Credo chrétien et Métaphysique non-dualiste 01

Credo chrétien et Métaphysique non-dualiste 01

"Je crois en un seul Dieu, le Père tout puissant, créateur du ciel et de la terre...""

Credo chrétien et Métaphysique non-dualiste 01

Moksha, la ‘grande réalisation’

Courte introduction

1     Comme nous l’avons expliqué à la fin de l’introduction à cette catégorie ‘Évangile Commentaire’, notre objectif est d’éviter les pré-interprétations théologiques et dogmatiques, dont la conscience de tous le chrétiens de naissance est remplie, si bien qu’ensuite et pendant toute leur vie, ils ne lisent pas l’Évangile, mais l’interprétation dogmatique de l’Évangile qu’on leur a inculqué avant que leur sens du questionnement et de la logique ne soit développé en eux. Comme le Credo, mille fois récité à toutes les messes par un chrétien pratiquant, constitue le résumé, la synthèse des dogmes théologiques, nous choisissons, avant d’aborder méthodiquement le texte évangélique lui-même, de confronter le Credo à une conception métaphysique et non-duelle de la spiritualité, telle que l’enseignent la Bhagavad Gita hindoue et aussi l’Évangile, si on ne lui fait pas dire autre chose que ce qu’il affirme clairement. Ceci est donc le premier des articles sur le Credo. Il y en aura une petite série et le commentaire suivi de l’Évangile suivra.

La grande réalisation-moksha est concevable, mais non imaginable

1     Précisons un point essentiel à propos de la représentation symbolique des États Multiples de l’Être. (Nous avons déjà commenté ce schéma symbolique sur ce site dans la catégorie ‘Bhagavad Gita Commentaires’, ‘BG chap 01 sutra 35 A et 35 B’). Mais un point reste à considérer, que nous abordons ici.

Figure 1

2     Le schéma de la figure 1 représente une importante partie du cheminement spirituel. En effet, il présente bien la phase ‘horizontale’, religieuse, des ‘petits mystères’, en direction du paradis terrestre (de l’âge d’or, du satya-yuga l’âge de vérité) et il suggère efficacement la phase ‘verticale’, proprement spirituelle, des ‘grands mystères’ en direction des états supérieurs de l’Être. Mais là ne s’achève pas la quête spirituelle. Ce serait d’ailleurs une impossibilité métaphysique, puisque les états de l’Être sont en nombre indéfinis, comme la suite des nombres ; l’être particulier pourrait monter autant qu’il voudrait, il n’aurait jamais achevé son ascension spirituelle.

3     Au-delà de ce cheminement ‘horizontal’ qui, lui, a un terme, le paradis terrestre, et de cette ascension ‘verticale’ qui, elle, est indéfinie, il y a la ‘grande réalisation’, moksha en sanskrit, ou ‘libération spirituelle’, ou ‘grande libération’. Ces différentes expressions désignent la fusion d’un être particulier, qui pourrait, au départ, s’identifier comme un humain, et Brahma, l’origine de la manifestation (qui correspond au Dieu créateur des chrétiens), ou même une fusion en Brahman, qui est le principe non manifesté du créateur lui-même (Sache que… Brahmâ, le manifesteur, procède de Brahman, l’Absolu… BG 03/15). Nous avons déjà évoqué le refus de moksha par la théologie chrétienne, et aussi par la théologie de toutes les religions abrahamiques (judaïsme, christianisme, islam). Il faut noter une importante exception pour certaines branches du soufisme (ésotérisme islamique) dont la doctrine métaphysique est similaire à celle de l’Orient hindo-bouddhique.  Donc notre schéma des états multiples de l’Être (et aussi bien du symbolisme de la croix à trois dimensions) pourrait pleinement satisfaire un théologien chrétien (mis à part certains mystiques comme Maître Eckhart) mais il ne pourrait pas satisfaire pleinement un yogi oriental, puisqu’il ne représente pas visuellement la ‘grande réalisation’, moksha.

L’humain est limité par l’espace

1     Il importe de comprendre pourquoi moksha n’est pas imaginable. La pensée humaine est structurée en fonction des conditions d’existence de l’état humain. En particulier en fonction de l’espace. Quand monsieur A pense à monsieur B, il le localise en un autre point de l’espace que lui-même. D’où la représentation spatiale de la figure 1, qui distingue les humains, les animaux, les végétaux etc. Dans les états supérieurs de l’Être, ce n’est que de façon analogique que l’on représente des plans semblables. En effet certains états de l’Être ne sont pas conditionnés par l’espace comme le plan humain, mais par d’autres conditions d’existence qu’un homme ne peut d’ailleurs pas imaginer, puisque l’imagination est spatiale par définition (imaginer, c’est faire des images). Par contre la fusion d’un être particulier dans l’absolu ne peut pas être représentée spatialement, puisque deux points de l’espace sont toujours séparés et que là, il n’y a plus séparation. Donc notre schéma de la figure 1 symbolise les ‘petits’ et les ‘grands mystères’, mais non le terme ultime de la quête spirituelle : moksha.

Le symbolisme arithmétique de l’intégration

1     Il faut recourir à un autre symbolisme, arithmétique et non plus géométrique cette fois-ci, pour symboliser la ‘grande libération’. Qu’on se représente une suite mathématique : 1+ ½ + 1/3 + ¼ + 1/5 + 1/6 etc. On comprend que cette suite est indéfinie, puisqu’il est toujours possible de rajouter au dernier terme (1 sur N), un autre terme (1 sur N+1). Il n’est donc pas possible, par addition, d’en obtenir la somme totale. Il existe cependant une opération arithmétique, qui se nomme ‘le calcul intégral’ et qui permet, très facilement et immédiatement, d’obtenir la somme exacte de cette suite. Ce symbolisme mathématique (non visuel mais concevable) permet de se faire une idée de cette opération spirituelle qu’on nomme moksha. Ce symbolisme est expliqué en détail dans le livre du grand spirituel et métaphysicien René Guénon, que nous honorons au passage et à qui nous devons tant : « Les principes du calcul infinitésimal. »

2     Les jivan-mukta, les ‘libérés-vivants’, comme Ramana Maharshi ou Sri Nisargadata Maharaj, témoignent tous que le cheminement spirituel est progressif, et peut nécessiter de nombreux cycles d’existence d’ailleurs, mais que la libération est instantanée, et souvent inattendue.

La complétude des multiples symboles

1     On pourrait s’étonner : « Pourquoi faut-il deux symboles aussi différents que le schéma, géométrique, du symbolisme de la croix, et celui, arithmétique, du calcul intégral, pour se représenter l’ensemble de la quête spirituelle ? » La raison en est que tout symbole est imparfait puisqu’il est de nature inférieure à ce qu’il symbolise. C’est comme une ombre qui, certes, représente un individu, et permet d’en saisir certaines particularités, mais ne peut en révéler autant que la vue de l’individu lui-même, loin s’en faut. C’est pourquoi les enseignements spirituels utilisent quantité de paraboles et symboles différents ; tous ont des défauts, mais tous n’ont pas le même défaut, et donc ils se complètent et se corrigent mutuellement. Si on regarde l’Évangile, le royaume des cieux est un banquet (Il en va du Royaume des Cieux comme d’un roi qui fit un festin de noces pour son fils : Mt 22/02 = P 191), c’est aussi une graine (Il en est du Royaume de Dieu comme d’un homme qui aurait jeté du grain en terre : Mc 04/26 = P 088) ; c’est aussi du levain (Le Royaume des Cieux est semblable à du levain… : Mt 13/33 = P 091) et encore bien d’autres choses.

