L’ÂME et l’ATMAN, RÉINCARNATION, MIGRATION, TRANSMIGRATION
L’homme qui connait l’atman comme indestructible, permanent, impérissable, qui donc pourrait-il s’imaginer tuer ou faire tuer et comment ? (BG 02/21)
Théorie :
L’humain n’est-il que matière ?
1 Le chevalier Arjuna est confronté à une usurpation de pouvoir par certains de ses proches, qui soutiennent un roi aveugle (symboliquement non qualifié). Pour l’intérêt du peuple entier, il se doit de lutter contre eux. Il refuse cependant, car ce sont ses proches, faisant passer sa sensibilité (sensiblerie) individuelle devant son devoir. Arjuna vient d’user de toutes sortes d’arguments, certains vraiment faux, voire hypocrites, d’autres partiellement recevables. Puis il a déclaré forfait, et a même demandé à Krishna, qu’il voulait initialement convaincre, de le guider spirituellement.
2 Krishna lui a rappelé que l’humain n’est pas seulement un corps-mental mortel, mais que l’atman, l’être incarné, habite le corps, qu’il est indestructible et transmigre d’un corps à l’autre à la mort de ces derniers. Il tire maintenant la conséquence de ces enseignements. L’homme qui connait l’atman comme indestructible…qui donc pourrait-il s’imaginer tuer ou faire tuer…?
3 On pourrait objecter : « La présence de l’atman dans le corps n’empêche aucunement de tuer le corps et par conséquent on peut s’imaginer tuer ou faire tuer un tas de gens. » Sauf que, du point de vue de Krishna, ce ne serait pas tuer des hommes. Celui qui prétendrait que tuer son corps, c’est tuer un homme supposerait par là que le corps est l’homme tout entier ; sa croyance serait purement matérialiste.
Relation des concepts de réincarnation et de transmigration
1 Selon la doctrine de la transmigration, tant que l’être incarné demeure dans le plan humain d’existence, sa transmigration consiste en une série d’incarnations. En effet, il n’y a incarnation qu’avec un corps tel que nous le connaissons, conditionné par le temps, l’espace et la polarité sexuelle. Le passage d’un être dans l’état humain d’existence, à proprement parler, désigne la série de ses incarnations. L’être est devenu homme au moment de sa première incarnation. L’être cessera d’être homme au moment où il passera dans les états supérieurs à l’état humain.
2 Ces états supérieurs sont évoqués par Jésus dans le passage de la ‘femme aux sept maris’. Les Sadducéens, ces gens qui disent qu’il n’y a pas de résurrection, l’interrogent : (Mc 12/18 = P 241) une femme, pour cause de décès de ses époux, en a eu sept successivement. À la résurrection, duquel d’entre eux sera-t-elle la femme ? Car les sept l’auront eue pour femme. Étant donné que la polyandrie était interdite par la loi de Moïse, les adversaires de Jésus lui tendaient un piège. Jésus leur répond : lorsqu’on se lève-anistanai d’entre les morts, on ne prend ni femme ni mari, mais on est comme des anges dans les cieux (Mc 12/25 = P 241). Autrement dit, on est supra sexuel, parce que supra humain. Le mot habituellement traduit ici par ‘ressuscite’ est en grec anistanai, qui signifie ‘se lever, s’élever’. Il s’agit bien de s’élever au-dessus du plan humain d’existence.
3 La Bhagavad Gita expose ce point : À la mort, les sattviques s’élèvent. Les rajasiques demeurent dans les régions intermédiaires, terrestres. Les tamasiques, les hommes de ténèbres, choient vers les mondes infernaux (BG 14/18). Les sattviques (spirituels) dépassent le plan d’existence humain et donc la chaîne des réincarnations. Les rajasiques (les passionnés qui agissent avec intérêt individuel) demeurent dans le monde des hommes régit par les réincarnations. Les tamasiques (paresseux et stupides) renaissent dans un état d’existence infra-humain.
