Les menteurs, les demi-menteurs et les croyants
1 Il y a les menteurs, les demi-menteurs et les croyants ; il n’y a pas d’incroyants. Menteurs sont ceux qui se disent incroyants, au sens où ils croiraient qu’il n’y a pas de transcendance, pas d’intelligence supérieure à celle de l’homme, pas de puissance, d’amour, de justice, de beauté supérieure. Menteurs ils sont, car l’intelligence de l’homme est justement ce qu’il faut pour constater l’évidence qu’il y a plus intelligent que lui, et pas assez pour épuiser tous les mystères que lui offre la vie. Un homme sensé ne peut donc ni vivre comme une bête, se contentant de manger, dormir, régner sur son petit territoire et copuler quand il en a envie, ni prétendre représenter celui pour qui l’univers ne contient plus d’inconnues.
2 Les demi-menteurs sont ceux qui croient en un dieu, le leur, mais qui raisonnent comme les mécréants dès lors qu’il s’agit d’une autre conception de Dieu que la leur.
3 Restent les croyants. Non pas les croyants de tel dieu, de telle religion, mais les croyants dans l’évidence de la transcendance, qui la pressentent universelle, et savent que les mots que l’on met sur le mystère, tant ceux de leur propre culture que d’une autre, ne sauraient épuiser le sujet. Ce commentaire des évangiles s’adresse à ces croyants-là.
1 Par Michel Malle, né en 1948 en France, ayant fait des études ‘d’Économie Politique’ pompeusement déguisées en ‘Sciences Économiques’, alors qu’il ne s’agit que d’une théorie capitaliste finalement mortifère tant pour l’humanité que pour la nature. Heureusement, en parallèle de ces études, il a étudié le yoga philosophique et le hatha-yoga et, après une courte pratique du métier d’économiste, il s’est engagé à plein temps dans l’enseignement du yoga et ce pendant 43 ans. Désormais à la retraite, il entame ce commentaire de l’Évangile.
2 C’est assurément bien vieux pour entamer une telle entreprise mais, quand on sent qu’une vocation est arrivée à maturité, il faut la mettre en œuvre. Il n’est point d’homme, sauf les libérés-vivants (jivan mukta de la tradition hindoue) qui meure en ayant achevé leur œuvre. Comme le dit la Bhagavad Gita, il est bon de périr dans l’accomplissement de son devoir propre (sva dharma) (BG 03/35).
1 Élevé dans la tradition catholique romaine, il garde avec elle des liens formels, car il vaut mieux avoir une tradition religieuse imparfaite que pas du tout. Et ce en particulier pour l’entourage familial féminin et les enfants. Mais, ni la prétendue infaillibilité du pape, ni les autres dogmes établis au cours des deux millénaires du christianisme ne lui semblent représenter l’interprétation vraie et complète du message de Jésus.
2 Reste l’Écriture sacrée biblique, en particulier le Nouveau Testament, et tout spécialement les Évangiles. Cela l’a amené à s’intéresser à Luther et à ses nombreux enfants séparés, les Protestantismes-Réformés. Leur autorité officielle est l’Écriture sainte. Mais il n’est guère moins superstitieux de la prendre pour l’expression parfaite de la vérité pure que les dogmes ou les paroles papales. Nous verrons cela dans le commentaire lui-même : l’Évangile est truffé de contradictions, d’invraisemblances historiques, de notions vagues, mélangés à des éclairs de génie spirituel et de sagesse quasi populaire. Au final, seule l’intelligence cordiale du méditant, et sa capacité à pénétrer la science des symboles, peut trancher sur ce qui est à prendre et à quel niveau le prendre.
1 D’entrée de jeu, il élimine les religions mortes, comme l’égyptienne, la celtique, la grecque, la romaine, les nombreux chamanismes, sans parler des toltèques, des incas, des mayas, des aztèques. Moult prophètes de pacotille se font les apôtres de ces religions, et parlent à la place de ceux qui les connaissaient d’autant plus facilement que personne n’est encore vivant pour les contredire. Et une foule de naïfs les suivent, ce qui présente l’avantage d’en débarrasser les religions vivantes.
2 Le judaïsme est compris dans le christianisme, et d’ailleurs réfuté en partie par l’enseignement de Jésus.
L’islam est un syncrétisme simplifié du judaïsme et du christianisme de l’époque de Mohammed. Sa structure exotérique simple l’expose, comme on le voit aujourd’hui, à de nombreux excès fanatiques fortement politisés. Sa structure ésotérique soufie est peu accessible aux occidentaux, déjà par la langue arabe indispensable, et aussi parce qu’il y a mille formes du soufisme pas toutes pures, il s’en faut.
3 Restent, dans le registre des vivants, les religions orientales, qui sont deux à présenter une véritable universalité : l’hindouisme et le bouddhisme. Il y a, certes, aussi, le taoïsme et le confucianisme chinois, ainsi que le shintoïsme japonais ; mais ces traditions spirituelles vivantes sont très liées à une culture, une race et une sensibilité spécifiques et fortement étrangères à celles des occidentaux que nous sommes. De plus, ces cultures sont depuis de nombreux siècles mêlées au bouddhisme, et même au christianisme, ce qui fait que leur forme pure est certainement difficile à atteindre, y compris pour les autochtones.
4 Le bouddhisme est issu de l’hindouisme, comme le christianisme est issu du judaïsme. Avec une différence, cependant. Jésus transcendait immensément le judaïsme, comme le montre son rejet radical par ce dernier. Alors que l’hindouisme, immuable, continue son chemin à travers les millénaires, après les quelques siècles de ses relations difficiles avec le bouddhisme. Le Bouddha était un prince hindou, comme Jésus un noble juif. Le Bouddha n’est jamais sorti de l’Inde et ne s’y est pas opposé. Il a fondé un ordre monastique fortement influencé par les doctrines métaphysiques de l’Inde et par le yoga. Jusque-là aucun conflit. C’est après sa mort que le bouddhisme a prétendu passer du statut d’un ordre monastique à une structure de civilisation complète, ce qui excluait la conception hindoue d’un ordre social sacré : les varnas-castes. Un conflit s’en est suivi, au bout duquel le bouddhisme a été chassé de l’Inde pour s’établir à Ceylan (actuellement Sri Lanka), puis au Tibet, en Chine, en Indochine, et au Japon. Là, il se colora des nombreuses et très diverses cultures de ces différents pays, ce qui fait qu’il y a des bouddhismes, souvent très spécifiques. Les occidentaux se font fréquemment illusion parce que l’invasion du Tibet par la Chine communiste, et la fuite du Dalaï-Lama qui en a résulté a projeté ce dernier, et les restes de sa culture, dans une errance internationale, et surtout onusienne, qui donne l’illusion que ce bouddhisme très particulier, et fortement déraciné actuellement, est représentatif du bouddhisme en général.
1 Reste l’hindouisme et particulièrement, non pas sa mythologie populaire, immensément variée et multiforme, mais sa doctrine métaphysique et sa pratique méditative yogique. Parmi ses nombreux avantages, l’hindouisme est la tradition la plus ancienne et la plus vivante, sans rupture de continuité, actuellement accessible. De plus il appartient à une civilisation indo-européenne, comme la civilisation grecque dont la structure se retrouve fortement dans l’Europe et tout l’occident. La langue sanskrite, la langue sacrée dans laquelle sont exprimés les principaux textes hindous, est de même racine et structure que le grec. La société hindoue en varna-castes est semblable à celle de l’Ancien Régime occidental et ses États-sociaux (qui furent détruits par le Tiers-État lors de la révolution de 1789). La logique et la façon de penser, de démontrer, de symboliser le domaine spirituel est très proche de ce qui est naturel aux occidentaux. Avec cet avantage considérable sur le christianisme que l’hindouisme n’a jamais dogmatisé et fossilisé sa doctrine. Et surtout, cela est absolument déterminant, l’hindouisme possède une doctrine métaphysique complète, à valeur universelle, qui sert aujourd’hui de structure de base, et même de vocabulaire, à tous les spirituels à qui la notion d’unité transcendante des religions (sanathana dharma) évoque quelque chose.
2 Il est donc clair que ce commentaire des évangiles sera fait en connaissance des enseignements métaphysiques hindous. Jésus est un proche-oriental et la théologie chrétienne est entièrement gréco-latine, donc occidentale. Il s’agit donc, ici, au contraire, d’une interprétation des évangiles du point de vue des doctrines orientales, en particulier le védanta et le yoga hindou.
Il y a quatre évangiles et plus
1 Dans son évangile, Luc précise : « Puisque beaucoup ont entrepris de composer un récit des événements qui se sont accomplis parmi nous… (Lc 01/01 = P 002) ; il y a donc eu beaucoup d’évangiles. Le christianisme officiel en propose quatre, que l’on dit canoniques, ce qui signifie officiels. Ce sont Marc, Matthieu, Luc et Jean. On les trouve dans toutes les Bibles. Mais, comme Luc le déclare, il y en a beaucoup d’autres. Certains sont tardifs avec la tendance à rajouter une foule de miracles à la vie de Jésus ; leur style devient de plus en plus merveilleux au fil des siècles.
2 D’autres sont gnostiques, c’est-à-dire dans la même optique que le yoga de la connaissance hindou (jnana yoga). Jnana, en sanskrit, et gnose, en grec, signifient tous deux connaissance ; et leur racine est commune. Il s’agit donc d’une approche non-duelle de la spiritualité et de la relation humain-divin ; une relation typiquement yogique au sens oriental du terme. Or les grandes églises chrétiennes (Orthodoxe, Catholique-Romaine et Protestantes-Réformées) adhèrent toutes aux dogmes promulgués au cours des quatre premiers siècles du christianisme, qui sont des dogmes profondément dualistes. Pour cette raison, les grandes Églises chrétiennes sont, depuis toujours, des opposantes farouches de l’ésotérisme chrétien non dualiste et gnostique. Au début, lorsque le glaive romain était au service de la religion chrétienne devenue religion d’état, les gnostiques étaient pourchassés et tués comme des criminels (comme Jésus le fut par les grand-prêtres juifs). Et cela dura treize siècles. Désormais, laïcité aidant, la chasse cléricale contre les non-dualistes n’est plus sanglante, mais elle n’en est pas moins hargneuse.
3 Un miracle considérable s’est produit en 1945 à Nag Hammadi en haute Égypte : on a découvert une bibliothèque de manuscrits datant du premier christianisme et contenant plusieurs évangiles gnostiques. Ces textes, dont les auteurs ont sans doute été massacrés par l’Église romaine, n’ont pas été retouchés depuis presque deux millénaires. Ils constituent un témoignage au plus près de ce que Jésus a vraiment pu enseigner. Nous utiliserons, dans ce commentaire des évangiles, des extraits de trois de ces évangiles : Thomas, Marie-Madeleine et Philippe. Notre travail portera donc sur sept évangiles (les quatre canoniques officiels et les trois gnostiques susnommés) et sera effectué dans l’optique de l’enseignement métaphysique de la Bhagavad Gita, texte le plus clair et le plus synthétique de la doctrine spirituelle hindoue.
Les évangiles officiels, survivants d’un conflit
1 Il est une question fondamentale que les chrétiens ne se posent pas, et que les prêtres leur cachent, car cela les dérangerait beaucoup : « Jésus a nommé douze apôtres parmi ses proches disciples. Il les a ensuite envoyés ‘après sa résurrection’ dans différentes directions pour transmettre sa doctrine. Allez dans le monde entier, proclamez l’Évangile à toute la création (Mc 16/15 = P 318). Donc, chacun des douze apôtres devait posséder une doctrine complète, et la transmettre, en particulier par écrit, ce que Jésus n’avait pas fait. Or, dans les quatre évangiles canoniques, seuls Jean et Matthieu ont été disciples de Jésus. Marc est disciple de Pierre et Luc disciple de Paul ; ils n’ont pas connu Jésus, pas vu les scènes qu’ils décrivent, pas entendu les paroles qu’ils rapportent. Deux apôtres sur douze se retrouvent dans les évangiles officiels, canoniques : où sont passés les dix autres ? Or il se trouve que, parmi les évangiles retrouvés à Nag Hammadi, deux sont écrits par des apôtres (Thomas et Philippe) et le troisième par un témoin presque plus digne de foi qu’un apôtre, puisqu’il s’agit de Marie-Madeleine, l’amie intime de Jésus, la femme du secret. Il est évident que l’Église romaine, qui a dominé par la volonté de l’empereur Constantin et la puissance du glaive d’État, a éliminé tout ce qui ne cadrait pas avec sa construction dogmatique, c’est-à-dire les dix douzièmes des témoins choisis par Jésus. Il est donc parfaitement clair que les évangiles canoniques constituent quatre témoignages sur Jésus, sa personne, son enseignement et ses actions, mais certainement pas la pure et simple vérité sur sa personne, son enseignement et ses actions. Et ce d’autant plus, nous le verrons abondamment dans le commentaire, que ces évangiles se contredisent souvent entre eux, et même à l’intérieur de chacun d’eux.
2 Le problème est rendu encore plus difficile par le fait que la canonisation des évangiles date de la fin du IV° siècle, c’est-à-dire une quinzaine de générations après la mort de Jésus. Et que les évangiles, dont les supports de papyrus ou de parchemin étaient fragiles, ont été maintes fois recopiés entre temps, et plus encore après jusqu’à la fixation du texte par l’imprimerie (Gutenberg : XV° siècle).
Quelle présentation des évangiles ? 1°) Les évangiles séparés
1 Alors que l’on possède l’enseignement complet de la Bhagavad Gita, comme elle le dit elle-même : bien argumenté et sans équivoque (BG 13/04), il en va tout autrement des évangiles. Entreprendre un commentaire des évangiles, c’est se faire archéologue, à moins de marcher au pas militaire romain dans l’Église dogmatique.
2 Depuis deux mille ans, trois méthodes d’approche des évangiles canoniques se font concurrence. Une d’entre elles est utilisée par la liturgie et se trouve donc commune à tous les chrétiens, dont beaucoup (surtout Catholiques) vont à la messe et ne lisent pas l’évangile chez eux. Ces méthodes sont : 1°) la séparation, 2°) l’harmonisation, 3°) le parallélisme comparatif.
3 1°) Première méthode : les évangiles séparés. Elle consiste, comme dans la liturgie, à lire pendant une année l’évangile selon Matthieu, puis l’année suivante, Marc, et de même manière Luc et Jean. Le grand avantage, souligné par les théologiens officiels et les prêtres, c’est que l’on pénètre ainsi en profondeur dans la construction particulière et le message spécifique de chaque évangile. Encore que cela ne soit guère vrai pour le chrétien dominical, qui n’aborde le texte que par petits morceaux, une fois par semaine à la messe, et qui a droit ensuite à une homélie parlant le plus souvent d’autre chose. On a ainsi, en réalité, quatre christianismes très différents, même s’ils ont en commun les dogmes fondamentaux et encore, car la plupart des dogmes, précisément, ne se retrouvent pas clairement exprimés dans le texte évangélique même officiel. Les dogmes sont une théorisation théologique faite par et pour l’Église officielle, dont le lien avec les enseignements de Jésus demeurent très ténus et pour tout dire discutables.
4 L’interprétation métaphysique et ésotérique des enseignements de Jésus, qui sera la nôtre, s’appuie beaucoup sur les contradictions et les problèmes d’interprétation de différents passages. Quand on lit les évangiles les uns après les autres, ces contradictions se repèrent beaucoup moins, et c’est sans doute une des grandes raisons pour lesquelles l’Église officielle choisit cette méthode. Quand la difficulté d’interprétation est trop évidente, reste toujours le recours de parler d’autres choses dans l’homélie qui suit la lecture ; et ce recours est en pratique quasiment une méthode. On aura compris que nous ne choisirons pas cette méthode. Luc, ou Jean, ou Matthieu, ou Marc s’adressaient à un public spécifique, de langue, de culture et souvent de race différente que celui des autres évangélistes. Ils ont donc puisé dans les ‘logias’ c’est-à-dire les recueils de paroles (logos) de Jésus qui circulaient alors et ont composé une vie de Jésus selon le résultat pédagogique qu’ils désiraient obtenir auprès de leur public. Cela explique les très grandes différences d’enseignement, d’action et d’allure du Jésus que chacun présente. Comme de nombreux passages des évangiles ne sont évoqués que par un évangéliste (chose très fréquente chez Jean et Luc, moins chez Marc et Matthieu), nous aurons tout loisir d’apprécier le style de chacun et sa visée apostolique et propagandiste particulière. Mais ce qui nous intéresse, au-delà de la figure de ces messagers plus ou moins fidèles que sont les évangélistes, c’est l’enseignement de Jésus. Et tel est bien le reproche que nous faisons à la méthode officielle des évangiles séparés (nous dirions même éclatés) : elle donne plus d’importance au messager qu’au message.
5 Notre commentaire n’envisagera donc pas tout Marc, puis tout Matthieu, puis Luc, puis Jean. D’abord ce serait trop long, souvent répétitif et Jésus serait dilué au milieu de ses plus ou moins vrais témoins.
Quelle présentation des évangiles ? 2°) Les harmonies
1 Il est une autre méthode, totalement passée de mode (mais la mode n’est pas un critère pour nous ; d‘autant qu’elle est par définition ce qui demain sera démodé). Cette méthode vise à harmoniser les évangiles. Elle eut un grand succès, pendant plus de mille ans, dans la plus grande partie de la chrétienté européenne ; au point qu’on lisait à la messe des harmonies de l’Évangile. Cette méthode consiste à fondre les quatre évangiles canoniques en un seul récit, présenté comme ‘le vrai récit de la vie et des paroles de Jésus’.
2 Les plus anciennes sont le Diatessaron (ce qui signifie ‘à travers les quatre’) de Titien le Syrien, qui fut utilisé dans les liturgies pendant quatorze siècles. Mais d’autres personnages importants de l’histoire de l’Église ont suivi cette voie, comme Théophile d’Antioche, Ammonios d’Alexandrie, Eusèbe de Césarée, et jusqu’au ‘De consensu, evangelistarum’ d’Augustin d’Hippone (le grand saint Augustin). À l’aube de l’époque moderne Jean Calvin écrivit une ‘Harmonie évangélique’ regroupant les trois évangiles dit synoptiques, car ils sont assez parallèles (Marc, Matthieu et Luc) et en excluant Jean plus gnostique et plus difficile à manier dans une perspective religieuse et exotérique. Au XX° siècle on signale aussi l’harmonie du chanoine Weber, qui fut également la première traduction en français du texte des évangiles, et celle du grand exégète des Écritures que fut Xavier Léon-Dufour en 1956.
3 L’avantage de cette méthode est de mettre l’accent sur Jésus et non pas sur ‘le Jésus de Matthieu, de Luc, etc’. L’inconvénient évident c’est qu’il s’agit d’une reconstitution archéologique et donc fortement hypothétique. En particulier toutes les contradictions sont gommées, car l’auteur de l’harmonie choisit une version et occulte l’autre. Or, nous l’avons dit et nous le constaterons souvent, c’est par la faille des contradictions littérales que surgit fréquemment le sens métaphysique et profond de l’enseignement. Par conséquent, la méthode harmonique pose une vraie question, mais y apporte une réponse superficielle, amputatrice, exotérique, plus religieuse que spirituelle.
4 Par contre une harmonie évangélique est commode pour la mémorisation de l’Évangile. À l’origine du christianisme, chaque communauté mémorisait son évangile. Et c’était même pour certaines une condition pour recevoir le baptême. Le christianisme actuel présenterait une toute autre allure s’il avait maintenu la noblesse et la virilité d’une telle exigence, au lieu de distribuer les sacrements comme des prospectus à la sortie d’un supermarché.
5 Le fait qu’il existe une collection d’harmonies des évangiles montre que la méthode est douteuse ; si elle menait à discerner la vérité des faits, il n’y aurait qu’une harmonie possible.
Quelle présentation des évangiles ? 3°) La synopse et les péricopes
1 Le mot synoptique, provenant du grec, signifie ‘parallèle’. Les trois évangiles canoniques de Marc, Matthieu et Luc sont dits synoptiques car de nombreux passages se retrouvent dans deux d’entre eux ou dans les trois. Il est donc intéressant de les lire en parallèle, plutôt que l’un après l’autre. Un livre contenant ces parallèles évangiles se nomme une synopse.
