Un double système de références
1 Commençons pas un petit point technique. Lorsque nous ferons référence à l’Évangile, nous emploierons un double système de références. Par exemple cette parole, importante pour notre propos : Malheur à vous, les légistes, parce que vous avez dérobé la clef de la gnose ! Vous-mêmes n’êtes pas entrés, et ceux qui voulaient entrer, vous les en avez empêchés ! » (Mt 11/52 = P 171). La référence Mt signifie que cette parole de Jésus est rapportée par l’évangéliste Matthieu. De même façon Marc, sera désigné par Mc ; Luc par Lc ; et Jean par Jn, suivant une convention établie. Les chiffres 11/52, signifient qu’il s’agit du onzième chapitre de l’évangile selon Matthieu, verset cinquante-deux (un verset est en pratique une phrase).
2 P 171, signifie que ce passage évangélique se trouve dans la péricope 171 de la synopse Lagrange. Une péricope est un passage d’évangile relatant un miracle de Jésus, ou un enseignement particulier, ou un dialogue, ou une aventure de sa vie ; une péricope fait rarement plus d’une page et souvent moins. Synopse signifie en grec ‘parallèle’. Une synopse est une présentation des quatre évangiles officiels (dits canoniques), qui met en parallèle les récits des différents évangélistes portant sur une même péricope, donc sur un même sujet. Lagrange est un religieux catholique, fondateur de l’École Biblique de Jérusalem, qui a établi une synopse célèbre que nous utilisons.
3 Ainsi, celui qui veut resituer cette phrase dans le contexte global de l’enseignement de Jésus, pourra facilement se reporter à la synopse Lagrange à la péricope 171 (on la trouve sur Internet, en particulier sur Amazon ; on la trouve aussi dans la partie de ce site consacrée au ‘Commentaire de l’Évangile’, puisque ce commentaire suit le plan de la dite synopse). Celui qui aura mémorisé, ne fut-ce que le plan de la synopse, saura, au simple énoncé de cette phrase, dans quel contexte de l’enseignement évangélique ceci est donné.
L’humain selon les matérialistes
Les matérialismes antique et moderne
1 Dans l’Antiquité grecque, il y avait déjà des matérialistes. Dans l’Antiquité hindoue, beaucoup plus ancienne encore, il y en avait aussi. Mais c’était alors presque un exercice intellectuel de la part de certains philosophes, qui se plaisaient à envisager toutes les explications possibles à l’existence du monde dans lequel nous vivons. Le matérialisme consistait à tester la solidité de l’affirmation suivante : ‘Il n’est de réel que la matière et tout le reste, sensations et pensées, ne sont que des conséquences de la réalité matérielle.’
2 La différence avec le monde moderne occidental (car en Orient, en Afrique et en Amérique du sud les choses sont très différentes), c’est que, maintenant, les croyants au matérialisme sont considérablement plus nombreux que les originaux de l’Antiquité qui se disaient tels. De plus, dans le monde moderne, une grosse majorité de la population, sans être des croyants au matérialisme vit de fait comme tels, et tend à le devenir par là même.
La ‘foi’ matérialiste
1 L’expression précédente ‘croyants au matérialisme’ peut étonner ; il s’agit pourtant bien de cela. Il est très difficile de démontrer l’absence d’une chose. Comment prouver que l’esprit ou Dieu n’existent pas ? Le matérialiste constate la matière : quoi de plus banal ? Et il ne fait qu’affirmer ensuite : « Il n’existe que la matière » ; mais quel matérialiste a jamais donné une preuve de cette affirmation ? C’est pourquoi il n’y a rien de scientifique dans le matérialisme, ce n’est qu’une croyance, comme toute époque en a de nombreuses. Pour le matérialiste donc, la constitution de l’être humain est très simple : l’humain n’est qu’un corps.
2 Alors se pose le problème de la sensibilité, car il se trouve que même les matérialistes les plus convaincus sont des êtres sensibles. Qu’est-ce qui fait qu’un cadavre, ou une pierre, n’a pas de sensibilité, ou du moins n’en manifeste rien, et qu’un vivant en a ? Comme on l’a vu dans le premier texte sur le Sanatana Dharma (SD01 CH3), dire que ‘la chose est arrivée par hasard’, c’est ne rien dire, puisque la constatation du hasard suppose qu’il y a déjà la conscience, la sensibilité et l’intelligence ; or c’est justement leur apparition dans un univers insensible qu’il s’agit d’expliquer.
3 Se pose aussi le problème de la pensée, car il se trouve aussi que les philosophes matérialistes les plus convaincus sont des êtres pensants. Comment le raisonnement logique peut-il apparaître chez un être sensible ? Là, aussi, la science et la philosophie modernes ne disposent, en matière de réponse, que du maigre concept du hasard.
Le matérialisme, une philosophie du déni
1 En réalité, se dire matérialiste ne revient pas à prouver ou expliquer quoi que ce soit sur la nature de l’humain, cela revient seulement à exprimer qu’on aime la matière, qu’on s’y complaît, et qu’on ne veut pas entendre parler d’autre chose.
2 On pourrait se demander : Pourquoi ? Sans doute parce que, s’il y a autre chose que la matière, celui qui ne vit que selon la matière risque d’avoir quelques comptes à rendre à cet autre chose ; on comprend donc que cela soit sécurisant pour lui d’affirmer, même sans preuve, qu’il n’y a rien d’autre. En fait, plus que comme une sagesse, le matérialisme se présente comme une ‘philosophie’ du déni.
Le problème de la preuve
1 D’ailleurs, les matérialistes, qu’ils soient philosophes ou simples pratiquants, ne s’étendent pas sur les preuves de leur matérialisme. Ils renvoient la question aux croyants en leur demandant de prouver que Dieu ou l’esprit existe en soi, indépendamment de la matière. Cela fait penser à Gagarine, le premier homme à avoir été dans l’espace et qui affirma, du haut de son ‘spoutnik’ : « Je suis allé au ciel, je n’ai pas vu Dieu, donc Dieu n’existe pas. » C’était, quelque peu programmée, la pensée d’un parfait citoyen soviétique. Mais l’affirmation supposait que, si Dieu avait été, il se devait d’être perceptible par monsieur Gagarine, donc il se devait d’être matériel, puisque les yeux de ce cosmonaute ne pouvait percevoir que les objets matériels. Or, toute chose matérielle étant sujette à dépérissement (le soleil lui-même s’éteindra un jour), si Dieu était matériel il ne serait pas Dieu. Gagarine était certainement un bon ingénieur pour avoir réussi l’exploit d’aller dans l’espace et d’en revenir ; mais on conviendra que, s’il croyait à ce qu’il disait, alors son savoir technologique se doublait d’une prodigieuse ignorance philosophique.
L’humour de Dieu
1 Si, prenant du recul, on observe l’histoire des civilisations et de leurs pensées dominantes, il apparait que Dieu (s’il existe) doit bien s’amuser, et qu’il n’est point dépourvu d’humour. En effet le monde moderne, et sa science en particulier, s’est construit sur une pensée matérialiste. Or la science physique, spécialement nucléaire, en arrive, depuis Einstein, à considérer que la matière n’existe pas. Ce qui semble solide au toucher humain ne paraît tel qu’à cause de la grossièreté de nos perceptions sensorielles. Mais, constatent les savants modernes, la matière n’est qu’un espace vide traversé par de complexes réseaux énergétiques. La matière est convertible en énergie et inversement. Et beaucoup de savants pensent aujourd’hui que l’énergie n’est, elle-même, qu’une forme grossière de la pensée, qui n’est elle-même qu’une forme grossière de la conscience, qui n’est elle-même… Quel ironie qu’une science matérialiste établisse l’inexistence de la matière !
2 On observe donc aujourd’hui un décalage prodigieux entre la science véritable, qui conçoit la matière solide comme une illusion sensorielle, et la croyance la plus pratique, sinon la plus répandue dans le monde moderne, qui repose entièrement sur cette illusion. C’est, comme dirait l’évangile, une ‘maison bâtie sur du sable’.
3 Si on considère les choses comme précédemment, cette phrase de la Bhagavad Gita (le texte sacré le plus pratiqué des hindous) peut recéler une science autrement plus solide : « Les sens sont au-dessus des objets sensibles, le mental (manas) est au-dessus des sens, l’intellect (vijnana) est au-dessus du mental. Au-dessus de l’intellect, il y a Lui (Brahman : l’Absolu) (BG 3/42) ».
4 Cet enseignement est implicite dans l’Évangile, lorsque Jésus dit : Il est plus facile que le ciel et la terre passent que ne tombe un seul menu trait de la Loi (Lc 16/17). Cela signifie que le monde matériel (le ciel et la terre) présente un degré de réalité moindre que le Loi de la Thora (L’Écriture sacré biblique, transposant en langage humain la pensée créatrice de Dieu). Autrement dit la pensée (divine) est la cause de la matière, qui n’en est qu’une précipitation, une manifestation. Un tel verset ne peut se comprendre qu’au regard de la métaphysique orientale.
Juger de l’arbre à ses fruits
1 Il est une autre approche de la question du matérialisme, qui ne nécessite pas grande culture philosophique et n’en est pas moins pertinente en matière de sagesse ; il s’agit, selon le mot de l’évangile, de ‘Juger de l’arbre à ses fruits’ (Mt 7/16). Personne ne peut nier la relation étroite, la symbiose même, de la philosophie matérialiste et de la civilisation technologico-consumériste. Or quels sont leurs fruits ? Une pollution de l’air, de l’eau, une destruction de milliers d’espèces animales et végétales, une raréfaction des espèces survivantes comme les poissons de l’océan, une explosion démographique suicidaire et une soif sans cesse croissante de consommation créant une raréfaction des ressources les plus vitales, sans compter un raffinement diabolique des armes de destruction massive, le tout empiré d’une accélération incessante de tous ces phénomènes qui s’alimentent l’un l’autre. Quelle obscuration de l’intelligence du cœur faut-il avoir pour ne pas douter de la pertinence de ce système de civilisation ?
Le paravent moral du matérialisme
1 Une remarque encore, qui ne manquera pas de choquer certaines personnes modernes, athées ou croyantes ; cependant notre intention n’est pas de choquer. La plupart des pays, aujourd’hui, se prononcent contre la peine de mort y compris pour les pires criminels. Cela peut sembler étrange au regard du fait que ces mêmes pays justifient et préparent sans cesse la guerre, y compris nucléaire, qui est la plus atrocement injuste de toutes les guerres possibles, et de plus la plus stupide puisque le vainqueur ne serait plus là pour profiter de sa victoire ; or dans ces guerres la plupart de ceux que l’on se prépare à tuer sont des innocents et non des criminels.
2 Outre cette remarquable absurdité, l’argumentaire des opposants à la peine de mort est que la vie corporelle serait notre bien le plus précieux, qu’elle revêt donc un caractère d’absolu. Mais la vie physique n’est absolue que pour ceux qui s’identifient au corps. Un oriental qui pense la vie en terme de transmigration aura évidemment une tout autre opinion. Et l’Évangile, encore une fois, est tout à fait oriental lorsque Jésus enseigne : Je vous le dis à vous, mes amis : Ne craignez rien de ceux qui tuent le corps et après cela ne peuvent rien faire de plus (Lc 12/04).
3 Cette remarque, ici, n’a pas pour but de faire campagne pour la peine de mort, mais d’attirer l’attention sur le fait que l’extrême commisération moderne pour la vie physique, même du plus ignoble des humains, sert en fait de paravent à cet ‘assassinat spirituel’ qu’est l’ignorance systématique de la dimension transcendante de tout ce qui est humain.
L’humain selon le christianisme moderne
Tout ce qui n’est pas le corps est l’âme
1 Si tant est que l’expression ‘Christianisme moderne’ ait un sens, tâchons de voir comment il conçoit l’humain. Dans cette perspective, l’homme a un corps et une âme. Et, comme la religion se doit de considérer que l’être ne cesse pas à la mort, il faut bien que cette âme soit immortelle, ou du moins ressuscitable. Selon cette perspective, tout ce qui, dans l’humain, n’est pas le corps est l’âme. Donc la mémoire, l’imagination, la raison, la conscience d’être un individu, d’avoir une personnalité particulière et identifiable, tout cela fait partie de ce concept englobant et remarquablement vague qu’on appelle l’âme. Et, en conséquence, tout cela est sensé perdurer après la mort du corps.
L’âme n’est pas indivisible
Or, vu que la prétendue ‘individualité’ (c’est-à-dire quelque chose d’ ‘indivisible’, de non composé) est en réalité fluctuante, changeante, composée de mille expériences et sujette à évoluer en permanence, il faut beaucoup de candeur pour se figurer qu’après la mort du corps, tout cela subsiste d’une façon clairement identifiable. ‘Le’ corps humain n’est en réalité que ‘les’ corps successifs, car les cellules se renouvellent sans cesse. Le mode alimentaire, les activités diverses, les contenus de conscience le modifient en permanence, au point qu’il est bien difficile, si l’on prend des photos d’un homme tous les dix ans au cours de sa vie entière, de mettre en rapport celles du début et celles de la fin. Quant au monde des sentiments et des idées, il est d’une telle fluctuance qu’on peut le comparer à un fleuve dont l’identité est toute théorique étant donné que ce n’est jamais la même eau qui coule dedans.
Une théorie qui pose plus de problèmes qu’elle n’en résout
1 D’où, en matière de religion, d’innombrables questions, assez surréalistes, quand elles ne sont pas comiques, du genre : « Le corps qui va ressusciter sera-t-il celui du bébé que je fus ? de l’adolescent ? de l’homme mûr ? du vieillard ? » et de plus « Les sentiments, les idéaux, les croyances qui font que je suis l’individu que je pense être, se conserveront-ils dans cet au-delà ? » ou bien, tout à fait science-fiction : « Si je pouvais, avec mon individualité de maintenant, me rencontrer comme je serais dans l’au-delà, est-ce que je me reconnaîtrais ? » Comme on le voit, les théologiens qui élaborent des concepts sur tous ces sujets depuis des siècles ne risquent pas le chômage.
2 Cette conception, qui recouvre grosso modo la croyance religieuse ordinaire, répond certes à nombre de questions que le matérialisme laisse en suspens, mais elle en pose au moins autant, sans satisfaire ni l’évidence de l’expérience commune, ni la rigueur du sens logique, ni l’intuition du cœur car, comment douter que le monde et la vie relèvent d’une réalité plus complexe que l’expérience biologique et mentale du prosaïsme ordinaire ?
L’humain selon le christianisme ancien
L’humain tripartite
1 Le premier Christianisme n’envisageait pas l’humain sous forme duelle : corps-âme. En effet les conceptions duelles sont toujours exposées à dégénérer en dualisme et même en manichéisme (Sanatana Dharma : SD 01 CH4).
2 La conception de l’humain était tripartite. Ce qui donne, en français : corps, âme, esprit ; en latin (langue liturgique du Christianisme ancien) : corpus, anima, spiritus, et en grec (langue liturgique aussi et de plus celle de l’évangile) : soma, psychè, pneuma (le souffle, symbole de l’esprit dans de nombreuses langues).
La spiritualité prend sens
1 La confusion d’aujourd’hui ressort quand on considère que les mots âme, mental, psychisme, esprit sont quasiment devenus synonymes, même souvent dans le discours des prêtres censés détenir et transmettre la science sacrée, que l’évangile nomme la ‘gnose’ (‘Vous avez dérobé la clé de la gnose, vous n’y entrez pas, et vous empêchez d’entrer ceux qui le voudraient’ Lc 11/52 = P171). Si l’esprit est la même chose que l’âme, ou qu’une partie de l’âme, tel le mental, il n’y a aucun intérêt à avoir deux mots. Généralement, quand on a plusieurs mots pour dire une chose -des synonymes- c’est qu’on a perdu le sens de l’un des mots ; l’abondance de synonymes dans une langue est un signe de sa dégénérescence.
2 Si cette doctrine tripartite a un sens, il faut donc que l’esprit (pneuma) désigne autre chose que l’âme (psychè). Or il est dit, dans l’évangile selon Jean, que l’on nomme à juste titre ‘l’évangile gnostique’, ou du moins le plus gnostique des quatre évangiles officiels (dits ‘canoniques’), il est dit donc : Dieu est esprit (pneuma) (Jn 4/24 = P036). Cela implique que l’esprit est divin et donc, si la nature humaine comprend un esprit, qu’il y a quelque chose de nature divine dans l’humain. Ainsi entendu, le mot ‘spiritualité’ prend un sens précis et différent de ‘religion’ ou ‘religiosité’ ; la spiritualité consiste à éveiller pleinement, à ‘réaliser’ cette dimension divine, spirituelle, qui sommeille dans l’humain.
Cependant le ver était dans le fruit
1 Cette première théologie tripartite était spirituellement saine. Malheureusement elle ne fut pas suivie et le Christianisme en est rendu, depuis maintenant quelques siècles, à la conception dualiste de l’humain comme ‘corps et âme’, comme nous venons de le voir (SD02 CH2).
2 On doit remarquer cependant que, dès le premier Christianisme, au moment même de la rédaction des évangiles (soit entre le premier et le quatrième siècle moment de leur canonisation) une certaine ambiguïté était déjà présente à propos de l’esprit pneuma.
3 Une scène évangélique révèle cette ambigüité. Jésus nomme 70 disciples et les envoie en mission. Les soixante-dix reviennent avec joie en disant : « Seigneur, même les démons-daimonion nous sont soumis en ton nom. » (Lc 10/17 = P 153) Jésus confirme leur joie mais, trois versets plus loin, leur dit : ne vous réjouissez pas que les esprits-pneuma vous soient soumis ; réjouissez-vous que vos noms soient inscrits dans les cieux » (Lc 10/20 = P 153). Jésus leur dit cela car le pouvoir de chasser les démons est certes un pouvoir miraculeux et donc impressionnant qu’ils tiennent de Jésus, mais ce n’est pas une garantie de salut, comme le montre la parabole de la Porte Étroite dans laquelle Jésus envisage le cas de mauvais disciples qui ont eu ce pouvoir et n’ont pas été sauvés pour autant (Mt 7/22 = P186).
4 On remarque que le mot esprits-pneuma dans la bouche de Jésus, désigne les mêmes êtres que le mot démons-daimonion, dans la bouche des disciples ! Cela contredit totalement ce que nous disions précédemment sur le fait que, dans la conception tripartite de l’humain, l’esprit-pneuma est de nature divine (Dieu est esprit-pneuma). Et une bonne trentaine de passages évangéliques emploient le mot esprit-pneuma dans un sens ‘non spirituel’ ; parfois en précisant ‘esprit-pneuma mauvais’ parfois non.
5 L’Écriture est certes sacrée, comme expression humaine d’une révélation divine à travers la personne de Jésus, mais cette Écriture est aussi tributaire de l’histoire, car nous ne savons pas ce que Jésus a dit, nous savons seulement ce que ses successeurs, qui n’étaient pas au même degré spirituel que lui, et qui étaient loin d’être d’accord entre eux, nous ont affirmé que Jésus a dit. On note au passage que cette histoire des 70 disciples ne se trouve que dans Luc, qui n’a jamais connu Jésus, comme il le suggère lui-même du début de son évangile (Lc 01 / 02 = P002). L’Évangile que nous possédons est l’interface entre la Révélation christique et les tribulations de l’histoire de l’Église.
6 Or, on peut légitimement douter que Jésus ait dit esprits-pneuma pour désigner des démons ! Et ceci pour deux raisons.
7 Jésus a parlé, dans ce contexte à ses 70 disciples en araméen, non en grec.
8 La deuxième raison est plus grave. Pendant les quatre premiers siècles du Christianisme, celui-ci était en butte à la spiritualité et la philosophie grecque qu’il visait à supplanter. En particulier en butte au plus prestigieux des philosophes grecs, Platon, qui vécut trois siècles et demi avant Jésus, mais dont l’enseignement continuait à influencer toute la culture de l’époque. Or, dans l’œuvre de Platon, cette notion de daïmôn désigne la voix mystérieuse qui s’adresse à son maître Socrate comme un principe inspirateur de l’âme humaine, en somme comme l’esprit divin inspirant l’âme humaine. Les théologiens du premier Christianisme ont tout fait pour diaboliser les religions qu’ils visaient à supplanter (Point de salut hors l’Église !). C’est ainsi que la notion de daïmôn, qui désignait chez Platon une entité divine agissant positivement sur l’humain, est devenu le démon, l’adversaire de Dieu, le diable ! Les théologiens chrétiens ont utilisé cette méthode diffamatoire pendant deux millénaires, du moins jusqu’à une date récente (Réunion des religions à Assise par l’initiative du pape canonisé Jean-Paul II ; réunion qui change radicalement la conception du Christianisme sur les autres religions)
9 Cela montre que, dès l’origine de l’écriture des évangiles, le ver était dans le fruit et n’a fait que se développer ensuite au cours des siècles. Après avoir refusé aux autres religions antiques le statut de spiritualité divine, le Christianisme a fini par perdre l’esprit lui-même en identifiant de fait l’esprit-pneuma avec l’âme-psuchè. Dramatique mais inévitable histoire de la dégénérescence d’une Révélation spirituelle.