4 Dans tous les cas où l’ont tue un homme, on ne tue que son corps et l’on précipite donc son passage, soit dans un autre corps (situation rajasique : réincarnation), soit dans un état angélique (sattvique, c’est le cas des martyres spirituels), soit dans une plongée infernale (inférieure) pour les humains les plus ténébreux. Mais jamais on ne détruit l’essentiel de l’être, qui est l’atman transmigrant.
5 Une autre difficulté, linguistique celle-ci, apparaît car le mot transmigration signifie ‘migrer (migration) vers l’au-delà (trans)’ ; mais l’au-delà de quoi ? L’au-delà de l’état humain d’existence pour nous autres humains, et l’au-delà de l’état dans lequel se trouve un être quelconque pour les êtres non-humains. On ne devrait donc pas dire qu’un homme transmigre quand il se réincarne, puisqu’il ne part par au-delà de l’état humain d’existence qu’il occupait déjà.
6 L’abus du préfixe trans, en français, complique la compréhension de la transmigration. On peut dire qu’un paquebot est transatlantique, car il permet de passer au-delà de l’Atlantique. Mais c’est une erreur de parler de transsexuel, à propos d’un homme qui prétend devenir femme, car il ne dépasse aucunement la sexualité. Il pourrait se prétende transmasculin si la chimie, la chirurgie et la mode lui permettait de faire plus que singer la nature féminine. À proprement parler, la transmigration signifie étymologiquement ‘au-delà de la migration’, c’est la fin du voyage dans les états multiples de l’Etre, c’est-à-dire la fusion en Dieu, qu’on appelle ‘grande libération’, moksha. Le passage d’un état d’existence à un autre différent est une migration, comme le cas de ‘la femme aux sept maris’, qui devient un ange. Pour résumer, à proprement parler, il y a donc trois cas. La réincarnation, quand l’atman change de corps après la mort et reste dans l’état humain d’existence. La migration, quant il passe dans un état supérieur de l’Etre. La transmigration quand il se libère totalement du samsara, par fusion dans le Principe divin.
7 La Gita envisage ces choses du point de vue de la situation humaine que l’on quitte ou non. Maintenant je vais t’enseigner à quelles conditions les yogis prennent, après leur mort, le chemin du retour, ou celui du non-retour (BG 08/23). La réincarnation est le chemin du retour (dans l’état humain d’existence) et le non-retour est le passage dans un état d’existence supérieur à l’humain, donc sans retour vers l’humain. Il existe, selon les Vedas, deux façons de quitter ce monde: dans les ténèbres ou dans la lumière. Par l’une, la voie de la lumière, l’homme ne revient pas. Par l’autre, la voie des ténèbres, l’homme revient (BG 08/26).
Paradoxe et hypocrisie de la modernité face à la mort
1 Un des traits de la modernité inventée en Occident est le paradoxe relatif à la mort. D’une part, aucune civilisation n’a été aussi destructrice de nature végétale, animale et humaine (guerres mondiales, bombes atomiques, pollutions massives etc) que le monde moderne. D’autre part, aucune n’a fait mine de protéger avec autant de délicatesse la vie humaine (suppression de la peine de mort, y compris pour les pires criminels). Comment ne pas voir que ceci n’est que le voile hypocrite de cela ?
2 La modernité, en refusant l’influence du ciel comme norme de sa construction, détruit son atman collectif et invite ses membres à oublier le leur. Dès lors, un homme n’est plus qu’un corps.
3 Et quand on voit désormais la papauté moderne s’opposer non seulement à la peine de mort, mais même à toute guerre (niant la doctrine chrétienne de la guerre juste formulée par saint Augustin et présente dans l’Évangile), on doit en conclure qu’au fond, pour les papes actuels, l’homme n’est qu’un corps. On aboutit à une doctrine religieuse qui ne se démarque presque plus d’un simple matérialisme idéaliste.
4 Les partisans de cette modernité ‘non-violente’ argueront : « Krishna se fait ici l’avocat de la violence d’état. » En réalité, Krishna, qui est un noble-kshatrya comme Arjuna, sait bien que la politique n’est pas l’art de l’idéal mais l’art du possible. Il s’agit toujours de tuer les malfaisants, de tuer les tueurs. C’est une ignominie de prétendre compatir à la mort des malfaisants en ignorant celle de leurs victimes. Jésus disait : Méfiez-vous des faux prophètes, qui viennent à vous déguisés en brebis, mais au-dedans sont des loups rapaces (Mt 07/15 = P 073).
