Credo chrétien et Métaphysique non-dualiste 05

Credo chrétien et Métaphysique non-dualiste 05

"...conformément aux Ecritures, il monta au ciel. Il est assis à la droite du Père. Il reviendra dans la gloire pour juger les vivants et les morts, et son règne n'aura pas de fin. Je crois en l'Esprit-Saint, qui est seigneur et qui donne la vie ; il procède du Père et du Fils. Avec le Père et le Fils, il reçoit même adoration et même gloire..."

Credo chrétien et Métaphysique non-dualiste 05

(…conformément aux Écritures…)

Une religion enfouie dans l’histoire

1     Le Credo continue avec un thème qui constitue un refrain dans l’Évangile, et que l’on ne trouve guère dans la Bhagavad Gita : celui du prophétisme des Écritures : Il ressuscita le troisième jour, conformément aux Écritures. Cela signifie que les grands événements de la vie de Jésus, et sa personne même, sont conformes aux prophéties censées être contenues dans l’Écriture sainte juive du temps de Jésus, c’est-à-dire la Thora. Il s’agit typiquement d’une question liée au temps : le prophète est celui qui annonce par avance. Qui dit temps, dit histoire. Et l’on retrouve ce côté ‘enfoui dans la temporalité’ de la tradition judéo-chrétienne. Il est possible de dire, schématiquement, que l’exotérisme est temporel et l’ésotérisme éternel. Cette question du prophétisme est très différemment perçue aujourd’hui.

Religio licita : les racines de l’antijudaïsme

1     Dans l’empire romain, les peuples conquis, s’ils se soumettaient, pouvaient garder leur culte, et leurs dieux étaient agrégés au panthéon romain. Il y avait donc les ‘religio licita’, ‘religions autorisées, légales’, et les autres. Du point de vue romain, la religion des juifs était le judaïsme de l’époque, centré sur le culte du Temple de Jérusalem. Quand une partie des juifs, bientôt suivie par nombre de non-juifs, ont commencé à se dire chrétiens, ils ne bénéficiaient pas du titre de ‘religio licita’. Leur stratégie politique consista donc à persuader les autorités romaines que les vrais juifs, c’étaient eux, qui avaient reconnu en Jésus de Nazareth le messie promis par les Écritures juives. Cette stratégie chrétienne impliquait que les juifs non chrétiens devaient être considérés comme de faux juifs, et là se trouve, au cœur de la pensée chrétienne, la racine de l’antijudaïsme (que l’on appelle improprement antisémitisme, vu que les Arabes aussi sont des sémites, bien que n’étant pas des juifs).

2     L’Évangile de Jean est rempli d’allusions anti-juives : Personne, pourtant, ne parle ouvertement à son sujet car ils craignent les juifs (Jn 07/13 = P 137) ; mais dans cette scène, tous sont juifs, Jésus, ses apôtres et ses disciples, non moins que les prêtres adversaires de Jésus. Le propos n’a donc de sens que pour un étranger qui hait les juifs, et non pour un témoin ou un historien observant la scène. Manifestement, ces nombreux passages sont des recompositions passionnelles et  critiques, pour ne pas dire diffamantes, et non pas des récits historiques objectifs. Pour le lecteur, en tout cas, une chose est claire : les juifs sont les méchants de la sainte histoire.

Des prophéties souvent à l’envers

1     En réalité, il faut souvent beaucoup de ‘foi’, sinon de crédulité, pour voir, dans de nombreux passages de la vie de Jésus un accomplissement des Écritures juives. Les exégètes soupçonnent même souvent les écrivains évangéliques d’avoir inventé des événements de la vie de Jésus, pour évoquer d’autres événements préalablement racontés dans l’Ancien Testament…

2     Par exemple le massacre des enfants de Judée par Hérode (Mt 02/13 = P 011), au moment de la naissance de Jésus, évoque immédiatement le massacre des enfants des juifs par Pharaon, au moment de la naissance de Moïse ; d’où il s’en suit qu’un homme de culture juive identifiera Jésus comme le nouveau Moïse. Le problème c’est que l’on dispose d’une ‘Vie d’Hérode le Grand’ par Flavius Joseph, qui ne dit mot sur cet événement atroce et quasi invraisemblable, et de plus interdit puisque la haute justice (celle qui peut condamner à mort) ne pouvait être exercée que par les Romains.