(Je crois en un seul Dieu) : Un monothéisme chrétien problématique

La confrontation Credo et métaphysique

1     Tout au long de l’exposé de la théorie des ‘États multiples de l’Être’, et comme toujours dans notre commentaire de la Bhagavad Gita, nous avons fait le parallèle avec le christianisme, puisque l’Occident fut chrétien pendant presque deux millénaires, et qu’il en reste encore beaucoup de conceptions, même chez ceux qui s’en prétendent affranchis. Il sera donc intéressant de comparer ce que les chrétiens appellent ‘le Symbole des Apôtres’, et plus populairement le ‘Credo’ (en latin cela signifie ‘ce que je crois’) et la théorie spirituelle et métaphysique des ‘États multiples de l’Être’.

Les accusations mutuelles de polythéisme

1     Il y a eu plusieurs formulations du Credo au cours des siècles, nous suivrons principalement la formule de la liturgie catholique en France.  « Je crois en un seul Dieu… » Le texte commence de façon un peu agressive. Dire « Je crois en un seul Dieu… » c’est s’opposer aux religions polythéistes. On retrouve là l’ambiance de tout l’Ancien Testament biblique, où les juifs, sans cesse en lutte contre les religions qui les entouraient, se distinguaient par leur monothéisme radical (mais souvent interprété de façon très exotérique).

2   Il convient de mettre un petit bémol sur cette question cependant, car il est arrivé souvent que les juifs ou les chrétiens interprètent comme polythéiste une religion qui ne l’était pas. Ainsi les chrétiens, même théologiens, parlent habituellement du ‘polythéisme hindou’ à cause des trois ‘dieux’ : Brahma, Vishnou et Shiva. En fait ils ne perçoivent pas qu’il s’agit de trois aspects du même comme nous l’avons exposé (BG 01/03). Dans un juste retour des choses, les musulmans disent : « Les Chrétiens sont des polythéistes masqués, malgré leurs prétentions au monothéisme, car ils ont trois Dieux : le Père, le Fils et le Saint-Esprit, chacun étant une Personne différente, comme l’indique le Credo ».

Lectures différentes, exotérique et ésotérique

1    Ce seul Dieu du credo, qui n’est pas seul, puisqu’il y a trois personnes divines, est annoncé dès le premier verset de l’évangile selon Jean : Dans le principe-archê est le logos, et le logos est vers Dieu-theos, et le logos est Dieu-theos (Jn 01/01 = P 001). On part du Principe, qui fait référence à l’Unité, et on se retrouve en fin de phrase avec Dieu-theos plus Dieu-logos. Alors se pose une question qui se posera souvent, et sans réponse historique possible : « Les théologiens du début du christianisme ont-ils réécrit certains passages de l’Évangile, en fonction de leurs nouvelles conceptions, ou Jésus a-t-il enseigné cette tri-divinité (Père, Fils, Saint-Esprit) ? »

2     Étant donné que l’ensemble de l’Évangile ne va pas dans ce dernier sens, nous pensons que la première hypothèse est la bonne. Mais nous n’avons pas d’autre preuve que ‘l’œil du cœur’ du lecteur. Cependant, l’œil du cœur en question ne manquera pas de remarquer que le prologue de l’évangile selon Jean ne dit pas que Dieu-theos et Dieu-logos sont deux personnes différentes. C’est la théologie chrétienne qui interprétera, et qui interprète encore, les choses ainsi, sous forme d’un quasi polythéisme. On retrouve toujours cette frontière entre l’exotérisme et l’ésotérisme (BG 01/01). L’exotérisme perçoit les choses séparées l’une de l’autre (Dieu et la créature, par exemple ; et aussi les personnes divines Père, Fils et Saint-Esprit) ; l’ésotérisme perçoit les choses dans leur unité fondamentale (par exemple : Père saint, garde-les dans ton nom que tu m’as donné, pour qu’ils soient un comme nous sommes un : Jn 17/11 = P 267).

La preuve par l’Évangile

1     À titre d’exemple, voici un passage de l’évangile selon Jean : …celui qui fait la vérité vient à la lumière, afin que soit manifesté que ses œuvres sont faites en Dieu (Jn 03/21 = P 031). L’interprétation exotérique dira : « Certains œuvrent en Dieu, et d’autres œuvrent en dehors de Dieu ; les premiers sont sauvés, les seconds damnés. » L’interprétation ésotérique dira : « L’expression ses œuvres sont faites en Dieu semblent suggérer que d’autres hommes œuvrent en dehors de Dieu. Or, s’il était quelque chose en dehors de Dieu, Dieu ne serait pas l’Unique et ne serait donc pas Dieu. Il faut comprendre que certains, qui font la vérité, savent qu’ils œuvrent en Dieu, et donc qu’ils sont eux-mêmes en Dieu, et d’autres qui préfèrent les ténèbres, croient qu’ils peuvent œuvrer hors de Dieu et qu’eux-mêmes sont nés du hasard ou de je ne sais quoi qui n’est pas Dieu. Et c’est cela la damnation, qu’ils se fabriquent eux-mêmes, en vivant dans les ténèbres de l’illusion qu’ils sont en dehors de Dieu.» On voit alors que les théologiens n’échappent pas complètement à cette illusion avec leur théorie de la ‘creatio ex nihilo’, car le néant a bien quelque rapport avec les ténèbres.

Ne pas scandaliser

1     La critique métaphysique et spirituelle que nous faisons du Credo théologique et religieux risque de déstabiliser certains croyants. Il nous faut donc naviguer entre deux écueils.

2     D’une part, le premier écueil : si quelqu’un doit scandaliser l’un de ces petits qui croient, il serait mieux pour lui de se voir passer autour du cou une de ces meules que tournent les ânes et d’être jeté à la mer (Mc 09/42 = P 131). Ces écrits s’adressent aux croyants, certes, mais pas aux petits qui croient. Remarquons cependant que les petits qui croient, de la ‘foi du charbonnier’, n’existent plus guère aujourd’hui, où tout le monde va à l’école de la république laïque et insidieusement anti-religieuse. Ils n’existent guère plus de ‘foi du charbonnier’. Par contre l’énorme majorité des hommes qui ont reçu quelque religion dans leur enfance vivent aujourd’hui dans un doute plus ou moins prononcé. Vis-à-vis de ceux-là, la critique du Credo, toujours assortie de l’enseignement positif de la métaphysique spirituelle, sera l’occasion de découvrir cette dernière. Et pour beaucoup, qui ont déjà reçu cet enseignement, cela fut une véritable révélation.

