Les RÉSULTATS ICI-BAS

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Bhagavad Gita 04/12 Commentaire Théorique et Méditation Opérative

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Ceux qui désirent le résultat de leurs actions ici-bas, offrent des sacrifices aux dieux (devas), parce que la satisfaction des désirs est rapidement obtenue par les actions menées dans ce monde.

(BG 04/12)

Théorie :

Les trois destins post-mortem possibles

1        Ceux qui désirent le résultat de leurs actions ici-bas…Il faut recourir à la métaphysique des ‘états multiples de l’Être’ pour comprendre la question des fins dernières selon le Christianisme et selon l’Hindouisme. Il existe trois fins positives possibles. La première est une réincarnation meilleure (Ayant atteint le monde des vertueux et y ayant séjourné pendant de longues années, celui qui a échoué dans la voie du yoga naît dans la maison de parents purs et prospères. Il peut aussi renaître dans une famille pratiquant l’Union mystique (le yoga). En vérité, une telle renaissance est des plus difficiles à obtenir en ce monde (BG 06/41-42). Le Christianisme théologique n’envisage pas cette possibilité, puisqu’il rejette la théorie de la réincarnation, bien qu’elle revienne fréquemment dans l’entourage de Jésus, sans aucune objection de sa part. Par exemple, quand Jésus demande : Qui suis-je, au dire des gens ? (Mc 08/27 = P 121), certains répondent : L’un des prophètes, ce qui implique que le dit prophète se serait réincarné en Jésus.

2        L’autre possibilité de destin post mortem consiste à atteindre un état d’existence toujours individuel mais supra-humain. L’Évangile envisage cette possibilité fréquemment puisque ces états d’existence ne sont pas autre chose que le royaume des cieux.

3        La troisième possibilité de destins après la mort (et même avant la mort) est ‘la grande libération’, moksha, ou ‘fusion de l’individu dans le divin’. La théologie chrétienne refuse cela aussi, bien que l’Évangile de Jean en fasse clairement état (moi en eux et toi en moi, afin qu’ils soient parfaits dans l’unité… : Jn 17/23 = P 267), sans parler des évangiles gnostiques qui traitent aussi nettement du sujet.

Le choix réincarnationiste

1        La première question que doit se poser un spirituel est donc : « Quel est mon but ? Une meilleure incarnation ou le royaume des cieux, ou moksha ? » On comprend facilement que la méthode de vie doit être différente selon le but visé. Ce n’est pas par hasard si tous les moines du monde suivent une règle et si tous les hommes qui font quelque chose de leur vie adoptent une discipline. Il est manifeste que l’ambition la plus modeste est une meilleure incarnation. C’est précisément ce qu’envisage la Gita ici : Ceux qui désirent le résultat de leurs actions ici-bas.

2        « Quel est l’équivalent évangélique de cette  modeste ambition ? » C’est le ‘bon larron’ qui demande à Jésus : souviens-toi de moi, lorsque tu viendras avec ton royaume (Lc 23/41-42 = P 295) et à qui Jésus répond : aujourd’hui tu seras avec moi dans le Paradis. Il s’agit du paradis terrestre, donc le ‘bon larron’ n’accèdera pas au royaume des cieux, mais au meilleur lieu du royaume de la terre, le paradis, lorsque Jésus l’aura restauré, lors de son second avènement (lorsque tu viendras avec ton royaume) ; ce qui correspond au début d’un nouveau cycle humain.

3        Ce sutra de la Gita oublie une autre possibilité, rare du temps de sa rédaction et fréquente aujourd’hui. Il s’agit de ceux qui désirent le résultat de leurs actions ici-bas, mais en ignorant toute transcendance et donc en comptant sur leurs seules forces et sur ce qu’ils croient être le ‘hasard’. Il en fut question précédemment : Celui qui jouit de des dons des dieux, sans rien leur donner en retour, est vraiment un voleur (BG 03/12). Celui qui n’entretient pas le mouvement circulaire de la vie, et qui goûte les plaisirs des sens dans la faute, c’est-à-dire sans accomplir le sacrifice prescrit par les Védas, celui-là vaine est sa vie (BG 03/16). « En quoi la vie profane est-elle vaine ? » En ce qu’elle néglige une possibilité offerte par notre monde et sachant qu’une possibilité méprisée ne se présente plus ensuite. « Quelle est cette possibilité ? » C’est le paradis terrestre dont s’approche celui qui vit en relation avec les dieux. Même s’il vit dans un monde globalement athée et mauvais, la grâce du ciel, s’il l’invoque, lui offre les prémices du paradis.