La stupidité du criminel
1 Le et comment ? de Krishna ne manque pas d’ironie. L’homme étant essentiellement l’atman, comment tuer l’atman ? La spiritualité s’harmonisant toujours avec la spiritualité, Jésus enseigne : Ne craignez rien de ceux qui tuent le corps, mais ne peuvent tuer l’âme ; craignez plutôt celui qui peut perdre dans la géhenne à la fois l’âme et le corps. (Mt 10/28 = P 173). Celui-là, qu’il faut craindre, est le diable, la dualité, qui sépare corps et atman au point de les faire s’ignorer et qui par là perd à la fois l’atman et le corps. L’atman, car l’homme qui s’ignore comme atman et s’identifie à son seul corps détruit le Soi-atman en lui (BG 16/09 et 21). Le corps parce que, perdant l’atman, il perd aussi l’état humain d’existence et donc le corps humain que nous connaissons.
2 Du point de vue spirituel, avant d’être un homme nuisible, un criminel est un homme stupide. Il se figure dégager son chemin malfaisant en tuant ses adversaires, alors qu’il se charge d’un terrible karma vis-à-vis d’eux et qu’en cette vie-ci ou dans une suivante, il devra y être confronté. Ce qu’il croit être une aide se révèle comme un auto-châtiment. Dostoïevski dit pertinement ‘Le châtiment est dans le crime’.
L’âme évangélique est-elle identique à l’atman de la BG ?
1 Une objection pourrait se présenter : « Si Jésus dit que le diable peut perdre dans la géhenne à la fois l’âme et le corps, c’est donc qu’il ne reste plus rien de l’humain dans la géhenne. C’est pourquoi il ne faut jamais tuer un humain. » L’argument serait pertinent si l’humain n’était qu’un corps et une âme, comme l’affirme la théologie chrétienne moderne. Mais l’homme est soma, psyché et pneuma (corps, âme, esprit) ; pneuma étant immortel et divin, puisque Dieu est esprit-pneuma, comme Jésus l’enseigne à la Samaritaine (Jn 04/24 = P 036).
2 Dans les déclarations des maîtres hindous s’adressant aux Occidentaux, on rencontre souvent la terrible confusion des concepts d’âme et d’atman. Cette confusion est facilitée par une relative homophonie. Surtout, elle est d’autant plus tentante, que la théologie moderne affirme l’immortalité de l’âme. Dès lors que cette théologie ne considère l’humain que comme un corps et une âme, à moins d’être complètement matérialiste, il faut bien que quelque chose survive après la mort, et c’est donc l’âme.
3 En fait, ce qui survit c’est pneuma-esprit, qui a effectivement quelque chose en commun avec l’atman, tous deux étant d’origine divine et immortel… mais alors on se trouve dans l’ésotérisme chrétien et non plus dans la théologie exotérique. L’âme, en tant que mémoire, sens logique, imagination, sensibilité, ego, est indissolublement liée au corps et se désintègre avec lui ; l’essentiel de ce qu’elle contient se résorbant dans l’esprit-pneuma : Lorsque le seigneur prend un corps, ou l’abandonne, il prend et emporte avec lui les sens et le mental, comme le vent emporte les parfums des fleurs (BG 15/08). Il est d’expérience ordinaire que les corps des morts demeurent dans le monde matériel et servent de matériau à d’autres corps vivants qui le consomment. Dans le précédent sutra l’âme correspond aux sens et au mental que le seigneur (espit-pneuma) emporte avec lui.
Pratique :
Pratique I : Dans L’humain n’est-il que matière ? nous avons vu qu’Arjuna refuse de tuer les malfaisants au prétexte qu’ils sont de sa famille. Krishna lui rappelle que tuer le corps n’est pas tuer l’homme, car c’est l’atman qui fait l’homme, non seulement le corps. Arjuna raisonne ici comme un matérialiste.
