KRISHNA, LIBÉRATEUR des HUMAINS
Libérateur des humains, quelle joie aurais-je à les massacrer ? Le meurtre de ces misérables nous engluerait dans la faute (BG 01/36)
C’est pourquoi il ne sied pas que nous mettions à mort ces parents. Comment pourrions-nous être heureux après avoir tué les nôtres ? (BG 01/37)
Même si eux, aveuglés par la convoitise, ne voient pas combien il est coupable de détruire sa propre lignée et criminel de trahir ses amis, (BG 01/38)
Comment nous, qui en sommes avertis, pourrions-nous ne pas nous détourner de cette faute ? (BG 01/39)
Théorie :
Salut et libération, en Christianisme et dans la Bhagavad Gita
1 Libérateur des humains : Arjuna s’adresse à Krishna, qui n’est encore que son cousin et son collègue en chevalerie, voire son subordonné dans le char de combat, puisqu’il conduit les chevaux pendant qu’Arjuna tire à l’arc. C’est donc Arjuna qui lui indique vers où diriger son attelage (BG 01/21). Il faudra attendre le début du chapitre suivant, pour qu’il demande à devenir disciple de Krishna. Pourtant, Arjuna lui décerne déjà le titre quasi divin de libérateur des humains.
2 Un Chrétien ne manquera pas de s’interroger sur la proximité de ce titre avec celui de sauveur, accordé à Jésus. La question demeure de savoir de quoi Jésus sauve et de quoi Krishna libère ? La quasi identité des mots (libérateur, sauveur) recouvre-t-elle la similitudes des doctrines ?
3 La théologie déclare : Jésus sauve de la mort les disciples qui ont foi en lui. Jean rapporte cette parole de Jésus (traduction BJ=Bible de Jérusalem) : si quelqu’un garde ma parole, il ne verra jamais la mort (Jn 08/51 = P 147). Les théologiens comprennent généralement cela en enseignant, qu’après la mort, les croyants auront un ‘corps de résurrection’, immortel et glorieux, qui sera cependant bien leur corps actuel et non un autre corps, mais leur corps ‘ressuscité’. Cette croyance, à la fois théologique et populaire, ne peut être prise à la lettre d’un point de vue ésotérique. En effet, un corps est limité dans l’espace, sinon il ne se distinguerait pas des autres corps. Or l’espace et le temps sont indissolublement liés ; un corps limité dans l’espace ne peut donc pas être illimité dans le temps. Beaucoup d’autres arguments s’opposent à la croyance populaire en la ‘résurrection des corps’, mais celui-ci est déjà suffisant.
4 Observons maintenant le grec de plus près. Le texte dit il n’observera-pas-theôrein la mort et non ‘il ne verra pas’, comme traduit la BJ ; or le grec theôrein ne désigne pas la vue matérielle ordinaire. De plus, le mot ‘jamais’ traduit faussement le grec aionios, qui est une notion cyclique, que l’on peut traduire par ère ou éon. La doctrine théologique de la ‘résurrection des corps’ force outrageusement le texte de l’Évangile, qui évoque plutôt un affranchissement de la mort pendant une durée indéterminée, mais certainement pas sans fin. Or cela correspond exactement à la notion de séjour céleste transitoire dans la BG.
5 Krishna, le libérateur des humains, offre deux sortes de libération, une temporaire et paradisiaque, qui correspond au salut chrétien, l’autre définitive et divine. La première est obtenue par une vie conforme au dharma et particulièrement au sva-dharma, la loi propre à chaque individu. Mais elle n’est pas sans terme. Ayant savouré le vaste monde céleste, et après y avoir épuisé le bénéfice de leurs mérites, ils doivent retourner au monde des mortels. Ainsi, ceux qui suivent la voie védique, mais qui n’aspirent qu’au bonheur, n’obtiennent que le cycle de la naissance et de la mort (BG 09/21). Quant à la libération sans retour, nommée moksha, elle dissout l’individu humain en Dieu. Par ce culte, il me connaît en essence, ce que je suis et qui je suis ; et, me connaissant de la sorte, il entre en moi et ne se distingue plus (BG 18/55) et aussi : Pour qui l’atteint, point de retour en ce monde. C’est là ma demeure suprême (BG 15/06).
6 La première libération, transitoire, paradisiaque, qu’offre Krishna, correspond au salut chrétien (tel que l’enseigne l’Évangile et non la théologie). La seconde libération qu’offre Krishna correspond à moksha, la fusion en Dieu (BG 05/24, 06/15). Moksha a-t-il un équivalent dans le Christianisme ? Non, dans le Christianisme théologique, mais oui, dans l’Évangile, comme le dit clairement Jean : Ce jour-là, vous reconnaîtrez que je suis en mon Père et vous en moi et moi en vous (Jn 14/20 = P 263).
Peut-on massacrer joyeusement ?
1 …quelle joie aurais-je à les massacrer ? Arjuna refuse de tuer les malfaisants qui se présentent dans l’armée adverse, tout en les sachant tels, et ceci parce qu’ils sont de sa lignée. Et il dit quelle joie aurais-je à les massacrer ?, ce qui suppose qu’il aurait de la joie à massacrer des malfaisants s’ils n’étaient pas de sa lignée.
2 Un occidental de sensibilité chrétienne se choquera de cette déclaration. Il invoquera même l’Évangile : Vous avez entendu qu’il a été dit : Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi. Eh bien ! moi je vous dis : Aimez vos ennemis (Mt 05/43-44 = P 065). La BG s’oppose-t-elle ici à l’enseignement évangélique ? En réalité non. D’abord Aimez vos ennemis implique que les gens que l’on aime ainsi sont toujours des ennemis. Le devoir d’assistance du fort vis-à-vis du faible oblige le fort à lutter contre les ennemis en question pour protéger le faible. Sauf qu’il devra lutter contre l’ennemi en l’aimant et non, comme le conseille le plus souvent l’Ancien Testament, en le haïssant.