Les dieux non absents du Christianisme

1        La Bhagavad Gita est axée principalement sur moksha, la grande réalisation. Il est cependant intéressant de constater qu’elle n’exclut pas les ambitions plus modestes. Autrement dit, elle comprend aussi une part exotérique, religieuse. Et c’est bien ce dont il s’agit dans ce sutra. Ceux qui désirent le résultat de leurs actions ici-bas, offrent des sacrifices aux dieux (devas). Pour la plupart des gens, prier, c’est demander, et en général, demander pour une fin terrestre. La plus noble des finalités terrestres étant le paradis (terrestre) après la mort. La théorie chrétienne de ‘la résurrection des corps’ revient d’ailleurs à cela car on ne peut parler de corps humains que dans le cas de la réincarnation ou du paradis terrestre… qui est aussi un cas de réincarnation, le meilleur possible, puisque l’humain y retrouve un corps, bien qu’amélioré.

2        Reste la question des devas, les dieux. Contrairement à ce que croient souvent les Chrétiens, Jésus en fait état : J’ai dit : vous êtes des dieux (Jn 10/34 = P 185). Le Christianisme, contrairement à l’Hindouisme, ne détaille pas les dieux. Ils sont pourtant là, comme autant de forces de la nature opérant sur le monde humain (Parmi les Yakshas et les Rakshasas (entités bienfaisantes et hostiles du monde vital), je suis le seigneur de la richesse (Kubera). Parmi les Vasus, je suis le purificateur dieu du feu (Pavaka, Agni). Et parmi les montagnes, je suis le Meru (montagne mythique, l’axe du monde : BG 10/23). Le Christianisme les a remplacés par les saints, dont les spécialités recouvrent souvent celle des dieux antiques, et qui s’offrent à la dévotion des croyants. Lorsque la Gita déclare : C’est par le sacrifice que vous vous multiplierez. Que ceci soit pour toi Kâmadhenu, la vache d’abondance mythique qui exauce tous les désirs (BG 03/10), ou bien : Nourrissez les dieux (Deva) par les sacrifices et les dieux soutiendront votre vie (BG 03/11) elle recouvre les innombrables prières que font les Chrétiens aux saints, à Marie ou à Jésus pour toutes les circonstances de leur vie terrestre. Seul le langage religieux diffère.

À défaut de la libération, la quête du bonheur

1        La Gita conseille au vrai spirituel : Que le bonheur ne soit pas l’objet de tes pensées ; reste maître de toi-même (BG 02/45), car le spirituel cherche à ne s’attacher qu’à Dieu et non à sa manifestation, certes souvent magnifique, mais illusoire parce que transitoire. Le spirituel ne veut pas être privé du contact direct avec Dieu par la jouissance de sa manifestation. C’est un absolutiste du désir, qui ne désire que l’absolu : le sage (jnani), uni et consacré à l’Unique, est le plus grand. Car le sage m’aime par-dessus toutes choses, et je l’aime de même (BG 07/17).

2        Cependant, la Gita s’occupe aussi des humains aux ambitions modestement terrestres. La preuve en est que la quête du bonheur y est explicitement envisagée : L’être inconscient de son identité spirituelle ne peut ni maîtriser son mental, ni méditer. Qui ne médite pas ne connaîtra pas la sérénité ; sans elle, d’où lui viendrait le bonheur ? (BG 02/66). Même pour ceux qui ne sont que partiellement conscients de leur identité spirituelle, mais qui croient aux dieux, la Gita donne la recette du bonheur : L’homme atteint la perfection, en adorant celui de qui sont émanés les êtres, et qui pénètre toute chose, et ceci par l’accomplissement de son devoir propre (BG 18/46). Cette recette du bonheur tient en deux points. Premier, le lien avec Dieu, second, l’action juste, c’est-à-dire conforme à la vocation de chacun. Alors, sans aucun doute, l’homme obtient les résultats de son action dès ici-bas…  ce qui n’exclut pas qu’il puisse aussi en obtenir le paradis terrestre après la mort.

