Le symbolisme de la croix

Le symbolisme de la croix

Bhagavad Gita 01/35 B Commentaire Théorique et Méditation Opérative

Le symbolisme de la croix

Le SYMBOLISME de la CROIX

BG 01/35

   Tous ceux-là, je ne veux pas les frapper, même s’ils me frappent, fut-ce en vue de régner sur les trois mondes, encore bien moins sur la seule terre. (oh vainqueur des démons, qui a la douceur du miel)

La croix non monopolistique

1     Le symbolisme de la croix n’est autre que celui des ‘États Multiples de l’Être’. Et ce symbolisme est universel et non pas, comme nombre de chrétiens le pensent, un monopole de leur religion. De même que l’on rencontre, dans l’art religieux, des svastikas (que tout occidental connaît sous le nom nazi de ‘croix gammée’) non seulement en Inde, où ils sont légion depuis des millénaires, mais aussi dans toutes les religions, et même dans certaines églises chrétiennes médiévales ; de même on rencontre des croix ‘chrétiennes’ dans toutes les cultures et même bien avant le christianisme.

La croix et le poisson

1     La question du symbolisme de la croix s’est même pour ainsi dire inversée. La croix, bien que non spécifiquement chrétienne, est cependant le symbole le plus représentatif du christianisme. On pourrait donc s’attendre à ce que son symbolisme y soit plus développé qu’ailleurs. Or c’est exactement le contraire qui se passe ; et la situation n’a fait qu’empirer au fil du temps.

2     Chez les premiers chrétiens ce symbole n’était pas utilisé ; il n’est donc pas vraiment originel dans cette tradition. Le symbole chrétien fondamental était plutôt le poisson. En grec ancien, ‘ichtus’ signifie ‘poisson’. Et le mot servait d’acronyme, c’est-à-dire que chacune de ses lettres correspondait à la première lettre d’une formule grecque, qui signifiait ‘Jésus Christ, Fils de Dieu, notre Sauveur’, en somme un résumé de la foi chrétienne dogmatique. De plus, le jeu de mots avec le poisson était renforcé par le fait que Jésus avait dit aux apôtres, lors de la première pêche miraculeuse : Venez à ma suite, et je vous ferai pêcheurs d’hommes (Mt 04/19 = P 046). Le croyant chrétien était donc identifié à un poisson, et l’apôtre à un pêcheur. Mais il y avait encore mieux car, après la résurrection de Jésus, l’Évangile précise que les disciples lui présentent un morceau de poisson grillé. Il le prend et le mange devant eux (Lc 24/42-43 = P 315). Or, le poisson représentant le croyant, lorsque Jésus, divin selon la théologie chrétienne, mange le poisson, le mangé devient le mangeur, et l’homme devient divin ; on avait donc là un véritable symbole ésotérique de ‘l’unité suprême’ comme disent les hindous.

Le symbolisme de la croix disparait au fil des siècles

1     Le symbole de la croix s’est progressivement substitué à celui du poisson. Mais il est très remarquable que, dans ses premières utilisations, la croix ne portait pas le corps du crucifié, comme les chrétiens actuels sont habitués à le voir. Cela signifie que l’accent était mis sur le symbolisme de la croix, et non sur l’événement historique (du moins d’après les Écritures) et émotionnel de la crucifixion. Puis on a commencé à représenter le crucifié sur la croix ; et le crucifié a, pour ainsi dire, occulté le symbolisme de la croix.

2     De plus, comme le montre bien l’histoire de l’art chrétien, au fil des siècles, le crucifié, qui n’était que schématisé dans l’art byzantin, est devenu de plus en plus plastique, parfois même tout à fait érotique et, à partir du XV° siècle, pathétique et torturé jusqu’à l’insupportable. Matthias Grunewald, en 1525, peignit une crucifixion d’une atrocité cauchemardesque où, non seulement le symbolisme de la croix (dont les branches ne sont même plus horizontales) est oublié, mais où, de plus, Jésus perd tout caractère prophétique, inspiré, divin, pour n’être plus qu’un corps supplicié au dernier degré. Tout cela illustre parfaitement la dé-spiritualisation d’une religion, qui devient émotionnelle, théâtrale, avide de pathos, et souvent bornée à l’humain, donc oublieuse de sa finalité. Comme pour renforcer encore cette dé-symbolisation du christianisme, le pape Jean-Paul II (pourtant canonisé) a choisi, comme croix de procession, une forme de style Grunewald, dont la verticale n’est plus verticale, l’horizontale n’est plus horizontale, et le Christ y apparaît comme une chair pantelante et désarticulée : l’émotion a remplacé la signification. C’est ainsi que les chrétiens -du moins ceux qui s’y intéressent- sont aujourd’hui presqu’obligés de chercher ailleurs que dans leur propre tradition la signification spirituelle et métaphysique de leur principal symbole.