2 Pour cela on découpe le texte évangélique en péricopes. Une péricope est une scène d’évangile consistant en une action de Jésus, un dialogue, un enseignement, ou un événement précis. Les découpages en péricopes dépendent évidemment de l’auteur de la synopse. Celle que nous utiliserons est faite par le père Lagrange, fondateur de l’École Biblique de Jérusalem. Sans être la seule, elle présente un caractère assez officiel dans le Catholicisme. Elle comprend 322 péricopes. Un bon nombre de ces péricopes n’est constitué que par un seul évangéliste, souvent Jean, assez souvent Luc. La plupart sont le fait de deux évangélistes ; certaines de trois ; plus rarement des quatre.
3 L’utilisation d’une synopse pour aborder les évangiles présente deux immenses avantages selon notre point de vue ésotérique.
4 Le premier s’appuie sur le précepte des pères de l’Église : ‘L’Écriture est à elle-même son propre commentaire’ ; et cela vaut primordialement pour l’Évangile, l’ensemble de ce qui est le plus directement christique. Donc, pour comprendre un passage, une péricope, il faut les avoir toutes en mémoire. La méthode traditionnelle, tombée en désuétude actuellement, mais toujours valable en principe, consiste donc à apprendre les évangiles par cœur. Plusieurs façons de procéder se présentent pour ce faire, nous en proposerons une dans les pages suivantes de cette introduction. Comme les évangiles se recoupent et se contredisent fréquemment, il est quasi impossible d’apprendre les quatre canoniques à la suite l’un de l’autre. Mais il est très facile de les apprendre avec la méthode péricopique que nous indiquerons et que nous pratiquons.
5 Le deuxième avantage de la présentation en péricopes consiste à faire ressortir le choix propre à chaque évangéliste. Quand on dispose du seul témoignage de monsieur A sur les actes et paroles de monsieur X, il est quasi impossible de distinguer ce qui provient de la sensibilité particulière de A et ce qui relève effectivement de X. Quand on dispose des témoignages de A, B, C, D, sans compter nos trois évangiles gnostiques, il en va autrement. La méthode comparative d’une synopse permet de mieux distinguer la spécificité des différents évangélistes que leurs lectures séparées, contrairement à ce que les clercs prétendent souvent. Ensuite il faut choisir, car deux possibilités se présentent.
6 La première possibilité, c’est que Jésus a enseigné des choses différentes aux différents disciples. Le fait est attesté par les évangiles eux-mêmes. Par exemple, la transfiguration : Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean et les emmène seuls, à l’écart, sur une haute montagne. Et il est transfiguré devant eux (Mc 09/02 = P 125).
7 La deuxième possibilité, c’est que l’évangéliste a construit un scénario, voire mit des paroles dans la bouche de Jésus, dans le seul but d’influencer son auditoire particulier dans le sens qu’il désirait. Dans nombre de cas que nous verrons, c’est une évidence. Jésus se dégage mieux de ses différents témoins par l’approche synoptique. Il n’en demeure pas moins que Jésus n’a pas écrit, ne s’est pas fait filmer, et même pas portraituré comme le faisaient les grands de son époque dont nous avons des bustes très exacts. Sa volonté était donc clairement de s’effacer derrière le message qu’il transmettait.
8 Et, s’il nous a livré ces versions différentes et souvent problématiques de son enseignement plutôt que d’écrire lui-même un credo absolu, comme a prétendu le faire l’Église après lui, la raison en est spirituellement évidente. Comme le dit l’évangile selon Philippe : Les mots que nous mettons sur les réalités terrestres entrainent l’illusion… Celui qui entend le mot ‘Dieu’ ne saisit pas le Réel, mais une illusion ou une image du Réel. De même les mots Pères, Fils, Saint-Esprit, Lumière, Vie, Résurrection, Église, tous ces mots ne disent pas la réalité (Ph 11). La Vérité se sert des mots dans le monde parce que, sans ces mots, elle demeurerait totalement inconnaissable. La Vérité est une et multiple… (Ph 12). C’est donc, après étude des textes, dans le silence intuitif de la méditation que l’écoute du message dans sa pureté se produira le plus sûrement.
Une approche gnostique non-dualiste
1 Notre commentaire de l’Évangile consistera donc à envisager successivement les 322 péricopes telles que le père Lagrange les a classées.
2 Quant à l’orientation de ce commentaire, elle se fera en tenant compte de ce reproche de Jésus aux docteurs de son temps, reproche qu’il pourrait reprendre encore plus durement face aux théologiens officiels du temps présent : Malheur à vous, les légistes, parce que vous avez dérobé la clef de la gnose ! Vous-mêmes n’êtes pas entrés, et ceux qui voulaient entrer, vous les en avez empêchés ! » (Lc 11/52 = P 171). Autant que le Seigneur le permettra, nous tâcherons de découvrir cette clé de la gnose, d’y rentrer et d’y faire rentrer.
Problème des traductions des évangiles
Le traducteur est un traître
1 Traduire, c’est transporter le sens d’un propos d’une langue dans l’autre. Mais, si les humains ont des langues différentes, c’est en partie parce qu’ils pensent différemment, ressentent différemment, ne croient pas les mêmes choses et n’ont pas la même hiérarchie des valeurs. La tentation permanente du traducteur, c’est de réinterpréter le propos de la langue étrangère selon la sensibilité et l’échelle de valeur contemporaine des gens parlant sa propre langue. En histoire de même, le péché capital, c’est de juger les actions des humains du passé en fonction de la mentalité particulière à aujourd’hui… qui aura changé demain. On ne peut comprendre que dans le contexte.
2 Exemple, dans la traduction de la Bible de Jérusalem, Marie, lors de l’annonciation, déclare à l’ange qui la visite : Je suis la servante du seigneur. Or, en grec serviteur se dit ‘diaconos’ (qui donne ‘diacre’ en français) et ce mot est absent de la réponse de Marie. Ce qu’elle dit, c’est ‘doulos’, qui signifie ‘esclave’ et non serviteur. Voilà comme ont raisonné les traducteurs, peut-être subconsciemment : « L’esclavage existait du temps de l’empire romain, dans lequel vivait Marie, il n’existe plus aujourd’hui, grâce à l’égalité démocratique bien venue. Il ne faut donc pas choquer le lecteur avec une notion obsolète. Donc, faisons dire à Marie ce qu’une femme moderne dirait : ‘servante du Seigneur’. » Or ce raisonnement est doublement faux. D’abord parce que, si le statut officiel d’esclave a été supprimé et le mot avec lui, la réalité n’en demeure pas moins justement au cœur de la ‘démocratie bien venue’, car les supermarchés sont remplis de produits fabriqués par des esclaves vivants dans les pays lointains, ce qui explique leur faible prix, et les soi-disant antiesclavagistes de consommateurs sont ravis de les acheter, perpétuant ainsi l’exploitation de l’homme par l’homme. Ensuite, parce qu’un serviteur peut toujours donner sa démission et changer de patron, ce qu’un esclave ne peut aucunement faire. Or Marie sait parfaitement ce qu’elle dit à l’ange. Elle a fait vœux d’obéissance à Dieu et c’est sans retour. Elle a un Dieu, et non plusieurs. Elle ne conçoit pas, comme la femme moderne, la liberté comme étant la possibilité permanente de se défausser, de se contredire et de changer d’avis. Cette traduction est une trahison spirituelle, et les exemples de ce genre sont légions.
Merci soeur Jeanne d’Arc
1 Donc, chaque fois que cela est nécessaire pour le sens spirituel, nous garderons le sens originel des mots grecs et nous traduirons le sens des noms propres. Et l’on constatera que cela change radicalement le sens de l’enseignement véhiculé par l’Évangile.
2 On dira, certes : « Encore faut-il connaître le grec ancien. » Par bonheur pour les disciples de Jésus, une dominicaine nommée sœur Jeanne d’Arc (un nom combatif très à propos) a écrit une concordance de l’Évangile, dans laquelle elle recense tous les mots grecs employés, dans leur sens originel, et précise dans quels versets ils sont employés. On peut donc ainsi, même sans être helléniste, repérer et corriger d’innombrables trahisons des traductions courantes et officielles.
3 « Pourquoi ces trahisons ?» dira-t-on. Parce que les traducteurs sont presque tous membres d’une Église, qui se soucie fort d’avoir de nombreux adhérents, surtout dans le contexte moderne qui les fait plutôt fuir. Alors on cherche à complaire à la mentalité de celui que l’on veut s’attacher plutôt que de scruter la splendide vérité du message de Jésus.
4 Le commentaire de l’Évangile présenté dans ce site, comme d’ailleurs celui de la Bhagavad Gita, est écrit par Michel Malle. Mais le travail de traduction, partant d’une traduction classique de la Bible de Jérusalem, et fortement améliorée par les précisions savantes de Sœur Jeanne d’Arc, est le fait d’un ami de Michel dont le nom initiatique est Advaïtananda.
5 La chose a de quoi sembler étrange, voire bizarre. En fait cet ami, professeur de son état, a longtemps tracé son chemin spirituel dans le christianisme, et c’est pendant cette période qu’il a effectué ce travail considérable sur l’Évangile, en rapport avec un groupe de mémorisation et de méditation de l’Évangile initié par Michel. Puis, pratiquant du yoga, comme de nombreux chrétiens, il a fini par s’engager dans une voie initiatique hindoue, d’où ce nom qui sonne assez peu français. Comme nous l’avons signalé dans le commentaire de la Bhagavad Gita, certains considèrent que le baptême chrétien porte en lui les germes d’une initiation complète, à cause de son origine christique, même si, manifestement, l’enseignement théologique de l’Église est très tronqué (position de Frithjof Schuon). D’autres considèrent que le christianisme actuel ne véhicule qu’un enseignement et des rites de nature exotériques, ce qui justifie de recourir à des rites orientaux pour un cheminement ésotérique (voie de René Guénon). La question est fort difficile à trancher, et l’évolution rapide des formes religieuses ne la facilite pas. De plus, la question se pose de savoir dans quelle mesure un rite initiatique formel est vraiment nécessaire lorsque l’on sait que l’essentiel est la doctrine, portée par l’enseignement révélé, et l’intégration de cet enseignement par la méditation et la vie quotidienne. L’Évangile précise : Quand Jésus apprit que les Pharisiens avaient entendu dire qu’il faisait plus de disciples et en baptisait plus que Jean l’immergeur, il quitta la Judée et s’en retourna en Galilée. Bien qu’à vrai dire Jésus lui-même ne baptisât pas, mais ses disciples (Jn 04/02 = P 035). Cette précision, donnée par Jean, le disciple ésotérique par excellence, indique que la fonction de distribuer des rites, comme le baptême, qui est l’initiation chrétienne, est secondaire (donnée par les apôtres) par rapport à la fonction d’enseigner la doctrine du logos, de la parole divine, qui était l’apanage de Jésus.
6 Toujours est-il que la Bible de Jérusalem, améliorée grâce à sœur Jeanne d’Arc, la savante dominicaine, et présentée ici grâce à notre ami hindo-chrétien nous servira de base textuelle pour ce commentaire.
L’Ecriture n’est pas la propriété de l’Eglise
Ecriture-Eglise, la poule et l’oeuf
1 Mises à part les spiritualités orientales, désormais accessibles, surtout sous leur forme hindoue, le chercheur spirituel occidental se tourne vers la religion qui a façonné l’occident : le christianisme. Il se peut même qu’il soit né dedans, comme d’ailleurs la plupart de ses ancêtres. Il découvre alors certaines beautés spirituelles dans l’Évangile et s’aperçoit vite que la vie de l’Église, tant paroissiale que vaticane, est fort éloignée des valeurs de l’Évangile et en constitue même souvent une sorte de parodie. Il constate que les clercs, surtout Catholiques, invoquent souvent ‘l’esprit de l’Évangile’ mais sont incapables de le connaître bien et d’y faire précisément référence. Tout se passe comme si le fait d’avoir un titre de prêtre, d’évêque ou de pape, constituait en soi une garantie évangélique.
2 Alors le spirituel en recherche se dit : « Mettons-nous à l’écoute de l’Évangile plutôt que des professionnels qui font métier de ce qu’ils appellent ‘l’esprit de l’Évangile’, qui n’est autre, le plus souvent, que la tendance vaticane du moment. »
3 Ce faisant, il s’approchera grandement de la source christique. Mais pas tout à fait cependant. Car, en s’instruisant sur la façon dont ont été écrits les évangiles, sur le fait que ceux qui nous sont connus ne sont que les survivants de l’élimination méthodique des autres, il comprendra que l’Église et l’Évangile sont comme la poule et l’œuf. Car l’Église a fait l’Évangile autant que l’Évangile représente la doctrine qui devrait faire l’Église.
4 Au commencement, et du vivant de Jésus déjà, les scribes, que l’on signale souvent comme auditeurs de Jésus, ont noté les paroles étonnantes, curieuses, mystérieuses, cryptées, belles, enthousiasmantes, parfois révoltantes, voire scandaleuses, de cet intriguant et fascinant personnage. Cela a constitué de nombreux recueils de ‘logia’, c’est-à-dire de paroles (logos en grec) qui ont circulé, dans tout le milieu méditerranéen, pendant les premiers siècles après Jésus, et sans doute de son vivant déjà. Tous les savants sont d’accord sur ce point.
5 Ensuite, différents personnages, disciples de Jésus, ou disciples de disciples à de multiples degrés, ou même disciples de Paul de Tarse (St Paul), qui n’a jamais été disciple de Jésus et ne l’a pas rencontré de son vivant, ont entrepris de faire un récit de la vie de Jésus en enchâssant certaines des paroles des logias dans leur récit. Et ils ont pris, semble-t-il de grandes libertés, car les évangiles que nous connaissons, canoniques ou pas, sont extrêmement différents, au point qu’on peine parfois à savoir s’il s’agit d’évangiles.
6 Le chercheur spirituel réalise alors que, parmi la grande variété d’hommes de l’antiquité qui se sont intéressés à l’enseignement et à la personne de Jésus, beaucoup ont cherché à se forger un système bien cadré pour enfermer sa doctrine, la comprendre, la transmettre. Mais ils n’étaient pas tous d’accord entre eux, c’est le moins que l’on puisse dire. Au point que de nombreuses joutes, pas toujours seulement verbales, les ont opposés pendant des siècles. Puis une force dominante s’est dégagée, avec l’aide, et même la guidance, de chefs romains, et principalement de l’empereur Constantin. Cela a constitué l’Église chrétienne romaine, rapidement devenue religion d’État de l’empire.
7 Elle n’était pas seulement romaine par ce trait, mais surtout par le fait qu’elle était dogmatique. Au moment de la naissance de Jésus, l’empereur romain ordonna un recensement. Le récit précise : en ces jours-là, parut un édit de César Auguste, ordonnant le recensement de tout le monde habité (Lc 02/01 = P 008). À part l’exagération énorme de tout le monde habité, ce qui est traduit par ‘édit’ est en grec ‘dogma’. L’Église chrétienne romaine a fonctionné comme l’administration impériale. On ne discutait plus le sens des enseignements de Jésus ; on décrétait, comme un ordre militaire ou administratif d’exécution obligatoire, que telle formule était vraie, les autres fausses. Telle est la conception dogmatique de la religion.
8 Or, au moment de la canonisation de certains évangiles (Marc, Matthieu, Luc et Jean) ils furent réécrits (tous les savants sont d’accord sur ce point) de façon à entrer dans le cadre rigide des principaux dogmes. Le premier, c’est que Jésus est Dieu de naissance, et non un homme spirituel arrivé au bout du chemin par la réalisation-moksha, comme disent les orientaux. Ensuite, tout une chaîne de dogmes en découle mécaniquement. Un dieu ne peut pas naître comme un homme, d’où la naissance de Jésus dans le sein d’une vierge. Un dieu ne peut pas mourir ou, si par malheur cela arrive, il ne l’a pas subi mais voulu et il est sorti vivant du tombeau, vivant et immortel. Et ainsi de suite sur une quantité de points.
9 Aussi le chercheur spirituel réalise que l’Église dogmatique a fait les évangiles canoniques au moins autant que les évangiles ont fait l’Église.
1 Si le chercheur spirituel est né dans l’Église catholique romaine, il voit que cette église continue à produire des dogmes, même après que les Orthodoxes se soit détachés, vers l’an mille, et que les Protestants-Réformés aient fait de même au XVI° siècle. De plus l’Église catholique, souvent gênée par le fait que ses membres avaient tendance à accorder plus de foi aux évangiles canoniques qu’au pape, a plusieurs fois dans son histoire interdit purement et simplement la lecture de la Bible. Ce fut du temps des Cathares, et aussi du temps de Luther. Même quand l’Eglise n’interdisait pas cette lecture, elle enseignait que l’interprétation de l’Évangile ne pouvait s’éloigner de celle que faisait le magistère, c’est-à-dire le pape. Tel fut le point de vue du concile de Trente réuni pour faire bloc contre Luther (ce qu’on a appelé la ‘contreréforme catholique’).
2 Le chercheur spirituel est alors tenté de faire comme Luther : interpréter librement l’Évangile sans s’aligner mécaniquement sur les opinions du pape et de ses subordonnés. Mais cela ne le libère pas du cadrage rigide des premiers dogmes, ceux qui ont été édictés pendant les quatre premiers siècles du christianisme, jusqu’à Constantin. De fait, les trois Églises officielles (Orthodoxe, Catholique et Protestantes) sont d’accord sur ce point. Selon leur point de vue, tout ce qui s’éloigne de ces dogmes est hors l’Église.
3 Comme nous l’avons vu en détail par notre commentaire du Credo (qui se trouve dans ce site, dans la partie ‘Révélation et modernité’) de ce point de vue, nous sommes hors l’Église dogmatique.
L’interprétation orientale de l’Evangile oriental
1 Notre recherche ne part ni des dogmes chrétiens, ni de la lettre des évangiles canoniques. Elle part de l’évidence intellectuelle et spirituelle de l’enseignement non-dualiste du Védanta-Yoga hindou. Non que les hindous aient le monopole de cet enseignement, car la spiritualité est universelle par nature, mais ils ont incontestablement, dans l’état des religions et spiritualités actuelles, eu le génie d’en offrir à l’humanité la formulation la plus adamantine et la plus parfaite connue, sans tomber dans le piège du dogmatisme.
2 C’est donc clairement en partant de cette base, conçue comme une évidence spirituelle, et très limpidement exprimée dans la Bhagavad Gita, que nous envisageons d’écrire ce commentaire de l’Évangile. Donc, non pas géographiquement, mais doctrinalement, une lecture orientale de l’enseignement oriental de Jésus. Les dogmes ont été produits dans l’empire romain, selon une mentalité occidentale, et la théologie qui en découla est une interprétation occidentale de l’enseignement oriental de Jésus. Il est non seulement légitime, mais beaucoup plus cohérent et logique, de faire une interprétation orientale de Jésus et de son message.
3 Aujourd’hui, l’Église catholique, et aussi les différents Protestantismes, sont plus ou moins planétaires, bien que beaucoup moins développés en orient qu’en occident, en Afrique et en Amérique du sud. Le centre démographique de l’Église catholique se situe désormais en Afrique noire. Et nombreux sont les chrétiens, tant Noirs, qu’Américain du sud ou Orientaux, qui supportent de moins en moins de se trouver cadrés par une théologie dogmatique occidentale, romaine et blanche. Bien que nous soyons français de souche et de race blanche, nous considérons avec eux que le temps est venu d’aborder d’autres interprétations des évangiles, et en particulier sur la base de la métaphysique hindoue du védanta-yoga.
Une méthode d’interprétation
Le problème du sens littéral
1 Dans la compréhension des Évangiles, une solution de facilité consiste à s’en tenir au sens littéral. On a coutume, actuellement, de dire que cette manière est ‘fondamentaliste’, ce qui est bien mal nommer les choses car, justement, la lecture littérale ne permet généralement pas d’aller au fond spirituel des enseignements. On nomme cela aussi ‘intégriste’, ce qui est non moins inexact, car il n’est ni intègre, ni intégral de prétendre que Jésus n’a pas d’enseignement profond, ésotérique.
2 Le texte de l’Évangile prend soin de montrer lui-même l’absurdité d’une interprétation qui se veut entièrement littérale. Jésus déclare : Si ta main ou ton pied sont pour toi une occasion de chute, coupe-les et jette-les loin de toi : mieux vaut pour toi entrer dans la vie manchot ou estropié que d’être jeté avec tes deux mains ou tes deux pieds dans le feu pour l’ère-aiônios ! Il dit ensuite la même chose pour l’œil (Mt 18/08-09 = P 132). À prendre la chose à la lettre, il n’y aurait de chrétiens que culs de jatte, manchots et aveugles. Jésus dit aussi : Quiconque regarde une femme pour la désirer a déjà commis, dans son cœur, l’adultère avec elle (Mt 05/28 = P 060). Ce disant il n’exclut pas la propre femme d’un homme. Or, si cet homme ne la désire jamais, il est techniquement impossible qu’ils aient des enfants, et l’humanité chrétienne ne survivrait pas à l’application littérale d’un tel principe.