La lampe sous le lit

1     Cette remarque nous conduit à l’autre part, le deuxième écueil : Est-ce que la lampe vient pour qu’on la mette sous le boisseau ou sous le lit ? N’est-ce pas pour qu’on la mette sur le lampadaire ? (Mc 04/21 = P 087). L’interprétation théologique de la spiritualité évangélique revient souvent à mettre la lampe sous le lit, confortable, d’une foi dormante. Pour contrer ce fléau, qui sévit depuis tant de siècles en milieu chrétien, nous avons choisi d’éviter surtout le reproche de Jésus aux théologiens : Malheur à vous, les légistes, parce que vous avez dérobé la clef de la gnose ! Vous-mêmes n’êtes pas entrés, et ceux qui voulaient entrer, vous les en avez empêchés ! » (Lc 11/52 = P 171).

Le respect du disciple pour la foule

1     Une question s’impose donc : « Le Credo détermine la ligne frontière entre qui est chrétien et qui ne l’est pas. Si donc je suis d’accord avec la critique qui est présentement faite du Credo, il semblerait logique que je me reconnaisse comme non-chrétien, et que je quitte toute identification et toute pratique relative à cette religion. » On comprend que, pour quelqu’un qui s’est toujours considéré chrétien, et dont l’entourage est chrétien, la question pose problème, même s’il est spirituellement d’accord avec la présentation métaphysique. Or la réponse que nous donnons, parce que l’Évangile la donne, et aussi bien la Bhagavad Gita, cette réponse est tout autre. C’est par un grand nombre de paraboles de ce genre qu’il leur annonçait la parole, selon qu’ils pouvaient l’entendre ; et il ne leur parlait pas sans parabole, mais, en particulier, il expliquait tout à ses disciples (Mc 04/33 = P 092). Ce passage montre que l’existence certaine d’une interprétation ésotérique, pour les disciples, ne justifie aucunement de mépriser les foules auxquelles s’adressent les paraboles seules. Le disciple, et donc l’ésotériste, puisqu’un disciple véritable est nécessairement un ésotériste, a forcément, dans son entourage, des personnes qui s’apparentent aux foules. En pratique, cela revient à dire qu’il récitera en toute tranquillité le Credo, lors de la messe, tout en se réservant de penser en son for intérieur qu’un seul Dieu exclut qu’il y ait trois personnes divines.

Les différents niveaux de langage

1     Une dernière question se présentera alors : « N’est-ce pas de l’hypocrisie, voire du mensonge ? » A cela nous répondrons en demandant : « Jésus mentait-il à ses frères dans le passage suivant ? Vous, montez à la fête. Moi je ne monte pas à cette fête, parce que mon temps n’est pas rempli… Mais quand ses frères furent montés à la fête, alors il monta lui aussi, pas au grand jour, mais en secret (Jn 07/08… = P 137). Bien d’autres passages de l’Évangile montrent qu’un disciple-ésotériste doit savoir manier le secret.

2     La Bhagavad Gita procède de même, puisqu’elle enseigne les trois voies de l’action (karma yoga), de la dévotion (bhakti yoga) et de la connaissance (jnana yoga) en indiquant parfois que le karma yoga est préférable (des deux, le yoga de l’action (karma-yoga) est meilleur que le renoncement à l’action (Samnyasa) : BG 05/02), parfois que la dévotion du bhakti yoga est préférable (Celui qui attache son mental sur ma forme personnelle, qui m’adore avec constance, et une foi inébranlable ; celui-là, je le considère comme le meilleur dans le yoga : BG 12/02), tout en affirmant par ailleurs une claire hiérarchie (L’action est de loin inférieure au yoga de la sagesse (buddhi yoga) : BG 02/49) et aussi : Si tu ne parviens pas à fixer constamment tes pensées sur moi, essaie de m’atteindre… par la pratique constante du bhakti-yoga : BG 12/09). Donc le disciple doit savoir jongler entre les niveaux exotériques et ésotériques de compréhension et d’expression ; et il doit le faire avec une certaine discrétion.

‘Un seul Dieu’, ou ‘Dieu seul’ ?

1     Du point de vue ésotérique du disciple, il faut creuser plus loin l’expression : ‘Je crois en un seul Dieu’. Lorsque le croyant exotériste prononce cette formule, il se reporte dans la situation des premiers chrétiens au milieu du paganisme greco-latin décadent. Face au ‘panthéon’ romain (ce mot signifie ‘l’ensemble des dieux’), ces chrétiens affirmaient leur refus : « Il n’y a pas plusieurs dieux, il n’y en a qu’un seul. » Et ils étaient ainsi convaincus d’êtres ‘monothéistes’ (ce mot signifie ‘un seul dieu’).

2    Or, du point de vue métaphysique, qui est celui de l’ésotérisme, le vrai monothéisme est beaucoup plus que cela. Le monothéisme véritable est celui qui conçoit le divin comme ‘mono’, c’est-à-dire comme l’Unique. L’exotériste, qui refuse les dieux du panthéon, et qui met un seul dieu à la place (le sien de préférence) a certes réduit la multiplicité des dieux, puisqu’il n’y en a plus qu’un, mais il n’a pas pour autant atteint l’unité. En effet, il se tient en face de ce panthéon désencombré, qui n’a plus qu’une statue, et il ne se rend pas compte que la dualité existe toujours, puisqu’il y a d’un côté lui, le croyant, et de l’autre Dieu, le seul dieu qui reste. Et, tant qu’il y a dualité, on ne conçoit pas le Mono, l’Unique, on ne se trouve pas dans le véritable monothéisme. Tant qu’il y aura quelque chose, fut-ce une simple créature, en dehors de dieu, celui-ci ne sera pas l’Unique, et ne sera donc pas véritablement Dieu. Il faut donc concevoir que ce qui est apparemment une créature séparée, l’humain par exemple, n’est qu’illusoirement et transitoirement séparée, elle est en fait en Dieu (Tous les êtres demeurent en moi… : BG 09/04 ; et aussi : Ainsi tu es véritablement la totalité : BG 11/40). Ainsi, quand le croyant-exotériste pense : « Il n’y a qu’un Dieu », le disciple-ésotériste pense : « Il n’y a que Dieu ». Quand le croyant dit : « Un seul Dieu », le disciple dit : « Dieu seul ».

(…le Père tout puissant…) : Un père qui ne transmet pas sa nature à ses enfants

Le symbole du père divin implique la réalisation-moksha

1     Le Credo continue : … Je crois… en un seul Dieu, le Père tout-puissant. Tout enseignement spirituel se trouve dans la nécessité d’utiliser le symbolisme. La raison en est que l’Esprit (grec pneuma) est supra humain, immortel, éternel ; or le langage humain est fait pour les objets situés dans le temps et l’espace. Il s’agit donc, dans le symbolisme, d’illustrer un aspect de quelque chose d’invisible par le moyen d’une chose visible, qui présente une analogie avec la chose invisible sur le point précis de cet aspect. Lorsque l’on dit que Dieu est le Père, sous-entendu le Père des humains, cela implique que son rapport à l’humain est le même que celui du père à son enfant. Le premier point révélé par ce symbolisme est que l’enfant est de même espèce, de même nature que le père, et destiné, si son éducation se déroule normalement, à devenir un humain adulte comme lui. Bien d’autres traits sont contenus dans ce symbolisme : que le père est bienveillant vis-à-vis de son enfant, bien qu’ayant autorité sur lui, qu’il est patient, aimant, protecteur, désireux de le faire grandir et de lui transmettre tout ce qu’il sait et ce qu’il a.