 

Le ciel ouvert et les anges qui montent

1     Si l’on prend une croix ‘chrétienne’ traditionnelle, avec son axe vertical et ses deux branches horizontales alignées, et que l’on fait tourner l’axe vertical sur lui-même, les branches horizontales dessinent alors un plan horizontal, qui  correspond au plan du milieu sur la figure 1, le plan humain. Si on imagine maintenant la croix ‘chrétienne’ avec plusieurs branches horizontales superposées, chacune correspondra à un état de l’être, inférieur ou supérieur à l’état humain d’existence. On passe ainsi d’une représentation à deux dimensions (la croix classique) à une représentation à trois dimensions, la croix tournante (chaque branche dessinant un plan).

2    Or cette interprétation du symbolisme de la croix est fortement suggéré dans l’Évangile. Jésus s’adresse, devant ses disciples, à Nathanaël ; il lui dit : …quand tu étais sous le figuier, je t’ai vu (Jn 01/48 = P 025). Dans le symbolisme évangélique, le figuier, que l’on rencontre plusieurs fois dans l’enseignement, représente le lieu de l’ésotérisme (Dans la BG également d’ailleurs BG 10/26, 15/01). Donc Nathanaël est un ésotériste juif. Jésus lui dit, ainsi qu’aux disciples présents : …vous verrez le ciel ouvert et les anges de Dieu monter et descendre au-dessus du fils de l’humain (Jn 01/51 = P 025). Jésus lui-même se présente comme étant le ‘fils de l’humain’. Cette expression, sur laquelle les disciples s’interrogent dans l’Évangile, signifie que Jésus est l’humain parfait, l’archétype de l’humain. Autrement dit le nouvel Adam ; l’humain, en pleine possession de toutes ses capacités, tel qu’au commencement, au début du cycle d’une humanité (bien qu’avec une apparence corporelle correspondant à l’humanité de son époque). Si l’on revient au schéma symbolique de la figure 1, cela revient à dire que Jésus est au centre du paradis ; donc au centre du plan humain d’existence. Ce qui se trouve au-dessus du plan humain, c’est le ciel ; et Jésus dit vous verrez le ciel ouvert. Autrement dit, il y a, au centre du plan humain, une ouverture qui permet de communiquer avec les plans supérieurs de l’être. C’est pourquoi il précise… vous verrez le ciel ouvert et les anges de Dieu monter et descendre au-dessus du fils de l’humain.

La fontanelle qui conduit à l’eau vive

1     Le microcosme humain (‘petit univers’ corporel et psychique) correspondant analogiquement au macrocosme universel, on retrouve cette ouverture dans le corps humain. C’est la fontanelle (ce qui signifie ‘petite fontaine’). Cet os du crâne reste mou, pendant quelque temps, après la naissance d’un enfant. Nombre de traditions estiment que l’enfant, alors, est encore en relation avec les mondes supérieurs, les anges. Dans beaucoup de traditions, y compris pour les funérailles d’un pape, on brise, avec un petit marteau, la fontanelle du mort, afin que son âme puisse s’échapper vers le haut, vers les états supérieurs de l’être. Cette référence à la centralité, y compris corporelle, pour que la conscience prenne la bonne direction au moment de la mort se rencontre aussi dans la Bhagavad Gita, qui évoque le sommet de la tête : Celui qui part et quitte le corps, ayant clos les portes (des sens), le mental ancré dans le cœur, le prana (souffle vital) fixé au sommet de la tête, engagé dans la pratique de la concentration yogique…(BG 08/12).

