(…Je crois en un seul Seigneur, Jésus-Christ…)
Un seul Dieu en trois personnes, vraiment ?
1 La suite du Credo déclare : « Je crois en un seul Seigneur, Jésus-Christ ». Ici le mot Seigneur est pris au sens fort, c’est-à-dire que celui dont on parle est Dieu, lui aussi. On ne peut pas donner complètement tort aux musulmans, qui suspectent le christianisme de polythéisme déguisé, car voici un deuxième Seigneur divin. C’est ici que les subtilités byzantines de la théologie interviennent, en précisant qu’il y a ‘Un seul Dieu en trois Personnes’. Mais, comment persuader un homme doué de sens logique que trois personnes divines ne forment pas trois Dieux, alors que, dans le monde humain, trois personnes humaines constituent indubitablement trois humains ? Là aussi, le symbolisme est faussé.
2 Dans la conception orientale, Ishwara est l’Unique, sans aucune ambiguïté : le sage (jnani), uni et consacré à l’Unique, est le plus grand… (BG 07/17) ; Il est l’Unique personne divine, et priée comme telle, mais, au-dessus de lui se trouve le Brahman impersonnel : …ceux qui vénèrent le Brahman impersonnel, le non-manifesté (avyakta)… (BG 12/01). Et le Brahman impersonnel n’est pas un autre Dieu, ni une autre personne divine, mais le même, sous son aspect non manifesté.
Les trois personnes divines à contre-Évangile
1 Une fois de plus, le Credo, résumé de la théologie, se développe à contre-Évangile. Car le texte dit clairement, et en y insistant : Jésus a dit, il l’a clamé : »Qui croit en moi, ce n’est pas en moi qu’il croit, mais en celui qui m’a envoyé, et qui me voit voit celui qui m’a envoyé (Jn 12/44-45 = P 244). Autrement dit, Jésus n’est pas une autre personne que Dieu, qui l’a envoyé, il est Dieu sous une forme humaine (un aspect de l’avatara comme disent les hindous). Celui qui le voit, voit Dieu, pour autant que des yeux humains puissent voir autre chose que des formes du monde humain. Ce type de paroles de Jésus, rapportées par Jean, atteste indubitablement du caractère non-dualiste de l’enseignement de Jésus à ses disciples, du moins les plus qualifiés.
2 Lorsque Jésus sort de la Cène, c’est-à-dire de son dernier repas, avant d’être livré à ceux qui le tueront, il dit aux disciples : Petits enfants, c’est pour peu de temps que je suis encore avec vous. Vous me chercherez, et comme je l’ai dit aux Juifs : où je vais, vous ne pouvez venir, à vous aussi je le dis à présent (Jn 13/33 = P 260). Il dit vous me chercherez, car il sera réuni à Dieu, au Père, et c’est pourquoi il parle déjà comme s’il était le Père en leur disant petits enfants, expression qu’il n’a jamais employée auparavant.
3 Autre scène, après la ‘résurrection’ cette fois, les disciples sont en barque pour pêcher (d’ailleurs sans succès). Ils voient un homme sur le rivage, c’est Jésus, mais ils ne le reconnaissent pas. Et Jésus leur demande : Les enfants, n’avez-vous pas du poisson ? (Jn 21/04 = P 317). Le même symbolisme est employé ici ; Jésus parle comme étant le Père, et non pas comme une autre personne que le Père.
4 La position du Credo, qui fait de Jésus une autre personne divine que celle du Père, ressemble à celle d’un homme qui verrait une photo de vous et prétendrait qu’il s’agit d’une autre personne que vous.
Le passage du messie au christ, de l’oint à Dieu : (un seul Dieu, Jésus-Christ)
1 Christ est un mot grec signifiant ‘oint’ : celui qui a reçu une onction, royale, prophétique ou divine. Il s’agit donc d’un homme, pleinement et normalement homme, mais dont la mission est exceptionnelle et les pouvoirs assortis également. ‘Christ’ est l’exact équivalent grec de l’hébreu ‘Messie’. Il est très significatif que la formulation du Credo ai choisi l’expression Jésus-Christ, qui est hébraïquo-hellénistique, et non ‘Jésus-Messie’, qui est son nom et son titre (francisé) dans sa tradition juive d’origine, tradition dans laquelle il est né et a vécu jusqu’au dernier jour de sa vie. Cela reflète une manipulation, non pas génétique, mais assurément théologique : on a fait du messager divin qu’était Jésus, pour ses disciples juifs, le Dieu Créateur qu’il est devenu pour les chrétiens non-Juifs. On est passé d’un ésotérisme spirituellement universel, bien que de forme extérieure juive, à un exotérisme religieux monopolistiquement chrétien, à prétention universelle dans son institution apostolique (point de salut hors l’Église).
2 Mais cette conception de Jésus-divin contredit l’affirmation de Jésus lui-même dans l’Évangile : le fils ne peut rien faire de lui-même, s’il ne le regarde faire par le père (Jn 05/19 = P 112) ; a-t-on jamais vu un Dieu qui ne peut rien faire de lui-même ? Donc, on a le choix entre un Dieu qui n’en est pas un (le fils ne peut rien faire de lui-même) ou un père (des humains) qui n’en est pas un (car son fils ne serait pas de la même nature que lui). Dans le dialogue de Jésus ‘ressuscité’ avec Marie-Madeleine, il lui dit : je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu (Jn 20/17 = P 311) ; a-t-on jamais vu que Dieu ait un père ? et plus encore que Dieu ait un Dieu ?
Que faut-il entendre par ‘Seigneur’ ?
1 Nous avons dit plus haut que le mot seigneur, dans le Credo, signifiait ‘divin’. C’est ainsi que les chrétiens exotériques l’entendent. Mais, encore une fois, cela ne résiste pas à l’Évangile. Lors d’une fête à Jérusalem, des Grecs (en fait des juifs de la diaspora grecque), s’adressent au disciple Philippe (qui porte un nom grec) et ils lui disent : « Seigneur, nous voulons voir Jésus » (Jn 12/21 = P 230). Or, bien qu’il se fasse appeler Seigneur, personne n’a jamais dit que Philippe était Dieu… d’autant que Jésus lui reproche, tout à la fin de sa vie : « Voilà si longtemps que je suis avec vous, et tu ne me connais pas, Philippe ? » (Jn 14/09 = P 263) ; loin d’être Dieu, Philippe symbolise un disciple de médiocre qualification ; un disciple dualiste précisément (du moins dans les évangiles canoniques, pas dans l’Évangile gnostique selon Philippe).
2 Le mot ‘seigneur’ est donc ambigu dans le vocabulaire chrétien. Quand un chrétien dit : « Le Seigneur m’a inspiré », il parle de Dieu ; quand il dit : « Le Seigneur est mort pour notre salut », il parle de Jésus ; quand l’Évangile parle du seigneur Philippe, il évoque un disciple parmi les moindres. La notion de ‘seigneur’ est donc très élastique et désigne quelque chose entre l’homme et Dieu.
Le seul vrai avatara…
1 Comme on l’a vu, la Bhagavad Gita enseigne la théorie des ‘avataras’, des incarnations humaines du conservateur divin de la manifestation, qui est Vishnu. Il y a dix avataras par cycle d’humanité selon la théorie hindoue ; Krishna, le héros de Gita, en est un, et Jésus un autre (BG 01/02//61). Lorsqu’un chrétien se trouve confronté à cette théorie, ce qui arrive plus souvent désormais avec les communications culturelles Orient-Occident, il répond : « Je crois en… un seul seigneur, Jésus-Christ », interprétant cette parole du Credo comme l’affirmation que les incarnations divines des religions orientales sont des faux, et donc que ces religions sont fausses. Nous verrons dans les pages suivantes les problèmes que cela pose.
Le seigneur du Seul
1 Il y a de nombreux rayons dans un cercle, mais on n’y trouve qu’un centre ; il y a de nombreuses religions, mais une seule spiritualité. Et c’est cela l’ésotérisme (l’intérieur). La question se pose donc, du point de vue ésotérique : « Peut-on réciter, au cours d’une messe chrétienne : Je crois en… un seul seigneur, Jésus-Christ ? » Il faudra au disciple ésotériste (c’est un pléonasme), penser : « Je crois au seigneur du Seul (de l’Unique)». Et ce seigneur est Jésus, comme il est Krishna, comme il sera celui du second avènement de Jésus, selon l’Apocalypse chrétienne et selon l’enseignement hindou (qui le nomme ‘kalki avatara’ et l’identifie au retour du Christ).
(…Jésus-Christ, le fils unique de Dieu…)
Il y a monogenês et monogenês
1 Le Credo continue : Je crois en…Jésus-Christ, le Fils unique de Dieu. ‘Fils Unique de Dieu’ recouvre une difficulté de taille. Dans l’Évangile, on lit ceci : Nul n’a jamais vu Dieu ; le Fils unique, qui est tourné vers le sein du Père, lui, l’a fait connaître (Jn 01/18 = P 001). Or le texte sacré véritable du christianisme est le texte grec de l’Évangile ; les traductions sont plus ou moins tolérées et utilisées, par nécessité, mais seul le texte grec est fixe. Et le grec dit, pour fils unique, monogenês. Mono signifie ‘l’Unique’ ; on retrouve ces deux syllabes dans de nombreux mots français. Genês signifie ‘engendré’ ; on le retrouve dans les mots ‘génétique’, ‘genèse’, en français. Monogenês signifie donc clairement ‘Unique engendré’, en mode humain, donc ‘Dieu incarné’, ‘incarnation divine’.
2 La théologie chrétienne a choisi l’interprétation inversée, soit ‘l’engendré unique’, signifiant que Dieu a eu un seul enfant, qui est Jésus de Nazareth, il y a deux mille ans, en Palestine. Cela implique que Dieu n’en a pas eu avant, qu’il n’en aura pas après, qu’il n’en a pas eu ailleurs que sur terre. Cette interprétation est évidemment exotérique, religieuse et très restrictive.
Le refus de la cyclologie
1 En effet, ce choix entraîne qu’il n’y a qu’une humanité ; qu’il n’y a pas eu d’autres humanités avant la création décrite dans la Genèse biblique. Et qu’il n’y aura pas d’autres humanités après la fin du monde signalée dans l’Évangile : Et alors viendra la fin (Mt 24/14 = P 246). Donc il y a par-là refus de la conception du temps cyclique qu’enseigne la sagesse orientale : Cette même multiplicité d’êtres naît encore et encore et se dissout dans le non-manifesté inéluctablement, quand vient la nuit cosmique … et surgit de nouveau au lever du jour cosmique (BG 08/19). Or l’Évangile aussi fait référence au temps cyclique, même si ce n’est pas développé comme dans les enseignements hindous. Quiconque aura parlé contre l’Esprit Saint, cela ne lui sera remis ni en ce monde ni dans l’autre (Mt 12/32 = P 166) ici l’Évangile emploie une expression quasi semblable à la BG : Celui qui doute ne connaitra le Brahman ni en ce monde ni en l’autre (BG 04/40). Dans un cas comme dans l’autre, les mondes en question sont des cycles cosmiques successifs et indéfinis.
Le rejet des autres religions
1 L’autre conséquence, catastrophique, de cette interprétation exotérique de monogenês, c’est que Dieu s’est incarné dans le christianisme et pas dans les autres religions. Donc les autres religions sont, dans le meilleur des cas, des brouillons, destinés à être jetés après usage, et remplacés par la seule vraie religion : le christianisme. Toutes les entreprises missionnaires chrétiennes sont basées sur ce présupposé, avec les ravages, parfois génocidaires, que cela a pu entraîner.
Pour qui Jésus se prend-il ?
1 La question se pose alors : « Cette conception est-elle de Jésus ? » Jean affirme : afin que tous honorent le fils, comme ils honorent le père. Celui qui n’honore pas le fils, n’honore pas le père, qui l’a envoyé (Jn 05/23 = P 112). Donc, dira-t-on : « Celui qui n’honore pas Jésus n’honore pas Dieu » ; on peut douter de l’authenticité de cette interprétation, car elle est contredite par cette autre parole de l’Écriture : quiconque aura dit une parole contre le Fils de l’humain, cela lui sera remis ; mais quiconque aura parlé contre l’Esprit Saint, cela ne lui sera remis ni en ce monde ni dans l’autre (Mt 12/32 = P 166). Dans la première des deux citations le fils en question est ‘fils de Dieu’ ; dans la seconde, le fils est ‘fils de l’humain’. Ce n’est pas la même chose, car le titre de ‘fils de l’humain’ (le titre, sinon la chose) semble spécifique à Jésus. La première des deux paroles est universelle car Krishna, aussi bien que Jésus, est considéré comme ‘fils de Dieu’ et porteur de la parole de Dieu, en cela ‘incarnation divine’, ou ‘parole incarnée’, ‘logos qui s’est fait chair’ ; donc celui qui refuse la parole de Dieu refuse Dieu, ce qui est parfaitement vrai dans toutes les traditions spirituelles. Par conséquent, on peut considérer que le fait de ne pas connaître Jésus ne saurait être assimilé à un manque d’honneur vis-à-vis de Dieu ; et donc que Jésus n’est pas, purement et simplement, Dieu, ce qui limiterait manifestement le divin.
Pourquoi n’y aurait-il qu’une incarnation divine ?
1 Mais, comme dit, monogenês peut aussi bien, et encore mieux, se lire ‘L’Unique engendré’. C’est-à-dire que Dieu (Brahma), en tant qu’Unique cause de la manifestation-création, a le pouvoir de s’engendrer lui-même, sous la forme apparemment individuelle d’un humain, dans l’ensemble de sa manifestation cosmique. C’est un peu comme un cinéaste, qui écrit un scénario, fait le film et y joue lui-même un rôle. Ou comme un peintre, qui exécute un vaste tableau à personnages, et se représente lui-même dans son œuvre. Le procédé est courant ; on pourrait même dire qu’il est nécessaire, dans la mesure où toute manifestation, et même toute œuvre, est un autoportrait. Le fait que l’Évangile n’envisage pas d’autres incarnations divines que celle de Jésus, il y a deux mille ans en Palestine, ce fait n’autorise aucunement à en déduire que Dieu ne peut pas, ou ne veut pas, s’incarner ailleurs, en d’autres temps. Au nom de quoi notre humanité et nous-mêmes, individuellement en tant que chrétiens, serions-nous les seuls bénéficiaires d’une incarnation divine et de ses conséquences ?
2 Les théologiens chrétiens se sont d’ailleurs nécessairement heurtés au problème. Par exemple : « Comment peuvent être sauvés par Jésus, les humains qui sont nés avant lui ? Ou les humains qui sont nés en même temps que lui ou après lui, mais n’en ont jamais entendu parler ?» La réponse théologique, on pourrait presque dire l’astuce, se retrouvera dans un des Credo catholiques : il est descendu aux enfers. Comme de nombreux thèmes iconographiques le représentent, Jésus est censé, entre le moment de sa mort (le vendredi soir : Lc 22/14 = P 256) et celui de sa résurrection (le dimanche matin : Mc 16/02 = P 306), être descendu aux enfers, pour y rencontrer tous les humains morts avant lui, et les arracher, par son sacrifice crucifiant, aux griffes du diable. L’Évangile affirme d’ailleurs clairement ce point : De même, en effet, que Jonas fut dans le ventre du monstre marin durant trois jours et trois nuits, de même le Fils de l’homme sera dans le sein de la terre durant trois jours et trois nuits (Mt 12/40 = P 169). Cela ne résout cependant pas le problème de ceux qui vivront après lui et ne le connaitront pas. C’est pourquoi d’autres Credo, omettent cette descente aux enfers, mais disent à la fin : il reviendra en gloire juger les vivants et les morts ; ainsi, comme ce sera la fin du monde, il rencontrera tous les humains…
Je crois en Jésus, monogenès
1 L’enseignement hindou de la Bhagavad Gita, fait le choix de la cyclologie des manifestations cosmiques, et aussi des manifestations divines incarnées dans chacune des humanités. Bien que nous ayons tous deux traversé d’innombrables existences, ô Arjuna, Je me souviens de toutes, quand toi, tu les as oubliées…Quoique sans commencement et sans fin, impérissable en mon essence, et Seigneur des êtres vivants, je me produis moi-même, en usant de mon propre pouvoir mystérieux (maya). Chaque fois qu’il y a un déclin de la justice…et que le désordre prévaut, alors je me fais moi-même créature. Pour la défense des bons, pour la ruine des méchants, pour le rétablissement de l’ordre (Dharma), Je renais ainsi d’âge en âge. (BG 04/05-08). C’est la théorie hindoue des avataras (‘descentes’ du divin dans un corps humain) que nous avons déjà évoquée. Elle a pour importante conséquence que les hindous reconnaissent Jésus comme une incarnation divine, et donc aussi son enseignement évangélique comme divin, alors que les chrétiens qualifient, non sans mépris, la Bhagavad Gita de récit ‘mythologique’ d’une ‘religion naturelle’. Comme si une religion, qui par définition relie au transcendant, pouvait être seulement naturelle.
2 Un passage de l’Évangile, à l’extrême fin de Matthieu, semble conforter la théorie trinitaire de la théologie : Allez donc, de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du père et du fils et du saint esprit, (Mt 28/19 = P 318). Certains exégètes pensent que cette parole a été rajoutée et mise dans la bouche de Jésus assez tardivement, lorsque la théologie avait déjà élaboré la théorie trinitaire, car les évangiles n’ont été officialisés (canonisés) qu’au IV° siècle et ont pu être largement manipulés et réécrits entre temps. Cependant ce passage ne dit pas que Père, Fils et Saint-Esprit sont trois personnes divines distinctes. Cette interprétation nous semble digne de considération, car le prologue de Jean affirme : Personne n’a jamais vu-idein Dieu-theos, mais le Dieu unique-engendré-monogenês, qui est dans le giron-kolpos du père-patêr, celui-là l’a raconté-en-détail-en-exégèse-exêgesthai. Vu-idein signifie voir avec les yeux, donc un objet physique appartenant au monde des hommes. Dieu n’a pas de corps, personne ne l’a vu. La suite est métaphysiquement intéressante: le Dieu unique-engendré-monogenês, qui est dans le giron-kolpos du père-patêr. S’il est dans le giron du père, il n’est autre que le père ; c’est un seul être, non un autre être ; et même, précisément, c’est l’Être. Le prologue continue : celui-là l’a raconté-en-détail-en-exégèse-exêgesthai. L’unique-engendré-monogenês, c’est-à-dire lorsque l’Unique s’engendre lui-même, cela donne Jésus, incarnation divine. Le mot celui-là désigne Jésus. Celui-là l’a raconté-en-détail-en-exégèse-exêgesthai : il n’est pas Dieu, il a raconté Dieu, après avoir été choisi pour exprimer Dieu en langage humain. Il n’est pas une autre personne divine, mais le même, l’Unique, dans le giron-kolpos du père-patêr.
3 Indispensable question maintenant : « Un ésotériste chrétien peut-il affirmer : Je crois en…Jésus-Christ, le Fils unique de Dieu ? » Il le peut, à condition de réciter, dans son cœur, la chose comme elle est dans l’Écriture, c’est-à-dire monogenès.
(...Jésus-Christ… né du père avant tous les siècles…)
Une date de naissance intemporelle
1 Le Credo continue : …Je crois au… Fils Unique de Dieu, né du Père avant tous les siècles… On arrive alors, dans le Credo, à des conceptions quelque peu surréalistes. Le concept humain de naissance désigne l’entrée mystérieuse d’un être particulier dans l’état humain d’existence, et donc dans le temps, qui est une condition de l’existence humaine. Par conséquent, parler d’un être qui serait né du Père divin avant tous les siècles, donc avant le temps, est une contradiction dans les termes. Nous sommes là dans ce qu’on appelle l’anthropomorphisme, qui consiste à donner une forme (morphisme) humaine (anthropos) à quelque chose qui n’est pas humain et ne saurait avoir cette forme. Donc ce n’est pas, comme le dit la Genèse, l’homme à l’image de Dieu mais ‘Dieu à l’imagination de l’homme’.
Rapport de Jésus et du logos
1 La question de la naissance avant le monde se rencontre cependant dans l’Évangile (Jn 17). Au cours du procès de Jésus, Pilate lui dit : « Donc tu es roi ? »Jésus répond : »Tu le dis : je suis roi. Je ne suis né, et je ne suis venu dans le monde, que pour rendre témoignage à la vérité… (Jn 18/37 = P 278). Dans ce passage, Jésus place bien sa naissance avant sa venue dans le monde ; chose en soi impossible, puisque le concept de naissance ne saurait exister que dans la manifestation cyclique du monde. Que faut-il comprendre alors ? Que Jésus parle à Pilate, qui n’est certainement pas un ignorant, mais qui n’est pas un spirituel non plus. Il le confirme d’ailleurs aussitôt après cette parole puisque le texte précise : Pilate lui dit : »Qu’est-ce que la vérité ? »Et, sur ce mot, il sort… (Jn 18/38 = P 278). Jésus emploie donc un langage tout humain (je suis né), pour résumer à Pilate une chose plus complexe, à savoir que Jésus de Nazareth est bien né, humainement, et que le logos, la parole de Dieu, s’est manifestée en lui, après sa naissance, au point que sa parole humaine est devenue le vecteur du logos. Ce type de langage est donc juste… pour ceux qui ne recherchent pas, ou médiocrement, la vérité spirituelle. Je suis né en tant que Jésus de Nazareth, et je suis venu dans le monde en tant que logos, dans le réceptacle, précédemment conçu, de Jésus.