10 Ceci dit, il est possible de faire une interprétation métaphysique du fait que le mot pneuma, qui littéralement signifie ‘souffle’ et aussi, par analogie, ‘esprit’, soit employé pour l’esprit divin et parfois pour les esprits diaboliques. Tout ce qui est solide est en fait de l’énergie condensée ; tout ce qui est énergétique est en fait psychique ; tout ce qui est psychique est en fait du mental égocentrique ; tout ce qui est ego est en fait de l’être individuel ; tout ce qui concerne les êtres individuels est en fait de la conscience divine dispersée. Autrement dit le diable même est divin, si l’on pense en terme de monothéisme, c’est-à-dire que rien n’est en dehors de l’Unique. Si Dieu est lumière, le diable est l’ombre de Dieu. Ombre nécessaire, car il n’y a pas d’objet manifesté qui ne projette une ombre quand il est dans la lumière.
11 Il n’empêche que, quand on dit que l’humain est corps, âme et esprit ; l’esprit dont il s’agit est divin.
Ésotérisme et exotérisme
1 Bien des mystiques, en particulier maître Eckhart (XII°-XIII° siècle) ont entendus la chose ainsi. Mais depuis fort longtemps, l’enseignement théologique officiel du Christianisme se garde bien d’affirmer la présence pérenne du divin dans l’humain ; il met au contraire l’accent sur l’abîme séparant de toute éternité le créateur divin de la créature humaine. Si bien que le concept d’esprit se vide de son sens, comme on le voit couramment aujourd’hui. Comme nous le signalions (SD 01 CH7), là se situe la vraie frontière entre sagesse occidentale et sagesse orientale. En Orient, tant hindou que bouddhiste, les gradations des constituants de l’humain jusqu’au divin sont présentés comme un continuum, un peu comme les couleurs de l’arc en ciel, que les mots séparent (jaune, orange, rouge, violet, bleu, etc) mais sans que l’on puisse constater dans la réalité aucune frontière infranchissable.
2 Là aussi se trouve la frontière entre ce qu’on appelle l’ésotérisme et l’exotérisme. Le monde moderne a pour caractéristique de vider de leur sens, de déformer et de parodier les concepts de la science sacrée, c’est-à-dire de la spiritualité véritable. Étant donné que sa vraie ‘philosophie’ est matérialiste, il ne faut pas s’étonner de cela. Le mot ‘ésotérisme’ désigne donc actuellement, du moins dans le langage journalistique, un fatras de croyances et de pratiques fleurant souvent la magie noire et très souciées de pouvoirs occultes.
3 On est alors exactement aux antipodes de la spiritualité, telle que définie plus haut, laquelle spiritualité consiste à dépasser l’illusion d’être un individu (indivisible et stable), autrement dit l’illusion d’être un ego, pour donner pleine réalité à l’esprit divin qui sommeille au fond de cette illusion (ce qu’on nomme ‘réaliser l’esprit’). Si on considère l’étymologie, le mot ‘ésotérisme’ signifie simplement ‘intérieur’ et le mot ‘exotérisme’ extérieur. L’ésotérisme consiste donc à chercher le divin à l’intérieur de soi, selon la parole évangélique « Le royaume de Dieu est en vous Lc 17/21». L’exotérisme consiste à envisager le divin seulement comme extérieur à l’humain ; Dieu est le Très-Haut, et les humains sont terrestres. Jésus dit cela de certains « Je suis d’en haut, vous êtes d’en bas. Vous êtes du monde, je ne suis pas du monde (Jn 8/23 = P147)» ; mais il ne le dit pas à tous, comme le montre la précédente citation et bien d’autres. Le Christianisme officiel a donc pris une tournure exclusivement exotérique depuis longtemps.
L’ésotérisme chrétien médiéval
1 Il y eut, outre l’enseignement ésotérique très évident de l’évangile, quantité d’organisations (en Moyen Age en particulier) qui véhiculaient l’aspect intérieur du Christianisme et de la Chrétienté. Ces organisations sont soit disparues, soit fortement dégénérées aujourd’hui, si bien que nombre d’Occidentaux (Chrétiens croyants ou non) se tournent vers les enseignements orientaux pour trouver non pas un ‘supplément d’âme’ comme on dit, mais un esprit véritable. L’Occident manque de souffle (pneuma) comme un homme maintenu sous l’eau trop longtemps.
La difficulté pour les Occidentaux non chrétiens
1 Pour les Occidentaux non chrétiens deux difficultés se présentent. La première c’est qu’ils risquent bien de n’avoir qu’un contact livresque avec la sagesse orientale, n’ayant pas reçu la culture nécessaire à faire fructifier cette sagesse.
2 La deuxième difficulté, c’est qu’ils sont nés en Occident, ce qui, du point de vue spirituel, ne saurait venir du hasard. Ils ne pourront donc pas accomplir ce qu’un oriental nommerait leur dharma, c’est-à-dire leur vocation d’Occidental. Dans ce cas il est hautement probable qu’ils tombent sous la coupe de ces marchands de paradis qui proposent une ‘sagesse orientale adaptée à la vie moderne’, ce qui est un euphémisme pour dire ‘une apparence de sagesse orientale qui se soumette à toutes les illusions qui constituent la modernité’.
La difficulté pour l’Occident chrétien
1 Pour les Chrétiens qui s’intéressent à la sagesse orientale, la situation ne sera pas d’un grand confort non plus, tant il est vrai ‘qu’on n’a rien sans rien’. En effet, de même que Jésus s’est trouvé sans cesse en butte à la conception fossilisée de la religion qu’avaient souvent (mais pas exclusivement) les chefs religieux de son temps, ils se trouveront exposés aux critiques des autres Chrétiens qui se figurent que Jésus est un Occidental et que le divin ne s’est manifesté qu’en Occident. En somme ils seront exposés à la lutte séculaire de l’ésotérisme et de l’exotérisme, tel que nous l’avons exposée précédemment.
2 Nous ne pouvons entièrement justifier, dans ce seul écrit, que l’enseignement évangélique est parfaitement compatible avec la sagesse orientale (et même qu’il s’agit d’un seul et unique sanatana dharma d’une ‘sophia perennis’), mais les écrits suivants celui-ci nourriront abondamment cette justification.
3 Il est donc clair que nous proposons, dans ces écrits, non pas ‘une sagesse orientale asservie aux illusions occidentales, et pour ainsi dire colonisée par les croyances occidentales modernes’, mais ‘une sagesse orientale, qu’un occidental qui ne se renie pas comme tel peut parfaitement vivre et intégrer, à condition de redécouvrir, dans le même mouvement, la profondeur ésotérique et spirituelle de sa propre culture, en particulier évangélique.
La théorie des Koshas, les ‘enveloppes’
1 Le temps est venu maintenant d’envisager la constitution de l’être humain selon l’Orient, en particulier hindou.
2 Le mot kosha signifie ‘enveloppe’. L’être humain est donc constitué de cinq enveloppes imbriquées les unes dans les autres. Cela est semblable à ce qu’on appelle les ‘poupées gigognes’ ou ‘poupées russes’ (une petite poupée tient dans une plus grande, qui tient dans une plus grande etc).
3 Nous allons détailler en quoi consistent les cinq koshas en question, mais il ne faudra pas oublier un point essentiel : il s’agit de cinq enveloppes, et elles enveloppent quelque chose qui, seul est absolument important. Beaucoup d’apprentis yogis, en Occident (et sans doute en Orient aussi) sont comme ces enfants à qui on offre un jouet magnifique et onéreux, et qui s’amusent avec l’emballage plutôt qu’avec le contenu. Dans la théorie des koshas, ce ne sont donc pas les koshas qui importent, mais leur contenu. Le grand intérêt de connaître la théorie des koshas est précisément que cela permet de ne pas confondre l’enveloppe avec son contenu.
Il y a monothéisme et monothéisme
Un Principe unique mono théos
1 Le contenu des koshas est nommé Brahman, mot qui symbolise l’absolu. Pour comprendre cela il faut remonter à la notion de monothéisme.
2 Tout homme doué de l’intelligence du cœur n’a pas besoin de démonstration pour connaître avec certitude que l’organisation du monde et de la vie en particulier, manifeste une intelligence transcendante par rapport aux facultés de l’humain. De même une beauté, une puissance transcendantes etc. Cependant les êtres intelligents meurent, les belles choses de même, les êtres puissants de même, si bien que l’homme doué d’intelligence du cœur conçoit des intelligences, beautés et puissances relatives (mortelles) et une Intelligence, Beauté, et Puissance, toutes absolues, dont les autres sont des manifestations transitoires.
3 Ce qu’on nomme ‘monothéisme’ (littéralement ‘un seul (mono) dieu (théos)’) illustre cette intuition que tout ce que les humains observent dans le cosmos, et sans doute aussi tout ce que leurs organes ne leur permettent pas d’observer mais qui n’en existe pas moins, tout cela se ramène à un principe unique : le mono théos, l’Unique.
L’Hindouisme est un monothéisme
1 Nombre d’Occidentaux de petite culture croient au slogan selon lequel les trois religions abrahamiques (issues d’Abraham) seraient des monothéismes, alors que l’Hindouisme serait un polythéisme (plusieurs dieux). Il s’agit d’une pure propagande, d’abord juive, puis chrétienne et ensuite islamique, à l’encontre de l’Hindouisme et d’autres religions. La prolifération de ‘dieux’ que l’on constate dans les récits mythologiques hindous, et que l’on voit sur les façades des temples, ne sont que des aspects de Brahman, l’absolu. La métaphysique hindoue (exposée dans la théorie du Védanta), non seulement est de type monothéiste, mais c’est même la plus pure théorie monothéiste qui soit au monde actuellement dans les religions et spiritualités encore vivantes.
2 Lorsqu’un Hindou dit que le créateur du monde est Brahma (à ne pas confondre avec Brahman, l’absolu), que le conservateur du monde est Vishnou, et que le réintégrateur du monde dans son Principe est Shiva, il ne désigne pas trois dieux différents, mais trois aspect de l’Unique. La prétention chrétienne que l’Hindouisme est un polythéisme est semblable à la critique islamique selon laquelle les Chrétiens ne sont pas vraiment monothéistes, puisqu’ils ont trois dieux : le Père, le Fils et le Saint Esprit (selon la théorie chrétienne de la ‘Sainte Trinité’). On aura donc compris que les dieux hindous ne sont que des attributs de Dieu, un peu comme si l’on disait qu’il y a le Puissant, le Beau, le Juste, l’Intelligent, le Compatissant, l’Amant etc et que l’on fasse, pour les besoins du culte, ‘s’incarner’ chaque qualificatif dans un personnage différent. Il ne s’agit pas de dieux différents, mais d’aspects différents de l’Unique.
3 En réalité, les cultures polythéistes (comme la Rome ou la Grèce antiques décadentes) avec leur panthéon de dieux, sont des monothéismes dégénérés. Le peuple se met à prendre les qualités divines pour des dieux différents. Et il est facile ensuite de créer des oppositions, par exemple entre la Douceur et la Force, entre la Justice et la Miséricorde etc. On se met à considérer comme séparées et opposées des choses complémentaires et unies.
Le Christianisme est-il vraiment un monothéisme ?
1 À l’inverse de la critique faite par les trois religions monothéistes (Judaïsme, Christianisme et Islam), selon laquelle l’Hindouisme serait un polythéisme, on peut soutenir que ces religions ne sont pas de véritables monothéismes, et voici pourquoi. Si on envisage les choses métaphysiquement, ce que fait toujours la pure spiritualité, on comprend que le Dieu unique, le mono théos, n’est pas seulement un dieu qui n’aurait aucun autre concurrent, aucun autre dieu, mais que c’est un Dieu tel qu’il n’y a pas d’autres êtres que lui ; rien hors de lui. Dès lors qu’un être, fut-ce seulement un homme, existerait totalement en dehors de Dieu, ce dernier ne serait plus l’Unique ; c’est l’évidence même. Donc le monothéisme véritable, entendu au sens métaphysique, est la doctrine selon laquelle Dieu seul est. Tout le reste, c’est-à-dire tous les objets et les êtres du cosmos, ne sont que des reflets, des manifestations, des apparences, des mirages, des ombres, des images transitoires de l’Unique.
L’aséité selon Thomas d’Aquin et les koshas
1 En pure doctrine théologique, le docteur officiel du Catholicisme romain, Thomas d’Aquin, enseigne que Dieu seul possède l’aséité. Ce mot savant signifie que Dieu est seul à posséder totalement et réellement l’Être. En bonne logique et en bonne théologie, il en résulte que, dans la mesure où, nous les hommes, nous sommes, c’est en lui l’Unique, que nous sommes. Le mot existence signifie ‘se tenir en dehors de’ l’Être, un peu comme l’ombre en dehors du corps dont elle est l’ombre. Mais, comme il n’y a pas d’ombre possible sans que le corps soit là, à l’évidence, l’ombre n’est qu’un prolongement du corps. C’est ce qu’entendent les Hindous en disant que le cosmos entier, et l’homme en particulier, n’est qu’un prolongement, une manifestation de l’Unique. L’homme se croit séparé de l’Unique alors qu’en fait il n’est rien d’autre, au fond, que l’Unique, mais enveloppé dans une forme transitoire (forme qui est mortelle, les koshas). (Sur ce thème signalons un livre fondamental, mais de lecture exigeante : « Doctrine de la Non-dualité et Christianisme » écrit par ‘Un moine d’Occident’, qui ne dit pas son nom et qui est Elie Lemoine, un Occidental ayant longuement vécu en Orient et qui devint trappiste en Occident pendant 40 ans).
2 Autrement dit le véritable monothéisme consiste à considérer que l’humain n’est point séparé de l’Unique ou, si on préfère, que l’Unique réside dans l’humain, caché sous les enveloppes transitoires qui le constituent comme humain.
Maya, l’illusion cosmique
1 Nous venons d’exposer à la fois plusieurs théories jumelles. Celle du véritable monothéisme, qui ne sépare point Dieu et l’humain. Et celle de maya aussi, nous y venons. Le mot maya, que l’on retrouve dans le nom de chaque kosha, de chaque enveloppe, signifie ‘illusion, mirage, apparence trompeuse, magie’. Lorsqu’un sage hindou dit que « le monde est maya », il signifie que le monde est une illusion perceptive, ce que l’on nomme précisément ‘l’illusion cosmique’.
2 ùùPar exemple on voit le monde perçu par les sens, et on dit « C’est la réalité ». Mais la nuit, pendant les rêves, on voit un tout autre monde, souvent impossible d’après les lois physiques du monde matériel, et on croit aussi bien, tant que dure le rêve, que c’est la réalité. Et, lorsque l’on dort de sommeil profond, on ne perçoit ni l’un ni l’autre de ces deux mondes que l’on a cru réels un temps, et qui se sont évaporés comme par magie quand on a changé d’état de conscience.
3 La notion de maya ne signifie pas que le monde que l’on perçoit dans l’état de veille, le monde perçu sensoriellement, est inexistant ; il existe bien puisqu’on le perçoit. Mais cela signifie que ce monde n’est pas LA réalité absolue, mais seulement un aspect transitoire et trompeur de la réalité. Il en va de même du monde du rêve. Il en va d’ailleurs de même du monde dans lequel on se trouve dans le sommeil profond, sauf que là, on ne le perçoit pas pendant qu’on y est. On ne l’évoque que quand on en est sorti, en disant : « J’ai bien dormi. »
4 On constate donc une rigoureuse opposition entre la culture occidentale et orientale. L’Occidental dira : « J’ai fait un cauchemar, c’était affreux, mais, heureusement, je me suis réveillé et je suis revenu à la réalité ». L’Oriental (du moins l’Oriental cultivé) dira comme le chinois Tchouang Tseu (grand maître du Taoïsme) : « J’ai rêvé que j’étais un papillon, et maintenant je suis réveillé. Mais qui suis-je ? Tchouang Tseu qui rêve qu’il est papillon ou un papillon qui rêve qu’il est Tchouang Tseu ? » Quasiment toute la pensée occidentale reste enfermé dans la logique du monde de veille et tient ce dernier pour LE réel. L’Orient, au contraire, a vivement conscience du caractère illusoire des états de conscience de veille, de rêve et de sommeil et cherche, à travers la méditation, un quatrième état, que l’on nomme d’ailleurs Turya, c’est-à-dire ‘le quatrième’, qui pourrait précisément permettre d’accéder au réel.
Ana Maya Kosha : le corps
1 Maintenant que nous comprenons kosha (enveloppe) et maya (illusion), nous pouvons aborder le premier kosha : ana maya kosha. Littéralement c’est ‘l’enveloppe (kosha) illusoire (maya), faite de nourriture (ana)’.
2 Il est évident que la matière du corps est constituée de la nourriture que l’on absorbe (solide et liquide) ainsi que de l’air que l’on respire. Autrement dit le corps est un composé formé de matériaux venus de l’extérieur. Comme il perd chaque jour des cellules, et qu’il élimine une partie de ce qui le constitue, il apparaît clairement que le corps est un flux de matière et non une chose close, une entité à part du reste du monde matériel. Le mot ‘corps’ est un concept et la réalité qu’il recouvre est un flux. Cette dénomination, ana maya kosha, fait ressortir l’illusion qu’il y a à s’identifier au corps. Et même l’illusion qu’il y a à penser ‘mon corps’ ; car un homme ne possède que très temporairement et très relativement l’objet en question.
3 Ce n’est pas d’hier que les humains aiment à contempler leur image dans les miroirs ou les vaisselles polies, mais il saute aux yeux que le culte de ‘l’image de soi’ dans la vie moderne atteint un degré de développement hallucinant, exacerbé par la technologie du ‘tout photographiable’. Une législation et une jurisprudence du ‘droit à l’image’ existent aujourd’hui. Cela évoque ces femmes que l’on dit ‘folles de leur corps’ (encore que certains culturistes ou dandy les concurrencent bien dans ce domaine.)
4 Voilà donc la première enveloppe, le premier niveau de l’illusion cosmique, qui est en l’occurrence une illusion cosmétique : se prendre pour le corps, être un corps au lieu de simplement avoir transitoirement un corps. Ce qu’on nomme le matérialisme consiste à identifier l’être que nous sommes au corps que nous avons. La civilisation moderne tout entière repose sur cette illusion.
Le savoir, la connaissance et la méditation Dhyana
Ne pas confondre savoir et connaissance
1 Le but de la ‘science sacrée’, autrement nommée ‘doctrine spirituelle’, ou ‘enseignement spirituel’, c’est la connaissance. C’est par la connaissance que l’homme se libère des limites de la condition humaine. Mais il convient de ne pas confondre la connaissance et le savoir. Le savoir est dans le cerveau, c’est une somme d’informations sur un sujet donné ; en un sens, un ordinateur peut cumuler du savoir. Quand on a beaucoup de savoir, on peut abondamment parler d’un sujet. Mais la connaissance, si elle suppose le savoir, le dépasse considérablement, car elle est transformatrice. La con-naissance, comme son nom l’indique, est une nouvelle naissance au cours de laquelle l’être humain intègre et réalise ce que le savoir lui a transmis théoriquement et mentalement.
2 On peut savoir beaucoup de choses sur le courage, ses mécanismes physiques, énergétiques, psychologiques, son fondement spirituel ; et on peut faire une brillante conférence sur le sujet sans être nécessairement courageux. Mais on connaitra le courage quand on deviendra courageux.
La méditation : un entraînement militaire
1 Si, dans la langue française d’aujourd’hui, on emploie le mot connaissance pour le mot savoir (‘J’ai beaucoup de connaissance en géologie’), c’est parce qu’on a perdu la notion de ce qu’est la connaissance. Et on a perdu cette notion parce qu’on a perdu ce qui fait passer du savoir à la connaissance : il s’agit de la méditation.