3 Semblablement, la Bhagavad Gita enseigne : Il est une parole fleurie, dont se prévalent les hommes qui manquent de sagesse. Ils sont attachés à la lettre du Véda. Ils prétendent : « Il n’y a rien au-delà (BG 02/42).
4 La cause est donc entendue : l’Écriture ne doit pas s’interpréter toujours au sens littéral. Cependant, il est bien évident que, dans la plupart des cas, le sens littéral est rigoureusement vrai et doit être vécu comme tel. Lorsque Jésus dit : Tu connais les commandements : Ne tue pas, ne commets pas d’adultère, ne vole pas, ne porte pas de faux témoignage, ne fait pas de tort, honore ton père et ta mère (Mc 10/18 = P 216), qui pourrait prétendre qu’il veut enseigner autre chose que ce qu’il dit, ou même le contraire de ce qu’il dit ?
5 La question, alors, se complique singulièrement : « Quand doit-on prendre le sens littéral, et quand doit-on chercher au-delà ? » Et aussi : « Le sens profond, ésotérique, n’est-il légitime que lorsque le sens littéral est manifestement aberrant, ou y a-t-il quelquefois, voire souvent, un sens caché valable, en plus du sens littéral également valable ? » On perçoit alors que cette question du sens littéral, apparemment évidente, est en réalité très délicate.
L’Evangile est-il la Révélation ?
1 On identifie souvent l’Évangile à la Révélation. C’est une sagesse et non moins une erreur. La révélation de Dieu à un homme se fait dans le silence supra-verbal de son cœur. Ensuite, cet homme inspiré tente de communiquer son intuition spirituelle aux autres hommes moins inspirés que lui. Il doit pour cela employer le langage humain, qui est fait pour les choses humaines, donc mortelles, et non pour la révélation de l’Éternel. C’est pourquoi, inévitablement, l’inspiré doit employer symboliquement un langage humain apparemment limité aux choses du monde mortel. L’évangile gnostique de Philippe éclaire parfaitement la chose : Les mots que nous mettons sur les réalités terrestres entrainent l’illusion… Celui qui entend le mot ‘Dieu’ ne saisit pas le Réel, mais une illusion ou une image du Réel. De même les mots Pères, Fils, Saint-Esprit, Lumière, Vie, Résurrection, Église, tous ces mots ne disent pas la réalité. La Vérité se sert des mots dans le monde parce que, sans ces mots, elle demeurerait totalement inconnaissable… (Philippe 11-12). Donc un texte comme l’Évangile n’est pas ‘la Révélation’ en soi, mais seulement une expression humaine, une approche, une symbolisation, de la Révélation spirituelle qui se trouve à l’origine de son inspiration. Prétendre que « l’Évangile est la Révélation » représente une sorte d’idolâtrie.
Le maniement parfois dangereux de ‘l’actualisation de l’Evangile’
1 L’évangéliste doit bien tenter d’exprimer l’infini de la Révélation par les moyens finis et limités de sa propre culture. Or, cette dernière est conditionnée par la mentalité, les coutumes, les technicités de son époque et de son pays. Il convient donc souvent d’actualiser c’est-à-dire de rendre actuel, à notre époque, tel ou tel enseignement de l’Évangile. Or rien n’est plus facile et rien n’est plus utilisé que ‘l’actualisation’ pour trahir l’Évangile.
2 Par exemple, Jésus dit à la femme samaritaine : Va, appelle ton mari et reviens ici (Jn 04/10 = P 036), suggérant clairement qu’au stade d’enseignement spirituel qu’elle vient d’atteindre, elle ne peut pas aller plus loin sans un accompagnement masculin, ce que confirme tout l’ensemble de l’Évangile comme on le verra. On dira alors, au nom de l’actualisation : « C’était les mœurs de l’époque, aujourd’hui les femmes sont égales aux hommes et indépendantes, ce passage est donc obsolète. »
3 Autre exemple, Jésus dit : Un homme de haute naissance se rendit dans un pays lointain pour recevoir la dignité royale et revenir ensuite… Mais ses concitoyens le haïssaient et ils dépêchèrent à sa suite une ambassade chargée de dire : »Nous ne voulons pas que celui-là règne sur nous. »… une fois de retour, après avoir reçu la dignité royale… il dit : « Quant à mes ennemis, ceux qui n’ont pas voulu que je règne sur eux, amenez-les ici, et égorgez-les en ma présence. » (Lc 19/12 = P 227). On dira alors, au nom de l’actualisation : « À l’époque, il y avait des rois de droit divin, et la peine de mort, maintenant il y a la démocratie, et la peine de mort est illégale, c’est le roi qu’on égorge, comme Louis XVI, et ce sont ses opposants qui font la loi, c’est normal. »
4 On comprend facilement, vu le caractère profondément a-spirituel, quand ce n’est pas anti-spirituel du monde moderne, que quasiment tous les enseignements de Jésus peuvent être passés à la trappe sous prétexte d’actualisation. Jésus prévient clairement cet excès en affirmant : l’Écriture ne peut être récusée (Jn 10/35 = P 185) et de même la Bhagavad Gita déclare : Celui qui néglige les préceptes des Écritures, pour agir selon son caprice, n’atteint jamais la perfection, ni le bonheur, ni le but suprême. Par conséquent, que les Écritures soient pour toi l’autorité qui détermine ce qui doit être fait et évité. C’est en connaissant les prescriptions des Écritures que tu dois agir dans ce monde (BG 16/23-24).
Une seule solution, la science sacrée du symbolisme
1 On se trouve donc enfermé dans la lutte mortifère entre deux conceptions rivales : le littéralisme obtus et le modernisme, ce dernier revenant à faire dire à Jésus tout ce qui flatte l’homme contemporain.
2 La seule solution, pour sortir de cette tenaille d’erreurs opposées, consiste à comprendre qu’une Écriture sacrée, comme l’Évangile ou la Bhagavad Gita, est capable d’exprimer, dans le langage de son époque de rédaction, un enseignement destiné aux millénaires suivants et compréhensible par eux. Mais, pour cela, une condition est nécessaire : comprendre comment fonctionne la diffusion du message d’une écriture sacrée. La notion-clé de cette compréhension est le symbolisme. Mais tout est décadent dans le monde moderne, y compris le symbolisme. On parle aujourd’hui des ‘symboles du code de la route’ des ‘symboles des icônes dans le langage numérique’ etc. Autrement dit on confond une simple convention de signe et de langage avec un symbole.
3 En grec, ‘to symbolon’ désigne un ‘objet de reconnaissance’, coupé en deux, chacune des deux parties permettant à des messagers ou porteurs de se reconnaitre en les emboîtant. Ce n’est pas une simple convention, c’est la nature même de l’objet qui fait que cela s’emboite. L’Évangile fait clairement référence à cette notion : Lors de la naissance de Jésus, la scène se termine par : Quant à Marie, elle conservait avec soin toutes ces choses, les méditant-symboliquement en son cœur (Lc 02/19 = P 008). Le mot symbolon se trouve donc dans l’Évangile. Dans le long discours de la Cène, rapporté par Jean seul, Jésus dit : Tout cela, je vous l’ai dit en figures. L’heure vient où je ne vous parlerai plus en figures, mais je vous entretiendrai du Père en toute clarté (Jn 16/25 = P 266). Or il devait mourir le lendemain. Les évangiles canoniques affirment qu’il le savait. Toujours est-il qu’il n’a pas eu le temps, de son vivant, d’entretenir ses disciples du Père divin en toute clarté. L’évangile dit donc lui-même qu’il est symboliquement crypté, mais ne décrypte pas lui-même l’enseignement.
4 Nous utiliserons deux clés pour ce décryptage. La première est la science sacrée du symbolisme, car il s’agit d’une science, et non d’une approximation plus ou moins artistique, ou d’une convention arbitraire. On en trouvera une bonne introduction dans le maitre livre de René Guénon ‘Symboles fondamentaux de la science sacrée’ et aussi dans ‘Le symbolisme de la croix’ du même.
5 L’autre clé d’interprétation que nous utiliserons, c’est la doctrine métaphysique non-dualiste, telle qu’exposée dans l’hindouisme ésotérique et magnifiquement synthétisée dans la Bhagavad Gita.
1 L’interprétation non-dualiste que nous faisons de l’Évangile n’est pas une nouveauté. De grands maîtres spirituels comme René Guénon ou Frithjof Schuon ont exposé la doctrine non-dualiste et l’ont fréquemment illustrée par des citations d’Évangile. De nombreux autres auteurs ont fait de même. Beaucoup d’orientaux aussi, tel Frère John Martin Sahajananda, ou Ravi Ravindra dans son livre ‘Le Yoga du Christ’ (La Table Ronde) qui puise ses citations dans l’Évangile de Jean. Mais ils se sont tous limités à certains passages, presque toujours tirés de l’Évangile selon Jean, qui est un évangile clairement gnostique dans son fond, bien que non moins clairement recadré de façon tardive pour le faire rentrer dans le canon des écritures conformes aux dogmes du premier christianisme romain.
2 La question se pose donc pour l’ésotériste chrétien : « Que faire du reste de l’Évangile ? » et aussi cette autre question : « Les évangiles synoptiques de Marc, Matthieu et Luc sont-ils dépourvus d’enseignement non-dualiste ? » C’est pour démontrer que tous les évangiles canoniques, si on les regarde de près, contiennent un enseignement ésotérique, métaphysique et non dualiste, que nous entreprenons ce commentaire. Le secret, qui en est un pour la plupart des chrétiens, mais certainement pas pour les connaisseurs de l’Évangile, c’est que l’enseignement de Jésus se développe à plusieurs niveaux. Il n’attend pas la même chose des foules et des disciples ; ni de tel disciple et de tel autre. Cela aussi, le commentaire le montrera abondamment.
Résumé d’une méthode de mémorisation des évangiles
Preuve que Jésus exigeait que ses disciples retiennent son enseignement
1 Les disciples interrogent Jésus sur le sens des paraboles, il leur répond vertement : Vous ne saisissez pas cette parabole ? Et comment comprendrez-vous toutes les paraboles ? (Mc 04/13 = P 086). Pour les comprendre toutes, encore faut-il déjà les savoir toutes ; il n’est pas d’intelligence sans mémoire. Dans la Bhagavad Gita, de même, Krishna déclare : De moi procède la mémoire et la connaissance… (BG 15/15). On remarque que la mémoire vient en premier, comme une condition, et la connaissance en second, comme une conséquence possible. La mémoire est féminine, la connaissance virile ; il est nécessaire de passer par les deux étapes et dans cet ordre.
2 Jésus fait la même analyse lorsqu’il reproche aux disciples : Vous ne comprenez pas encore et vous ne saisissez pas ? Avez-vous donc l’esprit bouché, vous avez des yeux et vous ne regardez pas ! Vous avez des oreilles et vous n’écoutez pas ! Et ne vous remémorez-vous pas-mnêmoneuein ? (Mc 08/17-18 = P 119). D’abord il constate que les disciples ne comprennent pas, puis il cherche les causes : manque de perceptions visuelles et auditives, donc de mémoire. La mémoire ne fournit plus les matériaux nécessaires à l’intelligence.
3 Dans une optique plus ésotérique Jean précise : Jésus dit alors aux Juifs qui l’avaient cru : »Si vous demeurez dans ma parole (mémoire), vous êtes vraiment mes disciples (discipline spirituelle), vous connaîtrez-ginôskein la vérité-alêtheia (connaissance gnose), et la vérité vous libèrera (libération spirituelle-moksha). » (Jn 08/32 = P 147)
Premier principe de la mémoire : les images mentales et autres sens
1 Pour que le cerveau mémorise quelque chose, il faut qu’il y ait une sensation en rapport avec cette chose. Le sens dominant chez l’homme est la vue. C’est aussi le sens de l’immédiateté spatiale, alors que l’audition prend du temps. On retient donc ce que l’on voit ou ce que l’on visualise. Visualiser, c’est transformer en images mentales les mots écrits noir sur blanc dans un texte. Quand un cinéaste lit un roman, il visualise déjà le film qu’il en fera. Les évangiles synoptiques, c’est-à-dire Marc, Matthieu et Luc, sont remplis d’images et sont très peu abstraits. Quand il est question de chameau, il faut visualiser le chameau. Quand on dit que Jésus se penche et écrit du doigt sur la terre, il faut voir le sol, le geste de Jésus et sentir au bout de son doigt l’impression tactile qu’il devait ressentir. Le corps du mémorisateur-récitant doit alors percevoir le mouvement de se pencher, non pas en faisant vraiment le geste, mais comme une micro amorce de ce mouvement. La mémoire est donc dans les doigts, dans les muscles des jambes, dans l’image mentale de la scène. Le mémorisateur est à la fois microcosmique et macrocosmique. C’est-à-dire qu’il ressent intérieurement le geste, comme s’il était l’acteur de la scène, et il visualise la scène, comme s’il en était le spectateur témoin. Les sensations mémorielles se projettent sur son écran mental en même temps qu’elles perçoivent le micro-mouvement dans le corps.
2 Un magnétophone peut répéter une phrase, un perroquet aussi ; l’un comme l’autre sans la comprendre. Ce n’est qu’une simple répétition des sons émis lors de la lecture. L’image mentale, au contraire, suppose une créativité. Si le texte dit Jésus entre dans la maison deux mémorisateurs ne visualiseront pas exactement la même maison, car chaque architecte a son style. Donc le son doit venir en parallèle de l’image, couplé à l’image. Dès que le mémorisateur commence à réciter sans visualiser, il devient bête ou machine.
3 Les trois autres sens doivent, autant que possible, fonctionner de même, en couplage des images. La femme mouilla les pieds de Jésus de ses larmes et les essuya de ses cheveux… Elle parfuma ses pieds… Le fils de l’homme arrive mangeant et buvant… Donne-moi à boire…
4 L’activité mémorielle requise est créative, inventive, active, virile en cela, et ne se contente surtout pas d’une simple répétition de mémoire duplicative.
Premier principe de la mémorisation : les images symboliques
1 Reste la grâce, l’Esprit-Saint, la bonté, le pardon, etc, autrement dit les notions abstraites. Il convient de les symboliser, visuellement, et avec les autres sens si possible aussi. Certaines ne sont pas réellement abstraites. La peur, par exemple, s’illustre avec les cheveux qui se dressent sur la tête. L’hypocrite porte un masque devant le visage, et se fait lui-même un masque avec de fausses expressions de visage. La bonté est une main qui donne. La grâce peut être représentée par un triangle pointe en bas au-dessus de la tête du personnage qui en bénéficie, comme un entonnoir déversant l’infinitude divine sur un point précis du monde humain. L’Esprit-Saint peut être représenté par un courant d’air lumineux (‘pneuma’ en grec signifie à la fois ‘souffle’ et ‘esprit’) qui frappe le cœur d’un homme et le fait rayonner. L’intelligence comme un front qui s’éclaire tout à coup. Il convient de faire preuve d’une certaine créativité en matière de symbolisme.
2 Le piège de la facilité sera de toujours puiser dans les images symboliques de la tradition chrétienne. Par exemple les tableaux des peintres représentent généralement l’annonciation à Marie avec une colombe au-dessus de la Vierge. La colombe est alors le Saint-Esprit. L’art pictural, selon le récit de la genèse, utilise souvent le serpent comme symbole du diable. Mais, si le mémorisateur utilise ainsi la colombe et le serpent, quand le texte dit : soyez rusé comme le serpent et sans mélange comme la colombe le récitant dira « soyez rusé comme le diable et sans mélange comme l’Esprit-Saint », ce qui risque de troubler les connaisseurs de l’Évangile.
Deuxième principe de la mémorisation : la localisation des images
1 Si l’on dit à un homme « brosse à dent, marteau, assiettes » il visualise aussitôt dans sa maison la pièce où se trouvent les objets en question, le meuble, l’étagère du meuble. Et il est capable de faire cela sans difficulté pour des milliers d’objets dans sa vie familiale, professionnelle, culturelle etc. De même, on range les images mentales. Mais, comme la mémoire est évanescente par nature, il faut la matérialiser, la solidifier et donc la stabiliser comme la matière est stable. On l’a déjà un peu fait en transformant la notion abstraite ou le son de la phrase en image subtile, mentale. On le fait encore mieux en classant les images mentales dans des lieux physiques ; aussi physiques que l’endroit où se trouvent la brosse à dent, l’assiette, le marteau.
2 Pour cela on choisit une maison que l’on connait bien (même si on ne l’habite pas). Pour s’y retrouver, il convient que la maison ait 5 pièces en bas et 5 pièces au premier étage. Si elle a six pièces en bas et sept au premier étage, on en délaisse quelques-unes pour ne garder que cinq à chaque niveau. Ensuite on numérote ces cinq pièces ; l’idéal consiste à se rapprocher du plan de la petite maison bourgeoise occidentale, avec un couloir d’entrée deux pièces à gauche, deux à droite, et une au fond du couloir. La première à droite sera la pièce numéro 1, la deuxième à droite 2, celle du fond, 3, deuxième à gauche 4, première à gauche 5. Même procédé au premier étage. À défaut d’une maison à deux fois cinq pièces, deux appartements de cinq pièces chacun feront l’affaire.
3 Ensuite on dispose une image mentale à chaque coin de la première pièce, et une au milieu du plancher. Puis de même au plafond. Cela fait dix images mentales par pièce. Au rez-de-chaussée de la maison on aura donc cinq fois dix, soit 50 images mentales, et dans l’ensemble de la maison 100 images mentales.
4 L’ensemble des péricopes de la synopse Lagrange que nous utiliserons comprend, on l’a dit, 322 péricopes, donc autant de passages typés de l’Évangile. A raison d’une image mentale par péricope, trois maisons et deux pièces supplémentaires suffiront pour tout ranger. Ou six appartements de 5 pièces chacun.
5 « Comment disposer une image mentale, subtile par nature, dans un emplacement physique grossier ? » Chez nombre de familles françaises il est coutumier, à Noël, de construire une crèche, petite grotte en carton, contenant Marie, son époux Joseph, le petit Jésus, l’âne, le bœuf, les bergers qui viennent l’admirer et les mages qui arrivent pour lui offrir des présents. On dispose la crèche sur une commode, une table, une étagère de bibliothèque, une boite en carton posée dans un coin.
6 Semblablement, le mémorisateur de l’Évangile fera une image mentale, plus ou moins élaborée, comme la description de la crèche que nous venons de faire, et la disposera, pour la première péricope, dans le premier coin de la première pièce, pour la deuxième péricope dans le deuxième coin etc jusqu’à 322. Et ceci en accrochant, même si cela peut sembler hurluberlu, l’image mentale à l’image de l’objet se trouvant physiquement au coin de la pièce, comme si l’objet se mêlait à l’image. Ainsi, le souvenir de l’objet rappellera l’image mentale, donc le thème de la péricope.
Une mémoire de conteur, pas de perroquet
1 Imaginons une famille chrétienne, où l’on construit la crèche, chaque mois de décembre, sur la commode du salon. Lorsque les gens voient le salon au mois d’août, ils n’ont aucun mal à se souvenir du détail de la crèche, lorsqu’ils regardent la commode présentement décorée d’autre chose. Ainsi, toute localité des ‘maisons de mémoire’ porte en elle les images principales de la péricope correspondante. Les révisions régulières rendront chaque image-péricope aussi solidement accrochés à la localité physique que la crèche de Noël à la commode du salon.
2 Le mémorisateur, lorsqu’il récite régulièrement l’Évangile, visualise un coin de la pièce qu’il révise, la ou les images de la péricope en question jaillit devant ses yeux, accrochée aux objets physiques de cet endroit de la pièce, et il se met à raconter l’histoire, ou le dialogue, ou l’action, ou l’enseignement de Jésus que recèle cette péricope. C’est-à-dire que la première image mentale, accrochée à un lieu physique, est elle-même accrochée à une autre image mentale, puis une autre, comme les wagons d’un train. Ainsi se débobine l’histoire racontée par cette péricope.
3 Le récitant ne procède pas comme un perroquet ou un magnétophone, reproduisant tous les mots du texte. Il décrit les images symboliques qu’il perçoit intérieurement. Il procède comme un conteur qui raconte pour la centième fois une histoire de son répertoire. Il n’emploiera pas deux fois les mêmes mots pour conter son histoire. Les images mentales sont stables, mais le récit qu’il en fait est improvisé dessus. C’est comme un film passionnant, vu plusieurs fois, et raconté à des amis.
