Credo chrétien et Métaphysique non-dualiste 06

Credo chrétien et Métaphysique non-dualiste 06

"...Il a parlé par les prophètes. Je crois en l'Eglise, une sainte, catholique et apostolique..."

Credo chrétien et Métaphysique non-dualiste 06

(...Il a parlé par les prophètes…)

La pensée tridentine en question

1     À propos des prophètes, dont il fut déjà question dans le Credo, on pourrait ajouter quelque chose concernant le futurisme et le progressisme de l’Église catholique. Nous avons vu, en évoquant le concile de Trente, que Luther et à sa suite les Protestants-Réformés, considéraient l’Écriture biblique comme la seule source de Révélation (solo scriptura). En réaction à cela, le Catholicisme romain a établi, au cours de ce concile, la théorie de ‘la double source de la Révélation’ : première source, l’Écriture et, deuxième source, l’interprétation qu’en donne le Magistère. Mais, selon ce concile de Trente, ces deux sources ne peuvent pas s’opposer, si bien que le Magistère devient ainsi l’unique organe d’interprétation de l’Écriture et se substitue de fait à l’Écriture. Autrement dit le césaro-papisme fait et défait la doctrine religieuse à sa guise, sans n’être plus ‘gêné’ par la ‘parole de Dieu’ de l’Écriture sacrée.

2     Selon cette conception, la Révélation devient évolutive, ‘à configuration variable’. Et c’est le magistère papal qui décide, quasiment seul, de son évolution. Dans la conception chrétienne précédent le concile de Trente, la Révélation était considérée comme stable, immuable : c’était ‘la parole de l’Éternel’. Dans le système de Trente, la Révélation évolue, s’adapte plastiquement aux événements ; la papauté la modèle en fonction des changements de la société civile. Il s’agit, pour les hommes d’Église, de ne pas se couper de la société civile, d’être toujours suffisamment appréciés et reconnus par elle, pour espérer influer sur le cours de la vie civile elle-même. Donc, le but de la religion n’est pas alors uniquement, ou premièrement le salut, le but est mondain : garder la main sur le monde, demeurer une puissance active dans l’évolution du monde, quitte à faire pour cela nombre de compromis avec les aspects profanes et profanants du monde civil. Autrement dit, la religion entend préserver autant que possible son rôle politique. Pierre veut être fidèle au Christ, mais ne pas déplaire à la servante de Caïphe qui l’accuse d’être disciple de Jésus (Mc 15/67 = P 272) ; la diplomatie prend alors rapidement des airs de reniement.

Les trois dates du reniement : Le concile de Trente

2     Vue sous cet angle, on peut fixer trois dates importantes dans l’histoire de l’Église Romaine et de la civilisation occidentale. La première date est marquée par le Concile de Trente (qui débuta le 13 décembre 1545), qui rend possible, comme nous venons de le voir, la manipulation, par la papauté, de la doctrine de l’Église dé-corrélée de l’Écriture biblique.

Les trois dates du reniement : Le concordat napoléonien

1     La deuxième date est le concordat napoléonien (8 septembre 1801, signé par Bonaparte et le pape Pie VII). La révolution de 1789 avait interdit la religion chrétienne, et tenté d’imposer le culte de la déesse Raison. Bonaparte, après l’échec de cette tentative, rétablit la religion chrétienne, dans l’idée que le peuple a besoin d’une morale, et lui-même d’un simulacre de sacre par le pape pour assoir son pouvoir. Mais il négocia ce rétablissement du christianisme au prix d’une inversion dans la hiérarchie normale des deux premières castes-varnas, puisqu’un évêque ne pouvait désormais remplir sa fonction qu’une fois accrédité par le pouvoir temporel. Et cette règle vaut toujours aujourd’hui, même lorsque le président de la république est un franc athée. Il s’agit donc de l’inversion du sacre des rois, seigneurs et autres kshatryas, par les papes, évêques et autres brahmanes. Dès lors la religion se trouvait asservie à la politique.

2     Et cet asservissement était rendu possible par la théorie des ‘deux sources de la Révélation’ qui, en réalité, n’en sont qu’une, puisque la parole du pape et de son magistère prime sur l’autorité de l’Écriture. En somme, on avait remplacé la parole du Christ : l’Écriture ne peut être récusée (Jn 10/35 = P 185), par celle du pape, lui-même souvent asservi au pouvoir temporel plus ou moins athée. Du point de vue de la Bhagavad Gita et de l’Ancien Régime européen, c’était le monde à l’envers.

Les trois dates du reniement : Le concile Vatican II

1     La troisième date marquante de cette évolution glissante, de cette chute contrôlée, est le Concile vatican II (ouvert le 11 octobre 1962 par le pape Jean XXIII et clôturé par son successeur Paul VI). Ce concile fut celui de ‘l’ouverture au monde’, euphémisme délicieux pour désigner une sacralisation de nombreuses opinions profanes et profanantes par ce qui reste de l’Église du Christ. Paul VI, en clôturant ce concile a déclaré : « La fumée de Satan est entrée dans le peuple de Dieu » (29/06/1972) : on ne saurait être plus radical et plus autorisé.

2     Un des marqueurs de cette évolution est la tolérance de la démocratie par l’Église, puis sa sympathie, et désormais le statut ‘d’idole chrétienne’ que le clergé accorde à ce système de civilisation. Or, le pouvoir légitime vient toujours ‘d’en haut’, ce qui nous ramène au Saint Esprit, car l’en-haut c’est lui. Le pouvoir démocratique venant d’en-bas, c’est-à-dire du peuple, si le système est respecté, et d’encore plus bas le plus souvent, c’est-à-dire de la convoitise de l’argent et du pouvoir pour lui-même, ainsi que de la fausse gloire qui l’entoure, ce pouvoir démocratique, donc, tend à développer mécaniquement ce qui est le plus inférieur dans la nature humaine. Si bien que l’Église se trouve conduite à s’opposer à la plupart des décisions que prend ce pouvoir, tout en continuant de l’idolâtrer de plus en plus, comme étant soi-disant le seul système de civilisation chrétienne possible. On assiste ainsi à la situation de plus en plus pathétique d’une papauté écartelée entre son culte du Veau d’Or démocratique et un semblant de fidélité aux enseignements du Christ. La papauté, qui fut d’abord victime de la révolution de 1789, avec Pie VII, devint ensuite apologue de la révolution démocratique avec Jean-Paul II et ses successeurs qui ne manquèrent pas de le canoniser rapidement. On pourrait évoquer le ‘syndrome de Stockholm’ qui désigne le retournement psychologique et mental de victimes d’un enlèvement politique qui finissent par soutenir la cause de leurs ravisseurs.