Une cyclologie évangélique, malgré tout
1 On remarque quand même au passage que, dans l’expression tous les siècles, le mot ‘siècle’ a la même racine que le mot ‘cycle’ et qu’il représente comme l’écho lointain d’une théorie cyclique du temps, dont le christianisme ne peut pas complètement se passer, mais qu’il a pour ainsi dire oubliée, au profit du temps rectiligne et nécessairement ‘progressif’, devenu si cher à la mentalité moderne. Dans le catholicisme, on employait, et on emploie encore dans certaines liturgies, l’expression les siècles des siècles (signifiant ‘les cycles des cycles’, suggérant une indéfinité temporelle et cyclique) qui correspond exactement à l’enseignement hindou : À la fin d’un kalpa (cycle cosmique), les êtres se résorbent en ma substance créatrice (Prakriti, Nature primordiale); au commencement du kalpa suivant, je les fais jaillir de nouveau (BG 09/07). Nous avons déjà expliqué comment et pourquoi le christianisme pense le temps de façon linéaire et progressiste, entre le premier avènement et le second avènement du Christ. Et comment le monde moderne, profane, a gardé cette conception, en remplaçant le Christ par le progrès scientifique supposé. Le temps cyclique est donc devenu quasi incompréhensible pour un homme moderne.
L’existence prénatale de Jésus
1 Cette affirmation du Credo se trouve aussi dans l’Évangile ; Jésus évoque en effet : la gloire que j’avais auprès de toi, avant que le monde fût (Jn 17/05 = P 267). La question demeure alors de savoir si c’est dans le Credo parce que Jésus a dit cela, ou si c’est mis dans la bouche de Jésus, parce que les théologiens en sont arrivés à cette conclusion dans leur élaboration de la doctrine chrétienne de Jésus-Dieu ?
2 Mais il y a une autre explication, ésotérique. L’expression que j’avais auprès de toi, c’est-à-dire ‘auprès de Dieu’, désigne l’état divin de celui qui s’exprime à travers Jésus. Or, le ‘celui’ en question n’est autre que l’Unique lui-même. En effet, l’expression ‘auprès’ ou ‘au loin’ n’a pas de sens en Dieu, puisqu’elle présuppose l’espace, qui n’est qu’une des conditions d’existence de la nature humaine. Donc auprès de toi doit être entendu comme ‘en toi’, ‘en l’Unique’. Et la gloire en question qui, effectivement, préexistait au cycle actuel de manifestation humaine, n’est autre que la gloire de l’Unique. Mais ce n’est pas Jésus qui parle alors, c’est le divin qui parle en Jésus. Les paroles que je vous dis, je ne les dis pas de moi-même : mais le Père demeurant en moi fait ses œuvres (Jn 14/10 = P 263). Jésus dit cela à Philippe, le disciple qui croyait, précisément, que Jésus et Dieu étaient deux personnes différentes.
Jésus est né et Jésus est Dieu, qui est non-né
1 Les premiers chrétiens percevaient des manifestations divines à travers la personne de Jésus de Nazareth, en paroles et en œuvres miraculeuses. Ceux, parmi eux, qui n’étaient qu’exotéristes, ne pouvaient concevoir qu’un homme ‘réalise Dieu’. Dès lors que Dieu s’exprimait et agissait à travers lui, ils en concluaient que cet homme était Dieu. D’où la théorie première de la dogmatique chrétienne : ‘Jésus est Dieu’.
2 Mais une difficulté se présentait : « Jésus est manifestement aussi un homme, il a eu une enfance, une naissance humaine ; or Dieu est sans commencement, il est non-né par définition. » Alors, à défaut de pouvoir nier la naissance de Jésus, ceux qui ont conçu Jésus comme étant Dieu, ont reporté sa naissance dans un au-delà de l’humaine condition et dans la proximité de Dieu : né du Père avant tous les siècles… Mais ce n’était pas résoudre le problème, car, avant tous les siècles, c’est-à-dire avant la manifestation, rien ne pouvait naître, puisque le phénomène de la naissance est propre à la manifestation.
La théorie problématique de la ‘double nature du Christ’
1 Une autre habileté théologique a pour but de gommer un peu le côté idolâtre de la croyance ‘Jésus est Dieu’ ; il s’agit de la théorie de la ‘double nature du Christ’. ‘Le Christ a une nature humaine et une nature divine’ affirme la théologie ; il est ‘pleinement homme et pleinement Dieu’.
2 Mais la ‘nature divine’ en question n’est accordée par la théologie qu’à Jésus, alors qu’aucun être particulier ne saurait exister sans elle selon la conception métaphysique et orientale : Le mental harmonisé par le yoga, il voit le Soi résidant dans tous les êtres et tous les êtres dans le Soi. Il voit de toutes parts l’identité (BG 06/29). Le yogi, établi dans l’unité, qui Me vénère comme demeurant dans tous les êtres, vit en Moi, quel que soit sa façon de vivre (BG 06/31). Jésus suggère exactement la même chose dans la parabole du jugement dernier : …dans la mesure où vous avez fait cela à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait (Mt 25/40 = P 252).
3 De plus la ‘nature humaine du Christ’ est conçue ‘sans péché’, dans l’état ou fut créé le premier homme, l’état adamique.
4 Et, pour finir, les deux natures du Christ sont originelles ; c’est-à-dire qu’il est censé être né ainsi. Cela élimine radicalement toute idée qu’il ait pu effectuer un cheminement spirituel en vue de ‘réaliser’ sa profonde et essentielle nature divine. Ainsi, théologiquement, la nature divine du Christ est à jamais réservée à lui ; et ses disciples en sont privés, ce qui prive aussi de sa raison d’être la principale mission du Christ (à savoir ouvrir la voie l’unité avec Dieu comme père).
5 Pourtant Jésus a dit : tout disciple accompli sera comme son maître (Lc 06/04 = P 173) ; c’est précisément cet accomplissement, spirituel et métaphysique que la théologie s’évertue à prétendre impossible.
6 Donc la théorie de la ‘double nature du Christ’ a certes l’intérêt de modérer quelque peu l’idolâtrie de la conception ‘Jésus est Dieu’, mais elle ferme totalement toute perspective ésotérique et démontre l’actualité du reproche du Christ aux docteurs : « Malheur à vous, les légistes, parce que vous avez enlevé la clef de la gnose ! Vous-mêmes n’êtes pas entrés, et ceux qui voulaient entrer, vous les en avez empêchés ! » (Lc 11/52 = P 171)
L’obnubilation du divin dans l’homme par la théologie
1 Quoi qu’il en soit, ce passage (né du Père avant tous les siècles) a un sens ésotérique, et tout à fait différent de celui habituellement compris dans le Credo. Toute manifestation est cyclique. Donc, avant le déploiement d’un cycle, tout l’Être se trouve recueilli dans la gloire non manifestée du Principe divin : Là, dans le corps du Dieu des dieux, le Pandava (fils de Pandu) vit alors l’univers entier rassemblé, en un point unique, dans sa multiplicité (BG 11/13). Par conséquent, tout être particulier, dès lors qu’il prend conscience de la réalisation, peut évoquer, comme Jésus, la gloire que j’avais auprès de toi, avant que le monde fût.
2 La théorie hindoue du Védanta parle de ‘l’obnubilation’ opérée par l’ego. Par exemple, un homme en état de veille sait bien qui il est, conscient de son corps au milieu du monde physique. Mais, s’il passe en conscience de rêve, il se prend pour un autre que lui-même, et prend une partie de son propre psychisme pour un monde extérieur, éventuellement hostile. C’est l’obnubilation de sa conscience de veille par la conscience de rêve.
3 De même façon, à la fin d’un cycle cosmique, tous les êtres se résorbent dans l’Être unique divin, dans la gloire de l’Être cosmique divin, comme dit Jésus. L’expression avant que le monde fût désigne alors le non-temps entre deux cycles de manifestation. La création désigne le début d’un nouveau cycle. Les êtres individuels humains de ce nouveau cycle s’identifient à leur corps-mental, comme le rêveur nocturne s’identifie à une infime partie de son propre psychisme. Du coup tout le reste leur parait extérieur, et plus ou moins étranger, voire inatteignable, voire transcendant. C’est ainsi que leur nature profonde, Brahman, leur semble un Dieu conçu comme le tout-Autre, comme différent ainsi que l’envisage la Bhagavad Gita (BG 09/15).
La récitation des lèvres et celle du coeur
1 Du point de vue de la métaphysique non-dualiste, la théologie chrétienne tout entière est un rêve (qui peut tourner au cauchemar avec le supposé ‘enfer éternel’) ; ce rêve représente une obnubilation de la nature spirituelle et divine de l’Être, de tout être. Il parait certain que Jésus vivait au cœur d’une conception et réalisation non-duelle, qu’il a enseigné cela, et que nombre de ses paroles sont sorties du secret réservé aux disciples initiés, et ont été interprétées de façon dualiste par ceux qui sont devenus les théologiens de la religion chrétienne exotérique.
2 L’Évangile ne fait pas mystère de cet enseignement secret : C’est par un grand nombre de paraboles de ce genre qu’il leur annonçait la Parole, selon qu’ils pouvaient l’entendre, mais en particulier, il expliquait tout à ses disciples (Mc 04/33-34 = P 092). Et, au cas où quelque chose sort du secret des disciples : Ne donnez pas aux chiens ce qui est sacré, ne jetez pas vos perles devant les porcs, de crainte qu’ils ne les piétinent, puis se retournent contre vous pour vous déchirer (Mt 07/06 = P 071) ; ce dernier point ne décrit-il pas très exactement l’opposition à l’ésotérisme, parfois haineuse, que manifeste l’Église officielle depuis presque deux millénaires ?
3 La question se repose maintenant, et elle se reposera à chaque article dogmatique du Credo : ‘Un disciple, c’est-à-dire un ésotériste, non-dualiste, peut-il affirmer croire une telle chose que : « …Je crois au Fils Unique de Dieu, né du Père avant tous les siècles… » ? Il le pourra, au prix d’une certaine acrobatie doctrinale, reconnaissons-le. Le Fils Unique de Dieu devient, en rapport avec ce que nous avons dit de ‘monogenès’, l’ ‘Unique engendré’. La formule se transforme donc : « L’Unique-engendré né du Père avant tous les siècles ».
4 Et, comme il est impossible de naître ‘avant tous les siècles’, puisqu’alors on est dans l’éternité, la non durée, l’expression est entendue comme ‘non-né, dans l’Éternel’. Ce qui donne, comme compréhension ésotérique de la formule du Credo, derrière la formule dite par les lèvres pendant les cérémonies exotériques : « Je crois… à l’Unique-engendré non-né dans l’Éternel ».
Le secret nécessaire
1 Nous avons évoqué précédemment une ‘certaine acrobatie doctrinale’ ; cela confine ici presque au contre sens de l’entendement théologique et religieux ordinaire. Mais Jésus ne dit-il pas, à ses disciples précisément : Voici que je vous envoie comme des brebis au milieu des loups. Devenez donc avisés comme les serpents et sans mélange comme les colombes (Mt 10/16 = P 101) ? Le serpent est d’une souplesse remarquable ; le disciple aussi. Et les pires loups que Jésus eut à affronter furent bien les théologiens de son époque.
2 Certains pourraient objecter : « Ce conseil revient à inverser la parole de Jésus : Que votre langage soit :’Oui’, quand c’est oui, « non’ quand c’est non : ce qu’on dit de plus vient du Mauvais (Mt 05/37 = P 062) ! » A littéralement parler, ce reproche serait justifié. Mais toute règle, même sacrée, a ses exceptions ; et le proverbe ‘L’exception justifie la règle’ vaut aussi dans le domaine spirituel. Jésus ne le démontre-t-il pas en enfreignant de multiples fois la règle sacrée du sabbat et quelques autres ? Le spirituel doit être véridique, en ce qui concerne les faits et ses propres opinions, à l’exception du secret ésotérique qu’une morale seulement profane ne saurait mériter.
(… il est Dieu né de Dieu, lumière née de la lumière, vrai Dieu né du vrai Dieu…)
1 Le Credo affirme de Jésus il est Dieu né de Dieu. Cela est une pure impossibilité métaphysique. Dieu étant l’Unique, il ne saurait avoir un fils qui soit un autre Unique. Cette affirmation est proprement polythéiste. Que peut-il naître de Dieu ? Un monde peut naître de Dieu, un monde qui soit à l’image de Dieu, comme dit la Genèse. Et cela s’appelle ‘la création’ pour parler comme la théologie chrétienne, ou ‘la manifestation’ pour parler comme l’Orient. Une incarnation divine, un avatara, n’est pas ‘un autre Dieu’, identique au premier ; c’est une forme humaine que Dieu adopte pour se manifester aux humains d’une façon qui soit perceptible par eux. La théologie de la Bhagavad Gita, car il y a bel et bien une théologie dans la Gita, est beaucoup plus cohérente. Krishna dit : Quoique sans commencement et sans fin, impérissable en mon essence, et Seigneur des êtres vivants, je me produis moi-même, en usant de mon propre pouvoir mystérieux (maya) (BG 04/06). Il ne produit pas une autre personne divine, comme dans la trinité chrétienne ; il se produit lui-même, mais c’est toujours le même, l’Unique. Simplement, c’est le même sous une apparence humaine. Il précise aussi : …je me fais moi-même créature (BG 04/07) : créature et non ‘autre Dieu’. Dès lors qu’un Dieu naît de Dieu, il y en a plusieurs.
2 Et comment un Dieu, éternel par définition, et donc sans commencement et sans fin, pourrait-il naître, et donc avoir un commencement ?
La théo-illogique et la logique implacable de Jésus
1 Dans le mot ‘théologique’, il y a ‘logique’, mais on peine souvent à l’y trouver vraiment ; et l’on se prend à penser à une science ‘théo-illogique’. Non pas que Dieu soit illogique : il est logique (quand il se place au niveau humain) ou supra-logique, quand il évoque les mystères célestes ; mais jamais illogique.
2 Dans la théorie hindoue des darshanas, les ‘six point de vue possible sur la réalité’, le premier, sans lequel les autres ne sauraient exister, est précisément la logique. Ce darshana est le nyaya : …Parmi les sciences, je suis la science du Soi (la science de la connaissance spirituelle). Parmi les argumentations (pravadatam), je suis la logique (BG 10/32). Mais, une fois encore, à contrario de la théologie, l’évangile montre un Jésus qui utilise souvent la logique pour contrer les erreurs, ou les bornes conceptuelles, comme tout rabbi qui se respecte d’ailleurs (Le baptême de Jean était-il du Ciel ou des hommes ? Répondez-moi. » : Mc 11/30 = P 236) (« Si donc David l’appelle Seigneur, comment est-il son fils ? » : Mt 22/45 = P 242) (Hypocrites ! chacun de vous, le sabbat, ne délie-t-il pas de la crèche son bœuf ou son âne pour le mener boire ? Et cette fille d’Abraham, que Satan a liée voici dix-huit ans, il n’eût pas fallu la délier de ce lien le jour du sabbat ! » : Lc 13/15-16 = P 183) (« Lequel d’entre vous, si son fils ou son bœuf vient à tomber dans un puits, ne l’en tirera aussitôt, le jour du sabbat ? » : Lc 14/05 = P 188)
Du droit exceptionnel de faire le serpent
1 Le Credo continue : il est lumière née de la lumière. Le symbole est acceptable : la lumière d’une allumette n’allume-t-elle pas celle d’une chandelle ? Mais la lumière n’est pas Dieu, elle n’en est qu’un symbole.
2 Le Credo continue : vrai Dieu né du vrai Dieu. Là, le texte s’obstine, persévère dans l’erreur ; c’est dire la même chose, en pire, que Dieu nait de Dieu.
3 La question, désormais rituelle, se pose donc pour cet article du Credo : « Un spirituel non-dualiste peut-il réciter, au cours de la messe chrétienne : Je crois…il est Dieu, né de Dieu, lumière, née de la lumière, vrai Dieu, né du vrai Dieu… ? » La réponse à cette question sera résolument « Oui, à propos de Jésus, et à propos de moi, et aussi bien de tous les humains. » Quand on enlève tout ce qui est impermanent dans l’humain, il ne reste que Dieu. C’est exactement ce que fait le méditant (dans la méditation yogique). Il sait que sa naissance humaine est une manifestation (transitoire) de Dieu. Il croit que la lumière de son intelligence, cérébrale et surtout cordiale, est un rayon de la lumière de Dieu. Il sait qu’il est, au cœur de sa conscience, le vrai Dieu (le Royaume de Dieu est en vous : Lc 17/21 = P 206). Il connaît qu’il n’est pas façonné de quelque matière inexistante ‘ex nihilo’, mais issu de Dieu ; donc qu’il est engendré, non créé. Et que par conséquent, lorsqu’il dépouille son être de tout ce qui est illusoire (maya, l’illusion cosmique), il ne subsiste que la nature du Père divin.
4 Notons un point de première importance. Les acrobaties mentales que nous conseillons à l’ésotériste chrétien qui participe à une eucharistie afin de lui éviter de croire des absurdités n’est justifiée qu’à cause de la nécessité d’un exotérisme. Il faut une religion pour le peuple, les femmes et les enfants, sinon le matérialisme infra-humain s’empare de la civilisation et précipite sa chute. Or, pour encore longtemps sans doute, le christianisme dogmatique -avec tous ses défauts- demeure la religion de l’Occident. Donc ces acrobaties sont nécessaires pour l’ésotériste, dans le cadre de sa pratique eucharistique. Mais il serait évidemment suicidaire d’étendre ce type de procédé à n‘importe quelle affirmation. On se trouverait alors dans la situation de ces avocats prêts à justifier avec des trésors d’argumentation les propos et les agissements les plus douteux.
(…engendré non pas créé…)
L’affirmation d’un dualisme radical
1 Ici se situe l’affirmation radicale du dualisme de la théologie chrétienne. Toutes ces subtilités, de plus en plus byzantines, il faut bien le reconnaître, font allusion à la théorie de la ‘creatio ex nihilo’, la ‘création à partir du néant’ que nous avons déjà évoquée. Donc, selon le Credo, Dieu aurait créé les humains à partir du néant (conception absurde : comment tirer quelque chose de ce qui n’est pas ?), alors que le même Dieu aurait ‘engendré et non créé’ son fils à partir de lui-même comme un père humain engendre son fils à partir de lui-même. Donc, ainsi qu’un homme, qui a un enfant, communique sa nature humaine à son enfant, Dieu a communiqué sa nature divine à son Fils divin ; d’où la précision concernant Jésus : de même nature que le Père. Quand le Credo dit de Jésus, qu’il est engendré, non pas créé, il signifie que Jésus ne fait pas partie de la création, bien que se manifestant dans la création ; il est non créé.
2 Considérons maintenant le mot engendré. C’est un symbole, qui prend comme référence l’engendrement humain ou animal. Or, comme le dit le proverbe ‘Les chiens ne font pas des chats’. Donc si Dieu engendre, il fera un Dieu. Mais alors on retombe dans le problème du polythéisme. Si Dieu fait un Dieu, il n’est plus l’Unique et donc il n’est plus Dieu au sens d’absolu.
Le Credo méthodiquement à contre-Évangile
1 Sur ce point du Credo, la théologie contredit frontalement l’Évangile. Dans le prologue de Jean il est dit : Il vient chez lui mais les siens ne l’accueillent pas. Mais à ceux qui l’accueillent, il donne pouvoir de devenir des enfants-rejetons-teknon de Dieu, à ceux qui croient en son nom-onoma. Le terme enfant-rejeton-tecknon désigne précisément ceux qui sont engendrés.
2 En quoi, maintenant, cela illustre-t-il le dualisme chrétien ? L’homme est créé, non engendré de Dieu (ex nihilo, non ex Deo) ; il n’est par conséquent pas capable de Dieu. Il n’y a donc pas de réalisation suprême possible, selon la théologie du Credo (pas de moksha). Il en résulte que Jésus est un maître, qui a des disciples, qui ne pourront jamais devenir comme leur maître. Or ceci contrevient à la définition même d’un maître. Et, de plus, cela s’oppose frontalement à la promesse de Jésus, déjà envisagée : tout disciple accompli sera comme son maître (Lc 06/04 = P 173).
Comme on pense Dieu, on pense l’homme
1 Il faut assurément beaucoup de foi et peu de réflexion pour adhérer pleinement à ces conceptions. La Gita précise : D’autres encore m’adorent par le sacrifice de la connaissance, me considérant comme l’Unique, ou comme différent, ou comme multiple (BG 09/15). Comme nous l’avons vu, le christianisme ne considère pas Dieu comme Unique ; car il n’y a rien en dehors de l’Unique ; il ne saurait y avoir d’autres Personnes divines et encore moins de simples humains… sans parler du néant-nihilo. De fait le christianisme considère Dieu comme différent, et c’est pourquoi l’homme est à jamais distinct de Dieu, selon cette doctrine. Entre le christianisme et l’hindouisme, la conception de l’homme est différente, parce que la conception de Dieu l’est tout d’abord.
2 D’ailleurs Jésus dit : Je suis le bon pasteur ; je connais-ginoskein les miens et les miens me connaissent-ginoskein, comme le père me connaît-ginoskein et je connais-ginoskein le père (Jn 10/14-15 = P 149). Il y a pure et simple identité de connaissance, aucune hiérarchie ne doit être interposée ; telle est la doctrine du maître unique (vous n’avez qu’un Maître, et tous vous êtes des frères : Mt 23/08 = P 243). La Bhagavad Gita pose le principe radicalement contraire à la théologie chrétienne : Je suis le Soi (atman)…siégeant dans le cœur de tous les êtres. Je suis le début, le milieu et aussi la fin de toutes les créatures (BG 10/20). Il n’y a pas place pour le moindre nihilo là-dedans.