3 Revenons maintenant à la Gita : la joie n’est pas le plaisir. Arjuna n’a pas de plaisir à tuer un malfaisant, même qui n’est pas de sa lignée, mais il revendique en somme d’y trouver de la joie. Cette joie résulte de la conformité de l’action d’un homme à son sva-dharma, sa vocation propre. On peut trouver de la joie dans une action déplaisante, si elle contribue au bien universel, ce qui est ici le cas, puisqu’il s’agit de lutter contre un mauvais roi, qui fera inévitablement régner l’injustice sur le peuple. L’homme atteint la perfection, en adorant celui de qui sont émanés les êtres, et qui pénètre toute chose, et ceci par l’accomplissement de son devoir propre (BG 18/46) ; comment n’aurait-il pas de joie à accomplir son devoir propre, en tendant vers la perfection ?
Le mental peut se montrer tordu
Le meurtre de ces misérables nous engluerait dans la faute. Comme tout homme, quand il perd par moment sa boussole spirituelle, Arjuna utilise son cerveau pour justifier ses passions émotionnelles. Il y a, dans l’armée adverse, des gens qu’il aime, qui se sont mis à servir une mauvaise cause, mais qu’il continue à aimer malgré cela. Il est assez conscient pour reconnaître que ce sont des misérables, mais complètement hypocrite en prétendant que sévir contre un misérable qui entreprend un forfait ferait passer la faute du coupable au redresseur de torts.
Une parodie de justice
C’est pourquoi il ne sied pas que nous mettions à mort ces parents. Très satisfait de sa plaidoirie sans doute, Arjuna conclut le procès, en passant un peu rapidement du rôle d’avocat de la défense à celui de juge. En effet, dans ce discours, il s’adresse à Krishna : O Krishna, quand je vois ces parents désireux de combattre et rangés en bataille, à cette vue mes membres défaillent…(BG 01/28). Puis il développe un immense discours, rempli de pseudo-vérités, et conclut sans même se soucier de l’avis de celui qu’il a pris à témoin et qui n’a pas dit un mot jusqu’à maintenant. Le moins que l’on puisse affirmer est qu’Arjuna respecte assez peu les règles du dialogue. Il y a parodie quand on s’adresse à un témoin sans lui laisser la possibilité de donner son avis.
Le petit bonheur de monsieur Arjuna
1 Comment pourrions-nous être heureux après avoir tué les nôtres ? Alors même que la précédente phrase prenait forme de conclusion, voici que notre Arjuna rajoute un argument. Quand on ne dispose pas d’un raisonnement de qualité, on peut toujours tenter la quantité des fausses raisons.
2 Celle-ci est particulièrement egocentrique et faible. Au fond, Arjuna ne se soucie pas tant du sort des victimes que de son petit bonheur personnel : Comment pourrions-nous être heureux ? Arjuna craint que les remords gênent son bonheur. Krishna ne l’oubliera pas, lui qui enseignera : Celui qui ne s’abandonne pas aux regrets… un tel fidèle m’est cher (BG 12/17). Il précisera aussi : Que le bonheur ne soit pas l’objet de tes pensées ; reste maître de toi-même (BG 02/45). Non que le yogi refuse le bonheur, quand il vient naturellement, (Là où est Krishna…règnent le bonheur : BG 18/78), mais l’atman le gouverne, non l’ego, dont le bonheur est la seule préoccupation.
Les frontières du masochisme psychologique et du sacrifice religieux
1 Même si eux, aveuglés par la convoitise, ne voient pas combien il est coupable de détruire sa propre lignée et criminel de trahir ses amis…Arjuna est rongé par le doute : à peine reconnait-il la culpabilité de ses adversaires, qu’il les excuse ; à peine leur trouve-t-il des circonstances atténuantes, qu’il repasse dans le camp accusateur. Cela est dû à son caractère passionné : Ce par quoi on appréhende de façon erronée le dharma (justice) et l’adharma (injustice), ce qui doit être fait et ce qui doit être évité, cette intelligence imparfaite appartient à la passion-rajas (BG 18/31). Krishna montrera à quel point le yogi, qui est un homme unifié (BG 05/12) tranche les doutes (L’homme de renoncement, imprégné de sattva, intelligent, tranche tous ses doutes : BG 18/10).
2 Voici donc Arjuna accusateur de ses ennemis aveuglés par la convoitise. Mais, dans quelque temps, il s’accusera du crime même qu’il reproche ici à ses ennemis : En vérité, c’est un grand crime que nous allions commettre quand, succombant à l’attrait de la royauté et des plaisirs, nous nous apprêtions à tuer les nôtres (BG 01/45). Littéralement il ne sait plus qui il est et qui sont les adversaires ; il confond les rôles.
3 Ils ne voient pas combien il est coupable de détruire sa propre lignée : assurément, c’est plus coupable que de détruire un innocent étranger, ce qui, pourtant, constitue déjà un meurtre.
4 Ils ne voient pas combien il est…criminel de trahir ses amis. Cela est encore pire que pour la lignée, car il est vrai qu’on choisit tous ses amis, on ne choisit pas toute sa famille.
5 On pourrait se demander s’il n’y a pas un fond de masochisme dans la psychologie d’Arjuna, à vouloir se charger des fautes des autres et les excuser contre toute évidence ? Certes, il a vécu bien avant Sacher Masoch et le concept tiré de cet auteur n’était pas né, mais sans aucun doute la chose existait déjà, comme tout ce qui est universellement humain. On opposera cependant à cette hypothèse que le masochiste tire plaisir de sa souffrance, ce qui n’est manifestement pas le cas d’Arjuna.