Une forte odeur de reniement

1     Avant d’évoquer cette glissade du concile de Trente au Concordat, pour arriver à Vatican II, nous sommes partis de la question prophétique évoquée par le Credo qui déclare que l’Esprit Saint a parlé par les prophètes. Il s’agit des prophètes de l’Ancien Testament et cela concerne donc le passé, par rapport au Christ. Mais, avec la ‘double source de la Révélation’ qui n’en est plus qu’une, le pape se prétend désormais prophète et actualise la Révélation ‘au goût du jour’. À ce détail près que les prophètes de l’Ancien Testament corrigeaient vertement les puissants de leur temps, quitte à y laisser souvent leur vie, alors que les papes modernes font des discours fort consensuels à l’ONU et caressent les présidents démocratiques dans le sens du poil. D’où une forte odeur de reniement dans le style prophétique, espérantiste et futuriste qu’a pris l’Église Romaine depuis quelques décennies.

De l’Évangile à ‘l’esprit de l’Évangile’

1     Au début du christianisme, la Thora des juifs était considérée comme un ‘ancien testament’ quelque peu obsolète ; et l’Évangile, les Actes des apôtres, les Épitres et l’Apocalypse étaient considérés comme le ‘nouveau testament’, remplaçant de fait l’ancien. Mais, avec la position du concile de Trente, l’Évangile lui-même tend à devenir un ‘ancien testament’ quelque peu obsolète. Car le magistère peut toujours lui donner une nouvelle interprétation supposée venir du ‘souffle de l’Esprit’, puisque « la Révélation se prolonge au travers de la vie de l’Église ».

2     La conséquence de ce dernier fait, c’est que la source de la Révélation, c’est-à-dire Dieu, est conçue, en pratique, non plus comme éternelle et donc immuable, mais comme évolutive, temporelle et clairement anthropomorphique. On appelle ‘tridentines’ les idées conformes aux dogmes du concile de Trente. Le Dieu tridentin est un dieu politique et terrestre. Un Dieu pour l’Église et sa bonne santé diplomatique. Par ce trait, le Catholicisme romain s’éloigne nettement, à la fois de l’Orthodoxie chrétienne orientale et du Protestantisme chrétien occidental. Désormais le magistère ne cite plus guère l’Évangile, il annonce les nouvelles ‘révélations’ au nom de ‘l’Esprit de l’Évangile’ qu’il est seul à pouvoir discerner. Plus on parle de ‘l’Esprit de l’Évangile’, moins on le cite, moins on le suit. ‘L’esprit de l’Évangile’ remplace l’Évangile.

3    Pour un Catholique moderne, le travail que nous faisons présentement, en nous ancrant dans l’Évangile canonique grec, est respectable, mais dépassé ; il était bon il y a deux mille ans, plus maintenant. La vérité d’autrefois peut être devenue erreur aujourd’hui, et inversement, car Dieu suit le mouvement du monde… du moins le Dieu dont le magistère entend les révélations.

4     Mais nous pensons que de deux choses l’une : ou la Révélation est la Révélation de l’Éternel, ou c’est une idée humaine abusivement considérée comme une révélation. Si c’est une véritable Révélation, elle vient d’au-delà du temps, et le temps ne peut en changer le message. Si c’est une illusion de révélation, alors elle vaut ce que valent les idées purement humaines, au mieux pour un temps et un lieu. Nous nous en tenons donc à la Gita : « que les Écritures soient pour toi l’autorité qui détermine ce qui doit être fait et évité. C’est en connaissant les prescriptions des Écritures que tu dois agir dans ce monde (BG 16/24), et Jésus n’y contredit aucunement : l’Écriture ne peut être récusée (Jn 10/35 = P 185).

La perfection perdue de vue

1     Il est clair que l’Église Romaine actuelle se situe à mille lieues de la conception d’un Dieu immuable (BG 09/08). Avec la pensée tridentine, subtilement, c’est la conception du divin qui a changé. Dieu comme absolu devient un Dieu relatif… à l’homme. Si bien que Dieu-aujourd’hui n’enseigne pas les mêmes choses que Dieu-hier, et l’on se prépare déjà à ce que cela diffère lorsqu’arrivera Dieu-demain.

2     Le chemin spirituel se présente alors comme un voyage indéfini et sans terme. Toute autre est la conception orientale du divin en tant qu’absolu, puisque c’est une conception métaphysique, donc supra temporelle, et que les notions de progrès et d’évolution n’ont de sens qu’à l’intérieur de la temporalité, de la durée, et de la finitude.

 3    Celui qui, revenu de l’illusion, me connait comme le Soi suprême, celui-là, sa connaissance embrasse tout… (BG 15/19). On rencontre l’idée d’une connaissance totale, dans ce sutra, et non pas d’une connaissance sans cesse en chemin et qui, finalement, n’arrive jamais au but et peut-être n’en a pas vraiment. Et aussi l’idée que le progressisme est une illusion (Voir dans le site / Révélation et modernité / le Progressisme…). En effet, seul ce qui est imparfait peut progresser ; donc, affirmer que l’on progresse toujours, c’est se résigner à être toujours imparfait. Cela revient à nier la notion de perfection, ce que ne font ni Jésus (Il propose au ‘jeune homme riche : ‘Si tu veux être parfait’ Mt 19/21 = P 216), ni la Gita (Apprends de moi… comment l’être parvenu à la perfection, réalise Brahman (l’éternel), ce qui représente la culmination de la connaissance : BG 18/50 + BG 08/15, 11/21).

4     Seule une conscience fermée à l’idée même de l’éternel peut se borner à une telle espérance. La Bhagavad Gita continue : je t’ai exposé la plus mystérieuse des doctrines védiques. Celui qui comprend cela est un homme de connaissance… Il a atteint le but de sa vie (BG 15/20). La plus mystérieuse des doctrines : il y a donc un but ; il y a une réalisation possible, un but de la vie.

Les prophètes juifs, utilisés et secondarisés

1    On a vu la relation délicate du christianisme avec le judaïsme (et des chrétiens avec les juifs). Au début, tant que le christianisme se développait principalement dans le monde juif, il fallait établir une continuité entre judaïsme et christianisme. Les prophètes juifs ont donc été présentés comme annonciateurs de Jésus ; et Jésus comme réalisant, et épuisant par là-même, la religion juive.