2     Or, sans doute depuis fort longtemps, les théologiens chrétiens qui répètent ce Credo ont perdu le sens principal de leur symbole principal, puisqu’ils expliquent que Dieu est d’une nature radicalement autre que l’humain, ce dernier étant créé ‘ex nihilo’, tiré du néant, et néant en puissance.  Il ne fait aucun doute que le symbole du Père est de nature purement ésotérique, et implique à terme moksha : donc que l’humain réalise ce qu’est son père divin. Mais ce magnifique symbole du Père a été exotérisé, occulté dans son sens profond, dès les premiers siècles du christianisme. Il est remarquable que les chefs religieux adversaires de Jésus entendaient ce symbole mieux que les théologiens chrétiens, comme le prouve ce passage : Mais les juifs cherchent à le tuer d’autant plus car, non seulement il délie le sabbat, mais aussi il dit que Dieu est son propre père, se faisant ainsi égal à Dieu (Jn 05/15 = P 111).

Le piège de l’égalité masque l’identité

1     Le seul bémol (mais il est de taille) qu’il faudrait modifier dans l’opinion des juifs adversaires de Jésus sur la question, c’est que Jésus ne se fait pas égal à Dieu, mais identique. Il est évident que ces juifs-là n’avaient pas connaissance de la doctrine de ‘l’unité suprême’, qui consiste à réaliser que le corps-mental n’est qu’une enveloppe transitoire et illusoire, et que l’essence fondamentale de notre être n’est pas humain, mais divin.

2     Les juifs commettaient cette erreur si profondément enracinée dans la conscience des humains modernes : si deux choses étaient véritablement égales, on ne pourrait pas les distinguer. Et donc si deux choses sont spécifiques, il en résulte qu’elles ne peuvent être égales, d’une façon absolue et sans préciser en quoi elles sont égales. Et, plus elles sont spécifiques, plus elles sont inégales. L’inégalité n’est qu’une façon quantitative d’apprécier la spécificité. Mais, comme il se trouve que, dans le langage moderne, ‘spécifique’ est jugé valorisant, alors que ‘inégal’ est jugé amoindrissant, les modernes sont incapables de comprendre cette évidence pourtant très élémentaire.

Le refus théologique de l’unité

1      Quand Jésus dit qu’il est ‘fils de Dieu’, il ne sous-entend pas qu’il est différent de Dieu, une autre personne que Dieu, mais qu’il est, fondamentalement, Dieu. Et nous touchons là les limites de tout symbole. Comme déjà dit, tout symbole est d’un ordre inférieur au symbolisé ; le symbole de la paternité humaine (un homme créé un homme) est d’un ordre inférieur à la réalité de l’existence humaine issue de Dieu. Donc tout symbole présente quelque défaut, quelque limite, due à cette infériorité. La  limite du symbolisme de Dieu comme père, c’est qu’un fils humain est une autre personne que son père ; alors que celui qui a véritablement réalisé qu’il est fils de Dieu devient identique à Dieu, et non un autre que Dieu, un autre Dieu, une autre personne divine. C’est cette grande évidence évangélique que la théologie s’obstine à nier contre toute preuve et toute logique : Le père et moi, nous sommes un (Jn 10/30 = P 185).

Laisser l’un et l’autre croître ensemble

1     Mais, reprocher ce point à la théologie chrétienne reviendrait à reprocher à l’exotérisme de ne pas être l’ésotérisme ; ce qui serait aussi injuste qu’inutile. Jésus, certes, fait ce reproche aux docteurs de la Loi : Malheur à vous, les légistes, parce que vous avez dérobé la clef de la gnose ! Vous-mêmes n’êtes pas entrés, et ceux qui voulaient entrer, vous les en avez empêchés (Lc 11/52 = P 171). On n’a pas le droit de reprocher aux théologiens, dans leur ensemble, d’être dualistes, et encore moins aux prêtres (à qui il est demandé d’enseigner leur théologie, et non d’en percer les limites). Le reproche du Christ ne peut s’adresser qu’à ceux qui seraient capables de la gnose et qui la refuseraient ; à ceux pour qui l’ésotérisme véritable est un sujet de haine et non d’incompréhension.

2     Toujours est-il que, pour le chrétien contemporain, l’ignorance (c’est-à-dire étymologiquement la ‘non-gnose’) des théologiens et des prêtres ne le dispense pas de comprendre, s’il en est lui-même capable, et surtout l’ignorance du clergé n’est aucunement une raison pour lui de déserter avec mépris sa religion, mais, tout au contraire, une raison de la restaurer, au moins auprès de ceux qui peuvent entendre. C’est pourquoi Jésus dit, dans la parabole de ‘L’ivraie dans le champ’ : Laissez l’un et l’autre croître ensemble jusqu’à la moisson (Mt 13/30 = P 089). Toute autre attitude, de la part d’un chrétien vraiment ésotérisant, serait à la fois de l’orgueil méprisant, vis-à-vis des exotéristes, et de la lâcheté devant l’ampleur de la tâche d’en éveiller quelques-uns.

La récitation ésotérique du Credo

1     Le fait que le Credo rajoute père tout-puissant, ne change rien à l’affaire. Le père humain est aussi tout-puissant aux yeux du nourrisson, et même du petit enfant ; et ce fait n’empêche pas l’enfant de devenir semblable au père.

2     En résumé : Le chrétien disciple ésotériste récitera Je crois… en un seul Dieu, le Père tout-puissant, sans avoir à y changer un mot. Pour autant, il n’entendra pas les choses comme le simple croyant, car il sait que, si Dieu est son père, lui est de nature essentiellement divine ; c’est toute la force de ce symbole fondamental, qui est ‘la’ révélation évangélique. Mais il sait aussi que la chose n’est pas aussi facile qu’elle l’a été d’être humain après avoir eu un père humain. Car le fils d’un humain est un autre humain, alors que le fils de Dieu n’est pas une autre personne divine, contrairement à la théorie trinitaire du christianisme que nous envisagerons plus loin. Donc, pour que le fils de Dieu accède véritablement à Dieu, il faudra qu’il sacrifie entièrement l’individu humain auquel il s’identifie ordinairement. C’est pourquoi Jésus prévient : Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même… (Mc 08/34 = P 123). Il y a plusieurs religions, mais il n’y a qu’une spiritualité, c’est pourquoi aussi la Bhagavad Gita affirme semblablement : Personne ne devient un yogi sans le renoncement à soi-même… (BG 06/02).