3     Un homme moderne se choquerait de cela en disant : « C’est de la fraude ! » Mais il ne faut pas oublier, d’une part, que les journalistes, les historiens, les politiciens et les chefs religieux eux-mêmes font cela aussi bien aujourd’hui qu’il y a des siècles. D’autre part, les chefs religieux pouvaient fort bien se sentir innocents d’utiliser ces procédés pour la ‘bonne cause’, dès lors qu’ils étaient intimement persuadés que Jésus était Dieu. Machiavel n’est pas le premier à avoir pensé que ‘La fin justifie les moyens’.

 Cruelles prophéties

1     Ainsi, quand le procédé est appliqué dans l’Évangile pour justifier la perdition de ‘Judas’ (nom qui signifie précisément, ‘le juif’), la chose est difficile à avaler pour un spirituel d’aujourd’hui : J’ai veillé et aucun d’eux ne s’est perdu, sauf le fils de perdition, afin que l’Écriture fût accomplie (Jn 17/12 = P 267). Il est assez étonnant, pour dire le moins, que les chrétiens ne se choquent pas qu’un homme soit créé par Dieu, pour être livré à l’enfer éternel, pour la seule raison qu’il fallait que soit accomplie l’Écriture, qui en avait décidé ainsi. Comment les zélateurs de l’amour de Dieu et du prochain peuvent-ils harmoniser tout cela ? Assurément, il n’y a pas de religion sans mystères.

 Le diable est en Dieu

1     Du point de vue ésotérique, il y a de toutes autres explications du rôle de Judas et de sa fonction auprès de Jésus. D’autant que Jésus dit clairement : Ne vous ai-je pas choisi, vous les Douze ? Or, l’un de vous est un diable ! » (Jn 06/70 = P 110) ; il faut donc bien comprendre que le diable lui-même est utile à Dieu, choisi par Dieu ; et, fut-ce à son  insu, en Dieu.

2     Les références évangéliques à l’ancienne écriture prophétique, la Thora, sont parfois fort dualistes et même manichéennes. Que dit l’Orient de cette question ? Comme d’habitude, la même chose que l’Évangile et pas la même chose que la théologie chrétienne. Au chapitre dix de la Bhagavad Gita, Krishna énumère une foule de catégories d’êtres, dont il précise chaque fois qu’il est le plus représentatif : Parmi les Daitya (démons), je suis Prahlada (BG 10/30). Voici une incarnation divine qui ne craint pas de se présenter comme le chef des démons ! Si cela n’est pas du non-dualisme, qu’est-ce que c’est ? Il dit aussi : parmi les poètes, penseurs, je suis Usana, le grand visionnaire (guru des asuras) (BG 10/37) ; or il est question précédemment des voies diaboliques des asuras (anti-dieux, démons) (BG 07/15). Voilà qui est très explicite.

3     En évangile les choses sont toujours plus cachées derrière des symboles. Par exemple les Égyptiens avaient un dieu à tête d’âne, interprété par les juifs comme le diable. On retrouve cet âne dans les fêtes carnavalesques du Moyen-Âge. Or Jésus entre en gloire à Jérusalem, la veille de sa mort, sur un ânon (Mc 11/02 = P 229) ; il soumet le diable, comme un chinois dirait qu’il ‘chevauche le tigre’.

Il y a toujours des juifs pour lire la Thora autrement

1     Dans la Bhagavad Gita, ce genre de prédestination diabolisante, et presque diabolique, est pour ainsi dire inexistant. Et même, tout au contraire, ce texte sacré vise à unir et harmoniser les doctrines qui l’on précédé et non à se mettre en concurrence (Seuls les esprits puérils parlent de la Connaissance (Samkhya) et du Yoga (de l’action) comme s’il s’agissait de deux  choses distinctes, et non le sage qui a la connaissance… : BG 05/04. Celui qui voit le Samkhya et le Yoga comme identiques voit juste : BG 05/05). C’est le paradoxe : Krishna est un guerrier, qui pacifie dans son enseignement, alors que Jésus, dont on fait trop rapidement un non-violent, est en conflit presque permanent avec les religions qui l’entourent, y compris la sienne.

2     La position des chrétiens sur ‘l’accomplissement des Écritures’ est battue en brèche depuis deux mille ans par le fait qu’il existe toujours des juifs pour croire en leur religion, le judaïsme, et pour ne pas trouver que Jésus correspond aux prophéties de la Thora. Bien des fois dans l’histoire, les chrétiens se sont employés à massacrer des juifs, et les nazis ont manifesté un grand zèle en suivant leur exemple séculaire, mais il en reste toujours. Et, s’appuyant sur les mêmes Écritures que les théologiens chrétiens, les juifs en tirent des conclusions différentes ; la chose ne va donc pas de soi que le Credo soit en tout point conforme aux Écritures.

