La SCIENCE INTÉRIEURE (BG 04/38)

La SCIENCE INTÉRIEURE (BG 04/38)

Bhagavad Gita 04/38 Commentaire Théorique et Méditation Opérative

La SCIENCE INTÉRIEURE (BG 04/38)

La SCIENCE INTÉRIEURE

Il n’y a pas de plus grand purificateur que la connaissance spirituelle.

Celui qui s’est perfectionné par l’union mystique du yoga,

avec le temps, trouve la science en lui-même (et réalise le Soi).

(BG 04/38)

Théorie :

Pureté intérieure et extérieure

1        Il n’y a pas de plus grand purificateur que la connaissance spirituelle. Il n’est pas exagéré de soutenir que les mondes anciens étaient tournés vers l’intérieur et le moderne vers l’extérieur. Quand on parle de connaissance aujourd’hui, la plupart des gens pensent à la connaissance du monde. Il est vrai que l’on connait nombre de choses du monde terrestre et au-delà, qui étaient ignorées des siècles précédents. On connait plus d’espèces animales qu’anciennement, même si on les détruit plus rapidement qu’on ne les découvre et que souvent, d’ailleurs, on les détruit précisément parce qu’on les découvre, comme cela se passe aussi pour toutes sortes de cultures humaines encore non modernes.

2        Pour les penseurs du passé, par contre, l’idée de connaissance évoquait principalement la connaissance de soi. Le fait que les moyens de transport et de communication étaient considérablement plus limités, le fait aussi que les humains s’éclairaient à la bougie et passaient donc une partie de leur temps recueillis sur eux-mêmes, tout cela contribuait à une intériorisation spontanée de l’homme antique. De plus, la religion est aujourd’hui en voie de secondarisation ou de disparition, la connaissance spirituelle, qui concerne l’au-delà du sensible et l’au-delà du temps, devient un hors-sujet de l’attention moderne.

3        De là résulte que l’homme actuel a perdu le plus grand purificateur : la connaissance spirituelle. Cet homme se caractérise par son impureté. Cette affirmation peut choquer, car l’hygiène est à l’honneur et les produits détergents ont grand succès commercial… même si, sortis de la maison, ils polluent la nature. Ce n’est pas au niveau épidermique ou ménager que l’homme moderne est impur, mais plutôt dans ses mœurs sexuelles, typiques des époques de décadences, son goût pour le mélange indistinct des races, des cultures, des langues. Tout se passe comme s’il avait perdu le critère de discernement entre l’approprié et le non-approprié, ce qui convient à tel lieu, tel moment, telle personne et ce qui est censé être indistinctement bon pour tous et en toutes conditions. Chez l’humain indifférencié, bon pour un, c’est bon pour tous. L’homme antique était moins propre extérieurement mais souvent plus pur intérieurement, ce qui n’est pas sans évoquer un passage de l’Évangile : Il n’est rien d’extérieur à l’homme qui, pénétrant en lui, puisse le souiller, mais ce qui sort de l’homme, voilà ce qui souille l’homme Si quelqu’un a des oreilles pour entendre, qu’il entende! » (Mc 07/15-16 = P 114).

L’union mystique du yoga

1        Celui qui s’est perfectionné par l’union mystique du yoga… Que signifie, au juste, cette expression ? Les différentes étapes du ‘yoga de Patanjali’, appelé aussi ‘yoga des huit membres’, parce qu’il comporte huit parties (BG 04/28 et 06/03) permettent de répondre à cette question.

2        Par la pratique des règles éthiques du yoga (yama et niyama), des postures corporelles (asanas), de la maîtrise énergétique (pranayama) l’homme arrive à harmoniser assez correctement sa vie physique et psychique.

3        Vient ensuite l’intériorisation (pratyahara) et la concentration (dharana) qui, seules permettent la maîtrise du mental. Même parvenu à ce stade, pourtant satisfaisant humainement, on n’est toujours pas dans l’union mystique du yoga. À vrai dire, on se situe alors, au mieux, dans ce que certains nomment ‘le yoga occidental’, c’est-à-dire un yoga amputé de son cœur spirituel.

4        L’union mystique ne commence qu’avec la septième partie, dhyana, improprement traduite par ‘méditation’, car le sens occidental du mot est tout différent. Une méditation poétique, philosophique ou chrétienne sur un sujet consiste à y penser et à spéculer dessus. Alors que dhyana, qu’il est plus prudent de ne pas traduire, est une concentration de l’intellect, en mode supra-mental, donc sans pensées. Il s’agit plus de contemplation, d’identification par la prise de conscience. Dans dhyana, l’être devient ce qu’il connaît.

Le non-temps de l’Éveil

1        …avec le temps, le yogi trouve la science en lui-même (et réalise le Soi.