3 Cet article du Credo est donc ésotériquement imprononçable. Cela n’empêche pas d’aller à la messe en taisant ce point. Grâce à la révolution de 1789, l’Église ne dispose plus de l’inquisition : ‘A quelque chose malheur est bon’.
(…Jésus… est de même nature que le Père…)
1 Inutile de s’attarder sur cette affirmation, qui est une redite, en parallèle de « Dieu né de Dieu », « vrai Dieu né du vrai Dieu ». Cela démontre cependant à quel point nous sommes ici dans le dogmatisme, dans l’ordre militaire, administratif, scandé aux oreilles d’un peuple qui doit le répéter pour en être formaté.
2 « Donc », en conclue le bon croyant, « Jésus est Dieu ». Mais il eut été intéressant de demander à l’intéressé ce qu’il en pense. Or Jésus est très clair : L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu’il m’a consacré par l’onction… (Lc 04/18 = P 039). Jésus n’est pas Dieu, il est l’oint de Dieu ; tout comme le roi sacré par le pape n’est pas le pape, il est oint du pape et de Dieu à travers lui.
Jésus, l’’envoyé
1 Un passage illustre bien les deux lectures : exotérique (Jésus est Dieu) et ésotérique (Jésus est l’oint de Dieu). Jésus parcourt les villages, et les disciples, autant que la foule, cherchent à le garder auprès d’eux. Il leur dit, selon Marc : Allons ailleurs, dans les bourgs voisins, afin que j’y prêche aussi, car c’est pour cela que je suis sorti (Mc 01/38 = P 045). On peut interpréter cette parole au sens physique, ‘Jésus est sorti du village’, ou au sens théologique ‘Jésus est Dieu, sortit de Dieu, pour prêcher au monde’. La même scène racontée par Luc donne : il leur dit : »Aux autres villes aussi il me faut annoncer la Bonne Nouvelle du Royaume de Dieu, car c’est pour cela que j’ai été envoyé » (Lc 04/43 = P 045). Alors l’interprétation théologique ne tient plus ; Jésus n’est pas ‘Dieu sortit de Dieu’, il est un homme envoyé par Dieu.
(… et par lui tout a été fait…)
Deux créateurs au lieu d’un
1 Le rajout et par lui tout a été fait pose également un grand problème. Le Credo commence en disant un seul Dieu, le Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, de l’univers visible et invisible : donc le créateur est Dieu, le Père. Mais ensuite, le rajout et par lui tout a été fait concerne Jésus-Christ, le Fils unique de Dieu ; alors, qui a fait le monde, le Père ou le Fils ? Vu qu’il s’agit de deux Personnes distinctes, d’après la théologie, on ne peut pas dire que tout a été fait par l’une et tout par l’autre aussi bien. Là encore, il faut en quelque sorte ‘suicider’ le sens logique pour croire. Certes, un couple uni par l’amour peut faire de grandes choses, mais il ne viendra à l’idée de personne de prétendre que l’homme a tout fait, ou que la femme a tout fait ; sauf si on avait l’intention insidieuse de laisser entendre que l’autre n’a rien fait du tout. Or, là, chacun des deux, le Père divin et le Fils divin a tout fait. Cela n’est possible que si ces deux sont un seul être et non s’ils sont deux personnes. Qui a jamais dit qu’un fils et son père forment un seul être ? S’il en était ainsi, d’ailleurs, pourquoi avoir un fils ?
(…pour nous, les hommes, et pour notre salut, il descendit du ciel…)
Pourquoi ce privilège des humains ?
1 Le Credo continue : …Pour nous les hommes, et pour notre salut, il descendit du ciel. Vu que Jésus, du point de vue théologique, est pleinement Dieu (‘vrai homme et vrai Dieu’ selon la formule), le Pour nous les hommes, et pour notre salut pose problème. Comment la naissance, dans un état manifesté, de l’unique Fils de Dieu, pourrait-elle s’adresser prioritairement, sinon exclusivement, aux humains, à l’état humain d’existence ? Au nom de quoi l’état humain d’existence aurait-il une position si singulière, si supérieure à tous les autres états de l’Être, qui sont en nombre indéfini, tant au-dessus qu’en dessous de l’état humain ? Du point de vue métaphysique, il n’y a là aucune justification ; un état de l’Être particulier, quel qu’il soit, est rigoureusement nul par rapport à l’Absolu.
2 Nous le verrons par la suite, la conception de Jésus que nous découvrons dans l’Évangile médité conjointement à la Bhagavad Gita permet de résoudre ce problème. Jésus est bien venu ‘pour les hommes et pour notre salut’, et bien ‘descendu du ciel’ à cette fin, quand on comprend mieux sa nature, et qu’on ne le confond pas purement et simplement avec Dieu. Et surtout quand on ne rejette pas, car l’Écriture ne peut être récusée (Jn 10/35 = P 185) les affirmations de Jésus lui-même : le Père est plus grand que moi (Jn 14/28 = P 263) ; Je vais vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu (Jn 20/17 = P 311).
Le salut oriental implique aussi l’intelligence
1 Le Credo affirme que l’incarnation de Dieu en Jésus a une raison : notre salut. Cette question du salut n’est pas étrangère à la sagesse orientale. Le divin présentant en synthèse et en perfection toutes les qualités possibles, l’amour, la compassion et le secours sont en lui. Par compassion pour eux, moi qui réside dans leur propre cœur, je détruis l’obscurité née de l’ignorance, par la lampe lumineuse de la connaissance (BG 10/11). Il est question de la compassion dans la Bhagavad Gita, de même que de l’amour : le sage m’aime par-dessus toutes choses, et je l’aime de même (BG 07/17). Mais, dans l’optique orientale, la compassion et l’amour divin ne consistent pas, pour l’incarnation divine, à se faire torturer par une espèce d’anti-dieu presque aussi puissant que Dieu même, le diable, pour lui arracher les âmes des damnés. Cette compassion consiste à détruire l’obscurité née de l’ignorance, par la lampe lumineuse de la connaissance. Cela ne veut pas dire que le yogi se sauve lui-même (comme le prétendent souvent les critiques chrétiens), puisque, sans la transmission de cette connaissance, il ne saurait rien faire, mais il n’est pas non plus sauvé comme un être passif à qui on ne demanderait que de croire sans comprendre.
De quoi les hommes doivent-ils être sauvés, sinon du samsara ?
1 De plus, il y a un abîme, c’est le cas de le dire, entre la conception, en Orient et en Occident, du danger dont il faut sauver l’humain. Dans un cas, en Orient, il s’agit de la replongée dans le samsara, le cycle des naissances et des morts, mais l’être peut toujours se sauver quand il décidera de se mieux orienter : …serais-tu le pire de tous les criminels, le vaisseau du savoir spirituel, te fera traverser l’océan de la souffrance (BG 04/36) et aussi : L’homme, même le plus coupable, s’il vient à m’adorer et à tourner vers moi seul tout son culte, doit être considéré comme un juste, car ses intentions sont droites (BG 09/30). On retombe là sur la plus colossale des contradictions de la théologie chrétienne : « Comment un Dieu bon (Nul n’est bon que Dieu seul : Mc 10/18 = P 216) peut-il créer des êtres dont la plupart iront souffrir sans fin en enfer ? (Large, en effet, et spacieux est le chemin qui mène à la perdition, et il en est beaucoup qui s’y engagent : Mt 07/13 = P 072) Et qu’est-ce qui différencie un tel Dieu du plus parfait des diables ? » La seule solution à ce problème théologique est l’intégration de l’enseignement relatif au temps cyclique (yuga, manvantara, kalpa) et à la transmigration (samsara).
L’hostie remplace-t-elle l’enseignement et l’ascèse ?
1 Du point de vue ésotérique, la notion de salut, et de sacrifice de Jésus-Christ ‘pour notre salut’ existe bien (il ne s’agit aucunement de la nier), mais elle présente un tout autre sens. Jésus est le transmetteur de la parole de Dieu : celui que Dieu a envoyé prononce les paroles mêmes de Dieu, car Dieu donne l’Esprit sans mesure (Jn 03/34 = P 033). Mais cette transmission l’expose à la haine du monde : Je leur ai donné ta parole et le monde les a haïs, parce qu’ils ne sont pas du monde, comme moi je ne suis pas du monde (Jn 17/14 = P 267), et Jésus prend le risque de subir cette haine, pour accomplir pleinement cette transmission salvatrice. Cela n’empêche pas que le rite eucharistique, institué par Jésus (faites cela en mémoire de moi : Lc 22/19 = P 259) puisse avoir, comme support de foi et de concentration, une efficacité en lui-même (comme le pensent les Orthodoxes et les Catholiques Chrétiens, contrairement aux Protestants), mais ce rite ne saurait agir mécaniquement, magiquement, et indépendamment de l’intelligence et de la mise en œuvre de l’enseignement : Pourquoi m’appelez-vous « Seigneur, Seigneur », et ne faites-vous pas ce que je dis ? (Lc 06/46 = P 074).
2 Il n’est donc pas plus évangélique qu’oriental de se figurer qu’étant chrétien, on dispose d’un Sauveur et qu’il suffit d’y croire. Sans un minimum de compréhension et de mise en pratique de l’enseignement compris, cette attitude reviendrait à une pure superstition. La surévaluation du ‘sacrifice salvateur de la Croix réactualisé dans l’eucharistie’ sert souvent de paravent à une indifférence certaine à l’enseignement évangélique et donc à sa réalisation. L’efficacité d’un rite dérive de celle de l’enseignement qui fonde ce rite ; la connaissance spirituelle est donc indispensable à cette efficacité. L’Orient de la Gita insiste beaucoup sur ce point, mais Jésus aussi, et très radicalement : Vain est le culte qu’ils me rendent, les doctrines qu’ils enseignent ne sont que préceptes humains (Mc 07/07 = P 114).
3 On peut même dire qu’il y a quelque chose de possiblement diabolique dans l’argument de ‘l’hostie qui sauve, presque au mépris de l’Évangile’. Lors des tentations au désert, la première concerne le pain et Jésus répond au diable : Il est écrit : Ce n’est pas de pain seul que vivra l’homme, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu » (Mt 04/04 = P 021). Cette enseignement vaut aussi pour le pain eucharistique.
L’Ecriture ne peut être récusée (Jn 10/35 = P 185)
Le délicat rapport de l’Évangile et de la tradition théologique
1 Comme on l’aura compris, le chrétien exotérique se base avant tout sur les dogmes, le Credo, la théologie, et ceci même s’il n’est pas capable de réciter les dogmes, et n’a pas étudié la théologie, pour la simple raison qu’il récite tous les dimanches le Credo qui devient pour lui un socle de foi ; et qui est d’ailleurs fait pour cela. En effet l’enseignement rudimentaire qu’il a reçu au catéchisme, étant enfant, et les prédications des prêtres dans les homélies dominicales se nourrissent toutes de ces sources. La théologie est issue de Saint Paul et n’utilise certains passages de l’Évangile que lorsque cela concorde avec ses vues. Si bien que, lorsque le chrétien exotérique lit l’évangile (si cela lui arrive) il l’interprète à travers la grille mentale que le Credo a ancrée en lui depuis sa petite enfance. Donc il est entièrement cadré par une pré-interprétation qui fait qu’en réalité, il ne lit pas le texte ; il le fait entrer, plus ou moins ‘au forceps’, dans le cadre idéologique pré-imprimé dans son cerveau. Par conséquent, sans s’en apercevoir le plus souvent, il soumet l’Évangile au Credo et donc l’Évangile à la théologie.
2 Notre position est clairement différente : nous soumettons la théologie à l’Évangile. Il ne s’agit aucunement pour nous de prétendre contrer le Credo, ou de le déclarer faux, ou dépassé. Il a deux mille ans d’usage et, malgré l’énorme hémorragie de pratiquants dans le christianisme actuel, le Credo semble ne pas poser trop de problèmes à ceux qui le récitent par habitude dévotionnelle. On doit donc en conclure qu’il est adapté au peuple dont c’est l’exotérisme (par contre, beaucoup de ceux qui quittent l’Église, et ils sont plus nombreux que ceux qui restent aujourd’hui, la quitte à cause des problèmes que leur pose le Credo).
3 Mais Jésus dit : l’Écriture ne peut être récusée (Jn 10/35 = P 185) ; il dit cela de la Thora, et cela s’applique à fortiori à sa propre parole et à sa vie, que rapporte l’Évangile. Les autres écrits du Nouveau Testaments, bien que faisant partie de l’Écriture sainte des chrétiens, ne peuvent pas prétendre au même degré de sacralité et d’inspiration. Un membre du clergé dira toujours : « La théologie ne peut-être récusée, donc le Credo qui en découle » ; et, fort de cette sentence, rarement affirmée, mais toujours sous-entendue, présupposée, il plie l’Évangile à ce qu’il veut lui faire dire ; il passe, sans en tenir compte, sur les passages (nombreux) qui ne collent pas avec la théologie ; il ignore les contradictions (abondantes) qui font problème. Le chrétien exotérique ne s’en aperçoit pas, car il est bien rare qu’il fasse autre chose que d’écouter le petit texte évangélique qu’il entend à la messe, quand les microphones marchent bien, et qui ne reviendra qu’une année sur trois dans le rite catholique. Il n’a donc guère de probabilité de percevoir les contradictions qui peuvent se présenter entre tel passage et tel autre qu’il entendra (peut-être) des années plus tard.
Ecriture et Tradition ; première période : du temps de Jésus
1 La question se pose donc de clarifier les rapports de l’Écriture évangélique avec la Tradition théologique ultérieure. En réalité, on peut schématiser tout cela en quatre grandes étapes.
2 D’abord, l’enseignement oral de Jésus, de son vivant. Mais nous n’en avons aucune trace certaine, à moins de croire à la lettre toutes les affirmations des évangiles, qui sont loin d’être d’accord. C’est cette croyance qu’on appelle improprement ‘fondamentalisme’ alors qu’elle est plutôt ‘superficialisme’, et justement pas fondamentale. Cette croyance littérale ne résiste pas aux contradictions internes à l’Évangile.
Exemple de contradiction évangélique : Hérode et Jean Baptiste
1 Un exemple entre cent : Lors de l’arrestation de Jean le Baptiste, qui se terminera pas sa décapitation, Marc dit : Hérode craint Jean, sachant que c’est un homme juste et saint, et il le protège (d’Hérodiade qui veut sa mort) ; quand il l’entend, il est fort perplexe, et c’est avec plaisir qu’il l’écoute (Mc 06/20 = P 034). Cela n’empêche pas Matthieu d’affirmer : Hérode veut tuer Jean, mais craint la foule, parce qu’on le tient pour un prophète (Mt 14/05 = P 034). La contradiction est telle qu’on ne peut pas croire littéralement l’une et l’autre version.
La croyance littéraliste ne résiste pas à la critique historique.
Exemple de contradiction évangélique : Le ‘massacre des saints innocents’
1 Un exemple, là aussi entre bien d’autres : Matthieu dit qu’Hérode, troublé par l’annonce que font les mages de la naissance d’un messie, qu’il percevait comme un concurrent possible, décida de faire tuer tous les enfants, dans Bethléem et de tout son territoire, à partir de deux-ans et au-dessous (Mt 02/16 = P 011). Or les autres évangélistes ne parlent pas de cet invraisemblable massacre ; et, en ce qui concerne Luc, on est certain qu’il l’ignore, puisqu’il enchaîne la présentation de Jésus au Temple, après sa naissance (Lc 02/22 = P 010) et l’installation de la famille à Nazareth (quand ils ont accompli tout ce qui est conforme à la Loi du Seigneur, ils retournent en Galilée dans leur ville de Nazareth : Lc 02/39 = P 013).
2 De plus Flavius Joseph, historien romano-juif, qui a écrit tout un livre sur la vie d’Hérode le Grand, ne signale pas cette histoire de massacre hautement spectaculaire et problématique.
3 Et, par ailleurs, l’Évangile affirme que les Juifs n’avaient pas le droit de mettre à mort un homme (Il ne nous est pas permis de mettre quelqu’un à mort : Jn 18/31 = P 277) ; comment alors, Hérode, qui n’était que l’homme de paille des Romains, aurait-il pu faire un tel massacre de sa propre population sans rencontrer le glaive du procurateur Pilate ?
L’Evangile n’est pas un récit historique
1 Devant un tel monceau d’invraisemblances, en lecture littérale de l’Évangile, il faut abandonner l’idée d’une pure et simple historicité des évangiles. Ces écrits ont été configurés pour transmettre un enseignement, par figure comme dit Jésus (Jn 16/25 = P 266), ou par comparaison-paroimia (Jn 10/06 = P 149 dans le Bon Pasteur), ou en paraboles-parabolê (Mc 04/33 = P 092) c’est-à-dire symboliquement ; enseignement qu’il s’agit de décrypter.
2 D’ailleurs, depuis le Concile Vatican II, l’Église catholique accepte officiellement l’utilisation de plusieurs modes d’interprétation de l’Écriture (y compris historique, psychanalytique ou féministe…) mais refuse l’interprétation littérale. L’Église est en accord avec la Bhagavad Gita sur ce dernier point : les hommes, qui manquent de sagesse, sont attachés à la lettre du Vêda. Ils prétendent : « Il n’y a rien au-delà » (BG 02/42). Ce qui est au-delà, c’est l’interprétation spirituelle, et souvent non-duelle, exprimée en langage symbolique.
3 De la période du vivant de Jésus, tout est perdu, même si de nombreux mystiques, plus ou moins authentiques, prétendent avoir une claire voyance et une claire audition de ce que Jésus a fait et dit. Mais le problème c’est qu’ils ne sont pas d’accord entre eux et que la spiritualité de leur enseignement est loin d’être toujours évidente. Comme dit la Gita : De la manière même dont les hommes se tournent vers moi, Je me communique à eux (BG 04/11) ; autrement dit les nombreuses ‘Vie authentique du Christ’ qui se produisent à toute époque du christianisme, y compris la nôtre, reflètent la conception du Christ que se font les supposés voyants… qui ne voient le plus souvent que leur imagination.
Ecriture et Tradition, deuxième période : de la mort de Jésus à la canonisation de certains Évangiles
1 Nous avons annoncé quatre périodes, dans le rapport Écriture évangélique et Tradition théologique. La deuxième période va de la mort de Jésus jusqu’à la ‘canonisation’ des Écritures évangéliques. On appelle ainsi la fixation officielle des quatre évangiles Marc, Mathieu, Luc et Jean ; et cette fixation date de la fin du quatrième siècle. Donc, pendant quatre siècles, il y eut, dans le pourtour méditerranéen, une constellation de mouvements religieux, chacun possédant son évangile, et donc sa théologie propre, et chacun affirmant s’originer dans le Christ.
2 C’est l’empereur Constantin, qui n’était pas chrétien (certaines légendes affirment qu’il l’est devenu au soir de sa vie, et les Orthodoxes en font un saint) qui a orchestré le mouvement de rapprochement des différentes formes du christianisme naissant. Il avait pour cela une motivation à offrir aux chrétiens autrefois concurrents, et un projet pour son empire. Le projet résultait du fait que la religion romaine n’était plus qu’un vaste formalisme auquel personne ne croyait plus. Il fallait, pour refonder l’autorité impériale, et souder les membres de l’empire, une religion plus vivante, et la foi nouvelle manifestait beaucoup de vigueur. Le plus souvent méprisée par l’aristocratie, elle plaisait au peuple, en particulier aux esclaves et aux femmes, dont le poids démographique commençait à peser lourd par rapport aux aristocrates romains (voir Celse pour cela).
3 La motivation à offrir aux chrétiens était simple : ils bénéficieraient du statut de religion d’État, et du bras séculier si nécessaire à leur établissement. C’est ainsi que la nouvelle religion est passée très rapidement du statut de religion persécutée à certaines périodes, à celle de religion dominante, et largement persécutrice de tous les mouvements issus du Christ qui n’avaient pas voulu s’aligner sur les normes impériales.
Les tractations césaro-chrétiennes
1 Dans l’évangile selon Luc, le récit de la naissance de Jésus commence ainsi : en ces jours-là parut un édit-dogma de César Auguste, ordonnant le recensement de tout le monde habité (Lc 02/01 = P 008). C’est ce même mot dogme-(grec dogma) qui est utilisé pour désigner les articles de foi de la théologie que résume le Credo ; et ce n’est pas du tout par hasard. A bien des égards, l’Église visible est une institution césaro-christique, qui manie d’une façon bien particulière le précepte : Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu (Mc 12/17 = P 240)
2 Il résulte du nettoyage idéologique opéré par le césaro-christianisme, le fait que l’on a trouvé plusieurs fois, et encore au XX° siècle, des évangiles inconnus, cachés dans la terre, dont les auteurs ont été massacrés par la nouvelle religion de l’État constantinien. Du point de vue spirituel, cela explique l’extrême différence de style, d’enseignement, et les nombreuses contradictions que l’on rencontre dans les évangiles canoniques. Leur regroupement fut à l’évidence le résultat d’un compromis diplomatique. Tel groupe religieux acceptait qu’un évangile qui lui était étranger soit intégré dans le canon des Écritures, à condition que son propre texte ne soit pas trop manipulé.