2     Alors se pose la question : « Les prophètes juifs, n’étant pas divins, comme Jésus (selon la théologie), comment pouvaient-ils parler de Dieu ? » Et c’est là qu’intervient le Saint Esprit qui a parlé par les prophètes. Autrement dit, selon la théologie, le Saint Esprit est censé avoir inspiré les prophètes juifs avant de devenir le père, y compris physiologique, du prophète majeur qu’est Jésus (L’Esprit Saint viendra sur toi… c’est pourquoi l’être saint qui naîtra sera appelé Fils de Dieu : Lc 01/35 = P 004).

3     Mais il ne faudrait pas croire pour autant que les prophètes juifs s’en sont trouvés spiritualisés. Ils prophétisaient, mais ne comprenaient pas nécessairement leur prophétie. Et l’Évangile insiste sur cette incompréhension des prophètes. En effet, on y voit Jean Baptiste, dont Jésus dit …parmi les enfants des femmes, il n’en a pas surgi de plus grand que Jean le Baptiste… (Mt 11/11 = P 079), ce qui fait de lui le plus grand des prophètes, mais cela  ne l’empêche pas, à quelques jours de sa mort, de douter de la nature de Jésus qu’il a pourtant annoncé lui-même : Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ? (Mt 11/03 = P 078). Donc, du point de vue du Credo chrétien, il n’y a de véritablement spirituel que le christianisme ; les autres religions et ‘spiritualités’, tout au plus, se voient reconnaître quelques qualités prophétiques, d’annonce de la seule vraie religion chrétienne. C’est même un des traits dominants du christianisme, et par lui des occidentaux, que cette prétention au monopole.

4     À propos du passage ‘selon les Écritures’, nous avons vu les problèmes posés par les prophéties de la Thora appliquées à Jésus. Dans l’Évangile même, nous avons vu les prophéties de Marie, de Zacharie, de Siméon, qui semblaient croire que Jésus allait réaliser de leur vivant ce qui en fait est toujours en attente, deux mille ans après, en vue du second avènement. Les prophètes prophétisent, mais ne comprennent pas pour autant.

5     Nous avons vu aussi, à propos du titre de ‘religio licita’ revendiqué par les premiers chrétiens, l’utilisation qu’ils ont fait des supposées prophéties, visant à disqualifier et ostraciser les juifs qui ne se faisaient pas membres l’Église nouvelle. Tout cela est fort problématique.

Les prophéties n’ont guère d’intérêt ésotérique

1     Mais ce qui importe surtout, c’est que, du point de vue ésotérique, les prophéties n’avancent à rien, puisqu’elles n’ont d’intérêt que temporel. La prophétie annonce au temps T ce qui se passera au temps T+x, alors que l’ésotérisme s’intéresse essentiellement à ce qui se passera au-delà du samsara des naissances et des morts, donc au-delà du temps. L’importance des prophéties, dans l’Évangile et dans le christianisme, relève donc largement de leur caractère exotérique et religieux.

Les prophéties ne seraient preuves que pour un juif

1    Et, même dans ce contexte limité, les prophéties pouvaient apparaître importantes au tout début du christianisme, pour un public juif, acquis à la sacralité de la Thora et qui, par les prophéties, reportait cette sacralité sur la personne de Jésus, messie désigné par la Thora. Mais pour un chrétien non juif, arrivant deux millénaires après, la sacralité de la Thora (Ancien Testament) dépend de celle accordée à Jésus, et non l’inverse. Le caractère de preuve des prophéties vétérotestamentaires n’a plus aucune importance.

Les prophéties : argument d’autorité

1     D’ailleurs, d’une façon générale, la prophétie relève de ‘l’argument d’autorité’ : A, qui fait autorité, affirme que B, qui est inconnu, est compétent. Donc on accorde autorité à B, parce que A l’a dit. L’argument d’autorité a certes une utilité dans la vie, mais ce n’est pas une preuve spirituelle. La preuve spirituelle, c’est que, quand on lit tel enseignement de la Thora, de l’Évangile ou de la Bhagavad Gita, l’esprit qui est en nous le reconnaisse comme vrai : pourquoi ne jugez-vous pas par vous-mêmes de ce qui est juste ? (Lc 12/57 = P 181).

(…Je crois en l’Église, une, sainte, catholique et apostolique…)

Jésus, un rabbi d’organisation classique

1     Après une plongée dans l’histoire humaine avec l’allusion aux prophètes, le Credo triomphe : Je crois en l’Église, une, sainte, catholique et apostolique. Chaque mot pose problème.

2     D’abord l’Église ; Jésus en a-t-il vraiment fondé une ? Historiquement, on n’en sait rien. La Tradition et l’Évangile affirment que Jésus avait des disciples (il descendit à Capharnaüm, ainsi que sa mère et ses frères et ses disciples… (Jn 02/12 = P 027) et aussi qu’il en institua Douze pour être ses compagnons et pour les envoyer prêcher (Mc 03/14 = P 054). Ces douze sont les apôtres. Mais tous les rabbis avaient des disciples (Jean le Baptiste par exemple : Jn 03/25 = P 032) et certains pouvaient être prédicateurs itinérants. Ce n’est pas cela qui fait une Église, au sens actuel du terme, une religion.

Jésus a-t-il fondé une religion, sans jamais la pratiquer ?

1     Si Jésus a fondé une Église et une religion nouvelle, ce ne peut être que quelques heures avant sa mort, pendant son dernier repas : Ceci est mon corps, donné pour vous ; faites cela en mémoire de moi (Lc 22/19 = P 259). Mais alors intervient un problème : « Tout fondateur de religion pratique la religion qu’il fonde, et quitte la religion de ses pères. Tel est le cas d’Abraham et aussi de Moïse, puisqu’il fut élevé comme un enfant d’Égyptien. Tel fut aussi le cas de Mohamed.» Or rien de tel ne s’est produit pour Jésus. L’Évangile le montre au contraire pratiquant les rites de la religion juive jusqu’à ses derniers instants, citant les Écritures juives jusqu’à ses dernières paroles sur la croix (Mc 15/34 = P 296).

La Bhagavad Gita, synthèse supra religieuse

1     De ce point de vue, la Bhagavad Gita est très différente de l’Évangile. Au lieu de mettre en concurrence une religion nouvelle avec les religions existantes, la Gita présente les différentes voies religieuses comme menant au même but, et elle précise ce but dans un langage supra religieux et proprement métaphysique. C’est ainsi que Krishna dit : je suis Vishnu (BG 10/21) (religion visnouite), mais aussi bien : je suis Shankara (Shiva) (BG 10/23) (religion shivaïte). Et même, de façon totalement universelle : De la manière même dont les hommes se tournent vers moi, Je me communique à eux. Les hommes suivent ma voie de multiples façons… (BG 04/11). C’est ce qui permet aux maîtres hindous de reconnaître Jésus comme avatara, incarnation divine ; chose impensable pour un chrétien exotérique concernant Krishna.

