Les six darshanas, voies de connaissance hindoues

Les six darshanas, voies de connaissance hindoues

Les six darshanas, voies de connaissance hindoues

Six points de vue complémentaires sur le réel

Il sera intéressant de résumer ici, très succinctement, le principe des six darshanas hindous. Le mot darshana signifie « point de vue ». Ce qu’on appelle globalement l’hindouisme n’est pas une religion, au sens occidental du terme, c’est une civilisation à finalité spirituelle, constituée par l’ensemble de ces « points de vue » sur le monde, l’humain, la manifestation universelle et son origine spirituelle. Ce ne sont pas des systèmes philosophiques concurrents, mais six façons complémentaires d’aborder la question de la connaissance. C’est un peu comme quelqu’un qui n’a jamais contemplé en vrai la sculpture ‘Le David’ de Michel Ange, mais qui disposerait de six photographies, une de face, une de dos, une de chaque côté, une en vue plongeante, et une en contre-plongée. Les images seront évidemment différentes, mais non contradictoires, chacune faisant découvrir un aspect de la même statue. C’est ainsi que les six darshanas permettent d’avoir une vue plus complète du réel.

1°) Le Niyaya : science des conditions de l’entendement

Le premier darshana est le Niyaya ou science des conditions de l’entendement humain ; pour faire court, disons la logique. On envisage donc d’abord un des outils importants de la connaissance avant de voir les chemins de la connaissance. Cela suffit seul à réfuter la prétendue irrationalité de la science spirituelle et donc à réfuter l’argument principal du Scientisme.

2°) Le Vaïsheshika ou cosmologie

Le deuxième, formant couple avec le premier, est le Vaïsheshika, qui est ce qui ressemble le plus, par certains aspects, à la science au sens moderne du mot ; en fait ce darshana serait mieux traduit par cosmologie. Ce deuxième darshana expose en détail la théorie des cinq éléments dont tous les corps sont formés ; il s’agit donc d’une science, mais déductive parce que partant des principes spirituels, et non empirique et inductive comme la science moderne, partant de l’expérience sensible.

3°) Le Samkhya, ou philosophie du yoga

Le troisième darshana est le Samkhya, qui envisage le monde et les éléments à l’inverse du Vaïsheshika, c’est-à-dire de bas en haut ; ce darshana est la base philosophique du yoga, qui fait couple avec lui. On part donc de la perception du monde matériel, comme dans la science profane moderne, et l’on aborde des dimensions de plus en plus subtiles de cette réalité, jusqu’au principe ultime, spirituel. Soit dit en passant, c’est bien ce que cherche à faire la science moderne en quêtant la théorie qui, après la ‘relativité générale’ d’Einstein, pourrait unifier tous les domaines de la science : la grande ‘quête du Graal’ de la modernité savante.

4°) Le Yoga de l’union fusionnelle avec le Principe divin

Le Yoga, quatrième darshana, signifie ‘union’. Il s’agit de faire passer la conscience, ordinairement identifiée au corps et au mental, de stade en stade, jusqu’à l’unir au principe spirituel dont le corps et le mental ne sont que des manifestations transitoires. Le Yoga fait couple avec le Samkhya, dans la mesure où il s’agit de réaliser opérativement, ce que le Samkhya décrit théoriquement.

La Gita fait référence au troisième et quatrième darshana : Je t’ai enseigné la doctrine sous l’angle spéculatif (Samkhya). Je vais maintenant te l’exposer sous l’angle de la pratique de l’Union (Yoga)… (BG 02/39). La gita fait même plus précisément référence au ‘yoga royal’, ‘raja yoga’, que l’on nomme aussi ‘Yoga de Patanjali’, du nom de l’auteur du principal traité de yoga ‘Les Yoga Sutras de Patanjali’. Comme ce traité fondamental du yoga divise cette science en huit parties, on le nomme aussi ‘ashtanga yoga’ ce qui signifie ‘yoga aux huit membres’. Cette référence précise se trouve en (BG 04/28) : D’autres… sacrifient… en pratiquant le yoga en huit phases…

5°) La Mimansa, science des textes révélés

Viennent ensuite les deux derniers darshanas, faisant couple également. Le cinquième est la Mimansa, qui consiste en l’étude des Écritures sacrées et de la Révélation comme guide du comportement humain dans toutes les situations. C’est ce qui ressemblerait le plus à l’approche religieuse du monde (herméneutique et théologique) dans l’Occident chrétien, juif et musulman.

Par exemple une discussion classique, autant qu’inutile, en Europe, consiste à opposer l’approche du monde propre à la science moderne, empirique et inductive, à l’approche du monde propre à la foi religieuse de type chrétien, ‘révélée’ et dogmatique (histoire du procès inquisitorial de Galilée par exemple). Or ces deux approches, et d’autres encore, se trouvent dans les darshanas, non pas comme concurrentes et conflictuelles, mais comme complémentaires et pour ainsi dire emboîtées. La Gita fait référence à la Mimansa en disant : D’autres, … sacrifient … en s’adonnant à la récitation védique ou à l’étude des Écritures pour acquérir le savoir absolu (BG 04/28).

