La prison dorée du paradis

La prison dorée du paradis

Bhagavad Gita 01/35 C Commentaire Théorique et Méditation Opérative

La prison dorée du paradis

La PRISON DORÉE du PARADIS

BG 01/35

   Tous ceux-là, je ne veux pas les frapper, même s’ils me frappent, fut-ce en vue de régner sur les trois mondes, encore bien moins sur la seule terre. (oh vainqueur des démons, qui a la douceur du miel)

Le refus judéo-chrétien de la ‘grande réalisation’, moksha

1     Nous avons décrit les ‘petits mystères’ religieux dont le but est le paradis terrestre ; puis les ‘grands mystères’ spirituels, dont le but est l’ascension dans les états supérieurs de l’être, et ultimement, le dépassement de tout état particulier, par la fusion dans le Principe (ou moksha). La religion chrétienne, dans son état actuel, ose à peine parler de ‘faire le salut de son âme’ en direction du paradis (petits mystères) ; elle préfère généralement traiter les questions plus ‘horizontales’ de charité sociale, moins étrangères à un certain socialisme politique. Pour ce qui est des états supérieurs de l’être, cela relève de la mystique, dont se souciait la religion chrétienne il y a encore un ou deux siècles, mais dont il n’est plus guère question aujourd’hui, sinon dans des milieux très confinés. Quand à ce que l’Orient nomme ‘la grande réalisation’, c’est-à-dire la fusion dans le Principe divin, l’exotérisme chrétien considère cela comme le péché d’orgueil le plus grave qui soit car, dit-il : « La créature ne saurait s’unir au Créateur ».

2     Il en va tout autrement en Orient, comme l’atteste la Bhagavad Gita : Affranchis de l’attachement, de la crainte et de la colère, identifiés à moi, trouvant en moi leur refuge, purifiés au feu de la connaissance, nombreux sont venus se fondre en moi (BG 04/10) également : Quiconque quitte son corps, en se souvenant de moi au moment de la mort, s’unit à mon être ; il n’y a là aucun doute (BG 08/05) et aussi : je considère l’homme épris de sagesse, l’éveillé, comme moi-même car, son mental concentré, il s’applique à faire de moi le but unique de sa quête (BG 07/18). ‘Comme moi-même’, ‘fondu en moi’, ‘uni à mon être’ : autant d’expressions évocatrices de moksha, l’unité suprême.

3     Un concept chrétien peut donner l’illusion d’être l’équivalent de moksha ; il s’agit de la théosis (BG 01/01 + BG 01/03). Ce mot signifie ‘déification’, et semblerait une traduction parfaite de moksha (qui veut dire ‘libération’… de la condition humaine en vue d’accéder à la condition divine). Mais ce serait une fausse interprétation pour deux raisons.

4     La première raison, c’est que le christianisme (à part Maître Eckhart et la mystique rhénane) ne considère Dieu que comme l’Être, principe de la création ; donc comme Brahma et non comme Brahman, le non-manifesté (BG 01/03). Maître Eckhart envisage, au-dessus de Dieu créateur, ce qu’il nomme le ‘sur-Être’ ou ‘déité’, et qui correspond exactement à Brahman, mais il se trouve que cette proposition de son enseignement a été condamnée par l’Inquisition, ainsi que quelques autres de grand intérêt ésotérique.

5     La deuxième raison pour laquelle la théorie de la théosis ne correspond pas à moksha, c’est que l’humain est considéré dans le christianisme comme créature et donc tiré du néant (ex nihilo) par Dieu. Il est donc fondamentalement néant. Par l’intermédiaire de la révélation, du sacrifice du Christ et des sacrements qui en découlent, le christianisme considère que l’homme-néant reçoit l’Esprit-Saint. Ensuite il peut progresser vers Dieu, mais sans jamais parvenir à une identification absolue.

6     C’est exactement ce qu’on nomme en mathématique une asymptote. Imaginons une ligne droite indéfinie, et une autre ligne, courbe régulière, dont un certain point est situé à 10 mètres de la ligne droite. Un kilomètre plus loin l’autre ligne se rapproche de moitié, soit à 5 mètres de la ligne droite. Encore un kilomètre plus loin elle fait de même se rapprochant à 2.50 mètres de la ligne droite, et ainsi de suite. La deuxième ligne se rapprochera indéfiniment mais ne touchera jamais la ligne droite, car il y aura toujours X/2 mètres pour l’en séparer. La conception de la théosis envisage le rapprochement du mystique parfait vers Dieu comme ce cheminement asymptotique. Il y a, jusque dans ce cœur de la mystique chrétienne (d’ailleurs surtout développé dans l’Église orthodoxe), une sorte de refus radical de l’Unité et donc du Monothéisme intégral. Tout autre est l’enseignement oriental : Ceux qui prennent refuge en moi (dans le Soi)… obtiennent la pleine connaissance de ce Brahman (l’Absolu)… (BG 07/29).

7     Si la théosis donne l’illusion de moksha, il se pourrait bien, par contre, que certains enseignements, non pas de la théologie, mais de Jésus, soient la trace effective de moksha dans l’ésotérisme chrétien. Jésus dit : Vous êtes d’en bas ; je suis d’en haut. Vous, vous êtes de ce monde ; je ne suis pas de ce monde. Un Hindou interprète ‘Vous croyez à la réalité du monde physique, comme un rêveur croit à la réalité de son rêve ; moi je suis éveillé, je sais que ce monde est maya, illusion cosmique.’ Jésus continue : Je vous dis : vous mourrez dans vos fautes-(péchés)-hamartia. Si vous ne croyez-pas-pisteuein que moi je suis-einai, vous mourrez dans vos fautes-(péchés) (Jn 08/23-24 = P 146). En lecture ‘hindoue’ cela signifie : ‘Vous resterez dans le monde mortel de la transmigration, puisque vous ne croyez pas que Jésus s’est fondu dans l’Être, le ‘Je Suis’ divin, et que vous ne croyez donc pas non plus que vous pouvez suivre son exemple et vous aussi réaliser le ‘Je Suis’ (moksha).’ Or Jésus dit explicitement que son état de divin réalisé ne lui est pas spécifique (contrairement à l’affirmation théologique de base du christianisme), mais qu’il est destiné à ses disciples : Si quelqu’un me sert, qu’il me suive, et où je suis, là aussi sera mon serviteur (Jn 12/26 = P 230). La Bhagavad Gita emploie quasiment les même termes : Les sages qui voient la réalité t’enseigneront cette connaissance, si tu te prosternes devant eux, les interroges, et te mets à leur service (BG 04/34). La présence de cet enseignement et de cette voie spirituelle dans l’ésotérisme chrétien basé sur l’Évangile ne fait aucun doute ; mais il serait utopique d’attendre de la religion exotérique, surtout aussi dégénérée qu’elle l’est aujourd’hui, d’accéder à cela.