Le christianisme est rétif au littéralisme
1 Il n’y a pas lieu de se choquer de cette liberté de formulation, car la seule façon d’être fidèle au texte sacré serait de le réciter en grec ancien, sa langue d’origine, car l’Église ne possède aucune autre version originelle que grecque du texte des évangiles canoniques. Et, même dans ce cas, la multiplicité des versions évangéliques créerait une insurmontable difficulté. La méthode que nous proposons n’est donc pas superstitieusement littérale. Jésus parlait en araméen au peuple, connaissait très probablement l’hébreu, lisait la Thora en grec (dans la Septante) et conversait en latin avec Pilate. L’Évangile fut écrit en grec, s’est transmis ensuite en latin, puis désormais en français et autres langues modernes. Par nature, et contrairement à d’autres traditions (islamique et juive en particulier), le christianisme est rétif au littéralisme.
2 Les critiques argueront que le texte n’est pas exact, mais quand deux évangélistes racontent un même fait, ils ne disent pas non plus la même chose. Et l’évangile a été de tradition orale longtemps avant de devenir un écrit qui, d’ailleurs, lui-même a été écrit et réécrit pendant des siècles avant sa fixation canonique, puis imprimée. L’important, intérieurement, c’est de fixer les riches images symboliques de l’enseignement, de la parabole, de l’action de Jésus, et d’en méditer la signification spirituelle.
3 Des critiques à cette méthode, il y en aura, mais Jésus leur dit : Guides aveugles, vous filtrez le moustique et engloutissez le chameau (Mt 23/24 = P 243) et aussi : Qu’as-tu à regarder la paille qui est dans l’œil de ton frère ? Et la poutre qui est dans ton œil à toi, tu ne la remarques pas ! (Mt 07/03 = P 070). En effet, ceux qui critiquent cette façon de mémoriser par cœur l’Évangile, presque toujours, n’ont pas l’Évangile dans leur cœur. La prétendue incomplétude de la méthode les dispense d’imprimer l’Évangile dans leur cœur.
Critique de la méthode Bernard Frinking
1 Il existe une autre méthode de mémorisation de l’Évangile, que nous signalons, car elle a le mérite d’exister chez les chrétiens d’aujourd’hui qui, ordinairement, connaissent si mal leur enseignement de base (surtout les Catholiques, moins les Protestants-Réformés). Mais nous prétendons proposer beaucoup mieux, et il est utile d’approfondir un peu pourquoi.
2 La ‘méthode Frinking’ résout le problème de la multiplicité des évangiles un peu comme Alexandre trancha le nœud gordien : il élimine les trois plus longs pour garder le plus court, celui de Marc. Il va sans dire que l’appauvrissement doctrinal est colossal, surtout à cause de l’élimination de Jean, le seul explicitement gnostique dans certains passages des évangiles officiels.
3 La ‘méthode Frinking’ opère aussi un enfermement de Jésus dans sa judéité. Le raisonnement est le suivant : « Jésus était un juif, qui récitait lui-même les textes de sa tradition à la façon des juifs. Donc il faut faire avec l’Évangile comme faisait Jésus avec les textes de la Thora. » Désaccord sur ce point : car l’universalité de Jésus transcende immensément sa tradition native ; ce n’est pas pour rien si cette tradition l’a crucifié.
4 La ‘méthode Frinking’ fait donc réciter le seul évangile selon Marc, comme elle suppose (reconstitution plus ou moins archéologique qui nous semble problématique) que Jésus récitait et que les Juifs d’il y a deux millénaires récitaient. C’est-à-dire en s’interdisant de visualiser en images mentales le texte, sous prétexte que le Judaïsme, contrairement au christianisme, interdit toute représentation religieuse imagée comme étant potentiellement idolâtre. Cela revient donc à réciter le texte le plus sacré du christianisme d’une façon pas chrétienne ! Le pratiquant de cette méthode se balance donc, comme font les Juifs devant le mur des lamentations, et remodèlent le texte de Marc pour faire ressortir les formules balancées qui gardent la trace de leur origine ethnique. Ce faisant, ils manipulent le texte en fonction de leurs présupposés. De plus il semble assez surréaliste de prétendre qu’un récitant humain n’a pas d’images mentales, comme si la performance d’un magnétophone ou d’un perroquet représentait l’idéal à atteindre.
5 Dernière remarque, la ‘méthode Frinking’ survalorise la forme (hypothétique) sur le fond, qui n’est autre que l’enseignement du rabbi Yeshua fréquemment formulé sous forme de symboles visuels. Ce qui nous intéresse, avant tout, c’est l’enseignement du Christ et l’enseignement complet. Ne réciter que Marc constitue un choix ; or le mot ‘hérésie’ signifie ‘choisir’. L’hérésie n’est pas une chose fausse, c’est une chose partielle et donc partiale.
Ceci dit les récitants Frinking en savent plus que la plupart des chrétiens qui ne mémorisent rien.
Se méfier des oeuvres d’art religieux théologiques
1 Comme on parle d’images mentales, et d’icônes tirées de l’Écriture évangélique, beaucoup de chrétiens cultivés seront tentés d’utiliser les souvenirs qu’ils peuvent avoir des myriades de représentations picturales de l’art sacré chrétien. C’est une erreur. Pour deux raisons, qualitative et quantitative.
2 Qualitativement, la presque totalité des œuvres d’art religieux chrétien ont été commandées par un évêque, un monastère, une paroisse, un grand de ce monde avec une intention précise liée au commanditaire, ce qui fausse profondément le message originel du texte évangélique de départ. De plus, la plupart des commanditaires étant des membres du clergé sont des gens idéologiquement cadrés par la théologie dogmatique. Le tableau ne représente donc pas le texte de l’Évangile, mais l’interprétation théologique du texte ; or il y a souvent un abime entre les deux.
3 Quantitativement, la myriade de représentations imagées de l’art chrétien ne concerne en fait qu’une très petite partie de l’Évangile. Car, presque toujours, ce qui est représenté dépend du calendrier liturgique, lui-même calqué sur les dogmes, et ce sont toujours les mêmes scènes : annonciation à Marie, visitation de Marie à Élisabeth, naissance de Jésus, massacre des enfants innocents, baptême de Jésus, noces de Cana, quelques grands miracles, crucifixion, résurrection et ascension. De nombreuses péricopes ne sont jamais représentées, d’autres le sont des millions de fois dans le style de chaque époque.
4 Le mémorisateur a de commun avec les peintres de l’art chrétien d’imager l’évangile, mais sa source n’est pas les dogmes, la théologie, ou les désidératas des commanditaires, sa seule source est l’évangile tel qu’écrit en grec. Tout l’Évangile, rien que l’Évangile (en ce qui concerne la mémorisation).
Réviser vingt péricopes par jour
1 Quand le système que nous venons de décrire est au point, il faut un quart d’heure pour réciter fluidement à voix haute une vingtaine de péricopes. Ce qui fait réciter l’ensemble de l’Évangile en 16 jours à peu près ; soit réciter 22 fois l’ensemble de l’Évangile chaque année. Alors une véritable imprégnation s’opère, et la parole de Jésus prend tout son sens : Si vous demeurez dans ma parole, vous êtes vraiment mes disciples, vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous libérera (Jn 08/32 = P 147).
Lire deux péricopes par jour
1 De plus, il sera bon de lire, cette fois entièrement dans le texte, deux péricopes par jour. Et, quand on dit lire, il ne s’agit pas seulement de phonétiser dans sa tête mais surtout de visualiser tout ce qui est dit. Ainsi les images mémorisées, et régulièrement récitées, ne s’éloigneront pas de la fidélité au texte ; au contraire, chaque lecture enrichira les images que l’on se fait de la péricope en question.
Le problème des différentes versions
1 Dans une même péricope, par exemple les ‘possédés de Gadara’, Marc voit un possédé (Mc 05/02 = P 098) alors que Matthieu en voit deux (Mt 08/28 = P 098). Dans ce cas, dans le texte de la péricope on note ‘Un possédé (deux possédés)’.
2 Dans la péricope de ‘l’homme à la main desséchée’ selon Marc, Jésus pose une question-piège aux pharisiens présents (Mc 03/04 = P 052) mais, selon Matthieu, ce sont les docteurs de la loi qui posent la question-piège à Jésus. Dans la péricope on notera les deux versions, car les deux ont un sens, mais l’une sera entre parenthèses, l’autre non.
3 Une foule de détails, parfois très significatifs, seront ainsi notés, dans un récit continu, sans que cela justifie de faire deux récits qui se ressembleraient trop.
Un machiavélisme mnémotechnique : la fin justifie les moyens
1 Voici maintenant quelques règles du fonctionnement de la mémoire à mettre en œuvre systématiquement, si l’on désire devenir un récitant fidèle et donc un disciple fidèle.
2 La mémoire n’aime pas le banal, l’ennuyeux, la grisaille. Il faut de l’originalité, de la surprise. Ne pas hésiter à avoir des images grotesques, grivoises, carnavalesques, humoristiques. Tout ce qui sort de l’ordinaire attire la mémoire, le reste s’enfuit. En mnémotechnie, comme dit Machiavel en politique, « la fin justifie les moyens ». Une technique qui permet de ne pas oublier est une bonne technique. Une technique qui rend difficile la mémorisation est mauvaise.
3 Ce qui vient d’être dit est relatif à la psychologie particulière de chaque mémorisateur. Ce qui séduit l’un choquera l’autre. Ce qui intéresse l’un sera méprisé par l’autre. On a l’âme qu’on a, l’important, c’est de la mettre au service de la Parole révélée.
Des images en mouvement
1 Quand on parle ‘d’images mentales’, l’expression est trompeuse, car un objet en mouvement se mémorise toujours mieux qu’un objet immobile. Il convient donc que les scènes d’évangiles soient dynamiques et mobiles, même quand le récit ne l’est pas explicitement comme il l’est dans la scène de ‘Jésus chassant les marchands du Temple’ : Jésus se mit à chasser les vendeurs et les acheteurs qui s’y trouvaient : il culbuta les tables des changeurs et les sièges des marchands de colombes… (Mc 11/15 = P 028). Dans le monde animal, les herbivores souvent ne remarquent pas un prédateur immobile, c’est pourquoi il rampe vers eux et s’immobilise lorsque leurs regards se trouvent dans sa direction. Par contre, dès que le fauve court vers eux, les ruminants fuient. La mémoire, comme les ruminants, ne s‘attache qu’au mouvement.
Un acteur cinesthésique
1 Même si l’on mémorise ou récite généralement de façon silencieuse et en demeurant immobile, il convient de vivre la pratique comme un acteur qui sait occuper toute la scène, se déplacer dans l’espace, gestuer ses émotions. Ainsi la mémoire n’est pas seulement cérébrale, auditive ou visuelle, elle est musculaire, cinesthésique. On perçoit donc l’amorce de mouvements nombreux pendant la récitation, amorce si ténue que cela ne se voit quasiment pas de l’extérieur, mais le corps ressent et retient ces impulsions de pré-mouvements.
Ne jamais ‘presser le citron’
1 Autre élément de méthode essentiel : ne jamais presser le cerveau comme un citron pour en faire sortir le contenu de mémoire. Cela doit venir fluidement, sans chercher, sans travail. Si on peine en récitant, on retiendra ce mauvais souvenir, et le subconscient, qui est très malin, inventera toujours un prétexte, à l’heure de la récitation, pour faire autre chose. Il faut, au contraire, qu’il éprouve la jouissance de l’acteur-né, de celui à qui cela manque quand il ne peut monter sur les planches. C’est la même chose en musique. Certains musiciens disent : « C’est difficile de travailler seul, chez soi, sans avoir la motivation d’un rendez-vous avec le groupe musical dont on fait partie. » D’autres disent : « Jouer de la musique est un jeu, une beauté, une rencontre, même quand on déchiffre un morceau nouveau. Je rencontre la nouveauté, le musicien, son ange inspirateur… Dieu parfois même ! » Mémoriser c’est découvrir le maître Jésus. Réciter, c’est s’incorporer son enseignement, c’est devenir lui. Le disciple accompli devient comme son maître (Mt 10/25 = P 173).
2 La récitation doit donc être toujours régulière et plaisante. S’il y a un ‘trou de mémoire’, il ne faut pas se ‘creuser la tête’, le cerveau n’est pas fait pour qu’on le troue. Il faut refaire le lien entre la phrase précédente et celle qui manque, l’image mobile précédente et celle qui s’enchaîne.
On oublie par incompréhension
1 Ce lien peut être artificiel, mnémotechnique (la fin justifie les moyens), mais il arrive souvent que l’on s’aperçoive que c’est par manque de compréhension qu’il y avait un trou de mémoire. Tant il est vrai que la mémoire et l’intelligence sont comme la poule et l’œuf. L’un alimente l’autre qui alimente l’un.
But de ce site : le Sanatana Dharma, la sagesse pérenne
1 L’objet de ce site est d’exposer le Sanatana Dharma, en théorie et en pratique méditative et opérative, et ceci en prenant appui sur les deux textes les plus représentatifs de la spiritualité orientale et occidentale, soit la Bhagavad Gita et les Évangiles.
2 Comme exposé dans la catégorie du site nommée ‘Accueil et mode d’emploi’, troisième article, ‘le Sanatana Dharma’, cette notion désigne la Loi du monde humain, valable universellement, donc au-delà des cultures et des religions particulières, et concernant tous les aspects de l’humain, tant les lois physiques du monde, que psychologiques ou spirituelles. Le Dharma-Loi en question ne dépend évidemment pas de la fantaisie et de l’inconstance des masses humaines, comme les lois votées dans les pays modernes. Le Dharma exprime la nature même des choses. Le sage découvre ces lois et décide de l’orientation de sa vie en harmonie avec elles. Le fou s’imagine refaire le monde selon les désirs de son ego et devra en assumer les conséquences individuelles et collectives.
L’hindouisme est un Sanatana Dharma oriental, contrairement au christianisme surtout moderne
1 Dans la Bhagavad Gita, ces notions sont explicites et en harmonie globale avec la tradition religieuse et spirituelle de l’Inde, l’hindouisme. Une caractéristique de ce site, et ce en quoi il s’oppose à une conception très répandue en Occident, est que nous considérons que les Évangiles sont en harmonie globale avec le Sanatana Dharma, alors que la théologie chrétienne est en claire opposition. Nous considérons donc que les Évangiles sont une expression occidentale du Sanatana Dharma, alors que la théologie officielle en constitue une sorte d’hérésie.
Une théologie non évangélique
1 Notre intention n’est pas de scandaliser les chrétiens par une telle affirmation. Nous savons ce que dit l’Évangile à propos de qui scandalisent les petits (Mc 09/42 = P 131). La plupart des chrétiens s’imaginent que la théologie découle naturellement de l’Évangile, qu’il s’agit d’une sorte de théorisation de l’Évangile. En réalité la théologie chrétienne découle de l’enseignement de saint Paul (Paul de Tarse), qui n’a jamais rencontré Jésus de son vivant, n’a pas été son disciple, et ne le cite jamais. La source de l’Évangile, pour l’essentiel, est Jésus, la source de la théologie, Paul.
L’impossible scission évangile-théologie
1 Une difficulté se présente dans le christianisme, pour corser les choses. C’est que, du vivant même de Jésus furent constitués des recueils de ‘logia’, c’est-à-dire de ‘paroles du logos’, de ‘paroles de Dieu’ transmises par Jésus. Ensuite, pendant les quatre premiers siècles du christianisme, furent écrits de nombreux évangiles, qui intégraient ces paroles dans des récits souvent divergents et plus ou moins chargés de merveilleux. Pendant ces quatre siècles, certains éléments de la théologie paulinienne en cours d’élaboration (par les conciles successifs) furent introduits dans certains évangiles, en particulier ceux qu’on nomme ‘canoniques’, c’est-à-dire officiellement reconnus comme faisant partie du ‘canon’ de l’Église officielle catholique romaine.
2 L’opposition que nous faisons donc, entre l’Évangile en harmonie avec le Sanatana Dharma, d’une part, et la théologie chrétienne en rupture, d’autre part, doit donc être nuancée. Certains concepts théologiques, issus de Paul et de ses continuateurs, ont été placés, lors de la rédaction ou de la réécriture des évangiles, dans la bouche de Jésus. Il n’empêche, comme nous le verrons ensuite dans le commentaire suivi des évangiles, qu’il est relativement aisé de distinguer ces rajouts, d’autant qu’ils sont souvent contradictoires avec le contexte.
1 Alors s’éclairera, pour ceux qui nous ont suivi jusqu’ici, la façon particulière dont nous proposons d’aborder les évangiles. On peut dire que c’est l’inverse de la façon dont on procède dans les paroisses pour la formation (nous dirions plutôt le ‘formatage’) des enfants au cours de catéchisme. Les petits enfants, dont nous fûmes, découvrent la liturgie eucharistique et celle des grandes fêtes de l’année. Sans qu’ils en prennent conscience, la dogmatique théologique s’inscrit ainsi dans leur mémoire, car la liturgie est entièrement structurée sur les dogmes. Puis viennent les cours de catéchisme qui consistent à interpréter certains passages de l’Évangile dans le sens des dogmes théologiques. Et ceci à un âge où l’esprit critique n’existe pas, et où l’enfant, naturellement, considère comme vrai et évident tout ce que ses parents, le prêtre, ou les formateurs religieux lui inculquent.
2 Lorsque, des années plus tard, cet enfant devenu adulte lira un passage quelconque de l’Évangile, il sera victime de ce qu’on appelle une pré-interprétation. Le texte évangélique et l’interprétation théologique ont été enfouis dans sa mémoire simultanément ; ils ont pour ainsi dire fait bloc. L’idée ne lui vient pas que le texte puisse être interprété autrement.
Christianisme dogmatique et spiritualités dialoguantes
1 Et cela d’autant plus que toute l’éducation religieuse chrétienne (sauf, en principe, en Protestantisme, à cause du principe luthérien de la ‘libre interprétation de la Bible’) est basé sur l’assimilation dogmatique, sans discussion, sans dialogue, sans questionnement. De ce point de vue la tradition juive est aux antipodes de la chrétienne, comme le montrent les nombreux débats théologiques qui émaillent les Évangiles. Et Jésus était le premier à nourrir ces débats, et souvent même à les susciter. En Inde, de la même façon, la spiritualité n’est pas abordée sous l’angle dogmatique mais par le satsang, c’est-à-dire le dialogue maître-disciple.
Marcher au pas ou quitter les rangs
1 À cause du phénomène de la pré-interprétation, la plupart des chrétiens demeurent bloqués au niveau religieux exotérique. La seule latitude qu’ils possèdent, vu que la religion n’est plus obligatoire en contexte laïque, c’est de se retirer de la religion, lorsque les questions sans réponses s’accumulent trop.
2 C’est précisément pour éviter à la fois le phénomène d’endoctrinement dogmatique par pré-interprétation, d’une part, et d’autre part, le phénomène de rejet de la religion par noyade dans le profane, que nous avons choisi de commencer par une confrontation des dogmes chrétiens résumés dans le Credo avec la pensée spirituelle pure de la métaphysique non dualiste, pour, ensuite seulement, aborder dans son intégralité, le texte évangélique lui-même et l’entendre pour ce qu’il dit et non pour ce que la théologie lui fait dire.
1 On trouvera donc dans ce site, dans la catégorie ‘Evangile commentaire’, quatre ensembles d’articles. Le premier est la présente introduction. Le deuxième ensemble d’articles reprendra méthodiquement les différents points du Credo chrétien, d’un point de vue non-dualiste, tel que la Bhagavad Gita l’enseigne et aussi l’Evangile. Le troisième ensemble comprendra 322 articles correspondant à autant de péricopes, telles que nous les avons définies plus haut dans cette introduction. Le quatrième comprendra quelques études des principaux symboles évangéliques. Nous espérons ainsi contribuer à une interprétation ‘orientale’, et réellement universelle, de l’Evangile de Jésus.
Introduction au commentaire de l’Evangile
Introduction au commentaire de l’Evangile
A qui s’adresse ce commentaire des Evangiles ?