Pratique II : Dans Relation des concepts de réincarnation, et de transmigration nous avons vu que l’existence ne se déroule pas seulement dans le cosmos que nous percevons comme humains. Tant que l’être demeure dans le plan humain d’existence, son cheminement post-mortem consiste en réincarnations. Au-delà on ne peut plus parler de réincarnations, puisque sa forme n’est plus celle d’un corps humain. Jésus enseigne ce point dans le passage de la ‘Femme aux sept maris’ (Mc 12/25 = P 241), et c’est d’ailleurs ainsi qu’il définit la résurrection-anistanaï. Comme d’habitude son enseignement recoupe celui de la Bhagavad Gita : À la mort, les sattviques (spirituels) dépassent le plan d’existence humain et donc la chaîne des réincarnations. Les rajasiques (les passionnés) demeurent dans le monde des hommes régit par les réincarnations. Les tamasiques (paresseux et stupides) renaissent dans un état d’existence infra-humain. (BG 14/18). Dans tous les cas, l’être dont le corps est tué n’est pas mort ; il transmigre.
Pratique III : Dans Paradoxe et hypocrisie de la modernité face à la mort fut exposé que la modernité, qui est la civilisation la plus naturicide et homicide de l’histoire connue, fait mine de protéger avec délicatesse la vie humaine (suppression de la peine de mort). Comment ne pas voir que ceci n’est que le voile hypocrite de cela ? Derrière ce voile, se cache un crime spirituel, consistant à persuader les hommes qu’ils ne sont qu’un corps, asphyxiant ainsi leur atman. Krishna, qui est un noble-kshatrya, sait bien que la politique n’est pas l’art de l’idéal mais l’art du possible. C’est une ignominie de prétendre compatir à la mort des malfaisants en ignorant celle de leurs victimes. Jésus disait : Méfiez-vous des faux prophètes, qui viennent à vous déguisés en brebis, mais au-dedans sont des loups rapaces (Mt 07/15 = P 073).
Pratique IV : Dans La stupidité du criminel Krishna ne manque pas d’ironie. L’homme étant essentiellement l’atman, comment tuer l’atman ? Jésus enseigne : Ne craignez rien de ceux qui tuent le corps, mais ne peuvent tuer l’âme ; craignez plutôt celui qui peut perdre dans la géhenne à la fois l’âme et le corps. (Mt 10/28 = P 173). Du point de vue spirituel, avant d’être un homme nuisible, un criminel est un homme stupide. Il se figure dégager son chemin malfaisant en tuant ses adversaires, alors qu’il se charge d’un terrible karma vis-à-vis d’eux et qu’en cette vie-ci ou dans une suivante, il devra y être confronté. Dostoïevski dit pertinemment ‘Le châtiment est dans le crime’
Pratique V : Dans L’âme évangélique est-elle identique à l’atman de la BG ? Une objection pourrait se présenter : « Si Jésus dit que le diable peut perdre dans la géhenne à la fois l’âme et le corps, c’est donc qu’il ne reste plus rien de l’humain dans la géhenne.» L’argument serait pertinent si l’humain n’était qu’un corps et une âme, comme l’affirme la théologie chrétienne moderne. Mais l’homme est soma, psyché et pneuma (corps, âme, esprit) ; pneuma étant immortel et divin, puisque Dieu est esprit-pneuma, comme Jésus l’enseigne à la Samaritaine (Jn 04/24 = P 036). Dans les déclarations des maîtres hindous s’adressant aux Occidentaux, on rencontre souvent la terrible confusion des concepts d’âme et d’atman. Ce qui survit c’est pneuma-esprit, qui a effectivement quelque chose en commun avec l’atman, tous deux étant d’origine divine et immortels… mais alors on se trouve dans l’ésotérisme chrétien et non plus dans la théologie exotérique.