Un Évangile ‘nouveau’ face à une Gita sans nouveauté ?

1     De plus, la Gita ne prétend à aucune nouveauté : Ces sujets ont déjà été traités par des rishis, en des hymnes védiques variés, et aussi dans les ‘aphorismes sur le Brahman’ (Vedanta-sutra), bien argumenté et sans équivoque (BG 13/04). Et cela est évident, puisqu’il ne s’agit pas d’une histoire sainte, mais de l’exposé doctrinal d’une sagesse immuable : le chemin qui conduit à Brahman. Alors que l’Évangile prétend à une nouveauté (du moins par rapport au milieu juif) : Je vous donne un commandement nouveau : vous aimer les uns les autres ; comme je vous ai aimés, aimez-vous les uns les autres (Jn 13/34 = P 260).

Le Credo à contre-Évangile sur l’Église

 1     Je crois en l’Église implique le sous-entendu que Jésus a fondé la nouvelle religion chrétienne. D’après l’Évangile c’est insoutenable. Humainement, on peut attribuer ce rôle à Paul de Tarse, comme vu. Spirituellement, au Saint Esprit si l’on veut, mais à Jésus directement certainement pas : Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël (Mt 15/21= P 115).

2     On pourrait dire aussi que Jésus a fondé la nouvelle religion chrétienne une fois ressuscité : Allez donc, de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit… (Mt 28/19 = P 318). Mais il est difficile de ne pas soupçonner les premiers chrétiens d’avoir mis dans la bouche de Jésus, après sa mort (une fois ressuscité…) les convictions qu’ils s’étaient eux-mêmes forgés, sous l’influence principale de Paul de Tarse, dit saint Paul.

3     Paul n’a jamais rencontré Jésus, n’a pas été son disciple, ne cite jamais les enseignements de Jésus dans ses propres enseignements, et prétend avoir bénéficié d’une révélation particulière, spécifique à lui seul. Toute la théologie chrétienne est basée sur l’enseignement de Paul, et non sur l’Évangile ; et on peut dire à ce point de vue que le christianisme est un paulinisme.

La thèse du détournement d’héritage

1     Certains en concluent que Jésus est un ésotériste juif (ce qui ne fait aucun doute), qui n’a pas fondé de nouvelle religion, et que Paul a pratiqué un ‘détournement d’héritage’, se faisant de fait le vrai fondateur d’une nouvelle religion. Cette thèse présente nombre d’arguments convaincants. Mais elle a aussi un gros défaut : comment une religion produite par un faussaire pourrait-elle durer aussi longtemps et concerner autant de milliards d’humains depuis sa fondation que le christianisme ? Cette production religieuse, largement paulinienne il est vrai, a donc été pour le moins ‘tolérée par Dieu’, et même certainement ‘voulue par Dieu’.

L’exotérisme chrétien et l’ésotérisme christique et oriental

1     Il nous semble que le plus pertinent consiste à  considérer qu’il y a un ésotérisme et un exotérisme chrétiens, ou du moins christiques : l’Église et la théologie paulinienne sont l’exotérisme, l’Évangile (dans une grande partie de son texte interprété symboliquement et métaphysiquement) constitue l’ésotérisme.

2     Il n’en reste pas moins que cet ésotérisme est problématique et incomplet, tant les notions exotériques et théologiques pauliniennes ont été réinjectées dans le texte de l’Évangile même (entre la mort de Jésus et l’officialisation, la ‘canonisation’ des Écritures au IV° siècle, du temps de l’empereur Constantin). Et c’est pourquoi, à défaut de la tradition ésotérique christique orale, dont témoignent les Pères de l’Église originelle, le recours à la tradition spirituelle, métaphysique, complète et désormais accessible de l’Inde constitue un complément non seulement utile, mais même indispensable. Déjà indispensable pour découvrir dans l’Évangile des aspects ésotériques que les chrétiens ont oubliés depuis des siècles, ensuite indispensable pour accéder à une doctrine plus complète sur de nombreuses questions (castes-varnas, cyclologie, sur-être Brahman, etc), et surtout sur la doctrine de l’Unité suprême-moksha, que l’on peut reconstituer dans l’Évangile, dans la mesure où on en connaît préalablement la doctrine complète dans l’Orient métaphysique.

L’unité originelle de l’Église est un mythe

1     Le mot ‘Église’ vient du grec ‘ekklesia’ et désigne une assemblée de citoyens. Par glissement, le mot a désigné une assemblée de croyants chrétiens, donc une religion. La prétendue unité que le Credo attribue à l’Église pose problème. En réalité l’Église n’a jamais été une.

2     Son unité originelle relève d’un mythe, celui de Pierre, premier pape. Les Actes des apôtres présente la communauté des disciples de Jésus, à Jérusalem, juste après la mort de leur maître, comme étant dirigée par Jacques, le frère du Seigneur (chef de l’Église de Jérusalem et partisan du judéo-christianisme), et non pas par Pierre. Et les disciples vont au temple chaque jour, en parfaits juifs, et ne présentent aucun caractère d’une nouvelle religion. Ensuite apparaît Paul de Tarse, en tant que persécuteur professionnel de disciples de Jésus. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il n’est pas en unité avec eux. Puis, d’après son seul témoignage, Paul a une vision de Jésus et se convertit. Le nouveau testament montre clairement les rapports difficiles de Pierre et de Paul. On le comprendrait à moins, les persécutés apprécient rarement les persécuteurs. Donc l’unité originelle de l’Église est un mythe.

3     Dans le combat d’influence entre Paul et Pierre, il est clair que Paul l’a emporté. C’est lui qui a décidé que les disciples de Jésus devaient s’ouvrir aux non-juifs, et qu’il fallait aménager la Loi de Moïse pour cela, en particulier en supprimant la  circoncision, que pourtant Jésus lui-même avait reçue (Et lorsque furent accomplis les huit jours pour sa circoncision, il fut appelé du nom de Jésus, nom indiqué par l’ange avant sa conception : Lc 02/21 = P 009). En nombre de choses, Paul fut plus le premier pape et fondateur de l’Église, plutôt que Pierre et Jésus. La tradition, pour conforter le mythe de l’unité chrétienne originelle, prétend que Pierre et Paul furent mis à mort ensemble, le premier crucifié la tête en bas, le second décapité car il était citoyen romain. Et leurs tombeaux se voisinent au Vatican. La propagande est bien faite.