(Créateur du ciel et de la terre…) : Un Dieu limité au Créateur

Le Père Brahma

1     Le Credo continue : Je crois… au Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, de l’univers visible et invisible. Il est parfaitement clair que le Dieu envisagé par le Credo est le Créateur ; soit, en version hindoue, Brahma. Autrement dit, c’est Dieu envisagé par l’homme et par rapport à l’homme. L’homme profane, et même l’homme seulement religieux (mais pas encore vraiment spirituel), se vit comme un corps-mental dans le monde cosmique. Il admire la beauté du monde, sa puissance, son intelligence, et il se dit qu’il faut une cause première, explicative de tout cela : c’est le Créateur, Dieu.

2     Alors il rend un culte à ce Dieu-créateur, pour obtenir que les choses se passent au mieux dans sa vie d’individu dans le monde, et pour obtenir qu’à la mort il puisse jouir d’une vie, toujours individuelle, et toujours humaine, mais immortelle, paradisiaque.

3     Dans ce passage, le ciel dont il s’agit représente les états supérieurs de l’Être ; il représente certes aussi le ciel tel que l’homme le perçoit, dans sa vision en trois dimensions spatiales du monde cosmique. Ce ciel, pour les modernes, n’est qu’un amas de gaz et de roches épars dans l’espace, mais, pour les Anciens, même chrétiens, il était aussi le support d’entités invisibles mais agissantes sur le monde humain. Le principe de l’astrologie, que les chrétiens et même les papes ont pratiqués pendant des siècles nombreux (avant de s’aligner sur les représentations matérialistes à une époque récente) repose sur cette conception. Donc, les éléments du ciel visible, cosmique, sont les représentants, les supports symboliques des états supérieurs de l’Être.

L’illusion sensoriellement vraie de la dualité

1     Il y a nombre de choses invisibles par l’homme dans le monde cosmique (comme les infra-rouges ou les ultraviolets par exemple) et bien sûr aussi toutes les choses qu’il pourrait théoriquement voir mais qui se trouvent si éloignées de lui qu’il n’en perçoit rien. Et puis il y a aussi les États supérieurs de l’Être, qui sont invisibles pour la raison qu’ils ne sont pas soumis aux mêmes conditions existentielles que l’homme, en particulier pas soumis à l’espace, sans lequel la vue est inopérante.

2     Il est clair que le disciple ésotériste pourra réciter sans problème à la messe : Je crois… au Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, de l’univers visible et invisible. Il gardera cependant conscience que cela n’est que la conception exotérique de Dieu, un dieu vu de la terre, un dieu par rapport à la terre, un dieu séparé de sa création, un dieu duel en somme. On serait presque tenté de dire ‘un dieu-diable’, dans la mesure où le DiaBLe est DouBLe, et que l’on se trouve alors en pleine dualité : créateur-création, Dieu-créature. Point d’unité possible avec un tel dieu duel et, en ce sens, la théologie a raison de dire qu’on ne peut pas s’unir à un tel dieu. Mais l’ésotériste chrétien croit bien que c’est une conception possible, puisque telle est la théologie exotérique de sa religion. Cette conception de Dieu créateur n’est pas fausse, elle est apparente et l’ésotériste la dépasse ; comme le monde physique n’est pas faux, puisqu’il est sensoriellement vrai, mais il est illusoire métaphysiquement parlant.

Le Créateur n’est pas sans besoins

1     Certains lecteurs, non instruits de la spiritualité métaphysique, pourraient se demander : « Que peut-il bien y avoir au-delà du Père tout puissant, créateur du ciel et de la terre ? » L’exotérisme chrétien, c’est-à-dire le christianisme dans sa forme ordinaire, considère que l’être humain est créé au moment de la conception sexuelle, et que l’être humain est un corps et une âme. C’est ce corps qu’il veut voir ‘re-susciter’ après sa mort, et cette âme qu’il veut sauver. Or un corps a toujours des besoins (le besoin de manger et de boire par exemple, même Adam et Ève avaient besoin de manger les fruits du paradis terrestre). L’âme aussi a des besoins (le besoin de communiquer avec d’autres âmes, d’aimer, d’être aimée, de découvrir, de vivre des événements). Il est facile de constater que, lorsqu’un humain fabrique une chose, qu’elle soit matérielle ou culturelle (une chaise, une symphonie ou un enfant), c’est toujours pour satisfaire un besoin. Il apparait également évident que celui qui a des besoins est incomplet, quelque chose lui manque, ce dont il a besoin précisément. Et aussi que Dieu, en tant que perfection et totalité, est au-delà de tout besoin.

2     Par conséquent le créateur n’est qu’un aspect secondaire de Dieu. Les Orientaux sont très conscients de cela. C’est pourquoi Krishna dit : Il n’est aucun devoir dans les trois mondes que je doive accomplir, rien qui me manque et qu’il me faudrait acquérir (BG 03/22). Les Orientaux perçoivent bien qu’un Dieu qui aurait besoin du monde serait un Dieu incomplet, un faux-Dieu, ou du moins un dieu secondaire. Krishna précise aussi : Prenant appui sur ma substance (Prakriti), je ne cesse de faire jaillir la foule entière des êtres ; immuable et pour ainsi dire sans le vouloir, par la seule énergie inhérente à cette substance. Et ces œuvres ne m’enchaînent pas : je suis placé comme en dehors d’elles, et je ne suis pas dans leur dépendance (BG 09/09).

L’Être et le sur-Être

1     Donc le créateur, tel que l’Orient le conçoit, ne crée pas par besoin, et il demeure immuable, inaffecté par sa création. On est là fort éloigné du Dieu biblique, qui se fâche, pardonne, se repend, menace, se souvient, oublie. Et on est encore plus éloigné du Dieu chrétien, quasiment confondu avec la personne humaine de Jésus, et dont les prêtres n’hésitent pas à dire qu’il souffre, se sacrifie, s’humilie etc. Pour celui qui comprend cela, il apparaît évident que l’aspect créateur de Dieu n’est que son ‘extérieur’ pourrait-on dire. Et donc, si on nomme Dieu le créateur, qui est l’Être pur (auteur des êtres particuliers), il y a un sur-Dieu (souvent nommé en métaphysique le non-Être, ou plus adéquatement le sur-Être).

Pourquoi la création ?

1     Alors se pose une question : « Pourquoi Dieu dans son aspect créateur, créé-t-il le monde, puisqu’il est sans besoin et que l’on créé toujours par besoin ? ». Il y a plusieurs religions, et une seule spiritualité. Chaque religion présente une réponse différente à cette question ; l’attitude spirituelle diffère de tous ces points de vue religieux.

2     En islam « Dieu a créé le monde parce qu’il est grand » ; l’accent est placé sur la transcendance du divin.

3     En hindouisme exotérique, « Dieu crée le monde par ‘jeu’ (‘lila’ en sanskrit). » Cette notion exotérique hindoue est intéressante, car elle minimise l’aspect de besoin ; on ne joue pas par besoin, un jeu est toujours gratuit, même si on joue à l’argent.