6 Une hypothèse conjointe, et encore plus choquante pour certains, pourrait se présenter alors : « Arjuna ne donne-t-il pas dans ce que d’aucuns nomment le ‘masochisme chrétien’ ? » Cela nous ramène à un point essentiel de l’ésotérisme chrétien, déjà envisagé sous un autre angle. Il y a fondamentalement deux Christianismes, le paulinien (et aussi théologique et officiel) et l’évangélique (conforme au texte grec de l’Évangile). Selon le paulinien, Jésus sauve les hommes par la croix, par la souffrance qu’il offre à Satan, en échange de la libération des hommes prisonniers de l’enfer. Cette thèse paulinienne trouve même un écho dans l’Évangile canonique : le Fils de l’homme lui-même n’est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour une multitude (Mc 10/42 = P 257). Le thème de la rançon est parfaitement explicite.
7 Nous ne nions aucunement que ce thème puisse constituer une dimension de la mission de Jésus. Selon le Christianisme ésotérique, Jésus n’est pas Dieu de toute éternité (‘engendré non créé’ selon le Credo) ; c’est un homme, comme il le dit lui-même : moi, un homme qui vous ai dit la vérité, que j’ai entendue de Dieu (Jn 08/40 = P 147) et même un homme qui a un Dieu, le même que nous : je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu (Jn 20/17 = P 311). Il a ‘réalisé Dieu’, au sens oriental de moksha (BG 06/15). Dès lors sa vie corporelle pouvait lui servir à diffuser son enseignement et aussi, finalement, une fois cette diffusion opérée et d’ailleurs refusée pour la plupart, il pouvait se charger des péchés des hommes, par ce marché de rançon avec le diable qui, en l’occurrence, s’identifie avec le prince de ce monde, métaphysiquement le régent de l’état humain d’existence. …maintenant le Prince de ce monde va être jeté dehors ; et moi, une fois élevé de terre, j’attirerai tous les hommes à moi (Jn 12/31-32 = P 230). Cela correspond, pourrait-on dire, à la partie paulinienne du Christianisme, soit à l’exotérisme chrétien.
8 Reste cependant que l’ésotérisme non-duel, qui vise la fusion avec le divin (Moi et le Père nous sommes un : Jn 10/30 = P 185) ne peut être acquis que par la connaissance et non par la souffrance de quelqu’un d’autre (On dit de Cela-Brahman qu’on ne peut l’atteindre que par la connaissance : BG 13/17). Les Chrétiens sauvés par la croix sacrificielle et leur foi dans le sauveur Jésus accèdent donc au salut paradisiaque, qui les placera sans doute dans de meilleures conditions pour entrer dans la voie de l’ésotérisme gnostique (La vérité est partout semée, elle existe dès l’origine, quelques-uns la voient au moment des semailles, peu nombreux la voient encore au moment de la moisson : Évangile gnostique de Philippe 14). Mais le salut par la foi ne saurait s’identifier à la fusion en Dieu, que la BG nomme moksha, et que la théologie chrétienne déclare d’ailleurs impossible, puisque l’homme est censé être créé ex-nihilo. En somme, l’enseignement non-duel de Jésus (surtout rapporté par Jean) vise à la fusion en Dieu, mais le sacrifice de la croix ne peut donner que le salut paradisiaque (comme on le voit en ce qui concerne le ‘bon larron’ : Lc 23/43 = P 295). La Gita confirme clairement ce point : Jamais l’Être Suprême ne peut être tenu pour responsable des actes, vertueux ou coupables, de quiconque. Le Seigneur ne prend ni la faute ni le mérite de quiconque. La connaissance est enveloppée d’ignorance, et c’est pourquoi les êtres sont égarés (BG 05/15).
9 Si Jésus était Dieu lui-même, comme le prétend le Credo, il ne prendrait ni la faute ni le mérite de quiconque, car Dieu ne saurait se sacrifier pour les hommes, ce serait le monde à l’envers. Mais, s’il est un homme réalisé, il peut alors endosser la dette des autres hommes, comme le prophétisait Isaïe : Il a pris nos infirmités et s’est chargé de nos maladies (Mt 08/17 = P 044). Jésus lui-même a révélé ce point à Nicodème : Comme Moïse éleva le serpent dans le désert, ainsi faut-il que soit élevé le Fils de l’homme, afin que tous ceux qui croient en lui aient la vie pour l’éon (Jn 03/14-15 = P 030). Comme toujours, la traduction fausse tout en traduisant éon (grec : aiônios) par ‘vie éternelle’ ce qui correspondrait à moksha, mais ce n’est pas le cas car, dans moksha, les êtres ne sont pas séparés, mais fondus en Brahman. On a toujours l’impression que le message du Christ, dans la traduction des Écritures et plus encore dans la théologie servie au peuple, est délibérément faussé dans sa dimension ésotérique. Le prophète Jésus nous en a prévenu : Malheur à vous, les légistes, parce que vous avez enlevé la clef de la gnose ! Vous-mêmes n’êtes pas entrés, et ceux qui voulaient entrer, vous les en avez empêchés ! » (Lc 11/52 = P 171).
Éviter de faire ami avec un traître
1 Comment nous, qui en sommes avertis, pourrions-nous ne pas nous détourner de cette faute ? Assurément, Arjuna a raison de déclarer qu’il ne convient pas pour lui de détruire sa propre lignée (à la condition cependant qu’elle soit fidèle à son éthique, à son dharma, ce qui n’est pas le cas, puisque beaucoup se trouvent dans l’armée adverse) et qu’il ne convient pas non plus de commettre le crime de trahir ses amis. Mais, par une confusion invraisemblable, il oublie que les adversaires ne sont plus dignes de faire partie de sa propre lignée, précisément parce qu’ils veulent sa mort à lui et à ses compagnons de combat, et qu’ils ne sont plus ses amis puisque, justement, ils le trahissent. Les adversaires d’Arjuna commettent une faute grave en luttant contre lui, alors que lui ne fait que rétablir la justice en luttant contre eux ; comment notre héros a-t-il pu oublier cela ?
