Le JEÛNE (BG 04/30)

Le JEÛNE (BG 04/30)

Bhagavad Gita 04/30 Commentaire Théorique et Méditation Opérative

Le JEÛNE (BG 04/30)

Le JEÛNE

D’autres encore, s’exerçant à jeûner,

sacrifient une forme d’énergie vitale dans une autre.

Mais tous sont des connaisseurs du sacrifice et, par lui, se libèrent des chaînes du karma

(BG 04/30)

Théorie :

Le jeûne dans une synthèse des yogas possibles

1        Krishna enseignant Arjuna, continue sa revue des principales méthodes ascétiques. Ici il aborde, d’ailleurs assez rapidement, le jeûne. « Pourquoi rapidement ? » Sans doute pour une raison proche de ce que nous avons dit dans le précédent sutra. Il s’agissait alors du pranayama -maîtrise (yama) de la force vitale (prana)- maîtrise de fait limitée à la suspension de souffle, et ceci en vue de l’extase. Nous avons vu déjà que cette recherche de l’extase, techniquement contraire de l’enstase-samadhi visée par le yoga classique, pouvait à la rigueur être acceptée comme une étape, encore religieuse et dualiste sur le chemin du yoga, mais sans plus.

2        Il en va de même ici. En effet la Gita enseigne : Le yoga (l’union divine) est inaccessible à celui qui mange trop, ou jeûne trop, qui dort trop, ou veille trop (BG 06/16). On n’est pas loin de la contradiction avec le présent sutra concernant ceux qui s’exercent à jeûner. Manifestement, l’auteur de la Bhagavad Gita, le sage Vyasa (BG 10/37 et 18/75), ‘ratisse large’ pourrait-on dire, en rassemblant diverses formes d’ascèses dans une synthèse des yogas possibles.

Une alchimie énergétique

1        D’autres encore, s’exerçant à jeûner, sacrifient une forme d’énergie vitale dans une autre. La vie que l’homme connaît corporellement et mentalement n’est qu’une vie mortelle. Elle ne perdure pendant un certain temps, entre la naissance et la mort, qu’en tuant pour s’approprier la vie d’autres organismes. Elle prend des vies pour prolonger sa vie. La vie corporelle n’est pas une entité autonome, c’est un flux, qu’il faut sans cesse réalimenter.

2        Ceci dit, il y a des aliments grossiers et d’autres plus subtils. Certains hommes mangent beaucoup et respirent mal, d’autres mangent peu et respirent bien. La même hiérarchie se retrouve entre les différents aliments et les différentes sortes d’air suivant les régions plus ou moins polluées, oxygénées, iodées etc. Un premier travail se présente pour rendre plus subtile l’alimentation. Un deuxième pour limiter l’énergie puisée dans l’alimentation et la replacer dans une énergie puisée ailleurs. « Mais où ? » Le sutra ne le précise pas. Entre le précédent sutra, où l’ascète cessait de respirer, et celui-ci, où il s’entraîne à ne pas manger, on finirait par se demander où puiser l’énergie vitale.

3        L’expression sacrifient une forme d’énergie vitale dans une autre suggère une sorte de transmutation d’une forme grossière dans une autre plus subtile. On sait que le but de l’alchimie, théorique et en fait symbolique, était de transformer le plomb en or, le plus vil et lourd métal en le plus lumineux, incorruptible, solaire. Il y a, dans l’entreprise évoquée par ce sutra, quelque chose d’alchimique au niveau énergétique.

4        En réalité toutes les perceptions sensorielles sont porteuses d’énergie vitale. L’alimentation ne fournit pas seulement des matériaux de construction du corps intégré par la digestion stomacale et intestinale. La sapidité des aliments véhicule le prana, c’est pourquoi il convient d’ingérer les aliments seulement quand toute leur sapidité a été puisée par la mastication. Ce n’est pas une illusion que les aliments fournissent des forces avant même qu’on les déglutisse. Et cela sans parler de leurs odeurs et de leurs couleurs souvent attrayantes. Il est connu que les couleurs des murs, tapis, meubles et ornements d’une pièce influent sur l’énergie des gens qui y vivent. De même que le timbre des instruments et le style rythmique des musiques sont apaisants ou dynamisants. Et l’on peut passer en revue ainsi les cinq sens dans tous leurs emplois. Cela donne une idée des autres sources possibles d’énergie vitale.

5        Jésus est explicite sur ce point lorsqu’il dit au diable : Ce n’est pas de pain seul que vivra l’homme, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu (Mt 04/04 = P 021) et aussi lorsqu’il répond aux disciples : J’ai à manger un aliment que vous ne connaissez pas. » Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé et de mener son œuvre à bonne fin (Jn 04/10 = P 036).

Le jeûne de Jésus

1        Le lecteur pourrait être étonné, voire déçu, de la façon dont nous avons relativisé ce sutra (Le yoga n’est pas fait pour celui qui jeûne trop). La question se poserait alors : « Pourquoi Jésus a-t-il jeûné quarante jours ? » Il semble, d’après les spécialistes, que quarante jours de jeûne, pour un adulte en bonne santé, marque la limite au-delà de laquelle le corps humain commence à subir des dommages irréparables. Jésus aurait donc été à la limite du jeûne possible.

2        Outre cela, le nombre quarante est évidemment symbolique, ce qui n’invalide pas la durée effective du jeûne de Jésus. Quarante est dix fois quatre. Quatre est  le nombre symbolisant la matière solide, opaque. Sa version géométrique est le carré, symbole du terrestre, que l’on retrouve dans la croisée du transept de toutes les églises et qui est surmonté par la coupole, symbole du ciel. Le dix, dans le monde romain où la numération se fait en base dix, symbolise la totalité d’un cycle de numération. Il en résulte que le dix fois quatre représente la totalité du monde matériel et cosmique. C’est de cette totalité que Jésus jeûne : Jésus disait : « Celui qui a trouvé le monde et s’est fait riche, qu’il renonce au monde » (évangile de Thomas 110).