2     Pour en revenir au passage de Nathanaël, dans l’évangile selon Jean, le nouvel Adam, c’est-dire l’homme paradisiaque, celui qui a intégré toute la sagesse dont l’homme était capable à l’origine, représente le point terminal de la quête proprement humaine, de la ‘réalisation humaine’. En ce point s’ouvre l’accès à ce qui est suprahumain, le ciel, dont les êtres sont symbolisés comme étant les anges. Le disciple qui atteint, en suivant la voie enseignée par Jésus, cet état de fils de l’humain, peut désormais passer aux plans supérieurs de l’être : les anges de Dieu qui montent et descendent au-dessus du fils de l’humain. Jésus a préalablement précisé que Nathanaël était vraiment un Israélite en qui il n’est point d’artifice-dolos (Jn 01/47 = P 025). Il s’agit donc d’un homme qui est parfaitement au point dans le registre de la religion conduisant au paradis, au centre de l’état humain. Ce qui lui manque, ce sont les états supérieurs de l’être ; et c’est pourquoi Jésus fait cet enseignement à son propos.

Les ‘petits mystères’ et les ‘grands mystères’

1   Ainsi se dégage ce que l’on appelle, en doctrine spirituelle, les ‘petits mystères’ et les ‘grands mystères’. Les petits mystères correspondent au cheminement religieux d’un humain qui doit progressivement acquérir, si l’on peut dire, la sagesse du minéral, puis de l’animal, puis de l’humain ordinaire, puis de l’humain paradisiaque, primordial. Le chemin des ‘petits mystères’ est indiqué sur la figure 1 par une flèche horizontale, pointée vers le centre paradisiaque, et donc parcourant le plan humain de sa périphérie vers son centre. Le minéral ne se plaint pas, voilà un premier degré de sagesse. Le végétal tend vers la lumière, voilà un deuxième degré de sagesse. Et le végétal se tient vertical, comme le tronc d’un arbre ; on dit traditionnellement que ‘l’humain est un animal qui se tient comme un arbre’. Un trait d’union entre terre et ciel. La sagesse d’un humain consiste à se savoir appartenir aux règnes inférieurs, les utiliser en les respectant, sans les détruire, sans en abuser, sans les faire souffrir autant que possible, en les aimant même. C’est aussi respecter ses parents, aimer son conjoint, aimer ses enfants, les éduquer, honorer Dieu et suivre les commandements de base : ne pas mentir, voler, tuer, aimer son prochain etc. L’humain tend vers le fils de l’humain quand la loi religieuse devient chez lui une pure spontanéité, un instinct pour ainsi dire. Et surtout lorsque le principe d’aimer son prochain s’étend au cosmos entier. On arrive alors au précepte de Jésus à ses disciples : moi je vous dis : Aimez vos ennemis, et priez pour vos persécuteurs (Mt 05/44 = P 065). ‘Aimer ses ennemis’ ne signifie pas les laisser faire le mal à n’importe qui, mais plutôt les ramener dans le droit chemin, autant qu’il est possible, sans les haïr et sans jamais désespérer d’eux. Celui qui accède à ce stade s’approche d’être un fils de l’humain. Tout cela donc, constitue les ‘petits mystères’, ou mystères religieux.

2    Restent les ‘grands mystères’, qui consistent précisément dans l’ascension verticale des états supérieurs de l’être, par rapport à l’état humain d’existence. Certains grands artistes, musiciens, poètes, peintres, architectes, certains penseurs, théologiens, philosophes, sages semblent recevoir d’en haut l’idée qu’ils expriment ou mettent en œuvre.  Ce n’est pas, alors, à proprement parler l’ascension centrale vers les états supérieurs de l’être, mais c’est déjà quelque chose qui, occasionnellement, temporairement, relie ces humains d’exception au monde d’en haut. On appelle cela l’inspiration.