1 On pourrait conclure de ce qui précède que nous ne percevons que des littératures profanes dans ces textes, et que la précédente affirmation : « L’Écriture ne peut être récusée » a été oubliée en route. Il n’en est rien. Lorsque Jésus, en tant qu’incarnation du logos, dit les paroles de Dieu en langage humain, l’Évangile affirme : celui que Dieu a envoyé prononce les paroles de Dieu, car Dieu donne l’Esprit sans mesure (Jn 03/34 = P 031). Les paroles de Jésus sont donc paroles de Dieu ; avec une nuance cependant : le langage humain est peu adapté aux sujets qu’il traite, il lui faut donc, nécessairement, parler en paraboles (C’est par un grand nombre de paraboles de ce genre qu’il leur annonçait la Parole, selon qu’ils pouvaient l’entendre : Mc 04/33 = P 092) ou par figures (Tout cela, je vous l’ai dit en figures : Jn 16/25 = P 266).
2 Une question se pose alors : « Pourquoi croire à la lettre ‘L’Écriture ne peut être récusée’ et ne pas prendre à la lettre le récit du massacre des innocents ? ou d’autres textes évangéliques qui ne manqueront pas de faire problème dans la suite de l’étude du Credo ? » La réponse tient en ceci : quand Jésus dit l’Écriture ne peut être récusée, cela ne signifie pas qu’il faille la prendre à la lettre en toutes ses parties. Il est évident que les paraboles ne peuvent être prises à la lettre. Jésus ne peut pas, purement et simplement, admirer l’intendant malhonnête (Lc 16/08 = P 198) ; et de même pour nombre d’enseignements, il ne peut pas conseiller de suivre littéralement le conseil : si ton œil droit est pour toi une occasion de péché, arrache-le et jette-le loin de toi… (Mt 05/29 = P 060). Ne pas récuser l’Écriture, c’est ne pas la rejeter de l’interprétation spirituelle. Il convient donc de trouver une interprétation, qui ne rejette rien des évangiles canoniques, et qui soit cohérente. C’est ce que nous sommes en train de faire. Et, tout en respectant le Credo, pour l’usage exotérique qui lui revient depuis longtemps, nous ne pouvons nous contenter, ésotériquement, de fermer les yeux sur tous les passages évangéliques qui ne cadrent aucunement avec le Credo.
3 Donc, la période entre la mort de Jésus et la canonisation des Écritures évangéliques fut une période extrêmement occulte, complexe, un puzzle non re-constituable, où se sont mêlées des tractations politico-théologiques nombreuses et une mystérieuse inspiration divine faisant que les calculs et les choix limités de chacun constituent, une fois mis ensemble, une Écriture révélée. Là aussi se pose une question : « Cette dernière affirmation est un acte de foi : sur quoi se fonde cette foi ? ». À cela nous répondons : cette foi se fonde sur la cohérence que permet d’obtenir une interprétation métaphysique, intégrant les notions de lecture exotérique et de lecture ésotérique des différents passages.
Ecriture et Tradition, troisième période : de la canonisation des Évangiles à l’invention de l’imprimerie
1 Une troisième période va de la canonisation des évangiles (IV° siècle) à l’invention de l’imprimerie (XV° siècle), par Gutenberg, dont le premier livre fut une Bible. En principe le texte grec des évangiles était fixé avec la canonisation. Mais les livres étaient rares, très couteux, et devaient être manuellement recopiés souvent à cause de la fragilité du support papyrus ou parchemin. De la mort de Jésus jusqu’à l’invention de l’imprimerie, soit pendant XV siècles, les différentes églises chrétiennes ont élaboré une théologie, pour préciser qui est Jésus, quel est son rapport avec Dieu et avec l’humanité, quelle est sa mission, quel est le but que doit se donner le disciple, et l’Église tout entière. Ces données théologiques ont été ensuite introduites en partie dans l’Écriture évangélique elle-même, au cours des nombreux recopiages des papyrus et des parchemins. On a donc mis dans la bouche de Jésus des affirmations qui reflétaient la pensée théologique de ses lointains successeurs, et cela avec la meilleure bonne foi du monde.
Gutenberg change la donne
1 Depuis le recours à l’imprimerie, la diffusion des Bibles a explosé ; l’Écriture littérale du texte grec est sortie du cadre du clergé ; il n’est plus possible à l’institution religieuse d’en manipuler la lettre. Elle peut toujours agir par le biais des traductions, ce dont elle ne se prive pas, encore aujourd’hui, pour faire dire au texte ce qui complait à la mentalité du temps ; mais l’original grec lui échappe désormais.
Quand les traductions modernes corrigent la ‘Mère de Dieu’
1 Par exemple, Marie dit à l’ange de l’annonciation : « Je suis l’esclave (grec : doulos) du seigneur ». Mais les États laïcs ont aboli l’esclavage dans les temps modernes, alors l’Église s’aligne, avec ses traductions ; aussi Marie n’est plus maintenant que la servante du Seigneur. Mais cela fausse le symbole, car la servante peut changer d’employeur, pas l’esclave, et l’adhésion totale à la volonté divine de Marie s’en trouve occultée. Une lecture ésotérique tiendra compte du fait que le texte sacré grec sait parfaitement distinguer esclave (grec : doulos) et serviteur (grec : diaconos). La Révélation n’a pas à s’aligner sur l’obscurité des temps, mais l’inverse. D’autant que notre époque n’a fait qu’œuvre d’hypocrisie sur cette question, car la réalité de l’esclavage existe toujours dans le système mercantile planétaire. Toujours est-il que, aujourd’hui, les manipulations des traducteurs ne passent pas inaperçues aux yeux des observateurs attentifs.
‘Scriptura sola’ est-ce possible ?
1 Une question mérite d’être observée. L’idée fondamentale de Luther, fondateur du Protestantisme, est discutable. Estimant, à juste titre, que l’Église institutionnelle avait dégénéré, Luther posa en principe : ‘Scriptura sola’, c’est-à-dire ‘L’Écriture seule’. Il rejetait donc (en théorie) les nombreuses et souvent tardives élaborations théologiques, et prétendait s’en tenir à la lettre du Nouveau Testament seul ; se coupant ainsi de la supposée infaillibilité des papes. Cela eut été un bon moyen de remonter aux origines, si l’Écriture, telle qu’on la connaissait à son époque, c’est-à-dire au XVI° siècle, un petit siècle après Gutenberg et sa première Bible imprimée, si cette Écriture évangélique donc remontait à Jésus lui-même. Or ce n’était pas le cas. L’Évangile imprimé par Gutenberg, avait déjà subi quinze siècles de remaniements depuis les paroles prononcées par Jésus de Nazareth.
2 Donc on peut dire que « L’Écriture a produit la Tradition théologique », car la théologie se propose souvent d’expliquer ce que l’Écriture affirme. Mais on peut aussi considérer que « La Tradition théologique a beaucoup influencé l’Écriture » car la fragilité des supports (parchemin ou papyrus) obligeait à fréquemment recopier les Écritures, et les moines qui faisaient ce travail, ne se privaient pas de reformuler les choses selon l’évolution des conceptions théologiques au fil du temps. Le phénomène est d’ailleurs universel : il suffit de regarder les livres d’histoire des différentes époques. En somme l’Écriture évangélique et la Tradition théologique ont le même rapport que la poule et l’œuf.
3 Depuis que l’imprimerie existe, le problème est complètement différent. Le texte grec de l’Évangile est largement diffusé. Une nouvelle édition qui le modifierait serait immédiatement repérée. Par conséquent la source littérale de l’Écriture évangélique n’est plus aux mains du clergé seul.
‘De l’unité transcendante des religions’
1 Concluons ce passage sur ‘Évangile et tradition théologique occidentale’. Nous sommes chrétiens, de culture et de tradition familiale et nous le sommes toujours restés. Cependant, au contact d’autres cultures (et aujourd’hui tout homme cultivé est au contact de presque toutes les grandes cultures spirituelles, sans compter le fait d’avoir vécu sous d’autres cieux que chrétiens) l’évidence s’est imposée de ‘L’unité transcendante de religions’ selon le titre d’un livre fondamental de Fritjof Schuon.
2 Il apparaît donc que Dieu, dans son infinitude, ne peut révéler qu’une partie de ses mystères à tel peuple dans tel contexte historique. Jésus le dit clairement au dernier jour de sa vie : J’ai encore beaucoup à vous dire, mais vous ne pouvez pas le porter à présent (Jn 16/12 = P 266). Et la conclusion de l’évangile selon Jean le confirme : Il y a encore bien d’autres choses qu’a faites Jésus. Si on les mettait par écrit une à une, je pense que le monde lui-même ne suffirait pas à contenir les livres qu’on en écrirait (Jn 21/25 = P 322). La Bhagavad Gita n’est pas en reste lorsque Krishna dit à Arjuna, après la transfiguration qu’il lui a donné de voir : Mes manifestations divines sont sans fin, Arjuna. Tout ce que je t’ai révélé n’est qu’une manière d’exemple de mes gloires divines (BG 10/40).
3 Par conséquent, celui qui ressent certaines limites de l’enseignement transmis par sa tradition de naissance peut très légitimement étudier les discours que l’Unique-engendré, le monogênes, a fait ailleurs et en d’autres temps.
4 Ceux qui pensent que seule leur religion est seule vraie (opinion désormais hérétique en christianisme catholique, après avoir été obligatoire pendant deux mille ans) dénonceront aussitôt le syncrétisme. Lorsque le mot est employé péjorativement, ce qui est presque toujours le cas, on entend par syncrétisme le ‘mélange de doctrines disparates constituant un ensemble incohérent’. Mais il se trouve que, si l’on aborde, avec l’intelligence ésotérique des symboles, des doctrines comme celle de l’Évangile et de la Bhagavad Gita, on constate précisément que l’ensemble n’est aucunement disparate, mais au contraire retrouve une cohérence que l’Évangile seul, surtout interprété à travers la grille de pensée théologique, ne présente aucunement. Il y a donc une véritable nécessité, sur un chemin de spiritualité ésotérique, d’étudier l’Évangile en parallèle de la Bhagavad Gita.
1 De plus, cette monstruosité qu’on appelle le monde moderne, naturicide (destruction massive des espèces végétales et animales), culturicide (destruction des civilisations par la colonisation et la mentalité profane), homicide (par les armes technologiques, et les projets ou les réalités de manipulations génétiques, de gestation hors couple homme-femme etc) cette monstruosité moderne est née au cœur même de la dégénérescence de la chrétienté occidentale, et à cause d’elle. Cela ne saurait relever du hasard.
2 Ce fait colossal, renforcé par l’évident effondrement spirituel du niveau d’enseignement et d’exemplarité du catholicisme, rend encore plus nécessaire le recours à l’Orient ; non pour abandonner avec mépris la tradition chrétienne, mais au contraire pour en sauver ce qui peut en être sauvé.
3 A la messe, on écoute les textes de Paul et de l’Ancien Testament assis, et on se lève pour la lecture de l’Évangile. Ce rituel illustre clairement l’incontestable supériorité spirituelle des paroles et de l’exemple du Christ. Nous appliquons cela à l’intelligence du christianisme dans son ensemble ; et la Bhagavad Gita représente pour nous les présents des Mages venus d’Orient.
Ecriture et Tradition, quatrième période : de l’invention de l’imprimerie à nos jours
1 Donc la première période se déroule pendant l’enseignement de Jésus, la deuxième de sa mort à la canonisation des évangiles (IV° siècle), la troisième de là à la fixation de l’Écriture par l’imprimerie, et la quatrième depuis Gutenberg jusqu’à maintenant. Désormais, le texte grec est fixé, les autres langues continuant d’évoluer dans les traductions exotériques des textes.
2 De plus un fait nouveau vient désormais modifier la réflexion spirituelle sur l’Évangile, et c’est là que nous retrouvons la Bhagavad Gita. Au XVIII° siècle les premières traductions des textes sacrés hindous ont commencé à se diffuser en Europe. Voltaire lui-même en a eu quelque connaissance. Au XXI° siècle, maintenant, il y a sans doute plus d’Européens qui pratiquent le yoga ou le bouddhisme que de croyants qui vont à la messe régulièrement. Une question se pose donc sur l’unicité de la théologie.
Pour une théologie chrétienne orientale
1 Un cardinal catholique, né en Inde et de race locale, faisait remarquer que la théologie chrétienne a été entièrement élaborée en Occident gréco-latin. Il ne fait pas de doute que la perception du mystère chrétien par un habitant de l’Inde connaissant sa culture traditionnelle, serait très différente et donnerait lieu à une autre théologie. L’affirmation selon laquelle « Il y une seule théologie, » est fausse.
2 Déjà existe en Occident la ‘théologie négative’, dite apophatique, qui ne dit pas ce que Dieu est, mais ce qu’il n’est pas ; car affirmer ce qu’il est, c’est le limiter. Saint Denys l’Aréopagite et maître Eckhart illustrent cette théologie.
3 Pour d’évidentes questions d’inertie mentale et d’attachement au pouvoir occidental et européen du Saint Siège au Vatican, le temps semble loin qu’une théologie puisse se développer selon un point de vue oriental sur Jésus et l’Évangile. L’église catholique fait désormais entrer dans son clergé des gens de toutes races (encore que très minoritairement) mais toujours à conditions qu’ils pensent le Credo en européens gréco-latins du quatrième siècle.
Le tournant du Concile Vatican II
1 Mais le tournant pris par le Concile Vatican II, en particulier la reconnaissance des autres religions comme religions c’est-à-dire comme moyens de salut, et non comme fausses religions ‘d’infidèles’, porte en germe une compréhension de l’enseignement du Christ sur la base d’autres cultures. Notre travail, à son modeste niveau, va dans ce sens.
2 Beaucoup d’auteurs, comme Jean Borella, François Chenique, ont mis en parallèle la théologie actuelle de l’Église avec les enseignements orientaux. Nous parcourons un autre chemin, qui est la mise en parallèle de l’Évangile et des enseignements orientaux, en particulier la Bhagavad Gita. Car l’Évangile, si on le prend en son entier, n’est pas, purement et simplement, assimilable à la théologie, et la comparaison s’en trouve grandement modifiée.
3 Nous ne prétendons ni à l’infaillibilité de la théologie courante (contrairement aux auteurs précédemment cités, et malgré leurs indéniables apports et leur considérable culture), ni à notre propre infaillibilité. Notre intuition est simplement que l’enseignement de la Bhagavad Gita permet de mieux comprendre le message de l’Évangile que l’enseignement courant et actuel de l’Église, et que cela permet de résoudre le problème des nombreuses contradictions du texte, sans avoir à feindre de les ignorer comme le fait méthodiquement la théologie et l’enseignement courant des prêtres.
4 Autrement dit, nous pensons urgent de tenir plus pleinement compte de la parole : Vain est le culte qu’ils me rendent, les doctrines qu’ils enseignent ne sont que préceptes humains. Vous mettez de côté le commandement de Dieu pour vous attacher à la tradition des hommes (Mc 07/07-08 = P 114).
(…Pour nous et pour notre salut, il descendit du ciel…) Suite de ce passage
Le salut n’est-il que pour les humains ?
1 Après les considérations sur les rapports complexes de l’Évangile et de la théologie, revenons à l’article du Credo où nous en sommes. Il contient trois affirmations. La première est que Jésus est venu pour nous les hommes. Nous avons vu que, métaphysiquement, c’est très limitatif. Un ‘déplacement’ de Dieu pour seulement ‘les hommes’ n’a de sens que dans une conception très anthropo-centrée de l’existence universelle. L’Évangile confirme ce point de vue : Il y a encore bien d’autres choses qu’a faites Jésus. Si on les mettait par écrit une à une, je pense que le monde lui-même ne suffirait pas à contenir les livres qu’on en écrirait (Jn 21/25 = P 322). Un prêtre verra dans ce genre de propos ‘une figure de style typique de l’exagération orientale’ ; c’est loin d’être sûr. Jésus, dès le début, se place clairement dans une optique métaphysique : je vous le dis, vous verrez le ciel ouvert et les anges de Dieu monter et descendre au-dessus du Fils de l’homme (Jn 01/51 = P 025). Qu’il y ait une dimension cosmique du salut offert par l’avatara apparaît donc conforme à la nature de cet être et de sa mission.
Le Christ occidental de deux mille ans de christianisme
1 Il est d’ailleurs remarquable que le christianisme à la fois exagère et aussi réduit terriblement l’ampleur de la mission du Christ. Il l’exagère en imaginant que l’Église romaine et la théologie romaine doit s’imposer au monde entier. Les missionnaires, du XV° siècle jusqu’à aujourd’hui, ont été bercés de cette illusion. Certains pourtant, comme ces Jésuites ou ces Franciscains qui se sont implantés en Amérique du sud, en Chine et au Japon ont compris que leur mission ne consistait pas à exporter l’Occident. Autrement dit qu’une mission chrétienne n’était pas une colonisation culturelle, politique et économique. Ils tentèrent d’exprimer le message évangélique dans le langage des cultures auxquelles ils s’adressaient. Pour cela ils s’habillèrent, mangèrent, parlèrent et vécurent en osmose totale avec ces cultures. À chaque fois que commençait à se développer ainsi un ‘autre’ christianisme, le papo-césarisme manifesta le même réflexe de les éliminer, parfois manu militari. L’Église institutionnelle n’a jamais pu vraiment comprendre que Jésus n’était pas un occidental, et ne s’adressait pas seulement aux occidentaux et aux occidentalisés. En cela elle exagéra beaucoup la conception qu’elle se faisait d’un Christ dans l’empire romain et pour l’empire romain étendu aux dimensions de la planète.
2 Mais, en même temps, l’Église exotérique a toujours beaucoup diminué la dimension cosmique du Christ et aussi sa dimension métaphysique, concernant l’ensemble des États de l’Être.
Le salut est nécessaire à l’ésotériste, mais non suffisant
1 La deuxième affirmation de ce passage concerne le salut. Nous avons vu que l’exotérisme religieux recherche le salut, c’est-à-dire, précisément, la perduration de la vie individuelle humaine selon une modalité immortelle. Autrement dit, le ‘paradis terrestre’ de la Bible, ‘l’âge d’or’ des Grecs, ‘le Satya Yuga’ (première âge d’une humanité) des hindous. L’exotériste s’identifie à son corps-mental, et c’est donc cela qu’il veut sauver. Jésus répond à cette demande : En vérité, je te le dis, aujourd’hui tu seras avec moi dans le Paradis (Lc 23/43 = P 295). Le paradis, donc toujours en situation terrestre, et aujourd’hui, donc toujours dans le temps, caractéristique de l’état humain d’existence. Mais nous avons vu aussi que cette parole ne se trouve qu’une fois dans l’Évangile, et s’adresse au ‘bon larron’, un assassin repenti in extrémis, sur la croix à côté de Jésus. Le salut est donc clairement le but minimal que l’exotérisme puisse se fixer. Le problème, c’est que, depuis longtemps déjà, l’exotérisme chrétien se limite de fait à cela. Il ne faudrait pas croire que le salut soit méprisable. Le larron n’est pas méprisable, et son salut non plus d’autant que c’est un ex-larron devenu ‘bon’. Mais enfin, si la religion doit aussi s’adresser à ce type d’hommes, il est assez regrettable qu’elle semble désormais les considérer tous comme étant de ce type.
2 L’ésotériste, on l’a vu, recherche la libération du samsara, du cycle des naissances et des morts, autrement dit, il recherche moksha. Mais la Gita prévient : Après de nombreuses naissances, l’homme épris de sagesse vient à moi... (BG 07/19) et aussi : Le yogi qui poursuit intensément ses efforts, purifié de ses impuretés et perfectionné par de nombreuses naissances, atteint ensuite le but suprême (BG 06/45). On comprend que le salut soit indispensable à l’ésotériste, entre chacune des naissances qui le mèneront à la libération (moksha).
3 Avec toujours la différence, déjà signalée, que le christianisme exotérique prétend que le salut est ‘éternel’, alors qu’il n’est ni éternel, ni même perpétuel, mais seulement de longue durée. Ayant atteint le monde des vertueux et y ayant séjourné pendant de longues années, celui qui a échoué dans la voie du yoga (donc qui n’a pas atteint moksha) naît dans la maison de parents purs et prospères (BG 06/41). C’est pourquoi l’exotérisme est indispensable à l’ésotériste, tant qu’il n’a pas atteint véritablement la réalisation (moksa).
Qui est descendu du ciel ?
1 Il descendit du ciel est la troisième affirmation de ce passage du Credo. Qui est désigné par ce ‘il’ ? C’est Jésus-Christ. Or le mot ‘christ’ (comme l’hébreu ‘messie’) signifie ‘oint’. Un christ est donc un être qui a reçu une onction d’une entité supérieure et qui, par la légitimité et les pouvoirs liés à cette onction, peut exercer une fonction qu’il n’aurait pu exercer par lui-même. Ainsi, dans l’ancien Régime, Charlemagne reçut une onction du pape qui le consacra. Comment l’oint pourrait-il descendre du ciel, alors que c’est l’onction qui descend du ciel pour oindre l’oint ? Ce n’est donc pas Jésus, l’homme Jésus, qui est descendu du ciel, mais sa fonction de Christ par son onction.
2 On retombe toujours sur l’ambiguïté du christianisme théologique. Il prétend que ‘Jésus est pleinement homme et pleinement Dieu’, mais, une fois cela posé, il traite comme Dieu l’homme Jésus. Et cela est idolâtre. Si on prend ‘Jésus’ en son sens étymologique de ‘sauveur’, Dieu, en prenant corps humain dans l’incarnation (avatara) donne une forme humaine au sauveur qu’il est en tant que Dieu. Mais cette forme, si respectable soit-elle, ne saurait être considérée comme Dieu. En fait la théologie affirme ‘Jésus est pleinement homme et pleinement Dieu’, et ensuite elle fait de l’homme un Dieu.
Credo chrétien et Métaphysique non-dualiste 02
Credo chrétien et Métaphysique non-dualiste 02
(…Je crois en un seul Seigneur, Jésus-Christ…)
Un seul Dieu en trois personnes, vraiment ?