3        Toutes les lois religieuses prévoient des périodes de jeûne obligatoire. « Pourquoi ? » Parce que l’avidité des jouissances attache au monde mortel : Celui qui, le mental parfaitement maîtrisé, libéré de l’avidité envers les objets de désirs, se fixe en l’Atman et en l’Absolu, celui-là est dit être en yoga (BG 06/18). Les jeûnes religieux ne visent pas à détacher totalement l’être du samsara, mais tâchent au moins d’éviter qu’il s’y limite et perde la foi dans les devas (ou dans le Dieu créateur en Christianisme).

4        Le jeûne de Jésus était plus que cela. « Que visait-il ? » Il apparaît que Jésus était déjà réalisé au moment de son jeûne de quarante jours, puisqu’à son baptême, qui précède : Jean en rend témoignage : »J’ai vu l’Esprit descendre, tel une colombe venant du ciel, et demeurer sur lui (Jn 01/33 = P 023). Le jeûne de Jésus n’était donc pas purificateur, comme celui dont il est question dans ce sutra : par lui, ils se libèrent des chaînes du karma. Il semble que le jeûne de Jésus, à la limite de l’humain actuel, ait visé à acquérir des forces quasi adamiques, primordiales, qui furent la source de  ces signes-semeion ‘miraculeux’, qui devinrent des outils de sa prédication, face à un peuple dur d’oreille et à la nuque raide (Ne croirez-vous donc pas si vous ne voyez des signes et des prodiges ! : Jn 04/48 = P 037). Nous sommes en situation différente dans ce sutra. D’ailleurs il est notable que Matthieu déclare à la fin du jeûne de Jésus : Voici que des anges s’approchent, et ils le servent. Cela montre clairement que le but de Jésus était de dépasser l’état humain d’existence, pour l’accomplissement de sa mission et non seulement de sacrifier une forme d’énergie vitale dans une autre.

La libération des chaînes du karma

Mais tous sont des connaisseurs du sacrifice et, par lui, se libèrent des chaînes du karma. Le but du jeûne yogique est clairement exprimé. Le jeûne symbolise ici l’ensemble des sacrifices possibles, et le but est de se libérerdes chaînes du karma. Karma désigne l’action et toutes ses conséquences positives ou négatives. Ces conséquences se déroulent sur le même plan d’existence que celui où s’est produite l’action. Et ces conséquences reviennent sur l’auteur de l’action, donc en positif ou en négatif suivant la nature de l’action. Il en résulte que celui qui agit restera dans le monde dans lequel l’action s’est déroulée, pour en récolter les conséquences et cela indéfiniment, puisque l’homme ne peut pas ne pas agir (BG 03/05, 18/11). « Alors, comment se libérer des chaînes du karma ? » En cessant de s’attacher aux fruits des œuvres, et c’est là un aspect important de tout sacrifice. Par conséquent, accomplis toujours les actes qu’il te faut accomplir, sans attachement. Car l’homme qui agit en complet détachement atteint l’Absolu (BG 03/19).

« Le Christianisme connaît-il quelque chose d’équivalent ? »

En théorie dogmatique non, car le chrétien, n’étant qu’une simple créature (créé et non engendré, selon le Credo), est censé ne pas pouvoir échapper au monde créé. Mais, évangéliquement, la réponse est nettement oui. Il faut que lui croisse et que moi-egô je diminue dit Jean le Baptiste (Jn 03/30 = P 032). Au jeune homme riche Jésus déclare : Une seule chose te manque : va, ce que tu as, vends-le et donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel ; puis, viens, suis-moi (Mc 10/21 = P 216). Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même… et qu’il me suive (Mc 08/34 = P 123) cela diffère-t-il de : Personne ne devient un yogi sans le renoncement à soi-même…(BG 06/02) ?

Pratique :

Pratique I : Dans ‘Le jeûne dans une synthèse des yogas possibles’, nous avons vu que la voie du yoga classique est Le yoga (l’union divine) est inaccessible à celui qui mange trop, ou jeûne trop (BG 06/16), une voie de ‘juste milieu’ plutôt qu’une voie d’exploits ascétiques.

Pratique II : Dans ‘Une alchimie énergétique’ fut expliqué que toutes les perceptions sensorielles sont porteuses d’énergie vitale, prana, et qu’un entraînement yogique consiste à remplacer les grossières par les subtiles. De plus, l’alimentation ne fournit pas seulement des matériaux pour la construction du corps, mais aussi de la force vitale au niveau de sa sapidité. La nourriture qui accroît la longévité, la pureté, la force, la santé, la joie et la gaité, qui est savoureuse, oléagineuse, substantielle et agréable, est chère aux sattviques (spirituels) (BG 17/08). Jésus est explicite sur ce point lorsqu’il dit au diable : Ce n’est pas de pain seul que vivra l’homme, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu (Mt 04/04 = P 021).

Pratique III : Dans le paragraphe ‘Le jeûne de Jésus’, nous avons observé que le jeûne de 40 jours de Jésus présentait une tout autre fonction que celui présenté ici. Jésus, étant déjà réalisé à l’époque (lors de son baptême), n’avait point besoin de purification de son karma. Dans ‘La libération des chaînes du karma’, nous avons vu que tout sacrifice n’avait que ce but, en vue de s’affranchir de l’attachement aux actes et à leurs fruits, qui enchaînent dans le samsara (la ronde des naissances et des morts).

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