3     On remarque, sur le schéma de la figure 1, que, dans la couronne H, des humains non encore paradisiaques, se trouve une verticale, perçant le plan humain et donc parallèle à l’axe central du plan humain. Cette verticale symbolise les différents états d’existence d’un être humain particulier. Car un humain, contrairement à ce que croient les matérialistes, n’est pas seulement un corps et un mental. Par son esprit il est relié aux points se situant à la verticale de lui, dans les différents états d’existence supérieurs à lui. Il est aussi relié aux différents états d’existence inférieurs. Le phénomène qu’on appelle ‘songe’, et qui est autre chose que le rêve profane ordinaire, est une communication, pendant le sommeil le plus souvent, de la conscience d’un homme avec le point où sa verticale touche le plan supérieur. C’est pourquoi, en langage religieux, on dit qu’il a reçu un message d’un ange. Par exemple, l’annonce à Joseph, de la naissance de Jésus : …voici que l’ange du seigneur lui apparut en songe et lui dit… (Mt 01/20 = P 007).

4     D’ailleurs la notion religieuse d’ange gardien revient aussi à cela : ce sont les niveaux supérieurs d’existence d’un être dont on ne perçoit que l’aspect humain sur le plan terrestre. Le travail spirituel des ‘grands mystères’ revient à éveiller ces plans d’existence pour que l’humain ne se vive pas seulement comme un corps-mental, fut-il relativement sage, mais aussi comme le support de tous les états d’existence. Si un personnage comme saint Thomas d’Aquin, le grand théologien, a été nommé par la tradition chrétienne catholique ‘le docteur angélique’, c’est qu’il manifestait puissamment ce reliement avec les états supérieurs de son être.

5     Mais on remarque aussi que la verticale se situant dans la couronne H de la figure 1 se prolonge au-dessous du plan humain et non seulement au-dessus. Certains personnages de l’histoire, comme le marquis de Sade que, par un humour satanique bien digne de lui, on a appelé ‘le divin marquis’, et qui excellait dans la jouissance érotique tortionnaire et sa divulgation littéraire, semblent avoir nettement ouvert par en bas les portes de leur être donnant vers les états inférieurs. Un Staline ou un Hitler présentent aussi des signes marqués de cette tendance. Donc tout homme se trouve suspendu entre un ciel et un enfer (son ciel et son enfer), dont les influences seront actives ou dormantes, selon l’orientation qu’il donnera à sa conscience.

Le brouillage des frontières spirituelles

1     Comme on l’a dit, les ‘petits mystères’ sont normalement l’affaire de la religion en tant qu’elle est accessible à tous, dans son enseignement public ; ils constituent l’objet de l’exotérisme. Les ‘grands mystères’ sont l’objet de l’ésotérisme. Dans une tradition religieuse normale, et en temps normal, l’intérieur se trouve dans l’extérieur, si l’on peut dire, selon l’image spatiale suggérée par les mots exotérisme (exo=extérieur) et ésotérisme (éso=intérieur). Mais nous sommes dans le ‘kali yuga’, l’âge de fer, et cela depuis au moins trois ou quatre millénaires, d’après les enseignements traditionnels ; donc il n’y a plus grand-chose de normal, les évolutions allant en empirant et en s’accélérant au fil du temps.

2     Dans la structure évangélique, la frontière des petits et des grands mystères est parfaitement claire. Avec Nathanaël, Jésus entre dans les grands mystères. Il les évoquera aussi avec un docteur plus titré mais moins excellent, Nicodème. Jésus lui dit : Ce qui est né de la chair est chair, ce qui est né de l’esprit est esprit (Jn 03/06 = P 030). Déjà pour franchir la frontière entre l’humain mortel (couronne H) et la situation centrale paradisiaque de l’état humain d’existence (cercle P), il faut plus qu’une naissance charnelle mortelle. À plus forte raison pour accéder au cheminement vertical vers les états supérieurs de l’être. Quand l’évangile précise que Nicodème est venu voir Jésus de nuit  (Jn 03/02 = P 030), il signifie par-là que l’enseignement que Jésus lui a transmis s’est fait dans un lieu secret, et réservé aux initiés suffisamment qualifiés. Jésus, enseigne : Ne donnez pas aux chiens ce qui est sacré, ne jetez pas vos perles devant les porcs, de crainte qu’ils ne les piétinent, puis se retournent contre vous pour vous déchirer (Mt 07/06 = P 071).