L’état humain est favorable au bonheur

1        …parce que la satisfaction des désirs est rapidement obtenue par les actions menées dans ce monde. Cela signifie que dans d’autres mondes, non-humains, la satisfaction des désirs est difficilement obtenue. Ces autres mondes sont les états d’existence inférieurs à l’humain. On peut se faire une idée de l’incroyable différence de condition des êtres, en observant simplement les êtres du monde humain : minéraux, végétaux, animaux. La liberté humaine, par rapport à celle des trois autres règnes du vivant de notre état d’existence, est déjà incomparable. Cela donne une idée de la damnation que doit représenter l’enfermement dans un état d’existence infrahumain. Et, même si l’on considère la différence de situation des hommes, selon les varnas-castes, la différence de liberté des êtres selon la race, la richesse, le niveau culturel est considérable. Tout cela peut conduire à réaliser à quel point la situation humaine, qui est la nôtre actuellement, constitue un privilège par rapport à celles que nous venons d’envisager. Le danger est grand de se dégrader dans ces dernières. L’homme doit se servir du Soi-atman pour s’élever, non pour se dégrader (BG 06/05).

2        Inversement, et bien que cela soit plus difficile à concevoir, la situation des humains doit sembler d’une opacité et d’une inertie effrayante aux yeux des êtres supérieurs que le Christianisme nomme les anges et l’Hindouisme les dieux. Cette mise en perspective permet d’éviter de chuter et même de se contenter de ce peu qui est notre lot sur la terre mortelle.

Pratique :

Pratique I : La spiritualité est une science précise et non cet ectoplasme que beaucoup confondent avec la psychologie et les bons sentiments. Arjuna, le disciple-type de la Gita, est appelé l’archer à l’infaillible main gauche ! (BG 11/33) ; autant dire qu’il sait viser. Beaucoup s’engagent dans la voie spirituelle sans savoir ce qu’ils cherchent. Les relations humaines que l’on aura, la nature des occupations, l’emploi du temps, la culture que l’on se donnera, la discipline de vie seront différents selon que l’on cherche le paradis, comme dans ce sutra, ou le royaume des cieux, comme un disciple du Christ, ou l’unité suprême, comme un initié non-dualiste. Vagabonder n’est pas voyager ; le spirituel sait ce qu’il cherche et où il va.

Pratique II : Le profane matérialiste n’invoque pas les dieux, ne croyant qu’en lui-même. Le pur spirituel non plus en général, puisqu’il perçoit dans tout événement spontané la marque de l’Unique (BG 02/32). Mais l’amateur de paradis terrestre, et à plus forte raison de royaume des cieux, doit s’entraîner à vivre en relation circulaire avec les dieux, c’est-à-dire les puissances positives qui agissent sur son monde. Demandes confiantes, respectueuses, calmes et non obsessionnelles et reconnaissance font partie de sa vie mentale quotidienne, dans une ambiance de foi sereine et même de courage de la foi en cas d’adversité sévère.

Pratique III : Dans la mesure où un homme n’est pas résolument engagé dans la spiritualité, la quête du bonheur sera pour lui première. Elle consistera à équilibrer les deux points précédemment envisagés. Premier : le dialogue permanent avec la divinité. Deuxième : l’action propre de l’homme en veillant particulièrement à ce qu’elle soit en harmonie avec sa vocation propre, son sva-dharma. Tout le monde n’a pas tout à faire ; chacun à quelque chose à ne pas manquer. Ces deux points sont les deux piliers de soutènement du bonheur.

Pratique IV : Pour les intelligents (L’homme de renoncement, imprégné de sattva, intelligent, ayant tranché tous ses doutes, ne rejette pas l’action désagréable, et n’est pas non plus attaché à l’action agréable : BG 18/10), une profonde méditation sur la chance que représente l’état humain d’existence le conduira à ne pas négliger ce privilège et encore moins à en mésuser.

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