2 Nous voici donc conduits à exposer ce qu’est la méditation, mais, là encore, le piège des mots se présente. Nous y reviendrons un peu plus loin à propos des mots sanskrits. Quand un Français parle de méditation, il ne signifie pas du tout la même chose que lorsqu’un Oriental dit la même chose. Le mot sanskrit pour méditation est dhyana ; nous entendrons par-là la méditation orientale, en particulier hindoue, celle du yoga. On notera, d’ailleurs, que le mot yoga a même racine hindo-européenne que le français ‘joug’. Or ce mot, et le concept qu’il véhicule, se trouve dans l’évangile lorsque Jésus dit : Chargez-vous de mon joug et mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez soulagement pour vos âmes (Mt 11/29 = P105).
3 En latin, ‘meditare’ signifie s’entrainer ; et, à l’origine, le mot a une consonance militaire, il s’agissait de l’entraînement du soldat romain, dont on sait à quel point il était méthodique, organisé et discipliné. Quand on dit ‘méditation’, on ne précise pas à quoi on s’entraîne. On peut s’entrainer à jouer du violon, à jouer aux échecs, à courir le marathon, à voler dans un grand magasin, à séduire une femme, à faire la guerre, à prier et même à méditer-dhyana. Par contre, d’après l’étymologie du mot, quand on dit qu’on s’entraîne, on dit déjà beaucoup de choses. Il y a un objectif à atteindre, une méthode pour ce faire, une régularité de pratique, une volonté du caractère, une concentration mentale. On n’est donc pas dans le dilettantisme, dans l’amateurisme, dans le touristique ; un badaud ne s’entraine pas ; il ‘passe le temps’, voire, il ‘tue le temps’.
La méditation chrétienne
1 Le Christianisme a façonné l’Occident et, bien que la Chrétienté soit morte avec la Révolution de 1789, une puissante inertie culturelle demeure sensible. Pour un Chrétien, méditer signifie penser à un sujet religieux pour s’imprégner de son message. On dira par exemple : « Je médite une page d’évangile chaque jour. » Cela veut dire qu’on lit une page, et qu’on prend le temps d’assimiler, d’intégrer, d’envisager comment cela pourrait concerner notre propre vie etc. Par contre, dans dhyana, la méditation yogique, il n’y a pas de discours, même seulement mental. De ce point de vue on distingue bien méditer et méditer ; ou, si l’on préfère, méditation et dhyana.
La posture de méditation
1 Nous donnerons, à propos de chaque kosha, la méthode, ou du moins une méthode de dhyana concernant cet enseignement.
2 Le traité de yoga le plus classique de l’Inde se nomme ‘Les Yoga Sutras de Patanjali’. Patanjali est l’auteur (plus ou moins mythique ; en fait cela désigne une lignée spirituelle dont un certain Patanjali fut la source). Sutra signifie littéralement ‘fil’, au sens où des fils constituent un tissu comme des versets un texte. Les Yoga Sutras de Patanjali sont donc l’exposé méthodique et bref, voire elliptique, du yoga classique. Les Yoga Sutras enseignent dhyana, la méditation ; mais auparavant plusieurs étapes s’imposent. En particulier ‘asana’.
3 Dans ce que les Occidentaux nomment ‘les cours de yoga’, c’est-à-dire, en réalité, les cours de hatha-yoga (le yoga énergétique et physique), on pratique des postures et des exercices respiratoires. Les ‘postures’ physiques (lotus, posture sur la tête, grand écart etc) traduisent maladroitement le mot asana. En effet, asana signifie ‘assiette’, au sens où dit qu’on est ‘bien dans son assiette’, ce qui ne veut pas dire qu’on s’assoit sur la table dans son assiette, mais qu’on est bien sur sa base, qu’on est stable. On évoque aussi, en français, ‘l’assiette de l’impôt’, c’est-à-dire la base sur laquelle l’impôt s’applique. Donc, ce qui intéresse la notion d’asana, c’est la base, la stabilité de l’assise physique en méditation. Il faut que la posture soit stable, et de plus confortable. Donc, pas question de se violenter les genoux, en faisant un nœud avec ses jambes, dans la posture du lotus ; car alors, ce serait une ‘imposture’. Certains feront le lotus, s’ils sont particulièrement doués pour cela, ce qui est rare en Occident. Non pas que les Occidentaux soient, généralement, d’une race très différente des Ariens qui ont peuplés l’Inde il y a longtemps ; mais l’éducation occidentale moderne oblige les enfants à s’assoir sur des chaises, ce qui leur fait perdre la souplesse articulaire des hanches, genoux et chevilles. Tous les enfants savent s’assoir par terre, s’ils continuaient pendant leur croissance, ils le pourraient étant adultes aussi. Si, étant adulte, un Occidental veut tenter les postures assises du Yoga, sauf dons particuliers (chose plus souvent féminine que masculine), il éprouvera de grandes difficultés et devra souvent s’aider de quelque mobilier (banc de méditation etc). Quoi qu’il en soit la posture doit être stable et confortable. Donc il vaut mieux être bien sur une chaise, à la limite un fauteuil (si on ne s’endort pas), qu’inconfortable sur un tapis de méditation. Tant qu’on pense au mal au dos ou aux genoux, on ne médite pas.
Dhyana au niveau de ana maya kosha
1 Si les jambes ne sont pas souples, une chaise ou un fauteuil conviendra, comme dit. Il n’en reste pas moins qu’une posture ‘yogique’ est préférable. Ce peut être une posture ‘fermée’ (assis entre les talons sur un coussin ou un banc de méditation) ; c’est-à-dire en rotation interne de fémurs. Le mot ‘fermé’ fait référence à une fermeture des canaux énergétiques dans cette posture. Ce peut être une posture ‘ouverte’ (assis, sur un coussin ou sans, pieds et genoux au sol, les pieds l’un devant l’autre, genoux écartés ; ou assis au sol, le pied gauche sous la cuisse droite, genou gauche au sol et le pied droit sur la cuisse gauche, ou inversement ; ou encore la posture prestigieuse du lotus, assis au sol, pied droit sur l’aine gauche et pied gauche sur l’aine droite, ou inversement). La posture ‘yogique’ est préférable en ce sens qu’elle replie les jambes assez pour limiter la force vitale dans cette région et la libérer donc pour les centres énergétiques de la colonne vertébrale, et pas trop, pour ne pas bloquer la circulation ou malmener les jointures.
2 Quoi qu’il en soit de ces complexités jambières, l’important c’est la colonne vertébrale. Il s’agit d’être d’aplomb, c’est-à-dire vertical, comme un fil à plomb. En particulier doivent demeurer alignés le sexe, le cœur et le cerveau. La plupart des gens se tiennent avec la tête en avant, le dos rond et le cœur en retrait par rapport au cerveau (position quelque peu animale).
3 Cette question d’aplomb est le premier point fondamental pour la posture ; le second est l’effort minimaliste, qui assure le confort dans la durée. En pratique, beaucoup de gens sont trop raides du haut du dos et des épaules, trop étroits pectoralement, pour pouvoir maintenir une posture du buste déployé et vertical longtemps sans grand effort. Il leur faudra lutter contre ces raideurs, ce qui générera des crispations. Dans ce cas certains exercices de hatha-yoga seront nécessaires, indépendamment de la méditation-dhyana, pour assouplir le buste, élargir la cage thoracique, et permettre ainsi de maintenir la posture-asana de dhyana sans effort.
4 Lorsque cela se fait bien, on ressent la détente des muscles du visage, des épaules, des bras, des jambes, et d’une grande partie du buste. Une force semble courir, ascendante, le long de la colonne vertébrale, comme la sève monte dans le tronc d’un arbre (les anatomistes ne disent-ils pas que le buste est le ‘tronc’ ?) et cette force semble ne pas être musculaire. Cette sensation a quelque chose de très agréable et un rien magique.
Prana Maya Kosha, l’énergie
J’ai un corps vivant
1 La deuxième enveloppe, emboitée dans la première comme une poupée gigogne, se nomme prana maya kosha. Prana désigne la force vitale ; c’est ce qui différentie le cadavre du vivant. En terme de physicien on dira que prana c’est l’énergie.
2 Dans l’expérience commune, prana consiste à percevoir une dynamique physique, à se sentir respirer, vivant, mobile, capable de voir, entendre, toucher, sentir, goûter le milieu ambiant. Non seulement ‘j’ai un corps’, mais ‘je suis vivant, perceptif, actif’. On comprend que l’identification à prana maya kosha soit encore plus puissante que d’identification à la simple image du corps.
Un monde ivre d’énergie
1 La culture moderne est matérialiste, comme dit, et elle est aussi frénétiquement énergétiste. Le fait que la modernité consomme des quantités hallucinantes d’énergie et en veuille toujours plus, malgré les innombrables problèmes guerriers et écologiques que cela pose, ce fait est un symbole. Le mal-être moderne cherche à se surcompenser par une exacerbation énergétique.
2 Dans l’évangile on lit Jésus s’assoit et enseigne ses disciples (Mc 9/35 = P129). Pourquoi n’enseigne-t-il pas debout ? D’abord parce que cela ne sert à rien et ne rend pas l’enseignement plus juste. Et surtout parce que la position assise peut être tenue plus longtemps, elle est plus stable ce qui symbolise la stabilité et l’immuabilité même de l’enseignement spirituel. Dans la modernité tout ‘coach’ qui se respecte conseille à un professeur, un politicien ou un publiciste de parler debout, et même si possible en se déplaçant, pour donner à son auditoire l’impression d’un mouvement, d’une dynamique, d’un progrès.
Le divin immuable et le démon progrès
1 Car la modernité ne possède pas la notion de l’immuabilité du vrai ; elle ne sait pas que tout mouvement ne peut être perçu que relativement à un point fixe. Elle ne sait pas que, dans le symbole de la roue, l’essentiel, c’est l’axe fixe et central de la roue. De plus la modernité, qui n’a pas le sens de l’absolu et du parfait, idolâtre le progrès. En cela elle vit dans l’impermanence en ce sens que ce qui apparaît aujourd’hui comme un progrès sera ressenti demain comme une stagnation et, pour y échapper, il faudra se jeter dans l’espoir d’un nouveau progrès, tout aussi éphémère. L’homme moderne est un être éternel, qui s’ignore tel, et qui subit une chute dans le temps : il fuit le passé, forcément régressif par rapport au présent, et court après un lendemain et son progrès espéré. Si le progrès espéré s’avère être une catastrophe, ce qui arrive de plus en plus souvent au fil de la complexification de la civilisation, il court encore plus vite en quête d’un nouveau progrès qui corrigera, espère-t-on, les nuisances imprévues du précédent progrès.
2 Mais jamais il ne doute du progrès ; ce serait une sorte de péché mortel, de blasphème au regard du dogme moderniste. Cela vaut, bien évidemment, pour la technologie. Mais aussi pour la mode, qu’elle soit vestimentaire, verbale, relative aux loisirs, aux opinions etc.
La sinistre blague du Sisyphe heureux
1 Le mythe grec de Sisyphe raconte l’histoire d’un homme, Sisyphe, condamné par les dieux, pour avoir osé les défier, à rouler un énorme rocher jusqu’au haut d’une montagne, puis à le laisser dévaler jusqu’en bas, pour le rouler encore vers le haut et ceci perpétuellement. Le mythe a l’avantage de faire ressortir que, si l’ascension du rocher peut apparaitre comme un exploit et un progrès, la répétition de l’opération se révèle d’une totale absurdité. Et c’est bien ce que l’on constate lorsqu’on observe avec recul le monde moderne, grand défieur de dieux, condamné à espérer sans cesse dans quelque nouveau progrès au prix d’un labeur toujours plus haletant. Albert Camus, en philosophe moderne typique, a conseillé « Il faut imaginer Sisyphe heureux » ; effrayante philosophie de bagnard.
2 Le monde moderne est un univers de la vitesse, de l’accélération permanente, de la fuite en avant, de l’instabilité compulsive. Le prana y est devenu frénétique, hors contrôle. La nourriture devient drogue, le mouvement agitation. Quand l’homme antique se mouvait, c’était en vue d’atteindre un but ; pour le moderne, le mouvement est le but. On ne va pas visiter tel pays, on voyage.
3 Si un homme pratique la méditation, on va dire qu’il ‘fait’ de la méditation, alors que, selon la formule consacrée, dans la méditation, ‘il n’y a rien à faire et tout à défaire’. On dirait que l’homme moderne s’oblige à bouger tout le temps, tant il craint de se retrouver cadavre. Si un proche meurt, ce face à quoi il n’y a pas grand-chose à faire, on l’invitera à ‘faire son deuil’ et ensuite à partir voyager pour se ‘changer les idées’. Le faire et le mouvement sont la solution universelle à tout problème humain.
4 Mais, comme tout courant de rivière génère, par frottement sur les rives, un contrecourant, les Occidentaux les moins drogués par cette agitation ressentent le besoin de méditer, au sens oriental du terme, c’est-à-dire de comprendre, de connaître, précisément sans mouvement, ni physique, ni énergétique, ni même mental.
L’entretien de prana maya kosha
1 ‘L’enveloppe illusoire faite d’énergie’, prana maya kosha nécessite un certain entretien. Par l’alimentation, en évitant les condiments trop épicés, l’excès de café ou de thé. En évitant ou modérant le tabac, l’alcool et autres drogues.
2 La sexualité intervient aussi, mais de façon différente pour les hommes et les femmes. Pour les femmes le rythme lunaire règle celui de la sexualité ; le seul problème qui pourrait se poser serait celui d’une frustration et d’un déséquilibre, à la limite de type hystérique. Pour les hommes la dimension énergétique de la sexualité est déterminée à la fois par le mental et par la volonté. Si la pratique sexuelle, avec dépense séminale, est trop fréquente, il y a épuisement énergétique et la méditation s’en ressentira, comme le caractère d’ailleurs. Si la frustration est trop grande, un déséquilibre s’en suivra, qui s’apparente à l’hystérie, bien que ce mot soit, par construction, réservé aux femmes (il vient de utérus).
3 Le mode de vie général influence aussi la vie énergétique (pranique). D’une façon générale, le rythme de vie de beaucoup d’humains modernes, urbanisés et hyper connectés, est en soi une drogue et s’avère assez incompatible avec la méditation-dhyana.
4 Une attention particulière à la respiration est utile à chaque fois qu’un énervement ou un abattement est ressenti. Comme on dit populairement : « Respire un bon coup et ne réagit qu’ensuite. »
Dhyana au niveau de prana maya kosha
Équilibrer l’inspiration et l’expiration
1 Une fois maitrisé l’aspect postural (ana maya kosha) de la méditation-dhyana, on met l’accent sur l’aspect énergétique. En pratique, cela concerne essentiellement la respiration.
2 Si la tendance est de s’assoupir pendant dhyana, on pratique une inspiration légèrement plus longue que l’expiration. Si la tendance est de cogiter ou de se sentir nerveux, on allonge un peu plus l’expiration que l’inspiration.
3 On naît sur une inspiration ; on meurt sur une expiration (il expira…) ; on se réveille sur une inspiration ; on s’endort sur une expiration. Une mère chante une berceuse pour endormir son enfant, car ce type de musique allonge notablement l’expiration et, par mimétisme rythmique, l’enfant s’endort, quand ce n’est pas parfois la mère avec lui.
La respiration en ‘jet d’eau’
Au début, dans une méditation centrée sur ana et prana maya kosha, on peut parcourir la colonne vertébrale du périnée (base du buste) à la fontanelle (sommet de la tête) pendant l’inspiration, comme si on aspirait avec une paille quelque force dans le canal médullaire de la colonne vertébrale. Quelque chose comme la sève montant dans le tronc d’un arbre, comme dit. Donc l’inspiration est ascendante et centrale. L’expiration est descendante et périphérique. Elle consiste à détendre les muscles faciaux, les épaules, bras, devant et arrière du buste autant que faire se peut en restant parfaitement d’aplomb, et les jambes finalement.
Cela constitue le mouvement d’un jet d’eau, montant centralement et descendant en pluie périphériquement.
La respiration pour rythmer le mantra
La respiration, outre son utilité pour le réglage énergétique, peut aussi servir de support à dhyana dans des pratiques qui s’apparentent au mantra. Un mantra (en français une ‘invocation’, mais l’emploi est rare et le sens pas tout à fait semblable ; à moins d’écrire ‘Un-vocation’), un mantra donc est un mot, ou une courte formule, renvoyant à tout un enseignement spirituel et servant de support, pendant la méditation, pour réaliser cet enseignement. Il peut être utile de répéter calmement le mot en question, au rythme de la respiration. Ainsi la respiration sert de support au mot-mantra, qui sert lui-même de support à l’idée spirituelle que l’on veut intégrer. Mais, si cela est utile aux débutants, ou les jours de grande fatigue ; il est en principe meilleur de méditer-dhyana sans aucun support verbal.
Mano Maya Kosha, le mental
L’homme est un corps-mental
1 La troisième enveloppe, plus intérieure encore, est manas, le mental. Et cela donne mano maya kosha, l’enveloppe illusoire faite de mental.
2 Si on observe l’homme au cœur de la nature, il n’est pas seul à avoir un corps, les pierres aussi en ont un. Il n’est pas seul à être vivant, les végétaux aussi le sont. Il n’est pas seul à être mobile, les animaux le sont. Mais il est le seul à posséder un mental, du moins un mental aussi formidablement développé qui fait apparaître en comparaison le mental animal comme très rudimentaire et de plus étroitement borné par un instinct terriblement répétitif. En fait le rapport de l’humain à l’animal est sans commune mesure : Soyez donc sans crainte ; vous valez mieux, vous, qu’une multitude de passereaux (Mt 10,31 = P173). On peut donc dire que l’homme c’est l’être mental.
3 C’est ce que le philosophe René Descartes a exprimé au XVII° siècle en écrivant ‘Je pense, donc je suis’. Plus qu’au corps et à l’expérience de la vitalité, le sentiment d’être est lié à la pensée. Et comme la pensée s’exprime par des sons, les mots, et des images, les symboles, l’homme est l’être qui parle et qui dessine. En cela il s’affranchit radicalement du règne animal, bien qu’il en fasse toujours partie corporellement et énergétiquement. Cependant cette affirmation bien connue de Descartes laisserait croire que la pensée épuise l’être humain, qu’il n’y a rien d’autre, et rien de mieux dans l’être humain que la pensée. L’homme serait alors un corps-mental.
Les trois façons modernes d’être un corps-mental
1 De fait il est trois façons d’être moderne. Une concerne l’image de soi ; le modèle parfait en est l’actrice de cinéma, qui n’est qu’une image, indéfiniment démultipliée, et qui disparaîtra lorsque son image s’altérera, certaines, d’ailleurs, sont devenues littéralement folles lorsque les projecteurs cessèrent de les illuminer. En attendant que cela arrive : ‘Je pose, donc je suis’.
2 La deuxième façon est l’homme d’action, dont le sportif constitue l’archétype. Lui s’identifie aux performances qu’il accomplit. Le culte du sport dans le monde moderne, la part colossale de l’économie qui lui est consacrée, le temps que ses adeptes y passent, soit à pratiquer, soit à contempler leurs champions, tout cela illustre l’identification à la dynamique corporelle : ‘Je bouge, donc je suis’.
3 La troisième façon d’être moderne, c’est l’activité mentale, d’où le double déluge permanent de l’audio-visuel. Même vieux, handicapé et cloué sur un lit d’hôpital, ‘cela cogite, donc je suis’. L’éventail des possibles du corps-mental est investi par la modernité, qui ne conçoit dès lors plus rien d’autre en matière d’humanité et même d’existence.
Des sous-hommes et des super machines
1 Tout cela existait déjà il y a deux mille ans, dans ce que nous nommons l’Antiquité. Mais l’exacerbation de ces phénomènes prend aujourd’hui des allures himalayennes.
2 Cependant, il y a quelque chose de nouveau par rapport à l’Antiquité. Le moderne s’identifie à son corps, mais le corps lui devient de moins en moins utile. Une pléiade de machines remplace le travail de l’homme, que ce soit dans les usines qui s’emplissent de robots et se vident de main d’œuvre, ou dans le domestique où la cuisine, le bricolage, le jardinage et même l’amour se font à l’aide de machines. L’homme est dépossédé de son corps dans la civilisation que son matérialisme a fabriquée.
