La TENTATION de la NON-VIOLENCE (BG 01/45-47)

La TENTATION de la NON-VIOLENCE (BG 01/45-47)

Bhagavad Girta 01/45-47 Commentaire Théorique et Méditation Opérative

La TENTATION de la NON-VIOLENCE (BG 01/45-47)

La TENTATION de la NON-VIOLENCE

   En vérité, c’est un grand crime que nous allions commettre quand, succombant à l’attrait de la royauté et des plaisirs, nous nous apprêtions à tuer les nôtres (BG 01/45)

   Mieux vaudrait pour moi déposer les armes et me laisser tuer, sans opposer de résistance, par les hommes de Kuru (BG 01/46)

   Sur ces mots, en pleine bataille, Arjuna laissa tomber arc et flèches et s’assit dans son char, ravagé par le chagrin (BG 01/47)

Théorie :

Arjuna et le syndrome de Stockholm

1        En vérité, c’est un grand crime que nous allions commettre quand, succombant à l’attrait de la royauté et des plaisirs, nous nous apprêtions à tuer les nôtres. On croit rêver en lisant ces paroles d’Arjuna. Ce sont précisément ses adversaires, qui luttent pour garantir le pouvoir à un roi aveugle (non qualifié pour la fonction) qui commettent un grand crime pour le seul attrait de la royauté et des plaisirs et qui sont prêts à tuer leurs proches pour parvenir à ce but ! Arjuna est un juge qui s’accuse du crime du coupable ! On le croirait atteint du syndrome de Stockholm, lorsque la victime adopte le point de vue de ses ravisseurs ou de ses bourreaux.

2        Ce syndrome se produit lorsqu’une personne, entièrement captive d’ennemis, a le psychisme ainsi fait qu’elle ne peut se passer d’amour ou d’apparence d’amour. Elle est prête alors à renier tout ce qu’elle croit pour se faire aimer de son nouvel entourage en adoptant son prêt à penser. Arjuna n’a certes pas été enlevé, mais il est entraîné à son corps défendant dans cette guerre, ce qui revient au même et il cherche désespérément  à se faire aimer de ceux qui, pourtant, ont déjà décidé de sa mort. La dilution, chez lui, du sens de la justice par le besoin affectif est pathétique.

Gandhi le non-violent a-t-il compris Jésus ?

1        Mieux vaudrait pour moi déposer les armes et me laisser tuer, sans opposer de résistance, par les hommes de Kuru. Pourquoi Arjuna fait-il cette déclaration ? S’il dépose les armes et se fait tuer, il n’aura pas gagné pour autant l’affection de ses parents du camp ennemi. Il pense certainement qu’il aura au moins évité d’accumuler un mauvais karma en préservant la vie de personnes qu’il n’estime pas dignes de mourir.

2        Son point de vue ici mérite réflexion, car c’est celui des pacifistes. Beaucoup estiment que la guerre ne résout pas les conflits et ne fait que les empirer. Ils refusent donc de combattre, mais se rangent par là automatiquement dans le rang des vaincus et des esclaves. Ils estiment qu’il vaut mieux être un esclave honnête qu’un criminel. Il existe deux types de motivations à cette attitude morale.

3        Le premier, très courant, est la peur de combattre et de risquer par là de mourir. Ils préfèrent la certitude de l’esclavage au risque de mourir. Le monde moderne occidental a interdit l’esclavage dans ses lois. On note que le Christianisme, dont le monde moderne est issu, ne l’avait pas interdit dans l’Antiquité, et qu’il ne le fit que tardivement (XV-XVII° siècle). On considère en Occident que certains sont esclaves à cause d’un rapport de force défavorable et qu’il y a là toujours une injustice. Dans l’Antiquité, où l’esclavage existait dans toutes les races et sur tous les continents, on estimait que celui qui n’a pas la dignité et le courage de lutter pour sa liberté, celui qui préfère la survie physique à la liberté avait précisément une mentalité d’esclave, et qu’il était dès lors normal qu’il soit soumis à la volonté d’un autre, lui-même homme libre. La liberté n’était pas considérée comme un droit sans devoir, à la façon des ‘droits de l’homme’ aujourd’hui ; la liberté était conditionnelle et se méritait justement par la volonté de vouloir la défendre.

