en cela, ont la prudence de ne pas traiter. Mais, si la vie de l’avatara était si différente de celle de ses disciples, alors son destin ne saurait devenir leur destin, et toute sa fonction initiatique s’effondrerait. Or Jésus dit bien : celui qui croit en moi fera, lui aussi, les œuvres que je fais ; et il en fera même de plus grandes (Jn 14/12 = P 263). Et Krishna déclare : Parmi les Pandava (les quatre frères d’Arjuna), je suis toi-même, Arjuna…(BG 10/37).
2 Celui qui connaît selon la vérité ma naissance et mon œuvre divine, n‘a pas à renaître, une fois qu’il a quitté son corps, il vient à moi, Arjuna. Si la connaissance de la naissance et de l’œuvre de Krishna identifie à Krishna (il vient à moi), c’est que Krishna était au départ comme le disciple actuel, qui doit, lui, devenir comme Krishna. Semblablement, dans le christianisme, l’exotérisme déifie le Maître et l’ésotérisme en fait le but de la quête du disciple : Le yogi a…la pensée fixée en moi comme but suprême (BG 06/14) et aussi : alors on n’est plus seulement un chrétien, on est le Christ (évangile selon Philippe 67).
3 Selon la vérité s’oppose à ‘selon la mythologie miraculeuse et les légendes, brodées au fil des siècles par une dévotion religieuse quelque peu idolâtre.’ La vie de Jésus, déjà dans les évangiles canoniques et encore plus dans certains évangiles apocryphes, de même que la vie de Krishna dans la mythologie hindoue, fourmillent de merveilleux. Le peuple raffole du merveilleux, préférant le rêve à l’exigence du réel. Marx identifiait la religion à ‘l’opium du peuple’ ; c’était réduire la religion à l’un de ses aspects, mais cet aspect est indéniable.
Le merveilleux dans la naissance et la mort du Christ
ma naissance et mon œuvre divine. Krishna énumère bien les deux domaines où la distinction de la vérité et du réel est difficile à établir. Dans l’Évangile, semblablement, la naissance et les œuvres de Jésus constituent les deux lieux principaux du miraculeux. On pourrait objecter : ‘Dans la mort-résurrection aussi et même surtout.’ Mais le pendant est évident reliant la naissance de Jésus (père divin : ce qui a été engendré en elle vient de l’Esprit Saint : Mt 01/20 = P 007) et sa résurrection (Dieu étant immortel, le fils divin ne saurait mourir tout à fait). En effet, la résurrection, conçue en chair et en os (et non pas comme éveil spirituel : egeirein dans le grec évangélique) résulte directement du dogme de la divinité de Jésus dès sa conception.
Les œuvres du Christ : merveilleuses, fabuleuses, surnaturelles ou siddhi ?
1 …et mon œuvre divine. Pour les œuvres, la question est plus délicate. Les évangiles gnostiques ne présentent souvent aucun miracle de Jésus, ni pour sa naissance, ni pour ses œuvres, qui se résument d’ailleurs à son enseignement. Jean, qui est à demi gnostique, en présente sept ; Matthieu et Luc une avalanche. Il ne fait guère de doute que la tradition a rajouté des miracles au fils du temps ou nettement amplifié les miracles originels. Par exemple, le nombre de témoins de la résurrection, très différent entre Jean et Paul. Et aussi le fait que la résurrection soit tantôt une apparition (Ne me touche pas, car je ne suis pas encore monté vers le Père : Jn 20/17 = P 311), tantôt une expérience physique (Porte ton doigt ici : voici mes mains : Jn 20/27 = P 316).
2 Pour autant, il serait injuste de limiter les pouvoirs de Jésus à ceux des hommes ordinaires d’aujourd’hui. L’humanité se matérialise au fil de la descente cyclique et d’ailleurs ce qu’on nomme miracle en jargon religieux n’est pas proprement surnaturel comme on le prétend. Il s’agit plutôt de la résurgence ou de la perduration exceptionnelle des possibilités de l’homme primordial à une époque tardive. Jésus a vécu il y a deux mille ans et l’humanité a beaucoup changé depuis, non dans sa structure corporelle ou psychologique, mais assurément dans ses capacités physiques et sa perception du monde subtil. Et surtout, Jésus n’était pas un homme ordinaire. Sa pratique du jeûne (40 jours) et sa connaissance des Écritures ont sans aucun doute développé chez lui ce que les yogis nomment des siddhi, c’est-à-dire précisément le réveil de potentialités originelles à l’humain et ordinairement inaccessibles depuis. Le légendaire fait le reste ensuite dans les différentes traditions. La juste interprétation suit une ligne de crête entre le refus des actes de puissances (dynamis en grec évangélique, qui ne veut pas dire ‘miracle’ mais ‘acte de puissance’) et l’idolâtrie d’un messie superman.