3 Au niveau énergétique, c’est la même chose. Il n’y pas si longtemps, seule l’énergie de l’animal pouvait remplacer et aider celle de l’homme, à part quelques inventions rudimentaires comme les voiles des bateaux ou des moulins à vent. Désormais les machines dépassent colossalement les capacités énergétiques de l’humain, renvoyant le kosha prana au même musée des objets obsolètes que le kosha ana.
4 Restait l’espérance que l’homme matérialiste soit un cerveau, mais voici qu’avec les ordinateurs et le numérique, sans compter l’intelligence artificielle, les machines pensent des millions de fois plus vite, plus longtemps et plus infailliblement que l’humain. Et voilà le kosha mano menacé lui aussi de se retrouver à la casse.
5 Lorsque Dostoïevski affirme « Le châtiment est dans le crime », il énonce le principe qui s’applique à l’homme moderne après qu’il se soit identifié si frénétiquement au corps-mental. Il se veut matière, les physiciens le réduisent en énergie dans l’espace vide. Il se veut corps, énergie, mental, voici que les machines produites par lui montrent avec une arrogance insoutenable sa presqu’inutilité. Si l’homme contemporain veut continuer d’être il lui faut devenir spirituel, sinon la conclusion s’imposera: à quoi sert-il encore ?
Le mental est l’organe interne
1 Illustrant la confusion de son savoir le langage moderne confond mental, pensée, esprit, psychisme. Alors qu’est-ce que le mental ? Qu’est-ce que manas ? Plusieurs points le caractérisent.
2 D’abord c’est ‘l’organe interne’, comme le nomme la philosophie hindoue ; c’est-à-dire le centre qui synthétise les informations fournies par les cinq sens. Nous ne connaissons pas le monde ; nous ne connaissons que l’image du monde qui se forme sur le mental, alimenté par les organes des sens. C’est pourquoi la philosophie hindoue appréhende le mental comme un sixième sens, le sens synthétiseur des informations des autres sens.
La mémoire, sous partie du mental
1 Ensuite le mental est le lieu de la mémoire. Non seulement il capte et harmonise les informations des différents sens, mais il les imprime, il les mémorise. La mémoire est, en réalité, immensément plus grande que ce que l’on croit. On dit qu’on se souvient quand une chose remonte de la mémoire vers la conscience diurne ; mais, quand on ne se souvient pas, cela ne veut pas dire que la chose n’est pas en mémoire, mais seulement que la chose ne remonte pas à la conscience diurne. En fait tout ce qui est perçu, même subconsciemment, tout ce qui est pensé, même en rêve, demeure dans la mémoire. Et il y a sans doute beaucoup plus que cela encore, car il existe une inertie culturelle au fil des siècles de la vie d’un peuple et cela fait que la mémoire d’un individu comprend beaucoup plus de choses que ce que ce dernier a accumulé pendant sa courte vie.
2 Certaines expériences de drogues ou de traumatismes montrent bien l’étendue de la mémoire, comme l’histoire de cette bonne de curé, illettrée, qui faisait le ménage et la cuisine pendant que son maître lisait chaque jour, à haute voix, l’évangile en grec. Une chute dans l’escalier lui causa un traumatisme crânien et les médecins, médusés, la virent sur son lit d’hôpital, réciter l’évangile en grec. Les phénomènes analogues sont légions ; et illustrent l’énorme étendue de la mémoire.
L’imagination sous-partie du mental
1 Troisième faculté du mental : l’imagination. Les innombrables éléments de mémoire accumulés dans le mental ne demeurent pas toujours dans l’ordre de leur arrivée en lui. Le mental a la faculté de les reconfigurer dans des ordres différents. C’est un peu comme s’il recevait les lettres de l’alphabet complet en des millions d’exemplaires et qu’il puisse ensuite brasser tout cela de façon aléatoire. Cela donnerait d’innombrables textes, la plupart du temps d’une parfaite absurdité, mais parfois certains petits morceaux pourraient avoir une signification au regard de notre intelligence. Dans le rêve, ces associations d’images et de discours absurdes sont légions. Dans ce qu’on nomme ‘l’imagination créatrice’, et c’est en cela qu’elle est créatrice et non pas fantasque, certaines de ces associations sont privilégiées parce qu’elles présentent une utilité, ou une beauté, ou une signification intéressante.
2 C’est ainsi que le mental, en plus d’être le décodeur des perceptions sensorielles, et l’emmagasineur mémoriel de ces dernières, est aussi le créateur de mondes nouveaux constitués des matériaux réassortis du monde naturel perçu.
3 Les animaux sont souvent dotés de sens plus performants que les nôtres et de plus possèdent des sens que nous ne possédons pas (chauve-souris, dauphins par exemple). Ils ont parfois une mémoire qui semble rivaliser avec la nôtre (chez les migrateurs en particulier) et qui semble même inexplicable humainement (comme certaines espèces qui effectuent des migrations que leurs ancêtres ont fait mais qu’eux n’ont jamais faites). Les animaux possèdent aussi une certaine imagination pour trouver des solutions à des problèmes jusqu’alors inconnus ; mais l’imagination, et donc la créativité, animale est considérablement moindre que son équivalent humain, et elle vise toujours des choses prosaïques comme la satisfaction alimentaire ou sexuelle. C’est pourquoi l’homme se caractérise comme l’animal culturel. L’humain fabrique un monde artificiel autour de lui, en puisant dans les matériaux du monde naturel et cela aujourd’hui, jusqu’au point d’en oublier presque qu’il fait partie du monde naturel et dépend de ses lois qu’il risque de subir s’il ne les respecte pas.
Dans le mental une certaine intelligence
1 Quatrième faculté du mental : le sens logique. C’est cette faculté qui vaut au mental d’être dit ‘intelligent’. La science moderne, presque toute la philosophie et une grande partie de la théologie sont le produit de cette faculté rationnelle du mental. Sans lui, on ne comprendrait rien au monde perçu par les sens.
2 Cela n’implique pas pour autant qu’avec lui on comprenne tout. Tout au plus le mental a la faculté d’élaborer des structures logiques, organisant en discours articulés une partie des choses perçues par les sens, pour en proposer une hypothèse explicative. Et cette hypothèse joue, en pratique, le rôle de ‘la’ vérité, jusqu’au jour où une autre observation sensorielle vient ébranler l’hypothèse en question, ce qui oblige le mental à en construire une autre. C’est ainsi que la science avance, le plus souvent, d’hypothèses imparfaites en hypothèses un peu moins insatisfaisantes.
3 Cette démarche tâtonnante n’est pas sans évoquer celle d’un aveugle découvrant un lieu inconnu. Alors que le voyant possède, d’un seul coup, une vision synthétique et globale du lieu nouveau, l’aveugle doit cumuler quantité d’expériences tactiles et auditives, pour se faire une représentation schématique du lieu en question. Nous reprendrons cette comparaison symbolique à propos de vijnana maya kosha.
Quand l’ego capture l’intelligence
1 La culture moderne ne connaît de fait qu’une intelligence, celle du mental. L’homme possédant un mental puissant (bonne perceptivité, bonne mémoire, bonne imagination, bon raisonnement) est réputé intelligent, sans autre forme de procès. La plupart des hommes dominants, dans tous les domaines de la société, sont, de cette manière, intelligents.
2 Or nombre d’entre eux sont manifestement des monstres, vis-à-vis de leurs semblables et de la nature. Cela devrait amener à se poser la question de savoir si l’intelligence est toujours aussi intelligente qu’on le dit ; ou, autrement formulé : qu’est-ce que l’intelligence ? Nous ne faisons ici que poser la question, car la réponse nécessite vijnana maya kosha.
3 Mais nous pouvons observer, sans plus attendre, qu’un conflit existe entre l’intelligence et l’ego. L’ego, ahamkara en sanskrit, représente cette entité à laquelle on s’identifie habituellement, et qui est constituée du corps, ana kosha, de la force vitale, prana kosha, et du mental manas (d’où dérive le mot mano dans mano maya kosha). Cette identification est normale et naturelle dans la vie courante.
4 Mais en même temps, d’un point de vue métaphysique et spirituel, il est évident qu’elle est fausse, car ces trois constituants ne sont que des flux, des choses qui se composent et se décomposent sans cesse, et qui, finalement, se décomposeront définitivement. Si nous n’étions que cela, à vrai dire, nous ne serions, à terme, quasiment rien. Donc la pensée qui se borne à ce point de vue partiel est nécessairement partiale et par là fausse, injuste, parfois jusqu’à la monstruosité.
5 Exemple : Monsieur X s’identifie à son corps, donc à sa race. Il en vient à penser que Y, qui est d’une autre race, lui est nuisible et il décide de supprimer Y et tous ceux de même race, Y1, Y2, Y3 etc. Il a donc une logique génocidaire, qui peut être très argumentée et construite sur le plan rationnel ; mais qui, cependant, pose un important problème éthique et spirituel. On pourrait multiplier sans fin les exemples. La pensée égotique, ego-centrée peut être aussi rationnelle que l’on voudra, aussi documentée que l’on voudra, elle est toujours fausse parce que toujours partielle et partiale.
6 La tradition orientale, qui possède le sens du symbolisme, remarque que le cerveau est blanc et gris, comme la lune. Et elle lui reconnaît une ‘intelligence lunaire’, c’est-à-dire par reflet. Disons-le tout de suite, cela appelle une autre intelligence, solaire, qui n’est autre que vijnana maya kosha.
7 Bien que mano maya kosha ne soit pas infaillible, ce serait une erreur, pour un spirituel, de le mépriser et de ne point le développer. Jésus enjoint ses disciples à faire preuve d’intelligence cérébrale. Dans la parabole de la tour par exemple : Qui de vous en effet, s’il veut bâtir une tour, ne commence par s’asseoir pour calculer la dépense et voir s’il a de quoi aller jusqu’au bout ? (Lc 14/28 = P 193) ou dans la parabole de la guerre : Ou encore quel est le roi qui, partant faire la guerre à un autre roi, ne commencera par s’asseoir pour examiner s’il est capable, avec dix mille hommes, de se porter à la rencontre de celui qui marche contre lui avec vingt mille ? (Lc 14/31 = P 193)
Dhyana au niveau de mano maya kosha
L’homme au bord de la rivière
1 La méditation sur mano maya kosha est comparable à un homme installé en assise tout au bord d’une rivière. La rivière a un nom, elle semble désigner une chose fixe, définissable, alors qu’en fait l’eau, qui en constitue la partie la plus spécifique, coule sans cesse. Et, si c’est la même rivière, ce n’est jamais la même eau. Ainsi en est-il du mental. Les sensations, émotions et pensées qui le traversent constituent sa matière même, qui est un flux.
2 L’homme assis au bord de la rivière aura tendance à se laisser hypnotiser par le mouvement et le chatoiement lumineux du courant. Il risque même, à la longue, de basculer de sa posture et de glisser dans le courant qui l’emportera. Ainsi en est-il lorsqu’un méditant s’installe, avec l’intention de demeurer pur observateur du mental, et se retrouve, au bout de quelques minutes, en train de se faire un vrai cinéma intérieur à propos d’une distraction quelconque.
La méditation ‘de pleine conscience’
1 Le monde moderne a la superstition du progrès et il ignore cette sagesse biblique selon laquelle ‘Rien n’est nouveau sous le soleil’. Alors, pour alimenter le dieu Progrès, il se fabrique des nouveautés qui n’en sont pas, et qui reposent, la plupart du temps, sur un mot ou une expression censés être nouveaux eux aussi. Telle est la ‘méditation de pleine conscience’. On dit que le diable, quand il se déguise, laisse toujours dépasser un bout de sa queue, ce qui permet aux regards acérés de le reconnaître. Ici la queue du diable c’est le pléonasme. Une méditation qui ne serait pas de pleine conscience ne serait pas une méditation, mais une rêvasserie. ‘Méditation de pleine conscience’, c’est un peu comme un ‘blanc clair’ ou un ‘noir foncé’. La nouveauté de l’expression fait croire à celle de la chose et, comme toute chose est fabriquée pour être vendue par les temps qui courent, on vend des stages, des conférences, des livres sur la ‘méditation de pleine conscience’.
2 Ceci dit, la chose, pour qui la pratique, n’est pas mauvaise et peut même être utile. Il s’agit d’observer les sensations, émotions et pensées sans les chasser, ni les alimenter par des cogitations. Et cela plagie très exactement la méditation sur mano maya kosha.
Méditation sur mano maya kosha
1 Tout se passe comme si les pensées et même les émotions étaient des êtres spécifiques, avec une volonté et une intelligence propre. Intéressez-vous à une pensée et aussitôt, flattée de l’intérêt que vous lui portez, elle fera la belle, s’amplifiera et déploiera tous ses moyens de séduction pour vous occuper la conscience entière. Observez-la calmement, avec distance, sans en penser rien, et sans trouble aucun, elle disparaitra, comme vexée du peu de succès qu’elle emporte.
2 On voit bien que certaines coquettes ne se sentent exister que dans le regard des autres, semblablement les pensées et les émotions n’existent que dans l’intérêt que la conscience leur porte. L’archétype du viril est l’ascète et l’archétype du féminin la courtisane. L’une est d’autant puissamment attirée par l’autre, qu’il semble inaccessible. Comme dans la symbolique des tentations de saint Antoine en Christianisme, ou dans celle de la prostituée et du yogi en Orient on retrouve dans cet exercice, comme diraient les Chinois, un entraînement du pôle yang (viril) à demeurer conscient mais non séduit par le mouvement charmant et enjôleur du pôle yin (féminin).
De l’intérêt spirituel de dhyana sur manas
1 Dans la méditation de ‘pleine conscience’ l’intérêt recherché est la stabilisation du mental. Et cela est efficace. Le souci n’est qu’une petite obsession ; si on la laisse se développer, elle devient une idée fixe (et noire) ; elle peut mener à la dépression, voire au suicide. En apprenant à conscientiser l’émergence d’une pensée, à prendre du recul et ne pas systématiquement lui ouvrir la porte de l’attention, le pratiquant se protège de la nocivité des soucis. Il s’approche de pouvoir un jour choisir ses pensées. Tout cela est bien. Mais c’est limité en ce sens que cette approche ne s’intéresse qu’au mental et à sa pacification. Cela ne remet aucunement en cause l’erreur fondamentale de l’egocentrisme qui dit ‘Je suis le mental’. C’est du matérialisme intelligent, mais c’est encore du matérialisme.
2 Par contre, dans la tradition de méditation-dhyana, cette observation du mental, en plus des aspects intéressants déjà signalés et pour ainsi dire thérapeutiques, présente un tout autre intérêt. A la question de savoir si l’homme a un esprit (pneuma en grec) qui soit autre chose que le mental (psychè en grec) l’Occident répond en terme de foi ; on le croit ou on ne le croit pas. L’Orient procède différemment ; il expérimente, dans l’esprit d’une science de l’intériorité, une ‘science sacrée’ en somme. Si quelque chose, dans la conscience, peut observer le mental sans se mêler à lui, c’est donc qu’il y a quelque chose d’autre que le mental, et supérieur à lui. Ce quelque chose est de nature spirituelle. On pourrait dire : « Si tu peux observer ton mental, sans te noyer en lui, c’est que tu as un esprit. Et alors il ne t’est plus nécessaire d’y croire, puisque tu le constates. On ne croit qu’aux choses qu’on n’expérimente pas ; celui qui voit le soleil à midi n’a pas besoin d’y croire, il en fait l’expérience. » En écho de ce raisonnement vient la redoutable question : « Et alors, si on n’arrive pas à méditer, cela prouve-t-il qu’on n’a pas d’esprit ? » L’enseignement traditionnel oriental répond : « Cela prouve que l’esprit est endormi, voire évanoui, à la limite comateux, mais il ne saurait pas être complètement inexistant, car alors l’être en question cesserait d’être aussitôt. Car, métaphysiquement, il n’est rien de transitoire qui ne soit la manifestation de l’Immuable ; c’est pourquoi l’Orient ne parle pas de création à propos du monde, mais de manifestation.»
3 Cette méditation se situe donc à la frontière de la psychologie et de la spiritualité. On la fait dans une optique de bonne psychologie, ce qui est excellent ; mais elle participe au réveil du pôle spirituel, ce qui est incomparablement plus important.
De l’importance des mots
L’harmonie des mots : Confucius
1 Le grand philosophe chinois Confucius dit : « Si on veut rétablir l’harmonie dans l’empire, il convient de commencer par rétablir le sens des mots. » En effet, un homme, tout comme un peuple, ne peut bien agir que s’il pense droitement ; or c’est avec des mots, et pas seulement avec des images, que l’on pense. Précision du vocabulaire et justesse de la pensée sont donc intimement liés.
Le sanskrit, jargon de la spiritualité
1 On appelle jargon le vocabulaire spécifique de chaque métier ou activité. Le jargon de la musique c’est l’italien (allegro, andante…), parce que l’Italie est le premier pays d’Occident à avoir méthodiquement théorisé cet art et à lui accorder une grande place dans sa culture. Le jargon de l’économie et des affaires c’est l’anglais, parce que la Grande Bretagne (et à sa suite les États-Unis d’Amérique du nord) est le premier pays à avoir développé le système de l’économie industrielle et du marché planétaire (business, time is money…). Quand on suit une voie spirituelle avec une certaine ouverture universaliste (d’ailleurs la spiritualité est toujours universaliste, car ‘l’Esprit souffle où il veut’ Jn 3/8) on utilise le sanskrit, qui est la langue sacrée de l’Inde.
2 En effet la tradition hindoue est à la fois la plus ancienne tradition vivante de la terre, une de celles qui compte le plus d’adeptes effectifs, une des plus vigoureuses, malgré la confrontation avec le monde moderne (il n’est pas possible de voyager en Inde sans être frappé par l’importance de la spiritualité et de la religion dans ce pays). Et c’est aussi la tradition dans laquelle les concepts métaphysiques et spirituels théoriques, aussi bien que les méthodes pratiques de réalisation, sont décrits avec le plus de rigueur et de la façon la plus complète. Il faut aussi rajouter que l’Inde est le pays où l’on trouve aussi le plus de maîtres spirituels authentiques (bien qu’il y en ait aussi de nombreux qui ne le sont guère).
Tous les concepts spirituels ne sont pas traduisibles
1 Pour toutes ces raisons un certain nombre de mots sanskrits, porteurs d’un enseignement spirituel, font désormais partie du vocabulaire spirituel universel. C’est le cas, par exemple, de samsara, karma, yoga, ahimsha, guru etc. Sans se charger d’une culture inutile et qui serait pédante, il est donc indispensable, pour qui veut faire un travail sur soi spirituel, d’assimiler ces quelques mots.
2 Cela évitera une multitude d’erreur de compréhension car, si on traduit un concept spirituel oriental par un mot de la langue française qui ignore ce concept, on tombera presque inévitablement sur une conception de ce mot propre à la théologie chrétienne, qui a façonné l’Occident pendant deux mille ans ou à la philosophie profane d’Europe, qui perçoivent les choses tout différemment.
3 Par exemple quand on dit ‘Dieu’ à un occidental, il interprète ce mot dans le sens chrétien du créateur du monde, qui n’est pas de même nature que sa créature (creatio ex nihilo) mais qui est cependant tout puissant sur sa créature. Or les équivalents hindous, Ishvara ou Brahman ont un tout autre sens et la pratique même de la méditation s’en trouve totalement modifiée.
4 Autre exemple, inter-occidental celui-ci. En dehors de la connaissance, la chose la plus importante au monde, c’est l’amour. Or la langue française est dans un tel état de dégénérescence qu’elle confond aujourd’hui connaissance et savoir (« J’ai beaucoup de connaissances en chimie » par exemple). Quant à l’amour, la situation n’est pas plus reluisante. Un français aime le chocolat, aime sa femme et aime Dieu. Par contre le grec distingue éros, qui est le désir sexuel et donc la forme sensuelle de l’amour, philéo, qui correspond à l’amitié, et agapè, qui est l’amour absolu. Dans l’évangile, lors de la Transfiguration, Dieu, le père, dit qu’il aime Jésus : Celui-ci est mon fils-huios, l’aimé-agapêtos (Mt 17/5 = P125). Dans une parabole Jésus dit Quand tu donnes un banquet, n’invite pas tes amis-philos, mais les pauvres (Lc 14/12 = P190). On voit que, dans l’Évangile grec, on ne confond pas le chocolat, sa femme et Dieu. La traduction française de l’Évangile applatit dramatiquement le sens.