Les menteurs, les demi-menteurs et les croyants
1 Il y a les menteurs, les demi-menteurs et les croyants ; il n’y a pas d’incroyants. Menteurs sont ceux qui se disent incroyants, au sens où ils croiraient qu’il n’y a pas de transcendance, pas d’intelligence supérieure à celle de l’homme, pas de puissance, d’amour, de justice, de beauté supérieure. Menteurs ils sont, car l’intelligence de l’homme est justement ce qu’il faut pour constater l’évidence qu’il y a plus intelligent que lui, et pas assez pour épuiser tous les mystères que lui offre la vie. Un homme sensé ne peut donc ni vivre comme une bête, se contentant de manger, dormir, régner sur son petit territoire et copuler quand il en a envie, ni prétendre représenter celui pour qui l’univers ne contient plus d’inconnues.
2 Les demi-menteurs sont ceux qui croient en un dieu, le leur, mais qui raisonnent comme les mécréants dès lors qu’il s’agit d’une autre conception de Dieu que la leur.
3 Restent les croyants. Non pas les croyants de tel dieu, de telle religion, mais les croyants dans l’évidence de la transcendance, qui la pressentent universelle, et savent que les mots que l’on met sur le mystère, tant ceux de leur propre culture que d’une autre, ne sauraient épuiser le sujet. Ce commentaire des évangiles s’adresse à ces croyants-là.
Par qui est écrit ce commentaire des évangiles ?
1 Par Michel Malle, né en 1948 en France, ayant fait des études ‘d’Économie Politique’ pompeusement déguisées en ‘Sciences Économiques’, alors qu’il ne s’agit que d’une théorie capitaliste finalement mortifère tant pour l’humanité que pour la nature. Heureusement, en parallèle de ces études, il a étudié le yoga philosophique et le hatha-yoga et, après une courte pratique du métier d’économiste, il s’est engagé à plein temps dans l’enseignement du yoga et ce pendant 43 ans. Désormais à la retraite, il entame ce commentaire de l’Évangile.
2 C’est assurément bien vieux pour entamer une telle entreprise mais, quand on sent qu’une vocation est arrivée à maturité, il faut la mettre en œuvre. Il n’est point d’homme, sauf les libérés-vivants (jivan mukta de la tradition hindoue) qui meure en ayant achevé leur œuvre. Comme le dit la Bhagavad Gita, il est bon de périr dans l’accomplissement de son devoir propre (sva dharma) (BG 03/35).
Comment se situe l’auteur de ce commentaire par rapport aux Eglises chrétiennes ?
1 Élevé dans la tradition catholique romaine, il garde avec elle des liens formels, car il vaut mieux avoir une tradition religieuse imparfaite que pas du tout. Et ce en particulier pour l’entourage familial féminin et les enfants. Mais, ni la prétendue infaillibilité du pape, ni les autres dogmes établis au cours des deux millénaires du christianisme ne lui semblent représenter l’interprétation vraie et complète du message de Jésus.
2 Reste l’Écriture sacrée biblique, en particulier le Nouveau Testament, et tout spécialement les Évangiles. Cela l’a amené à s’intéresser à Luther et à ses nombreux enfants séparés, les Protestantismes-Réformés. Leur autorité officielle est l’Écriture sainte. Mais il n’est guère moins superstitieux de la prendre pour l’expression parfaite de la vérité pure que les dogmes ou les paroles papales. Nous verrons cela dans le commentaire lui-même : l’Évangile est truffé de contradictions, d’invraisemblances historiques, de notions vagues, mélangés à des éclairs de génie spirituel et de sagesse quasi populaire. Au final, seule l’intelligence cordiale du méditant, et sa capacité à pénétrer la science des symboles, peut trancher sur ce qui est à prendre et à quel niveau le prendre.
Comment se situe l’auteur par rapport aux autres religions et spiritualités ?
1 D’entrée de jeu, il élimine les religions mortes, comme l’égyptienne, la celtique, la grecque, la romaine, les nombreux chamanismes, sans parler des toltèques, des incas, des mayas, des aztèques. Moult prophètes de pacotille se font les apôtres de ces religions, et parlent à la place de ceux qui les connaissaient d’autant plus facilement que personne n’est encore vivant pour les contredire. Et une foule de naïfs les suivent, ce qui présente l’avantage d’en débarrasser les religions vivantes.
2 Le judaïsme est compris dans le christianisme, et d’ailleurs réfuté en partie par l’enseignement de Jésus.
L’islam est un syncrétisme simplifié du judaïsme et du christianisme de l’époque de Mohammed. Sa structure exotérique simple l’expose, comme on le voit aujourd’hui, à de nombreux excès fanatiques fortement politisés. Sa structure ésotérique soufie est peu accessible aux occidentaux, déjà par la langue arabe indispensable, et aussi parce qu’il y a mille formes du soufisme pas toutes pures, il s’en faut.
3 Restent, dans le registre des vivants, les religions orientales, qui sont deux à présenter une véritable universalité : l’hindouisme et le bouddhisme. Il y a, certes, aussi, le taoïsme et le confucianisme chinois, ainsi que le shintoïsme japonais ; mais ces traditions spirituelles vivantes sont très liées à une culture, une race et une sensibilité spécifiques et fortement étrangères à celles des occidentaux que nous sommes. De plus, ces cultures sont depuis de nombreux siècles mêlées au bouddhisme, et même au christianisme, ce qui fait que leur forme pure est certainement difficile à atteindre, y compris pour les autochtones.
4 Le bouddhisme est issu de l’hindouisme, comme le christianisme est issu du judaïsme. Avec une différence, cependant. Jésus transcendait immensément le judaïsme, comme le montre son rejet radical par ce dernier. Alors que l’hindouisme, immuable, continue son chemin à travers les millénaires, après les quelques siècles de ses relations difficiles avec le bouddhisme. Le Bouddha était un prince hindou, comme Jésus un noble juif. Le Bouddha n’est jamais sorti de l’Inde et ne s’y est pas opposé. Il a fondé un ordre monastique fortement influencé par les doctrines métaphysiques de l’Inde et par le yoga. Jusque-là aucun conflit. C’est après sa mort que le bouddhisme a prétendu passer du statut d’un ordre monastique à une structure de civilisation complète, ce qui excluait la conception hindoue d’un ordre social sacré : les varnas-castes. Un conflit s’en est suivi, au bout duquel le bouddhisme a été chassé de l’Inde pour s’établir à Ceylan (actuellement Sri Lanka), puis au Tibet, en Chine, en Indochine, et au Japon. Là, il se colora des nombreuses et très diverses cultures de ces différents pays, ce qui fait qu’il y a des bouddhismes, souvent très spécifiques. Les occidentaux se font fréquemment illusion parce que l’invasion du Tibet par la Chine communiste, et la fuite du Dalaï-Lama qui en a résulté a projeté ce dernier, et les restes de sa culture, dans une errance internationale, et surtout onusienne, qui donne l’illusion que ce bouddhisme très particulier, et fortement déraciné actuellement, est représentatif du bouddhisme en général.
La place privilégiée de l’hindouisme métaphysique
1 Reste l’hindouisme et particulièrement, non pas sa mythologie populaire, immensément variée et multiforme, mais sa doctrine métaphysique et sa pratique méditative yogique. Parmi ses nombreux avantages, l’hindouisme est la tradition la plus ancienne et la plus vivante, sans rupture de continuité, actuellement accessible. De plus il appartient à une civilisation indo-européenne, comme la civilisation grecque dont la structure se retrouve fortement dans l’Europe et tout l’occident. La langue sanskrite, la langue sacrée dans laquelle sont exprimés les principaux textes hindous, est de même racine et structure que le grec. La société hindoue en varna-castes est semblable à celle de l’Ancien Régime occidental et ses États-sociaux (qui furent détruits par le Tiers-État lors de la révolution de 1789). La logique et la façon de penser, de démontrer, de symboliser le domaine spirituel est très proche de ce qui est naturel aux occidentaux. Avec cet avantage considérable sur le christianisme que l’hindouisme n’a jamais dogmatisé et fossilisé sa doctrine. Et surtout, cela est absolument déterminant, l’hindouisme possède une doctrine métaphysique complète, à valeur universelle, qui sert aujourd’hui de structure de base, et même de vocabulaire, à tous les spirituels à qui la notion d’unité transcendante des religions (sanathana dharma) évoque quelque chose.
2 Il est donc clair que ce commentaire des évangiles sera fait en connaissance des enseignements métaphysiques hindous. Jésus est un proche-oriental et la théologie chrétienne est entièrement gréco-latine, donc occidentale. Il s’agit donc, ici, au contraire, d’une interprétation des évangiles du point de vue des doctrines orientales, en particulier le védanta et le yoga hindou.
Quels sont les problèmes posés par un commentaire des évangiles ?
Il y a quatre évangiles et plus
1 Dans son évangile, Luc précise : « Puisque beaucoup ont entrepris de composer un récit des événements qui se sont accomplis parmi nous… (Lc 01/01 = P 002) ; il y a donc eu beaucoup d’évangiles. Le christianisme officiel en propose quatre, que l’on dit canoniques, ce qui signifie officiels. Ce sont Marc, Matthieu, Luc et Jean. On les trouve dans toutes les Bibles. Mais, comme Luc le déclare, il y en a beaucoup d’autres. Certains sont tardifs avec la tendance à rajouter une foule de miracles à la vie de Jésus ; leur style devient de plus en plus merveilleux au fil des siècles.
2 D’autres sont gnostiques, c’est-à-dire dans la même optique que le yoga de la connaissance hindou (jnana yoga). Jnana, en sanskrit, et gnose, en grec, signifient tous deux connaissance ; et leur racine est commune. Il s’agit donc d’une approche non-duelle de la spiritualité et de la relation humain-divin ; une relation typiquement yogique au sens oriental du terme. Or les grandes églises chrétiennes (Orthodoxe, Catholique-Romaine et Protestantes-Réformées) adhèrent toutes aux dogmes promulgués au cours des quatre premiers siècles du christianisme, qui sont des dogmes profondément dualistes. Pour cette raison, les grandes Églises chrétiennes sont, depuis toujours, des opposantes farouches de l’ésotérisme chrétien non dualiste et gnostique. Au début, lorsque le glaive romain était au service de la religion chrétienne devenue religion d’état, les gnostiques étaient pourchassés et tués comme des criminels (comme Jésus le fut par les grand-prêtres juifs). Et cela dura treize siècles. Désormais, laïcité aidant, la chasse cléricale contre les non-dualistes n’est plus sanglante, mais elle n’en est pas moins hargneuse.
3 Un miracle considérable s’est produit en 1945 à Nag Hammadi en haute Égypte : on a découvert une bibliothèque de manuscrits datant du premier christianisme et contenant plusieurs évangiles gnostiques. Ces textes, dont les auteurs ont sans doute été massacrés par l’Église romaine, n’ont pas été retouchés depuis presque deux millénaires. Ils constituent un témoignage au plus près de ce que Jésus a vraiment pu enseigner. Nous utiliserons, dans ce commentaire des évangiles, des extraits de trois de ces évangiles : Thomas, Marie-Madeleine et Philippe. Notre travail portera donc sur sept évangiles (les quatre canoniques officiels et les trois gnostiques susnommés) et sera effectué dans l’optique de l’enseignement métaphysique de la Bhagavad Gita, texte le plus clair et le plus synthétique de la doctrine spirituelle hindoue.
Les évangiles officiels, survivants d’un conflit
1 Il est une question fondamentale que les chrétiens ne se posent pas, et que les prêtres leur cachent, car cela les dérangerait beaucoup : « Jésus a nommé douze apôtres parmi ses proches disciples. Il les a ensuite envoyés ‘après sa résurrection’ dans différentes directions pour transmettre sa doctrine. Allez dans le monde entier, proclamez l’Évangile à toute la création (Mc 16/15 = P 318). Donc, chacun des douze apôtres devait posséder une doctrine complète, et la transmettre, en particulier par écrit, ce que Jésus n’avait pas fait. Or, dans les quatre évangiles canoniques, seuls Jean et Matthieu ont été disciples de Jésus. Marc est disciple de Pierre et Luc disciple de Paul ; ils n’ont pas connu Jésus, pas vu les scènes qu’ils décrivent, pas entendu les paroles qu’ils rapportent. Deux apôtres sur douze se retrouvent dans les évangiles officiels, canoniques : où sont passés les dix autres ? Or il se trouve que, parmi les évangiles retrouvés à Nag Hammadi, deux sont écrits par des apôtres (Thomas et Philippe) et le troisième par un témoin presque plus digne de foi qu’un apôtre, puisqu’il s’agit de Marie-Madeleine, l’amie intime de Jésus, la femme du secret. Il est évident que l’Église romaine, qui a dominé par la volonté de l’empereur Constantin et la puissance du glaive d’État, a éliminé tout ce qui ne cadrait pas avec sa construction dogmatique, c’est-à-dire les dix douzièmes des témoins choisis par Jésus. Il est donc parfaitement clair que les évangiles canoniques constituent quatre témoignages sur Jésus, sa personne, son enseignement et ses actions, mais certainement pas la pure et simple vérité sur sa personne, son enseignement et ses actions. Et ce d’autant plus, nous le verrons abondamment dans le commentaire, que ces évangiles se contredisent souvent entre eux, et même à l’intérieur de chacun d’eux.
2 Le problème est rendu encore plus difficile par le fait que la canonisation des évangiles date de la fin du IV° siècle, c’est-à-dire une quinzaine de générations après la mort de Jésus. Et que les évangiles, dont les supports de papyrus ou de parchemin étaient fragiles, ont été maintes fois recopiés entre temps, et plus encore après jusqu’à la fixation du texte par l’imprimerie (Gutenberg : XV° siècle).
Quelle présentation des évangiles ? 1°) Les évangiles séparés
1 Alors que l’on possède l’enseignement complet de la Bhagavad Gita, comme elle le dit elle-même : bien argumenté et sans équivoque (BG 13/04), il en va tout autrement des évangiles. Entreprendre un commentaire des évangiles, c’est se faire archéologue, à moins de marcher au pas militaire romain dans l’Église dogmatique.
2 Depuis deux mille ans, trois méthodes d’approche des évangiles canoniques se font concurrence. Une d’entre elles est utilisée par la liturgie et se trouve donc commune à tous les chrétiens, dont beaucoup (surtout Catholiques) vont à la messe et ne lisent pas l’évangile chez eux. Ces méthodes sont : 1°) la séparation, 2°) l’harmonisation, 3°) le parallélisme comparatif.
3 1°) Première méthode : les évangiles séparés. Elle consiste, comme dans la liturgie, à lire pendant une année l’évangile selon Matthieu, puis l’année suivante, Marc, et de même manière Luc et Jean. Le grand avantage, souligné par les théologiens officiels et les prêtres, c’est que l’on pénètre ainsi en profondeur dans la construction particulière et le message spécifique de chaque évangile. Encore que cela ne soit guère vrai pour le chrétien dominical, qui n’aborde le texte que par petits morceaux, une fois par semaine à la messe, et qui a droit ensuite à une homélie parlant le plus souvent d’autre chose. On a ainsi, en réalité, quatre christianismes très différents, même s’ils ont en commun les dogmes fondamentaux et encore, car la plupart des dogmes, précisément, ne se retrouvent pas clairement exprimés dans le texte évangélique même officiel. Les dogmes sont une théorisation théologique faite par et pour l’Église officielle, dont le lien avec les enseignements de Jésus demeurent très ténus et pour tout dire discutables.
4 L’interprétation métaphysique et ésotérique des enseignements de Jésus, qui sera la nôtre, s’appuie beaucoup sur les contradictions et les problèmes d’interprétation de différents passages. Quand on lit les évangiles les uns après les autres, ces contradictions se repèrent beaucoup moins, et c’est sans doute une des grandes raisons pour lesquelles l’Église officielle choisit cette méthode. Quand la difficulté d’interprétation est trop évidente, reste toujours le recours de parler d’autres choses dans l’homélie qui suit la lecture ; et ce recours est en pratique quasiment une méthode. On aura compris que nous ne choisirons pas cette méthode. Luc, ou Jean, ou Matthieu, ou Marc s’adressaient à un public spécifique, de langue, de culture et souvent de race différente que celui des autres évangélistes. Ils ont donc puisé dans les ‘logias’ c’est-à-dire les recueils de paroles (logos) de Jésus qui circulaient alors et ont composé une vie de Jésus selon le résultat pédagogique qu’ils désiraient obtenir auprès de leur public. Cela explique les très grandes différences d’enseignement, d’action et d’allure du Jésus que chacun présente. Comme de nombreux passages des évangiles ne sont évoqués que par un évangéliste (chose très fréquente chez Jean et Luc, moins chez Marc et Matthieu), nous aurons tout loisir d’apprécier le style de chacun et sa visée apostolique et propagandiste particulière. Mais ce qui nous intéresse, au-delà de la figure de ces messagers plus ou moins fidèles que sont les évangélistes, c’est l’enseignement de Jésus. Et tel est bien le reproche que nous faisons à la méthode officielle des évangiles séparés (nous dirions même éclatés) : elle donne plus d’importance au messager qu’au message.
5 Notre commentaire n’envisagera donc pas tout Marc, puis tout Matthieu, puis Luc, puis Jean. D’abord ce serait trop long, souvent répétitif et Jésus serait dilué au milieu de ses plus ou moins vrais témoins.
Quelle présentation des évangiles ? 2°) Les harmonies
1 Il est une autre méthode, totalement passée de mode (mais la mode n’est pas un critère pour nous ; d‘autant qu’elle est par définition ce qui demain sera démodé). Cette méthode vise à harmoniser les évangiles. Elle eut un grand succès, pendant plus de mille ans, dans la plus grande partie de la chrétienté européenne ; au point qu’on lisait à la messe des harmonies de l’Évangile. Cette méthode consiste à fondre les quatre évangiles canoniques en un seul récit, présenté comme ‘le vrai récit de la vie et des paroles de Jésus’.
2 Les plus anciennes sont le Diatessaron (ce qui signifie ‘à travers les quatre’) de Titien le Syrien, qui fut utilisé dans les liturgies pendant quatorze siècles. Mais d’autres personnages importants de l’histoire de l’Église ont suivi cette voie, comme Théophile d’Antioche, Ammonios d’Alexandrie, Eusèbe de Césarée, et jusqu’au ‘De consensu, evangelistarum’ d’Augustin d’Hippone (le grand saint Augustin). À l’aube de l’époque moderne Jean Calvin écrivit une ‘Harmonie évangélique’ regroupant les trois évangiles dit synoptiques, car ils sont assez parallèles (Marc, Matthieu et Luc) et en excluant Jean plus gnostique et plus difficile à manier dans une perspective religieuse et exotérique. Au XX° siècle on signale aussi l’harmonie du chanoine Weber, qui fut également la première traduction en français du texte des évangiles, et celle du grand exégète des Écritures que fut Xavier Léon-Dufour en 1956.
3 L’avantage de cette méthode est de mettre l’accent sur Jésus et non pas sur ‘le Jésus de Matthieu, de Luc, etc’. L’inconvénient évident c’est qu’il s’agit d’une reconstitution archéologique et donc fortement hypothétique. En particulier toutes les contradictions sont gommées, car l’auteur de l’harmonie choisit une version et occulte l’autre. Or, nous l’avons dit et nous le constaterons souvent, c’est par la faille des contradictions littérales que surgit fréquemment le sens métaphysique et profond de l’enseignement. Par conséquent, la méthode harmonique pose une vraie question, mais y apporte une réponse superficielle, amputatrice, exotérique, plus religieuse que spirituelle.
4 Par contre une harmonie évangélique est commode pour la mémorisation de l’Évangile. À l’origine du christianisme, chaque communauté mémorisait son évangile. Et c’était même pour certaines une condition pour recevoir le baptême. Le christianisme actuel présenterait une toute autre allure s’il avait maintenu la noblesse et la virilité d’une telle exigence, au lieu de distribuer les sacrements comme des prospectus à la sortie d’un supermarché.
5 Le fait qu’il existe une collection d’harmonies des évangiles montre que la méthode est douteuse ; si elle menait à discerner la vérité des faits, il n’y aurait qu’une harmonie possible.
Quelle présentation des évangiles ? 3°) La synopse et les péricopes
1 Le mot synoptique, provenant du grec, signifie ‘parallèle’. Les trois évangiles canoniques de Marc, Matthieu et Luc sont dits synoptiques car de nombreux passages se retrouvent dans deux d’entre eux ou dans les trois. Il est donc intéressant de les lire en parallèle, plutôt que l’un après l’autre. Un livre contenant ces parallèles évangiles se nomme une synopse.