Réincarnation : cas particulier de la transmigration
1 …n‘a pas à renaître, une fois qu’il a quitté son corps, il vient à moi. Pour un Occidental, l’expression il n’a pas à renaître est soit incompréhensible, soit étrange. S’il est chrétien dogmatique, elle est incompréhensible, car le christianisme refuse la transmigration. S’il est incroyant, et donc attaché à la seule vie physique, l’idée d’en avoir une autre après la mort ne peut que le séduire ; renaître serait une bonne nouvelle pour lui, non une menace. Il faut être conscient du principe du samsara, de la pénibilité de la vie matérielle et connaître la possibilité de sortir de la ronde des naissances et des morts par la libération pour s’attrister d’avoir à renaître.
2 L’expression une fois qu’il a quitté son corps, elle aussi, est problématique pour un Occidental. Soit il est matérialiste, se limitant au corps, et alors qu’est-ce qui quitterait le corps puisqu’il n’est qu’un corps ? Soit il est chrétien ou musulman et il croit que l’âme puisse vivre en dehors du corps ; ce qui est une erreur métaphysique. En effet, la notion biblique de chair, sarx en grec évangélique, comprend indissolublement le corps et l’âme. Un corps sans âme est un cadavre, une âme sans corps est un fantôme ; rien de tout cela ne peut durablement survivre. Pour croire que quelque chose en nous puisse durablement quitter le corps, il faut posséder la notion d’atman, ou son équivalent, esprit-pneuma dans le christianisme antique ; tous deux sont divins par essence, donc capables, soit de transmigrer, soit de réintégrer le Principe.
3 Krishna suppose connue la doctrine des réincarnations. Après la mort du corps, l’atman, qui est immortel, se réincarne généralement dans un autre corps dont la situation spatiotemporelle et la nature dépendent de l’usage que l’atman a fait de son précédent cycle de vie. Comme vu, cela ne vaut qu’à l’intérieur de l’état humain d’existence, mais l’être qui en a épuisé les possibilités et qui les dépasse peut accéder aussi à des états d’existence supérieurs à l’humain, auquel cas il ne se réincarne pas, car seuls les humains et les êtres proches comme les animaux possèdent un corps de chair. Dans ce dernier cas l’être en question dépasse le stade des réincarnations, tout en demeurant dans le cycle général de la transmigration.
4 Mais Krishna, ici, saute cette étape et envisage qu’un humain puisse directement accéder à lui, sans continuer son cheminement dans les états supérieurs de l’être. Certains s’imaginent que l’atman doit cheminer vers des états de plus en plus élevés pour atteindre ensuite le divin. Mais c’est une erreur métaphysique, car les états de l’être sont innombrables, étant issus de l’infinitude divine. Certains états d’existence, comme l’état humain, permettent de sortir du cycle indéfini du samsara (la transmigration) et d’accéder directement au divin, pour s’y fondre.
Le ‘privilège’ de la naissance humaine
Il est des maîtres pour dire une chose à relativiser certainement, mais cependant non dépourvue d’intérêt : « L’état humain d’existence est privilégié pour l’accès à moksha. Car les états supérieurs sont si réjouissants et si parfaits qu’on risque de s’y attacher, quant aux états inférieurs ils ne permettent pas la libération-moksha. La vie terrestre, par contre, est assez pénible et pauvre en connaissance, pour qu’on ait envie de la quitter et assez agréable et intelligente pour qu’on puisse découvrir la doctrine sacrée et la mettre en œuvre. »
L’affranchissement de l’amour des êtres
Affranchis de l’attachement…Krishna énumère les qualités nécessaires pour que le disciple puisse se fondre en lui. D’abord, le dépassement de l’attachement. L’attachement aux gunas (les qualités de la nature humaine) est la cause de la naissance en de bonnes ou en de mauvaises matrices (BG 13/21). Ici se situe une frontière entre la religiosité et la spiritualité. La religion a l’amour pour valeur suprême, l’amour de Dieu et l’amour des êtres. Mais cela implique un attachement à proportion même de l’amour ressenti. C’est pourquoi il est dit qu’à la mort : quel que soit l’être auquel un homme pense au moment de la mort, il atteint cet être-là, sa pensée s’y étant constamment absorbée (BG 08/06). Il atteint cet être-là et non l’Être absolu et divin. L’image idéale d’un homme ou d’une femme qui meurt en pensant à l’amour de sa vie est certes religieuse et romantique à souhait, mais non yogique. En spiritualité, le yogi meurt en pensant au divin en lequel s’enracine l’origine et la fin de tous ceux qu’il aime. Leur forme humaine disparaîtra, comme la sienne est en train de disparaître ; s’il les aime aussi au-delà de la forme, c’est-à-dire dans l’atman, dans le Soi, alors il sait que le yogi perçoit le Soi en lui comme étant le Soi en tous les êtres (BG 05/07). Il rejoint ceux qu’il aime en Dieu et c’est à Dieu qu’il pense en mourant : Quiconque quitte son corps, en se souvenant de moi au moment de la mort, s’unit à mon être ; il n’y a là aucun doute (BG 08/05).