L’ÂME et l’ATMAN, RÉINCARNATION, MIGRATION, TRANSMIGRATION (BG 02/21)
L’ÂME et l’ATMAN, RÉINCARNATION, MIGRATION, TRANSMIGRATION (BG 02/21)
L’ÂME et l’ATMAN, RÉINCARNATION, MIGRATION, TRANSMIGRATION
L’homme qui connait l’atman comme indestructible, permanent, impérissable, qui donc pourrait-il s’imaginer tuer ou faire tuer et comment ? (BG 02/21)
Théorie :
L’humain n’est-il que matière ?
1 Le chevalier Arjuna est confronté à une usurpation de pouvoir par certains de ses proches, qui soutiennent un roi aveugle (symboliquement non qualifié). Pour l’intérêt du peuple entier, il se doit de lutter contre eux. Il refuse cependant, car ce sont ses proches, faisant passer sa sensibilité (sensiblerie) individuelle devant son devoir. Arjuna vient d’user de toutes sortes d’arguments, certains vraiment faux, voire hypocrites, d’autres partiellement recevables. Puis il a déclaré forfait, et a même demandé à Krishna, qu’il voulait initialement convaincre, de le guider spirituellement.
2 Krishna lui a rappelé que l’humain n’est pas seulement un corps-mental mortel, mais que l’atman, l’être incarné, habite le corps, qu’il est indestructible et transmigre d’un corps à l’autre à la mort de ces derniers. Il tire maintenant la conséquence de ces enseignements. L’homme qui connait l’atman comme indestructible…qui donc pourrait-il s’imaginer tuer ou faire tuer…?
3 On pourrait objecter : « La présence de l’atman dans le corps n’empêche aucunement de tuer le corps et par conséquent on peut s’imaginer tuer ou faire tuer un tas de gens. » Sauf que, du point de vue de Krishna, ce ne serait pas tuer des hommes. Celui qui prétendrait que tuer son corps, c’est tuer un homme supposerait par là que le corps est l’homme tout entier ; sa croyance serait purement matérialiste.
Relation des concepts de réincarnation et de transmigration
1 Selon la doctrine de la transmigration, tant que l’être incarné demeure dans le plan humain d’existence, sa transmigration consiste en une série d’incarnations. En effet, il n’y a incarnation qu’avec un corps tel que nous le connaissons, conditionné par le temps, l’espace et la polarité sexuelle. Le passage d’un être dans l’état humain d’existence, à proprement parler, désigne la série de ses incarnations. L’être est devenu homme au moment de sa première incarnation. L’être cessera d’être homme au moment où il passera dans les états supérieurs à l’état humain.
2 Ces états supérieurs sont évoqués par Jésus dans le passage de la ‘femme aux sept maris’. Les Sadducéens, ces gens qui disent qu’il n’y a pas de résurrection, l’interrogent : (Mc 12/18 = P 241) une femme, pour cause de décès de ses époux, en a eu sept successivement. À la résurrection, duquel d’entre eux sera-t-elle la femme ? Car les sept l’auront eue pour femme. Étant donné que la polyandrie était interdite par la loi de Moïse, les adversaires de Jésus lui tendaient un piège. Jésus leur répond : lorsqu’on se lève-anistanai d’entre les morts, on ne prend ni femme ni mari, mais on est comme des anges dans les cieux (Mc 12/25 = P 241). Autrement dit, on est supra sexuel, parce que supra humain. Le mot habituellement traduit ici par ‘ressuscite’ est en grec anistanai, qui signifie ‘se lever, s’élever’. Il s’agit bien de s’élever au-dessus du plan humain d’existence.
3 La Bhagavad Gita expose ce point : À la mort, les sattviques s’élèvent. Les rajasiques demeurent dans les régions intermédiaires, terrestres. Les tamasiques, les hommes de ténèbres, choient vers les mondes infernaux (BG 14/18). Les sattviques (spirituels) dépassent le plan d’existence humain et donc la chaîne des réincarnations. Les rajasiques (les passionnés qui agissent avec intérêt individuel) demeurent dans le monde des hommes régit par les réincarnations. Les tamasiques (paresseux et stupides) renaissent dans un état d’existence infra-humain.