Richelieu décapité par la Révolution
1 Richelieu fut le fondateur de l’Académie Française. À une époque où les patois proliféraient encore, il s’agissait de constituer une langue suffisamment parfaite, recouvrant une aire géographique assez étendue pour constituer une culture riche, variée et profonde. Quand on voit le rayonnement qu’a obtenu la langue française dans toutes les cours d’Europe pendant plusieurs siècles, on ne peut douter du bien-fondé de l’entreprise de Richelieu. Mais la révolution est passée par là. Les publicistes et les propagandistes en tous genres se sont emparés du principe de ‘liberté d’expression’ et l’ont mis hors contrôle, jusqu’à en faire une liberté de polluer l’expression. D’où l’appauvrissement du vocabulaire, des conjugaisons, le mélange inconsidéré du français et de l’anglais ; en un mot, l’effritement rapide d’une culture.
2 Il appartient donc à celui qui s’engage dans une voie spirituelle d’entendre la sagesse de Confucius et celle de Richelieu, au moins en ce qui concerne le parler de la voie en question.
De la méthode dans la spiritualité
1 Dans la culture moderne laïque, la vie d’un homme est divisée entre le travail et les loisirs. Le travail est important parce qu’il permet de gagner de l’argent ; et l’argent est non seulement le moyen de toutes les commodités pour un consommateur, mais c’est en vérité le dieu de la civilisation moderne. Les questions spirituelles, religieuses, philosophiques font partie des loisirs. C’est le domaine du facultatif, du secondaire, du ‘chacun pense et fait ce qu’il veut’ ; c’est le domaine sans vérité, ‘chacun la sienne’, le domaine du non-scientifique, de l’irrationnel, de la fantaisie. Par conséquent les critères de logique, de méthode, de discipline ne s’y appliquent que médiocrement, si ce n’est pas du tout. Tout cela constitue un grand écueil en matière de spiritualité.
2 La plupart des Occidentaux ne sont pas capables d’aborder la spiritualité autrement qu’en touristes, en dilettantes ; ils lisent, certes, ils assistent à des conférences, mais comme une femme oisive ferait du lèche-vitrine, histoire de ‘sortir de chez elle’. C’est très suffisant pour ‘parler spiritualité’ dans un salon mais ne vaut pas grand-chose pour entreprendre un travail sur soi. C’est pourquoi il importe d’appliquer dans ce domaine la même exigence de méthode que dans les études universitaires, dans l’exercice d’une profession ; ou, pour ceux qui ont une passion, dans la pratique d’un sport de haut niveau, du jeu des échecs, ou de la musique.
3 Chacun aura sa méthode, mais il importe d’en avoir une. En voici une, à titre de suggestion. Acheter une pile de fiches légèrement cartonnées (genre Bristol) de 10 sur 15 cm. D’un côté, noter la question : « Illusion, magie, mirage apparence… » et de l’autre la réponse : MAYA. Et ainsi pour tous les mots-clés que l’exposé de l’enseignement révèle comme manifestement importants. Quand on a une pile de fiches ainsi composées, on les voit tous les jours, ce qui va demander quelques minutes. Quand elles sont bien sues, tous les deux jours, si cela se fait bien, tous les trois jours etc. Pour ce faire une fiche sur la pile servira à déterminer tous les combien de jours on doit réviser cette pile et quelle est donc la date de la prochaine révision. Chacun, selon ses capacités naturelles de mémoire, et selon son habileté mnémotechnique, arrivera à un nombre de jours idéal (assez grand pour ne pas occuper trop de temps et assez raisonnable pour garder en parfaite mémoire les notions évoquées par les mots sanskrits). En général, ce nombre tourne autour de 21 ou 30 jours.
De la mémoire dans la spiritualité
Mémoire et subconscient
1 Les méthodes anciennes d’éducation mettaient l’accent sur la mémoire. Conséquence inévitable, les méthodes modernes déconsidèrent la mémoire ; vu que l’essence du moderne consiste souvent à bouleverser l’ancien plutôt qu’à le compléter. Certes, il est vrai que des générations d’enfants durent ingurgiter des dates de batailles et de sacre de rois, des listes de départements, de préfectures et de sous-préfectures et mille autres choses dont l’utilité pratique et même culturelle était parfois discutable. Il importe par conséquent de ne pas surcharger la mémoire d’inutilités. Cependant, la raison fondamentale de valorisation de la mémoire dans toutes les traditions spirituelles demeure toujours valable, puisqu’elle tient compte de la constitution de l’être humain.
2 Une immense partie de ce qu’un humain ressent, pense et fait, dépend du contenu de son subconscient et en particulier du contenu de sa mémoire. C’est pourquoi, par exemple, lire quelques pages d’évangile chaque jour ne produit pas le même effet que mémoriser tout ou partie de cet enseignement. Qu’il s’agisse de mémoriser des fables de La Fontaine ou des paraboles évangéliques, il ne fait aucun doute que la mémoire travaillera subconsciemment et orientera les pensées, les paroles et les actes de celui qui aura ainsi meublé son subconscient. En somme l’homme profane subit son subconscient, le cheminant spirituel l’utilise méthodiquement.
La mémoire moderne, prodigieuse et inhumaine
1 Toutes les traditions spirituelles (hindouisme, bouddhisme, judaïsme, christianisme et islam, pour ne citer qu’elles) privilégient cette méthode. Les traditions spirituelles antiques, souvent sans écriture (même si celle-ci était connue par ailleurs) reposaient entièrement sur la mémoire (par exemple le celtisme européen). La capacité mémorielle de certains brahmanes dans l’Inde traditionnelle, comme d’ailleurs de certains pères de l’Église en christianisme, ou de certains conteurs des traditions noires africaines ou chamaniques apparaitrait prodigieuse à l’homme moderne, souvent incapable de retenir dix numéros de téléphone sans avoir recours au sien.
2 La modernité a inventé les mémoires numériques : prodigieuse technologie, mais extérieure à l’homme. Elles permettent d’utiliser Internet comme une inépuisable encyclopédie. Mais la fatalité d’un univers de sous-hommes et de super machines se profile, car l’homme cesse de faire bien ce qu’il fait faire. La machine vide l’homme de ce qu’elle fait pour lui.
Une frontière entre le croyant et le disciple
1 Jésus enseigne, conformément à la tradition juive : si vous gardez mes paroles, vous serez vraiment mes disciples (Jn 08/31 = P 147). Il indique par là une importante frontière entre le croyant, plus ou moins pratiquant (de la messe dominicale et de la morale de base), et le disciple qui, comme son nom l’indique, s’impose une discipline en vue d’une transformation intérieure.
2 À titre d’illustration voici deux remarques entendues dans les milieux religieux et de la part de ‘religieux’, comme ils se flattent de se nommer eux-mêmes. « Heureusement qu’il y a quatre évangiles, cela rend impossible leur mémorisation » (chose totalement inexacte d’ailleurs) « et nous maintient dans une certaine humilité. » En somme, le Logos, c’est-à-dire la Parole se serait incarnée pour que, par humilité, on ne mémorise pas son message… sans compter qu’une humilité qui se raconte pose quelques problèmes d’authenticité.
3 L’autre remarque est du même tonneau : « L’important, ce n’est pas de réciter l’évangile, c’est de le vivre. » A quoi il fut répondu : « Comment voulez-vous vivre un enseignement que votre mémoire oublie ? »
Mémorisation et divinisation
1 L’enseignement évangélique va beaucoup plus loin que cela, dans l’esprit même de la spiritualité orientale. Certains chefs juifs accusent Jésus de blasphème pour avoir dit Je suis le fils de Dieu, et ils commentent… « toi, n’étant qu’un homme, tu te fais dieu (par cette parole). » Jésus leur répond : »N’est-il pas écrit dans votre Loi : J’ai dit : vous êtes des dieux ? La loi appelle dieux ceux à qui la parole de dieu fut adressée, et l’Écriture ne peut être récusée,…(Jn 10/33-35 = P 185 ; notons, à propos de Dieu ou dieu, qu’il n’y a pas de majuscules dans le texte grec de l’Évangile). Cela signifie que, selon l’Ancien Testament (la Thora) et selon Jésus, celui à qui est adressée la parole de Dieu (et qui l’a bien évidemment intégrée dans sa mémoire et son vécu) n’est plus homme mais Dieu. Autrement dit la parole de Dieu est une semence (sperma en grec ; image symbolique que l’on retrouve dans la spiritualité orientale et d’ailleurs universelle), une semence pour une seconde naissance, un être nouveau.
2 Cet enseignement est clairement exprimé dans le prologue de Jean : A tous ceux qui l’ont accueilli (Le logos, donc la parole divine), il a donné pouvoir de devenir enfants de Dieu (Jn 01/12 = P 001). Or le mot enfant traduit ici le grec teknon qui désigne l’enfant comme descendance, donc de même nature. Il n’est pas question d’une créature qui serait tirée du néant (ex nihilo), comme le dit la théologie et le Credo, mais bien d’une identité de nature. Et, pour ‘enfoncer le clou’ pourrait-on dire, le texte insiste au verset suivant, et dans la même phrase : Ceux qui sont engendrés-gennaein, non des sangs-haima, ni d’une volonté-thelêma de chair-sarx, ni d’une volonté-thelêma d’homme-anêr mais de Dieu-theos. Il s’agit bien d’engendrer : on reconnaît le terme grec gennaein d’où provient les mots ‘genèse, génétique, gène’ en français. Et l’enseignement distingue quatre types d’engendrements.
1°) Celui qui vient des sangs (haima d’où viennent hématome, hémorragie) ; c’est l’engendrement animal et l’espèce humaine en fait partie corporellement.
2°) L’engendrement qui provient d’une volonté de chair-sarx. Le mot sarx désigne, comme un tout indissociable, le corps et le psychisme. On trouve, dans l’Évangile, l’opposition de la chair-sarx et de l’esprit-pneuma : Ce qui est né de la chair est chair, ce qui est né de l’esprit est esprit (Jn 03/06 = P 030). On pourrait croire qu’il s’agit d’une opposition de type dualiste. Il n’en est rien car la chair étant corps et psychisme, on retrouve en fait la conception tripartite de l’humain corps-âme-esprit, ou soma-psuchè-pneuma. Cette opposition chair-esprit a le grand avantage de distinguer le mortel (la chair-sarx, corps et âme) de l’immortel (l’esprit-pneuma). Donc l’engendrement provenant d’une ‘volonté de chair’ est l’engendrement humain profane pourrait-on dire.
3°) La troisième sorte d’engendrement évoquée dans le prologue est le fait d’une volonté-thelêma d’homme-anêr. L’homme anêr est l’homme marié, l’homme complété par sa femme, formant un tout avec elle en osmose ; ce n’est donc pas simplement un humain profane, c’est un humain inscrit dans une tradition spirituelle, un ‘pater familias’, un patriarche. La génération qu’il engendre est d’une qualité supérieure. On voit clairement que ces distinctions sont hiérarchisantes.
4°) Enfin la quatrième sorte d’engendrement est le fait de Dieu-theos (le mot n’a pas de majuscule dans le texte évangélique grec). Et l’auteur de cet engendrement, dans le prologue johannique, est le logos, le verbe divin, la parole-pensée créatrice divine. Il est donc tout à fait clair qu’elle remplit, au niveau spirituel (pneuma), une fonction que l’on peut dire spermatique.
Comment l’esprit-pneuma peut-il être engendré ?
1 Mais on pourrait se poser la question : « Si pneuma, l’esprit, est le cœur immortel de l’humain, comment se fait-il qu’il soit engendré ? En effet, métaphysiquement, ce qui n’a pas de fin n’a pas de début. Donc, si l’esprit- pneuma est immortel, il doit n’être pas né ; comment donc serait-il engendré ? »
2 Pour comprendre, il faut considérer que beaucoup pensaient autrefois que le sperme masculin était l’unique semence de l’humain et que la femme ne fournissait que le réceptacle ; un peu comme le rapport de la semence de blé avec la terre qui la reçoit. On parlait d’ailleurs de ‘labourer sa terre’ pour évoquer la fécondation d’une femme. Les scientifiques savent aujourd’hui que l’ovule féminine participe de l’hérédité de même que le sperme masculin. Cela revient à dire que l’ovule contient une potentialité d’humain, qui nécessite une actualisation venant de l’extérieur : le sperme. De même l’humain profane contient une potentialité d’être divin immortel (pneuma), mais elle doit être fécondée par le logos divin faisant office de sperme spirituel. C’est ainsi que la mémorisation de la parole (dans le but, évidemment, de la mettre en œuvre) participe d’un rite de divinisation de l’humain. Et cet enseignement se rencontre dans toutes les traditions ayant un véritable ésotérisme (même si, comme le christianisme moderne, elles l’ont souvent oublié).
3 Une remarque pour finir. Les anciens n’étaient pas aussi naïfs que certains modernes se plaisent à le prétendre. Ils avaient bien remarqué que beaucoup d’enfants ressemblent à leur mère, et que cette dernière, par conséquent, participe de leur hérédité. Les plus avisés d’entre les anciens devaient donc se douter que, si le logos pouvait diviniser l’humain, c’est que ce dernier en était potentiellement capable.
Le Christianisme moderne pris sur le fait de dérober la clé de la gnose
1 On a déjà constaté, et on le remarquera encore bien des fois, que le christianisme des siècles récents (le ‘christianisme moderne’) occulte méthodiquement les enseignements les plus ésotériques et donc spirituels. Il ne faut pas s’en étonner, car nous sommes prévenus par le Maître dans son reproche fait aux docteurs religieux : vous avez dérobé la clé de la gnose (Lc 11/52 = P 171). Pourquoi cette agressive remarque ? Parce que le verset : Ceux qui sont engendrés-gennaein, non des sangs-haima, ni d’une volonté-thelêma de chair-sarx, ni d’une volonté-thelêma d’homme-anêr mais de Dieu-theos (Jn 01/13), ce verset n’est pas attribué, par la Bible de Jérusalem, aux disciples, mais uniquement à Jésus. C’est ainsi que la Bible de Jérusalem (officielle dans l’Église catholique) donne pour ce verset : lui (Le Christ) qui ne fut engendré ni du sang, ni d’un vouloir de chair, ni d’un vouloir d’homme, mais de Dieu. La Bible de Jérusalem réserve donc à Jésus seul la qualité d’être engendré de Dieu alors que le début de la phrase désigne clairement À tous ceux qui l’ont accueilli, il a donné pouvoir de devenir enfants de Dieu. On voit là, précisément à l’œuvre, cette volonté d’occultation spirituelle, de séparation de l’humain et du divin, cette obsession exotérisante, cette humiliation de l’humain (parodie de la vertu d’humilité) qui caractérise le christianisme moderne.
Tourisme religieux et discipline spirituelle
1 La frontière est donc bien nette entre le ‘tourisme religieux’ et la méthode du disciple qui veut opérer une transformation intérieure. Chacun devra, en fonction de sa nature intérieure et de son objectif de vie, déterminer ce dont il importe de ne pas charger la mémoire (énormément de choses profanes en vérité), et ce qu’il convient de garder comme un trésor précieux (parabole du trésor et de la perle : Mt 13/44-46 = P 094).
2 De ce point de vue aussi, il est évident que l’enseignement évangélique est typiquement oriental : avez-vous perdu la mémoire ? (Mc 08/18 = P 129) reproche Jésus à ses disciples, N’avez-vous pas lu que… ou encore : que celui qui sait lire comprenne… en fait, quand on dit ‘lire’, dans l’Écriture, cela implique mémoriser. Quand Jésus exige d’un interlocuteur : que lis-tu dans la Loi ? (Lc 10/26 = P 157) ils n’avaient pas les encombrants rouleaux de la Thora sous la main.
Vijnana Maya Kosha, intelligence cordiale
L’aveugle et le voyant
1 À propos de mano maya kosha, il fut dit : ‘Alors que le voyant possède, d’un seul coup, une vision synthétique et globale d’un lieu nouveau, l’aveugle doit cumuler quantité d’expériences tactiles et auditives pour se faire une représentation schématique du lieu en question.’ On comprend maintenant que cette parabole illustre la différence qui existe entre l’intelligence mentale, kosha mano, et vijnana maya kosha, l’intelligence cordiale.
2 À proprement parler vijnana désigne l’intuition intellectuelle. Dans ce mot, ‘vi’ est un préfixe et le cœur du mot est jnana, l’exact équivalent de gnosis en grec, que l’on retrouve dans gnose en français. C’est la connaissance cordiale, que l’Évangile évoque : Malheur à vous, les légistes, parce que vous avez enlevé la clef de la gnose (gnôsis) ! Vous-mêmes n’êtes pas entrés, et ceux qui voulaient entrer, vous les en avez empêchés ! » (Lc 11/52 = P 171).
L’intelligence intuitive et l’intelligence raisonnante
1 Dans l’hermétisme antique, il est dit que ‘Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas, et ce qui est en bas comme ce qui est en haut’. Cela ne revient pas à niveler le haut et le bas, à la façon démocratique (tout est égal à tout). Le sens de cette formule énigmatique tient à ceci qu’en bas des facultés humaines se trouve la sensation, que nous avons en commun avec les animaux, et en haut se trouve l’intuition intellectuelle pure, ou intuition spirituelle, dont les animaux ne peuvent pas être complètement dépourvus, mais qui est incommensurablement plus grande chez l’humain normalement développé. Dans les deux cas il s’agit d’intuition, c’est-à-dire d’une appréhension de la réalité directe, immédiate, sans raisonnement, sans l’ombre d’un doute. Entre ces deux niveaux de l’intuition sensible et de l’intuition spirituelle se situe le domaine du raisonnement mental, cérébral, l’intelligence de la tête.
2 Archimède, grand savant de l’antiquité grecque, a découvert la loi de flottabilité des corps : ‘Pour qu’un corps solide flotte sur l’eau, il faut que le volume d’eau dégagé par l’enfoncement du corps solide dans l’eau soit d’un poids équivalent au poids du corps solide.’ Archimède cherchait à formuler rationnellement la loi de flottabilité en vue de rendre scientifique la construction des navires. Depuis des jours, il ne trouvait pas. C’est alors qu’il ne travaillait pas, et se détendait dans son bain, son corps se trouvant lui-même dans la situation de flottabilité dans la baignoire, qu’il bondit tout à coup en s’écriant :’Euréka, j’ai trouvé !’ La formule est restée pour toute personne qui comprend, dans un flash instantané, l’intelligence de quelque chose. L’intérêt de cet exemple c’est qu’Archimède se reposait dans sa baignoire ; il n’était pas dans le travail cérébral du scientifique.
3 On dira, certes, que des millions de gens ont pris des bains avant Archimède et n’ont pas fait cette découverte ; il ne suffit certainement pas de priser sa baignoire pour devenir un génie de la physique. Il avait, comme on dit, ‘la question en tête’ ; mais ce n’est pas sa tête qui a trouvé, c’est son cœur. Non pas le cœur symbole du sentiment que les amoureux gravent sur les troncs d’arbres avec deux initiales de prénoms, mais le cœur spirituel, centre de l’être humain, qui possède le même lieu symbolique que le précédent. Et cela se comprend, puisqu’on ne peut connaître qu’en aimant et n’aimer vraiment qu’en connaissant. C’est pourquoi, en langage biblique, ‘connaître une femme’ signifie à la fois l’aimer charnellement et la connaitre sentimentalement et spirituellement.
L’intelligence solaire et l’intelligence lunaire
1 Il fut dit plus haut : ‘La tradition orientale, qui possède le sens du symbolisme, remarque que le cerveau est blanc et gris, comme la lune. Et elle lui reconnaît une ‘intelligence lunaire’, c’est-à-dire par reflet. Cela appelle une autre intelligence, solaire, qui n’est autre que vijnana maya kosha.’ Cette remarque, non seulement distingue deux formes d’intelligence, lunaire et solaire, mais elle met en relation hiérarchique et de dépendance les deux intelligences. Si le soleil s’éteint, la lune n’éclaire plus. C’est ce que l’on constate dans une éclipse de lune, lorsque la terre s’interpose entre soleil et lune. Autrement dit l’intelligence cérébrale ne fait que formuler rationnellement et verbalement ce que le cœur a préalablement intuitionné.