4        Force est de constater que, sur le fond, les Anciens avaient raison. Le drogué, l’alcoolique, le colérique sont esclaves de leur passion. La loi même de la vie montre clairement que la liberté se mérite par une maîtrise de soi et n’est pas seulement un droit.

5        Le deuxième type de motivation est religieux. Un chrétien attiré par l’idéologie non-violente arguera que Jésus a dit à Pierre : Rengaine ton glaive ; car tous ceux qui prennent le glaive périront par le glaive (Mt 26/52 = P 270). Ils en déduisent que Jésus est un apôtre de la non-violence. C’est faire bon marché de son usage du fouet pour chasser les marchands du temple (Jn 02/15 = P 028) et de quelques paroles significatives : Je suis venu jeter un feu sur la terre, et comme je voudrais que déjà il fût allumé ! (Lc 12/49= P 180) ou bien : que celui qui n’en a pas vende son manteau pour acheter un glaive (Lc 22/36 = P 262). Ceci sans compter que le centurion, homme d’armes par définition, est le seul à propos de qui Jésus a déclaré : En vérité, je vous le dis, chez personne je n’ai trouvé une telle foi en Israël (Mt 08/10 = P 076). Il est manifeste, malgré les déclarations non-violentes des papes modernes, François et Léon XIV, que l’enseignement de Jésus n’implique pas la non-violence gandhienne pour tous. Comment aurait-il enseigné une ‘parabole de la guerre’  (Lc 14/31 = P 193) si tel avait été le cas ?

6        Reste à comprendre ce que signifie exactement : tous ceux qui prennent le glaive périront par le glaive, puisqu’il est inexact d’en conclure que Jésus interdit l’usage du glaive. Ce qu’il enseigne ici est la loi universelle des ‘actions et réactions concordantes’, comme on dit en métaphysique, ou la ‘loi du karma’, comme l’enseigne l’Orient dans le Bhagavad Gita. Autre version chrétienne de cette loi : « On récolte ce que l’on sème. » Notons que les martyrs périssent souvent par le glaive, ce qui ne nuit pas à leur destinée post-mortem. Quant à Jésus, il a bien reçu, encore qu’après sa mort, le coup de lance du centurion Longin en plein cœur… ce qui inaugura la très ésotérique tradition du Graal.

7        Dans l’histoire plus récente les partisans de la non-violence font souvent référence à Gandhi qu’ils identifient parfois à une sorte de christ. Gandhi fut un des grands artisans de la décolonisation de l’Inde par les Anglais, et il employa à cette fin une ‘arme’ non-violente qui n’est autre qu’une grève. Il faut préciser à ce propos plusieurs points. D’abord Gandhi était Jaïn et non Hindou. Les Jaïns (une des nombreuses religions secondaires de l’Inde) appliquent strictement la non-violence, parfois jusqu’au ridicule en balayant devant eux pour ne pas écraser les fourmis en marchant. Le concept d’ahimsha (BG 16/02) fait partie de l’enseignement hindou, mais la traduction qu’en donne Gandhi et les Occidentaux à sa suite est fausse, car le mot ne signifie pas non-violence mais non-nuisance. Un policier et un chirurgien manient la violence, mais pour le bien de celui à qui ils l’appliquent et éventuellement de ceux qui les entourent. Les partisans de la non-violence font donc une lecture exotérique et littérale d’une notion fondamentalement spirituelle.

8        Dans son action politique Gandhi, par ses grèves gigantesques, auxquelles ses partisans ne répondaient pas par la violence, malgré la brutalité de la police coloniale, a lui-même été cause de violences en réduisant, par exemple, au chômage les ouvriers anglais qui ne pouvaient plus inonder le marché indien. En réalité, la non-violence est une utopie, pour les nostalgiques du paradis perdu. Elle repose souvent sur une surévaluation du corps, et donc un oubli de l’atman, qui habite le corps et qui est immortel (BG 02/14-15).