4     En christianisme « Dieu a créé le monde par amour ». Ce concept théologique est assurément émouvant, mais il entraîne nécessairement la question : « S’ennuyait-il tout seul ? ». Nous remarquerons que la théorie de la Trinité divine (Père, Fils et Saint-Esprit), qui constitue la colonne centrale du christianisme théologique et exotérique, et donc du Credo, est liée à cette conception du Dieu-Amour, de l’amour comme dieu. Il ne peut être question d’amour qu’entre plusieurs personnes. Dès lors que le christianisme exotérique met l’amour au-dessus de tout, et en fait pour ainsi dire son dieu, la conception métaphysique de l’unicité divine lui demeure fermée, il ne peut aller au-delà de la trinité des personnes divines entre lesquelles l’amour se manifeste.

5     On note, au passage, que, dans l’Évangile, il est évidemment question de l’amour de Dieu (le Père lui-même vous aime, parce que vous m’aimez et que vous croyez que je suis sorti d’auprès de Dieu : Jn 16/27 = P 266) ; mais jamais Dieu n’est réduit à l’amour, dans une formule du genre ‘Dieu est amour’. Certes la formule en question existe dans l’Écriture, dans une lettre de Jean (1 Jn 01/08), qui constitue un enseignement plus exotérique que les paroles de Jésus lui-même. Dire que ‘Dieu est amour’, implique que Dieu n’est pas seul ; on est déjà dans la manifestation, dans la création, on n’est pas ‘en Dieu’. Par contre Jésus lui-même dit clairement Dieu est esprit (Jn 04/24 = P 036) ; et cette conception de Dieu n’exclut pas l’unicité divine ; elle ne nécessite pas la création, donc elle dépasse le Créateur.

6     La réponse métaphysique et spirituelle à la question « Pourquoi Dieu créé-t-il? » est qu’il n’y a pas de réponse, parce que la question est stupide. Si Dieu, en tant qu’absolu, répondait à un pourquoi, il ne serait qu’une conséquence et non le principe de tout. La doctrine métaphysique, qu’on ne trouve plus aujourd’hui clairement exprimée qu’en Orient, est que le divin comprend toutes les possibilités universelles. Il y a la possibilité de non-manifestation (Dieu en soi, sans autre, ou apparence d’autre) ; et il y a Dieu en tant que principe de manifestation, de création.

7     Nous voyons donc l’abîme qu’il y a entre la conception métaphysique de Dieu et la conception très sentimentale et anthropomorphique que présente la théologie du Credo. Mais cela ne doit pas poser de problème au chrétien disciple du Christ, et donc ésotériste spirituel ; simplement, s’il croit au Dieu du Credo, il ne croit pas seulement à un ‘Dieu créateur par besoin d’avoir quelqu’un à aimer’.

L’Évangile conçoit-il un au-delà du Créateur ?

1     Pour le disciple, l’objectif est net : tout disciple accompli sera comme son maître (Lc 06/04 = P 173). Le maître étant Jésus qui dit : je suis dans le Père et le Père est en moi (Jn 14/10 = P 263), le disciple aussi sera donc, à terme, dans le Père divin. Mais alors on risque de tourner en rond, car le Père divin c’est justement (selon le Credo) le créateur du ciel et de la terre. Donc se pose la question : « S’il n’y a pas, dans le Credo, d’au-delà de cette conception de Dieu comme créateur, est-ce que l’Évangile est aussi limité au créateur ? Est-ce que l’Évangile envisage réellement quelque chose au-delà de l’Unique générateur du multiple ?»

Le Un et le Zéro

1     Métaphysiquement, si on utilise le symbolisme arithmétique des nombres, l’Unique est représenté par le ‘un’. C’est le créateur, mais indépendamment de sa création et de son acte de créer, le créateur en lui-même, « dans l’état non manifesté » dirait la Bhagavad Gita (Du non-manifesté, indifférencié, émerge le manifesté, les êtres différenciés, au lever du jour cosmique. À la tombée de la nuit cosmique, tout se dissout dans le non-manifesté : BG 08/18). Si l’unité représente le créateur, la suite des nombres symbolise la création dans son indéfinité. Mais il y a un au-delà de l’Unique, c’est le ‘zéro’, qui correspond métaphysiquement au non-manifesté pur ; ce non-manifesté demeure toujours non-manifesté. On dit, en mathématique : « Les Hindous ont inventé la notion de zéro » ; c’est inexact, car cette notion a forcément toujours existé, mais les Hindous sont certainement, dans les peuples connus, celui qui n’en a jamais perdu la notion, et qui apparait donc comme l’ayant inventée, aux yeux des ignorants qui, eux, ont perdu cette notion. La BG est explicite sur le sujet : Sache que… Brahmâ, le manifesteur (soit le ‘un’ en symbolisme arithmétique), procède de Brahman, l’Absolu (soit le ‘zéro’ en symbolisme arithmétique) (BG 03/15).

2     On ne trouve pas, explicitement, la notion du zéro métaphysique dans l’Évangile. Mais on trouve clairement la notion de Dieu en tant qu’unité transcendant la création, le monde. Et c’est bien le but que Jésus propose à ses disciples : Comment pouvez-vous vous croire ? vous qui recevez votre gloire les uns-des-autres, et qui ne cherchez pas la gloire d’auprès de Dieu, l’Unique-monos ? (Jn 05/44 = P 113). Le monde, même dans sa forme paradisiaque, n’est pas une perspective suffisante pour le disciple (Le ‘bon larron’ s’en contente, mais pas le disciple : Lc 23/41-43 = P 295). Le but du disciple est de quitter le monde, donc de quitter la création. Jésus dit : Je suis sorti d’auprès du Père et venu dans le monde. À présent je quitte le monde et je vais vers le Père (Jn 16/28 = P 266) ; le disciple veut la même chose. Jésus dit : Dans la maison de mon Père, il y a de nombreuses demeures, sinon, je vous l’aurais dit ; je vais vous préparer une place. Et quand je serai allé et que je vous aurai préparé une place, à nouveau je viendrai et je vous prendrai près de moi, afin que, là où je suis, vous aussi, vous soyez (Jn 14/02-03 = P 263). Là où je suis, c’est le lieu du ‘Je Suis’ divin, le lieu de Dieu (si tant est que l’on puisse parler de ‘lieu’ puisqu’il n’est plus question d’espace). Le ‘Je Suis’, c’est l’Être pur, donc l’Unité métaphysique.