2 Einstein, dont les découvertes sur l’espace-temps, ainsi que sur la matière et l’énergie, ont bouleversé la conception que l’homme moderne se faisait du monde ; Einstein donc, a dit : « On se figure qu’en science on cherche et puis ensuite on trouve. Mais cela est faux. Il y a les chercheurs et il y a les trouveurs et ce ne sont pas les mêmes. Les chercheurs cherchent et les trouveurs trouvent. » Ces remarques ne seront pas appréciées des nombreux chercheurs professionnels d’aujourd’hui, qui sont surtout des accumulateurs de données. Elles montrent cependant que les véritables découvertes, comme le furent celles d’Einstein, se produisent en un éclair, par intuition cordiale et que ce n’est qu’ensuite qu’intervient le travail cérébral de raisonnement, afin d’établir rationnellement et de façon communicable, la vérité de l’intuition initiale. Donc la recherche intervient après la découverte. Il se peut que la recherche soit longue, car le mental est laborieux dans ses démonstrations alors que l’intuition est immédiate et fulgurante.
3 Il en va de même en spiritualité. Les explications et démonstrations que nous donnons présentement, sur la pertinence du Sanatana Dharma, ne peuvent avoir aucun effet de conviction sur une personne qui n’a pas préalablement dans le cœur l’intuition spirituelle de cette justesse. Un enseignement de cette nature ne crée pas chez un auditeur ou un lecteur une connaissance spirituelle ; dans le meilleur des cas, il éveille ce qui sommeillait en lui.
L’intelligence des intelligents et l’intelligence des petits
1 L’évangile rapporte cette parole de Jésus : Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout-petits (Mt 11/25 = P 154). Cette parole est souvent l’occasion pour les prêtres socialisants de vanter les incultes et de vilipender les diplômés et les puissants. Pourtant Jésus, en l’occurrence, ne s’amuse pas à prophétiser Marx. Les sages dont il parle sont ceux que le monde profane perçoit comme tel, et non pas les véritables sages dont il parle ailleurs (Mt 23/34 = P 171). De même les intelligents dont il est question ici sont les super cerveaux rationalistes que le monde profane admire tant et non pas l’intelligence que le rabbi Jésus exige de ses disciples lorsqu’il les réprimande : Vous ne comprenez pas encore et vous ne saisissez pas ? Avez-vous donc l’esprit bouché (Mc 08/17 = P 129) ou Vous aussi, vous êtes à ce point sans intelligence ? Ne comprenez-vous pas… ? (Mc 07/18) Ce qui est ici enseigné, c’est que les grandes vérités spirituelles ne sont pas appréhendables par le cerveau surdéveloppé des universitaires et premiers de promo des grandes écoles -les sages et les intelligents profanes-, mais que cela est révélé aux tout-petits de l’ego, qui ne se prennent pas pour le centre du monde, et qui savent que, dans leur cœur se cache le Seigneur par qui tout se révèle. Ainsi les tout-petits dont parle Jésus sont ceux qui connaissent la petitesse de l’humain, quand bien même l’humain aurait gagné le monde entier (Mt 16/02 = P 123) et qui connaissent l’infinitude du divin. Ils peuvent être au sommet de l’échelle sociale (comme dans l’évangile un Joseph d’Arimathie : Mc 15/43), ou simple pêcheur comme Pierre (Mc 01/16). Mais ces tout-petits ont en commun de cheminer spirituellement grâce à l’intelligence intuitive, solaire et cordiale, plutôt que seulement par les moyens de l’intelligence raisonneuse, lunaire et cérébrale.
La hiérarchie spirituelle et la ‘hiérarchie’ profane
1 Ces remarques illustrent aussi un autre point. Dans ce qu’il reste du christianisme, les prêtres socialisants, auxquelles il fut fait allusion précédemment, affirment volontiers que les apôtres et la plupart des disciples étaient des hommes simples, incultes, n’ayant pas fait d’étude, pour un peu ils les honoreraient du titre de prolétaires. Ils font remarquer que Jésus lui-même, très probablement, était un ouvrier charpentier comme Joseph, son père officiel.
2 Mais c’est oublier que, dans les sociétés traditionnelles reposant sur une doctrine spirituelle, un homme pouvait être fort savant dans la science sacrée d’interprétation des Écritures et de réalisation spirituelle, tout en occupant une place relativement modeste dans la hiérarchie de la richesse et du pouvoir politique. C’était même un avantage spirituel, car la gestion de la fortune ou du pouvoir politique sont dévorateurs de temps, d’énergie et très distrayants pour qui se destine à une réalisation spirituelle.
3 Dans la structure des trois varnas-castes de la tradition hindoue, aussi bien que dans la structure des ‘trois ordres ou états sociaux’ de la Chrétienté (clergé, noblesse et tiers-état), les membres de ces trois groupes avaient accès à une initiation à la fois professionnelle et spirituelle. Ainsi la hiérarchie spirituelle ne recoupait aucunement l’étagement de la richesse ou du pouvoir politique, ou du moins pas nécessairement.
4 D’ailleurs, lorsque les gens parlent aujourd’hui de ‘hiérarchie’ sociale en plaçant au sommet les puissants de la politique et de l’argent, ils ne savent pas ce qu’ils disent. Le mot hiérarchie vient de hieros (le sacré) et de arkhê (le pouvoir, le commandement) ; or il n’est que trop évident que l’argent gagné en Bourse ou le pouvoir gagné par les mensonges d’une campagne électorale n’ont rien de sacrés.
La superstition de ‘l’intellectuel’
1 Une autre remarque s’impose à propos de manas (le mental) et de vijnana (l’intelligence cordiale). Depuis le XVII° siècle, un certain mépris s’est installé dans la culture occidentale pour le travailleur manuel et une valorisation inverse pour ‘l’intellectuel’. C’est oublier que les mains n’agissent que bien guidées par un cerveau intelligent et par un cœur intuitif. Paganini jouant du violon et Léonard de Vinci peignant exerçaient un travail manuel dont la prodigieuse habileté n’eut pas été possible sans un cerveau et un cœur de même qualité.
2 De plus l’emploi du mot ‘intellectuel’ comme celui du mot ‘hiérarchie’ est une pure erreur, car ce que l’on désigne par-là n’est en fait que le cérébral. Un cérébral possède une excellente mémoire, un sens logique puissant, une imagination performante, mais cela ne l’empêche aucunement de croire à toutes les stupidités du monde moderne : que la vie est apparue par hasard ; que l’opinion des masses est forcément la meilleure possible ; qu’après la destruction du corps l’être cesse etc. Le monde moderne est rempli de grands cérébraux parfaitement inintelligents ; des cerveaux de géants avec des cœurs de nains.
3 D’ailleurs, comme dit plus haut, les faux intellectuels modernes se sont châtiés eux-mêmes en fabriquant des machines pensantes qui en sont au point aujourd’hui de les ridiculiser, comme eux-mêmes ont ridiculisé les travailleurs manuels.
4 S’il est une frontière entre l’humain et l’animal, c’est bien au niveau de vijnana maya kosha qu’elle se situe. L’animal est enfermé dans son individualité, particulière ou collective (son espèce). L’homme peut dépasser son individualité. De ce point de vue on peut dire que l’homme moderne, non seulement n’est pas un intellectuel, comme il le prétend, tout au plus un cérébral, mais aussi que l’homme moderne est un animal, certes plus cérébralisé que les autres animaux, mais un animal et seulement un animal dans la mesure où il délaisse ce qui se trouve pleinement chez l’homme et pratiquement non actif chez l’animal : le pôle de l’intellectualité spirituelle, vijnana maya kosha.
Du blasphème et de l’intelligence
1 La théorie des koshas éclaire aussi un passage difficile de l’enseignement de Jésus. Tout péché et blasphème sera remis aux hommes, mais le blasphème contre l’Esprit ne sera pas remis. Quiconque aura dit une parole contre le Fils de l’homme, cela lui sera remis ; mais quiconque aura parlé contre l’Esprit Saint, cela ne lui sera remis, ni en ce monde ni dans l’autre (Mt 12/31-32 = P 166).
2 L’homme, en tant qu’humain, est corps, énergie, mental (ana maya kosha, prana MK, mano MK). Tout cela est limité et potentiellement périssable. Par contre le ‘rayon divin’ réside dans la ‘caverne du cœur’ (vijnana MK). Jésus dit, en cas de persécution : ce n’est pas vous qui parlerez, mais l’Esprit de votre Père qui parlera en vous (Mt 10/20 = P 174). L’intuition de la vérité divine gît au cœur de tout homme, endormie ou éveillée suivant sa nature spirituelle, mais elle est là.
3 Dire du mal d’une individualité n’est certes pas vertu, mais c’est limité par le fait que l’individualité l’est aussi. Par contre dire du mal d’une évidence spirituelle, alors que le cœur de tout homme est habité de cette évidence, voilà le ‘péché contre l’Esprit’. Celui qui pèche contre l’Esprit ne mérite plus d’avoir accès à l’Esprit ; c’est pourquoi, ni en ce monde ni dans l’autre, cela ne lui sera remis. D’autres interrogations se posent sur ce passage, qui seraient ici hors sujet. Mais l’important demeure que l’enseignement de l’Évangile et celui du Sanatana Dharma concordent parfaitement sur cette question fondamentale de l’erreur mentale, toujours pardonnable, et du déni spirituel disqualifiant.
Le ‘Je suis’ du petit matin
1 La méditation-dhyana se base sur vijnana, c’est la concentration sur « Je suis ». Lorsqu’un homme se réveille le matin, pendant une fraction de seconde, un prodige se produit, dont il ne prend généralement pas conscience. Il sait qu’il est réveillé, conscient ; mais il ne sait pas encore qui il est, où il est, quand il est. Il n’est pas ‘défini’, dans le temps, l’espace ou l’individualité, et donc il n’est pas ‘fini’, pas limité. Sa conscience est de nature divine, mais elle lui échappe sitôt qu’apparue. Tout l’exercice de la méditation consiste à se fixer, à se stabiliser sur ‘Je suis’.
2 Il est bien évident (mais ce qui va sans dire va encore mieux en le disant, surtout là) que, dans le ‘je suis’, le ‘je’, n’est aucunement l’individu, l’ego. Le ‘je’, c’est l’être, et non tel être transitoire.
3 Dans le cœur de la spiritualité hindoue, qu’on nomme le Védanta (nous y reviendrons dans la suite) se situe une voie radicale, qu’on nomme pour cette raison la ‘voie directe’. Elle est illustrée au XX° siècle par deux maîtres hindous éminents Ramana Maharshi et Sri Nisargadatta Maharaj. Leur méthode, on ne peut plus simple (en théorie), mais qui exige une formidable assiduité et puissance de concentration (en pratique), consiste à se concentrer sur le ‘Je suis’, jusqu’à identification permanente de la conscience avec ‘je suis’, avec l’Être.
Le ‘Je suis’ dans l’Évangile et dans la Bible
1 Un Occidental ignorant de sa propre tradition, c’est-à-dire un Occidental moderne, pourrait trouver tout cela étrange. Pourtant la Bible ne dit pas autre chose. Lorsque Moïse, sur le mont Sinaï, demande son nom à Dieu, la réponse est : Je suis.
2 Et ce cœur de la sagesse biblique est repris maintes fois par Jésus. Un jour, les disciples sont en barque et Jésus arrive vers eux en marchant sur la mer (passons sur la signification de ce symbole). La Bible de Jérusalem traduit ainsi la suite : Les disciples, le voyant marcher sur la mer, furent troublés : »C’est un fantôme », disaient-ils, et pris de peur ils se mirent à crier. Mais aussitôt Jésus leur parla en disant : »Ayez confiance, c’est moi, soyez sans crainte » (Mt 14/26-27 = P 107). Cela ne peut s’interpréter que dans le sens : ‘Jésus est capable de faire des miracles (il vient de multiplier les pains), il marche présentement sur la mer, donc il n’y a rien à craindre, il va nous protéger ; ce n’est pas un fantôme, c’est bien lui, en chair et en os’.
3 Les Italiens disent ‘Traduttore, traditore’, ce qui signifie ‘Traducteur, traître’, autrement dit ‘Traduire, c’est trahir’. Nous en voyons ici un catastrophique exemple, et ceci à cause de l’obsession dualiste de la théologie chrétienne. Car Jésus dit littéralement (en français-grec) : Courage, moi-egô, je suis-einai, ne craignez-pas ! Dans ce passage fondamental, moi-egô, je suis-einai, ne signifie aucunement c’est moi, comme le prétend, assez ridiculement, la traduction catholique officielle (Bible de Jérusalem) et semblablement l’Évangile protestant Louis Second : Rassurez-vous, c’est moi.
4 Moi-egô, je suis-einai signifie « moi, je suis » ; non pas « Je suis tel individu particulier, par exemple Jésus de Nazareth », mais « Je suis », le même ‘Je suis’ qu’a entendu Moïse sur le mont Sinaï, le même ‘Je suis’ sur lequel méditent les yogis hindous. Et c’est nécessairement le même, parce qu’il n’est qu’un Être, qu’un Unique, monothéisme oblige. ‘Je suis’ c’est le nom de l’Être-Unique. Et rien ne se trouve hors de l’Unique. Il s’agit de monothéisme métaphysique et non pas d’un prétendu recours à l’ego supposé de Jésus de Nazareth.
5 Lorsque Jésus dit ‘Je suis’, il ne parle pas de lui par opposition aux disciples, comme le prétendent les théologiens-traducteurs ; car les disciples eux-mêmes sont dans le ‘Je suis’ de l’Unique. En disant cela Jésus leur révèle qu’ils ne sont point séparés de l’Un. Et il les invite effectivement à ne pas craindre, pour la raison que l’Un ne saurait mourir. C’est pour cela aussi qu’il leur dit ailleurs : Ne craignez rien de ceux qui tuent le corps (Mt 10/28 = P 173), autrement dit « Vous n’êtes pas le corps, que craignez-vous de perdre cette enveloppe (kosha) de toutes façons transitoire ? »
Exotérisme dualiste et ésotérisme non-dualiste
1 Les traducteurs officiels, cadrés par les théologiens du magistère de l’Église, proposent systématiquement des traductions qui mutilent le message de sa dimension spirituelle non-duelle (en Sagesse Orientale, Sanatana Dharma, spirituel et non-duel sont pratiquement synonymes). Le point de vue religieux est exotérique, extérieur, en ce sens qu‘il conçoit toujours Dieu hors de l’homme et donc l’homme hors de Dieu. Si bien que leur Dieu n’est pas l’Unique, puisque l’Unique ne laisse rien hors de lui.
2 Illustrons ce point essentiel par un autre passage. Dans l’évangile selon Jean (Jn 80/24 = P 146, en suivant rigoureusement le grec), Jésus dit : Si vous ne croyez-pas que moi je suis-einai, vous mourrez dans vos fautes-(péchés). » Les théologiens mutilent l’enseignement en interprétant comme suit : « Jésus en disant ‘Je suis’, s’identifie à l’Être pur, donc à Dieu, donc il révèle sa divinité. C’est cela qu’il faut croire pour être sauvé ; et celui qui refuse de le croire est dans le péché, par conséquent damné. » L’interprétation ésotérique dira plutôt : « Croire que Jésus est identique au ‘Je suis’, c’est-à-dire à l’Être pur, c’est aussi comprendre que tout ce qui existe ne se trouve qu’en apparence hors de l’Être, car l’unicité de l’Être (le monothéisme entendu au sens métaphysique) implique que rien n’est réellement hors de l’Être. Donc Jésus ne révèle pas seulement à ses disciples qu’il est dans l’Être, non distinct de l’Être, il révèle surtout que les disciples eux-mêmes ne sauraient être extérieurs à l’Être. Et c’est précisément cette non-dualité avec l’Être qu’il leur faut réaliser. Et alors le vous mourrez dans vos fautes se comprend clairement. L’Être est la source de l’immortalité ; autrement dit ce qui se coupe de l’Être devient mortel. L’humain se condamne à mort en s’estimant coupé, séparé, individuel. Et cela est une faute, précisément parce que ce n’est pas métaphysiquement vrai.
3 De nombreux passages évangéliques (en particulier dans l’évangile selon Jean, mais pas seulement) peuvent être interprétés soit de façon dualiste, religieuse, théologique et exotérique, soit de façon non-dualiste, spirituelle, ésotérique. Si le lecteur comprend ce qui vient d’être exposé, il possède une véritable clé qui ouvre l’interprétation ésotérique de l’Évangile. Il accède à la sagesse orientale de l’Évangile ; il cesse d’être ‘dés-orienté’ par le dualisme théologique.
4 L’enseignement -une fois encore- est rigoureusement le même dans l’Évangile et dans la Bhagavad Gîta ; avec cependant une colossale différence : depuis deux mille ans, et sauf trop rares exceptions, l’Église s’obstine à faire entendre le message évangélique autrement qu’il se présente, puisqu’elle occulte systématiquement le sens ésotérique, métaphysique et non dualiste de son message. Pour ce faire elle utilise de nombreux procédés : traductions en trompe-l’œil, et doctrines théologiques que l’on fait passer pour christiques alors qu’elles sont le fruit de l’histoire humaine de l’institution.
5 Il faut une mauvaise foi prodigieuse pour refuser le sens ésotérique de l’Évangile, car il est des passages qui n’ont de sens que celui-là. Par exemple, dans Jean, Jésus dit : Vous me chercherez, et ne me trouverez pas ; et où je suis, vous ne pouvez venir » (Jn 07/34 = P 141) ; imaginons le charabia, si le traducteur avait utilisé le même procédé que pour Jésus marchant sur les eaux précédemment cité, cela ferait : « vous ne me trouverez pas, où c’est moi, vous ne pouvez venir ! » Il est donc évident que le vrai sens consiste à comprendre que Jésus n’a pas quitté l’Être (le ‘Je suis’ divin), alors même qu’il se manifeste en condition humaine dans l’Évangile ; son existence personnelle est une manifestation de l’Être.
6 Malgré le côté révoltant de ces traductions et interprétations en forme de trahisons, il n’y a pas lieu de s’étonner, le rabbi a prévenu ses disciples : Les doctrines qu’ils enseignent ne sont que préceptes humains (Mc 07/07 = P 114). Il convient donc de ne pas s’illusionner et de méditer comme les enseignements spirituels unanimes enseignent de le faire.
L’intelligence de l’intendant malhonnête
1 Dans l’Évangile, il est des paraboles scandaleuses ; c’est-à-dire qu’en lecture littérale, elles prêchent un comportement immoral (Lc 16/01-12 = P 198). Il était un homme riche qui avait un intendant, et celui-ci lui fut dénoncé comme dilapidant ses biens… L’intendant, ayant perdu la gérance, convoque les débiteurs de son maître et leur fait des fausses factures pour leur faire faire des économies. Ainsi, n’ayant plus ses revenus d’intendant, il pourra être accueilli chez ceux qu’il a enrichi et ils partageront les bénéfices de la fraude. Si ces gens refusaient, il pourrait leur faire du chantage, puisqu’il a évidemment gardé les vraies factures. Jésus décrit donc un parfait système mafieux, comme le monde des affaires et de la politique en compte souvent. Et Jésus loua cet intendant malhonnête d’avoir agi de façon avisée. Car les fils de ce monde-ci sont plus avisés envers leurs propres congénères que les fils de la lumière : ce qui signifie que Jésus regrette que ses disciples soient moins intelligents, mano MK, que les matérialistes qui les entourent. Et il rajoute : faites-vous des amis avec le malhonnête argent, afin qu’au jour où il viendra à manquer, ceux-ci vous accueillent dans les tentes éternelles. Après avoir incité ses disciples à être aussi intelligents cérébralement (manas) que les profanes, il opère une transposition vers l’intelligence cordiale (vijnana MK). Cette dernière, en effet, consiste à comprendre, par intuition, que rien n’est séparé dans le monde, et que toute action suscite une réaction concordante. Donc, même si un malfaiteur s’enrichit toute sa vie par ses forfaits, et ne se fait jamais prendre par la police, il ne peut éviter le cancer, ou l’accident ou la naissance défavorable dans un prochain état d’existence, qui seront la réaction concordante de ses forfaits (à ce propos voir Lc 13/01 = P 182). Jésus distingue donc les deux intelligences : cérébrale (manas) et cordiale (vijnana). Il montre clairement que la première est au service de l’ego, mais se trouve dépourvue de sens métaphysique. Et que vijnana perçoit l’individu en interaction avec son environnement et à une échelle non limitée par la mort du corps (les tentes éternelles).