1 La suite du Credo déclare : « Je crois en un seul Seigneur, Jésus-Christ ». Ici le mot Seigneur est pris au sens fort, c’est-à-dire que celui dont on parle est Dieu, lui aussi. On ne peut pas donner complètement tort aux musulmans, qui suspectent le christianisme de polythéisme déguisé, car voici un deuxième Seigneur divin. C’est ici que les subtilités byzantines de la théologie interviennent, en précisant qu’il y a ‘Un seul Dieu en trois Personnes’. Mais, comment persuader un homme doué de sens logique que trois personnes divines ne forment pas trois Dieux, alors que, dans le monde humain, trois personnes humaines constituent indubitablement trois humains ? Là aussi, le symbolisme est faussé.
2 Dans la conception orientale, Ishwara est l’Unique, sans aucune ambiguïté : le sage (jnani), uni et consacré à l’Unique, est le plus grand… (BG 07/17) ; Il est l’Unique personne divine, et priée comme telle, mais, au-dessus de lui se trouve le Brahman impersonnel : …ceux qui vénèrent le Brahman impersonnel, le non-manifesté (avyakta)… (BG 12/01). Et le Brahman impersonnel n’est pas un autre Dieu, ni une autre personne divine, mais le même, sous son aspect non manifesté.
Les trois personnes divines à contre-Évangile
1 Une fois de plus, le Credo, résumé de la théologie, se développe à contre-Évangile. Car le texte dit clairement, et en y insistant : Jésus a dit, il l’a clamé : »Qui croit en moi, ce n’est pas en moi qu’il croit, mais en celui qui m’a envoyé, et qui me voit voit celui qui m’a envoyé (Jn 12/44-45 = P 244). Autrement dit, Jésus n’est pas une autre personne que Dieu, qui l’a envoyé, il est Dieu sous une forme humaine (un aspect de l’avatara comme disent les hindous). Celui qui le voit, voit Dieu, pour autant que des yeux humains puissent voir autre chose que des formes du monde humain. Ce type de paroles de Jésus, rapportées par Jean, atteste indubitablement du caractère non-dualiste de l’enseignement de Jésus à ses disciples, du moins les plus qualifiés.
2 Lorsque Jésus sort de la Cène, c’est-à-dire de son dernier repas, avant d’être livré à ceux qui le tueront, il dit aux disciples : Petits enfants, c’est pour peu de temps que je suis encore avec vous. Vous me chercherez, et comme je l’ai dit aux Juifs : où je vais, vous ne pouvez venir, à vous aussi je le dis à présent (Jn 13/33 = P 260). Il dit vous me chercherez, car il sera réuni à Dieu, au Père, et c’est pourquoi il parle déjà comme s’il était le Père en leur disant petits enfants, expression qu’il n’a jamais employée auparavant.
3 Autre scène, après la ‘résurrection’ cette fois, les disciples sont en barque pour pêcher (d’ailleurs sans succès). Ils voient un homme sur le rivage, c’est Jésus, mais ils ne le reconnaissent pas. Et Jésus leur demande : Les enfants, n’avez-vous pas du poisson ? (Jn 21/04 = P 317). Le même symbolisme est employé ici ; Jésus parle comme étant le Père, et non pas comme une autre personne que le Père.
4 La position du Credo, qui fait de Jésus une autre personne divine que celle du Père, ressemble à celle d’un homme qui verrait une photo de vous et prétendrait qu’il s’agit d’une autre personne que vous.
Le passage du messie au christ, de l’oint à Dieu : (un seul Dieu, Jésus-Christ)
1 Christ est un mot grec signifiant ‘oint’ : celui qui a reçu une onction, royale, prophétique ou divine. Il s’agit donc d’un homme, pleinement et normalement homme, mais dont la mission est exceptionnelle et les pouvoirs assortis également. ‘Christ’ est l’exact équivalent grec de l’hébreu ‘Messie’. Il est très significatif que la formulation du Credo ai choisi l’expression Jésus-Christ, qui est hébraïquo-hellénistique, et non ‘Jésus-Messie’, qui est son nom et son titre (francisé) dans sa tradition juive d’origine, tradition dans laquelle il est né et a vécu jusqu’au dernier jour de sa vie. Cela reflète une manipulation, non pas génétique, mais assurément théologique : on a fait du messager divin qu’était Jésus, pour ses disciples juifs, le Dieu Créateur qu’il est devenu pour les chrétiens non-Juifs. On est passé d’un ésotérisme spirituellement universel, bien que de forme extérieure juive, à un exotérisme religieux monopolistiquement chrétien, à prétention universelle dans son institution apostolique (point de salut hors l’Église).
2 Mais cette conception de Jésus-divin contredit l’affirmation de Jésus lui-même dans l’Évangile : le fils ne peut rien faire de lui-même, s’il ne le regarde faire par le père (Jn 05/19 = P 112) ; a-t-on jamais vu un Dieu qui ne peut rien faire de lui-même ? Donc, on a le choix entre un Dieu qui n’en est pas un (le fils ne peut rien faire de lui-même) ou un père (des humains) qui n’en est pas un (car son fils ne serait pas de la même nature que lui). Dans le dialogue de Jésus ‘ressuscité’ avec Marie-Madeleine, il lui dit : je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu (Jn 20/17 = P 311) ; a-t-on jamais vu que Dieu ait un père ? et plus encore que Dieu ait un Dieu ?
Que faut-il entendre par ‘Seigneur’ ?
1 Nous avons dit plus haut que le mot seigneur, dans le Credo, signifiait ‘divin’. C’est ainsi que les chrétiens exotériques l’entendent. Mais, encore une fois, cela ne résiste pas à l’Évangile. Lors d’une fête à Jérusalem, des Grecs (en fait des juifs de la diaspora grecque), s’adressent au disciple Philippe (qui porte un nom grec) et ils lui disent : « Seigneur, nous voulons voir Jésus » (Jn 12/21 = P 230). Or, bien qu’il se fasse appeler Seigneur, personne n’a jamais dit que Philippe était Dieu… d’autant que Jésus lui reproche, tout à la fin de sa vie : « Voilà si longtemps que je suis avec vous, et tu ne me connais pas, Philippe ? » (Jn 14/09 = P 263) ; loin d’être Dieu, Philippe symbolise un disciple de médiocre qualification ; un disciple dualiste précisément (du moins dans les évangiles canoniques, pas dans l’Évangile gnostique selon Philippe).
2 Le mot ‘seigneur’ est donc ambigu dans le vocabulaire chrétien. Quand un chrétien dit : « Le Seigneur m’a inspiré », il parle de Dieu ; quand il dit : « Le Seigneur est mort pour notre salut », il parle de Jésus ; quand l’Évangile parle du seigneur Philippe, il évoque un disciple parmi les moindres. La notion de ‘seigneur’ est donc très élastique et désigne quelque chose entre l’homme et Dieu.
Le seul vrai avatara…
1 Comme on l’a vu, la Bhagavad Gita enseigne la théorie des ‘avataras’, des incarnations humaines du conservateur divin de la manifestation, qui est Vishnu. Il y a dix avataras par cycle d’humanité selon la théorie hindoue ; Krishna, le héros de Gita, en est un, et Jésus un autre (BG 01/02//61). Lorsqu’un chrétien se trouve confronté à cette théorie, ce qui arrive plus souvent désormais avec les communications culturelles Orient-Occident, il répond : « Je crois en… un seul seigneur, Jésus-Christ », interprétant cette parole du Credo comme l’affirmation que les incarnations divines des religions orientales sont des faux, et donc que ces religions sont fausses. Nous verrons dans les pages suivantes les problèmes que cela pose.
Le seigneur du Seul
1 Il y a de nombreux rayons dans un cercle, mais on n’y trouve qu’un centre ; il y a de nombreuses religions, mais une seule spiritualité. Et c’est cela l’ésotérisme (l’intérieur). La question se pose donc, du point de vue ésotérique : « Peut-on réciter, au cours d’une messe chrétienne : Je crois en… un seul seigneur, Jésus-Christ ? » Il faudra au disciple ésotériste (c’est un pléonasme), penser : « Je crois au seigneur du Seul (de l’Unique)». Et ce seigneur est Jésus, comme il est Krishna, comme il sera celui du second avènement de Jésus, selon l’Apocalypse chrétienne et selon l’enseignement hindou (qui le nomme ‘kalki avatara’ et l’identifie au retour du Christ).
(…Jésus-Christ, le fils unique de Dieu…)
Il y a monogenês et monogenês
1 Le Credo continue : Je crois en…Jésus-Christ, le Fils unique de Dieu. ‘Fils Unique de Dieu’ recouvre une difficulté de taille. Dans l’Évangile, on lit ceci : Nul n’a jamais vu Dieu ; le Fils unique, qui est tourné vers le sein du Père, lui, l’a fait connaître (Jn 01/18 = P 001). Or le texte sacré véritable du christianisme est le texte grec de l’Évangile ; les traductions sont plus ou moins tolérées et utilisées, par nécessité, mais seul le texte grec est fixe. Et le grec dit, pour fils unique, monogenês. Mono signifie ‘l’Unique’ ; on retrouve ces deux syllabes dans de nombreux mots français. Genês signifie ‘engendré’ ; on le retrouve dans les mots ‘génétique’, ‘genèse’, en français. Monogenês signifie donc clairement ‘Unique engendré’, en mode humain, donc ‘Dieu incarné’, ‘incarnation divine’.
2 La théologie chrétienne a choisi l’interprétation inversée, soit ‘l’engendré unique’, signifiant que Dieu a eu un seul enfant, qui est Jésus de Nazareth, il y a deux mille ans, en Palestine. Cela implique que Dieu n’en a pas eu avant, qu’il n’en aura pas après, qu’il n’en a pas eu ailleurs que sur terre. Cette interprétation est évidemment exotérique, religieuse et très restrictive.
Le refus de la cyclologie
1 En effet, ce choix entraîne qu’il n’y a qu’une humanité ; qu’il n’y a pas eu d’autres humanités avant la création décrite dans la Genèse biblique. Et qu’il n’y aura pas d’autres humanités après la fin du monde signalée dans l’Évangile : Et alors viendra la fin (Mt 24/14 = P 246). Donc il y a par-là refus de la conception du temps cyclique qu’enseigne la sagesse orientale : Cette même multiplicité d’êtres naît encore et encore et se dissout dans le non-manifesté inéluctablement, quand vient la nuit cosmique … et surgit de nouveau au lever du jour cosmique (BG 08/19). Or l’Évangile aussi fait référence au temps cyclique, même si ce n’est pas développé comme dans les enseignements hindous. Quiconque aura parlé contre l’Esprit Saint, cela ne lui sera remis ni en ce monde ni dans l’autre (Mt 12/32 = P 166) ici l’Évangile emploie une expression quasi semblable à la BG : Celui qui doute ne connaitra le Brahman ni en ce monde ni en l’autre (BG 04/40). Dans un cas comme dans l’autre, les mondes en question sont des cycles cosmiques successifs et indéfinis.
Le rejet des autres religions
1 L’autre conséquence, catastrophique, de cette interprétation exotérique de monogenês, c’est que Dieu s’est incarné dans le christianisme et pas dans les autres religions. Donc les autres religions sont, dans le meilleur des cas, des brouillons, destinés à être jetés après usage, et remplacés par la seule vraie religion : le christianisme. Toutes les entreprises missionnaires chrétiennes sont basées sur ce présupposé, avec les ravages, parfois génocidaires, que cela a pu entraîner.
Pour qui Jésus se prend-il ?
1 La question se pose alors : « Cette conception est-elle de Jésus ? » Jean affirme : afin que tous honorent le fils, comme ils honorent le père. Celui qui n’honore pas le fils, n’honore pas le père, qui l’a envoyé (Jn 05/23 = P 112). Donc, dira-t-on : « Celui qui n’honore pas Jésus n’honore pas Dieu » ; on peut douter de l’authenticité de cette interprétation, car elle est contredite par cette autre parole de l’Écriture : quiconque aura dit une parole contre le Fils de l’humain, cela lui sera remis ; mais quiconque aura parlé contre l’Esprit Saint, cela ne lui sera remis ni en ce monde ni dans l’autre (Mt 12/32 = P 166). Dans la première des deux citations le fils en question est ‘fils de Dieu’ ; dans la seconde, le fils est ‘fils de l’humain’. Ce n’est pas la même chose, car le titre de ‘fils de l’humain’ (le titre, sinon la chose) semble spécifique à Jésus. La première des deux paroles est universelle car Krishna, aussi bien que Jésus, est considéré comme ‘fils de Dieu’ et porteur de la parole de Dieu, en cela ‘incarnation divine’, ou ‘parole incarnée’, ‘logos qui s’est fait chair’ ; donc celui qui refuse la parole de Dieu refuse Dieu, ce qui est parfaitement vrai dans toutes les traditions spirituelles. Par conséquent, on peut considérer que le fait de ne pas connaître Jésus ne saurait être assimilé à un manque d’honneur vis-à-vis de Dieu ; et donc que Jésus n’est pas, purement et simplement, Dieu, ce qui limiterait manifestement le divin.
Pourquoi n’y aurait-il qu’une incarnation divine ?
1 Mais, comme dit, monogenês peut aussi bien, et encore mieux, se lire ‘L’Unique engendré’. C’est-à-dire que Dieu (Brahma), en tant qu’Unique cause de la manifestation-création, a le pouvoir de s’engendrer lui-même, sous la forme apparemment individuelle d’un humain, dans l’ensemble de sa manifestation cosmique. C’est un peu comme un cinéaste, qui écrit un scénario, fait le film et y joue lui-même un rôle. Ou comme un peintre, qui exécute un vaste tableau à personnages, et se représente lui-même dans son œuvre. Le procédé est courant ; on pourrait même dire qu’il est nécessaire, dans la mesure où toute manifestation, et même toute œuvre, est un autoportrait. Le fait que l’Évangile n’envisage pas d’autres incarnations divines que celle de Jésus, il y a deux mille ans en Palestine, ce fait n’autorise aucunement à en déduire que Dieu ne peut pas, ou ne veut pas, s’incarner ailleurs, en d’autres temps. Au nom de quoi notre humanité et nous-mêmes, individuellement en tant que chrétiens, serions-nous les seuls bénéficiaires d’une incarnation divine et de ses conséquences ?
2 Les théologiens chrétiens se sont d’ailleurs nécessairement heurtés au problème. Par exemple : « Comment peuvent être sauvés par Jésus, les humains qui sont nés avant lui ? Ou les humains qui sont nés en même temps que lui ou après lui, mais n’en ont jamais entendu parler ?» La réponse théologique, on pourrait presque dire l’astuce, se retrouvera dans un des Credo catholiques : il est descendu aux enfers. Comme de nombreux thèmes iconographiques le représentent, Jésus est censé, entre le moment de sa mort (le vendredi soir : Lc 22/14 = P 256) et celui de sa résurrection (le dimanche matin : Mc 16/02 = P 306), être descendu aux enfers, pour y rencontrer tous les humains morts avant lui, et les arracher, par son sacrifice crucifiant, aux griffes du diable. L’Évangile affirme d’ailleurs clairement ce point : De même, en effet, que Jonas fut dans le ventre du monstre marin durant trois jours et trois nuits, de même le Fils de l’homme sera dans le sein de la terre durant trois jours et trois nuits (Mt 12/40 = P 169). Cela ne résout cependant pas le problème de ceux qui vivront après lui et ne le connaitront pas. C’est pourquoi d’autres Credo, omettent cette descente aux enfers, mais disent à la fin : il reviendra en gloire juger les vivants et les morts ; ainsi, comme ce sera la fin du monde, il rencontrera tous les humains…
Je crois en Jésus, monogenès
1 L’enseignement hindou de la Bhagavad Gita, fait le choix de la cyclologie des manifestations cosmiques, et aussi des manifestations divines incarnées dans chacune des humanités. Bien que nous ayons tous deux traversé d’innombrables existences, ô Arjuna, Je me souviens de toutes, quand toi, tu les as oubliées…Quoique sans commencement et sans fin, impérissable en mon essence, et Seigneur des êtres vivants, je me produis moi-même, en usant de mon propre pouvoir mystérieux (maya). Chaque fois qu’il y a un déclin de la justice…et que le désordre prévaut, alors je me fais moi-même créature. Pour la défense des bons, pour la ruine des méchants, pour le rétablissement de l’ordre (Dharma), Je renais ainsi d’âge en âge. (BG 04/05-08). C’est la théorie hindoue des avataras (‘descentes’ du divin dans un corps humain) que nous avons déjà évoquée. Elle a pour importante conséquence que les hindous reconnaissent Jésus comme une incarnation divine, et donc aussi son enseignement évangélique comme divin, alors que les chrétiens qualifient, non sans mépris, la Bhagavad Gita de récit ‘mythologique’ d’une ‘religion naturelle’. Comme si une religion, qui par définition relie au transcendant, pouvait être seulement naturelle.
2 Un passage de l’Évangile, à l’extrême fin de Matthieu, semble conforter la théorie trinitaire de la théologie : Allez donc, de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du père et du fils et du saint esprit, (Mt 28/19 = P 318). Certains exégètes pensent que cette parole a été rajoutée et mise dans la bouche de Jésus assez tardivement, lorsque la théologie avait déjà élaboré la théorie trinitaire, car les évangiles n’ont été officialisés (canonisés) qu’au IV° siècle et ont pu être largement manipulés et réécrits entre temps. Cependant ce passage ne dit pas que Père, Fils et Saint-Esprit sont trois personnes divines distinctes. Cette interprétation nous semble digne de considération, car le prologue de Jean affirme : Personne n’a jamais vu-idein Dieu-theos, mais le Dieu unique-engendré-monogenês, qui est dans le giron-kolpos du père-patêr, celui-là l’a raconté-en-détail-en-exégèse-exêgesthai. Vu-idein signifie voir avec les yeux, donc un objet physique appartenant au monde des hommes. Dieu n’a pas de corps, personne ne l’a vu. La suite est métaphysiquement intéressante: le Dieu unique-engendré-monogenês, qui est dans le giron-kolpos du père-patêr. S’il est dans le giron du père, il n’est autre que le père ; c’est un seul être, non un autre être ; et même, précisément, c’est l’Être. Le prologue continue : celui-là l’a raconté-en-détail-en-exégèse-exêgesthai. L’unique-engendré-monogenês, c’est-à-dire lorsque l’Unique s’engendre lui-même, cela donne Jésus, incarnation divine. Le mot celui-là désigne Jésus. Celui-là l’a raconté-en-détail-en-exégèse-exêgesthai : il n’est pas Dieu, il a raconté Dieu, après avoir été choisi pour exprimer Dieu en langage humain. Il n’est pas une autre personne divine, mais le même, l’Unique, dans le giron-kolpos du père-patêr.
3 Indispensable question maintenant : « Un ésotériste chrétien peut-il affirmer : Je crois en…Jésus-Christ, le Fils unique de Dieu ? » Il le peut, à condition de réciter, dans son cœur, la chose comme elle est dans l’Écriture, c’est-à-dire monogenès.
(...Jésus-Christ… né du père avant tous les siècles…)
Une date de naissance intemporelle
1 Le Credo continue : …Je crois au… Fils Unique de Dieu, né du Père avant tous les siècles… On arrive alors, dans le Credo, à des conceptions quelque peu surréalistes. Le concept humain de naissance désigne l’entrée mystérieuse d’un être particulier dans l’état humain d’existence, et donc dans le temps, qui est une condition de l’existence humaine. Par conséquent, parler d’un être qui serait né du Père divin avant tous les siècles, donc avant le temps, est une contradiction dans les termes. Nous sommes là dans ce qu’on appelle l’anthropomorphisme, qui consiste à donner une forme (morphisme) humaine (anthropos) à quelque chose qui n’est pas humain et ne saurait avoir cette forme. Donc ce n’est pas, comme le dit la Genèse, l’homme à l’image de Dieu mais ‘Dieu à l’imagination de l’homme’.
Rapport de Jésus et du logos
1 La question de la naissance avant le monde se rencontre cependant dans l’Évangile (Jn 17). Au cours du procès de Jésus, Pilate lui dit : « Donc tu es roi ? »Jésus répond : »Tu le dis : je suis roi. Je ne suis né, et je ne suis venu dans le monde, que pour rendre témoignage à la vérité… (Jn 18/37 = P 278). Dans ce passage, Jésus place bien sa naissance avant sa venue dans le monde ; chose en soi impossible, puisque le concept de naissance ne saurait exister que dans la manifestation cyclique du monde. Que faut-il comprendre alors ? Que Jésus parle à Pilate, qui n’est certainement pas un ignorant, mais qui n’est pas un spirituel non plus. Il le confirme d’ailleurs aussitôt après cette parole puisque le texte précise : Pilate lui dit : »Qu’est-ce que la vérité ? »Et, sur ce mot, il sort… (Jn 18/38 = P 278). Jésus emploie donc un langage tout humain (je suis né), pour résumer à Pilate une chose plus complexe, à savoir que Jésus de Nazareth est bien né, humainement, et que le logos, la parole de Dieu, s’est manifestée en lui, après sa naissance, au point que sa parole humaine est devenue le vecteur du logos. Ce type de langage est donc juste… pour ceux qui ne recherchent pas, ou médiocrement, la vérité spirituelle. Je suis né en tant que Jésus de Nazareth, et je suis venu dans le monde en tant que logos, dans le réceptacle, précédemment conçu, de Jésus.