2 Ici, un Chrétien -une fois de plus- pourrait opposer une objection. Pour un chercheur de vérité, il importe toujours de laisser s’exprimer les avis contraires ; laissons donc. Cette objection serait : « Comment reprocher à Arjuna de prendre des traîtres pour amis quand on voit Jésus, lors de son arrestation, déclarer à Judas, qui le livre : Ami, fais ta besogne (Mt 26/50 = P 270) ? La réponse à cela est qu’Arjuna, en tant que chevalier, avait en charge la défense du peuple et ne devait pas livrer ce peuple à un roi incompétent. Jésus allait au sacrifice, mais il y allait seul ; il a d’ailleurs précisé : laissez partir ceux-ci, en désignant ses disciples.
1 Il est bien évident que la Bhagavad Gita, comme tous les écrits sacrés, est un mythe. Nous n’employons pas ce terme au sens moderne, pour insinuer que c’est un récit historiquement faux. Un mythe est un récit qui présente toujours une part d’historicité (part d’ailleurs impossible à déterminer après des siècles de transmission) mais qui vaut essentiellement comme enseignement spirituel formulé symboliquement. Et c’est justement pour cela qu’un mythe de ce genre est toujours d’actualité.
2 Nous avons observé, lors du sutra 01/21, l’irréalisme du texte qui présente, au début, le char de notre héros entre les deux armées alors que les flèches sont sur le point de voler… et cela dure jusqu’à la fin du chapitre 18 ! Le même irréalisme se constate quant à la psychologie. Comment un homme aussi peu éclairé, menteur, hypocrite, acharné à défendre une position intenable, peut-il si rapidement ensuite se transformer en archétype du parfait disciple ? La réponse tient à la pédagogie du texte sacré, qui envisage méthodiquement tous les travers de l’esprit humain et confie à son personnage chevaleresque le soin de les incarner. Arjuna est un nom collectif et tout lecteur fait partie de cette collectivité, et s’y retrouvera par un trait ou un autre.
Pratique :
Pratique I : Salut et libération, en Christianisme et dans la Bhagavad Gita montre Krishna comme libérateur des humains. La quasi identité des mots (libérateur Krishna, sauveur Jésus) recouvre-t-elle une similitude des doctrines ? Le libérateur des humains Krishna offre deux sortes de libérations, une temporaire et paradisiaque, l’autre définitive et divine. La première libération, transitoire, paradisiaque, qu’offre Krishna, correspond au salut chrétien (tel que l’enseigne l’Évangile et non la théologie, qui la prétend ‘éternelle’. La seconde libération qu’offre Krishna correspond à moksha, la fusion en Dieu (BG 05/24, 06/15). Moksha a-t-il un équivalent dans le Christianisme ? Non, dans le Christianisme théologique ; mais oui, dans l’Évangile, comme le dit clairement Jean : Ce jour-là, vous reconnaîtrez que je suis en mon Père et vous en moi et moi en vous (Jn 14/20 = P 263).
Pratique II : Dans Peut-on massacrer joyeusement ? on note qu’Arjuna déclare : …quelle joie aurais-je à les massacrer ? Arjuna refuse de tuer les malfaisants qui se présentent dans l’armée adverse, tout en les sachant tels, et ceci parce qu’ils sont de sa lignée. Et il dit quelle joie aurais-je à les massacrer ? La joie n’est pas le plaisir. Cette joie résulte de la conformité de l’action d’un homme à sa vocation propre. On peut trouver de la joie dans une action déplaisante, si elle contribue au bien universel.
Pratique III : Dans Le mental peut se montrer tordu nous voyons Arjuna déclarer : Le meurtre de ces misérables nous engluerait dans la faute. Il est assez conscient pour reconnaître que les adversaires sont des misérables, mais complètement hypocrite en prétendant que sévir contre un misérable qui entreprend un forfait ferait passer la faute du coupable au redresseur de torts.
Pratique IV : Dans Une parodie de justice nous voyons Arjuna déclarer : C’est pourquoi il ne sied pas que nous mettions à mort ces parents. Or, dans ce discours, il s’adresse à Krishna, qui n’a pas dit un mot jusqu’à maintenant. Il y a parodie quand on s’adresse à un témoin sans lui laisser la possibilité de donner son avis.
Pratique V : Dans Le petit bonheur de monsieur Arjuna nous l’entendons déclarer : Comment pourrions-nous être heureux après avoir tué les nôtres ? Arjuna ne se soucie pas tant du sort des victimes que de son petit bonheur personnel. Tout ce passage est un festival d’arguments boiteux.
Pratique VI : Dans Les frontières du masochisme psychologique et du sacrifice religieux on pourrait se demander s’il n’y a pas un fond de masochisme dans la psychologie d’Arjuna, à vouloir se charger des fautes des autres et les excuser contre toute évidence ?
Pratique VII : Dans Comment l’invraisemblance du texte n’est que pédagogie ? on se demande comment un homme aussi peu éclairé, menteur, hypocrite, acharné à défendre une position intenable qu’Arjuna, peut-il si rapidement ensuite se transformer en archétype du parfait disciple ? La réponse tient à la pédagogie du texte sacré, qui envisage méthodiquement tous les travers de l’esprit humain et confie à son personnage chevaleresque le soin de les incarner. Arjuna est un nom collectif et tout lecteur fait partie de cette collectivité, et s’y retrouvera par un trait ou un autre.