Avec le temps : Le temps, en soi, ne fait pas avancer le yogi dans son cheminement. Cependant, la constance de ses pratiques quotidiennes lui permet de survoler les premières étapes de la méditation et d’accéder plus rapidement sur le front de sa transformation intérieure. De plus, la différence entre sa conscience méditative et sa conscience de vie ordinaire s’estompe au fil des années de pratique. On pourrait dire que sa vie pratique fonctionne en pilotage automatique sous le contrôle de sa conscience méditative.

2        Il y a lieu, cependant, de signaler les illusions causées par l’impatience. Pour l’homme moderne, la vitesse est une idole. Il est parfois plus important de savoir que l’on va vite à tel endroit que de s’assurer s’il est intéressant d’y aller. Qui dit progrès dit accélération. L’homme antique et l’homme spirituellement oriental (c’est-à-dire orienté vers la lumière) se conçoivent dans un voyage transmigratoire indéfini : Jamais je n’ai été sans être, ni toi, ni ces rois. Jamais aucun de nous ne cessera d’être (BG 02/12). Il ne se choque donc pas de s’entendre déclarer : Le yogi qui poursuit intensément ses efforts, purifié de ses impuretés et perfectionné par de nombreuses naissances, atteint ensuite le but suprême (BG 06/45) et aussi : Après de nombreuses naissances, l’homme épris de sagesse vient à moi…(BG 07/19). Alors que le moderne compte en mois ou au plus en années, le yogi traditionnel compte en réincarnations… sachant qu’il ne peut les compter, car encore faudrait-il s’en souvenir. Et, là est la clé, précisément : la réalisation ne peut venir que chez celui qui a totalement cessé de guetter le temps où elle viendra. Mieux, elle viendra chez celui qui la considère comme déjà venue. Jésus enseigne magnifiquement ce point dans une sentence qui télescope les phases du temps : tout ce que vous demandez en priant, croyez que vous l’avez déjà reçu, et cela vous sera accordé (Mc 11/24 = P 235).

3        À ce propos, On pourrait suspecter la Bhagavad Gita de contradiction…ceux dont les pensées sont centrées sur moi, en vérité, avant longtemps, je les sauverai de l’océan de la transmigration et de la mort (samsara) (BG 12/07). Le yogi ferme qui, chaque jour, se souvient de moi constamment, sans se laisser distraire par autre chose, m’atteint facilement (BG 08/14). Comment avant longtemps et facilement s’accordent-t-ils avec de nombreuses naissances ? La contradiction n’est qu’apparente ; l’impatient compte en minutes, le calme en heures, le sage en années, le yogi qui se sait être atman ne compte pas, comme le dit la Bible, pour l’Éternel, un millénaire est comme un jour. La perception du temps se modifie avec la progression spirituelle.

La science est-elle dedans ou dehors ?

1        …avec le temps, le yogi trouve la science en lui-même (et réalise le Soi. La question est de savoir où se cache la science spirituelle ? On dit de Cela (Brahman), qu’il est … la connaissance, et l’objet de la connaissance. Il réside au cœur de chacun (BG 13/17). La Gita est répétitivement affirmative : dans le cœur de l’homme. Cela résulte de sa conception du monde manifestationniste, ou émanentiste : le monde est issu de Dieu, il est donc Dieu, bien que sous une forme apparemment (illusoirement) limitée. En théologie latine on dirait ‘creatio ex-deo’ (issue de Dieu) et non, comme dans le Christianisme ex-nihilo (faite par Dieu, mais issue du néant). Si bien que le Christianisme et les religions abrahamiques en général, dans leur exotérisme, considèrent que la science spirituelle doit être apportée à l’homme de l’extérieur : par les  Écritures, les prêtres, les rites sacramentels. Les spiritualités orientales (orientées) privilégient plutôt la méditation-dhyana, qui est une quête de la science spirituelle enclose dans le cœur. En pratique, il convient de ne pas durcir l’opposition ; les deux modalités existent en Orient comme en Occident, mais l’Orient est nettement plus intériorisant et l’Occident beaucoup plus extériorisant.

2        Qu’en dit Jésus ? Le serviteur qui, connaissant la volonté de son maître, n’aura rien préparé ou fait selon sa volonté, recevra un grand nombre de coups. Quant à celui qui, sans la connaître, aura par sa conduite mérité des coups, il n’en recevra qu’un petit nombre (Lc 12/47-48 = P 179). Ce jugement de Jésus semble d’une révoltante injustice. Celui qui n’est pas au courant des ordres, comment peut-on lui reprocher de ne les avoir pas exécutés ? Précisément parce que les ordres en question -c’est-à-dire la Loi divine- sont inscrits dans son cœur. Encore une fois, Jésus dit, en langage crypté, et caché par un scandale apparent, ce que la Gita affirme en langage clair. À chaque public convient son langage.