Une cyclologie évangélique, malgré tout
1 On remarque quand même au passage que, dans l’expression tous les siècles, le mot ‘siècle’ a la même racine que le mot ‘cycle’ et qu’il représente comme l’écho lointain d’une théorie cyclique du temps, dont le christianisme ne peut pas complètement se passer, mais qu’il a pour ainsi dire oubliée, au profit du temps rectiligne et nécessairement ‘progressif’, devenu si cher à la mentalité moderne. Dans le catholicisme, on employait, et on emploie encore dans certaines liturgies, l’expression les siècles des siècles (signifiant ‘les cycles des cycles’, suggérant une indéfinité temporelle et cyclique) qui correspond exactement à l’enseignement hindou : À la fin d’un kalpa (cycle cosmique), les êtres se résorbent en ma substance créatrice (Prakriti, Nature primordiale); au commencement du kalpa suivant, je les fais jaillir de nouveau (BG 09/07). Nous avons déjà expliqué comment et pourquoi le christianisme pense le temps de façon linéaire et progressiste, entre le premier avènement et le second avènement du Christ. Et comment le monde moderne, profane, a gardé cette conception, en remplaçant le Christ par le progrès scientifique supposé. Le temps cyclique est donc devenu quasi incompréhensible pour un homme moderne.
L’existence prénatale de Jésus
1 Cette affirmation du Credo se trouve aussi dans l’Évangile ; Jésus évoque en effet : la gloire que j’avais auprès de toi, avant que le monde fût (Jn 17/05 = P 267). La question demeure alors de savoir si c’est dans le Credo parce que Jésus a dit cela, ou si c’est mis dans la bouche de Jésus, parce que les théologiens en sont arrivés à cette conclusion dans leur élaboration de la doctrine chrétienne de Jésus-Dieu ?
2 Mais il y a une autre explication, ésotérique. L’expression que j’avais auprès de toi, c’est-à-dire ‘auprès de Dieu’, désigne l’état divin de celui qui s’exprime à travers Jésus. Or, le ‘celui’ en question n’est autre que l’Unique lui-même. En effet, l’expression ‘auprès’ ou ‘au loin’ n’a pas de sens en Dieu, puisqu’elle présuppose l’espace, qui n’est qu’une des conditions d’existence de la nature humaine. Donc auprès de toi doit être entendu comme ‘en toi’, ‘en l’Unique’. Et la gloire en question qui, effectivement, préexistait au cycle actuel de manifestation humaine, n’est autre que la gloire de l’Unique. Mais ce n’est pas Jésus qui parle alors, c’est le divin qui parle en Jésus. Les paroles que je vous dis, je ne les dis pas de moi-même : mais le Père demeurant en moi fait ses œuvres (Jn 14/10 = P 263). Jésus dit cela à Philippe, le disciple qui croyait, précisément, que Jésus et Dieu étaient deux personnes différentes.
Jésus est né et Jésus est Dieu, qui est non-né
1 Les premiers chrétiens percevaient des manifestations divines à travers la personne de Jésus de Nazareth, en paroles et en œuvres miraculeuses. Ceux, parmi eux, qui n’étaient qu’exotéristes, ne pouvaient concevoir qu’un homme ‘réalise Dieu’. Dès lors que Dieu s’exprimait et agissait à travers lui, ils en concluaient que cet homme était Dieu. D’où la théorie première de la dogmatique chrétienne : ‘Jésus est Dieu’.
2 Mais une difficulté se présentait : « Jésus est manifestement aussi un homme, il a eu une enfance, une naissance humaine ; or Dieu est sans commencement, il est non-né par définition. » Alors, à défaut de pouvoir nier la naissance de Jésus, ceux qui ont conçu Jésus comme étant Dieu, ont reporté sa naissance dans un au-delà de l’humaine condition et dans la proximité de Dieu : né du Père avant tous les siècles… Mais ce n’était pas résoudre le problème, car, avant tous les siècles, c’est-à-dire avant la manifestation, rien ne pouvait naître, puisque le phénomène de la naissance est propre à la manifestation.
La théorie problématique de la ‘double nature du Christ’
1 Une autre habileté théologique a pour but de gommer un peu le côté idolâtre de la croyance ‘Jésus est Dieu’ ; il s’agit de la théorie de la ‘double nature du Christ’. ‘Le Christ a une nature humaine et une nature divine’ affirme la théologie ; il est ‘pleinement homme et pleinement Dieu’.
2 Mais la ‘nature divine’ en question n’est accordée par la théologie qu’à Jésus, alors qu’aucun être particulier ne saurait exister sans elle selon la conception métaphysique et orientale : Le mental harmonisé par le yoga, il voit le Soi résidant dans tous les êtres et tous les êtres dans le Soi. Il voit de toutes parts l’identité (BG 06/29). Le yogi, établi dans l’unité, qui Me vénère comme demeurant dans tous les êtres, vit en Moi, quel que soit sa façon de vivre (BG 06/31). Jésus suggère exactement la même chose dans la parabole du jugement dernier : …dans la mesure où vous avez fait cela à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait (Mt 25/40 = P 252).
3 De plus la ‘nature humaine du Christ’ est conçue ‘sans péché’, dans l’état ou fut créé le premier homme, l’état adamique.
4 Et, pour finir, les deux natures du Christ sont originelles ; c’est-à-dire qu’il est censé être né ainsi. Cela élimine radicalement toute idée qu’il ait pu effectuer un cheminement spirituel en vue de ‘réaliser’ sa profonde et essentielle nature divine. Ainsi, théologiquement, la nature divine du Christ est à jamais réservée à lui ; et ses disciples en sont privés, ce qui prive aussi de sa raison d’être la principale mission du Christ (à savoir ouvrir la voie l’unité avec Dieu comme père).
5 Pourtant Jésus a dit : tout disciple accompli sera comme son maître (Lc 06/04 = P 173) ; c’est précisément cet accomplissement, spirituel et métaphysique que la théologie s’évertue à prétendre impossible.
6 Donc la théorie de la ‘double nature du Christ’ a certes l’intérêt de modérer quelque peu l’idolâtrie de la conception ‘Jésus est Dieu’, mais elle ferme totalement toute perspective ésotérique et démontre l’actualité du reproche du Christ aux docteurs : « Malheur à vous, les légistes, parce que vous avez enlevé la clef de la gnose ! Vous-mêmes n’êtes pas entrés, et ceux qui voulaient entrer, vous les en avez empêchés ! » (Lc 11/52 = P 171)
L’obnubilation du divin dans l’homme par la théologie
1 Quoi qu’il en soit, ce passage (né du Père avant tous les siècles) a un sens ésotérique, et tout à fait différent de celui habituellement compris dans le Credo. Toute manifestation est cyclique. Donc, avant le déploiement d’un cycle, tout l’Être se trouve recueilli dans la gloire non manifestée du Principe divin : Là, dans le corps du Dieu des dieux, le Pandava (fils de Pandu) vit alors l’univers entier rassemblé, en un point unique, dans sa multiplicité (BG 11/13). Par conséquent, tout être particulier, dès lors qu’il prend conscience de la réalisation, peut évoquer, comme Jésus, la gloire que j’avais auprès de toi, avant que le monde fût.
2 La théorie hindoue du Védanta parle de ‘l’obnubilation’ opérée par l’ego. Par exemple, un homme en état de veille sait bien qui il est, conscient de son corps au milieu du monde physique. Mais, s’il passe en conscience de rêve, il se prend pour un autre que lui-même, et prend une partie de son propre psychisme pour un monde extérieur, éventuellement hostile. C’est l’obnubilation de sa conscience de veille par la conscience de rêve.
3 De même façon, à la fin d’un cycle cosmique, tous les êtres se résorbent dans l’Être unique divin, dans la gloire de l’Être cosmique divin, comme dit Jésus. L’expression avant que le monde fût désigne alors le non-temps entre deux cycles de manifestation. La création désigne le début d’un nouveau cycle. Les êtres individuels humains de ce nouveau cycle s’identifient à leur corps-mental, comme le rêveur nocturne s’identifie à une infime partie de son propre psychisme. Du coup tout le reste leur parait extérieur, et plus ou moins étranger, voire inatteignable, voire transcendant. C’est ainsi que leur nature profonde, Brahman, leur semble un Dieu conçu comme le tout-Autre, comme différent ainsi que l’envisage la Bhagavad Gita (BG 09/15).
La récitation des lèvres et celle du coeur
1 Du point de vue de la métaphysique non-dualiste, la théologie chrétienne tout entière est un rêve (qui peut tourner au cauchemar avec le supposé ‘enfer éternel’) ; ce rêve représente une obnubilation de la nature spirituelle et divine de l’Être, de tout être. Il parait certain que Jésus vivait au cœur d’une conception et réalisation non-duelle, qu’il a enseigné cela, et que nombre de ses paroles sont sorties du secret réservé aux disciples initiés, et ont été interprétées de façon dualiste par ceux qui sont devenus les théologiens de la religion chrétienne exotérique.
2 L’Évangile ne fait pas mystère de cet enseignement secret : C’est par un grand nombre de paraboles de ce genre qu’il leur annonçait la Parole, selon qu’ils pouvaient l’entendre, mais en particulier, il expliquait tout à ses disciples (Mc 04/33-34 = P 092). Et, au cas où quelque chose sort du secret des disciples : Ne donnez pas aux chiens ce qui est sacré, ne jetez pas vos perles devant les porcs, de crainte qu’ils ne les piétinent, puis se retournent contre vous pour vous déchirer (Mt 07/06 = P 071) ; ce dernier point ne décrit-il pas très exactement l’opposition à l’ésotérisme, parfois haineuse, que manifeste l’Église officielle depuis presque deux millénaires ?
3 La question se repose maintenant, et elle se reposera à chaque article dogmatique du Credo : ‘Un disciple, c’est-à-dire un ésotériste, non-dualiste, peut-il affirmer croire une telle chose que : « …Je crois au Fils Unique de Dieu, né du Père avant tous les siècles… » ? Il le pourra, au prix d’une certaine acrobatie doctrinale, reconnaissons-le. Le Fils Unique de Dieu devient, en rapport avec ce que nous avons dit de ‘monogenès’, l’ ‘Unique engendré’. La formule se transforme donc : « L’Unique-engendré né du Père avant tous les siècles ».
4 Et, comme il est impossible de naître ‘avant tous les siècles’, puisqu’alors on est dans l’éternité, la non durée, l’expression est entendue comme ‘non-né, dans l’Éternel’. Ce qui donne, comme compréhension ésotérique de la formule du Credo, derrière la formule dite par les lèvres pendant les cérémonies exotériques : « Je crois… à l’Unique-engendré non-né dans l’Éternel ».
Le secret nécessaire
1 Nous avons évoqué précédemment une ‘certaine acrobatie doctrinale’ ; cela confine ici presque au contre sens de l’entendement théologique et religieux ordinaire. Mais Jésus ne dit-il pas, à ses disciples précisément : Voici que je vous envoie comme des brebis au milieu des loups. Devenez donc avisés comme les serpents et sans mélange comme les colombes (Mt 10/16 = P 101) ? Le serpent est d’une souplesse remarquable ; le disciple aussi. Et les pires loups que Jésus eut à affronter furent bien les théologiens de son époque.
2 Certains pourraient objecter : « Ce conseil revient à inverser la parole de Jésus : Que votre langage soit :’Oui’, quand c’est oui, « non’ quand c’est non : ce qu’on dit de plus vient du Mauvais (Mt 05/37 = P 062) ! » A littéralement parler, ce reproche serait justifié. Mais toute règle, même sacrée, a ses exceptions ; et le proverbe ‘L’exception justifie la règle’ vaut aussi dans le domaine spirituel. Jésus ne le démontre-t-il pas en enfreignant de multiples fois la règle sacrée du sabbat et quelques autres ? Le spirituel doit être véridique, en ce qui concerne les faits et ses propres opinions, à l’exception du secret ésotérique qu’une morale seulement profane ne saurait mériter.
(… il est Dieu né de Dieu, lumière née de la lumière, vrai Dieu né du vrai Dieu…)
Une impossibilité métaphysique
1 Le Credo affirme de Jésus il est Dieu né de Dieu. Cela est une pure impossibilité métaphysique. Dieu étant l’Unique, il ne saurait avoir un fils qui soit un autre Unique. Cette affirmation est proprement polythéiste. Que peut-il naître de Dieu ? Un monde peut naître de Dieu, un monde qui soit à l’image de Dieu, comme dit la Genèse. Et cela s’appelle ‘la création’ pour parler comme la théologie chrétienne, ou ‘la manifestation’ pour parler comme l’Orient. Une incarnation divine, un avatara, n’est pas ‘un autre Dieu’, identique au premier ; c’est une forme humaine que Dieu adopte pour se manifester aux humains d’une façon qui soit perceptible par eux. La théologie de la Bhagavad Gita, car il y a bel et bien une théologie dans la Gita, est beaucoup plus cohérente. Krishna dit : Quoique sans commencement et sans fin, impérissable en mon essence, et Seigneur des êtres vivants, je me produis moi-même, en usant de mon propre pouvoir mystérieux (maya) (BG 04/06). Il ne produit pas une autre personne divine, comme dans la trinité chrétienne ; il se produit lui-même, mais c’est toujours le même, l’Unique. Simplement, c’est le même sous une apparence humaine. Il précise aussi : …je me fais moi-même créature (BG 04/07) : créature et non ‘autre Dieu’. Dès lors qu’un Dieu naît de Dieu, il y en a plusieurs.
2 Et comment un Dieu, éternel par définition, et donc sans commencement et sans fin, pourrait-il naître, et donc avoir un commencement ?
La théo-illogique et la logique implacable de Jésus
1 Dans le mot ‘théologique’, il y a ‘logique’, mais on peine souvent à l’y trouver vraiment ; et l’on se prend à penser à une science ‘théo-illogique’. Non pas que Dieu soit illogique : il est logique (quand il se place au niveau humain) ou supra-logique, quand il évoque les mystères célestes ; mais jamais illogique.
2 Dans la théorie hindoue des darshanas, les ‘six point de vue possible sur la réalité’, le premier, sans lequel les autres ne sauraient exister, est précisément la logique. Ce darshana est le nyaya : …Parmi les sciences, je suis la science du Soi (la science de la connaissance spirituelle). Parmi les argumentations (pravadatam), je suis la logique (BG 10/32). Mais, une fois encore, à contrario de la théologie, l’évangile montre un Jésus qui utilise souvent la logique pour contrer les erreurs, ou les bornes conceptuelles, comme tout rabbi qui se respecte d’ailleurs (Le baptême de Jean était-il du Ciel ou des hommes ? Répondez-moi. » : Mc 11/30 = P 236) (« Si donc David l’appelle Seigneur, comment est-il son fils ? » : Mt 22/45 = P 242) (Hypocrites ! chacun de vous, le sabbat, ne délie-t-il pas de la crèche son bœuf ou son âne pour le mener boire ? Et cette fille d’Abraham, que Satan a liée voici dix-huit ans, il n’eût pas fallu la délier de ce lien le jour du sabbat ! » : Lc 13/15-16 = P 183) (« Lequel d’entre vous, si son fils ou son bœuf vient à tomber dans un puits, ne l’en tirera aussitôt, le jour du sabbat ? » : Lc 14/05 = P 188)
Du droit exceptionnel de faire le serpent
1 Le Credo continue : il est lumière née de la lumière. Le symbole est acceptable : la lumière d’une allumette n’allume-t-elle pas celle d’une chandelle ? Mais la lumière n’est pas Dieu, elle n’en est qu’un symbole.
2 Le Credo continue : vrai Dieu né du vrai Dieu. Là, le texte s’obstine, persévère dans l’erreur ; c’est dire la même chose, en pire, que Dieu nait de Dieu.
3 La question, désormais rituelle, se pose donc pour cet article du Credo : « Un spirituel non-dualiste peut-il réciter, au cours de la messe chrétienne : Je crois…il est Dieu, né de Dieu, lumière, née de la lumière, vrai Dieu, né du vrai Dieu… ? » La réponse à cette question sera résolument « Oui, à propos de Jésus, et à propos de moi, et aussi bien de tous les humains. » Quand on enlève tout ce qui est impermanent dans l’humain, il ne reste que Dieu. C’est exactement ce que fait le méditant (dans la méditation yogique). Il sait que sa naissance humaine est une manifestation (transitoire) de Dieu. Il croit que la lumière de son intelligence, cérébrale et surtout cordiale, est un rayon de la lumière de Dieu. Il sait qu’il est, au cœur de sa conscience, le vrai Dieu (le Royaume de Dieu est en vous : Lc 17/21 = P 206). Il connaît qu’il n’est pas façonné de quelque matière inexistante ‘ex nihilo’, mais issu de Dieu ; donc qu’il est engendré, non créé. Et que par conséquent, lorsqu’il dépouille son être de tout ce qui est illusoire (maya, l’illusion cosmique), il ne subsiste que la nature du Père divin.
4 Notons un point de première importance. Les acrobaties mentales que nous conseillons à l’ésotériste chrétien qui participe à une eucharistie afin de lui éviter de croire des absurdités n’est justifiée qu’à cause de la nécessité d’un exotérisme. Il faut une religion pour le peuple, les femmes et les enfants, sinon le matérialisme infra-humain s’empare de la civilisation et précipite sa chute. Or, pour encore longtemps sans doute, le christianisme dogmatique -avec tous ses défauts- demeure la religion de l’Occident. Donc ces acrobaties sont nécessaires pour l’ésotériste, dans le cadre de sa pratique eucharistique. Mais il serait évidemment suicidaire d’étendre ce type de procédé à n‘importe quelle affirmation. On se trouverait alors dans la situation de ces avocats prêts à justifier avec des trésors d’argumentation les propos et les agissements les plus douteux.
(…engendré non pas créé…)
L’affirmation d’un dualisme radical
1 Ici se situe l’affirmation radicale du dualisme de la théologie chrétienne. Toutes ces subtilités, de plus en plus byzantines, il faut bien le reconnaître, font allusion à la théorie de la ‘creatio ex nihilo’, la ‘création à partir du néant’ que nous avons déjà évoquée. Donc, selon le Credo, Dieu aurait créé les humains à partir du néant (conception absurde : comment tirer quelque chose de ce qui n’est pas ?), alors que le même Dieu aurait ‘engendré et non créé’ son fils à partir de lui-même comme un père humain engendre son fils à partir de lui-même. Donc, ainsi qu’un homme, qui a un enfant, communique sa nature humaine à son enfant, Dieu a communiqué sa nature divine à son Fils divin ; d’où la précision concernant Jésus : de même nature que le Père. Quand le Credo dit de Jésus, qu’il est engendré, non pas créé, il signifie que Jésus ne fait pas partie de la création, bien que se manifestant dans la création ; il est non créé.
2 Considérons maintenant le mot engendré. C’est un symbole, qui prend comme référence l’engendrement humain ou animal. Or, comme le dit le proverbe ‘Les chiens ne font pas des chats’. Donc si Dieu engendre, il fera un Dieu. Mais alors on retombe dans le problème du polythéisme. Si Dieu fait un Dieu, il n’est plus l’Unique et donc il n’est plus Dieu au sens d’absolu.
Le Credo méthodiquement à contre-Évangile
1 Sur ce point du Credo, la théologie contredit frontalement l’Évangile. Dans le prologue de Jean il est dit : Il vient chez lui mais les siens ne l’accueillent pas. Mais à ceux qui l’accueillent, il donne pouvoir de devenir des enfants-rejetons-teknon de Dieu, à ceux qui croient en son nom-onoma. Le terme enfant-rejeton-tecknon désigne précisément ceux qui sont engendrés.
2 En quoi, maintenant, cela illustre-t-il le dualisme chrétien ? L’homme est créé, non engendré de Dieu (ex nihilo, non ex Deo) ; il n’est par conséquent pas capable de Dieu. Il n’y a donc pas de réalisation suprême possible, selon la théologie du Credo (pas de moksha). Il en résulte que Jésus est un maître, qui a des disciples, qui ne pourront jamais devenir comme leur maître. Or ceci contrevient à la définition même d’un maître. Et, de plus, cela s’oppose frontalement à la promesse de Jésus, déjà envisagée : tout disciple accompli sera comme son maître (Lc 06/04 = P 173).
Comme on pense Dieu, on pense l’homme
1 Il faut assurément beaucoup de foi et peu de réflexion pour adhérer pleinement à ces conceptions. La Gita précise : D’autres encore m’adorent par le sacrifice de la connaissance, me considérant comme l’Unique, ou comme différent, ou comme multiple (BG 09/15). Comme nous l’avons vu, le christianisme ne considère pas Dieu comme Unique ; car il n’y a rien en dehors de l’Unique ; il ne saurait y avoir d’autres Personnes divines et encore moins de simples humains… sans parler du néant-nihilo. De fait le christianisme considère Dieu comme différent, et c’est pourquoi l’homme est à jamais distinct de Dieu, selon cette doctrine. Entre le christianisme et l’hindouisme, la conception de l’homme est différente, parce que la conception de Dieu l’est tout d’abord.
2 D’ailleurs Jésus dit : Je suis le bon pasteur ; je connais-ginoskein les miens et les miens me connaissent-ginoskein, comme le père me connaît-ginoskein et je connais-ginoskein le père (Jn 10/14-15 = P 149). Il y a pure et simple identité de connaissance, aucune hiérarchie ne doit être interposée ; telle est la doctrine du maître unique (vous n’avez qu’un Maître, et tous vous êtes des frères : Mt 23/08 = P 243). La Bhagavad Gita pose le principe radicalement contraire à la théologie chrétienne : Je suis le Soi (atman)…siégeant dans le cœur de tous les êtres. Je suis le début, le milieu et aussi la fin de toutes les créatures (BG 10/20). Il n’y a pas place pour le moindre nihilo là-dedans.