8   Si, selon l’Orient, la réalisation de l’Unique est possible, c’est justement parce que la conception spirituelle est purement monothéiste, non dualiste. Comme il n’y a rien en dehors de Dieu, comme il est véritablement l’Unique, tout ce qui est provient de lui : L’espace entre la terre et le ciel, et tous les points cardinaux, est empli par toi seul… (BG 11/20). Et donc, comme tout vient de Lui seul, on peut, en remontant le fil de la manifestation-création, parvenir à Lui seul ; c’est moksha, la grande réalisation. Arjuna parle du seigneur de l’univers, qui assume la forme de toutes choses (BG 11/16) ; donc, pour celui qui dépasse sa propre forme individuelle, c’est-à-dire l’enveloppe corporelle (ana maya kosha), l’enveloppe énergétique (prana maya kosha), l’enveloppe mentale (mano maya kosha), l’enveloppe intellectuelle pure (vijnana maya kosha), et l’enveloppe béatifique (ananda maya kosha), pour celui qui a parcouru tout ce chemin, l’ultime rencontre fusionnelle est Brahman l’absolu.

La nécessité chrétienne du ‘péché originel’

1     Sans même parler de cette ‘grande réalisation’, on comprend donc que le passage du plan humain aux plans supérieurs de l’être, c’est-à-dire des ‘petits mystères’ aux ‘grands mystères’, ce passage sera problématique dans le contexte judéo-chrétien. Puisque cela cadre avec le sujet des trois mondes et donc des États multiples de l’Être, envisageons ici la question. Il nous faut, à cette fin, remonter à un texte qui façonne la mentalité occidentale depuis deux millénaires, et la juive depuis quatre millénaires. Il s’agit de la genèse biblique.

2     Ce récit décrit le mythe du ‘péché originel’ que commirent Adam et Ève, et qui les fit être chassés du paradis. Remarquons que la théorie du péché originel est nécessaire au christianisme. En effet les humains naissent mortels, ce qui apparaît comme un châtiment ; or ils sont censés être conçus par Dieu à la naissance, puisque le christianisme théologique refuse la préexistence de l’être humain. Il fallait bien inventer une faute avant la conception de l’enfant, et qui ne soit pas sa faute à lui : c’est le péché originel. En fait la théologie ne fait que repousser le problème sans le résoudre. Car, si l’enfant ne subit pas, en naissant mortel, le châtiment de ses propres fautes, du moins subit-il le châtiment des fautes de ses lointains ancêtres Adam et Ève. Reste donc à expliquer en quoi l’enfant doit être jugé responsable de la faute de ses ancêtres, alors que lui-même n’existait pas lorsque cette faute fut commise. Il est d’ailleurs plus ‘injuste’ de considérer qu’il paie pour la faute de ses lointains ancêtres, que de considérer qu’il paie pour ses propres fautes ; non seulement la théologie repousse le problème sans le résoudre, mais elle l’empire. Dans la conception orientale, en termes de transmigration (samsara) le problème ne se pose pas. L’enfant qui naît est la résultante de ce qu’il fut dans un précédent cycle d’existence ; et ceci en toute justice.

Le péché originel selon la théologie chrétienne

1     Observons de près la théorie catholique du péché originel, telle que formulée officiellement dans le Catéchisme de l’Église Catholique (CEC) du saint pape Jean-Paul II. « C’est toute l’harmonie de la justice originelle, prévue pour l’homme par le dessein de Dieu, qui sera perdue par le péché de nos premiers parents » (CEC n° 379) Si la théologie ne s’obstinait pas à nier les cycles cosmiques, elle dirait : ‘C’est l’harmonie de la justice originelle de l’âge d’or (paradis), prévue par le dessein de Dieu-créateur, qui sera perdue par la faute des premiers humains’. Et elle préciserait que la faute en question était inévitable, comme est inévitable le refroidissement du soleil, ou la dégénérescence due à l’éloignement du Principe propre à toute manifestation.

2     Le Catéchisme continue : « C’est dans le Christ, rédempteur et sauveur, que l’image divine, altérée dans l’homme par le premier péché, a été restaurée dans sa beauté originelle et ennoblie de la grâce de Dieu » (CEC 1701). Jésus, en tant que grand prophète et incarnation de la parole divine, sauve effectivement et restaure l’image divine inscrite dans l’humain. Le mot ‘rédempteur’ est plus problématique, car le concept de ‘rédemption’ signifie ‘rachat’, et désignait à l’origine le rachat, par un homme libre, d’un esclave, en vue de libérer cet esclave. Mais le symbole du rachat des humains pécheurs, par Jésus, homme-Dieu, amène la question : « A qui Dieu rachète-t-il les humains ? »  Ce ne peut être qu’au diable, mais alors, le Dieu dont on parle n’est pas Dieu au sens absolu du terme, puisqu’il se trouve quelque chose, en dehors de lui, à quoi il doit rendre compte. La conception non duelle de Dieu dans l’Orient est toute autre : Il n’y a rien, absolument rien de supérieur à moi… À moi est suspendu l’Univers, comme une rangée de perles à un fil (BG 07/07).