L’affranchissement de la crainte et de la colère
… de la crainte et de la colère…Autre qualité nécessaire pour accéder au divin au moment de quitter son corps : l’affranchissement de la crainte et de la colère. Pourquoi ? Parce que cela aussi, bien que négatif, est un attachement. D’où ce refrain de la Gita : Celui qui demeure égal envers l’ami et l’ennemi, dans l’éloge ou le blâme, le chaud et le froid, les joies ou les peines, qui est libre de l’attachement,… (BG 12/18). Celui que Krishna nomme déjà ‘l’homme divin’, le deva, c’est-à-dire qui prend le divin comme objectif, se caractérise par la non-crainte (BG 16/01). Quant à la colère, qui résulte généralement de la frustration des désirs, Krishna a déjà expliqué : la colère, née de l’aspect passionnel (rajas) est vorace et malfaisante (BG 03/37).
Le refuge divin
1 …trouvant en moi leur refuge…Après les dangers à éviter, voici les qualités positives ; en premier, prendre refuge en Dieu. Cette notion, très fréquente dans le Bouddhisme, est déjà présente dans l’Hindouisme, comme presque toujours. Elle est d’ailleurs propre à toutes les religions et les rapproche, en même temps qu’elle les distancie de la profanité contemporaine. Cette notion suppose des humains conscients du caractère éphémère et souvent pénible de la vie terrestre : M’ayant atteint, ces grandes âmes (mahatma) ne reprennent plus naissance en ce monde, qui recèle la souffrance et qui est éphémère ; elles réalisent la plus haute perfection, moksha (BG 08/15).
2 La notion de refuge est universelle. Si un homme ne se sent pas sous la protection divine, il prend refuge dans l’argent, les plaisirs consuméristes, les utopies progressistes, la dénégation de l’au-delà, les paradis artificiels, les fantasmes débridés. Mais aucun mortel ne peut vivre sans refuge. La difficulté, vis-à-vis de l’incroyant, est de lui prouver que le refuge divin existe. Or cette preuve ne peut être qu’expérimentale puisqu’elle résulte de la foi que l’Évangile évoque très souvent. Il faut croire en Dieu pour expérimenter que Dieu est un refuge.
3 Certains psychologues athées arguent : « La foi en Dieu n’est qu’une transposition mythique de la confiance en soi, qui est effectivement une force. C’est une croyance fausse qui donne des résultats positifs. » Ils ne savent pas que L’atman (grand Soi) est l’ami du mental (petit soi), pour celui qui a maîtrisé le mental (petit soi) par l’atman (grand Soi) (BG 06/06) et que le grand Soi n’est qu’un rayon du soleil divin. Si bien que ces psychologues, eux aussi, ont raison tout en ayant tort.
L’audace de s’identifier à Lui
1 … identifiés à moi…Voici un point de spiritualité pure que le Christianisme dogmatique rejette avec obstination : ‘L’homme, n’étant qu’une créature, ne saurait s’identifier au Créateur, sinon par la folle illusion du blasphème.’ Cette position est commune aux religions abrahamiques.
2 L’Orient religieux est tout entier non-dualiste, même si ce non-dualisme ne devient une pratique que dans son ésotérisme, le yoga. Car il y a un abîme entre, d’une part, concevoir et accepter l’idée que les êtres transitoires que nous sommes en tant qu’humains, sont une émanation de Dieu et, d’autre part, le réaliser continûment au point que cela devienne une seconde nature identitaire, divine. Je suis un rayon divin transitoirement enfermé dans un corps et qui sait possible de s’en libérer pour faire retour au Principe. Il y a donc volonté, audace, détermination et courage pour vivre cette identité suprême et non seulement la penser ou la croire. Élance-toi de tout ton être, pour prendre refuge auprès de lui, Arjuna. Par sa grâce tu atteindras la demeure éternelle et la paix suprême (BG 18/62).