2 Pour cela on découpe le texte évangélique en péricopes. Une péricope est une scène d’évangile consistant en une action de Jésus, un dialogue, un enseignement, ou un événement précis. Les découpages en péricopes dépendent évidemment de l’auteur de la synopse. Celle que nous utiliserons est faite par le père Lagrange, fondateur de l’École Biblique de Jérusalem. Sans être la seule, elle présente un caractère assez officiel dans le Catholicisme. Elle comprend 322 péricopes. Un bon nombre de ces péricopes n’est constitué que par un seul évangéliste, souvent Jean, assez souvent Luc. La plupart sont le fait de deux évangélistes ; certaines de trois ; plus rarement des quatre.
3 L’utilisation d’une synopse pour aborder les évangiles présente deux immenses avantages selon notre point de vue ésotérique.
4 Le premier s’appuie sur le précepte des pères de l’Église : ‘L’Écriture est à elle-même son propre commentaire’ ; et cela vaut primordialement pour l’Évangile, l’ensemble de ce qui est le plus directement christique. Donc, pour comprendre un passage, une péricope, il faut les avoir toutes en mémoire. La méthode traditionnelle, tombée en désuétude actuellement, mais toujours valable en principe, consiste donc à apprendre les évangiles par cœur. Plusieurs façons de procéder se présentent pour ce faire, nous en proposerons une dans les pages suivantes de cette introduction. Comme les évangiles se recoupent et se contredisent fréquemment, il est quasi impossible d’apprendre les quatre canoniques à la suite l’un de l’autre. Mais il est très facile de les apprendre avec la méthode péricopique que nous indiquerons et que nous pratiquons.
5 Le deuxième avantage de la présentation en péricopes consiste à faire ressortir le choix propre à chaque évangéliste. Quand on dispose du seul témoignage de monsieur A sur les actes et paroles de monsieur X, il est quasi impossible de distinguer ce qui provient de la sensibilité particulière de A et ce qui relève effectivement de X. Quand on dispose des témoignages de A, B, C, D, sans compter nos trois évangiles gnostiques, il en va autrement. La méthode comparative d’une synopse permet de mieux distinguer la spécificité des différents évangélistes que leurs lectures séparées, contrairement à ce que les clercs prétendent souvent. Ensuite il faut choisir, car deux possibilités se présentent.
6 La première possibilité, c’est que Jésus a enseigné des choses différentes aux différents disciples. Le fait est attesté par les évangiles eux-mêmes. Par exemple, la transfiguration : Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean et les emmène seuls, à l’écart, sur une haute montagne. Et il est transfiguré devant eux (Mc 09/02 = P 125).
7 La deuxième possibilité, c’est que l’évangéliste a construit un scénario, voire mit des paroles dans la bouche de Jésus, dans le seul but d’influencer son auditoire particulier dans le sens qu’il désirait. Dans nombre de cas que nous verrons, c’est une évidence. Jésus se dégage mieux de ses différents témoins par l’approche synoptique. Il n’en demeure pas moins que Jésus n’a pas écrit, ne s’est pas fait filmer, et même pas portraituré comme le faisaient les grands de son époque dont nous avons des bustes très exacts. Sa volonté était donc clairement de s’effacer derrière le message qu’il transmettait.
8 Et, s’il nous a livré ces versions différentes et souvent problématiques de son enseignement plutôt que d’écrire lui-même un credo absolu, comme a prétendu le faire l’Église après lui, la raison en est spirituellement évidente. Comme le dit l’évangile selon Philippe : Les mots que nous mettons sur les réalités terrestres entrainent l’illusion… Celui qui entend le mot ‘Dieu’ ne saisit pas le Réel, mais une illusion ou une image du Réel. De même les mots Pères, Fils, Saint-Esprit, Lumière, Vie, Résurrection, Église, tous ces mots ne disent pas la réalité (Ph 11). La Vérité se sert des mots dans le monde parce que, sans ces mots, elle demeurerait totalement inconnaissable. La Vérité est une et multiple… (Ph 12). C’est donc, après étude des textes, dans le silence intuitif de la méditation que l’écoute du message dans sa pureté se produira le plus sûrement.
Une approche gnostique non-dualiste
1 Notre commentaire de l’Évangile consistera donc à envisager successivement les 322 péricopes telles que le père Lagrange les a classées.
2 Quant à l’orientation de ce commentaire, elle se fera en tenant compte de ce reproche de Jésus aux docteurs de son temps, reproche qu’il pourrait reprendre encore plus durement face aux théologiens officiels du temps présent : Malheur à vous, les légistes, parce que vous avez dérobé la clef de la gnose ! Vous-mêmes n’êtes pas entrés, et ceux qui voulaient entrer, vous les en avez empêchés ! » (Lc 11/52 = P 171). Autant que le Seigneur le permettra, nous tâcherons de découvrir cette clé de la gnose, d’y rentrer et d’y faire rentrer.
Problème des traductions des évangiles
Le traducteur est un traître
1 Traduire, c’est transporter le sens d’un propos d’une langue dans l’autre. Mais, si les humains ont des langues différentes, c’est en partie parce qu’ils pensent différemment, ressentent différemment, ne croient pas les mêmes choses et n’ont pas la même hiérarchie des valeurs. La tentation permanente du traducteur, c’est de réinterpréter le propos de la langue étrangère selon la sensibilité et l’échelle de valeur contemporaine des gens parlant sa propre langue. En histoire de même, le péché capital, c’est de juger les actions des humains du passé en fonction de la mentalité particulière à aujourd’hui… qui aura changé demain. On ne peut comprendre que dans le contexte.
2 Exemple, dans la traduction de la Bible de Jérusalem, Marie, lors de l’annonciation, déclare à l’ange qui la visite : Je suis la servante du seigneur. Or, en grec serviteur se dit ‘diaconos’ (qui donne ‘diacre’ en français) et ce mot est absent de la réponse de Marie. Ce qu’elle dit, c’est ‘doulos’, qui signifie ‘esclave’ et non serviteur. Voilà comme ont raisonné les traducteurs, peut-être subconsciemment : « L’esclavage existait du temps de l’empire romain, dans lequel vivait Marie, il n’existe plus aujourd’hui, grâce à l’égalité démocratique bien venue. Il ne faut donc pas choquer le lecteur avec une notion obsolète. Donc, faisons dire à Marie ce qu’une femme moderne dirait : ‘servante du Seigneur’. » Or ce raisonnement est doublement faux. D’abord parce que, si le statut officiel d’esclave a été supprimé et le mot avec lui, la réalité n’en demeure pas moins justement au cœur de la ‘démocratie bien venue’, car les supermarchés sont remplis de produits fabriqués par des esclaves vivants dans les pays lointains, ce qui explique leur faible prix, et les soi-disant antiesclavagistes de consommateurs sont ravis de les acheter, perpétuant ainsi l’exploitation de l’homme par l’homme. Ensuite, parce qu’un serviteur peut toujours donner sa démission et changer de patron, ce qu’un esclave ne peut aucunement faire. Or Marie sait parfaitement ce qu’elle dit à l’ange. Elle a fait vœux d’obéissance à Dieu et c’est sans retour. Elle a un Dieu, et non plusieurs. Elle ne conçoit pas, comme la femme moderne, la liberté comme étant la possibilité permanente de se défausser, de se contredire et de changer d’avis. Cette traduction est une trahison spirituelle, et les exemples de ce genre sont légions.
Merci soeur Jeanne d’Arc
1 Donc, chaque fois que cela est nécessaire pour le sens spirituel, nous garderons le sens originel des mots grecs et nous traduirons le sens des noms propres. Et l’on constatera que cela change radicalement le sens de l’enseignement véhiculé par l’Évangile.
2 On dira, certes : « Encore faut-il connaître le grec ancien. » Par bonheur pour les disciples de Jésus, une dominicaine nommée sœur Jeanne d’Arc (un nom combatif très à propos) a écrit une concordance de l’Évangile, dans laquelle elle recense tous les mots grecs employés, dans leur sens originel, et précise dans quels versets ils sont employés. On peut donc ainsi, même sans être helléniste, repérer et corriger d’innombrables trahisons des traductions courantes et officielles.
3 « Pourquoi ces trahisons ?» dira-t-on. Parce que les traducteurs sont presque tous membres d’une Église, qui se soucie fort d’avoir de nombreux adhérents, surtout dans le contexte moderne qui les fait plutôt fuir. Alors on cherche à complaire à la mentalité de celui que l’on veut s’attacher plutôt que de scruter la splendide vérité du message de Jésus.
4 Le commentaire de l’Évangile présenté dans ce site, comme d’ailleurs celui de la Bhagavad Gita, est écrit par Michel Malle. Mais le travail de traduction, partant d’une traduction classique de la Bible de Jérusalem, et fortement améliorée par les précisions savantes de Sœur Jeanne d’Arc, est le fait d’un ami de Michel dont le nom initiatique est Advaïtananda.
5 La chose a de quoi sembler étrange, voire bizarre. En fait cet ami, professeur de son état, a longtemps tracé son chemin spirituel dans le christianisme, et c’est pendant cette période qu’il a effectué ce travail considérable sur l’Évangile, en rapport avec un groupe de mémorisation et de méditation de l’Évangile initié par Michel. Puis, pratiquant du yoga, comme de nombreux chrétiens, il a fini par s’engager dans une voie initiatique hindoue, d’où ce nom qui sonne assez peu français. Comme nous l’avons signalé dans le commentaire de la Bhagavad Gita, certains considèrent que le baptême chrétien porte en lui les germes d’une initiation complète, à cause de son origine christique, même si, manifestement, l’enseignement théologique de l’Église est très tronqué (position de Frithjof Schuon). D’autres considèrent que le christianisme actuel ne véhicule qu’un enseignement et des rites de nature exotériques, ce qui justifie de recourir à des rites orientaux pour un cheminement ésotérique (voie de René Guénon). La question est fort difficile à trancher, et l’évolution rapide des formes religieuses ne la facilite pas. De plus, la question se pose de savoir dans quelle mesure un rite initiatique formel est vraiment nécessaire lorsque l’on sait que l’essentiel est la doctrine, portée par l’enseignement révélé, et l’intégration de cet enseignement par la méditation et la vie quotidienne. L’Évangile précise : Quand Jésus apprit que les Pharisiens avaient entendu dire qu’il faisait plus de disciples et en baptisait plus que Jean l’immergeur, il quitta la Judée et s’en retourna en Galilée. Bien qu’à vrai dire Jésus lui-même ne baptisât pas, mais ses disciples (Jn 04/02 = P 035). Cette précision, donnée par Jean, le disciple ésotérique par excellence, indique que la fonction de distribuer des rites, comme le baptême, qui est l’initiation chrétienne, est secondaire (donnée par les apôtres) par rapport à la fonction d’enseigner la doctrine du logos, de la parole divine, qui était l’apanage de Jésus.
6 Toujours est-il que la Bible de Jérusalem, améliorée grâce à sœur Jeanne d’Arc, la savante dominicaine, et présentée ici grâce à notre ami hindo-chrétien nous servira de base textuelle pour ce commentaire.
L’Ecriture n’est pas la propriété de l’Eglise
Ecriture-Eglise, la poule et l’oeuf
1 Mises à part les spiritualités orientales, désormais accessibles, surtout sous leur forme hindoue, le chercheur spirituel occidental se tourne vers la religion qui a façonné l’occident : le christianisme. Il se peut même qu’il soit né dedans, comme d’ailleurs la plupart de ses ancêtres. Il découvre alors certaines beautés spirituelles dans l’Évangile et s’aperçoit vite que la vie de l’Église, tant paroissiale que vaticane, est fort éloignée des valeurs de l’Évangile et en constitue même souvent une sorte de parodie. Il constate que les clercs, surtout Catholiques, invoquent souvent ‘l’esprit de l’Évangile’ mais sont incapables de le connaître bien et d’y faire précisément référence. Tout se passe comme si le fait d’avoir un titre de prêtre, d’évêque ou de pape, constituait en soi une garantie évangélique.
2 Alors le spirituel en recherche se dit : « Mettons-nous à l’écoute de l’Évangile plutôt que des professionnels qui font métier de ce qu’ils appellent ‘l’esprit de l’Évangile’, qui n’est autre, le plus souvent, que la tendance vaticane du moment. »
3 Ce faisant, il s’approchera grandement de la source christique. Mais pas tout à fait cependant. Car, en s’instruisant sur la façon dont ont été écrits les évangiles, sur le fait que ceux qui nous sont connus ne sont que les survivants de l’élimination méthodique des autres, il comprendra que l’Église et l’Évangile sont comme la poule et l’œuf. Car l’Église a fait l’Évangile autant que l’Évangile représente la doctrine qui devrait faire l’Église.
4 Au commencement, et du vivant de Jésus déjà, les scribes, que l’on signale souvent comme auditeurs de Jésus, ont noté les paroles étonnantes, curieuses, mystérieuses, cryptées, belles, enthousiasmantes, parfois révoltantes, voire scandaleuses, de cet intriguant et fascinant personnage. Cela a constitué de nombreux recueils de ‘logia’, c’est-à-dire de paroles (logos en grec) qui ont circulé, dans tout le milieu méditerranéen, pendant les premiers siècles après Jésus, et sans doute de son vivant déjà. Tous les savants sont d’accord sur ce point.
5 Ensuite, différents personnages, disciples de Jésus, ou disciples de disciples à de multiples degrés, ou même disciples de Paul de Tarse (St Paul), qui n’a jamais été disciple de Jésus et ne l’a pas rencontré de son vivant, ont entrepris de faire un récit de la vie de Jésus en enchâssant certaines des paroles des logias dans leur récit. Et ils ont pris, semble-t-il de grandes libertés, car les évangiles que nous connaissons, canoniques ou pas, sont extrêmement différents, au point qu’on peine parfois à savoir s’il s’agit d’évangiles.
6 Le chercheur spirituel réalise alors que, parmi la grande variété d’hommes de l’antiquité qui se sont intéressés à l’enseignement et à la personne de Jésus, beaucoup ont cherché à se forger un système bien cadré pour enfermer sa doctrine, la comprendre, la transmettre. Mais ils n’étaient pas tous d’accord entre eux, c’est le moins que l’on puisse dire. Au point que de nombreuses joutes, pas toujours seulement verbales, les ont opposés pendant des siècles. Puis une force dominante s’est dégagée, avec l’aide, et même la guidance, de chefs romains, et principalement de l’empereur Constantin. Cela a constitué l’Église chrétienne romaine, rapidement devenue religion d’État de l’empire.
7 Elle n’était pas seulement romaine par ce trait, mais surtout par le fait qu’elle était dogmatique. Au moment de la naissance de Jésus, l’empereur romain ordonna un recensement. Le récit précise : en ces jours-là, parut un édit de César Auguste, ordonnant le recensement de tout le monde habité (Lc 02/01 = P 008). À part l’exagération énorme de tout le monde habité, ce qui est traduit par ‘édit’ est en grec ‘dogma’. L’Église chrétienne romaine a fonctionné comme l’administration impériale. On ne discutait plus le sens des enseignements de Jésus ; on décrétait, comme un ordre militaire ou administratif d’exécution obligatoire, que telle formule était vraie, les autres fausses. Telle est la conception dogmatique de la religion.
8 Or, au moment de la canonisation de certains évangiles (Marc, Matthieu, Luc et Jean) ils furent réécrits (tous les savants sont d’accord sur ce point) de façon à entrer dans le cadre rigide des principaux dogmes. Le premier, c’est que Jésus est Dieu de naissance, et non un homme spirituel arrivé au bout du chemin par la réalisation-moksha, comme disent les orientaux. Ensuite, tout une chaîne de dogmes en découle mécaniquement. Un dieu ne peut pas naître comme un homme, d’où la naissance de Jésus dans le sein d’une vierge. Un dieu ne peut pas mourir ou, si par malheur cela arrive, il ne l’a pas subi mais voulu et il est sorti vivant du tombeau, vivant et immortel. Et ainsi de suite sur une quantité de points.
9 Aussi le chercheur spirituel réalise que l’Église dogmatique a fait les évangiles canoniques au moins autant que les évangiles ont fait l’Église.
Les Protestants-Réformés se libèrent du pape mais pas des conciles
1 Si le chercheur spirituel est né dans l’Église catholique romaine, il voit que cette église continue à produire des dogmes, même après que les Orthodoxes se soit détachés, vers l’an mille, et que les Protestants-Réformés aient fait de même au XVI° siècle. De plus l’Église catholique, souvent gênée par le fait que ses membres avaient tendance à accorder plus de foi aux évangiles canoniques qu’au pape, a plusieurs fois dans son histoire interdit purement et simplement la lecture de la Bible. Ce fut du temps des Cathares, et aussi du temps de Luther. Même quand l’Eglise n’interdisait pas cette lecture, elle enseignait que l’interprétation de l’Évangile ne pouvait s’éloigner de celle que faisait le magistère, c’est-à-dire le pape. Tel fut le point de vue du concile de Trente réuni pour faire bloc contre Luther (ce qu’on a appelé la ‘contreréforme catholique’).
2 Le chercheur spirituel est alors tenté de faire comme Luther : interpréter librement l’Évangile sans s’aligner mécaniquement sur les opinions du pape et de ses subordonnés. Mais cela ne le libère pas du cadrage rigide des premiers dogmes, ceux qui ont été édictés pendant les quatre premiers siècles du christianisme, jusqu’à Constantin. De fait, les trois Églises officielles (Orthodoxe, Catholique et Protestantes) sont d’accord sur ce point. Selon leur point de vue, tout ce qui s’éloigne de ces dogmes est hors l’Église.
3 Comme nous l’avons vu en détail par notre commentaire du Credo (qui se trouve dans ce site, dans la partie ‘Révélation et modernité’) de ce point de vue, nous sommes hors l’Église dogmatique.
L’interprétation orientale de l’Evangile oriental
1 Notre recherche ne part ni des dogmes chrétiens, ni de la lettre des évangiles canoniques. Elle part de l’évidence intellectuelle et spirituelle de l’enseignement non-dualiste du Védanta-Yoga hindou. Non que les hindous aient le monopole de cet enseignement, car la spiritualité est universelle par nature, mais ils ont incontestablement, dans l’état des religions et spiritualités actuelles, eu le génie d’en offrir à l’humanité la formulation la plus adamantine et la plus parfaite connue, sans tomber dans le piège du dogmatisme.
2 C’est donc clairement en partant de cette base, conçue comme une évidence spirituelle, et très limpidement exprimée dans la Bhagavad Gita, que nous envisageons d’écrire ce commentaire de l’Évangile. Donc, non pas géographiquement, mais doctrinalement, une lecture orientale de l’enseignement oriental de Jésus. Les dogmes ont été produits dans l’empire romain, selon une mentalité occidentale, et la théologie qui en découla est une interprétation occidentale de l’enseignement oriental de Jésus. Il est non seulement légitime, mais beaucoup plus cohérent et logique, de faire une interprétation orientale de Jésus et de son message.
3 Aujourd’hui, l’Église catholique, et aussi les différents Protestantismes, sont plus ou moins planétaires, bien que beaucoup moins développés en orient qu’en occident, en Afrique et en Amérique du sud. Le centre démographique de l’Église catholique se situe désormais en Afrique noire. Et nombreux sont les chrétiens, tant Noirs, qu’Américain du sud ou Orientaux, qui supportent de moins en moins de se trouver cadrés par une théologie dogmatique occidentale, romaine et blanche. Bien que nous soyons français de souche et de race blanche, nous considérons avec eux que le temps est venu d’aborder d’autres interprétations des évangiles, et en particulier sur la base de la métaphysique hindoue du védanta-yoga.
Une méthode d’interprétation
Le problème du sens littéral
1 Dans la compréhension des Évangiles, une solution de facilité consiste à s’en tenir au sens littéral. On a coutume, actuellement, de dire que cette manière est ‘fondamentaliste’, ce qui est bien mal nommer les choses car, justement, la lecture littérale ne permet généralement pas d’aller au fond spirituel des enseignements. On nomme cela aussi ‘intégriste’, ce qui est non moins inexact, car il n’est ni intègre, ni intégral de prétendre que Jésus n’a pas d’enseignement profond, ésotérique.
2 Le texte de l’Évangile prend soin de montrer lui-même l’absurdité d’une interprétation qui se veut entièrement littérale. Jésus déclare : Si ta main ou ton pied sont pour toi une occasion de chute, coupe-les et jette-les loin de toi : mieux vaut pour toi entrer dans la vie manchot ou estropié que d’être jeté avec tes deux mains ou tes deux pieds dans le feu pour l’ère-aiônios ! Il dit ensuite la même chose pour l’œil (Mt 18/08-09 = P 132). À prendre la chose à la lettre, il n’y aurait de chrétiens que culs de jatte, manchots et aveugles. Jésus dit aussi : Quiconque regarde une femme pour la désirer a déjà commis, dans son cœur, l’adultère avec elle (Mt 05/28 = P 060). Ce disant il n’exclut pas la propre femme d’un homme. Or, si cet homme ne la désire jamais, il est techniquement impossible qu’ils aient des enfants, et l’humanité chrétienne ne survivrait pas à l’application littérale d’un tel principe.