2 Dans ce passage Jésus enseigne aussi autre chose : il existe un certain rapport entre l’intelligence cérébrale, manas, et l’intelligence cordiale, vijnana ; s’il n’en était pas ainsi, pourquoi Jésus regretterait-il que les disciples soient moins avisés que les fils de ce monde ? En conclusion, il faut donc au disciple développer l’intelligence mondaine, manas, et de plus transposer cette intelligence au niveau spirituel, vijnana, pour conduire sa vie dans la bonne direction des états post mortem de l’être.
3 Cette parabole contient bien d’autres enseignements, mais il est intéressant de constater qu’elle cadre parfaitement avec la conception orientale de l’intelligence ; ce qui ne serait pas le cas si on concevait simplement l’homme comme corps et âme, à la façon du christianisme moderne.
4 Autre exemple du rapport manas-vijnana dans l’Évangile : la comparaison de Zacharie et de Marie. Lorsque Zacharie, le père de Jean Baptiste, s’entend annoncer, par ce qui semble un ange, que sa femme, Élisabeth, âgée et stérile, va avoir un fils, il doute et dit : À quoi connaîtrai-je cela ? car je suis un vieillard et ma femme est avancée en âge. Voilà un emploi qui semble légitime de la rationalité du mental, et pourtant l’ange lui répond radicalement : Je suis Gabriel, qui me tiens devant Dieu, et j’ai été envoyé pour te parler et t’annoncer cette bonne nouvelle. Et voici que tu vas être réduit au silence et sans pouvoir parler jusqu’au jour où ces choses arriveront, parce que tu n’as pas cru à mes paroles, lesquelles s’accompliront en leur temps (Lc 01/18-20 = P 003). Autrement dit, l’ange punit Zacharie, en le rendant muet jusqu’à la circoncision de son fils (Lc 01/64 = P 006) : où donc était la faute ? Ce même ange Gabriel le dira, mais à Marie : rien n’est impossible à Dieu (Lc 01/37 = P 004). Zacharie, en tant que grand prêtre, était censé savoir que certaines choses inexplicables rationnellement pouvaient cependant se produire sous l’impulsion créatrice de Dieu. Autrement dit manas aurait dû, en la circonstance, s’incliner devant les considérations métaphysiques de vijnana.
5 Et cette subtile nuance est parfaitement indiquée dans l’annonce de la naissance de Jésus à Marie. Un ange lui apparaît et lui dit : Réjouis-toi, comblée de grâce, le Seigneur est avec toi (Lc 01/28 = P 004). Comme tout grand spirituel, Marie se méfie des illusions intérieures. À cette parole elle fut toute troublée, et elle se demandait ce que signifiait cette salutation. La traduction ‘littéraire’ de la ‘Bible de Jérusalem’ (nous dirions plutôt traduction ‘banalisante’) donne se demandait pour le grec dialogizesthai qui serait mieux traduit par raisonne. Marie, utilisant le mental correctement, fait intervenir la raison comme un garde-fou contre les illusions intérieures possibles. Et le passage de la BJ : Elle se demandait ce que signifiait cette salutation correspond en fait à De quel–lieu-potapos est cette salutation-aspasmos ? Il y a donc bien la question de savoir si cela vient d’en haut ou d’en bas ; du divin ou de l’image inversée qu’offre son reflet sur le plan illusoire de l’humain. L’ange développe ensuite et lui apprend qu’elle aura un enfant, alors qu’elle a fait vœux de n’avoir pas de relations sexuelles avec un homme. Marie comprend qu’elle a affaire à un phénomène transcendant. Donc elle ne doute pas, contrairement à Zacharie, mais cela n’invalide pas la légitimité de l’emploi de la raison et c’est pourquoi elle demande à l’ange : Comment cela sera-t-il, puisque je ne connais pas d’homme ? » On voit donc, dans la comparaison de ces deux passages, Zacharie et Marie, à la fois que l’Évangile valorise la rationalité mentale (donc mano maya kosha), et qu’il pose la transcendance de l’intelligence cordiale (donc de vijnana maya kosha). L’enseignement est donc rigoureusement identique à celui de l’Inde sur ce point, mais il n’est que suggéré, et non explicité, d’où l’utilité du recours à la théorie des Koshas à défaut de disposer de vrais rabbis pour expliciter l’enseignement évangélique.
Dhyana au niveau de vijnana maya kosha
Regarder l’eau couler en demeurant l’observateur conscient
1 Il est possible de pratiquer la méditation sur mano maya kosha (celle à laquelle ressemble comme un clone la ‘méditation de pleine conscience’), mais en portant l’attention sur autre chose que dans la méditation dite ‘de pleine conscience’. Je suis l’observateur du mental spontané. Ce qui importe alors n’est pas seulement que les pensées soient identifiées sans être alimentées ; ce qui importe c’est que le centre de gravité de la conscience n’est plus dans la chose observée, mais dans ce qui observe le mental. Je ne suis plus un mental spontané et fluide ; je suis l’observateur, le témoin de cette représentation du monde qu’est le mental. Le lieu de l’identité se déplace ainsi du mental (manas) vers l’observateur, qui n’est, lui-même, qu’un aspect de vijnana maya kosha. On pourrait dire que l’observateur c’est vijnana maya kosha à l’état passif ; comme témoin, non pas du monde, mais de cette représentation particulière du monde qu’est ‘mon’ univers mental. Avant j’étais la rivière (du moins je me prenais pour la rivière), maintenant je suis l’observateur de la rivière ; le témoin.
Le papillon se brûle dans la flamme de la bougie
1 Dans les traditions celtiques, le papillon était symbole de l’âme. Dans la tradition hindoue le fait observable que de nombreux insectes sont attirés par une lampe ou une flamme, au point de s’y brûler parfois, constitue un puissant symbole de dépassement de l’ego.
2 Si ce symbole du papillon se sacrifiant (en tant que papillon) dans le feu peut sembler barbare à certains Chrétiens, qu’ils considèrent ce qu’enseigne Jésus : C’est l’esprit qui vivifie, la chair ne sert de rien. Les paroles que je vous dis sont esprit et vie (Jn 06/63 = P 110).
3 Jésus dit aussi : Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même (Mc 08/34 = P 123). Une pensée moderne verra en cela l’affirmation typique d’un ‘gourou’ totalitaire occupé à dépersonnaliser ses disciples pour en faire des zombies télécommandés par sa seule volonté. En réalité Jésus ne parle pas là comme un homme ordinaire, et même pas comme un rabbi (maître spirituel, en hébreu), mais comme un être ayant réalisé l’identification avec le divin (ce que l’Inde nomme un ‘jivan mukta’, un ‘libéré vivant’). C’est donc le divin qui s’exprime à travers lui, ce même divin résidant au cœur de tous les humains, à l’état latent. En disant Si quelqu’un veut venir à ma suite Jésus affirme la chose possible. En cela il contrevient radicalement aux affirmations de la théologie dualiste soutenant que ‘le créateur sera toujours le créateur et la créature toujours la créature’. L’état de ‘Jésus’ est possible pour un disciple, comme en tradition orientale l’état de Bouddha est possible (dans le bouddhisme), ou l’état de jivan-mukta (libéré vivant, dans l’hindouisme).
4 Pour le profane, la difficulté se situe dans l’affirmation qu’il se renie lui-même. Il est une intelligence dans toute structure organisée et vivante, qui veille en permanence au maintien de cette structure ; un corps n’a pas envie de mourir et un psychisme non plus (sauf grave pathologie suicidaire). Et c’est d’ailleurs pourquoi Jésus dit : Je dois être baptisé d’un baptême, et quelle n’est pas mon angoisse jusqu’à ce qu’il soit consommé ! (Lc 12/50 = P 180) ; ce baptême est la croix, et l’intelligence manas de Jésus est angoissée par cela. Comment donc se renier soi-même et surtout pourquoi ? Parce que le disciple qui s’identifie au corps, à l’énergie et au mental (ana, prana, mano MK) fait erreur car tout cela est périssable alors que lui, en tant qu’être spirituel, n’est pas périssable. Et la preuve qu’il n’est pas périssable, comme vu précédemment, c’est qu’il peut concevoir l’impérissable. Ce qu’il lui faut renier, ce n’est donc pas son être impérissable, spirituel, mais son identification erronée au corps-mental. A l’inverse le profane matérialiste se renie lui-même, mais en tant qu’être spirituel. Il pratique, pourrait-on dire, le péché contre son propre esprit (pneuma).
5 Ainsi compris le symbole du papillon perd son aspect mortifère. Il ne s’agit pas de tuer le papillon, qui de toute façon mourra ; il est question de tuer l’identification au papillon. Et alors le papillon, ou du moins celui qui se prenait pour le papillon, devient flamme, lumière (connaissance) et chaleur (amour). Ce reniement est donc symbolique ; il ne s’agit pas de se faire ‘hara kiri’ (littéralement, ‘ouverture du ventre’), comme dans les suicides chevaleresque japonais des samouraïs, mais de cesser de s’identifier au corps-mental. On dira que c’est un hara kiri mental et psychique : en effet ; mais l’identification à la dimension spirituelle de l’être est à ce prix.
6 La méditation-dhyana, plus directe cette fois, sur vijnana maya kosha peut s’appuyer sur ce symbole du papillon enflammé. Vijnana est l’intelligence supra individuelle, donc supra égotique. Elle seule peut concevoir la dimension métaphysique de l’humain. Elle seule peut concevoir que l’état ‘Jésus’ puisse être réalisé par le disciple, comme l’état ‘Bouddha’ (en bouddhisme), comme l’état ‘Jivan mukta’ (en hindouisme). L’Évangile affirme tout à fait clairement ce point essentiel : Le disciple n’est pas plus que le maître; mais tout disciple accompli sera comme son maître (Lc 06/40 = P 173). Je me prenais pour un papillon, qui admire la lumière, mais je réalise que je suis la flamme.
La rivière se jette dans l’océan
1 Vijnana maya kosha est l’intelligence supra individuelle, donc l’intelligence qui peut comprendre les symboles spirituels, qui peut accéder au supra humain. La méditation-dhyana consiste à se concentrer longtemps, régulièrement, sur cette compréhension pour que l’être entier en soit imprégné et transformé.
2 Un autre symbole traditionnel de l’Inde est celui de la rivière qui se perd dans l’océan. En tant que rivière identifiable, ayant nama et rupa c’est-à-dire un nom et une forme, à l’embouchure, la rivière meurt, disparaît. Et pourtant, pas une goutte de son eau ne se perd. Cette eau fusionne avec l’océan. Ce qui était rivière est devenu océan. Ce n’est pas une partie de l’océan, qui serait identifiable dans l’océan ; c’est l’océan, fusionné à lui-même, homogène, indivisible. Si l’on peut imaginer que la rivière ait une conscience, à l’embouchure, cette conscience devient océanique.
3 On peut définir la rivière : où se trouve-t-elle sur la carte ? Quelle est sa forme ? Ses caractéristiques géologiques, biologiques ? Mais on ne peut définir l’océan ; il est (symboliquement) sans bornes. Le méditant part donc du flot de son individualité (la rivière) et se plonge délibérément dans la conscience de l’Être pur (l’océan).
Ananda Maya Kosha, la béatitude
La béatitude, la grande inconnue de notre culture
Ananda signifie béatitude. Selon les sources, cela donne ‘Félicité parfaite des élus au paradis’, ‘Bonheur sans mélange, euphorie’, ‘enthousiasme’.
Spinoza : « La béatitude est un sentiment de joie et de plénitude qui consiste en l’amour intellectuel de Dieu ».
Henri de Lubac : « Dieu nous a faits pour la béatitude et nous cherchons pauvrement le bonheur. »
Spinoza encore : « La béatitude n’est pas le prix de la vertu, mais la vertu elle-même. »
Cicéron : « La délivrance ne s’obtient que par la connaissance : elle seule brise les liens de l’esprit (mental), elle seule conduit à la béatitude. » On notera l’identité de doctrine avec la Bhagavad gita : On dit de Cela (Brahman… qu’on ne peut l’atteindre que par la connaissance (BG 13/17) et aussi : La connaissance vaut mieux que les pratiques ascétiques (conduites sans discrimination), la méditation l’emporte sur la connaissance (seulement théorique) et, le renoncement aux fruits de l’action est préférable à la méditation, et tout près du renoncement est la béatitude (BG 12/12).
Ananda selon l’Orient
1 Et si, maintenant, nous passons en Orient, que signifie ananda ? De même qu’en géologie on peut trouver une couche de sable, qui recouvre une couche de cendres volcaniques, qui recouvre une couche de minerai etc, l’individu humain se présente comme un corps (ana), qui se vit comme énergie (prana), qui se pense comme mental (manas), qui se médite comme intelligence spirituelle (vijnana), et qui se découvre comme pure joie intérieure (ananda).
2 Ananda est le fond de tableau, l’état fondamental de la nature humaine complète. « Pourquoi », se dira-t-on, « ne ressentons-nous pas cette joie en permanence ? », parce que nous avons perdu le contact avec notre nature profonde. Attirée par les mille sensations captées par les organes corporels, la conscience est sans cesse projetée au-dehors. Bernanos le résume bien : » On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre tout espèce de vie intérieure. »
3 Quand on dit d’un homme qu’il est ‘hors de lui’, il est assurément malheureux. L’homme profane est en permanence ‘hors de lui’, même s’il n’est pas visiblement en crise de folie. Et le monde moderne –dont on aura compris que la spiritualité le considère comme une anti-civilisation- ce monde moderne fait tout pour que la conscience humaine soit sans cesse captive de l’extériorité et ne rentre jamais en elle-même. En faisant toujours miroiter la consommation de quelque plaisir extérieur, la modernité efface de la conscience jusqu’au souvenir de sa nature d’ananda.
4 Ce point aussi est exposé dans l’Évangile (Lc 16/11-12 = P 198), si du moins on l’envisage ‘vu de l’Orient’. Dans la parabole de l’Intendant malhonnête, Jésus conclut : Si vous ne vous êtes pas montrés fidèles pour le malhonnête argent, qui vous confiera le bien véritable ? Et si vous ne vous êtes pas montrés fidèles pour le bien étranger, qui vous donnera le vôtre ? Le bien étranger désigne tous les biens que la vie terrestre peut offrir et le vôtre désigne le bien fondamental de l’être (pas seulement humain) que nous sommes, ananda. Ce bien nôtre est occulté dans la vie humaine profane, il transparaît plus ou moins dans la vie spirituelle humaine, il rayonne dans la vie du ‘sauvé’, du ‘libéré’.
Il n’est de joie qu’ananda
1 D’après la théorie des Koshas, nos moments de contentement, de bonheur, de plénitude ne sont que des erreurs d’interprétation, des trompe-l’œil. Une personne en vacances contemple calmement un coucher de soleil et ressent de la joie. Une femme attend son amant depuis des jours et le voit arriver, ravie de bonheur. Un passionné de violon entend le meilleur virtuose interpréter avec maestria la Chaconne de Bach. L’un attribuera son plaisir, sa joie, son contentement au paysage, l’autre à l’amant, l’autre à la musique. En réalité tous se sont trouvés temporairement connectés à leur dimension d’ananda par l’entremise d’un événement qui en fut l’occasion, plus ou moins fortuite, et non la cause comme ils le croient. Un jour de grand stress professionnel, l’homme du coucher de soleil pourra voir le même sans réagir. Une fois trompée par son amant, la femme pourra éprouver un grand déplaisir à le voir arriver alors qu’elle se trouve avec un autre dont elle attend beaucoup. Et le mélomane, s’il a des soucis, pourra réduire le génie de Bach à un simple fond sonore.
2 Certaines circonstances, plus ou moins fortuites, ouvrent une brèche dans les koshas grossiers qui ferment l’accès d’ananda, et les humains croient que ces circonstances fortuites sont la cause de leur bonheur. Or cette erreur est fâcheuse car, la prétendue cause se reproduisant, le résultat n’est pas garanti. Il y a alors incompréhension, déception, recherche inquiète d’une autre cause qui marcherait. Et l’on voit fleurir des théories du genre : ‘Le mariage heureux ne dure que trois ans’, ensuite il faut changer d’amour… mais rien ne garantit que la liaison suivante obéira au même tempo, car le mariage heureux n’est pas heureux à cause du mariage, mais à cause d’ananda.
La ‘méthode Coué’
1 Tout apprenti méditant se heurtera un jour ou l’autre sur la remarque critique d’un matérialiste lui assénant : « Cela c’est la méthode Coué ! » Cette expression fait allusion à un pharmacien singulier qui, autour des années 1900 conseillait à ses clients de… ne pas acheter de médicaments. Plus scientifiquement, le site Wikipédia résume ainsi : « La méthode Coué est une méthode fondée sur l’autosuggestion et l’autohypnose, due au psychologue et pharmacien français Émile Coué de la Châtaigneraie (1857-1926). Elle utilise la répétition de prophéties auto réalisatrices, censée entraîner l’adhésion du sujet aux idées positives qu’il s’impose et ainsi un mieux-être psychologique ou physique. Elle se veut autant préventive que curative. » Coué affirmait : « Si étant malade, nous nous imaginons que la guérison va se produire, celle-ci se produira si elle est possible. Si elle ne l’est pas, nous obtiendrons le maximum d’améliorations qu’il est possible d’obtenir » Son principe était que : « L’imagination, plus que la volonté, détermine nos actes : contrairement à ce que l’on enseigne, ce n’est pas notre volonté qui nous fait agir, mais notre imagination. Cette imagination est en fait l’inconscient de l’individu conçu comme une ressource qu’il faut utiliser à bon escient en y répandant des idées positives. Quand la volonté et l’imagination sont en lutte c’est toujours l’imagination qui l’emporte. Quand la volonté et l’imagination sont d’accord, l’une ne s’ajoute pas à l’autre, mais l’une se multiplie par l’autre. L’imagination peut être conduite par l’autosuggestion consciente. » Et Wikipédia commente : « Cette conception est en lien direct avec l’effet placebo. De son vivant, sa méthode suscita un vif enthousiasme et Coué connut une renommée internationale par les résultats surprenants qu’il parvenait à obtenir au cours de ses séances et les guérisons très nombreuses qu’il suscitait ».
2 On comprend que les lobbys pharmaceutiques ne soient pas enthousiasmés par cette méthode. Et aussi que les matérialistes la critiquent systématiquement, car elle s’apparente aux innombrables phénomènes miraculeux (ou considérés comme tels) qui accompagnent toutes les traditions religieuses, et qui sont basées sur la foi, donc sur la force intérieure.
3 Le seul reproche, que l’on peut faire à monsieur Coué, est d’avoir apposé son nom sur une méthode vieille comme le monde ; chose bien occidentale et bien commerciale (mais comment aurait pu vivre un pharmacien ne vendant pas de médicaments ?). Mais, si l’on juge de l’arbre à ses fruits (Mt 12/33 = P 073), sa méthode marchait parce que la foi est efficace, tout simplement. Et la foi en ananda, la béatitude est efficace parce qu’elle a raison. Il est vrai que le fond de la psyché humaine, à la frontière de la psyché et de l’esprit (pneuma) est tissé de béatitude ; il suffit, pour s’en convaincre, d’en faire l’expérience méditative.
Dhyana au niveau d’ananda maya kosha
L’anti consumérisme
1 À propos d’ananda, la béatitude, il convient particulièrement de comprendre à quel point la civilisation moderne est, en réalité, une anti civilisation. Dire cela n’est pas cultiver un esprit chagrin et au fond malheureux, se complaisant dans la critique, ni quelque nostalgie d’un ‘bon vieux temps’ idéalisé. Tout au contraire, c’est sortir de la mécanique du malheur, pour en avoir analysé les rouages.
2 L’essence du monde moderne est techno-mercantilo-consumériste. On développe sans cesse des technologies, pour fabriquer des objets que les gens consomment. Le marchand et le client sont les mêmes. En tant qu’ils travaillent pour gagner leur vie, comme technicien, publiciste, commerçant, les humains sont dans la dynamique du vendeur. Dès qu’ils sortent du travail le soir, ils deviennent consommateurs. Avant d’entrer dans une profession et quand ils sont à la retraite, les humains modernes sont de purs consommateurs.