Le feu purificateur
…purifiés au feu de la connaissance…Par son amour (chaleur) et sa connaissance (lumière), le divin est universellement symbolisé par le soleil. Or, comme le montre le mythe grec d’Icare, qui s’était collé des plumes sur les bras, au moyen de la cire, pour pouvoir voler, la proximité du soleil faisant fondre la cire, il retomba sur la terre en mauvais état. L’entreprise spirituelle nécessite que l’âme du spirituel, et même son corps dans une certaine mesure, soit ignifugés par la connaissance, c’est-à-dire détachés de la logique égocentrique. Le détachement vaut aussi vis-à-vis de la partie mortelle de soi-même. Il n’y a pas de plus grand purificateur que la connaissance spirituelle (BG 04/38). « Pourquoi est-ce la connaissance seule qui permet cela ? (BG 13/17)» Parce qu’elle change le point d’identification de la conscience, qui passe alors du corps-mental à l’atman. Semblablement, Jésus enseigne : chacun sera salé au feu (Mc 09/49 = P 132).
Le grand nombre des libérés
…nombreux sont venus se fondre en moi… Il est remarquable de trouver exactement la même affirmation dans l’évangile gnostique de Philippe : Les fils de l’humain céleste sont plus nombreux que ceux de l’humain terrestre. Si les fils d’Adam sont nombreux, ils sont mortels. Les fils de l’humain accomplis, eux, ne meurent jamais… (Ph 28). Au passage, on retrouve l’expression par laquelle Jésus se définit lui-même : fils de l’humain. Il s’agit de ‘l’homme universel’, celui qui a synthétisé en lui tous les états d’être et qui a donc accompli ce que l’Orient nomme moksha, la ‘grande libération’. Ainsi Krishna inverse la perspective. D’une part la réalisation est rare : Parmi des milliers d’hommes, quelques-uns à peine s’efforcent d’atteindre la perfection ; et parmi ceux qui l’atteignent, rare celui qui Me connaît en vérité (BG 07/03, parallèle la porte étroite : Mt 07/13 = P 072). D’autre part les êtres qui l’ont atteinte à différentes époques sont immensément plus nombreux que les humains actuellement vivants sur la terre. N’y a-t-il pas là de quoi encourager les quêteurs d’absolu, qui se sentent si souvent isolés dans le monde ?
Pratique :
Pratique I : En tout homme subsiste une âme d’enfant qui se réjouit du merveilleux. Les innombrables variantes de Superman, James Bond, Zorro, Tintin et autres pseudo-christs sauveurs en sont la preuve. Mais le spirituel ne s’engagera jamais vraiment sur la Voie tant qu’il cherchera à se faire sauver par autrui. Jésus et Krishna, certes, sont des sauveurs (BG 01/36), mais ce sont des guides de montagne, pas des téléphériques gratuits. Connaître en vérité la naissance et l’œuvre divine de Krishna, c’est réaliser qu’elles peuvent devenir aussi les nôtres. Celui qui croit en moi fera, lui aussi, les œuvres que je fais ; et il en fera même de plus grandes…. (Jn 14/12 = P 263).
Pratique II : L’attachement aux êtres est justifié dans la vie de famille et les équipes de la vie sociale mais, pour mourir dans la bonne direction, il faudra le synthétiser dans l’attachement à Dieu comme Unique.
Pratique III : L’homme éduqué maintient une bonne hygiène corporelle (shausha en hatha-yoga). Mais le nettoyage du mental (le ‘lavage du cerveau’ au sens non totalitaire du terme) ne peut se faire que par la connaissance de l’enseignement révélé, sa fréquentation quotidienne, son imprégnation. Jésus, dans le passage des ‘mains impures (Mc 7/01 = P 114), montre combien cela est autrement plus important que l’hygiène du corps, qui l’est pourtant déjà.
Pratique IV : Le courage physique, face au danger, le courage mental, face au mensonge, ne sont que petits entraînements par rapport au courage spirituel de s’identifier à l’Unique, dont nous ne sommes séparés que par l’illusion cosmique, maya.
L’IDENTITÉ SUPRÊME