3 Cet article du Credo est donc ésotériquement imprononçable. Cela n’empêche pas d’aller à la messe en taisant ce point. Grâce à la révolution de 1789, l’Église ne dispose plus de l’inquisition : ‘A quelque chose malheur est bon’.
(…Jésus… est de même nature que le Père…)
Un formatage à base de répétition
1 Inutile de s’attarder sur cette affirmation, qui est une redite, en parallèle de « Dieu né de Dieu », « vrai Dieu né du vrai Dieu ». Cela démontre cependant à quel point nous sommes ici dans le dogmatisme, dans l’ordre militaire, administratif, scandé aux oreilles d’un peuple qui doit le répéter pour en être formaté.
2 « Donc », en conclue le bon croyant, « Jésus est Dieu ». Mais il eut été intéressant de demander à l’intéressé ce qu’il en pense. Or Jésus est très clair : L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu’il m’a consacré par l’onction… (Lc 04/18 = P 039). Jésus n’est pas Dieu, il est l’oint de Dieu ; tout comme le roi sacré par le pape n’est pas le pape, il est oint du pape et de Dieu à travers lui.
Jésus, l’’envoyé
1 Un passage illustre bien les deux lectures : exotérique (Jésus est Dieu) et ésotérique (Jésus est l’oint de Dieu). Jésus parcourt les villages, et les disciples, autant que la foule, cherchent à le garder auprès d’eux. Il leur dit, selon Marc : Allons ailleurs, dans les bourgs voisins, afin que j’y prêche aussi, car c’est pour cela que je suis sorti (Mc 01/38 = P 045). On peut interpréter cette parole au sens physique, ‘Jésus est sorti du village’, ou au sens théologique ‘Jésus est Dieu, sortit de Dieu, pour prêcher au monde’. La même scène racontée par Luc donne : il leur dit : »Aux autres villes aussi il me faut annoncer la Bonne Nouvelle du Royaume de Dieu, car c’est pour cela que j’ai été envoyé » (Lc 04/43 = P 045). Alors l’interprétation théologique ne tient plus ; Jésus n’est pas ‘Dieu sortit de Dieu’, il est un homme envoyé par Dieu.
(… et par lui tout a été fait…)
Deux créateurs au lieu d’un
1 Le rajout et par lui tout a été fait pose également un grand problème. Le Credo commence en disant un seul Dieu, le Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, de l’univers visible et invisible : donc le créateur est Dieu, le Père. Mais ensuite, le rajout et par lui tout a été fait concerne Jésus-Christ, le Fils unique de Dieu ; alors, qui a fait le monde, le Père ou le Fils ? Vu qu’il s’agit de deux Personnes distinctes, d’après la théologie, on ne peut pas dire que tout a été fait par l’une et tout par l’autre aussi bien. Là encore, il faut en quelque sorte ‘suicider’ le sens logique pour croire. Certes, un couple uni par l’amour peut faire de grandes choses, mais il ne viendra à l’idée de personne de prétendre que l’homme a tout fait, ou que la femme a tout fait ; sauf si on avait l’intention insidieuse de laisser entendre que l’autre n’a rien fait du tout. Or, là, chacun des deux, le Père divin et le Fils divin a tout fait. Cela n’est possible que si ces deux sont un seul être et non s’ils sont deux personnes. Qui a jamais dit qu’un fils et son père forment un seul être ? S’il en était ainsi, d’ailleurs, pourquoi avoir un fils ?
(…pour nous, les hommes, et pour notre salut, il descendit du ciel…)
Pourquoi ce privilège des humains ?
1 Le Credo continue : …Pour nous les hommes, et pour notre salut, il descendit du ciel. Vu que Jésus, du point de vue théologique, est pleinement Dieu (‘vrai homme et vrai Dieu’ selon la formule), le Pour nous les hommes, et pour notre salut pose problème. Comment la naissance, dans un état manifesté, de l’unique Fils de Dieu, pourrait-elle s’adresser prioritairement, sinon exclusivement, aux humains, à l’état humain d’existence ? Au nom de quoi l’état humain d’existence aurait-il une position si singulière, si supérieure à tous les autres états de l’Être, qui sont en nombre indéfini, tant au-dessus qu’en dessous de l’état humain ? Du point de vue métaphysique, il n’y a là aucune justification ; un état de l’Être particulier, quel qu’il soit, est rigoureusement nul par rapport à l’Absolu.
2 Nous le verrons par la suite, la conception de Jésus que nous découvrons dans l’Évangile médité conjointement à la Bhagavad Gita permet de résoudre ce problème. Jésus est bien venu ‘pour les hommes et pour notre salut’, et bien ‘descendu du ciel’ à cette fin, quand on comprend mieux sa nature, et qu’on ne le confond pas purement et simplement avec Dieu. Et surtout quand on ne rejette pas, car l’Écriture ne peut être récusée (Jn 10/35 = P 185) les affirmations de Jésus lui-même : le Père est plus grand que moi (Jn 14/28 = P 263) ; Je vais vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu (Jn 20/17 = P 311).
Le salut oriental implique aussi l’intelligence
1 Le Credo affirme que l’incarnation de Dieu en Jésus a une raison : notre salut. Cette question du salut n’est pas étrangère à la sagesse orientale. Le divin présentant en synthèse et en perfection toutes les qualités possibles, l’amour, la compassion et le secours sont en lui. Par compassion pour eux, moi qui réside dans leur propre cœur, je détruis l’obscurité née de l’ignorance, par la lampe lumineuse de la connaissance (BG 10/11). Il est question de la compassion dans la Bhagavad Gita, de même que de l’amour : le sage m’aime par-dessus toutes choses, et je l’aime de même (BG 07/17). Mais, dans l’optique orientale, la compassion et l’amour divin ne consistent pas, pour l’incarnation divine, à se faire torturer par une espèce d’anti-dieu presque aussi puissant que Dieu même, le diable, pour lui arracher les âmes des damnés. Cette compassion consiste à détruire l’obscurité née de l’ignorance, par la lampe lumineuse de la connaissance. Cela ne veut pas dire que le yogi se sauve lui-même (comme le prétendent souvent les critiques chrétiens), puisque, sans la transmission de cette connaissance, il ne saurait rien faire, mais il n’est pas non plus sauvé comme un être passif à qui on ne demanderait que de croire sans comprendre.
De quoi les hommes doivent-ils être sauvés, sinon du samsara ?
1 De plus, il y a un abîme, c’est le cas de le dire, entre la conception, en Orient et en Occident, du danger dont il faut sauver l’humain. Dans un cas, en Orient, il s’agit de la replongée dans le samsara, le cycle des naissances et des morts, mais l’être peut toujours se sauver quand il décidera de se mieux orienter : …serais-tu le pire de tous les criminels, le vaisseau du savoir spirituel, te fera traverser l’océan de la souffrance (BG 04/36) et aussi : L’homme, même le plus coupable, s’il vient à m’adorer et à tourner vers moi seul tout son culte, doit être considéré comme un juste, car ses intentions sont droites (BG 09/30). On retombe là sur la plus colossale des contradictions de la théologie chrétienne : « Comment un Dieu bon (Nul n’est bon que Dieu seul : Mc 10/18 = P 216) peut-il créer des êtres dont la plupart iront souffrir sans fin en enfer ? (Large, en effet, et spacieux est le chemin qui mène à la perdition, et il en est beaucoup qui s’y engagent : Mt 07/13 = P 072) Et qu’est-ce qui différencie un tel Dieu du plus parfait des diables ? » La seule solution à ce problème théologique est l’intégration de l’enseignement relatif au temps cyclique (yuga, manvantara, kalpa) et à la transmigration (samsara).
L’hostie remplace-t-elle l’enseignement et l’ascèse ?
1 Du point de vue ésotérique, la notion de salut, et de sacrifice de Jésus-Christ ‘pour notre salut’ existe bien (il ne s’agit aucunement de la nier), mais elle présente un tout autre sens. Jésus est le transmetteur de la parole de Dieu : celui que Dieu a envoyé prononce les paroles mêmes de Dieu, car Dieu donne l’Esprit sans mesure (Jn 03/34 = P 033). Mais cette transmission l’expose à la haine du monde : Je leur ai donné ta parole et le monde les a haïs, parce qu’ils ne sont pas du monde, comme moi je ne suis pas du monde (Jn 17/14 = P 267), et Jésus prend le risque de subir cette haine, pour accomplir pleinement cette transmission salvatrice. Cela n’empêche pas que le rite eucharistique, institué par Jésus (faites cela en mémoire de moi : Lc 22/19 = P 259) puisse avoir, comme support de foi et de concentration, une efficacité en lui-même (comme le pensent les Orthodoxes et les Catholiques Chrétiens, contrairement aux Protestants), mais ce rite ne saurait agir mécaniquement, magiquement, et indépendamment de l’intelligence et de la mise en œuvre de l’enseignement : Pourquoi m’appelez-vous « Seigneur, Seigneur », et ne faites-vous pas ce que je dis ? (Lc 06/46 = P 074).
2 Il n’est donc pas plus évangélique qu’oriental de se figurer qu’étant chrétien, on dispose d’un Sauveur et qu’il suffit d’y croire. Sans un minimum de compréhension et de mise en pratique de l’enseignement compris, cette attitude reviendrait à une pure superstition. La surévaluation du ‘sacrifice salvateur de la Croix réactualisé dans l’eucharistie’ sert souvent de paravent à une indifférence certaine à l’enseignement évangélique et donc à sa réalisation. L’efficacité d’un rite dérive de celle de l’enseignement qui fonde ce rite ; la connaissance spirituelle est donc indispensable à cette efficacité. L’Orient de la Gita insiste beaucoup sur ce point, mais Jésus aussi, et très radicalement : Vain est le culte qu’ils me rendent, les doctrines qu’ils enseignent ne sont que préceptes humains (Mc 07/07 = P 114).
3 On peut même dire qu’il y a quelque chose de possiblement diabolique dans l’argument de ‘l’hostie qui sauve, presque au mépris de l’Évangile’. Lors des tentations au désert, la première concerne le pain et Jésus répond au diable : Il est écrit : Ce n’est pas de pain seul que vivra l’homme, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu » (Mt 04/04 = P 021). Cette enseignement vaut aussi pour le pain eucharistique.
L’Ecriture ne peut être récusée (Jn 10/35 = P 185)
Le délicat rapport de l’Évangile et de la tradition théologique
1 Comme on l’aura compris, le chrétien exotérique se base avant tout sur les dogmes, le Credo, la théologie, et ceci même s’il n’est pas capable de réciter les dogmes, et n’a pas étudié la théologie, pour la simple raison qu’il récite tous les dimanches le Credo qui devient pour lui un socle de foi ; et qui est d’ailleurs fait pour cela. En effet l’enseignement rudimentaire qu’il a reçu au catéchisme, étant enfant, et les prédications des prêtres dans les homélies dominicales se nourrissent toutes de ces sources. La théologie est issue de Saint Paul et n’utilise certains passages de l’Évangile que lorsque cela concorde avec ses vues. Si bien que, lorsque le chrétien exotérique lit l’évangile (si cela lui arrive) il l’interprète à travers la grille mentale que le Credo a ancrée en lui depuis sa petite enfance. Donc il est entièrement cadré par une pré-interprétation qui fait qu’en réalité, il ne lit pas le texte ; il le fait entrer, plus ou moins ‘au forceps’, dans le cadre idéologique pré-imprimé dans son cerveau. Par conséquent, sans s’en apercevoir le plus souvent, il soumet l’Évangile au Credo et donc l’Évangile à la théologie.
2 Notre position est clairement différente : nous soumettons la théologie à l’Évangile. Il ne s’agit aucunement pour nous de prétendre contrer le Credo, ou de le déclarer faux, ou dépassé. Il a deux mille ans d’usage et, malgré l’énorme hémorragie de pratiquants dans le christianisme actuel, le Credo semble ne pas poser trop de problèmes à ceux qui le récitent par habitude dévotionnelle. On doit donc en conclure qu’il est adapté au peuple dont c’est l’exotérisme (par contre, beaucoup de ceux qui quittent l’Église, et ils sont plus nombreux que ceux qui restent aujourd’hui, la quitte à cause des problèmes que leur pose le Credo).
3 Mais Jésus dit : l’Écriture ne peut être récusée (Jn 10/35 = P 185) ; il dit cela de la Thora, et cela s’applique à fortiori à sa propre parole et à sa vie, que rapporte l’Évangile. Les autres écrits du Nouveau Testaments, bien que faisant partie de l’Écriture sainte des chrétiens, ne peuvent pas prétendre au même degré de sacralité et d’inspiration. Un membre du clergé dira toujours : « La théologie ne peut-être récusée, donc le Credo qui en découle » ; et, fort de cette sentence, rarement affirmée, mais toujours sous-entendue, présupposée, il plie l’Évangile à ce qu’il veut lui faire dire ; il passe, sans en tenir compte, sur les passages (nombreux) qui ne collent pas avec la théologie ; il ignore les contradictions (abondantes) qui font problème. Le chrétien exotérique ne s’en aperçoit pas, car il est bien rare qu’il fasse autre chose que d’écouter le petit texte évangélique qu’il entend à la messe, quand les microphones marchent bien, et qui ne reviendra qu’une année sur trois dans le rite catholique. Il n’a donc guère de probabilité de percevoir les contradictions qui peuvent se présenter entre tel passage et tel autre qu’il entendra (peut-être) des années plus tard.
Ecriture et Tradition ; première période : du temps de Jésus
1 La question se pose donc de clarifier les rapports de l’Écriture évangélique avec la Tradition théologique ultérieure. En réalité, on peut schématiser tout cela en quatre grandes étapes.
2 D’abord, l’enseignement oral de Jésus, de son vivant. Mais nous n’en avons aucune trace certaine, à moins de croire à la lettre toutes les affirmations des évangiles, qui sont loin d’être d’accord. C’est cette croyance qu’on appelle improprement ‘fondamentalisme’ alors qu’elle est plutôt ‘superficialisme’, et justement pas fondamentale. Cette croyance littérale ne résiste pas aux contradictions internes à l’Évangile.
Exemple de contradiction évangélique : Hérode et Jean Baptiste
1 Un exemple entre cent : Lors de l’arrestation de Jean le Baptiste, qui se terminera pas sa décapitation, Marc dit : Hérode craint Jean, sachant que c’est un homme juste et saint, et il le protège (d’Hérodiade qui veut sa mort) ; quand il l’entend, il est fort perplexe, et c’est avec plaisir qu’il l’écoute (Mc 06/20 = P 034). Cela n’empêche pas Matthieu d’affirmer : Hérode veut tuer Jean, mais craint la foule, parce qu’on le tient pour un prophète (Mt 14/05 = P 034). La contradiction est telle qu’on ne peut pas croire littéralement l’une et l’autre version.
La croyance littéraliste ne résiste pas à la critique historique.
Exemple de contradiction évangélique : Le ‘massacre des saints innocents’
1 Un exemple, là aussi entre bien d’autres : Matthieu dit qu’Hérode, troublé par l’annonce que font les mages de la naissance d’un messie, qu’il percevait comme un concurrent possible, décida de faire tuer tous les enfants, dans Bethléem et de tout son territoire, à partir de deux-ans et au-dessous (Mt 02/16 = P 011). Or les autres évangélistes ne parlent pas de cet invraisemblable massacre ; et, en ce qui concerne Luc, on est certain qu’il l’ignore, puisqu’il enchaîne la présentation de Jésus au Temple, après sa naissance (Lc 02/22 = P 010) et l’installation de la famille à Nazareth (quand ils ont accompli tout ce qui est conforme à la Loi du Seigneur, ils retournent en Galilée dans leur ville de Nazareth : Lc 02/39 = P 013).
2 De plus Flavius Joseph, historien romano-juif, qui a écrit tout un livre sur la vie d’Hérode le Grand, ne signale pas cette histoire de massacre hautement spectaculaire et problématique.
3 Et, par ailleurs, l’Évangile affirme que les Juifs n’avaient pas le droit de mettre à mort un homme (Il ne nous est pas permis de mettre quelqu’un à mort : Jn 18/31 = P 277) ; comment alors, Hérode, qui n’était que l’homme de paille des Romains, aurait-il pu faire un tel massacre de sa propre population sans rencontrer le glaive du procurateur Pilate ?
L’Evangile n’est pas un récit historique
1 Devant un tel monceau d’invraisemblances, en lecture littérale de l’Évangile, il faut abandonner l’idée d’une pure et simple historicité des évangiles. Ces écrits ont été configurés pour transmettre un enseignement, par figure comme dit Jésus (Jn 16/25 = P 266), ou par comparaison-paroimia (Jn 10/06 = P 149 dans le Bon Pasteur), ou en paraboles-parabolê (Mc 04/33 = P 092) c’est-à-dire symboliquement ; enseignement qu’il s’agit de décrypter.
2 D’ailleurs, depuis le Concile Vatican II, l’Église catholique accepte officiellement l’utilisation de plusieurs modes d’interprétation de l’Écriture (y compris historique, psychanalytique ou féministe…) mais refuse l’interprétation littérale. L’Église est en accord avec la Bhagavad Gita sur ce dernier point : les hommes, qui manquent de sagesse, sont attachés à la lettre du Vêda. Ils prétendent : « Il n’y a rien au-delà » (BG 02/42). Ce qui est au-delà, c’est l’interprétation spirituelle, et souvent non-duelle, exprimée en langage symbolique.
3 De la période du vivant de Jésus, tout est perdu, même si de nombreux mystiques, plus ou moins authentiques, prétendent avoir une claire voyance et une claire audition de ce que Jésus a fait et dit. Mais le problème c’est qu’ils ne sont pas d’accord entre eux et que la spiritualité de leur enseignement est loin d’être toujours évidente. Comme dit la Gita : De la manière même dont les hommes se tournent vers moi, Je me communique à eux (BG 04/11) ; autrement dit les nombreuses ‘Vie authentique du Christ’ qui se produisent à toute époque du christianisme, y compris la nôtre, reflètent la conception du Christ que se font les supposés voyants… qui ne voient le plus souvent que leur imagination.
Ecriture et Tradition, deuxième période : de la mort de Jésus à la canonisation de certains Évangiles
1 Nous avons annoncé quatre périodes, dans le rapport Écriture évangélique et Tradition théologique. La deuxième période va de la mort de Jésus jusqu’à la ‘canonisation’ des Écritures évangéliques. On appelle ainsi la fixation officielle des quatre évangiles Marc, Mathieu, Luc et Jean ; et cette fixation date de la fin du quatrième siècle. Donc, pendant quatre siècles, il y eut, dans le pourtour méditerranéen, une constellation de mouvements religieux, chacun possédant son évangile, et donc sa théologie propre, et chacun affirmant s’originer dans le Christ.
2 C’est l’empereur Constantin, qui n’était pas chrétien (certaines légendes affirment qu’il l’est devenu au soir de sa vie, et les Orthodoxes en font un saint) qui a orchestré le mouvement de rapprochement des différentes formes du christianisme naissant. Il avait pour cela une motivation à offrir aux chrétiens autrefois concurrents, et un projet pour son empire. Le projet résultait du fait que la religion romaine n’était plus qu’un vaste formalisme auquel personne ne croyait plus. Il fallait, pour refonder l’autorité impériale, et souder les membres de l’empire, une religion plus vivante, et la foi nouvelle manifestait beaucoup de vigueur. Le plus souvent méprisée par l’aristocratie, elle plaisait au peuple, en particulier aux esclaves et aux femmes, dont le poids démographique commençait à peser lourd par rapport aux aristocrates romains (voir Celse pour cela).
3 La motivation à offrir aux chrétiens était simple : ils bénéficieraient du statut de religion d’État, et du bras séculier si nécessaire à leur établissement. C’est ainsi que la nouvelle religion est passée très rapidement du statut de religion persécutée à certaines périodes, à celle de religion dominante, et largement persécutrice de tous les mouvements issus du Christ qui n’avaient pas voulu s’aligner sur les normes impériales.
Les tractations césaro-chrétiennes
1 Dans l’évangile selon Luc, le récit de la naissance de Jésus commence ainsi : en ces jours-là parut un édit-dogma de César Auguste, ordonnant le recensement de tout le monde habité (Lc 02/01 = P 008). C’est ce même mot dogme-(grec dogma) qui est utilisé pour désigner les articles de foi de la théologie que résume le Credo ; et ce n’est pas du tout par hasard. A bien des égards, l’Église visible est une institution césaro-christique, qui manie d’une façon bien particulière le précepte : Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu (Mc 12/17 = P 240)
2 Il résulte du nettoyage idéologique opéré par le césaro-christianisme, le fait que l’on a trouvé plusieurs fois, et encore au XX° siècle, des évangiles inconnus, cachés dans la terre, dont les auteurs ont été massacrés par la nouvelle religion de l’État constantinien. Du point de vue spirituel, cela explique l’extrême différence de style, d’enseignement, et les nombreuses contradictions que l’on rencontre dans les évangiles canoniques. Leur regroupement fut à l’évidence le résultat d’un compromis diplomatique. Tel groupe religieux acceptait qu’un évangile qui lui était étranger soit intégré dans le canon des Écritures, à condition que son propre texte ne soit pas trop manipulé.
Comment ne pas récuser une Écriture non toujours historique ?