KRISHNA, LIBÉRATEUR des HUMAINS (BG 01/36-39)
KRISHNA, LIBÉRATEUR des HUMAINS (BG 01/36-39)
KRISHNA, LIBÉRATEUR des HUMAINS
Libérateur des humains, quelle joie aurais-je à les massacrer ? Le meurtre de ces misérables nous engluerait dans la faute (BG 01/36)
C’est pourquoi il ne sied pas que nous mettions à mort ces parents. Comment pourrions-nous être heureux après avoir tué les nôtres ? (BG 01/37)
Même si eux, aveuglés par la convoitise, ne voient pas combien il est coupable de détruire sa propre lignée et criminel de trahir ses amis, (BG 01/38)
Comment nous, qui en sommes avertis, pourrions-nous ne pas nous détourner de cette faute ? (BG 01/39)
Théorie :
Salut et libération, en Christianisme et dans la Bhagavad Gita
1 Libérateur des humains : Arjuna s’adresse à Krishna, qui n’est encore que son cousin et son collègue en chevalerie, voire son subordonné dans le char de combat, puisqu’il conduit les chevaux pendant qu’Arjuna tire à l’arc. C’est donc Arjuna qui lui indique vers où diriger son attelage (BG 01/21). Il faudra attendre le début du chapitre suivant, pour qu’il demande à devenir disciple de Krishna. Pourtant, Arjuna lui décerne déjà le titre quasi divin de libérateur des humains.
2 Un Chrétien ne manquera pas de s’interroger sur la proximité de ce titre avec celui de sauveur, accordé à Jésus. La question demeure de savoir de quoi Jésus sauve et de quoi Krishna libère ? La quasi identité des mots (libérateur, sauveur) recouvre-t-elle la similitudes des doctrines ?
3 La théologie déclare : Jésus sauve de la mort les disciples qui ont foi en lui. Jean rapporte cette parole de Jésus (traduction BJ=Bible de Jérusalem) : si quelqu’un garde ma parole, il ne verra jamais la mort (Jn 08/51 = P 147). Les théologiens comprennent généralement cela en enseignant, qu’après la mort, les croyants auront un ‘corps de résurrection’, immortel et glorieux, qui sera cependant bien leur corps actuel et non un autre corps, mais leur corps ‘ressuscité’. Cette croyance, à la fois théologique et populaire, ne peut être prise à la lettre d’un point de vue ésotérique. En effet, un corps est limité dans l’espace, sinon il ne se distinguerait pas des autres corps. Or l’espace et le temps sont indissolublement liés ; un corps limité dans l’espace ne peut donc pas être illimité dans le temps. Beaucoup d’autres arguments s’opposent à la croyance populaire en la ‘résurrection des corps’, mais celui-ci est déjà suffisant.
4 Observons maintenant le grec de plus près. Le texte dit il n’observera-pas-theôrein la mort et non ‘il ne verra pas’, comme traduit la BJ ; or le grec theôrein ne désigne pas la vue matérielle ordinaire. De plus, le mot ‘jamais’ traduit faussement le grec aionios, qui est une notion cyclique, que l’on peut traduire par ère ou éon. La doctrine théologique de la ‘résurrection des corps’ force outrageusement le texte de l’Évangile, qui évoque plutôt un affranchissement de la mort pendant une durée indéterminée, mais certainement pas sans fin. Or cela correspond exactement à la notion de séjour céleste transitoire dans la BG.
5 Krishna, le libérateur des humains, offre deux sortes de libération, une temporaire et paradisiaque, qui correspond au salut chrétien, l’autre définitive et divine. La première est obtenue par une vie conforme au dharma et particulièrement au sva-dharma, la loi propre à chaque individu. Mais elle n’est pas sans terme. Ayant savouré le vaste monde céleste, et après y avoir épuisé le bénéfice de leurs mérites, ils doivent retourner au monde des mortels. Ainsi, ceux qui suivent la voie védique, mais qui n’aspirent qu’au bonheur, n’obtiennent que le cycle de la naissance et de la mort (BG 09/21). Quant à la libération sans retour, nommée moksha, elle dissout l’individu humain en Dieu. Par ce culte, il me connaît en essence, ce que je suis et qui je suis ; et, me connaissant de la sorte, il entre en moi et ne se distingue plus (BG 18/55) et aussi : Pour qui l’atteint, point de retour en ce monde. C’est là ma demeure suprême (BG 15/06).
6 La première libération, transitoire, paradisiaque, qu’offre Krishna, correspond au salut chrétien (tel que l’enseigne l’Évangile et non la théologie). La seconde libération qu’offre Krishna correspond à moksha, la fusion en Dieu (BG 05/24, 06/15). Moksha a-t-il un équivalent dans le Christianisme ? Non, dans le Christianisme théologique, mais oui, dans l’Évangile, comme le dit clairement Jean : Ce jour-là, vous reconnaîtrez que je suis en mon Père et vous en moi et moi en vous (Jn 14/20 = P 263).
Peut-on massacrer joyeusement ?
1 …quelle joie aurais-je à les massacrer ? Arjuna refuse de tuer les malfaisants qui se présentent dans l’armée adverse, tout en les sachant tels, et ceci parce qu’ils sont de sa lignée. Et il dit quelle joie aurais-je à les massacrer ?, ce qui suppose qu’il aurait de la joie à massacrer des malfaisants s’ils n’étaient pas de sa lignée.
2 Un occidental de sensibilité chrétienne se choquera de cette déclaration. Il invoquera même l’Évangile : Vous avez entendu qu’il a été dit : Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi. Eh bien ! moi je vous dis : Aimez vos ennemis (Mt 05/43-44 = P 065). La BG s’oppose-t-elle ici à l’enseignement évangélique ? En réalité non. D’abord Aimez vos ennemis implique que les gens que l’on aime ainsi sont toujours des ennemis. Le devoir d’assistance du fort vis-à-vis du faible oblige le fort à lutter contre les ennemis en question pour protéger le faible. Sauf qu’il devra lutter contre l’ennemi en l’aimant et non, comme le conseille le plus souvent l’Ancien Testament, en le haïssant.