3     On peut tourner le problème comme on voudra : une religion qui adhère à la théorie de la rédemption, donc du rachat, est une religion dualiste : tout se passe entre un Dieu et un Diable. Nous venons de mettre une majuscule au Diable, mais le CEC, extraordinairement, fait de même dans le passage suivant : « Séduit par le Malin, dès le début de l’histoire, l’homme a abusé de sa liberté. Il a succombé à la tentation et commis le mal.   Il conserve le désir du bien, mais sa nature porte la blessure du péché originel. Il est devenu enclin au mal et sujet à l’erreur » (CEC 1707).

4     Nous venons de faire référence à toutes les occurrences de la notion de ‘péché originel’ dans le CEC. On constate que c’est fort peu, pour une notion sur laquelle repose toute l’infrastructure théologique chrétienne : création, chute par le péché originel, décrépitude humaine, rédemption par le sacrifice de Dieu-fait-homme-Jésus au diable, puis, restant à venir, retour glorieux du Christ. Si on avait voulu estomper le concept de ‘péché originel’, à défaut de pouvoir le gommer, on ne s’y serait pas pris autrement. Le malaise du christianisme contemporain n’est pas seulement dû à la brutalité du consumérisme païen ; il vient surtout d’une théologie dans laquelle les hommes ne se reconnaissent plus.

La théorie chrétienne, puis profane, de la liberté humaine

1     On retrouve ici la théorie de la liberté humaine chère à la théologie chrétienne et qui, du point de vue de la métaphysique orientale, n’est qu’une illusion : maya. Comment un être qui, depuis A jusqu’à Z, est une pure créature, pourrait-il avoir quelque liberté que ce soit, vis-à-vis de son créateur ? Autant dire qu’une statue est libre de prendre la position qu’elle veut après que le sculpteur l’a faite… encore que la statue est plus libre vis-à-vis du sculpteur que l’homme vis-à-vis du Créateur, car la statue est faite d’une matière extérieure au sculpteur, alors que l’humain ne tient tout que de Dieu (creatio ex deo). Cette question du manque de liberté est impensable pour un chrétien, surtout moderne, tant cette prétendue liberté se veut une valeur du monde démocratique moderne.

2     Pour faire une parabole, on peut admettre qu’un chien, attaché à sa niche par une laisse de dix mètres, est libre par rapport à son maître… libre dans un cercle de dix mètres de rayons, selon la longueur de la chaîne décidée par le maître. Il est spirituellement pathétique de voir les chantres de la liberté mourir les uns après les autres : « De quoi donc étiez-vous libres ? »     a-t-on envie de leur dire comme oraison funèbre.

3     Il est une parole de l’Évangile, presqu’un refrain, quasi inadmissible pour un moderne, même chrétien : Quand j’étais avec eux (dit Jésus, en priant son Père), je les gardais dans ton nom que tu m’as donné. J’ai veillé et aucun d’eux ne s’est perdu, sauf le fils de perdition, afin que l’Écriture fût accomplie (Jn 17/12 = P 267). L’homme moderne se dit alors : « Donc le fils de perdition, Judas en l’occurrence, n’avait aucune chance, aucune liberté ! » ; aux yeux du moderne, cela est un scandale absolu. Du point de vue de la transmigration (samsara), et si les choses se sont passées comme les raconte l’Évangile, Judas récoltait peut-être dans la vie qu’on connait de lui, ce qu’il avait préalablement semé dans un cycle antérieur d’existence. Le scandale de l’injustice divine disparaît alors.

4     Plus un être (ou une civilisation) est profane et spirituellement ignorant, plus il croit être libre et avoir droit à la liberté ; plus il est éveillé spirituellement, plus il s’aperçoit que l’ombre n’a aucune liberté vis-à-vis du corps dont elle est l’ombre. L’individu n’a aucune liberté vis-à-vis du Principe divin dont il n’est qu’une transitoire manifestation. La liberté spirituelle, ce n’est pas de rendre libre le mortel, mais d’être libre du mortel.

5     Si l’idée de manquer de liberté effraie tellement le moderne, ce n’est aucunement le cas du spirituel. En effet, le spirituel veut se libérer des limites inévitables de l’humain mortel : …Toi, qui est échoué dans ce monde éphémère et misérable, consacre-toi à moi (BG 09/33) ; et cela pour accéder au divin, qui est l’ultime liberté, et le seul réellement libre. Ce n’est pas pour rien si moksha se traduit par ‘libération’ et c’est la seule qui vaille. Toutes les autres libertés sont, soit purement illusoires, soit misérablement transitoires.

La responsabilité relative

1    Mais, quand on a compris cela, un piège se présente, et un petit diable, déguisé en théologien, vient argumenter : « Si on n’a aucune liberté, on n’a aucune responsabilité, et on ne saurait faire aucune faute. Donc tout le monde est innocent. Donc il n’y a pas de péché, pas de mauvais karma ! » Ce raisonnement est faux, car il oublie la laisse du chien de la précédente parabole. Si le chien avait la conscience d’un rocher, on n’aurait pas besoin de lui mettre une laisse ; il ne risquerait pas de se sauver. Mais avec la conscience dont il dispose, il peut, jusqu’à un certain point, distinguer le vrai du faux. Dans le cercle dont la laisse est le rayon, le chien est libre et donc responsable. Ce qui fait qu’il peut, dans ce cercle, être vertueux ou coupable. Mais il n’est pas responsable au-delà. C’est pourquoi Jésus prie pour ses bourreaux sur la croix : Père, pardonne-leur : ils ne savent ce qu’ils font (Lc 23/34 = P 291). Ignorant la réalisation, ils ne pouvaient pas savoir qu’ils crucifiaient un être divinisé. Notons que Jésus ne dit pas qu’ils sont innocents, mais qu’ils ne savent pas ce qu’ils font.