3        La science moderne est inconcevable sans les innombrables outils, appareils et machines qui permettent à l’homme de démultiplier immensément ses perceptions. La science yogique ne nécessite qu’un lieu tranquille pour méditer (BG 06/11). Le technicien contemporain déclare fièrement que les hommes anciens n’étaient pas assez intelligents pour inventer toutes les machines actuelles, mais a-t-il pensé, qu’ils étaient peut-être trop intelligents pour se perdre dans l’extériorité alors que tout est dedans ? Après de nombreuses naissances, l’homme épris de sagesse vient à moi, réalisant que tout cela est le Soi intérieur… (BG 07/19).

Pratique :

Pratique I : Il n’y a pas de plus grand purificateur que la connaissance spirituelle. Dans Pureté intérieure et extérieure nous avons vu que la connaissance, pour le moderne, est celle du monde extérieur et, pour le yogi, c’est la connaissance de soi, qui doit mener à la connaissance du Soi. La pureté a subi le même déplacement que la connaissance. Beaucoup d’hommes modernes fatiguent leur épiderme en abusant de produits hygiéniques, alors même qu’ils emplissent leur psychisme de trivialités quand ce n’est pas d’abominations télévisuelles, sans même s’en sentir salis. Une hygiène mentale s’impose urgemment. Jésus suit le même chemin que la Gita : Il n’est rien d’extérieur à l’homme qui, pénétrant en lui, puisse le souiller, mais ce qui sort de l’homme, voilà ce qui souille l’homme Si quelqu’un a des oreilles pour entendre, qu’il entende! » (Mc 07/15-16 = P 114).

Pratique II : Dans L’union mystique du yoga il est apparu que la maîtrise du corps, de l’énergie, et même du mental par la concentration, qui est satisfaisante humainement, ne constitue pas encore l’union mystique du yoga. Celle-ci ne commence qu’avec  dhyana, qui n’est pas la méditation au sens mental de l’Occident. Dhyana est une concentration de l’intellect, en mode supra-mental, c’est-à-dire sans pensées. Il s’agit plus de contemplation, d’identification au sujet choisi, par la prise de conscience. Dans dhyana, l’être devient ce qu’il connaît. Il conçoit son sujet de méditation non comme une chose extérieure, mais comme l’une de ses ultimes possibilités.

Pratique III : …avec le temps, le yogi trouve la science dit la Gita. Dans Le non-temps de l’Éveil fut exposé que la constance de ses pratiques quotidiennes permet au yogi de survoler les premières étapes de la méditation, et d’accéder plus rapidement sur le front de sa transformation intérieure. De plus, la différence entre sa conscience méditative et sa conscience de vie ordinaire s’estompe au fil des années de pratiques. Sa vie pratique fonctionne en pilotage automatique sous le contrôle de sa conscience méditative. L’impatience représente un obstacle important. La Gita déclare qu’il y faut souvent de nombreuses vies, ce qui est fort éloigné de l’idolâtrie moderne de la vitesse. Voici le secret : la réalisation ne peut advenir que chez celui qui a totalement cessé de guetter le temps où elle viendra. Jésus enseigne magnifiquement ce point dans une sentence qui télescope les phases du temps : tout ce que vous demandez en priant, croyez que vous l’avez déjà reçu, et cela vous sera accordé (Mc 11/24 = P 235).

Pratique IV : La Gita déclare : le yogi trouve la science en lui-même (et réalise le Soi). La question est : La science est-elle dedans ou dehors ? La Gita affirme : Cela (Brahman), est la connaissance, et l’objet de la connaissance. Il réside au cœur de chacun (BG 13/17). Le monde est issu de Dieu, il est donc Dieu, bien que sous une forme apparemment (illusoirement) limitée. Autrement dit creatio ex deo, et non cratio ex nihilo comme dans les religions abrahamiques. D’où l’importance de la méditation-dhyana, qui cherche le Suprême caché dans le cœur de l’individu. Jésus enseigne la même chose, en langage crypté cependant (Lc 12/47-48 = P 179). Le technicien contemporain déclare fièrement que les hommes anciens n’étaient pas assez intelligents pour inventer toutes les machines actuelles, mais a-t-il pensé, qu’il était peut-être trop intelligent pour se perdre dans l’extériorité alors que tout est dedans ? Après de nombreuses naissances, l’homme épris de sagesse vient à moi, réalisant que tout cela est le Soi intérieur… (BG 07/19). Jésus, dans l’évangile gnostique de Philippe, ne dit pas autre chose : prie ton Père qui est là dans le secret, ce qui est à l’intérieur…, c’est la plénitude (plerôma). Au-delà, il n’y a rien ; elle contient tout (Évangile selon Philippe 69).

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