Le Credo est tardif  dans le christianisme

1     Après la période de cette première génération de disciples du Christ (disciple pour Pierre, pas pour Paul, qui n’a jamais rencontré Jésus et ne fait jamais référence à son enseignement), on rencontre tout une série de générations (une douzaine) jusqu’à l’empereur Constantin, qui déclara le christianisme religion d’État de l’empire romain. Or, pendant ces quatre siècles, chaque communauté de disciples de Jésus, tout autour de la Méditerranée, avait son propre évangile, sa propre conception de la nature et de la mission de Jésus, autrement dit sa christologie, sa théologie, son christianisme. L’unité doctrinale dont le Credo se veut le résumé n’est pas originelle. La première version du Credo, dite ‘Symbole de Nicée-Constantinople’ date des conciles de Nicée (325) et de Constantinople (381) ; c’est fort longtemps après la mort de Jésus ; et c’est l’œuvre de l’empereur Constantin.

2    L’empereur Constantin n’était pas chrétien lui-même (la tradition, pour arrondir les angles, le fait se convertir sur son lit de mort, et les Orthodoxes en font un saint). Son problème était qu’il faut une religion pour assurer la cohésion d’une civilisation. Or la religion romaine se trouvait en profonde décadence. Les différents christianismes, au contraire, recrutaient beaucoup, et se montraient fort dynamiques. Mais ils étaient désunis. C’est pourquoi les conciles formateurs de l’unité doctrinale de l’Église ont été convoqués par l’empereur, et non par le pape ou les évêques. Constantin proposa aux évêques de s’unir doctrinalement, et il leur offrit en échange une reconnaissance comme religion d’État, aidée du bras séculier. De ces négociations doctrinales provient cette étrange caractéristique du christianisme : les quatre évangiles, qui décrivent des Christ fort différents pour dire le moins (Alors qu’il n’y a qu’une Thora pour les juifs, qu’un Coran pour les musulmans, qu’une Bhagavad Gita pour les hindous).

Les désunions des christianismes

1     Et c’est justement parce que de nombreuses églises locales ne voulaient pas accepter les écrits des autres églises, et encore moins perdre leur propre évangile, que l’église dominante les massacra méthodiquement et détruisit leur patrimoine scripturaire. Si l’Église avait été originellement une, comme le prétend le Credo, ces conciles doctrinaux n’auraient pas été nécessaires, et encore moins les persécutions de l’Église romaine contre les autres églises issues du Christ, persécutions dont les écrits des Pères de l’Église témoignent abondamment, ainsi que l’archéologie.

2     Et l’on sait bien qu’après Constantin eut lieu la séparation entre les Orthodoxes et les Catholiques (vers l’an mille), puis entre les Protestants et les Catholiques (XVI° siècle), le tout accompagné d’excommunications, de persécutions, de massacres et de guerres.

3     Aujourd’hui, plus de deux siècles après la révolution de 1789, l’Église n’a plus de puissance militaire, hormis les folkloriques Gardes Suisses. La désunion ne semble plus que doctrinale. Mais il convient de se méfier de cette impression (comme le montre la guerre se déroulant en Ukraine, et qui oppose le bloc Orthodoxe slave contre une coalition américano-européenne de Catholiques et Protestants). De plus les différents Protestantismes-Réformés concurrencent fortement le Catholicisme (en Europe et surtout en Amérique du sud et en Afrique). Et, dans l’Église catholique elle-même, les traditionnalistes et les modernistes se heurtent brutalement, au point que l’on voit se succéder des papes, en opposition flagrantes sur des points essentiels de doctrine (Benoît XVI et François I par exemple). Il faut donc une très solide naïveté pour croire que l’Église est une.

L’unité de l’Église mystique

1    On peut toujours se raccrocher à l’idée que le Credo évoque l’Église mystique et non pas l’Église historique. Mais cela ne tient pas mieux, car il y a de nombreuses formes de mystiques : Les hommes suivent ma voie de multiples façons (BG 04/11), et Jésus dit aussi bien : J’ai encore d’autres brebis qui ne sont pas de cet enclos (Jn 10/16 = P 149).

2    « S’il est une ‘Église une’ quelque part, ce ne peut être que celle des saints » diront certains. Mais cela ne suffit guère. Un indubitable ascète et saint, Jean Marie Vianney, le ‘curé d’Ars’, a pu prêcher que les « mahométans iront tous en enfer éternel » ; dans son contexte théologique et son époque, la chose pouvait passer à la rigueur. Aujourd’hui, elle est inconcevable. La sainteté ne suffit donc pas à une Église véritablement une. Il y faut certainement aussi la sagesse et la connaissance. Et alors, cette ‘Église une’ est nécessairement ésotérique. Et il n’y a aucune raison, pour dire le moins, qu’elle ne soit que chrétienne. ‘L’Église une’ ne peut être que l’unité transcendante, et donc spirituelle, des religions. Nous disons bien ‘transcendante’, ce qui n’a rien à voir avec un ‘congrès des religions (exotériques) qui prient pour la paix physique dans le monde’.

Sainteté ou gnose ? : Je crois en l’Église… sainte…

1     C’est grande prétention d’affirmer que cette Église est sainte parce que sa foi y est chrétienne. Car le mot saint ne désigne pas seulement les héros de sainteté et de foi que cette Église a comptés au cours de son histoire, mais l’ensemble des membres baptisés. De tout temps, et aujourd’hui peut-être plus que jamais, les scandales de l’Église, c’est-à-dire de l’ensemble des baptisés, et de l’Église dans l’Église, c’est-à-dire le clergé, défraient la chronique avec une régularité sans faille.

2     Il faut dire que, pendant des siècles, la superstition de l’Église sainte était enveloppée d’une telle sacralité que tous les méfaits devaient être occultés, pour ‘sauver la face’, ne pas discréditer l’institution. Les chefs avaient pour principe de maintenir la dorure du blason ecclésiastique, quitte à y sacrifier la justice. Les prêtres en faisaient les frais au profit des évêques, les religieuses au profit des prêtres, les laïcs au profit du clergé.