2     Et voilà pourquoi la Gita précise : Jamais l’Être Suprême ne peut être tenu pour responsable des actes, vertueux ou coupables, de quiconque. Le Seigneur ne prend ni la faute ni le mérite de quiconque. La Connaissance est enveloppée d’ignorance, et c’est pourquoi les êtres sont égarés (BG 05/15). À  chacun donc de savoir s’il préfère cultiver l’ignorance ou la connaissance. Une fois encore, l’Évangile consonne parfaitement : Quiconque, en effet, commet le mal hait la lumière et ne vient pas à la lumière, de peur que ses œuvres ne soient démontrées coupables, mais celui qui fait la vérité vient à la lumière, afin que soit manifesté que ses œuvres sont faites en Dieu (Jn 03/21-22 = P 031)

La folie de la prédestination

1     Au XVII° siècle en particulier, les théologiens chrétiens se sont posé la question suivante : « Si Dieu est l’éternel, il ne peut être soumis au temps. Or, c’est notre soumission au temps qui fait que nous ignorons l’avenir. Dieu, lui, connaît donc notre avenir. Mais alors, s’il connait notre avenir, c’est que notre avenir est écrit, donc que nous n’avons aucune liberté, donc que nous sommes prédestinés. » On en venait alors à penser que, soit l’homme est prédestiné, et n’a donc aucune liberté, soit il est libre, mais alors il n’y a plus d’éternel possible, qui puisse connaître son avenir. Donc, ou je crois en Dieu et n’ai aucune liberté, ou je suis libre et Dieu n’existe pas. Autrement dit : ou ma liberté existe, ou Dieu existe ; mais les deux ne peuvent coexister. Et certains passages évangéliques semblent aller nettement dans ce sens. Jésus dit aux disciples, qui reviennent de mission, tout contents de leurs nouveaux pouvoirs : « Ne vous réjouissez-pas que les esprits vous soient soumis ; réjouissez-vous que vos noms soient inscrits dans les cieux ! » (Lc 10/17-20 = p 153) ; autrement dit, « que vous êtes prédestinés au salut » !

2     Cette problématique assez dualiste est typiquement chrétienne et occidentale. Pour un Oriental, le monde est maya, illusion cosmique. Cela ne signifie pas que le monde n’existe pas, mais qu’il existe seulement au niveau de conscience humain de veille ; il est une réalité relative, et transitoire, non ‘la’ réalité. Donc l’homme est libre, dans une certaine mesure due à son karma, à son sva-dharma, sa vocation propre, mais cette liberté n’est pas plus permanente et réelle que le corps-mental de l’homme ne l’est. Du point de vue de Dieu, de l’éternel, tout est inscrit dans les cieux, effectivement. Mais l’Occident, accordant une réalité aussi totale au monde humain qu’à Dieu, ne pouvait que se casser les dents sur le syllogisme de la prédestination. Et la perspective de l’enfer, prédestiné pour certains, ne pouvait que le terroriser. Mais c’était oublier que : on ne veut pas, chez votre Père qui est aux cieux, qu’un seul de ces petits se perde (Mt 18/12 = P 195). Faute d’une vision métaphysique, et donc ésotérique, la religion devenait folle.

Le double symbolisme du serpent

1     Considérons maintenant en détail le récit de la Genèse, en gardant en tête le schéma de la figure 1 relatif aux états multiples de l’être. Le récit commence ainsi : Le serpent était le plus rusé de tous les animaux sauvages que l’Éternel Dieu avait faits. On remarque tout de suite que l’Éternel est ici confondu avec le Créateur. En Orient, l’Éternel, c’est-à-dire Brahman (BG 09/03), demeure parfaitement serein et in-impliqué dans la manifestation : Prenant appui sur ma substance (Prakriti), je ne cesse de faire jaillir la foule entière des êtres ; immuable et pour ainsi dire sans le vouloir, par la seule énergie inhérente à cette substance (BG 09/08).

2     La Genèse continue ainsi : Le serpent dit à la femme : « Dieu a-t-il vraiment dit : ‘Vous ne mangerez aucun des fruits des arbres du jardin’ ? La femme répondit au serpent : « Nous mangeons des fruits des arbres du jardin, mais, en ce qui concerne le fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit : ‘Vous n’en mangerez pas, et vous n’y toucherez pas, sinon vous mourrez.’ Dans la suite du récit, Dieu châtie le serpent en lui disant : tu marcheras sur ton ventre… Par conséquent, au moment du dialogue entre le serpent et la femme, le serpent n’est pas cet animal que nous connaissons, rampant et horizontal. Il est dressé, vertical.

3     Et cela renvoie au double symbolisme du serpent. En tant qu’animal rampant, il est mauvais, limité à l’horizontale du monde humain. On trouve ce thème du mauvais serpent en Inde, avec la comparaison classique de l’homme qui prend le monde physique pour réel et qui est comme un promeneur qui, de nuit, prend une corde pour un serpent. On trouve aussi le mauvais serpent dans l’Évangile : Voici que je vous ai donné le pouvoir de fouler aux pieds serpents, scorpions, et toute la puissance de l’Ennemi, et rien ne pourra vous nuire (Lc 10/19 = P 153). Mais il y a aussi, en Inde, le serpent spirituel : la kundalini par exemple, symbolisant la force lovée comme un serpent à la base de la colonne vertébrale, et qui remonte jusqu’à la fontanelle au cours de la réalisation spirituelle. Toute la maîtrise, sexuelle, énergétique, mentale du yoga vise à cela. Et l’Évangile n’est pas en reste, lorsque Jésus révèle des secrets ésotériques à Nicodème : … Comme Moïse éleva le serpent dans le désert, ainsi faut-il que soit élevé le fils de l’humain (Jn 03/14 = P 030). Et aussi lors de l’envoi des apôtres en mission : Voici que je vous envoie comme des brebis au milieu des loups ; montrez-vous donc prudents comme les serpents et candides comme les colombes (Mt 10/16 = P 101).

Le prince de ce monde qui se fait passer pour Dieu

1     Le lecteur chrétien, de plus un peu initié à la Bhagavad Gita, se trouve dans une situation délicate. Il est conditionné par la théologie chrétienne à croire que le Dieu de la Genèse est le même que le Dieu de Jésus (ou plutôt le même que le Dieu dont Jésus est l’incarnation). Et aussi à croire que le serpent de la Genèse n’est autre que le diable. Or, Ève précise, dans sa réponse au serpent : en ce qui concerne le fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit : ‘Vous n’en mangerez pas, et vous n’y toucherez pas, sinon vous mourrez.’ La scène se passe au paradis (le jardin), donc dans le cercle central de la figure 1. L’arbre du milieu du jardin n’est autre que l’axe vertical qui relie entre eux les états multiples de l’Être et permet de passer de l’un à l’autre. Le Dieu de la Genèse interdit donc à Adam et Ève d’accéder aux états supérieurs de l’Être.