La Bhagavad Gita aborde même ce qu’on nomme en christianisme ‘La critique historique des textes sacrés’. Cette critique consiste à employer les méthodes de la science matérielle historique (mais pas nécessairement matérialiste) pour tenter de dater les textes sacrés, voir s’ils sont l’œuvre de plusieurs auteurs ou d’un seul, discerner les contradictions, les anachronismes, etc. Dans un premier temps, l’Église a lutté contre cette science, perçue comme une arme de guerre contre la foi (dans le genre des écrits de Voltaire), mais elle a finalement adopté elle aussi la critique historique, car celle-ci permet de saisir la part d’humain qu’il y a dans la formulation de la Révélation, et aussi de débusquer d’apparentes erreurs, qui ont parfois un sens symbolique précieux. Voici donc le passage de ‘critique’ des Écritures sacrées que s’autorise la BG : Lorsque ton intellect, rendu perplexe par ce que tu auras entendu (les Védas), se fixera, inébranlable et ferme, dans la contemplation, alors tu atteindras la réalisation spirituelle (BG 02/53). La BG dit même carrément : Pour un brahmane parvenu à la sagesse, qui a réalisé le Soi, l’ensemble des Véda a aussi peu d’utilité qu’un puits en période d’inondation (BG 02/46). Qu’on ne se fasse pas illusion, cependant. La Bhagavad Gita elle-même fait partie de la Mimansa, c’est même l’un de ses plus beaux joyaux. Et les grands maîtres de la ‘voie directe’, métaphysique, de méditation sur la conscience du ‘Je suis’, comme Ramana Maharshi ou Sri Nisargadatta Maharaj, conseillent, comme la BG elle-même, non seulement la méditation, mais aussi, pour certains disciples, la mémorisation de la BG.

6°) Le Védanta, connaissance non-duelle du Principe et du monde

Le sixième et dernier darshana est le Védanta. Il s’agit de la théorie de « maya », l’illusion cosmique, et de l’exposé de la conception non dualiste du monde, révélant que l’identité essentielle des êtres présentement humains n’est autre que celle du Principe absolu. Il s’agit évidemment du point culminant de toute la sagesse hindoue, la spiritualité métaphysique.

Voici, en quelques mots, l’approche du réel opérée par le Védanta. Le Védanta constate que l’homme ordinaire considère comme réels les objets que ses sens perçoivent. Or, il suffit que cet homme s’endorme pour que ce prétendu réel se dissolve dans un autre monde, aux lois toutes différentes, celui du rêve. Et le rêveur, tant qu’il est dans son rêve, considère comme réel le monde onirique dans lequel il évolue ; si ce n’était pas le cas, les cauchemars ne feraient pas peur. Et ce n’est pas tout, pendant le sommeil profond, les deux univers précédents, de veille et de rêve, disparaissent totalement. Et pourtant on ne peut pas dire que l’on cesse d’être, puisque, au réveil, le dormeur affirme : « J’ai bien dormi » ; il y a donc une certaine continuité de conscience qui permet de savoir que « Celui qui dormait et moi qui veille maintenant, c’est le même ». Ces trois états de conscience (veille, rêve, sommeil) sont impermanents et s’enchaînent tout au long de la vie humaine.

Dans nombre de sciences, il y a des axiomes, c’est-à-dire des principes que l’on pose au départ, qui ne sont pas démontrables, mais n’ont pas besoin de l’être, parce que c’est évident. Pour un aveugle, qu’il fasse jour à midi n’est pas évident, mais pour un voyant, ce n’est pas une chose qu’il serait nécessaire de démontrer ; il lui suffit de regarder pour voir ; en quelque sorte, c’est un axiome. En géométrie euclidienne, autre exemple, « La ligne droite est le plus court chemin entre deux points » est un axiome ; aucune personne normale n’en doutera.

Eh bien, en métaphysique voici un axiome essentiel, que reprend littéralement un sutra de la Bhagavad Gita : « Ce qui est fondamentalement réel ne saurait cesser d’être et ce qui est illusoire est impermanent » (BG 02/16). L’homme à qui cet axiome ne parle pas est considéré comme n’étant pas qualifié pour la spiritualité, au sens où l’Orient entend la spiritualité. Il en résulte qu’aucun des trois états de conscience (veille, rêve, sommeil) n’est fondamentalement réel, puisqu’ils sont impermanents et qu’ils sont tous, au contraire, illusoires. Cela ne signifie pas qu’ils n’existent pas, mais que leur existence est relative à un certain état de conscience limité, que leur existence n’est pas fondamentale. Le védantin recherche donc la Réalité, avec un grand R, celle qui ne passe pas, et qui nécessite l’accès à un état de conscience autre que les trois précédents, état que l’on nomme Turya, ce qui signifie ‘le quatrième’, et que la méditation permet seule d’explorer.

C’est par l’intégration méditative des données de ces six darshanas, de ces six ‘points de vue’ sur le réel, que l’homme hindou appréhende le réel de l’existence. On conviendra que c’est quand même autre chose que de scruter la matière au microscope en espérant y trouver un sens à la vie et à la mort.

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