3 Semblablement, la Bhagavad Gita enseigne : Il est une parole fleurie, dont se prévalent les hommes qui manquent de sagesse. Ils sont attachés à la lettre du Véda. Ils prétendent : « Il n’y a rien au-delà (BG 02/42).
4 La cause est donc entendue : l’Écriture ne doit pas s’interpréter toujours au sens littéral. Cependant, il est bien évident que, dans la plupart des cas, le sens littéral est rigoureusement vrai et doit être vécu comme tel. Lorsque Jésus dit : Tu connais les commandements : Ne tue pas, ne commets pas d’adultère, ne vole pas, ne porte pas de faux témoignage, ne fait pas de tort, honore ton père et ta mère (Mc 10/18 = P 216), qui pourrait prétendre qu’il veut enseigner autre chose que ce qu’il dit, ou même le contraire de ce qu’il dit ?
5 La question, alors, se complique singulièrement : « Quand doit-on prendre le sens littéral, et quand doit-on chercher au-delà ? » Et aussi : « Le sens profond, ésotérique, n’est-il légitime que lorsque le sens littéral est manifestement aberrant, ou y a-t-il quelquefois, voire souvent, un sens caché valable, en plus du sens littéral également valable ? » On perçoit alors que cette question du sens littéral, apparemment évidente, est en réalité très délicate.
L’Evangile est-il la Révélation ?
1 On identifie souvent l’Évangile à la Révélation. C’est une sagesse et non moins une erreur. La révélation de Dieu à un homme se fait dans le silence supra-verbal de son cœur. Ensuite, cet homme inspiré tente de communiquer son intuition spirituelle aux autres hommes moins inspirés que lui. Il doit pour cela employer le langage humain, qui est fait pour les choses humaines, donc mortelles, et non pour la révélation de l’Éternel. C’est pourquoi, inévitablement, l’inspiré doit employer symboliquement un langage humain apparemment limité aux choses du monde mortel. L’évangile gnostique de Philippe éclaire parfaitement la chose : Les mots que nous mettons sur les réalités terrestres entrainent l’illusion… Celui qui entend le mot ‘Dieu’ ne saisit pas le Réel, mais une illusion ou une image du Réel. De même les mots Pères, Fils, Saint-Esprit, Lumière, Vie, Résurrection, Église, tous ces mots ne disent pas la réalité. La Vérité se sert des mots dans le monde parce que, sans ces mots, elle demeurerait totalement inconnaissable… (Philippe 11-12). Donc un texte comme l’Évangile n’est pas ‘la Révélation’ en soi, mais seulement une expression humaine, une approche, une symbolisation, de la Révélation spirituelle qui se trouve à l’origine de son inspiration. Prétendre que « l’Évangile est la Révélation » représente une sorte d’idolâtrie.
Le maniement parfois dangereux de ‘l’actualisation de l’Evangile’
1 L’évangéliste doit bien tenter d’exprimer l’infini de la Révélation par les moyens finis et limités de sa propre culture. Or, cette dernière est conditionnée par la mentalité, les coutumes, les technicités de son époque et de son pays. Il convient donc souvent d’actualiser c’est-à-dire de rendre actuel, à notre époque, tel ou tel enseignement de l’Évangile. Or rien n’est plus facile et rien n’est plus utilisé que ‘l’actualisation’ pour trahir l’Évangile.
2 Par exemple, Jésus dit à la femme samaritaine : Va, appelle ton mari et reviens ici (Jn 04/10 = P 036), suggérant clairement qu’au stade d’enseignement spirituel qu’elle vient d’atteindre, elle ne peut pas aller plus loin sans un accompagnement masculin, ce que confirme tout l’ensemble de l’Évangile comme on le verra. On dira alors, au nom de l’actualisation : « C’était les mœurs de l’époque, aujourd’hui les femmes sont égales aux hommes et indépendantes, ce passage est donc obsolète. »
3 Autre exemple, Jésus dit : Un homme de haute naissance se rendit dans un pays lointain pour recevoir la dignité royale et revenir ensuite… Mais ses concitoyens le haïssaient et ils dépêchèrent à sa suite une ambassade chargée de dire : »Nous ne voulons pas que celui-là règne sur nous. »… une fois de retour, après avoir reçu la dignité royale… il dit : « Quant à mes ennemis, ceux qui n’ont pas voulu que je règne sur eux, amenez-les ici, et égorgez-les en ma présence. » (Lc 19/12 = P 227). On dira alors, au nom de l’actualisation : « À l’époque, il y avait des rois de droit divin, et la peine de mort, maintenant il y a la démocratie, et la peine de mort est illégale, c’est le roi qu’on égorge, comme Louis XVI, et ce sont ses opposants qui font la loi, c’est normal. »
4 On comprend facilement, vu le caractère profondément a-spirituel, quand ce n’est pas anti-spirituel du monde moderne, que quasiment tous les enseignements de Jésus peuvent être passés à la trappe sous prétexte d’actualisation. Jésus prévient clairement cet excès en affirmant : l’Écriture ne peut être récusée (Jn 10/35 = P 185) et de même la Bhagavad Gita déclare : Celui qui néglige les préceptes des Écritures, pour agir selon son caprice, n’atteint jamais la perfection, ni le bonheur, ni le but suprême. Par conséquent, que les Écritures soient pour toi l’autorité qui détermine ce qui doit être fait et évité. C’est en connaissant les prescriptions des Écritures que tu dois agir dans ce monde (BG 16/23-24).
Une seule solution, la science sacrée du symbolisme
1 On se trouve donc enfermé dans la lutte mortifère entre deux conceptions rivales : le littéralisme obtus et le modernisme, ce dernier revenant à faire dire à Jésus tout ce qui flatte l’homme contemporain.
2 La seule solution, pour sortir de cette tenaille d’erreurs opposées, consiste à comprendre qu’une Écriture sacrée, comme l’Évangile ou la Bhagavad Gita, est capable d’exprimer, dans le langage de son époque de rédaction, un enseignement destiné aux millénaires suivants et compréhensible par eux. Mais, pour cela, une condition est nécessaire : comprendre comment fonctionne la diffusion du message d’une écriture sacrée. La notion-clé de cette compréhension est le symbolisme. Mais tout est décadent dans le monde moderne, y compris le symbolisme. On parle aujourd’hui des ‘symboles du code de la route’ des ‘symboles des icônes dans le langage numérique’ etc. Autrement dit on confond une simple convention de signe et de langage avec un symbole.
3 En grec, ‘to symbolon’ désigne un ‘objet de reconnaissance’, coupé en deux, chacune des deux parties permettant à des messagers ou porteurs de se reconnaitre en les emboîtant. Ce n’est pas une simple convention, c’est la nature même de l’objet qui fait que cela s’emboite. L’Évangile fait clairement référence à cette notion : Lors de la naissance de Jésus, la scène se termine par : Quant à Marie, elle conservait avec soin toutes ces choses, les méditant-symboliquement en son cœur (Lc 02/19 = P 008). Le mot symbolon se trouve donc dans l’Évangile. Dans le long discours de la Cène, rapporté par Jean seul, Jésus dit : Tout cela, je vous l’ai dit en figures. L’heure vient où je ne vous parlerai plus en figures, mais je vous entretiendrai du Père en toute clarté (Jn 16/25 = P 266). Or il devait mourir le lendemain. Les évangiles canoniques affirment qu’il le savait. Toujours est-il qu’il n’a pas eu le temps, de son vivant, d’entretenir ses disciples du Père divin en toute clarté. L’évangile dit donc lui-même qu’il est symboliquement crypté, mais ne décrypte pas lui-même l’enseignement.
4 Nous utiliserons deux clés pour ce décryptage. La première est la science sacrée du symbolisme, car il s’agit d’une science, et non d’une approximation plus ou moins artistique, ou d’une convention arbitraire. On en trouvera une bonne introduction dans le maitre livre de René Guénon ‘Symboles fondamentaux de la science sacrée’ et aussi dans ‘Le symbolisme de la croix’ du même.
5 L’autre clé d’interprétation que nous utiliserons, c’est la doctrine métaphysique non-dualiste, telle qu’exposée dans l’hindouisme ésotérique et magnifiquement synthétisée dans la Bhagavad Gita.
Pourquoi commenter tout l’Evangile ?
1 L’interprétation non-dualiste que nous faisons de l’Évangile n’est pas une nouveauté. De grands maîtres spirituels comme René Guénon ou Frithjof Schuon ont exposé la doctrine non-dualiste et l’ont fréquemment illustrée par des citations d’Évangile. De nombreux autres auteurs ont fait de même. Beaucoup d’orientaux aussi, tel Frère John Martin Sahajananda, ou Ravi Ravindra dans son livre ‘Le Yoga du Christ’ (La Table Ronde) qui puise ses citations dans l’Évangile de Jean. Mais ils se sont tous limités à certains passages, presque toujours tirés de l’Évangile selon Jean, qui est un évangile clairement gnostique dans son fond, bien que non moins clairement recadré de façon tardive pour le faire rentrer dans le canon des écritures conformes aux dogmes du premier christianisme romain.
2 La question se pose donc pour l’ésotériste chrétien : « Que faire du reste de l’Évangile ? » et aussi cette autre question : « Les évangiles synoptiques de Marc, Matthieu et Luc sont-ils dépourvus d’enseignement non-dualiste ? » C’est pour démontrer que tous les évangiles canoniques, si on les regarde de près, contiennent un enseignement ésotérique, métaphysique et non dualiste, que nous entreprenons ce commentaire. Le secret, qui en est un pour la plupart des chrétiens, mais certainement pas pour les connaisseurs de l’Évangile, c’est que l’enseignement de Jésus se développe à plusieurs niveaux. Il n’attend pas la même chose des foules et des disciples ; ni de tel disciple et de tel autre. Cela aussi, le commentaire le montrera abondamment.
Résumé d’une méthode de mémorisation des évangiles
Preuve que Jésus exigeait que ses disciples retiennent son enseignement
1 Les disciples interrogent Jésus sur le sens des paraboles, il leur répond vertement : Vous ne saisissez pas cette parabole ? Et comment comprendrez-vous toutes les paraboles ? (Mc 04/13 = P 086). Pour les comprendre toutes, encore faut-il déjà les savoir toutes ; il n’est pas d’intelligence sans mémoire. Dans la Bhagavad Gita, de même, Krishna déclare : De moi procède la mémoire et la connaissance… (BG 15/15). On remarque que la mémoire vient en premier, comme une condition, et la connaissance en second, comme une conséquence possible. La mémoire est féminine, la connaissance virile ; il est nécessaire de passer par les deux étapes et dans cet ordre.
2 Jésus fait la même analyse lorsqu’il reproche aux disciples : Vous ne comprenez pas encore et vous ne saisissez pas ? Avez-vous donc l’esprit bouché, vous avez des yeux et vous ne regardez pas ! Vous avez des oreilles et vous n’écoutez pas ! Et ne vous remémorez-vous pas-mnêmoneuein ? (Mc 08/17-18 = P 119). D’abord il constate que les disciples ne comprennent pas, puis il cherche les causes : manque de perceptions visuelles et auditives, donc de mémoire. La mémoire ne fournit plus les matériaux nécessaires à l’intelligence.
3 Dans une optique plus ésotérique Jean précise : Jésus dit alors aux Juifs qui l’avaient cru : »Si vous demeurez dans ma parole (mémoire), vous êtes vraiment mes disciples (discipline spirituelle), vous connaîtrez-ginôskein la vérité-alêtheia (connaissance gnose), et la vérité vous libèrera (libération spirituelle-moksha). » (Jn 08/32 = P 147)
Premier principe de la mémoire : les images mentales et autres sens
1 Pour que le cerveau mémorise quelque chose, il faut qu’il y ait une sensation en rapport avec cette chose. Le sens dominant chez l’homme est la vue. C’est aussi le sens de l’immédiateté spatiale, alors que l’audition prend du temps. On retient donc ce que l’on voit ou ce que l’on visualise. Visualiser, c’est transformer en images mentales les mots écrits noir sur blanc dans un texte. Quand un cinéaste lit un roman, il visualise déjà le film qu’il en fera. Les évangiles synoptiques, c’est-à-dire Marc, Matthieu et Luc, sont remplis d’images et sont très peu abstraits. Quand il est question de chameau, il faut visualiser le chameau. Quand on dit que Jésus se penche et écrit du doigt sur la terre, il faut voir le sol, le geste de Jésus et sentir au bout de son doigt l’impression tactile qu’il devait ressentir. Le corps du mémorisateur-récitant doit alors percevoir le mouvement de se pencher, non pas en faisant vraiment le geste, mais comme une micro amorce de ce mouvement. La mémoire est donc dans les doigts, dans les muscles des jambes, dans l’image mentale de la scène. Le mémorisateur est à la fois microcosmique et macrocosmique. C’est-à-dire qu’il ressent intérieurement le geste, comme s’il était l’acteur de la scène, et il visualise la scène, comme s’il en était le spectateur témoin. Les sensations mémorielles se projettent sur son écran mental en même temps qu’elles perçoivent le micro-mouvement dans le corps.
2 Un magnétophone peut répéter une phrase, un perroquet aussi ; l’un comme l’autre sans la comprendre. Ce n’est qu’une simple répétition des sons émis lors de la lecture. L’image mentale, au contraire, suppose une créativité. Si le texte dit Jésus entre dans la maison deux mémorisateurs ne visualiseront pas exactement la même maison, car chaque architecte a son style. Donc le son doit venir en parallèle de l’image, couplé à l’image. Dès que le mémorisateur commence à réciter sans visualiser, il devient bête ou machine.
3 Les trois autres sens doivent, autant que possible, fonctionner de même, en couplage des images. La femme mouilla les pieds de Jésus de ses larmes et les essuya de ses cheveux… Elle parfuma ses pieds… Le fils de l’homme arrive mangeant et buvant… Donne-moi à boire…
4 L’activité mémorielle requise est créative, inventive, active, virile en cela, et ne se contente surtout pas d’une simple répétition de mémoire duplicative.
Premier principe de la mémorisation : les images symboliques
1 Reste la grâce, l’Esprit-Saint, la bonté, le pardon, etc, autrement dit les notions abstraites. Il convient de les symboliser, visuellement, et avec les autres sens si possible aussi. Certaines ne sont pas réellement abstraites. La peur, par exemple, s’illustre avec les cheveux qui se dressent sur la tête. L’hypocrite porte un masque devant le visage, et se fait lui-même un masque avec de fausses expressions de visage. La bonté est une main qui donne. La grâce peut être représentée par un triangle pointe en bas au-dessus de la tête du personnage qui en bénéficie, comme un entonnoir déversant l’infinitude divine sur un point précis du monde humain. L’Esprit-Saint peut être représenté par un courant d’air lumineux (‘pneuma’ en grec signifie à la fois ‘souffle’ et ‘esprit’) qui frappe le cœur d’un homme et le fait rayonner. L’intelligence comme un front qui s’éclaire tout à coup. Il convient de faire preuve d’une certaine créativité en matière de symbolisme.
2 Le piège de la facilité sera de toujours puiser dans les images symboliques de la tradition chrétienne. Par exemple les tableaux des peintres représentent généralement l’annonciation à Marie avec une colombe au-dessus de la Vierge. La colombe est alors le Saint-Esprit. L’art pictural, selon le récit de la genèse, utilise souvent le serpent comme symbole du diable. Mais, si le mémorisateur utilise ainsi la colombe et le serpent, quand le texte dit : soyez rusé comme le serpent et sans mélange comme la colombe le récitant dira « soyez rusé comme le diable et sans mélange comme l’Esprit-Saint », ce qui risque de troubler les connaisseurs de l’Évangile.
Deuxième principe de la mémorisation : la localisation des images
1 Si l’on dit à un homme « brosse à dent, marteau, assiettes » il visualise aussitôt dans sa maison la pièce où se trouvent les objets en question, le meuble, l’étagère du meuble. Et il est capable de faire cela sans difficulté pour des milliers d’objets dans sa vie familiale, professionnelle, culturelle etc. De même, on range les images mentales. Mais, comme la mémoire est évanescente par nature, il faut la matérialiser, la solidifier et donc la stabiliser comme la matière est stable. On l’a déjà un peu fait en transformant la notion abstraite ou le son de la phrase en image subtile, mentale. On le fait encore mieux en classant les images mentales dans des lieux physiques ; aussi physiques que l’endroit où se trouvent la brosse à dent, l’assiette, le marteau.
2 Pour cela on choisit une maison que l’on connait bien (même si on ne l’habite pas). Pour s’y retrouver, il convient que la maison ait 5 pièces en bas et 5 pièces au premier étage. Si elle a six pièces en bas et sept au premier étage, on en délaisse quelques-unes pour ne garder que cinq à chaque niveau. Ensuite on numérote ces cinq pièces ; l’idéal consiste à se rapprocher du plan de la petite maison bourgeoise occidentale, avec un couloir d’entrée deux pièces à gauche, deux à droite, et une au fond du couloir. La première à droite sera la pièce numéro 1, la deuxième à droite 2, celle du fond, 3, deuxième à gauche 4, première à gauche 5. Même procédé au premier étage. À défaut d’une maison à deux fois cinq pièces, deux appartements de cinq pièces chacun feront l’affaire.
3 Ensuite on dispose une image mentale à chaque coin de la première pièce, et une au milieu du plancher. Puis de même au plafond. Cela fait dix images mentales par pièce. Au rez-de-chaussée de la maison on aura donc cinq fois dix, soit 50 images mentales, et dans l’ensemble de la maison 100 images mentales.
4 L’ensemble des péricopes de la synopse Lagrange que nous utiliserons comprend, on l’a dit, 322 péricopes, donc autant de passages typés de l’Évangile. A raison d’une image mentale par péricope, trois maisons et deux pièces supplémentaires suffiront pour tout ranger. Ou six appartements de 5 pièces chacun.
5 « Comment disposer une image mentale, subtile par nature, dans un emplacement physique grossier ? » Chez nombre de familles françaises il est coutumier, à Noël, de construire une crèche, petite grotte en carton, contenant Marie, son époux Joseph, le petit Jésus, l’âne, le bœuf, les bergers qui viennent l’admirer et les mages qui arrivent pour lui offrir des présents. On dispose la crèche sur une commode, une table, une étagère de bibliothèque, une boite en carton posée dans un coin.
6 Semblablement, le mémorisateur de l’Évangile fera une image mentale, plus ou moins élaborée, comme la description de la crèche que nous venons de faire, et la disposera, pour la première péricope, dans le premier coin de la première pièce, pour la deuxième péricope dans le deuxième coin etc jusqu’à 322. Et ceci en accrochant, même si cela peut sembler hurluberlu, l’image mentale à l’image de l’objet se trouvant physiquement au coin de la pièce, comme si l’objet se mêlait à l’image. Ainsi, le souvenir de l’objet rappellera l’image mentale, donc le thème de la péricope.
Une mémoire de conteur, pas de perroquet
1 Imaginons une famille chrétienne, où l’on construit la crèche, chaque mois de décembre, sur la commode du salon. Lorsque les gens voient le salon au mois d’août, ils n’ont aucun mal à se souvenir du détail de la crèche, lorsqu’ils regardent la commode présentement décorée d’autre chose. Ainsi, toute localité des ‘maisons de mémoire’ porte en elle les images principales de la péricope correspondante. Les révisions régulières rendront chaque image-péricope aussi solidement accrochés à la localité physique que la crèche de Noël à la commode du salon.
2 Le mémorisateur, lorsqu’il récite régulièrement l’Évangile, visualise un coin de la pièce qu’il révise, la ou les images de la péricope en question jaillit devant ses yeux, accrochée aux objets physiques de cet endroit de la pièce, et il se met à raconter l’histoire, ou le dialogue, ou l’action, ou l’enseignement de Jésus que recèle cette péricope. C’est-à-dire que la première image mentale, accrochée à un lieu physique, est elle-même accrochée à une autre image mentale, puis une autre, comme les wagons d’un train. Ainsi se débobine l’histoire racontée par cette péricope.