2     L’interprétation gnostique de ce fait, c’est que le Dieu de la Genèse n’est autre que le Prince de ce monde. Nous disons bien ‘interprétation gnostique’, car la théologie officielle du christianisme la condamne. Il fut déjà expliqué (BG 01/26) que chaque état d’existence, correspondant, sur la figure 1, à un plan horizontal, possède une sorte de régent, de lieu-tenant, de représentant de Dieu sur ce plan. Tel celui que Jésus nomme le prince de ce monde (Jn 14/30 = P 267). En tant que régent d’un état de l’être, ce prince a des droits. C’est d’ailleurs pour cela que Jésus, lors des tentations au désert (Mt 04/04 = P 021), répond au diable-tentateur-éprouveur ; si ce dernier n’avait eu aucun droit sur lui, Jésus ne lui aurait pas répondu, comme il n’a pas répondu à Hérode, lors de son procès (Lc 23/09 = P 280).

3     En tant que régent du monde humain, le prince de ce monde doit veiller à ce que personne ne sorte de son domaine ; comme une femme veille à ce que son enfant n’aille pas courir dans la rue ; comme un berger veille à ce que ses moutons ne s’échappent pas du troupeau. Il est donc normal qu’il interdise aux humains de manger des fruits de l’arbre du milieu. Mais, si on suit cette interprétation, on doit en conclure que ce que le récit de la Genèse biblique nomme l’Éternel-Dieu (du moins dans la traduction française) n’est aucunement éternel au sens métaphysique du terme, et ne correspond pas à Brahman, ni même à Brahma, ce dernier correspondant au Dieu-Créateur du christianisme. Il n’est, pourrait-on dire, que le ‘prince de l’état humain d’existence’, le prince de ce monde humain, comme le nomme clairement Jésus.

4     Affirmer cela n’est pas prétendre que, dans le Judaïsme précédent Jésus, ou dans celui contemporain de Jésus, ou dans le Judaïsme actuel, il n’y a jamais eu d’ésotérisme spirituel. Il existe une interprétation cabalistique et ésotérique des textes de la Thora, basée sur la langue sacrée hébraïque, dont les traductions françaises qu’utilisent les chrétiens ne rendent aucun compte. Il est donc possible que l’interprétation juive traditionnelle, dans ce qu’elle a de plus profond, dépasse ce niveau littéral de lecture, mais cela ne peut qu’être fort secret aujourd’hui.

Jésus et le symbolisme du milieu

1     Toujours est-il que la vraie cause de la mort de Jésus se situe ici précisément. Si la mort de Jésus est un sacrifice, c’est exactement pour avoir enseigné cela. Car Jésus prend le contrepied du récit de la genèse. D’abord par son positionnement au milieu, qui correspond à l’arbre du milieu du jardin du paradis. Jésus replace toujours les êtres en leur centre : Il dit à l’homme qui avait la main sèche : »Lève-toi, là, au milieu. » (Mc 03/03 = P 052) ; à propos de la femme adultère, le récit précise : il fut laissé seul, avec la femme toujours là, au milieu (Jn 08/09 = P 144). Les démons empêchent les humains d’être centrés, mais : Jésus le menaça en disant : »Tais-toi, et sors de lui. » Et le précipitant au milieu, le démon sortit de lui sans lui faire aucun mal (Lc 04/35 = P 042). Et, pour finir, Jésus affirme : Le Royaume de Dieu est au milieu de vous (Lc 17/21 = P 206).

2     Et ce milieu est bien aussi l’arbre central du paradis ; en effet, on précise, au moment de la crucifixion : Et il sortit, portant sa croix, et vint au lieu-dit du Crâne, ce qui se dit en hébreu Golgotha (Jn 19/17 = P 287). Or, le crâne en question, est, d’après la tradition juive, celui d’Adam. Jésus étant crucifié en ce lieu, se trouve dressé, sur l’axe vertical de la croix, en ce lieu central du paradis qu’occupait Adam. Le texte y insiste d’ailleurs : ils crucifièrent et avec lui deux autres : un de chaque côté et, au milieu, Jésus (Jn 19/18 = P 289).

L’anthropophagie spirituelle du christianisme ésotérique

1     Il est donc clair que Jésus est venu pour ouvrir aux hommes une possibilité que le serpent de la Genèse proposait à Adam et Ève, et cette proposition c’est de manger des fruits de l’arbre du milieu. Lorsque Jésus dit, lors de l’institution du rite eucharistique : Ceci est mon corps, donné pour vous (Lc 22/19 = P 259), il fait bien allusion au corps qui sera crucifié quelques heures plus tard. Et il précise : Prenez, mangez, ceci est mon corps (Mt 26/26 = P 259) et de même pour le sang. L’axe vertical de la croix est le tronc de l’arbre du milieu du paradis. Et Jésus lui-même, par un symbolisme extrêmement osé et ésotérique d’anthropophagie spirituelle, se désigne comme le fruit de l’arbre en question, et propose à ses disciples, en mangeant du fruit de cet arbre, de devenir ce qu’ils mangent, et d’intégrer l’axe central du paradis ré-ouvert ; et par là, l’accès aux états supérieurs de l’Être. Il le dit clairement ailleurs, dans le passage dit de ‘la femme aux sept maris’ : lorsqu’on ressuscite d’entre les morts, on ne prend ni femme ni mari, mais on est comme des anges dans les cieux (Mc 12/25 = P 241) ; Ni femme, ni mari, donc l’état d’existence en question est supra humain, ce que confirme les anges et les cieux.