1 On pourrait conclure de ce qui précède que nous ne percevons que des littératures profanes dans ces textes, et que la précédente affirmation : « L’Écriture ne peut être récusée » a été oubliée en route. Il n’en est rien. Lorsque Jésus, en tant qu’incarnation du logos, dit les paroles de Dieu en langage humain, l’Évangile affirme : celui que Dieu a envoyé prononce les paroles de Dieu, car Dieu donne l’Esprit sans mesure (Jn 03/34 = P 031). Les paroles de Jésus sont donc paroles de Dieu ; avec une nuance cependant : le langage humain est peu adapté aux sujets qu’il traite, il lui faut donc, nécessairement, parler en paraboles (C’est par un grand nombre de paraboles de ce genre qu’il leur annonçait la Parole, selon qu’ils pouvaient l’entendre : Mc 04/33 = P 092) ou par figures (Tout cela, je vous l’ai dit en figures : Jn 16/25 = P 266).
2 Une question se pose alors : « Pourquoi croire à la lettre ‘L’Écriture ne peut être récusée’ et ne pas prendre à la lettre le récit du massacre des innocents ? ou d’autres textes évangéliques qui ne manqueront pas de faire problème dans la suite de l’étude du Credo ? » La réponse tient en ceci : quand Jésus dit l’Écriture ne peut être récusée, cela ne signifie pas qu’il faille la prendre à la lettre en toutes ses parties. Il est évident que les paraboles ne peuvent être prises à la lettre. Jésus ne peut pas, purement et simplement, admirer l’intendant malhonnête (Lc 16/08 = P 198) ; et de même pour nombre d’enseignements, il ne peut pas conseiller de suivre littéralement le conseil : si ton œil droit est pour toi une occasion de péché, arrache-le et jette-le loin de toi… (Mt 05/29 = P 060). Ne pas récuser l’Écriture, c’est ne pas la rejeter de l’interprétation spirituelle. Il convient donc de trouver une interprétation, qui ne rejette rien des évangiles canoniques, et qui soit cohérente. C’est ce que nous sommes en train de faire. Et, tout en respectant le Credo, pour l’usage exotérique qui lui revient depuis longtemps, nous ne pouvons nous contenter, ésotériquement, de fermer les yeux sur tous les passages évangéliques qui ne cadrent aucunement avec le Credo.
3 Donc, la période entre la mort de Jésus et la canonisation des Écritures évangéliques fut une période extrêmement occulte, complexe, un puzzle non re-constituable, où se sont mêlées des tractations politico-théologiques nombreuses et une mystérieuse inspiration divine faisant que les calculs et les choix limités de chacun constituent, une fois mis ensemble, une Écriture révélée. Là aussi se pose une question : « Cette dernière affirmation est un acte de foi : sur quoi se fonde cette foi ? ». À cela nous répondons : cette foi se fonde sur la cohérence que permet d’obtenir une interprétation métaphysique, intégrant les notions de lecture exotérique et de lecture ésotérique des différents passages.
Ecriture et Tradition, troisième période : de la canonisation des Évangiles à l’invention de l’imprimerie
1 Une troisième période va de la canonisation des évangiles (IV° siècle) à l’invention de l’imprimerie (XV° siècle), par Gutenberg, dont le premier livre fut une Bible. En principe le texte grec des évangiles était fixé avec la canonisation. Mais les livres étaient rares, très couteux, et devaient être manuellement recopiés souvent à cause de la fragilité du support papyrus ou parchemin. De la mort de Jésus jusqu’à l’invention de l’imprimerie, soit pendant XV siècles, les différentes églises chrétiennes ont élaboré une théologie, pour préciser qui est Jésus, quel est son rapport avec Dieu et avec l’humanité, quelle est sa mission, quel est le but que doit se donner le disciple, et l’Église tout entière. Ces données théologiques ont été ensuite introduites en partie dans l’Écriture évangélique elle-même, au cours des nombreux recopiages des papyrus et des parchemins. On a donc mis dans la bouche de Jésus des affirmations qui reflétaient la pensée théologique de ses lointains successeurs, et cela avec la meilleure bonne foi du monde.
Gutenberg change la donne
1 Depuis le recours à l’imprimerie, la diffusion des Bibles a explosé ; l’Écriture littérale du texte grec est sortie du cadre du clergé ; il n’est plus possible à l’institution religieuse d’en manipuler la lettre. Elle peut toujours agir par le biais des traductions, ce dont elle ne se prive pas, encore aujourd’hui, pour faire dire au texte ce qui complait à la mentalité du temps ; mais l’original grec lui échappe désormais.
Quand les traductions modernes corrigent la ‘Mère de Dieu’
1 Par exemple, Marie dit à l’ange de l’annonciation : « Je suis l’esclave (grec : doulos) du seigneur ». Mais les États laïcs ont aboli l’esclavage dans les temps modernes, alors l’Église s’aligne, avec ses traductions ; aussi Marie n’est plus maintenant que la servante du Seigneur. Mais cela fausse le symbole, car la servante peut changer d’employeur, pas l’esclave, et l’adhésion totale à la volonté divine de Marie s’en trouve occultée. Une lecture ésotérique tiendra compte du fait que le texte sacré grec sait parfaitement distinguer esclave (grec : doulos) et serviteur (grec : diaconos). La Révélation n’a pas à s’aligner sur l’obscurité des temps, mais l’inverse. D’autant que notre époque n’a fait qu’œuvre d’hypocrisie sur cette question, car la réalité de l’esclavage existe toujours dans le système mercantile planétaire. Toujours est-il que, aujourd’hui, les manipulations des traducteurs ne passent pas inaperçues aux yeux des observateurs attentifs.
‘Scriptura sola’ est-ce possible ?
1 Une question mérite d’être observée. L’idée fondamentale de Luther, fondateur du Protestantisme, est discutable. Estimant, à juste titre, que l’Église institutionnelle avait dégénéré, Luther posa en principe : ‘Scriptura sola’, c’est-à-dire ‘L’Écriture seule’. Il rejetait donc (en théorie) les nombreuses et souvent tardives élaborations théologiques, et prétendait s’en tenir à la lettre du Nouveau Testament seul ; se coupant ainsi de la supposée infaillibilité des papes. Cela eut été un bon moyen de remonter aux origines, si l’Écriture, telle qu’on la connaissait à son époque, c’est-à-dire au XVI° siècle, un petit siècle après Gutenberg et sa première Bible imprimée, si cette Écriture évangélique donc remontait à Jésus lui-même. Or ce n’était pas le cas. L’Évangile imprimé par Gutenberg, avait déjà subi quinze siècles de remaniements depuis les paroles prononcées par Jésus de Nazareth.
2 Donc on peut dire que « L’Écriture a produit la Tradition théologique », car la théologie se propose souvent d’expliquer ce que l’Écriture affirme. Mais on peut aussi considérer que « La Tradition théologique a beaucoup influencé l’Écriture » car la fragilité des supports (parchemin ou papyrus) obligeait à fréquemment recopier les Écritures, et les moines qui faisaient ce travail, ne se privaient pas de reformuler les choses selon l’évolution des conceptions théologiques au fil du temps. Le phénomène est d’ailleurs universel : il suffit de regarder les livres d’histoire des différentes époques. En somme l’Écriture évangélique et la Tradition théologique ont le même rapport que la poule et l’œuf.
3 Depuis que l’imprimerie existe, le problème est complètement différent. Le texte grec de l’Évangile est largement diffusé. Une nouvelle édition qui le modifierait serait immédiatement repérée. Par conséquent la source littérale de l’Écriture évangélique n’est plus aux mains du clergé seul.
‘De l’unité transcendante des religions’
1 Concluons ce passage sur ‘Évangile et tradition théologique occidentale’. Nous sommes chrétiens, de culture et de tradition familiale et nous le sommes toujours restés. Cependant, au contact d’autres cultures (et aujourd’hui tout homme cultivé est au contact de presque toutes les grandes cultures spirituelles, sans compter le fait d’avoir vécu sous d’autres cieux que chrétiens) l’évidence s’est imposée de ‘L’unité transcendante de religions’ selon le titre d’un livre fondamental de Fritjof Schuon.
2 Il apparaît donc que Dieu, dans son infinitude, ne peut révéler qu’une partie de ses mystères à tel peuple dans tel contexte historique. Jésus le dit clairement au dernier jour de sa vie : J’ai encore beaucoup à vous dire, mais vous ne pouvez pas le porter à présent (Jn 16/12 = P 266). Et la conclusion de l’évangile selon Jean le confirme : Il y a encore bien d’autres choses qu’a faites Jésus. Si on les mettait par écrit une à une, je pense que le monde lui-même ne suffirait pas à contenir les livres qu’on en écrirait (Jn 21/25 = P 322). La Bhagavad Gita n’est pas en reste lorsque Krishna dit à Arjuna, après la transfiguration qu’il lui a donné de voir : Mes manifestations divines sont sans fin, Arjuna. Tout ce que je t’ai révélé n’est qu’une manière d’exemple de mes gloires divines (BG 10/40).
3 Par conséquent, celui qui ressent certaines limites de l’enseignement transmis par sa tradition de naissance peut très légitimement étudier les discours que l’Unique-engendré, le monogênes, a fait ailleurs et en d’autres temps.
4 Ceux qui pensent que seule leur religion est seule vraie (opinion désormais hérétique en christianisme catholique, après avoir été obligatoire pendant deux mille ans) dénonceront aussitôt le syncrétisme. Lorsque le mot est employé péjorativement, ce qui est presque toujours le cas, on entend par syncrétisme le ‘mélange de doctrines disparates constituant un ensemble incohérent’. Mais il se trouve que, si l’on aborde, avec l’intelligence ésotérique des symboles, des doctrines comme celle de l’Évangile et de la Bhagavad Gita, on constate précisément que l’ensemble n’est aucunement disparate, mais au contraire retrouve une cohérence que l’Évangile seul, surtout interprété à travers la grille de pensée théologique, ne présente aucunement. Il y a donc une véritable nécessité, sur un chemin de spiritualité ésotérique, d’étudier l’Évangile en parallèle de la Bhagavad Gita.
Comment le christianisme a-t-il pu enfanter la modernité ?
1 De plus, cette monstruosité qu’on appelle le monde moderne, naturicide (destruction massive des espèces végétales et animales), culturicide (destruction des civilisations par la colonisation et la mentalité profane), homicide (par les armes technologiques, et les projets ou les réalités de manipulations génétiques, de gestation hors couple homme-femme etc) cette monstruosité moderne est née au cœur même de la dégénérescence de la chrétienté occidentale, et à cause d’elle. Cela ne saurait relever du hasard.
2 Ce fait colossal, renforcé par l’évident effondrement spirituel du niveau d’enseignement et d’exemplarité du catholicisme, rend encore plus nécessaire le recours à l’Orient ; non pour abandonner avec mépris la tradition chrétienne, mais au contraire pour en sauver ce qui peut en être sauvé.
3 A la messe, on écoute les textes de Paul et de l’Ancien Testament assis, et on se lève pour la lecture de l’Évangile. Ce rituel illustre clairement l’incontestable supériorité spirituelle des paroles et de l’exemple du Christ. Nous appliquons cela à l’intelligence du christianisme dans son ensemble ; et la Bhagavad Gita représente pour nous les présents des Mages venus d’Orient.
Ecriture et Tradition, quatrième période : de l’invention de l’imprimerie à nos jours
1 Donc la première période se déroule pendant l’enseignement de Jésus, la deuxième de sa mort à la canonisation des évangiles (IV° siècle), la troisième de là à la fixation de l’Écriture par l’imprimerie, et la quatrième depuis Gutenberg jusqu’à maintenant. Désormais, le texte grec est fixé, les autres langues continuant d’évoluer dans les traductions exotériques des textes.
2 De plus un fait nouveau vient désormais modifier la réflexion spirituelle sur l’Évangile, et c’est là que nous retrouvons la Bhagavad Gita. Au XVIII° siècle les premières traductions des textes sacrés hindous ont commencé à se diffuser en Europe. Voltaire lui-même en a eu quelque connaissance. Au XXI° siècle, maintenant, il y a sans doute plus d’Européens qui pratiquent le yoga ou le bouddhisme que de croyants qui vont à la messe régulièrement. Une question se pose donc sur l’unicité de la théologie.
Pour une théologie chrétienne orientale
1 Un cardinal catholique, né en Inde et de race locale, faisait remarquer que la théologie chrétienne a été entièrement élaborée en Occident gréco-latin. Il ne fait pas de doute que la perception du mystère chrétien par un habitant de l’Inde connaissant sa culture traditionnelle, serait très différente et donnerait lieu à une autre théologie. L’affirmation selon laquelle « Il y une seule théologie, » est fausse.
2 Déjà existe en Occident la ‘théologie négative’, dite apophatique, qui ne dit pas ce que Dieu est, mais ce qu’il n’est pas ; car affirmer ce qu’il est, c’est le limiter. Saint Denys l’Aréopagite et maître Eckhart illustrent cette théologie.
3 Pour d’évidentes questions d’inertie mentale et d’attachement au pouvoir occidental et européen du Saint Siège au Vatican, le temps semble loin qu’une théologie puisse se développer selon un point de vue oriental sur Jésus et l’Évangile. L’église catholique fait désormais entrer dans son clergé des gens de toutes races (encore que très minoritairement) mais toujours à conditions qu’ils pensent le Credo en européens gréco-latins du quatrième siècle.
Le tournant du Concile Vatican II
1 Mais le tournant pris par le Concile Vatican II, en particulier la reconnaissance des autres religions comme religions c’est-à-dire comme moyens de salut, et non comme fausses religions ‘d’infidèles’, porte en germe une compréhension de l’enseignement du Christ sur la base d’autres cultures. Notre travail, à son modeste niveau, va dans ce sens.
2 Beaucoup d’auteurs, comme Jean Borella, François Chenique, ont mis en parallèle la théologie actuelle de l’Église avec les enseignements orientaux. Nous parcourons un autre chemin, qui est la mise en parallèle de l’Évangile et des enseignements orientaux, en particulier la Bhagavad Gita. Car l’Évangile, si on le prend en son entier, n’est pas, purement et simplement, assimilable à la théologie, et la comparaison s’en trouve grandement modifiée.
3 Nous ne prétendons ni à l’infaillibilité de la théologie courante (contrairement aux auteurs précédemment cités, et malgré leurs indéniables apports et leur considérable culture), ni à notre propre infaillibilité. Notre intuition est simplement que l’enseignement de la Bhagavad Gita permet de mieux comprendre le message de l’Évangile que l’enseignement courant et actuel de l’Église, et que cela permet de résoudre le problème des nombreuses contradictions du texte, sans avoir à feindre de les ignorer comme le fait méthodiquement la théologie et l’enseignement courant des prêtres.
4 Autrement dit, nous pensons urgent de tenir plus pleinement compte de la parole : Vain est le culte qu’ils me rendent, les doctrines qu’ils enseignent ne sont que préceptes humains. Vous mettez de côté le commandement de Dieu pour vous attacher à la tradition des hommes (Mc 07/07-08 = P 114).
(…Pour nous et pour notre salut, il descendit du ciel…) Suite de ce passage
Le salut n’est-il que pour les humains ?
1 Après les considérations sur les rapports complexes de l’Évangile et de la théologie, revenons à l’article du Credo où nous en sommes. Il contient trois affirmations. La première est que Jésus est venu pour nous les hommes. Nous avons vu que, métaphysiquement, c’est très limitatif. Un ‘déplacement’ de Dieu pour seulement ‘les hommes’ n’a de sens que dans une conception très anthropo-centrée de l’existence universelle. L’Évangile confirme ce point de vue : Il y a encore bien d’autres choses qu’a faites Jésus. Si on les mettait par écrit une à une, je pense que le monde lui-même ne suffirait pas à contenir les livres qu’on en écrirait (Jn 21/25 = P 322). Un prêtre verra dans ce genre de propos ‘une figure de style typique de l’exagération orientale’ ; c’est loin d’être sûr. Jésus, dès le début, se place clairement dans une optique métaphysique : je vous le dis, vous verrez le ciel ouvert et les anges de Dieu monter et descendre au-dessus du Fils de l’homme (Jn 01/51 = P 025). Qu’il y ait une dimension cosmique du salut offert par l’avatara apparaît donc conforme à la nature de cet être et de sa mission.
Le Christ occidental de deux mille ans de christianisme
1 Il est d’ailleurs remarquable que le christianisme à la fois exagère et aussi réduit terriblement l’ampleur de la mission du Christ. Il l’exagère en imaginant que l’Église romaine et la théologie romaine doit s’imposer au monde entier. Les missionnaires, du XV° siècle jusqu’à aujourd’hui, ont été bercés de cette illusion. Certains pourtant, comme ces Jésuites ou ces Franciscains qui se sont implantés en Amérique du sud, en Chine et au Japon ont compris que leur mission ne consistait pas à exporter l’Occident. Autrement dit qu’une mission chrétienne n’était pas une colonisation culturelle, politique et économique. Ils tentèrent d’exprimer le message évangélique dans le langage des cultures auxquelles ils s’adressaient. Pour cela ils s’habillèrent, mangèrent, parlèrent et vécurent en osmose totale avec ces cultures. À chaque fois que commençait à se développer ainsi un ‘autre’ christianisme, le papo-césarisme manifesta le même réflexe de les éliminer, parfois manu militari. L’Église institutionnelle n’a jamais pu vraiment comprendre que Jésus n’était pas un occidental, et ne s’adressait pas seulement aux occidentaux et aux occidentalisés. En cela elle exagéra beaucoup la conception qu’elle se faisait d’un Christ dans l’empire romain et pour l’empire romain étendu aux dimensions de la planète.
2 Mais, en même temps, l’Église exotérique a toujours beaucoup diminué la dimension cosmique du Christ et aussi sa dimension métaphysique, concernant l’ensemble des États de l’Être.
Le salut est nécessaire à l’ésotériste, mais non suffisant
1 La deuxième affirmation de ce passage concerne le salut. Nous avons vu que l’exotérisme religieux recherche le salut, c’est-à-dire, précisément, la perduration de la vie individuelle humaine selon une modalité immortelle. Autrement dit, le ‘paradis terrestre’ de la Bible, ‘l’âge d’or’ des Grecs, ‘le Satya Yuga’ (première âge d’une humanité) des hindous. L’exotériste s’identifie à son corps-mental, et c’est donc cela qu’il veut sauver. Jésus répond à cette demande : En vérité, je te le dis, aujourd’hui tu seras avec moi dans le Paradis (Lc 23/43 = P 295). Le paradis, donc toujours en situation terrestre, et aujourd’hui, donc toujours dans le temps, caractéristique de l’état humain d’existence. Mais nous avons vu aussi que cette parole ne se trouve qu’une fois dans l’Évangile, et s’adresse au ‘bon larron’, un assassin repenti in extrémis, sur la croix à côté de Jésus. Le salut est donc clairement le but minimal que l’exotérisme puisse se fixer. Le problème, c’est que, depuis longtemps déjà, l’exotérisme chrétien se limite de fait à cela. Il ne faudrait pas croire que le salut soit méprisable. Le larron n’est pas méprisable, et son salut non plus d’autant que c’est un ex-larron devenu ‘bon’. Mais enfin, si la religion doit aussi s’adresser à ce type d’hommes, il est assez regrettable qu’elle semble désormais les considérer tous comme étant de ce type.
2 L’ésotériste, on l’a vu, recherche la libération du samsara, du cycle des naissances et des morts, autrement dit, il recherche moksha. Mais la Gita prévient : Après de nombreuses naissances, l’homme épris de sagesse vient à moi... (BG 07/19) et aussi : Le yogi qui poursuit intensément ses efforts, purifié de ses impuretés et perfectionné par de nombreuses naissances, atteint ensuite le but suprême (BG 06/45). On comprend que le salut soit indispensable à l’ésotériste, entre chacune des naissances qui le mèneront à la libération (moksha).
3 Avec toujours la différence, déjà signalée, que le christianisme exotérique prétend que le salut est ‘éternel’, alors qu’il n’est ni éternel, ni même perpétuel, mais seulement de longue durée. Ayant atteint le monde des vertueux et y ayant séjourné pendant de longues années, celui qui a échoué dans la voie du yoga (donc qui n’a pas atteint moksha) naît dans la maison de parents purs et prospères (BG 06/41). C’est pourquoi l’exotérisme est indispensable à l’ésotériste, tant qu’il n’a pas atteint véritablement la réalisation (moksa).
Qui est descendu du ciel ?
1 Il descendit du ciel est la troisième affirmation de ce passage du Credo. Qui est désigné par ce ‘il’ ? C’est Jésus-Christ. Or le mot ‘christ’ (comme l’hébreu ‘messie’) signifie ‘oint’. Un christ est donc un être qui a reçu une onction d’une entité supérieure et qui, par la légitimité et les pouvoirs liés à cette onction, peut exercer une fonction qu’il n’aurait pu exercer par lui-même. Ainsi, dans l’ancien Régime, Charlemagne reçut une onction du pape qui le consacra. Comment l’oint pourrait-il descendre du ciel, alors que c’est l’onction qui descend du ciel pour oindre l’oint ? Ce n’est donc pas Jésus, l’homme Jésus, qui est descendu du ciel, mais sa fonction de Christ par son onction.
2 On retombe toujours sur l’ambiguïté du christianisme théologique. Il prétend que ‘Jésus est pleinement homme et pleinement Dieu’, mais, une fois cela posé, il traite comme Dieu l’homme Jésus. Et cela est idolâtre. Si on prend ‘Jésus’ en son sens étymologique de ‘sauveur’, Dieu, en prenant corps humain dans l’incarnation (avatara) donne une forme humaine au sauveur qu’il est en tant que Dieu. Mais cette forme, si respectable soit-elle, ne saurait être considérée comme Dieu. En fait la théologie affirme ‘Jésus est pleinement homme et pleinement Dieu’, et ensuite elle fait de l’homme un Dieu.
Credo chrétien et Métaphysique non-dualiste 02