3 Le récitant ne procède pas comme un perroquet ou un magnétophone, reproduisant tous les mots du texte. Il décrit les images symboliques qu’il perçoit intérieurement. Il procède comme un conteur qui raconte pour la centième fois une histoire de son répertoire. Il n’emploiera pas deux fois les mêmes mots pour conter son histoire. Les images mentales sont stables, mais le récit qu’il en fait est improvisé dessus. C’est comme un film passionnant, vu plusieurs fois, et raconté à des amis.
Le christianisme est rétif au littéralisme
1 Il n’y a pas lieu de se choquer de cette liberté de formulation, car la seule façon d’être fidèle au texte sacré serait de le réciter en grec ancien, sa langue d’origine, car l’Église ne possède aucune autre version originelle que grecque du texte des évangiles canoniques. Et, même dans ce cas, la multiplicité des versions évangéliques créerait une insurmontable difficulté. La méthode que nous proposons n’est donc pas superstitieusement littérale. Jésus parlait en araméen au peuple, connaissait très probablement l’hébreu, lisait la Thora en grec (dans la Septante) et conversait en latin avec Pilate. L’Évangile fut écrit en grec, s’est transmis ensuite en latin, puis désormais en français et autres langues modernes. Par nature, et contrairement à d’autres traditions (islamique et juive en particulier), le christianisme est rétif au littéralisme.
2 Les critiques argueront que le texte n’est pas exact, mais quand deux évangélistes racontent un même fait, ils ne disent pas non plus la même chose. Et l’évangile a été de tradition orale longtemps avant de devenir un écrit qui, d’ailleurs, lui-même a été écrit et réécrit pendant des siècles avant sa fixation canonique, puis imprimée. L’important, intérieurement, c’est de fixer les riches images symboliques de l’enseignement, de la parabole, de l’action de Jésus, et d’en méditer la signification spirituelle.
3 Des critiques à cette méthode, il y en aura, mais Jésus leur dit : Guides aveugles, vous filtrez le moustique et engloutissez le chameau (Mt 23/24 = P 243) et aussi : Qu’as-tu à regarder la paille qui est dans l’œil de ton frère ? Et la poutre qui est dans ton œil à toi, tu ne la remarques pas ! (Mt 07/03 = P 070). En effet, ceux qui critiquent cette façon de mémoriser par cœur l’Évangile, presque toujours, n’ont pas l’Évangile dans leur cœur. La prétendue incomplétude de la méthode les dispense d’imprimer l’Évangile dans leur cœur.
Critique de la méthode Bernard Frinking
1 Il existe une autre méthode de mémorisation de l’Évangile, que nous signalons, car elle a le mérite d’exister chez les chrétiens d’aujourd’hui qui, ordinairement, connaissent si mal leur enseignement de base (surtout les Catholiques, moins les Protestants-Réformés). Mais nous prétendons proposer beaucoup mieux, et il est utile d’approfondir un peu pourquoi.
2 La ‘méthode Frinking’ résout le problème de la multiplicité des évangiles un peu comme Alexandre trancha le nœud gordien : il élimine les trois plus longs pour garder le plus court, celui de Marc. Il va sans dire que l’appauvrissement doctrinal est colossal, surtout à cause de l’élimination de Jean, le seul explicitement gnostique dans certains passages des évangiles officiels.
3 La ‘méthode Frinking’ opère aussi un enfermement de Jésus dans sa judéité. Le raisonnement est le suivant : « Jésus était un juif, qui récitait lui-même les textes de sa tradition à la façon des juifs. Donc il faut faire avec l’Évangile comme faisait Jésus avec les textes de la Thora. » Désaccord sur ce point : car l’universalité de Jésus transcende immensément sa tradition native ; ce n’est pas pour rien si cette tradition l’a crucifié.
4 La ‘méthode Frinking’ fait donc réciter le seul évangile selon Marc, comme elle suppose (reconstitution plus ou moins archéologique qui nous semble problématique) que Jésus récitait et que les Juifs d’il y a deux millénaires récitaient. C’est-à-dire en s’interdisant de visualiser en images mentales le texte, sous prétexte que le Judaïsme, contrairement au christianisme, interdit toute représentation religieuse imagée comme étant potentiellement idolâtre. Cela revient donc à réciter le texte le plus sacré du christianisme d’une façon pas chrétienne ! Le pratiquant de cette méthode se balance donc, comme font les Juifs devant le mur des lamentations, et remodèlent le texte de Marc pour faire ressortir les formules balancées qui gardent la trace de leur origine ethnique. Ce faisant, ils manipulent le texte en fonction de leurs présupposés. De plus il semble assez surréaliste de prétendre qu’un récitant humain n’a pas d’images mentales, comme si la performance d’un magnétophone ou d’un perroquet représentait l’idéal à atteindre.
5 Dernière remarque, la ‘méthode Frinking’ survalorise la forme (hypothétique) sur le fond, qui n’est autre que l’enseignement du rabbi Yeshua fréquemment formulé sous forme de symboles visuels. Ce qui nous intéresse, avant tout, c’est l’enseignement du Christ et l’enseignement complet. Ne réciter que Marc constitue un choix ; or le mot ‘hérésie’ signifie ‘choisir’. L’hérésie n’est pas une chose fausse, c’est une chose partielle et donc partiale.
Ceci dit les récitants Frinking en savent plus que la plupart des chrétiens qui ne mémorisent rien.
Se méfier des oeuvres d’art religieux théologiques
1 Comme on parle d’images mentales, et d’icônes tirées de l’Écriture évangélique, beaucoup de chrétiens cultivés seront tentés d’utiliser les souvenirs qu’ils peuvent avoir des myriades de représentations picturales de l’art sacré chrétien. C’est une erreur. Pour deux raisons, qualitative et quantitative.
2 Qualitativement, la presque totalité des œuvres d’art religieux chrétien ont été commandées par un évêque, un monastère, une paroisse, un grand de ce monde avec une intention précise liée au commanditaire, ce qui fausse profondément le message originel du texte évangélique de départ. De plus, la plupart des commanditaires étant des membres du clergé sont des gens idéologiquement cadrés par la théologie dogmatique. Le tableau ne représente donc pas le texte de l’Évangile, mais l’interprétation théologique du texte ; or il y a souvent un abime entre les deux.
3 Quantitativement, la myriade de représentations imagées de l’art chrétien ne concerne en fait qu’une très petite partie de l’Évangile. Car, presque toujours, ce qui est représenté dépend du calendrier liturgique, lui-même calqué sur les dogmes, et ce sont toujours les mêmes scènes : annonciation à Marie, visitation de Marie à Élisabeth, naissance de Jésus, massacre des enfants innocents, baptême de Jésus, noces de Cana, quelques grands miracles, crucifixion, résurrection et ascension. De nombreuses péricopes ne sont jamais représentées, d’autres le sont des millions de fois dans le style de chaque époque.
4 Le mémorisateur a de commun avec les peintres de l’art chrétien d’imager l’évangile, mais sa source n’est pas les dogmes, la théologie, ou les désidératas des commanditaires, sa seule source est l’évangile tel qu’écrit en grec. Tout l’Évangile, rien que l’Évangile (en ce qui concerne la mémorisation).
Réviser vingt péricopes par jour
1 Quand le système que nous venons de décrire est au point, il faut un quart d’heure pour réciter fluidement à voix haute une vingtaine de péricopes. Ce qui fait réciter l’ensemble de l’Évangile en 16 jours à peu près ; soit réciter 22 fois l’ensemble de l’Évangile chaque année. Alors une véritable imprégnation s’opère, et la parole de Jésus prend tout son sens : Si vous demeurez dans ma parole, vous êtes vraiment mes disciples, vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous libérera (Jn 08/32 = P 147).
Lire deux péricopes par jour
1 De plus, il sera bon de lire, cette fois entièrement dans le texte, deux péricopes par jour. Et, quand on dit lire, il ne s’agit pas seulement de phonétiser dans sa tête mais surtout de visualiser tout ce qui est dit. Ainsi les images mémorisées, et régulièrement récitées, ne s’éloigneront pas de la fidélité au texte ; au contraire, chaque lecture enrichira les images que l’on se fait de la péricope en question.
Le problème des différentes versions
1 Dans une même péricope, par exemple les ‘possédés de Gadara’, Marc voit un possédé (Mc 05/02 = P 098) alors que Matthieu en voit deux (Mt 08/28 = P 098). Dans ce cas, dans le texte de la péricope on note ‘Un possédé (deux possédés)’.
2 Dans la péricope de ‘l’homme à la main desséchée’ selon Marc, Jésus pose une question-piège aux pharisiens présents (Mc 03/04 = P 052) mais, selon Matthieu, ce sont les docteurs de la loi qui posent la question-piège à Jésus. Dans la péricope on notera les deux versions, car les deux ont un sens, mais l’une sera entre parenthèses, l’autre non.
3 Une foule de détails, parfois très significatifs, seront ainsi notés, dans un récit continu, sans que cela justifie de faire deux récits qui se ressembleraient trop.
Un machiavélisme mnémotechnique : la fin justifie les moyens
1 Voici maintenant quelques règles du fonctionnement de la mémoire à mettre en œuvre systématiquement, si l’on désire devenir un récitant fidèle et donc un disciple fidèle.
2 La mémoire n’aime pas le banal, l’ennuyeux, la grisaille. Il faut de l’originalité, de la surprise. Ne pas hésiter à avoir des images grotesques, grivoises, carnavalesques, humoristiques. Tout ce qui sort de l’ordinaire attire la mémoire, le reste s’enfuit. En mnémotechnie, comme dit Machiavel en politique, « la fin justifie les moyens ». Une technique qui permet de ne pas oublier est une bonne technique. Une technique qui rend difficile la mémorisation est mauvaise.
3 Ce qui vient d’être dit est relatif à la psychologie particulière de chaque mémorisateur. Ce qui séduit l’un choquera l’autre. Ce qui intéresse l’un sera méprisé par l’autre. On a l’âme qu’on a, l’important, c’est de la mettre au service de la Parole révélée.
Des images en mouvement
1 Quand on parle ‘d’images mentales’, l’expression est trompeuse, car un objet en mouvement se mémorise toujours mieux qu’un objet immobile. Il convient donc que les scènes d’évangiles soient dynamiques et mobiles, même quand le récit ne l’est pas explicitement comme il l’est dans la scène de ‘Jésus chassant les marchands du Temple’ : Jésus se mit à chasser les vendeurs et les acheteurs qui s’y trouvaient : il culbuta les tables des changeurs et les sièges des marchands de colombes… (Mc 11/15 = P 028). Dans le monde animal, les herbivores souvent ne remarquent pas un prédateur immobile, c’est pourquoi il rampe vers eux et s’immobilise lorsque leurs regards se trouvent dans sa direction. Par contre, dès que le fauve court vers eux, les ruminants fuient. La mémoire, comme les ruminants, ne s‘attache qu’au mouvement.
Un acteur cinesthésique
1 Même si l’on mémorise ou récite généralement de façon silencieuse et en demeurant immobile, il convient de vivre la pratique comme un acteur qui sait occuper toute la scène, se déplacer dans l’espace, gestuer ses émotions. Ainsi la mémoire n’est pas seulement cérébrale, auditive ou visuelle, elle est musculaire, cinesthésique. On perçoit donc l’amorce de mouvements nombreux pendant la récitation, amorce si ténue que cela ne se voit quasiment pas de l’extérieur, mais le corps ressent et retient ces impulsions de pré-mouvements.
Ne jamais ‘presser le citron’
1 Autre élément de méthode essentiel : ne jamais presser le cerveau comme un citron pour en faire sortir le contenu de mémoire. Cela doit venir fluidement, sans chercher, sans travail. Si on peine en récitant, on retiendra ce mauvais souvenir, et le subconscient, qui est très malin, inventera toujours un prétexte, à l’heure de la récitation, pour faire autre chose. Il faut, au contraire, qu’il éprouve la jouissance de l’acteur-né, de celui à qui cela manque quand il ne peut monter sur les planches. C’est la même chose en musique. Certains musiciens disent : « C’est difficile de travailler seul, chez soi, sans avoir la motivation d’un rendez-vous avec le groupe musical dont on fait partie. » D’autres disent : « Jouer de la musique est un jeu, une beauté, une rencontre, même quand on déchiffre un morceau nouveau. Je rencontre la nouveauté, le musicien, son ange inspirateur… Dieu parfois même ! » Mémoriser c’est découvrir le maître Jésus. Réciter, c’est s’incorporer son enseignement, c’est devenir lui. Le disciple accompli devient comme son maître (Mt 10/25 = P 173).
2 La récitation doit donc être toujours régulière et plaisante. S’il y a un ‘trou de mémoire’, il ne faut pas se ‘creuser la tête’, le cerveau n’est pas fait pour qu’on le troue. Il faut refaire le lien entre la phrase précédente et celle qui manque, l’image mobile précédente et celle qui s’enchaîne.
On oublie par incompréhension
1 Ce lien peut être artificiel, mnémotechnique (la fin justifie les moyens), mais il arrive souvent que l’on s’aperçoive que c’est par manque de compréhension qu’il y avait un trou de mémoire. Tant il est vrai que la mémoire et l’intelligence sont comme la poule et l’œuf. L’un alimente l’autre qui alimente l’un.
Notre choix d’un éclairage préalable du Credo à la lumière de la métaphysique non-dualiste
But de ce site : le Sanatana Dharma, la sagesse pérenne
1 L’objet de ce site est d’exposer le Sanatana Dharma, en théorie et en pratique méditative et opérative, et ceci en prenant appui sur les deux textes les plus représentatifs de la spiritualité orientale et occidentale, soit la Bhagavad Gita et les Évangiles.
2 Comme exposé dans la catégorie du site nommée ‘Accueil et mode d’emploi’, troisième article, ‘le Sanatana Dharma’, cette notion désigne la Loi du monde humain, valable universellement, donc au-delà des cultures et des religions particulières, et concernant tous les aspects de l’humain, tant les lois physiques du monde, que psychologiques ou spirituelles. Le Dharma-Loi en question ne dépend évidemment pas de la fantaisie et de l’inconstance des masses humaines, comme les lois votées dans les pays modernes. Le Dharma exprime la nature même des choses. Le sage découvre ces lois et décide de l’orientation de sa vie en harmonie avec elles. Le fou s’imagine refaire le monde selon les désirs de son ego et devra en assumer les conséquences individuelles et collectives.
L’hindouisme est un Sanatana Dharma oriental, contrairement au christianisme surtout moderne
1 Dans la Bhagavad Gita, ces notions sont explicites et en harmonie globale avec la tradition religieuse et spirituelle de l’Inde, l’hindouisme. Une caractéristique de ce site, et ce en quoi il s’oppose à une conception très répandue en Occident, est que nous considérons que les Évangiles sont en harmonie globale avec le Sanatana Dharma, alors que la théologie chrétienne est en claire opposition. Nous considérons donc que les Évangiles sont une expression occidentale du Sanatana Dharma, alors que la théologie officielle en constitue une sorte d’hérésie.
Une théologie non évangélique
1 Notre intention n’est pas de scandaliser les chrétiens par une telle affirmation. Nous savons ce que dit l’Évangile à propos de qui scandalisent les petits (Mc 09/42 = P 131). La plupart des chrétiens s’imaginent que la théologie découle naturellement de l’Évangile, qu’il s’agit d’une sorte de théorisation de l’Évangile. En réalité la théologie chrétienne découle de l’enseignement de saint Paul (Paul de Tarse), qui n’a jamais rencontré Jésus de son vivant, n’a pas été son disciple, et ne le cite jamais. La source de l’Évangile, pour l’essentiel, est Jésus, la source de la théologie, Paul.
L’impossible scission évangile-théologie
1 Une difficulté se présente dans le christianisme, pour corser les choses. C’est que, du vivant même de Jésus furent constitués des recueils de ‘logia’, c’est-à-dire de ‘paroles du logos’, de ‘paroles de Dieu’ transmises par Jésus. Ensuite, pendant les quatre premiers siècles du christianisme, furent écrits de nombreux évangiles, qui intégraient ces paroles dans des récits souvent divergents et plus ou moins chargés de merveilleux. Pendant ces quatre siècles, certains éléments de la théologie paulinienne en cours d’élaboration (par les conciles successifs) furent introduits dans certains évangiles, en particulier ceux qu’on nomme ‘canoniques’, c’est-à-dire officiellement reconnus comme faisant partie du ‘canon’ de l’Église officielle catholique romaine.
2 L’opposition que nous faisons donc, entre l’Évangile en harmonie avec le Sanatana Dharma, d’une part, et la théologie chrétienne en rupture, d’autre part, doit donc être nuancée. Certains concepts théologiques, issus de Paul et de ses continuateurs, ont été placés, lors de la rédaction ou de la réécriture des évangiles, dans la bouche de Jésus. Il n’empêche, comme nous le verrons ensuite dans le commentaire suivi des évangiles, qu’il est relativement aisé de distinguer ces rajouts, d’autant qu’ils sont souvent contradictoires avec le contexte.
Une méthode inverse du formatage des jeunes chrétiens
1 Alors s’éclairera, pour ceux qui nous ont suivi jusqu’ici, la façon particulière dont nous proposons d’aborder les évangiles. On peut dire que c’est l’inverse de la façon dont on procède dans les paroisses pour la formation (nous dirions plutôt le ‘formatage’) des enfants au cours de catéchisme. Les petits enfants, dont nous fûmes, découvrent la liturgie eucharistique et celle des grandes fêtes de l’année. Sans qu’ils en prennent conscience, la dogmatique théologique s’inscrit ainsi dans leur mémoire, car la liturgie est entièrement structurée sur les dogmes. Puis viennent les cours de catéchisme qui consistent à interpréter certains passages de l’Évangile dans le sens des dogmes théologiques. Et ceci à un âge où l’esprit critique n’existe pas, et où l’enfant, naturellement, considère comme vrai et évident tout ce que ses parents, le prêtre, ou les formateurs religieux lui inculquent.
2 Lorsque, des années plus tard, cet enfant devenu adulte lira un passage quelconque de l’Évangile, il sera victime de ce qu’on appelle une pré-interprétation. Le texte évangélique et l’interprétation théologique ont été enfouis dans sa mémoire simultanément ; ils ont pour ainsi dire fait bloc. L’idée ne lui vient pas que le texte puisse être interprété autrement.
Christianisme dogmatique et spiritualités dialoguantes
1 Et cela d’autant plus que toute l’éducation religieuse chrétienne (sauf, en principe, en Protestantisme, à cause du principe luthérien de la ‘libre interprétation de la Bible’) est basé sur l’assimilation dogmatique, sans discussion, sans dialogue, sans questionnement. De ce point de vue la tradition juive est aux antipodes de la chrétienne, comme le montrent les nombreux débats théologiques qui émaillent les Évangiles. Et Jésus était le premier à nourrir ces débats, et souvent même à les susciter. En Inde, de la même façon, la spiritualité n’est pas abordée sous l’angle dogmatique mais par le satsang, c’est-à-dire le dialogue maître-disciple.
Marcher au pas ou quitter les rangs
1 À cause du phénomène de la pré-interprétation, la plupart des chrétiens demeurent bloqués au niveau religieux exotérique. La seule latitude qu’ils possèdent, vu que la religion n’est plus obligatoire en contexte laïque, c’est de se retirer de la religion, lorsque les questions sans réponses s’accumulent trop.
2 C’est précisément pour éviter à la fois le phénomène d’endoctrinement dogmatique par pré-interprétation, d’une part, et d’autre part, le phénomène de rejet de la religion par noyade dans le profane, que nous avons choisi de commencer par une confrontation des dogmes chrétiens résumés dans le Credo avec la pensée spirituelle pure de la métaphysique non dualiste, pour, ensuite seulement, aborder dans son intégralité, le texte évangélique lui-même et l’entendre pour ce qu’il dit et non pour ce que la théologie lui fait dire.
Plan de la catégorie ‘Commentaire de l’Evangile’
1 On trouvera donc dans ce site, dans la catégorie ‘Evangile commentaire’, quatre ensembles d’articles. Le premier est la présente introduction. Le deuxième ensemble d’articles reprendra méthodiquement les différents points du Credo chrétien, d’un point de vue non-dualiste, tel que la Bhagavad Gita l’enseigne et aussi l’Evangile. Le troisième ensemble comprendra 322 articles correspondant à autant de péricopes, telles que nous les avons définies plus haut dans cette introduction. Le quatrième comprendra quelques études des principaux symboles évangéliques. Nous espérons ainsi contribuer à une interprétation ‘orientale’, et réellement universelle, de l’Evangile de Jésus.
Introduction au commentaire de l’Evangile