3 Revenons maintenant à la Gita : la joie n’est pas le plaisir. Arjuna n’a pas de plaisir à tuer un malfaisant, même qui n’est pas de sa lignée, mais il revendique en somme d’y trouver de la joie. Cette joie résulte de la conformité de l’action d’un homme à son sva-dharma, sa vocation propre. On peut trouver de la joie dans une action déplaisante, si elle contribue au bien universel, ce qui est ici le cas, puisqu’il s’agit de lutter contre un mauvais roi, qui fera inévitablement régner l’injustice sur le peuple. L’homme atteint la perfection, en adorant celui de qui sont émanés les êtres, et qui pénètre toute chose, et ceci par l’accomplissement de son devoir propre (BG 18/46) ; comment n’aurait-il pas de joie à accomplir son devoir propre, en tendant vers la perfection ?
Le mental peut se montrer tordu
Le meurtre de ces misérables nous engluerait dans la faute. Comme tout homme, quand il perd par moment sa boussole spirituelle, Arjuna utilise son cerveau pour justifier ses passions émotionnelles. Il y a, dans l’armée adverse, des gens qu’il aime, qui se sont mis à servir une mauvaise cause, mais qu’il continue à aimer malgré cela. Il est assez conscient pour reconnaître que ce sont des misérables, mais complètement hypocrite en prétendant que sévir contre un misérable qui entreprend un forfait ferait passer la faute du coupable au redresseur de torts.
Une parodie de justice
C’est pourquoi il ne sied pas que nous mettions à mort ces parents. Très satisfait de sa plaidoirie sans doute, Arjuna conclut le procès, en passant un peu rapidement du rôle d’avocat de la défense à celui de juge. En effet, dans ce discours, il s’adresse à Krishna : O Krishna, quand je vois ces parents désireux de combattre et rangés en bataille, à cette vue mes membres défaillent…(BG 01/28). Puis il développe un immense discours, rempli de pseudo-vérités, et conclut sans même se soucier de l’avis de celui qu’il a pris à témoin et qui n’a pas dit un mot jusqu’à maintenant. Le moins que l’on puisse affirmer est qu’Arjuna respecte assez peu les règles du dialogue. Il y a parodie quand on s’adresse à un témoin sans lui laisser la possibilité de donner son avis.
Le petit bonheur de monsieur Arjuna
1 Comment pourrions-nous être heureux après avoir tué les nôtres ? Alors même que la précédente phrase prenait forme de conclusion, voici que notre Arjuna rajoute un argument. Quand on ne dispose pas d’un raisonnement de qualité, on peut toujours tenter la quantité des fausses raisons.
2 Celle-ci est particulièrement egocentrique et faible. Au fond, Arjuna ne se soucie pas tant du sort des victimes que de son petit bonheur personnel : Comment pourrions-nous être heureux ? Arjuna craint que les remords gênent son bonheur. Krishna ne l’oubliera pas, lui qui enseignera : Celui qui ne s’abandonne pas aux regrets… un tel fidèle m’est cher (BG 12/17). Il précisera aussi : Que le bonheur ne soit pas l’objet de tes pensées ; reste maître de toi-même (BG 02/45). Non que le yogi refuse le bonheur, quand il vient naturellement, (Là où est Krishna…règnent le bonheur : BG 18/78), mais l’atman le gouverne, non l’ego, dont le bonheur est la seule préoccupation.
Les frontières du masochisme psychologique et du sacrifice religieux
1 Même si eux, aveuglés par la convoitise, ne voient pas combien il est coupable de détruire sa propre lignée et criminel de trahir ses amis…Arjuna est rongé par le doute : à peine reconnait-il la culpabilité de ses adversaires, qu’il les excuse ; à peine leur trouve-t-il des circonstances atténuantes, qu’il repasse dans le camp accusateur. Cela est dû à son caractère passionné : Ce par quoi on appréhende de façon erronée le dharma (justice) et l’adharma (injustice), ce qui doit être fait et ce qui doit être évité, cette intelligence imparfaite appartient à la passion-rajas (BG 18/31). Krishna montrera à quel point le yogi, qui est un homme unifié (BG 05/12) tranche les doutes (L’homme de renoncement, imprégné de sattva, intelligent, tranche tous ses doutes : BG 18/10).
2 Voici donc Arjuna accusateur de ses ennemis aveuglés par la convoitise. Mais, dans quelque temps, il s’accusera du crime même qu’il reproche ici à ses ennemis : En vérité, c’est un grand crime que nous allions commettre quand, succombant à l’attrait de la royauté et des plaisirs, nous nous apprêtions à tuer les nôtres (BG 01/45). Littéralement il ne sait plus qui il est et qui sont les adversaires ; il confond les rôles.
3 Ils ne voient pas combien il est coupable de détruire sa propre lignée : assurément, c’est plus coupable que de détruire un innocent étranger, ce qui, pourtant, constitue déjà un meurtre.
4 Ils ne voient pas combien il est…criminel de trahir ses amis. Cela est encore pire que pour la lignée, car il est vrai qu’on choisit tous ses amis, on ne choisit pas toute sa famille.
5 On pourrait se demander s’il n’y a pas un fond de masochisme dans la psychologie d’Arjuna, à vouloir se charger des fautes des autres et les excuser contre toute évidence ? Certes, il a vécu bien avant Sacher Masoch et le concept tiré de cet auteur n’était pas né, mais sans aucun doute la chose existait déjà, comme tout ce qui est universellement humain. On opposera cependant à cette hypothèse que le masochiste tire plaisir de sa souffrance, ce qui n’est manifestement pas le cas d’Arjuna.