3 Il est donc indubitable qu’il y a eu, dans le Christianisme primitif et pendant un certain nombre de siècles (probablement jusqu’au XII° siècle), à l’intérieur de la religion chrétienne officielle et accessible à tous, des organisations ésotériques où les grands mystères étaient enseignés à une élite, à la fois doctrinalement et accompagnés de rites et de méthodes de travail intérieur adéquates. Le fait que, depuis au moins un siècle maintenant, l’Église officielle (catholique, comme protestante) nie obstinément la pertinence de l’ésotérisme, cela, plus les enseignements de plus en plus complaisants vis-à-vis du monde profane, montre clairement que cette tradition religieuse est tronquée, amputée de son ésotérisme. Le recours aux doctrines métaphysiques orientales devient une nécessité, précisément à cause de ce manque.

La confusion du religieux et du spirituel

1     Dans une tradition complète (c’est-à-dire comprenant un exotérisme et un ésotérisme), l’homme chemine d’abord dans les petits mystères, donc l’exotérisme, puis les grands mystères, donc l’ésotérisme. L’exotérisme correspond, grosso modo, au concept de religion ; et l’ésotérisme à celui de spiritualité. Mais les périodes de décadence se caractérisent par la confusion du langage ;  c’est ainsi que les milieux religieux utilisent souvent le mot ‘spirituel’, à cause de son prestige, en l’appliquant à des contenus qui ne sont qu’humains et ne méritent guère ce nom de spirituel. Dans le vocabulaire que nous utilisons dans ce commentaire, le mot spirituel désigne une orientation de la conscience, qui tend vers les états supérieurs de l’être. Le reste relève des qualités du corps ou de l’âme, qui se limitent au plan humain. Quand on dit, en langage religieux, qu’il s’agit de ‘faire le salut de son âme’, cela vise le paradis terrestre, où l’âme peut, pour un certain temps du moins, échapper à la mort et vivre heureuse ; c’est ce qui se fait de mieux en matière de vie humaine, mais on ne sort pas de l’humain pour autant. Donc la religion vise les petits mystères, et le paradis terrestre ; la spiritualité véritable vise les états de l’être supérieurs au plan humain d’existence, et à terme la ‘grande libération’, moksha. Religion et spiritualité sont deux choses différentes ; et ce n’est que par confusion que l’on entend souvent les milieux religieux employer l’un pour l’autre. D’ailleurs, en général, les synonymes n’existent que parce qu’on a perdu le sens d’un des deux mots ; mais il y avait, à l’origine, une raison d’avoir deux mots et non un seul.

La morale et l’Unité

1     Autre importante distinction entre les petits et les grands mystères : la morale appartient à la religion, et non spécifiquement à la spiritualité. On peut faire la comparaison avec le code de la route. Étant donné que beaucoup de voitures circulent rapidement sur les routes, il est important qu’il y ait un code de conduite, afin que tout le monde parle le même langage, et qu’on n’ait pas à hésiter dans les différents cas qui se présentent rapidement aux yeux du conducteur. Mais un code ne peut pas prévoir tous les cas qu’offre la vie dans son immense variété. Par exemple, deux routes se croisent sans qu’il y ait une route prioritaire ; si quatre voitures arrivent en même temps au carrefour, chaque voiture doit respecter la priorité à droite, et les quatre voitures peuvent rester bloquées jusqu’à la fin des temps. Dans ce cas le plus intelligent et le plus audacieux des conducteurs avance en premier et débloque la situation. A l’inverse : croisement de deux routes, dont l’une est prioritaire. Celui qui arrive au croisement, par la route non prioritaire, doit stopper avant de s’engager dans la route qu’il croise. Dans certains cas, c’est nécessaire, à cause des bâtiments qui bouchent la vue, dans d’autres cas, la vue est parfaitement dégagée, et il suffit de ralentir, sans stopper… mais c’est littéralement contraire au code de la route.