A défaut du Zéro, l’Unité sans retour

1     La conception théologique est très étroite, puisqu’elle n’envisage ordinairement qu’un monde, commençant avec la création, et aboutissant au retour glorieux du Christ. C’est d’ailleurs pourquoi on parle, en christianisme, de ‘la fin du monde’, comme s’il n’y en avait qu’un possible (et non pas de ‘la fin d’un monde’). Comme on l’a vu plus haut la Bhagavad Gita envisage le Créateur, Brahma, tantôt ‘replié’ dans la non-manifestation, tantôt se déployant, se manifestant ; et cela cycliquement et indéfiniment. Mais, même lorsqu’il est manifesté, le Créateur, dans la BG, ne se confond pas avec le monde, il demeure en dehors : Ces œuvres ne m’enchaînent pas : je suis placé comme en dehors d’elles, et je ne suis pas dans leur dépendance (BG 09/09). Même si l’Évangile parle ‘en figure’ et n’est pas aussi explicite que la Gita sur ces questions, il ne fait aucun doute que lorsque Jésus prépare, pour ses disciples, une place ‘en Dieu’, dans le ‘Je Suis’ divin, ce n’est pas pour qu’ils retournent dans le monde ensuite. Comme dit la Gita ils prennent le chemin du non-retour (BG 05/17). Donc, s’il n’y a pas explicitement la notion du zéro métaphysique dans l’Évangile, du moins y a-t-il clairement la notion de la fusion sans retour dans l’Unité, donc dans le non-manifesté divin.

La spiritualité fusionnelle de l’Évangile

1     La Bhagavad Gita précise : Il existe cependant un autre monde, au-delà des deux états, manifesté et non manifesté, du monde ; il se nomme avyakta, et il est éternel ; il ne périt pas quand tous les êtres périssent (BG 08/20) ; cet autre monde, c’est le sur-Être ; on ne peut douter que telle est la destinée, du moins selon l’évangile selon Jean, que Jésus propose à ses disciples les plus qualifiés. La Gita dit : Sache que… Brahmâ, le manifesteur, procède de Brahman, l’Absolu (BG 03/15). Jésus, en proposant la fusion, sans retour, en Brahma, en l’Unique, n’indique-t-il pas, quasiment, le terme du voyage en Brahman ?

2     Un théologien répliquerait à cette audacieuse affirmation : « Il n’est jamais question de fusion en Dieu dans le christianisme. » Mais c’est justement ce que nous réfutons, car, lorsque Jésus dit afin que tous soient un. Comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi, qu’eux aussi soient en nous (Jn 17/21 = P 267) ; si cela n’est pas de la fusion, au point que l’un puisse être dans l’autre et en même temps l’autre dans l’un, alors qu’est-ce que c’est ?

3     Par conséquent, si la Bhagavad Gita possède l’indubitable mérite d’être beaucoup plus précise et explicite, plus directement ésotérique, il n’en reste pas moins qu’un ésotériste chrétien véritable comprend de l’enseignement évangélique qu’il expose exactement la même voie, mais comme recouverte d’un voile. Au moment de la mort du Christ, il est précisé : Et le voile du Sanctuaire se déchire en deux, du haut en bas (Mc 15/38 = P 301) ; c’est précisément l’œuvre de l’ésotérisme chrétien, que de déchirer ce voile.

L’Évangile : une Bhagavad Gita voilée

1     L’enseignement ésotérique de l’Évangile est voilé, comme Jésus l’affirme clairement au dernier jour de sa vie : Tout cela, je vous l’ai dit en figures. L’heure vient où je ne vous parlerai plus en figures, mais je vous entretiendrai du Père en toute clarté (Jn 16/25 = P 266). Jésus, par cette parole, affirme que tout son enseignement de son vivant, c’est-à-dire tout l’Évangile, est un enseignement symbolique (‘figure’ ici doit être entendu comme ‘symbole’). Or ce symbolisme n’est pas décrypté dans l’Évangile même. Quant à la théologie, du moins dans l’état où nous la connaissons aujourd’hui, elle se cramponne à une conception dualiste aussi éloignée que possible du symbolisme évangélique et en particulier johannique.

2     C’est qu’il est un point que la plupart des chrétiens ne réalisent pas du tout : la théologie, qui alimente les homélies du prêtre pendant la messe, n’est pas basée sur l’Évangile (qu’on lit pourtant juste avant l’homélie) mais sur l’enseignement de Paul de Tarse (St Paul), que l’on lit aussi toujours avant l’homélie, enseignement très différent de celui de Jésus et (sinon toujours, du moins) volontiers dualiste. Si bien que les chrétiens qui n’ont de pratique religieuse que la messe (ou autres cérémonies organisées par des prêtres) finissent par se figurer que l’enseignement de la théologie ordinaire et celui de l’Évangile sont une seule et même chose.

La barque de Pierre prend l’eau, mais Jésus protège Jean

1     Comme l’enseignement de l’Évangile est voilé (par figures), et que la théologie officielle fait tout pour masquer les symboles non-duels (pourtant explicites) de l’Évangile, l’exotérisme chrétien contemporain est quasiment bétonné, replié sur lui-même, sans aucune ouverture vers la gnose, qui n’est autre que la doctrine de l’unité suprême. À défaut d’une manifestation spirituelle de première grandeur, la seule chose qui puisse arriver désormais, et qui arrive de fait, c’est un rétrécissement rapide de cet exotérisme sclérosé, au milieu d’un monde où la profanité triomphe sans vergogne.

2     Le seul moyen, pour l’exotérisme religieux, de se maintenir en bonne santé, consiste à se laisser inspirer, voire recadrer par l’ésotérisme. L’Évangile en donne quelques exemples magnifiques. Après la résurrection, Jésus opère une pêche miraculeuse, alors qu’il se trouve au bord de la mer et que les disciples ne l’ont pas encore reconnu. Ils reviennent bredouilles après une nuit de pêche. Jésus leur dit : »Jetez le filet à droite du bateau et vous trouverez. » Ils le jettent et ils n’ont plus la force de tirer le filet, tant il est plein de poissons. Le disciple que Jésus aime (c’est-à-dire, probablement, Jean, symbolisant l’ésotérisme chrétien) dit alors à Pierre (symbolisant l’exotérisme chrétien) : » C’est le Seigneur ! »A ces mots : »C’est le Seigneur ! » Simon-Pierre met son vêtement – car il est nu (symbolisme négatif de la nudité, signifiant que Pierre en est réduit à l’humain, comme dans un autre passage où Jésus lui reproche : Tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes (Mc 08/33 = P 122)), alors Simon-Pierre se jette à l’eau (L’eau symbolisme le psychisme, comme dans la ‘tempête apaisée : Mc 04/35 = P 097’) (Jn 21/07 = P 317). La suite de la scène est encore plus révélatrice. Se retournant, Pierre aperçoit, marchant à leur suite, le disciple que Jésus aime (C’est-à-dire ‘préfère’ ; il s’agit encore de Jean, l’ésotérisme), celui-là même qui, durant le repas (La Cène, le dernier repas de Jésus), s’est penché sur sa poitrine et a dit : »Seigneur, qui est-ce qui te livre ? » On remarque que l’ésotériste a la capacité du discernement ; il ne juge pas par lui-même humainement, mais par Jésus, spirituellement. Le récit continue : Le voyant donc, Pierre dit à Jésus : »Seigneur, et lui ? » (On remarque qu’il ne s’agit pas ici de Simon-Pierre, Simon est ‘celui qui écoute’, mais de Pierre-rocher-kephas seul, avec toute son opacité matérielle) Jésus lui dit : »Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne, que t’importe ? Toi, suis-moi. » Cette parole, fondamentale pour notre propos, signifie que l’ésotérisme demeurera jusqu’au retour du Christ, lors du ‘second avènement’, c’est-à-dire son retour glorieux à la fin du cycle humain actuel, à la ‘fin du monde’ comme disent ordinairement les Chrétiens.