3     Si, par ailleurs, on restreint le concept de sainte Église à la seule assemblée de ceux qui furent effectivement des saints, les problèmes ne disparaissent pas pour autant. Les critères de sainteté évoluent au fil des temps, au point de se contredire, et s’alignent plus souvent qu’à leur tour sur des critères assez profanes. Avant la révolution de 1789 nombre de têtes couronnées furent canonisées, et ensuite plus aucune. Avant la décolonisation, les missionnaires blancs étaient canonisés, les hommes de couleurs rarement ; maintenant ils le sont, parfois par centaine au cours d’un seul voyage pontifical (exemple sous Jean-Paul II). Et l’on pourrait égrener les exemples de ce genre. À contrario, le pape François I° (qui se fait ‘modestement’ nommer ‘pape François’, comme s’il avait la propriété exclusive du nom), a même déclaré : « Tous les Chrétiens sont pécheurs », à croire que c’est ce qui les caractérise. Où donc est passée la sainte Église ?

La communion des saints

1     Certains, plus prudents, ne veulent voir dans la sainte Église, que la ‘communion des saints’, notion très intéressante, à condition qu’on ne la réserve par au seul christianisme. Car il y a des saints musulmans, hindous, bouddhistes, et certainement des saints hors de toute institution religieuse. Si Jésus dit vrai en affirmant : ce qui est élevé pour les hommes est objet de dégoût devant Dieu (Lc 16/15 = P 200), il est assez probable que la communion des saints, vue du ciel est fort différente de la communion des saints canonisés en terre chrétienne.

2     Les Protestants aussi sont prudents, eux qui laissent à Dieu, ou au Christ du second avènement, le soin de déterminer qui est saint et qui ne l’est pas. Ils suspectent d’ailleurs le catholicisme d’un certain polythéisme en éparpillant les prières des fidèles entre une multitude de destinataires auréolés.

De l’abus du mot saint

1     Mais ce n’est pas tout. Le concept même de sainteté est problématique. On note déjà que l’Évangile emploie la notion avec plus de sobriété que l’Église catholique. Il apparaît rapidement que la notion de sainteté est assez relative quand il s’agit d’institutions humaines. Par exemple, la ville sainte, pour Jérusalem, ville dont les chefs religieux condamneront Jésus à mort (Mt 27/52-53 = P 301). Également de Nazareth, mot qui signifie ‘la sainte’ ; mais il ne faut pas oublier que les nazaréens cherchèrent à assassiner leur compatriote Jésus (Jn 04/29 = P 100). Le temple de Jérusalem est dit le lieu saint que cependant Jésus compare à un repaire de brigands (Mc 11/17 = P 028) et où le diable a ses entrées (Alors le diable le prend avec lui dans la Ville Sainte, et il le plaça sur le pinacle du Temple : Mt 04/05 = P 021). Ce premier inventaire montre que la sainteté, lorsqu’elle concerne des institutions humaines, doit être appréhendée avec circonspection.

La sainteté de l’Esprit

1     La notion devient plus limpide lorsque l’Évangile parle de la sainteté des grands prophètes (Lc 01/70 = P 006). À plus forte raison lorsqu’il s’agit de Jean le Baptiste, et même si c’est Hérode qui en parle : Hérode craint Jean, sachant que c’est un homme juste et saint… (Mc 06/20 = P 034). Encore mieux s’il s’agit de l’enseignement sacré : Ne donnez pas aux chiens ce qui est saint-hagio (Mt 07/06 = P 071). Ou les états supérieurs de l’être, comme les saints anges (Mc 08/38 = P 123). Et, au final, Dieu le père : Père saint, garde-les dans ton nom que tu m’as donné, pour qu’ils soient un comme nous sommes un (Jn 17/11 = P 267). Mais, le plus souvent, l’emploi évangélique de la notion est réservée à l’Esprit Saint, c’est-à-dire Dieu, puisque Jésus enseigne Dieu est esprit (Jn 04/24 = P 036). On est donc loin des papes qui se font tranquillement appeler ‘très saint père’ de leur vivant.

Confusion de la sainteté et du malheur

1     On constate donc que l’Église galvaude beaucoup la notion de sainteté par rapport à l’Évangile. Exemple : On parle des ‘saints innocents’ à propos des enfants tués par Hérode après la naissance de Jésus (Mt 02/16 = P 011) ; or le texte ne dit pas qu’ils étaient saints. Et Jésus, dans une circonstance similaire, demande : ces dix-huit personnes que la tour de Siloé a tuées dans sa chute, pensez-vous que leur dette fût plus grande que celle de tous les hommes qui habitent Jérusalem ? (Lc 13/04 = P 182). Il ne suffit pas de subir un malheur pour être déclaré ‘saint innocent’ ; le malheur vient généralement du péché, donc du karma. Jésus le dit clairement au paralytique : Mon enfant, tes fautes sont remises (Mc 02/05 = P 048) et aussi à l’homme de la piscine de Siloé : Vois, tu es en santé ne faute plus, pour éviter qu’il ne t’advienne pas encore pire (Jn 05/14 = P 111).

La sainteté occulte l’unité suprême

1     On voit donc que l’Église, supposée sainte, fait un emploi souvent discutable de la notion de sainteté. Mais il y a encore plus problématique. La religion chrétienne, globalement, n’a pas mieux à proposer que la sainteté. Ce que propose la Bhagavad Gita, c’est la connaissance, et sa réalisation dans le yoga, c’est-à-dire l’unité, la fusion avec le principe divin : c’est cela la gnose. Nous avons vu bien des fois que Jésus propose cela aussi à ses disciples, mais l’Église, avec sa théologie dualiste, non seulement ne le propose pas, mais en nie même la possibilité (avec la scission créateur-créature). Assurément Jésus était prophète aussi lorsqu’il disait aux théologiens de son temps : Malheur à vous, les légistes, parce que vous avez enlevé la clef de la gnose ! Vous-mêmes n’êtes pas entrés, et ceux qui voulaient entrer, vous les en avez empêchés ! » (Lc 11/52 = P 171).

2    La sainteté est une catégorie typiquement religieuse, liée à la morale, et non spirituelle, liée à la connaissance. Le mot n’est guère en faveur dans la Bhagavad Gita, mais celui de vertu le remplace pour ainsi dire. Les sages considèrent d’un œil égal le brahmane vertueux et savant, la vache, l’éléphant, le chien et le paria mangeur de chien (BG 05/18) : c’est dire que, si on respecte la vertu, on ne l’idolâtre pas. Les vertueux, qui se nourrissent des restes des sacrifices (yajnas), sont déliés de toutes leurs fautes… (BG 03/13), ce qui leur vaudra un bon karma et une place au paradis, mais la libération, c’est autre chose (Ainsi, ceux qui suivent la voie védique, mais qui n’aspirent qu’au bonheur, n’obtiennent que le cycle de la naissance et de la mort : BG 09/21). Et voici maintenant en quoi la connaissance-gnose diffère de la sainteté vertueuse : Certains parmi les yogins n’envisagent que les devas (dieux) comme destinataires des sacrifices. D’autres offrent le soi-ego comme un sacrifice, par le Soi-Atman, dans le feu du Brahman Suprême (BG 04/25).