3 Or quelle est la chose qui terrorise le plus un marchand ? Ce n’est pas la concurrence ; c’est la satisfaction. Blaise Pascal, le grand savant et philosophe du XVII° siècle, disait : « Le grand malheur des hommes c’est de ne pas pouvoir rester tranquillement assis sur une chaise dans une chambre. » En effet, il leur faut toujours bouger en quête de quelque satisfaction qu’ils ont la naïveté de se figurer trouver toujours en dehors d’eux-mêmes. Mais, à l’inverse, « le grand malheur du commerçant c’est l’homme qui peut rester tranquillement assis sur une chaise dans une chambre. » L’homme heureux, l’homme satisfait, l’homme comblé, l’homme sans besoins : voilà ce qui déprime tout commerçant.
4 C’est pourquoi l’acte fondamental de toute démarche commerciale consiste à rendre insatisfait l’homme heureux. Le commerce, dans une civilisation normale, est une activité honorable et respectable, consistant à faire communiquer des produits nécessaires avec des besoins légitimes, sachant que les besoins sont souvent ressentis là où le produit ne se trouve pas à portée. Et cette activité commerciale, avec l’agriculture et l’artisanat, constitue la ‘caste’ économique (varna) la troisième caste, qu’on appelait ‘tiers états’ dans le Chrétienté. Par contre, dans l’anti-civilisation moderne, le commerce est le plus souvent perverti ; il consiste à rendre malheureux l’homme satisfait pour le précipiter dans l’achat compulsif. C’est du travail de ‘dealer’ pour employer le langage du siècle. La publicité ne consiste pas à proposer un produit, mais à susciter une insatisfaction chez celui qui n’a pas encore acheté ce produit.
5 Au cours de notre exploration du Sanatana Dharma, nous envisagerons les différentes étapes du Yoga classique ; l’une d’elle se nomme samtosha, le ‘contentement’. Le monde moderne est l’ennemi du contentement. Un bon consommateur ne doit jamais être content ; il doit avoir toujours faim de quelque chose et se précipiter sur l’achat de la chose. La modernité c’est le supplice de Tantale, à échelle planétaire.
6 C’est pourquoi le méditant ne sera pas surpris de constater que la plupart de ses distractions en méditation sont des échos des nombreux besoins artificiels que sa culture exacerbe sans cesse. Le travail sur soi consiste donc à limiter volontairement l’exposition de nos désirs aux sollicitations sans nombre. Et, pour la part légitime de consommation que la vie nécessite, de faire preuve d’une vigilance et d’un discernement qui soit à la hauteur de la ruse et de la perversité des tentateurs professionnels que sont les publicistes.
7 Pour les gens chargés d’éducation, il convient de savoir que le plus grand cadeau que l’on puisse faire à un enfant c’est de lui apprendre à n’être pas dépendant psychologiquement de ce qu’il ne possède pas.
8 Les rares économistes sensés évoquent le principe nécessaire de décroissance ; au niveau intérieur l’urgence n’est pas moins grande qu’en matière écologique.
L’anti lutte des classes
1 En matière politique, le monde moderne se divise en deux parties adverses : la droite et la gauche. L’oriental Jésus présentait comme une évidence : Si un royaume est divisé contre lui-même, il ne peut subsister (Mc 03/24 = P 165) ; l’homme contemporain est aveuglé au point de ne plus percevoir de telles évidences.
2 Ce qui vient d’être envisagé à propos du consumérisme et de la perversité publicitaire appartient globalement à la mentalité ‘de droite’. On serait alors tenté -c’est le cas de le dire- de se précipiter dans une logique ‘de gauche’. Mais c’est oublier que l’outil préféré du diable est la tenaille ; le diable, c’est-à-dire l’esprit de la dualité (double, diable, DBL) se plait toujours à prendre en tenaille entre deux erreurs plus ou moins symétriques.
3 En effet, le syndicaliste, ou le révolutionnaire, procède au fond comme le publiciste. Ce qu’il déteste le plus, c’est un homme heureux, satisfait, un homme dans le contentement. Pour prendre le pouvoir, façon gauchiste, il faut faire la révolution, briser les structures en place par la grève, la violence, les cris, les manifestations menaçantes ; pour cela il faut une masse d’hommes en colère, en revendication, il faut de la frustration, de la haine, de l’envie, de la jalousie, de la convoitise, il faut du désir de vengeance. Voilà pourquoi le syndicaliste et le révolutionnaire doit exciter ces passions chez ceux qu’il veut ensuite envoyer combattre sous le drapeau sanglant.
4 Le principe marxiste de ‘lutte des classes’ vise à opposer les prolétaires aux capitalistes dans une guerre sans merci en vue de la ‘dictature du prolétariat’ après suppression des capitalistes. Selon l’utopie de Marx, les dictateurs prolétaires, une fois au pouvoir, doivent laisser la place à une société communiste harmonieuse et heureuse. Le problème, c’est que les révolutions furent nombreuses, toutes sanglantes et atroces ; elles menèrent bien à une dictature, mais les révolutionnaires dictateurs -qui ne furent presque jamais des prolétaires- ne laissèrent pas la place au communisme et réduisirent les prolétaires à un esclavage qui n’avait rien à envier aux abus pourtant flagrants du capitalisme. Autrement dit, après le ‘Grand Soir’ sanglant de la révolution, il n’y a jamais eu de ‘lendemains qui chantent’. Un minimum de culture historique et de réflexion permettrait aux peu nantis de l’économie d’éviter de tomber de mal en pis.
5 Cela ne revient pas à dire qu’il faut accepter tout abus des riches et des puissants, mais il convient de comprendre que celui qui s’engage dans une action de justice sans être, dès le départ, en harmonie intérieure et en état de contentement psychique ne le sera jamais à la fin. De même que la consommation est une drogue qui n’apporte jamais aucun apaisement, de même la contestation est une drogue qui conduit à la déception et à l’ulcère plus sûrement qu’au paradis sur terre.
6 Ainsi donc, la modernité prend en tenaille les humains, ceux qui peuvent consommer et ceux qui ne peuvent pas consommer en les rendant également dépendants comme de malheureux drogués. D’un point de vue spirituel la modernité est la plus formidable machine anti béatitude que l’homme ait jamais inventée.
7 Il n’est que deux moyens d’éviter cet entenaillement : la compréhension doctrinale de ce qui vient d’être exposé, et le travail sur soi afin d’interdire à tout publicitaire et à tout propagandiste politique de détruire ananda, la béatitude fondamentale de la nature humaine normalement éveillée.
8 Mais cela se mérite, non pas en gagnant de l’argent ou en manifestant contre les riches, cela se mérite en travaillant sur soi.
L’anarchisme et la spiritualité
1 Dans les mondes anciens, tout humain était soumis. Le roi ou l’empereur, nécessairement de ‘droit divin’, était soumis au Ciel, qui parfois le châtiait par une défaite, un assassinat ou quelque infertilité, mortalité ou accident. Les prêtres, les moines et les brahmanes étaient soumis à la parole de Dieu, à la Révélation. Les nobles étaient soumis au roi ; les agents économiques aux nobles ; les serviteurs à leurs maîtres ; les femmes aux hommes ; les enfants aux femmes.
2 À contrario, le panthéon moderne idolâtre le dieu ‘Liberté’. On coupe la tête aux rois ; on n’écoute plus les prêtres, qui d’ailleurs n’écoutent guère la Révélation ; tous sont censés être égaux ; les femmes secouent bruyamment le joug des hommes, en regrettant presque d’avoir encore besoin d’eux pour se reproduire. Mais, si on se souvient du précepte évangélique jugez de l’arbre à ses fruits, quel est le résultat ? Les dépressions nerveuses sont légions, la population se drogue à grande échelle, par la surconsommation, les drogues dures ou médicamenteuses. La revendication est générale, signe manifeste d’un malheur endémique. Quelqu’un d’un tant soit peu logique devrait être amené à se poser des questions.
3 Et la réponse est simple. L’homme moderne désire une obsessionnelle ‘anarchie’ vis-à-vis de l’extérieur (grec ‘anarkhia’, préfixe ‘a’, privatif et ‘arkhê’, origine, principe, pouvoir ou commandement). C’est-à-dire qu’il refuse que quiconque décide pour lui, pense pour lui, parle pour lui, lui impose une religion, une idéologie, une profession, un lieu de résidence, un conjoint, un vêtement, ou quoi que ce soit d’autre. Mais, dans sa vie intérieure, il accepte n’importe quoi. Il a perdu la dignité d’être le propriétaire, le seul maître de sa vie intérieure. La formidable efficacité des propagandes politiques, qui font élire des présidents avec vingt pour cent des voies (et à la majorité, s’il vous plaît !), pour qu’ensuite la plupart des citoyens s’en plaignent à longueur de mandat ; la non moins formidable efficacité des publicités, qui peuvent répandre un produit technologique à échelle planétaire en quelques mois, tout cela prouve que la vie intérieure de l’homme moderne est colossalement manipulée. Plus on lui fait croire qu’il est indépendant, insoumis, libre, plus il se comporte comme un sujet servile de la mentalité du temps.
4 Or l’enseignement spirituel sur ananda, la béatitude, renverse la hiérarchie des urgences et des valeurs. La liberté extérieure ne vaut pas grand-chose et quasiment rien, s’il n’y a pas, préalablement, une liberté intérieure. A l’inverse, si la liberté intérieure est réelle, personne ne peut empêcher un humain de ressentir la béatitude. Même dans les camps de concentrations, certains hommes et certaines femmes ont réalisé un accomplissement spirituel. A l’inverse, dans la plus grande fortune, dans la santé physique, on trouve, et c’est loin d’être rare, des êtres tendus, malheureux, drogués, égarés, frustrés, jaloux, déçus, parfois suicidaires.
5 Une certaine consommation est nécessaire, une certaine action politique aussi (du moins à l’échelle qui correspond au pouvoir réel de chacun), mais, plus urgent que tout cela est la restauration de la sérénité, du contentement, de la béatitude intérieure. Cet état ne doit dépendre ni de la santé du corps, ni du pouvoir politique ou économique que l’on a ou que l’on n’a pas, ni même de l’humeur des proches, qu’ils soient parents, conjoint, enfants, voisin, etc. La béatitude ne se peut retrouver que rendue inconditionnelle de tout événement et de toute relation. C’est cela la vraie liberté. Quant à la liberté politique, économique, matrimoniale, professionnelle etc, elle sera toujours une affaire de compromis. Celui qui attend pour être heureux que tel événement se produise ne sera jamais heureux.
6 La béatitude c’est maintenant et sans condition ou jamais. C’est cet anarchisme-là, intérieur, que l’âme noble qui se sait destinée à la béatitude doit conquérir.
7 Même vis-à-vis de la personne que vous aimez le plus au monde, ne lui donnez pas le droit de vous rendre intérieurement triste, malheureux, déçu. Cultivez la sérénité, la béatitude et faites-en bénéficier les gens que vous aimez. S’ils vous donnent du bonheur, de la joie, tant mieux, c’est par surplus ; mais ne dépendez jamais d’eux intérieurement. Dans la vie extérieure, il faut beaucoup de compromis, donc beaucoup de soumission, quoi qu’on dise ; dans la vie intérieure, il n’en faut aucun.
8 Celui qui laisse à autrui le pouvoir de nuire à sa béatitude est indigne de la béatitude. Quand on lutte contre une force ou une personne extérieure, ce qui est parfois nécessaire et peut être très intense, on n’a jamais le droit de prétendre qu’on est triste à cause d’elle. Si la béatitude s’efface, il n’y a qu’un responsable : soi-même. Celui qui a livré son intériorité à l’extérieur sera toujours dépendant et la plupart du temps malheureux. C’est une loi de la nature, comme la gravitation sur la planète terre. Dépendre de l’extérieur pour être heureux, c’est être un esclave.
Ananda par reflet et ananda en soi
1 En pratique, l’homme censé cherche toujours ananda, la béatitude. À l’extérieur, il cherche ananda par reflet, c’est-à-dire des petits plaisirs, des petits bonheurs, transitoires, liés à certaines événements, certaines choses, certaines personnes ; ce sera ananda par reflet parce que ces faits laisseront entrevoir ananda, par un petit trou de serrure. À l’intérieur, grâce à la méditation, il restaure, il entretient, sa connexion permanente avec ananda inconditionnel. Il s’entraine à ne rien désirer pendant la méditation, à ne rien attendre et à réaliser que tout est là, dedans, en plénitude. L’évangile gnostique de Philippe enseigne aussi ce secret : ‘prie ton Père qui est là dans le secret’, ce qui est à l’intérieur…, c’est la plénitude (plerôma). Au-delà, il n’y a rien ; elle contient tout (Ph 69).
2 Seul niera cela celui qui en refuse l’expérience, et ce sera justice, car la béatitude ne se donne pas à qui doute sans savoir.
Brahman, l’absolu
Le royaume de Dieu est en vous
1 Dans la Bhagavad Gîta, Krishna, qui représente symboliquement la voix de l’absolu, dit : « Tout être porteur de rayonnement, de beauté et d’énergie, sache qu’il a pour origine une parcelle de ma splendeur (BG 10/41). » Cela signifie que les qualités de l’absolu, lorsqu’il se révèle par le monde, donc par l’homme aussi, se cachent dans cela même par quoi il se révèle.
2 Les prêtres diront souvent que l’homme ne doit pas se prendre pour Dieu, que Dieu est au Ciel et que l’homme est sur terre et le sera à jamais, que l’homme doit être humble, vis-à-vis des prêtres et de Dieu, cependant, selon la parole évangélique : Laissez-les : ce sont des aveugles qui guident des aveugles ! Or si un aveugle guide un aveugle, tous les deux tomberont dans un trou (Mt 15/14 = P 114). Et aussi Malheur à vous, les légistes, parce que vous avez enlevé la clef de la gnose ! Vous-mêmes n’êtes pas entrés, et ceux qui voulaient entrer, vous les en avez empêchés ! (Lc 11/52 = P 171)
3 Voici une anecdote terriblement révélatrice. Nous avons vu que, dans le passage évangélique J’ai dit, vous êtes des dieux (Jn 10/34 = P 185) les Bibles officielles notent une minuscule alors que dans le passage j’ai dit : »Je suis Fils de Dieu »! (Jn 10/36) elles mettent une majuscule à Dieu. En grec il n’y a pas de majuscule, sinon au début de phrase et aux noms propres ; donc, dans ces deux passages, il y a seulement théos. Selon l’Écriture donc, la divinité dans l’homme n’est aucunement dévaluée par rapport à celle de l’Unique. Mais dans le passage Nul serviteur ne peut servir deux maîtres… Vous ne pouvez servir Dieu et l’Argent (Lc 16/13= P 199), les traducteurs officiels de la Bible de Jérusalem mettent une majuscule à Argent, qui n’est aucunement dans le grec. Autrement dit, ils divinisent l’argent et dévaluent la divinité cachée dans le cœur de l’humain ! Là on n’est plus dans le dualisme, on est dans le diabolisme. L’Église actuelle confond souvent humilité et humiliation de l’humain.
4 Le disciple n’est pas plus que le maître, certes, mais tout disciple accompli sera comme son maître (Lc 06/40 = P 173) ; tel est l’enseignement de Jésus. Et tel est le but de la sagesse orientale, entendue au sens de la sagesse bien orientée, le but du Sanatana Dharma.
L’homme est-il égal à Dieu ?
1 Le problème, cependant, c’est que le langage évangélique est celui d’une langue grecque assez pauvre. Certains ont même dit que l’Évangile était écrit dans le grec des dockers du port d’Athènes ! Le fait qu’il n’y ait qu’un seul mot, aiôn, confondant ‘longue durée, éon, perpétuité, éternité’, alors que, métaphysiquement, ces quatre notions sont radicalement différentes, ce fait est illustratif de cette pauvreté.
2 En ce qui concerne la présence du divin dans l’humain le même problème se pose. Un verset de Jean (Jn 05/18 = P 111) est très révélateur. Jésus vient de guérir un paralytique le jour du sabbat où il est interdit de travailler, même comme médecin. Ses adversaires le critiquent donc et, dans la conversation, Jésus ‘empirant son cas’ si l’on peut dire, en affirmant qu’il est fils de Dieu. L’Évangile précise alors : Mais les Juifs cherchent à le tuer d’autant-plus car, non seulement il délie le sabbat, mais aussi il dit que Dieu-theos est son propre père, se faisant ainsi égal-isos à Dieu-theos. On note que, dans ce passage, il est question d’égal-isos de Dieu. Le mot se trouve en français, un triangle isocèle, par exemple, est un triangle possédant deux côtés égaux. Or la notion d’égalité est quantitative. On peut comparer deux longueurs, mais dire qu’un violon est égal à un piano, ou un homme égal à une femme, ou un noir égal à un blanc, tout cela n’a aucun sens, puisqu’il s’agit de choses ou d’êtres différents et donc incomparables, sinon à certains points de vue limités et quantitatifs. Dire que l’homme est égal à Dieu est faux, puisque Dieu n’est pas une chose quantifiable ; et l’homme lui-même n’est quantifiable qu’au niveau physique.
3 La métaphysique hindoue parle plus justement de ‘l’identité suprême’, qui consiste à réaliser qu’il n’y a rien dans l’homme, et même dans le cosmos entier, qui ne soit comme une manifestation, une projection pourrait-on dire, du divin. Dieu est l’Unique, tout ce qui est est en Dieu ; et tout ce qui est en Dieu est divin en quelque façon. Ce que l’on vient de lire, c’est la théorie, le réaliser pleinement, c’est la ‘grande libération’, moksha en sanskrit. Donc il y a ‘identité suprême’ possiblement réalisable par l’homme, mais il n’y a pas égalité. D’ailleurs, Jésus, évidemment conscient du problème, ne dit pas qu’il est égal-isos à Dieu, il dit le père (divin) et moi, nous sommes un (Jn 10/30 = P 185). Le cœur de la sagesse orientale est la réalisation de cette ‘identité suprême’, moksha. Beaucoup de Chrétiens tiennent que le cœur de l’Évangile c’est l’amour ; ils n’ont pas tort en ce sens que l’Évangile insiste notoirement sur l’amour de Dieu et des hommes. Cela est vrai au niveau des commandements, donc au niveau exotérique, comme le précise Jésus dans le passage : Quel est le premier de tous les commandements (Mc 12/28 = P 157). Mais, au niveau de la gnose, de la connaissance spirituelle, autrement dit au niveau de l’ésotérisme, le cœur de l’Évangile c’est l’Unité Suprême : J’ai dit, vous êtes des dieux-theos (Psaume 82/06 = Jn 10/34 = P 185). L’amour, du prochain et de Dieu, est le chemin vers l’Unité Suprême ; comme les commandements sont le chemin de la connaissance spirituelle.
Les enveloppes sont faites pour être développées
1 Une femme s’habille bellement pour sortir avec un homme, dans le but de le faire rentrer en elle, mais il faudra qu’elle se déshabille pour cela. La crudité de cette remarque érotique, dont personne ne pourra honnêtement nier la pertinence, est en fait un symbole de l’opération spirituelle.
2 Les enveloppes, les koshas, sont les vêtements de notre véritable nature divine. Elles constituent ce qu’il y a d’humain dans l’homme et dans la femme. Mais à l’intérieur se trouve quelque chose de plus précieux ; de même que le corps d’une belle est incommensurablement plus précieux que son vêtement, quelque luxueux qu’il soit. À l’intérieur des koshas se trouve Brahman, le divin, l’absolu.
3 Le ‘développement personnel’, comme on dit aujourd’hui, tend à raffiner les koshas, les enveloppes de l’esprit (pneuma) qui nous habite et que nous sommes. Cela est très bien, pendant la jeunesse, la formation de l’humain, son éducation, mais ensuite, quand la quête spirituelle commence vraiment, il ne s’agit plus de ‘développement personnel’, de raffinement des koshas, il s’agit de se débarrasser méditativement des enveloppes pour accéder à Brahman. Les gens qui confondent spiritualité et développement personnel (et qui sont légion aujourd’hui) ressemblent à une belle femme superbement habillée qui ne voudrait jamais se défaire de sa robe, tant elle l’aime plus que son amant : belle, sans intériorité, et stérile.
4 L’Inde affirme : ‘Tu es Brahman’, Jésus rappelle J’ai dit : vous êtes des dieux. Voilà le but de l’amour de Dieu, et voilà pourquoi l’humain se dévêt symboliquement de ses enveloppes, comme la femme amoureuse se dévêt passionnément de la belle robe qu’elle avait préparé avec tant d’attention.