3     Le texte continue : Le bruit se répand alors chez les frères que ce disciple ne mourra pas. Or Jésus n’a pas dit à Pierre : « Il ne mourra pas », mais : « Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne. » Cette dernière remarque est rajoutée à dessein par l’évangéliste Jean, pour montrer que Jésus ne parle pas de la personne de Jean, mais de l’ésotérisme chrétien qu’il symbolise. Par conséquent l’Écriture, qui ne peut être récusée, comme y insiste Jésus (Jn 10/35 = P 185), affirme que l’ésotérisme chrétien demeurera jusqu’à la fin du cycle humain actuel. Par conséquent, celui qui a compris que Jésus est le logos incarné (Le logos devient chair-sarx : Jn 01/14 = P 001), qu’il est la ‘parole de Dieu faite homme’ (celui que Dieu a envoyé prononce (en langage humain) les paroles même de Dieu : Jn 03/34 = P 033), celui-là accorde la plus grande foi à cette affirmation de l’Évangile johannique : L’ésotérisme ne peut disparaître, et ceci quel que soit l’aveuglement de Pierre lorsqu’il oublie d’être Simon-Pierre (Simon : ‘celui qui écoute’ Dieu). Certes, il n’y a plus d’organisations ésotériques chrétiennes (du moins qui soient reconnues par Pierre, donc par la papauté) mais il y aura toujours des ésotéristes chrétiens, c’est-à-dire, tout simplement des chrétiens qui n’amputent pas le message évangélique, le prennent en son entier et en comprennent les symboles.

L’apôtre qui ne connait pas Jésus

1     Il est certain que l’Évangile dépasse la limite de Dieu comme créateur, car Jésus reproche aux chefs religieux juifs : Comment pouvez-vous vous croire ? (il s’agit donc bien d’une question de Credo) vous qui recevez votre gloire les uns-des-autres, et qui ne cherchez pas la gloire d’auprès de Dieu, l’Unique-monos ? (Jn 05/44 = P 113). Donc l’Évangile fait référence à l’Unique et cette notion métaphysique est différente de celle du Père, qui devient multiple, dès lors qu’il est père.

2     Voyons un peu cela en détail. Métaphysiquement parlant, considérons les concepts chrétiens de Père, Fils et Saint-Esprit, chers au Credo. Le Père est le créateur du monde, du ciel et de la terre.

3      Le Fils, en tant qu’il fait le sacrifice de sa dimension humaine (le Père m’aime, parce que je donne ma vie-psuchè : Jn 10/17 = P 149), se fond dans la volonté du Père (que ce ne soit pas ma volonté, mais la tienne qui se fasse ! : Lc 22/42 = P 269) et devient ainsi indistinct du père (Croyez-m’en ! je suis dans le Père et le Père est en moi : Jn 14/11 = P 263). Donc le Fils n’est pas distinct du Père, et Jésus y insiste. À Philippe, qui lui demande « Montre-nous le Père » : Jésus lui dit : »Voilà si longtemps que je suis avec vous, et tu ne me connais pas, Philippe ? Qui m’a vu a vu le Père. Comment peux-tu dire : Montre-nous le Père ?»  (Jn 14/09 = P 263). Autrement dit, Philippe croyait que le Père et le Fils-Jésus étaient deux personnes différentes, et que l’une de ces personnes pouvait lui présenter l’autre. Il croyait exactement ce qu’enseignent les théologiens avec la ‘sainte trinité’, qu’il y a plusieurs personnes en Dieu. Et, quand Jésus dit Voilà si longtemps que je suis avec vous, et tu ne me connais pas ?, cette parole concerne aussi les deux mille ans de l’Église théologique exotérique, qui refuse toujours d’intégrer l’unité fondamentale de Dieu.

4     Le Saint-Esprit n’est autre que l’Esprit de Dieu, et il est Dieu même puisque Dieu est esprit (Jn 04/24 = P 036), comme Jésus le révèle à la Samaritaine. Donc le Fils n’est point distinct du Père, et le Saint-Esprit non plus. Ce ne sont que trois aspect de l’Unique. Tout comme d’ailleurs Brahma, Vishnou et Shiva sont trois aspects de Dieu en tant que créateur dans l’hindouisme. Voici donc établi, mais nous y reviendrons avec la suite du Credo, que c’est par une (in)-compréhension exotérique, et quasi polythéiste, que les théologiens distinguent trois personnes en Dieu.

L’Unique au cœur des évangiles gnostiques

1     Voici trois citations de l’évangile selon Thomas, découvert par un ‘hasard’ archéologique en 1945 à Nag Hammadi en Égypte, évangile qui date des premiers siècles et n’a pas été retouché depuis (et pour cause).

2     Au temps où vous étiez Un, vous avez fait le deux ; mais alors, étant deux, que ferez-vous ? (Tho 011).

3     Jésus disait : « Heureux celui qui est avant d’exister… » (Tho 019)

4     Jésus disait : « Celui qui connait le monde découvre un cadavre. Et celui qui découvre un cadavre, le monde ne peut le contenir » (Tho 056) ‘Découvre un cadavre’, c’est-à-dire découvre que tout y est mortel dans ce monde. Or, seul l’immortel en lui peut découvrir cela et conscientiser cela. C’est pourquoi, celui-là, le monde ne peut le contenir.

5     Voici maintenant un verset de l’évangile de Mariam de Magdala, découvert avec le même ensemble de textes que celui de Thomas.

6     Veillez à ce que personne ne vous égare, en disant : « Le voici », «Le voilà ». Car c’est à l’intérieur de vous qu’est le Fils de l’Humain. Allez à lui, ceux qui le cherchent le trouvent (Ma p8/15-22).  Or l’on sait que, dans les évangiles canoniques (officiels), Jésus se désigne lui-même comme étant le fils de l’humain-anthropos. Dire qu’il est dans le disciple, et réalisable par le disciple est destiné à devenir Christ et non seulement chrétien.

7     Et voici maintenant Philippe, de même origine encore.

Tout ce qui est composé sera décomposé et retournera à l’Origine (Ph 10).

…Nous ne sommes plus dans la dualité, mais dans l’unité (Ph 74).

Le Logos a dit : « Si vous connaissez la vérité, la vérité vous rendra libres. L’ignorance est esclavage, la connaissance (gnosis) est libération. Si nous reconnaissons la vérité, nous en goûterons les fruits en nous-mêmes (Ph 123). Cette dernière citation est une pure expression du jnana-yoga, le yoga de la connaissance non-duelle.

8     S’il est un miracle qui tient de la résurrection, c’est bien cette émergence de plusieurs évangiles gnostiques, sortis de terre après deux mille ans d’occultation exotérique méthodique. L’Esprit souffle où il veut (Jn 03/08 = P 030).

 

 

 

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Credo chrétien et Métaphysique non-dualiste 01