Un projet de vie divine immortelle

1     Dans la suite du récit de la Genèse, le serpent dit à la femme : « Vous ne mourrez absolument pas… vous serez comme Dieu… Or le projet de Jésus pour ses disciples, c’est précisément l’immortalité. Il le marque nettement lors de la résurrection de Lazare. Puisque, alors qu’il sait ce qu’il en est : Jésus leur dit ouvertement : Lazare est mort (Jn 11/14 = P 220), il affirme cependant je vais aller le réveiller-egeirein (Jn 11/11 = P 220). D’autre part, en ce qui concerne le vous serez comme Dieu de la Genèse, Jésus revendique clairement auprès des Pharisiens : N’est-il pas écrit dans votre Loi : J’ai dit : vous êtes des dieux ? (Jn 10/34 = P 185).

La femme coupable originelle

1     Dans sa réponse au serpent, la femme avait dit : « en ce qui concerne le fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit : ‘Vous n’en mangerez pas, et vous n’y toucherez pas, sinon vous mourrez.’ » Cette parole de ‘Dieu’ montre bien que la mort était potentiellement dans l’état paradisiaque et que, par conséquent, l’immortalité paradisiaque est une immortalité conditionnelle, et non une immortalité pure et simple, comme le prétend la théologie à propos du salut. La Bhagavad Gita est très claire, sur cette question aussi : Ayant savouré le vaste monde céleste, et après y avoir épuisé le bénéfice de leurs mérites, ils doivent retourner au monde des mortels. Ainsi, ceux qui suivent la voie védique, mais qui n’aspirent qu’au bonheur, n’obtiennent que le cycle de la naissance et de la mort (BG 09/21).

2     La Genèse continue : la femme vit que l’arbre était porteur de fruits bons à manger, agréable à regarder et précieux pour ouvrir l’intelligence. Elle prit de son fruit et en mangea. Elle en donna aussi à son mari qui était avec elle, et il en mangea. Donc, au point où nous en sommes dans la Genèse, la femme prend le fruit et en mange. Une question se pose, surtout aujourd’hui où la théorie féministe prend une ampleur invraisemblable : « Pourquoi est-ce Ève qui prend le fruit et non pas Adam ? » En bonne logique (une fois n’est pas coutume) la théorie féministe argue de cela que la Bible identifie la femme au mal dès le début et que, malgré les honneurs rendus à la Sainte Vierge Marie, le christianisme s’est coulé dans le même sillon. Le texte continue : Elle en donna aussi à son mari qui était avec elle, et il en mangea, ce passage présente un Adam stupidement irréfléchi, et totalement inféodé à sa femme ; on serait tenté de dire ‘un homme moderne’, paritaire, égalitariste, ignorant ce qu’est, comme dit la Bhagavad Gita, la virilité dans l’homme (Je suis… la lumière dans le soleil… la virilité dans l’homme : BG 07/08) ; en somme, cet Adam-là est l’homme idéal de la femme féministe.

La voie de l’amour et celle de la connaissance

1     Reste le mot-clé de ce passage : la femme vit que l’arbre était porteur de fruits… précieux pour ouvrir l’intelligence. On retrouve ici la problématique hindoue du bakti yoga (yoga de la dévotion, basé sur l’affectif, le sentiment amoureux) et du jnana-yoga (yoga de la connaissance spirituelle, métaphysique, celle de l’intellect pur) (Nous avons détaillé le sujet en BG 01/21). Cette problématique recoupe d’ailleurs celle de l’exotérisme (bakti-yoga) et de l’ésotérisme (jnana-yoga), que nous avons envisagée (BG 01/01). L’amour est la meilleure relation possible entre deux êtres séparés et qui, par l’amour même, tendent l’un vers l’autre. L’intelligence suprême est la conscience de l’identité fondamentale des choses et des êtres qui, corporellement, apparaissent séparés. Une hiérarchie existe donc entre les deux, qui n’est aucunement une opposition, puisque l’amour fait s’approcher de la connaissance spirituelle.

2     La Gita est limpide sur la question. D’autres encore m’adorent par le sacrifice de la connaissance, me considérant comme l’Unique, ou comme différent, ou comme multiple (BG 09/15). Considérer le Principe et le monde comme l’Unique, donc comme Un, c’est le jnana-yoga, la voie métaphysique, ultime. Considérer le Principe comme différent, c’est la position théologique judéo-chrétienne : creatio ex nihilo, donc le créateur séparé, différent, de la créature (le Dieu ‘tout Autre’ disent les théologiens) (voir : BG 01/02). Considérer le Principe comme multiple désigne les polythéismes (plusieurs dieux).

3     La BG indique toutes les voies ; c’est une doctrine complète en ce sens. Mais elle les hiérarchise, et le jnana-yoga, yoga de la connaissance, est au-dessus. Ô Arjuna, celui qui, instruit par sa propre identité (le Soi), voit l’identité partout, chez les heureux ou les malheureux, est un Yôgî excellent  (BG 06/32). La relation entre l’amour et la connaissance est nettement indiquée : … le sage (jnani), uni et consacré à l’Unique, est le plus grand. Car le sage m’aime par-dessus toutes choses, et je l’aime de même (BG 07/17). Le chemin vers l’unité se précise ensuite : Me glorifiant constamment, prosternés devant moi, poursuivant sans cesse leurs efforts, fermes dans leurs vœux, l’esprit toujours concentré, ils m’adorent dans une perpétuelle Union (BG 09/14). L’état parfait est nettement exposé : Le mental harmonisé par le yoga, il voit le Soi résidant dans tous les êtres et tous les êtres dans le Soi. Il voit de toutes parts l’identité (BG 06/29). En conclusion, le sommet de la voie enseignée par la Bhagavad Gita, est précisément ce fruit… précieux pour ouvrir l’intelligence que la Genèse biblique, et à sa suite le judéo-christianisme (du moins dans leur exotérisme) ont toujours refusé. On pourrait dire, et ce ne serait pas une boutade : « S’il existe un ésotérisme chrétien aujourd’hui, il se trouve dans la Bhagavad Gita »

L’erreur d’Ève

1     Une autre explication (que celles des féministes) existe pour rendre compte de l’inversion qui consiste à présenter Ève apparemment ‘plus spirituelle’ qu’Adam, puisque désirant des fruits de l’arbre du milieu plus que lui. Selon cette thèse, le désir d’Ève est juste, mais non son action, car elle a entrepris seule de manger du fruit, sans se concerter avec Adam. Et, de plus, Adam en a mangé par suivisme de sa femme, si l’on peut dire, et non pas en pleine conscience spirituelle de ce qu’il entreprenait. Or Ève et Adam ne forment une perfection qu’ensemble, dans cet état d’union que Jésus définira ainsi : …les deux ne feront qu’une seule chair. Ainsi ils ne sont plus deux, mais une seule chair. (Mc 10/08 = P 214). Ève ne pouvait vraiment profiter du fruit de l’arbre du milieu qu’unie à Adam.