6 Une hypothèse conjointe, et encore plus choquante pour certains, pourrait se présenter alors : « Arjuna ne donne-t-il pas dans ce que d’aucuns nomment le ‘masochisme chrétien’ ? » Cela nous ramène à un point essentiel de l’ésotérisme chrétien, déjà envisagé sous un autre angle. Il y a fondamentalement deux Christianismes, le paulinien (et aussi théologique et officiel) et l’évangélique (conforme au texte grec de l’Évangile). Selon le paulinien, Jésus sauve les hommes par la croix, par la souffrance qu’il offre à Satan, en échange de la libération des hommes prisonniers de l’enfer. Cette thèse paulinienne trouve même un écho dans l’Évangile canonique : le Fils de l’homme lui-même n’est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour une multitude (Mc 10/42 = P 257). Le thème de la rançon est parfaitement explicite.
7 Nous ne nions aucunement que ce thème puisse constituer une dimension de la mission de Jésus. Selon le Christianisme ésotérique, Jésus n’est pas Dieu de toute éternité (‘engendré non créé’ selon le Credo) ; c’est un homme, comme il le dit lui-même : moi, un homme qui vous ai dit la vérité, que j’ai entendue de Dieu (Jn 08/40 = P 147) et même un homme qui a un Dieu, le même que nous : je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu (Jn 20/17 = P 311). Il a ‘réalisé Dieu’, au sens oriental de moksha (BG 06/15). Dès lors sa vie corporelle pouvait lui servir à diffuser son enseignement et aussi, finalement, une fois cette diffusion opérée et d’ailleurs refusée pour la plupart, il pouvait se charger des péchés des hommes, par ce marché de rançon avec le diable qui, en l’occurrence, s’identifie avec le prince de ce monde, métaphysiquement le régent de l’état humain d’existence. …maintenant le Prince de ce monde va être jeté dehors ; et moi, une fois élevé de terre, j’attirerai tous les hommes à moi (Jn 12/31-32 = P 230). Cela correspond, pourrait-on dire, à la partie paulinienne du Christianisme, soit à l’exotérisme chrétien.
8 Reste cependant que l’ésotérisme non-duel, qui vise la fusion avec le divin (Moi et le Père nous sommes un : Jn 10/30 = P 185) ne peut être acquis que par la connaissance et non par la souffrance de quelqu’un d’autre (On dit de Cela-Brahman qu’on ne peut l’atteindre que par la connaissance : BG 13/17). Les Chrétiens sauvés par la croix sacrificielle et leur foi dans le sauveur Jésus accèdent donc au salut paradisiaque, qui les placera sans doute dans de meilleures conditions pour entrer dans la voie de l’ésotérisme gnostique (La vérité est partout semée, elle existe dès l’origine, quelques-uns la voient au moment des semailles, peu nombreux la voient encore au moment de la moisson : Évangile gnostique de Philippe 14). Mais le salut par la foi ne saurait s’identifier à la fusion en Dieu, que la BG nomme moksha, et que la théologie chrétienne déclare d’ailleurs impossible, puisque l’homme est censé être créé ex-nihilo. En somme, l’enseignement non-duel de Jésus (surtout rapporté par Jean) vise à la fusion en Dieu, mais le sacrifice de la croix ne peut donner que le salut paradisiaque (comme on le voit en ce qui concerne le ‘bon larron’ : Lc 23/43 = P 295). La Gita confirme clairement ce point : Jamais l’Être Suprême ne peut être tenu pour responsable des actes, vertueux ou coupables, de quiconque. Le Seigneur ne prend ni la faute ni le mérite de quiconque. La connaissance est enveloppée d’ignorance, et c’est pourquoi les êtres sont égarés (BG 05/15).
9 Si Jésus était Dieu lui-même, comme le prétend le Credo, il ne prendrait ni la faute ni le mérite de quiconque, car Dieu ne saurait se sacrifier pour les hommes, ce serait le monde à l’envers. Mais, s’il est un homme réalisé, il peut alors endosser la dette des autres hommes, comme le prophétisait Isaïe : Il a pris nos infirmités et s’est chargé de nos maladies (Mt 08/17 = P 044). Jésus lui-même a révélé ce point à Nicodème : Comme Moïse éleva le serpent dans le désert, ainsi faut-il que soit élevé le Fils de l’homme, afin que tous ceux qui croient en lui aient la vie pour l’éon (Jn 03/14-15 = P 030). Comme toujours, la traduction fausse tout en traduisant éon (grec : aiônios) par ‘vie éternelle’ ce qui correspondrait à moksha, mais ce n’est pas le cas car, dans moksha, les êtres ne sont pas séparés, mais fondus en Brahman. On a toujours l’impression que le message du Christ, dans la traduction des Écritures et plus encore dans la théologie servie au peuple, est délibérément faussé dans sa dimension ésotérique. Le prophète Jésus nous en a prévenu : Malheur à vous, les légistes, parce que vous avez enlevé la clef de la gnose ! Vous-mêmes n’êtes pas entrés, et ceux qui voulaient entrer, vous les en avez empêchés ! » (Lc 11/52 = P 171).
Éviter de faire ami avec un traître
1 Comment nous, qui en sommes avertis, pourrions-nous ne pas nous détourner de cette faute ? Assurément, Arjuna a raison de déclarer qu’il ne convient pas pour lui de détruire sa propre lignée (à la condition cependant qu’elle soit fidèle à son éthique, à son dharma, ce qui n’est pas le cas, puisque beaucoup se trouvent dans l’armée adverse) et qu’il ne convient pas non plus de commettre le crime de trahir ses amis. Mais, par une confusion invraisemblable, il oublie que les adversaires ne sont plus dignes de faire partie de sa propre lignée, précisément parce qu’ils veulent sa mort à lui et à ses compagnons de combat, et qu’ils ne sont plus ses amis puisque, justement, ils le trahissent. Les adversaires d’Arjuna commettent une faute grave en luttant contre lui, alors que lui ne fait que rétablir la justice en luttant contre eux ; comment notre héros a-t-il pu oublier cela ?