4 Dans tous les cas où l’ont tue un homme, on ne tue que son corps et l’on précipite donc son passage, soit dans un autre corps (situation rajasique : réincarnation), soit dans un état angélique (sattvique, c’est le cas des martyres spirituels), soit dans une plongée infernale (inférieure) pour les humains les plus ténébreux. Mais jamais on ne détruit l’essentiel de l’être, qui est l’atman transmigrant.
5 Une autre difficulté, linguistique celle-ci, apparaît car le mot transmigration signifie ‘migrer (migration) vers l’au-delà (trans)’ ; mais l’au-delà de quoi ? L’au-delà de l’état humain d’existence pour nous autres humains, et l’au-delà de l’état dans lequel se trouve un être quelconque pour les êtres non-humains. On ne devrait donc pas dire qu’un homme transmigre quand il se réincarne, puisqu’il ne part par au-delà de l’état humain d’existence qu’il occupait déjà.
6 L’abus du préfixe trans, en français, complique la compréhension de la transmigration. On peut dire qu’un paquebot est transatlantique, car il permet de passer au-delà de l’Atlantique. Mais c’est une erreur de parler de transsexuel, à propos d’un homme qui prétend devenir femme, car il ne dépasse aucunement la sexualité. Il pourrait se prétende transmasculin si la chimie, la chirurgie et la mode lui permettait de faire plus que singer la nature féminine. À proprement parler, la transmigration signifie étymologiquement ‘au-delà de la migration’, c’est la fin du voyage dans les états multiples de l’Etre, c’est-à-dire la fusion en Dieu, qu’on appelle ‘grande libération’, moksha. Le passage d’un état d’existence à un autre différent est une migration, comme le cas de ‘la femme aux sept maris’, qui devient un ange. Pour résumer, à proprement parler, il y a donc trois cas. La réincarnation, quand l’atman change de corps après la mort et reste dans l’état humain d’existence. La migration, quant il passe dans un état supérieur de l’Etre. La transmigration quand il se libère totalement du samsara, par fusion dans le Principe divin.
7 La Gita envisage ces choses du point de vue de la situation humaine que l’on quitte ou non. Maintenant je vais t’enseigner à quelles conditions les yogis prennent, après leur mort, le chemin du retour, ou celui du non-retour (BG 08/23). La réincarnation est le chemin du retour (dans l’état humain d’existence) et le non-retour est le passage dans un état d’existence supérieur à l’humain, donc sans retour vers l’humain. Il existe, selon les Vedas, deux façons de quitter ce monde: dans les ténèbres ou dans la lumière. Par l’une, la voie de la lumière, l’homme ne revient pas. Par l’autre, la voie des ténèbres, l’homme revient (BG 08/26).
Paradoxe et hypocrisie de la modernité face à la mort
1 Un des traits de la modernité inventée en Occident est le paradoxe relatif à la mort. D’une part, aucune civilisation n’a été aussi destructrice de nature végétale, animale et humaine (guerres mondiales, bombes atomiques, pollutions massives etc) que le monde moderne. D’autre part, aucune n’a fait mine de protéger avec autant de délicatesse la vie humaine (suppression de la peine de mort, y compris pour les pires criminels). Comment ne pas voir que ceci n’est que le voile hypocrite de cela ?
2 La modernité, en refusant l’influence du ciel comme norme de sa construction, détruit son atman collectif et invite ses membres à oublier le leur. Dès lors, un homme n’est plus qu’un corps.
3 Et quand on voit désormais la papauté moderne s’opposer non seulement à la peine de mort, mais même à toute guerre (niant la doctrine chrétienne de la guerre juste formulée par saint Augustin et présente dans l’Évangile), on doit en conclure qu’au fond, pour les papes actuels, l’homme n’est qu’un corps. On aboutit à une doctrine religieuse qui ne se démarque presque plus d’un simple matérialisme idéaliste.