2     La prééminence de la connaissance sur la morale n’est pas moins affirmée dans l’Évangile que dans la Gita. « Si vous demeurez dans ma parole, vous êtes vraiment mes disciples ; vous connaîtrez la vérité et la vérité vous libérera (Jn 08/32 = P 147). Seule la vérité (spirituelle) libère de la naissance et de la mort ; c’est dans ce sens que Jésus emploie la notion de liberté dans la citation précédente. La preuve en est qu’il précise : si quelqu’un garde ma parole, il ne verra jamais la mort (Jn 08/51 = P 147). Cet enseignement-là est rigoureusement de la spiritualité au sens oriental.

Jésus, un homme de connaissance admirable et de sainteté douteuse

1     Donc le but de l’Église, en tant qu’institution religieuse, exotérique, c’est la sainteté et le salut paradisiaque, non la vérité totale et la libération spirituelle. Une bonne preuve de ce que la sainteté ne garantit pas la connaissance spirituelle, c’est que, dans l’Évangile, personne ne doute jamais de la connaissance de Jésus : Les Juifs, étonnés et admiratifs, disaient : « Comment connaît-il les lettres sans avoir étudié ? (Jn 07/15 = P 139), alors que beaucoup doutaient de sa sainteté : les Pharisiens et les scribes murmurent : »Cet homme fait bon accueil aux pécheurs et mange avec eux ! » (Lc 15/02 = P 164). On le prend même, selon ses propres dires, pour un glouton et un ivrogne (Mt 11/16-19 = P 079).

2     La sainteté ne garantit pas la connaissance ; et la connaissance peut donner l’illusion de la non-sainteté. La Bhagavad Gita déclare carrément : Le yogi, établi dans l’unité, qui Me vénère comme demeurant dans tous les êtres, vit en Moi, quel que soit sa façon de vivre (BG 06/31). Quel que soit sa façon de vivre, donc cette façon pourra sembler sainte à l’un et problématique ou pécheresse à un autre. Et ceci d’autant plus que les critères de sainteté sont relatifs aux normes morales, dont il est facile de voir qu’elles sont très variables dans le temps et l’espace.

La sainteté sans frontières religieuses

1     Les frontières de la sainteté ne concordent pas avec les frontières de l’Église chrétienne : Beaucoup viendront du levant et du couchant prendre place au festin avec Abraham, Isaac et Jacob dans le Royaume des Cieux… (Mt 8/11-12 = P 186). Jésus savait que tous les chrétiens en titre ne sont pas membres effectifs de son Église et que bien des non-chrétiens en font partie. C’est exactement dans cette optique que se situe ce commentaire.

2     En lecture ésotérique, un autre passage de l’Évangile illustre cela : Certains, dans la foule, disent que Jésus est le prophète, d’autres disent que c’est le Christ, mais d’autres disent : ‘Le Christ ne vient pas de Galilée !’ (Jn 07/41 = P 143). En effet, les Écritures juives disaient qu’il devait venir de Judée. Cependant, bien que né secrètement en Judée, Jésus a bien passé presque toute sa jeunesse, et jusqu’à ses trente ans, en Galilée. Il n’était donc pas faux de dire aussi qu’il venait de Galilée. De plus, en hébreu, Galilaia signifie ‘cercle’, qui peut s’interpréter comme désignant le globe terrestre entier et donc, dans ce sens ésotérique, le Christ peut venir de la terre entière… à moins qu’il se trouve un endroit, dans l’univers, où Dieu n’ait pas accès !

La catholicité comme domination guerrière : Je crois en l’Église… catholique

1     Le Credo exige que l’on croie ensuite que l’Église est  catholique. En latin, catholicos signifie ‘universel’. Ici éclate la différence entre la perspective exotérique et ésotérique. Du point de vue exotérique, religieux, Jésus est la seule incarnation divine, la religion qui en découle, le christianisme est donc ‘la’ religion. Elle a vocation à devenir universelle, au sens physique du terme. Elle doit recouvrir, et donc supprimer, toutes les autres religions et régner sur la terre entière. Comme il se trouve que la technologie maritime et guerrière a tourné à l’avantage de l’Europe à partir de la fin du XV° siècle, permettant les grandes découvertes géographiques, les colonisations et l’esclavage à grande échelle, l’homme occidental s’est senti conforté par cette conception religieuse pour dominer le monde entier sans vergogne.

2     En réalité l’Occident était déjà largement décadent du point de vue spirituel. C’est justement cette décadence qui lui a permis trois choses : 1°) Développer frénétiquement la technologie matérielle, en particulier les technologies guerrières, sans se soucier des conséquences à long terme. 2°) Se satisfaire d’une conception religieuse grossièrement exotérique. 3°) S’aveugler tellement sur sa prétendue supériorité, lorsqu’il massacra sans état d’âme des civilisations entières.

La catholicité et le sanatana dharma

1     Le pendant ésotérique de la catholicité, donc de l’universalité, est exactement le sanathana dharma dont nous avons parlé. Et la tradition spirituelle de loin la plus catholique est l’hindouisme, par sa pleine légitimation des autres religions, et sa reconnaissance d’autres avataras que ceux qui apparurent en Inde (Jésus et le Christ du second avènement, plus sans doute quelques-uns parmi les premiers avataras). On peut dire cependant, à la décharge du christianisme, que la déchristianisation massive de l’Occident, accompagnée d’un net recul des missions chrétiennes étrangères, souvent battues en brèche par l’islam ou le monde profane, a fait réfléchir les responsables religieux et a beaucoup rabattu leur orgueil.

Les tentatives de Jean-Paul II

1     De plus l’initiative du pape Jean-Paul II, de réunir à Assise (pays de Saint François, connus pour son universalisme spirituel) des représentants des différentes religions, cette initiative indique un changement de conception dans l’Église Catholique. Cependant, il convient de ne pas rêver : cette initiative du désormais saint Jean-Paul II n’est jusqu’à présent suivie d’aucune évolution théologique.