3    Tout ce que nous avons dit (dans les précédents textes concernant le Credo) sur les cantiques de Marie et de Zacharie que Jésus de Nazareth n’a aucunement réalisés, et qui correspondent mieux à l’attente du second avènement du Christ, montre déjà clairement que le Credo présente comme réalisées nombre de choses qui sont toujours en espérance.

(…Il monta au ciel ; il est assis à la droite du Père…)

Un polythéisme quasi assumé

1     On retrouve dans ce passage du Credo une mythologie chrétienne quasi polythéiste : Au centre d’un panthéon à la romaine, Dieu le Père, puis l’autre personne divine, le Fils, auxquels viendront s’adjoindre le Saint-Esprit, troisième personne, puis la Mère de Dieu, Marie, puis la grand-mère de Dieu, Anne, mère de la mère de Dieu, Jean le Baptiste, les apôtres, les saints innombrables etc. Il est amusant de voir les chrétiens se moquer du panthéon prétendu polythéiste hindou alors que le leur est largement aussi fourni et considérablement plus dualiste.

2     Certaines versions du Credo disent ‘à la droite de Dieu le Père tout puissant’. La référence à la toute-puissance du Père accentue le caractère divin de Jésus, en même temps qu’elle pose problème, car il est évident que la toute-puissance ne peut pas être le fait de plusieurs personnes, fussent-elles divines, puisque la puissance de l’un se termine là où commence celle de l’autre.

Une probable manipulation des Écritures

1     Pour les fidèles de l’Écriture un problème se pose ici car le texte du Credo reprend exactement celui de l’Évangile : le Seigneur Jésus, après leur avoir parlé, fut enlevé au ciel et il s’assit à la droite de Dieu (Mc 16/19 = P 320). Il est hautement probable que l’on ait rajouté dans l’Évangile ce qui était devenu une croyance chrétienne après la décision de reconnaître Jésus comme Dieu.

2     La BG, nous le verrons, n’est pas avare de descriptions de ce genre : Il montra sa forme pourvue de myriades d’yeux et de bouches, de beaucoup d’aspects admirables, ornée de nombreux joyaux divins, brandissant un grand nombre d’armes divines,… (BG 11/10). Il faut comprendre que ce genre de texte appartient au style des visions mystiques plus ou moins apocalyptiques. Quand un homme a une ‘vision’ du monde divin, il ne voit pas le monde divin comme on voit les objets dans le monde cosmique. Car le monde divin n’est pas soumis à la condition existentielle de l’espace ; et sans l’espace, il n’y a pas d’image et pas de vue. Donc ce que ‘voit’ le visionnaire n’est qu’une transposition symbolique, avec des images humaines, de ce qu’il intuitionne spirituellement du monde divin. Affirmer cela ne revient pas à dire que ces textes n’auraient pas de sens, mais simplement cela revient à dire que ces symboles doivent être décryptés, et non pris à la lettre.

3     L’Évangile donne un exemple de disciples qui prennent les propos de Jésus à la lettre (…gardez-vous du levain des Pharisiens et du levain d’Hérode : Mc 08/15 = P 119) et qui, pour avoir pris cela à la lettre, se font traiter d’esprit bouché (Mc 08/17 = P 119) ! La Bhagavad Gita n’est pas en reste pour signaler le danger de ceux qui prennent les symboles des textes sacrés à la lettre : Il est une parole fleurie, dont se prévalent les hommes qui manquent de sagesse. Ils sont attachés à la lettre du Vêda. Ils prétendent : ‘Il n’y a rien au-delà’ » (BG 02/42). La Gita expose clairement qu’on ne peut voir, avec les yeux humains, que le monde humain. Krishna dit à Arjuna : puisque tu ne peux me voir avec les yeux de ton corps, aussi, vais-je te conférer la vue divine… (BG 11/08).

4     On a envisagé précédemment des remarques sur le presque ‘polythéisme chrétien’ ; il faut bien reconnaître que l’image de Jésus-Dieu assis à la droite du Père-Dieu est un symbole frontalement polythéiste.