4 Les partisans de cette modernité ‘non-violente’ argueront : « Krishna se fait ici l’avocat de la violence d’état. » En réalité, Krishna, qui est un noble-kshatrya comme Arjuna, sait bien que la politique n’est pas l’art de l’idéal mais l’art du possible. Il s’agit toujours de tuer les malfaisants, de tuer les tueurs. C’est une ignominie de prétendre compatir à la mort des malfaisants en ignorant celle de leurs victimes. Jésus disait : Méfiez-vous des faux prophètes, qui viennent à vous déguisés en brebis, mais au-dedans sont des loups rapaces (Mt 07/15 = P 073).
La stupidité du criminel
1 Le et comment ? de Krishna ne manque pas d’ironie. L’homme étant essentiellement l’atman, comment tuer l’atman ? La spiritualité s’harmonisant toujours avec la spiritualité, Jésus enseigne : Ne craignez rien de ceux qui tuent le corps, mais ne peuvent tuer l’âme ; craignez plutôt celui qui peut perdre dans la géhenne à la fois l’âme et le corps. (Mt 10/28 = P 173). Celui-là, qu’il faut craindre, est le diable, la dualité, qui sépare corps et atman au point de les faire s’ignorer et qui par là perd à la fois l’atman et le corps. L’atman, car l’homme qui s’ignore comme atman et s’identifie à son seul corps détruit le Soi-atman en lui (BG 16/09 et 21). Le corps parce que, perdant l’atman, il perd aussi l’état humain d’existence et donc le corps humain que nous connaissons.
2 Du point de vue spirituel, avant d’être un homme nuisible, un criminel est un homme stupide. Il se figure dégager son chemin malfaisant en tuant ses adversaires, alors qu’il se charge d’un terrible karma vis-à-vis d’eux et qu’en cette vie-ci ou dans une suivante, il devra y être confronté. Ce qu’il croit être une aide se révèle comme un auto-châtiment. Dostoïevski dit pertinement ‘Le châtiment est dans le crime’.
L’âme évangélique est-elle identique à l’atman de la BG ?
1 Une objection pourrait se présenter : « Si Jésus dit que le diable peut perdre dans la géhenne à la fois l’âme et le corps, c’est donc qu’il ne reste plus rien de l’humain dans la géhenne. C’est pourquoi il ne faut jamais tuer un humain. » L’argument serait pertinent si l’humain n’était qu’un corps et une âme, comme l’affirme la théologie chrétienne moderne. Mais l’homme est soma, psyché et pneuma (corps, âme, esprit) ; pneuma étant immortel et divin, puisque Dieu est esprit-pneuma, comme Jésus l’enseigne à la Samaritaine (Jn 04/24 = P 036).
2 Dans les déclarations des maîtres hindous s’adressant aux Occidentaux, on rencontre souvent la terrible confusion des concepts d’âme et d’atman. Cette confusion est facilitée par une relative homophonie. Surtout, elle est d’autant plus tentante, que la théologie moderne affirme l’immortalité de l’âme. Dès lors que cette théologie ne considère l’humain que comme un corps et une âme, à moins d’être complètement matérialiste, il faut bien que quelque chose survive après la mort, et c’est donc l’âme.
3 En fait, ce qui survit c’est pneuma-esprit, qui a effectivement quelque chose en commun avec l’atman, tous deux étant d’origine divine et immortel… mais alors on se trouve dans l’ésotérisme chrétien et non plus dans la théologie exotérique. L’âme, en tant que mémoire, sens logique, imagination, sensibilité, ego, est indissolublement liée au corps et se désintègre avec lui ; l’essentiel de ce qu’elle contient se résorbant dans l’esprit-pneuma : Lorsque le seigneur prend un corps, ou l’abandonne, il prend et emporte avec lui les sens et le mental, comme le vent emporte les parfums des fleurs (BG 15/08). Il est d’expérience ordinaire que les corps des morts demeurent dans le monde matériel et servent de matériau à d’autres corps vivants qui le consomment. Dans le précédent sutra l’âme correspond aux sens et au mental que le seigneur (espit-pneuma) emporte avec lui.
Pratique :
Pratique I : Dans L’humain n’est-il que matière ? nous avons vu qu’Arjuna refuse de tuer les malfaisants au prétexte qu’ils sont de sa famille. Krishna lui rappelle que tuer le corps n’est pas tuer l’homme, car c’est l’atman qui fait l’homme, non seulement le corps. Arjuna raisonne ici comme un matérialiste.