2     On dira, certes : « Adam en a mangé aussi, donc ils étaient unis dans ce projet. » En effet, mais là intervient le symbolisme de la femme, que l’on détaillera dans le passage 01/41 de la Bhagavad Gita. Disons, très schématiquement, que l’homme (entendez le masculin spirituel, en tradition chinoise taoïste : le yang) correspond à la branche verticale du symbole de la croix, alors que la femme (entendez le féminin humain, en tradition chinoise taoïste : le yin) correspond à la branche horizontale de la croix. Et l’horizontale de la croix n’est pas au niveau du sol, indépendante ; elle est suspendue, comme une branche, au tronc de l’axe vertical. La femme a pu voir que le fruit était beau et bon à manger, et même qu’il était précieux pour ouvrir l’intelligence, mais ce qu’elle ne pouvait pas percevoir seule c’est que cette intelligence n’était pas seulement mentale, mais cordiale et spirituelle ; unitive, et synthétique et non multiplicative et séparative.

3     En effet, la femme, configurée corporellement et psychiquement pour la reproduction humaine, soit pour la multiplicité ‘horizontale’ des êtres, et non l’unité ‘verticale’ de l’Être, ne peut percevoir la direction verticale que ‘malgré’ qu’elle est une femme et non ‘également’ comme le ressasse le credo idéologique moderne.

La femme et la spiritualité

1     La femme est corporellement et psychologiquement structurée pour transmettre la vie corporelle, donc mortelle. Elle y est, par conséquent, plus attachée que l’homme. Cela n’implique pas que l’homme soit, dans les faits, plus spirituel que la femme, mais simplement qu’il est moins attaché à la vie corporelle. La preuve en est que l’homme a plus de propension à faire la guerre ou à pratiquer des activités risquées pour sa vie corporelle. C’est pourquoi toutes les traditions spirituelles, comme l’exprime bien la chinoise, disent que ‘l’homme est le ciel et la femme est la terre’ (entendez ‘le féminin’ pour ‘la femme’ et ‘le masculin’ pour ‘l’homme’). Cela induit une hiérarchie entre l’homme, capable du plus (le ciel) et la femme surtout centrée sur le moins et l’éphémère (la terre). Ceci dit en tenant compte du symbole chinois (mais aussi universel) du yin-yang, qui met en relief qu’il y a un peu de féminin dans le masculin et un peu de masculin dans le féminin. Cette hiérarchie est juste, l’Évangile comme la Bhagavad Gita la revendique, sans pour autant exclure la femme d’une destinée spirituelle, puisque l’Esprit est supra sexuel (contrairement au corps et à l’âme-psuchè). Ceux qui prennent refuge en moi…fussent-ils de basse extraction, une femme, un vaïshyas (3° caste), ou un shudras (serviteur, 4°  caste), atteignent le but suprême (BG 09/32).

Ève et la Samaritaine

1     Voici maintenant l’autre explication dont nous parlions (autre que celle des féministes). Cette explication se trouve confortée par son parallèle évangélique. Jésus rencontre la Samaritaine, une femme ‘très femme’, qui a eu cinq maris et vit avec un amant. Une conversation spirituelle s’engage, sous l’impulsion de Jésus : celui qui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura plus jamais soif… (Jn 04/10 = P 036). La femme, pragmatique, demande aussitôt : Seigneur, donne-moi cette eau, afin que je n’aie plus soif et ne vienne plus ici pour puiser (Jn 04/10 = P 036). Mais Jésus impose une condition : Va, appelle ton mari et reviens ici (Jn 04/10 = P 036). Pourquoi Jésus pose-t-il cette condition ? Parce que la femme ne peut pas parcourir le chemin spirituel jusqu’à son terme sans homme ; et un homme qui ne soit pas seulement un homme-anthropos, un masculin, mais un homme-anêr, comme dit le texte, un spirituellement viril, c’est-à-dire un véritable époux, un guide. Jésus enseigne la doctrine spirituelle à la Samaritaine : Dieu est esprit, et ceux qui adorent, c’est en esprit et en vérité qu’ils doivent adorer (Jn 04/24 = P 036). Mais la femme n’en aura certitude qu’après avoir consulté un homme, d’où sa question aux hommes de son village : Venez voir un homme qui m’a dit tout ce que j’ai fait. Ne serait-il pas le Christ ? (Jn 04/10 = P 036). Et elle obtient confirmation : Ce n’est plus sur tes dires (seulement) que nous croyons ; nous l’avons nous-mêmes entendu et nous savons que c’est vraiment lui le sauveur du monde (Jn 04/10 = P 036).

2     Cette interprétation montre que la scène de la Genèse expose plusieurs choses.

3     Premièrement : Le ‘Dieu’ de la Genèse, n’est que le Prince de ce monde, sinon il n’aurait pas interdit l’accès à l’arbre du milieu.

4     Deuxièmement : Le yin a en lui un point yang, par conséquent la femme dispose d’une dimension spirituelle, qui lui fait désirer les états suprahumains, l’immortalité, alors qu’elle-même ne produit, en tant que femme, que du mortel.