2 Ici, un Chrétien -une fois de plus- pourrait opposer une objection. Pour un chercheur de vérité, il importe toujours de laisser s’exprimer les avis contraires ; laissons donc. Cette objection serait : « Comment reprocher à Arjuna de prendre des traîtres pour amis quand on voit Jésus, lors de son arrestation, déclarer à Judas, qui le livre : Ami, fais ta besogne (Mt 26/50 = P 270) ? La réponse à cela est qu’Arjuna, en tant que chevalier, avait en charge la défense du peuple et ne devait pas livrer ce peuple à un roi incompétent. Jésus allait au sacrifice, mais il y allait seul ; il a d’ailleurs précisé : laissez partir ceux-ci, en désignant ses disciples.
Comment l’invraisemblance du texte n’est que pédagogie ?
1 Il est bien évident que la Bhagavad Gita, comme tous les écrits sacrés, est un mythe. Nous n’employons pas ce terme au sens moderne, pour insinuer que c’est un récit historiquement faux. Un mythe est un récit qui présente toujours une part d’historicité (part d’ailleurs impossible à déterminer après des siècles de transmission) mais qui vaut essentiellement comme enseignement spirituel formulé symboliquement. Et c’est justement pour cela qu’un mythe de ce genre est toujours d’actualité.
2 Nous avons observé, lors du sutra 01/21, l’irréalisme du texte qui présente, au début, le char de notre héros entre les deux armées alors que les flèches sont sur le point de voler… et cela dure jusqu’à la fin du chapitre 18 ! Le même irréalisme se constate quant à la psychologie. Comment un homme aussi peu éclairé, menteur, hypocrite, acharné à défendre une position intenable, peut-il si rapidement ensuite se transformer en archétype du parfait disciple ? La réponse tient à la pédagogie du texte sacré, qui envisage méthodiquement tous les travers de l’esprit humain et confie à son personnage chevaleresque le soin de les incarner. Arjuna est un nom collectif et tout lecteur fait partie de cette collectivité, et s’y retrouvera par un trait ou un autre.
Pratique :
Pratique I : Salut et libération, en Christianisme et dans la Bhagavad Gita montre Krishna comme libérateur des humains. La quasi identité des mots (libérateur Krishna, sauveur Jésus) recouvre-t-elle une similitude des doctrines ? Le libérateur des humains Krishna offre deux sortes de libérations, une temporaire et paradisiaque, l’autre définitive et divine. La première libération, transitoire, paradisiaque, qu’offre Krishna, correspond au salut chrétien (tel que l’enseigne l’Évangile et non la théologie, qui la prétend ‘éternelle’. La seconde libération qu’offre Krishna correspond à moksha, la fusion en Dieu (BG 05/24, 06/15). Moksha a-t-il un équivalent dans le Christianisme ? Non, dans le Christianisme théologique ; mais oui, dans l’Évangile, comme le dit clairement Jean : Ce jour-là, vous reconnaîtrez que je suis en mon Père et vous en moi et moi en vous (Jn 14/20 = P 263).
Pratique II : Dans Peut-on massacrer joyeusement ? on note qu’Arjuna déclare : …quelle joie aurais-je à les massacrer ? Arjuna refuse de tuer les malfaisants qui se présentent dans l’armée adverse, tout en les sachant tels, et ceci parce qu’ils sont de sa lignée. Et il dit quelle joie aurais-je à les massacrer ? La joie n’est pas le plaisir. Cette joie résulte de la conformité de l’action d’un homme à sa vocation propre. On peut trouver de la joie dans une action déplaisante, si elle contribue au bien universel.
Pratique III : Dans Le mental peut se montrer tordu nous voyons Arjuna déclarer : Le meurtre de ces misérables nous engluerait dans la faute. Il est assez conscient pour reconnaître que les adversaires sont des misérables, mais complètement hypocrite en prétendant que sévir contre un misérable qui entreprend un forfait ferait passer la faute du coupable au redresseur de torts.
Pratique IV : Dans Une parodie de justice nous voyons Arjuna déclarer : C’est pourquoi il ne sied pas que nous mettions à mort ces parents. Or, dans ce discours, il s’adresse à Krishna, qui n’a pas dit un mot jusqu’à maintenant. Il y a parodie quand on s’adresse à un témoin sans lui laisser la possibilité de donner son avis.
Pratique V : Dans Le petit bonheur de monsieur Arjuna nous l’entendons déclarer : Comment pourrions-nous être heureux après avoir tué les nôtres ? Arjuna ne se soucie pas tant du sort des victimes que de son petit bonheur personnel. Tout ce passage est un festival d’arguments boiteux.
Pratique VI : Dans Les frontières du masochisme psychologique et du sacrifice religieux on pourrait se demander s’il n’y a pas un fond de masochisme dans la psychologie d’Arjuna, à vouloir se charger des fautes des autres et les excuser contre toute évidence ?
Pratique VII : Dans Comment l’invraisemblance du texte n’est que pédagogie ? on se demande comment un homme aussi peu éclairé, menteur, hypocrite, acharné à défendre une position intenable qu’Arjuna, peut-il si rapidement ensuite se transformer en archétype du parfait disciple ? La réponse tient à la pédagogie du texte sacré, qui envisage méthodiquement tous les travers de l’esprit humain et confie à son personnage chevaleresque le soin de les incarner. Arjuna est un nom collectif et tout lecteur fait partie de cette collectivité, et s’y retrouvera par un trait ou un autre.
KRISHNA, LIBÉRATEUR des HUMAINS (BG 01/36-39)