Pratique II : Dans Relation des concepts de réincarnation, et de transmigration nous avons vu que l’existence ne se déroule pas seulement dans le cosmos que nous percevons comme humains. Tant que l’être demeure dans le plan humain d’existence, son cheminement post-mortem consiste en réincarnations. Au-delà on ne peut plus parler de réincarnations, puisque sa forme n’est plus celle d’un corps humain. Jésus enseigne ce point dans le passage de la ‘Femme aux sept maris’ (Mc 12/25 = P 241), et c’est d’ailleurs ainsi qu’il définit la résurrection-anistanaï. Comme d’habitude son enseignement recoupe celui de la Bhagavad Gita : À la mort, les sattviques (spirituels) dépassent le plan d’existence humain et donc la chaîne des réincarnations. Les rajasiques (les passionnés) demeurent dans le monde des hommes régit par les réincarnations. Les tamasiques (paresseux et stupides) renaissent dans un état d’existence infra-humain. (BG 14/18). Dans tous les cas, l’être dont le corps est tué n’est pas mort ; il transmigre.
Pratique III : Dans Paradoxe et hypocrisie de la modernité face à la mort fut exposé que la modernité, qui est la civilisation la plus naturicide et homicide de l’histoire connue, fait mine de protéger avec délicatesse la vie humaine (suppression de la peine de mort). Comment ne pas voir que ceci n’est que le voile hypocrite de cela ? Derrière ce voile, se cache un crime spirituel, consistant à persuader les hommes qu’ils ne sont qu’un corps, asphyxiant ainsi leur atman. Krishna, qui est un noble-kshatrya, sait bien que la politique n’est pas l’art de l’idéal mais l’art du possible. C’est une ignominie de prétendre compatir à la mort des malfaisants en ignorant celle de leurs victimes. Jésus disait : Méfiez-vous des faux prophètes, qui viennent à vous déguisés en brebis, mais au-dedans sont des loups rapaces (Mt 07/15 = P 073).
Pratique IV : Dans La stupidité du criminel Krishna ne manque pas d’ironie. L’homme étant essentiellement l’atman, comment tuer l’atman ? Jésus enseigne : Ne craignez rien de ceux qui tuent le corps, mais ne peuvent tuer l’âme ; craignez plutôt celui qui peut perdre dans la géhenne à la fois l’âme et le corps. (Mt 10/28 = P 173). Du point de vue spirituel, avant d’être un homme nuisible, un criminel est un homme stupide. Il se figure dégager son chemin malfaisant en tuant ses adversaires, alors qu’il se charge d’un terrible karma vis-à-vis d’eux et qu’en cette vie-ci ou dans une suivante, il devra y être confronté. Dostoïevski dit pertinemment ‘Le châtiment est dans le crime’
Pratique V : Dans L’âme évangélique est-elle identique à l’atman de la BG ? Une objection pourrait se présenter : « Si Jésus dit que le diable peut perdre dans la géhenne à la fois l’âme et le corps, c’est donc qu’il ne reste plus rien de l’humain dans la géhenne.» L’argument serait pertinent si l’humain n’était qu’un corps et une âme, comme l’affirme la théologie chrétienne moderne. Mais l’homme est soma, psyché et pneuma (corps, âme, esprit) ; pneuma étant immortel et divin, puisque Dieu est esprit-pneuma, comme Jésus l’enseigne à la Samaritaine (Jn 04/24 = P 036). Dans les déclarations des maîtres hindous s’adressant aux Occidentaux, on rencontre souvent la terrible confusion des concepts d’âme et d’atman. Ce qui survit c’est pneuma-esprit, qui a effectivement quelque chose en commun avec l’atman, tous deux étant d’origine divine et immortels… mais alors on se trouve dans l’ésotérisme chrétien et non plus dans la théologie exotérique.
L’ÂME et l’ATMAN, RÉINCARNATION, MIGRATION, TRANSMIGRATION (BG 02/21)