2     L’évangile est rempli de ces situations, où Jésus franchit le carrefour, quand tout est bloqué, ou, au contraire, où il ralentit, mais sans stopper, en quittant une route non prioritaire. Et, à chaque fois, il se trouve un gendarme moral, un Pharisien, pour lui faire reproche : Pourquoi tes disciples arrachent-ils des épis le jour du sabbat où c’est interdit ? » (Mc 02/24 = P 051) ou bien : C’est le sabbat. Il ne t’est pas permis de porter ton grabat  (Jn 05/10 = P 111). Jésus ne cesse de se heurter aux partisans de la Loi morale, qui ne voient rien au-delà des ‘petits mystères’ et veulent gérer la religion comme le plus borné des gendarmes voudrait appliquer mécaniquement le code de la route. La religion fonctionne par la morale, et la spiritualité par la recherche de l’Unité. Il est inévitable que le religieux borné à la morale se heurte au spirituel cheminant vers l’Unité ; et cela surtout lorsque l’exotérisme religieux a perdu son ésotérisme spirituel, ou qu’il en est au stade de le renier, comme c’est le cas général dans le Catholicisme et le Protestantisme contemporains.

3     L’Évangile présente toujours la confrontation ‘morale religieuse’ contre ‘spiritualité unitive’ dans le contexte ‘Pharisiens contre Jésus’ (avec le regrettable sous-entendu raciste ‘juifs contre chrétiens’). Mais il était inévitable que, très rapidement, cette confrontation se retrouve à l’intérieur du mouvement chrétien lui-même. D’après le texte, Jésus enseignait souvent aux foules : Il sortit de nouveau au bord de la mer, et toute la foule venait à lui et il les enseignait  (Mc 02/13 = P 049). Et nombre de ces gens adhéraient à sa personne et à son enseignement sans l’avoir vraiment choisi ni compris. On voit par exemple un personnage royal, membre de la cour d’Hérode, donc très romanisé, dont Jésus guéri l’enfant mourant. Et le texte dit : Le père… crut, lui avec sa maison tout entière (Jn 04/53 = P 037) ; c’est-à-dire toute sa parenté, ses serviteurs, ses esclaves. Il est évident qu’un recrutement de ce type ne pouvait qu’agréger des gens pour qui l’ésotérisme spirituel demeurerait, au mieux, un mystère. Et c’est pour ces gens-là que les évangiles ont été écrits, avec la double mission (quasiment ‘mission impossible’) de s’adresser aux exotéristes religieux et de suggérer les secrets spirituels, sans donner des perles aux pourceaux (Mt 07/06 = P 071).

La religion parle, la spiritualité écoute

1     Le religieux parle à Dieu, pour lui demander tout ce dont il a besoin dans sa vie terrestre ; et aussi pour le remercier lorsqu’il a enfin obtenu selon ses désirs. Jésus encourage fréquemment cela dans l’Évangile, en particulier pour les femmes (on présente des petits enfants à Jésus : Mt 19/13 = P 215 ) et les malheureux (deux aveugles l’appellent : Mt 09/27 = P 163). Il s’agit d’une relation apparentée à celle d’un enfant vis-à-vis de ses parents, dont il attend tout, se sentant lui-même impuissant. Il en va de même dans la Gita : Les gens de bien qui me vénèrent, ô Arjuna, sont de quatre espèces : l’affligé… (BG 07/16).

2     Le spirituel ne parle pas, il écoute, en tout premier, la parole de Dieu, par la bouche du maître (Quand il fut assis, ses disciples s’approchèrent de lui, et prenant la parole, il les enseignait : Mt 05/01 = P 056). Et comme il écoute d’abord, il apprend ceci : J’ai dit : vous êtes des dieux (Jn 10/34 = P 185) et en conséquence : le Royaume de Dieu est en vous (Lc 17/21 = P 206). Pourquoi alors demander ce que l’on possède déjà ? C’est insultant pour qui nous l’a donné, montrant ainsi que l’on ne s’en est même pas aperçu ! La question n’est plus alors, pour l’ésotériste, pour le spirituel, de demander, mais de réaliser qu’il a déjà mieux que ce qu’il voulait demander : Votre Père sait bien ce qu’il vous faut, avant que vous le lui demandiez… (Mt 06/09 = P 160) et en conséquence : ne rabâchez pas comme les païens : ils s’imaginent qu’en parlant beaucoup ils se feront mieux écouter  (Mt 06/07 = P 160). Le spirituel est un religieux adulte ; il écoute et réalise ce qui lui est révélé.

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