Quand on découvre mauvaise la cause que l’on sert

1        Sur ces mots, en pleine bataille, Arjuna laissa tomber arc et flèches et s’assit dans son char, ravagé par le chagrin. Un homme maître de lui ne devrait jamais en principe être ravagé par le chagrin. Car alors, il ne se possède plus ; il est possédé par le chagrin, qui n’est aucunement une vertu, même si c’est une sensibilité compréhensible. Selon le proverbe : ‘Dieu ordonne, Dieu donne’ ; il offre les qualités nécessaires pour exécuter les ordres qu’il donne.

2        Arjuna laissa tomber… Krishna précise : Personne ne doit abandonner le devoir pour lequel il est né, même quand il semble uni au mal : car toutes les œuvres sont enveloppées par le mal, comme le feu par la fumée (BG 18/48). C’est exactement le cas d’Arjuna. En tant que chevalier, il doit rétablir l’ordre politique en chassant par la force les supporters du roi aveugle et non qualifié. La part de fumée dans cette œuvre lumineuse, c’est qu’il va sévir contre des amis, dont certains penseront peut-être qu’il les trahit. Tel est le prix à payer de toute action nécessaire. La perfection n’est pas de ce monde. Krishna le dit d’ailleurs : Je vais à nouveau t’enseigner la meilleure de toutes les connaissances. L’ayant obtenue, les ascètes atteignent la perfection, après cette vie (BG 14/01).

3        …en pleine bataille…Parmi les nombreuses invraisemblances historiques du récit, il y a celle-ci qu’Arjuna attend d’être en pleine bataille pour s’apercevoir que certains de ses amis, familiers et gurus ont choisi le camp adverse. Tout guerrier doit disposer d’un bon service de renseignement ; ce n’était manifestement pas le cas de notre héros. Reste la valeur du symbole. Il est fréquent qu’un homme réalise le mal-fondé d’une cause, après un temps d’illusion et alors qu’il se trouve déjà engagé dans cette cause. Cette cause peut être matrimoniale, professionnelle, politique ou autre. Et cette désagréable expérience n’est pas nécessairement du fait d’une illusion ; beaucoup d’organisations ne révèlent leur jeu que lorsqu’on pénètre à l’intérieur. Ces situations sont des causes de cas de conscience, comme toute vie humaine en rencontre. Dans certains cas, il est opportun d’arrêter les dégâts, dans d’autres, il convient mieux de continuer sur un chemin justifiable, bien que non parfait.

Pratique :

Pratique I : Dans Arjuna et le syndrome de Stockholm nous avons vu qu’Arjuna, sous le prétexte d’aimer les siens, s’accuse lui-même de leurs fautes. L’affection des indignes lui est plus chère que la vérité. Telle est le destin de ceux qui placent la chaleur de l’affection au-dessus de la lumière du vrai. Dans notre culture occidentale, pétrie de Christianisme décadent, ce travers est fréquent et se drape même souvent d’une auréole de vertu.

Pratique II : Dans Gandhi le non-violent a-t-il compris Jésus ? nous avons vu que la thèse des prétendus ‘non-violents chrétiens’ viole allègrement l’enseignement évangélique. Elle repose sur une surévaluation du corps, de toute façon mortel, par rapport à l’atman immortel. Et aussi sur un manque d’amour de la justice par attachement au corps. Quand Jésus dit : tous ceux qui prennent le glaive périront par le glaive, il enseigne la loi universelle des ‘actions et réactions concordantes’, ou la ‘loi du karma’. Le précepte hindou est ahimsha qui signifie non-nuisance et non pas non-violence. Un policier et un chirurgien, bien qu’objectivement violents, pratiquent ahimsha. Arjuna le devait aussi, au lieu de lâchement tenter de laisser le champ libre à l’injustice.

Pratique III : Dans Quand on découvre mauvaise la cause que l’on sert, nous avons vu que toutes les œuvres sont enveloppées par le mal, comme le feu par la fumée (BG 18/48). Il est donc injuste d’abandonner sous ce seul prétexte. Cependant, il arrive aussi qu’un homme réalise le mal-fondé d’une cause, après un temps d’illusion et alors qu’il se trouve déjà engagé dans cette cause, qu’elle soit matrimoniale, professionnelle, politique ou religieuse. La question se pose alors de trancher ou non.

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