2     D’ailleurs la chose serait-elle possible ? L’ouverture de la théologie à l’Orient spirituel risquerait fort de la déstructurer largement. L’Évangile, qui est oriental dans la plus grande partie de son texte, est miscible avec la métaphysique orientale, et en fait même partie, mais la théologie est irrémédiablement occidentale et dualiste.

La catholicité selon Jésus

1     Jésus enseigne sur ce point. Le disciple Jean lui rapporte qu’un homme fait des miracles ‘au nom de Jésus’, alors qu’il n’est pas membre de leur groupe. Jean l’a donc arrêté (‘pour contrefaçon’ pourrait-on dire). Mais Jésus s’y oppose et déclare : Qui n’est pas contre nous est pour nous (Mc 09/40 = P 130). Donc, toutes les religions qui apprécient la dimension véritablement religieuse du christianisme, font partie de la catholicité. Autrement dit la catholicité, selon Jésus, est ésotérique et non institutionnelle.

La catholicité romaine

1     Lors de la naissance de Jésus, l’Évangile précise : en ces jours-là parut un édit de César Auguste, ordonnant le recensement de tout le monde habité (Lc 02/01 = P 008). La prétention romaine y éclate : Les Amériques, l’Afrique, l’Europe du nord, la Chine, l’Inde et toute l’Asie étaient-elles désertes ? Les hommes qui vivent hors de l’empire romain, gouverné par Auguste, étaient-ils des animaux ? C’est ce que les Romains pensaient en les réduisant si habituellement en esclavage. Lorsque l’Église devint romaine, elle garda, et garde encore, quelque chose de cette mentalité. Pendant des siècles, le christianisme fut présenté comme ‘la’ religion, puisqu’il n’y en avait pas d’autres qui soient vraies.

2     Maintenant, du point de vue des ‘chrétiens modernes’, sous l’effet de l’égalitarisme démocratique, toutes les religions sont respectables, mais certaines le sont plus que d’autres, et l’une d’entre elles les domine toutes en vérité et en révélation : la nôtre évidemment. En cela cette Église est catholique, car elle est destinée à s’imposer au monde entier. Certes, on trouvait normal, jusqu’à une date récente, d’imposer la foi au Credo par le glaive. Maintenant on pense qu’elle s’imposera par la seule propagande apostolique. Mais l’orgueil de base est toujours présent : à défaut d’avoir la seule religion, on a quand même la meilleure.

Seule la ‘sophia perennis’ est catholique

1     On a vu qu’une religion est une interface entre une révélation divine et un contexte géographique, historique, racial et culturel humain, ce dernier étant nécessairement relatif et imparfait. Il n’y a donc pas de religion ‘catholique’ au sens d’universelle. Chaque religion est calibrée pour un peuple et un temps donné ; c’est d’ailleurs pourquoi il y a plusieurs religions, et pourquoi elles ont toutes un début, et par conséquent auront une fin.

2     Seul est catholique, universel, l’ésotérisme non-dualiste. Et encore pas l’ésotérisme de telle ou telle religion, car il y en a plusieurs, mais l’ésotérisme en soi, c’est-à-dire ce qui est le plus intérieur à l’humain, le plus universel, le plus métaphysique : la spiritualité pure. Si une religion devait mériter le nom de catholique, ce serait l’hindouisme, et même plus précisément, le Samkhya-Yoga-Védanta, qui constitue la part la plus métaphysique dans la doctrine, et la plus opérative dans la pratique de cette religion, dont les origines se perdent dans la nuit des temps.

3     Donc le spirituel pourra affirmer tranquillement qu’il croit à la ‘sainte Église catholique’, mais en désignant par là ce qu’un auteur de grande profondeur, Fritjof Schuon, a nommé la ‘sophia perennis’, ‘la sagesse pérenne’, traduisant ainsi en français l’expression hindoue de ‘Sanathana Dharma’. Cette sagesse se retrouve en partie dans toutes les traditions religieuses et spirituelles, mais la tradition hindoue, parce qu’elle est la plus métaphysique, est celle qui l’illustre le mieux. Et elle ne peut pas être taxée de propagandisme ou d’impérialisme, puisqu’en principe, celui qui n’est pas né hindou ne saurait le devenir formellement, même s’il peut, grâce à Dieu, en pénétrer la sagesse et la vivre intérieurement.

Apostolique ou colonialiste ?

1     Dans le Credo vient ensuite, l’Église… apostolique. Un apôtre est un homme qui propage la foi, qui recrute des fidèles, des croyants, des pratiquants, qui fait connaître la doctrine chrétienne, qui répand la ‘bonne nouvelle’. Il y a, dans cette fonction, une part de charité, à vouloir donner aux hommes ce que l’on considère comme le meilleur pour soi, et que l’on pense ne pas être connu d’eux. Une part de compassion même, lorsque l’on s’adresse à des humains vraiment éprouvés par le malheur, et qui n’ont guère à donner en échange. Mais il s’y glisse facilement une part d’orgueil, car « J’ai la vérité, et les autres ne l’ont pas ».  De plus « Je suis missionné par Dieu lui-même, ce qui me donne une quasi autorité sur les autres humains, qui n’ont pas été servis en premier par la bonne parole comme moi. » L’aspect apostolique de l’Église, c’est-à-dire prosélyte, est donc fréquemment ambigu.

2     On a déjà remarqué que l’hindouisme et le judaïsme ont en commun de n’être pas apostoliques, puisqu’en principe, à moins d’y naître, on ne peut pas se convertir à ces religions. Le christianisme, l’islam, et avant eux le bouddhisme, sont prosélytes et apostoliques. Malgré certaines exceptions historiques, le bouddhisme est en principe mieux protégé des excès de cette tendance que les deux autres religions du même type, à cause de la place qu’ahimsha (la non-nuisance, non-violence) y occupe.

3     En pratique, le côté apostolique, et donc le prosélytisme toujours plus ou moins propagandiste, se développe au détriment du côté élitiste et ésotérique. Plus on veut convertir, plus on sera tenté de ‘faire du nombre’ en sacrifiant la qualité. Et, comme la contrainte a très souvent accompagné l’apostolicité, des peuples entiers se sont convertis par instinct de conservation, par peur, par utilité. C’est pourquoi il ne faut guère s’étonner de voir de vastes régions de l’Église catholique se faire conquérir par d’autres Églises (‘Évangélique’ par exemple), d’autres croyances (L’islam souvent) ou par l’incroyance ; en fait, ces gens n’ont été que très superficiellement christianisés.

 

 

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire

Credo chrétien et Métaphysique non-dualiste 06