5     Troisièmement : La femme ne peut accéder opérativement à cette dimension spirituelle que guidée par un homme, un homme-anêr, donc spirituel, ce qui manquait à la Samaritaine, et aussi à Ève, vu la non centralité et la passivité affligeante de son Adam. C’est pour cela, d’ailleurs, que les traditions religieuses considèrent qu’une femme dépend toujours d’un homme, en ordre chronologique généralement : son père, son mari, son frère ou son fils. Pour cela que Jésus, sur la croix, a confié sa mère, dont il était responsable après la mort de son père Joseph, à son meilleur disciple, Jean (Jn 19/26 = P 293). Évidemment, les intégristes font de cette sagesse spirituelle une police familiale, mais tout bon principe trouve quelque part sa rigidification, voire sa parodie.

6     Reste l’important à comprendre : l’Ève du récit de la Genèse est une femme sans homme-anêr ; et c’est pour cela que leur projet de manger du fruit de l’arbre du milieu est mauvais. Le serpent aussi, d’ailleurs, est au moins en partie mauvais, bien que son conseil spirituel soit pertinent, car il propose à une femme sans homme un chemin que seul un homme spirituel, ou un couple parfaitement uni, peuvent parcourir.

La violence nécessaire à la spiritualité : la grande guerre sainte

1     Inutile, pour notre propos, d’aller plus loin dans l’analyse détaillée de la Genèse. Nous pouvons passer directement à la conclusion : « Après avoir chassé Adam, il posta à l’est du jardin d’Éden, les chérubins, qui agitent une épée flamboyante pour garder le chemin de l’arbre de vie. » On remarque au passage que, si le Golgotha est à Jérusalem (symboliquement parlant), donc aussi le paradis perdu. Le ‘Dieu’ de la Genèse ne semble pas craindre que les descendants d’Adam puissent reconquérir le paradis par le nord, ou le sud ou l’ouest, mais seulement par l’est, c’est pourquoi il place un chérubin seulement dans cette direction. Or : voici que des mages venus d’Orient arrivèrent à Jérusalem (Mt 02/01 = P 011), et d’Orient nous vient aussi la doctrine des ‘États multiples de l’Être’, que nous envisageons présentement (après que l’Occident l’ait, semble-t-il, égarée depuis longtemps).

2     Mis à part ce détail concernant l’est, le texte précise nettement que l’accès au paradis est désormais fermé, et même gardé par une épée flamboyante. D’où la nécessité de la ‘grande guerre sainte’ comme disent les musulmans, c’est-à-dire la guerre intérieure, spirituelle. Guerre à laquelle la bataille de la Bhagavad Gita fait évidemment écho, et aussi certains passages martiaux des évangiles : N’allez pas croire que je sois venu apporter la paix sur la terre ; je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive (Mt 10/34 = P 180) et aussi : Je suis venu jeter un feu sur la terre, et comme je voudrais que déjà il fût allumé ! (Lc 12/49= P 180) et pour finir : depuis Jean le Baptiste le Royaume de Dieu est annoncé, et les violents s’en emparent (Lc 16/16 = P 079). Cette violence consiste à briser les limites que l’exotérisme oppose à l’ésotérisme, la religion à la spiritualité, l’orgueil du ‘point de salut hors l’Église’ à ‘l’Unité transcendante des religions’. Et, si les chrétiens contemporains évoquent si peu cette violence-là, c’est parce qu’ils s’emmurent dans l’exotérisme.

3     Les remarques précédentes se retrouvent dans le proverbe ésotérique : ‘Il faut briser le noyau pour atteindre l’amande’, en somme casser la coque dure de l’exotérisme, plus ou moins ritualiste et littéraliste, pour atteindre le souffle libre de l’Esprit ésotérique. Et ce point éclaire le mystère d’Israël. Ce mot hébreu a deux sens : Fort-contre-le-puissant et aussi Vision-du-puissant. Le premier sens, ‘fort contre le puissant’ se trouve illustré dans la Bible par la lutte de ‘Jacob avec l’ange’. Il lutte toute la nuit, et à la fin, le personnage mystérieux lui donne son nom d’Israël, car il a été ‘fort contre le puissant’. Or, dans le passage de Nathanaël, Jésus le désigne précisément en disant : Voici vraiment un Israélite sans détour (Jn 01/47 = P 025) ; c’est sa qualité de ‘lutteur contre le puissant’ qui le fait choisir par Jésus ; le puissant étant le prince de ce monde évidemment. Et lorsque Jésus lui dit qu’il l’a vu sous le figuier Nathanaël lui répond : Rabbi, tu es le Fils de Dieu, tu es le roi d’Israël (Jn 01/49 = P 025). Fils de Dieu, c’est-à-dire ‘celui qui dépasse les possibilités de l’état humain d’existence’. Et roi d’Israël, c’est-à-dire ‘celui qui est fort contre ce puissant qui interdit l’accès à l’arbre du milieu, ou du moins qui ne l’autorise qu’à ceux qui ont résistés vaillamment dans leur lutte contre lui’. Dans le livre de la Genèse (Gn 28/11-19), on trouve le récit du ‘songe de Jacob’ au cours duquel il voit une échelle partir de son ventre et monter jusqu’au ciel et les anges monter et descendre sur cette échelle. Il s’agit de ce que la tradition nomme ‘l’échelle de Jacob’, qui est une autre représentation de l’axe central du paradis terrestre, ou de ‘l’arbre du milieu du jardin’, ou du symbolisme de la croix, ou des ‘États multiples de l’Être’. Et c’est près de la source de Jacob (Jn 04/01 = P 036) que Jésus révèle à la Samaritaine la doctrine de la pure spiritualité : Dieu est esprit, et ceux qui adorent, c’est en esprit et en vérité qu’ils doivent adorer (Jn 04/24 = P 036). La violence spirituelle que nous évoquions est nécessaire, et c’est pourquoi nous avons insisté sur cette problématique judéo-chrétienne qui se situe au pied de l’axe central et vertical du plan d’existence humaine, sur notre schéma de la figure 1. L’Ancien Testament et l’Évangile enseignent cela, mais la religion chrétienne et même sa théologie s’y opposent le plus souvent.

 

 

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La prison dorée du paradis