(…Il reviendra dans la gloire, pour juger les vivants et les morts …)

Un problème de cyclologie

1     L’article de foi  indiqué ici est le ‘second avènement de Jésus’. Second parce que le premier a eu lieu il y a deux mille ans, et de façon humble (par la situation sociale de Jésus). Au cours de l’avènement à venir, (qui correspondra à ‘la fin du monde’ pour les chrétiens, et à ‘la fin d’un monde’ dans l’optique de la cyclologie orientale) Jésus apparaîtra en gloire et en puissance.

2     ‘Second’ avènement aussi, et non pas ‘deuxième’, parce que le christianisme ne veut rien envisager en matière d’incarnation divine avant Jésus de Nazareth, et rien après le ‘second avènement’. On constate, comme toujours, que l’enseignement évangélique apparaît comme un sous-ensemble de l’enseignement oriental. Le seigneur bienheureux (Krishna) dit : Eh bien ! Je vais maintenant te conter mes épiphanies divines (autrement dit ‘mes incarnations’), mais seules les plus saillantes, …car mon expansion ne connaît pas de limites (BG 10/19).

3     Dans l’Évangile, Jésus donne à trois de ses disciples, une préfiguration du ‘second avènement’ au moment de la ‘transfiguration’ en leur apparaissant en gloire, ce qui dépasse la capacité perceptive de leurs sens (Mt 17/01 = P 125). Donc ce retour sera triomphal, ce qui correspond bien à l’idée d’un jugement des vivants et des morts qu’il opérera.

Jésus jugé devient juge

1     Jésus est ici présenté comme juge futur de l’humanité. Face à Ponce Pilate, il était jugé (premier avènement), à son retour il sera juge (second avènement). Cela établit un rapport entre Jésus et le diable, le satan, le tentateur, le prince de ce monde. Les trois premières expressions sont employée dans les ‘tentations de Jésus au désert’, selon les différents évangélistes (P 021). À propos de la ‘tentation politique’, le diable dit : Je te donnerai tout ce pouvoir et la gloire de ces royaumes, car elle m’a été livrée, et je la donne à qui je veux  (Lc 04/06 = P 021). ‘Elle m’a été livrée’, cette gloire royale, cela établit celui qui parle comme le ‘prince de ce monde’,  celui qui, légitimement, distribue le pouvoir dans ce monde humain. Tel est le langage du mythe chrétien.

2     En spiritualité hindoue, on exprime les choses autrement, en disant qu’au début d’un cycle d’humanité, le monde vit en ordre, proche du Principe, et qu’ensuite, par éloignement du Principe, le désordre finit par l’emporter. Exactement comme dans le corps humain, de la naissance à la mort. L’expression évangélique ‘prince de ce monde’ exprime la légitimité originelle de ce pouvoir d’ordre. Les mots éprouveur (tentateur), diable (duel), satan (adversaire), expriment ce que ce pouvoir d’ordre devient lorsqu’il s’use avec le temps. Donc le ‘prince de ce monde’ reçoit son pouvoir de gérant du monde humain du créateur, qui est le logos, dont Jésus est l’incarnation ; en somme, pour faire court, il reçoit son pouvoir de Jésus. Il a donc des comptes à lui rendre en fin de cycle humain.

Le karma théâtralisé dans le Credo

1     Or Jésus, il y a deux mille ans, était déjà dans le kali-yuga, la phase terminale d’une humanité. Mais satan (c’est sa fonction de subversion) voulut renverser l’ordre hiérarchique ; c’est pourquoi il dit à Jésus, lors des tentations au désert : Je te donnerai tout cela, si, tombant, tu te prosternes devant moi (Mt 04/09 = P 021). Lors du premier avènement, Jésus a personnellement triomphé de satan, mais le monde ambiant, sauf quelques disciples, y est resté soumis. Lors du second avènement, la puissance justicière de Jésus glorieux fera que le monde entier échappera aux griffes de satan. Donc, en langage métaphysique, Jésus initiera un nouveau cycle d’humanité, en ordre. Lors de ses derniers jours de vie, Jésus préfigure ce retournement en disant : C’est maintenant le jugement de ce monde ; maintenant le Prince de ce monde va être jeté dehors (Jn 12/31 = P 230). Mais il faut noter que le ‘maintenant’ en question est un maintenant prophétique, car, depuis deux mille ans, le Satan se porte bien, et même de mieux en mieux.

2     La Bible en général, l’Évangile qui en fait partie, et le christianisme théâtralisent les enseignements spirituels. Ce qui implique une forme duelle. Il y a les bons et les méchants. Le bon Jean, le méchant Judas. Ce côté Guignol du théâtre de marionnettes existe aussi en Inde, dans la culture religieuse populaire, mais la Bhagavad Gita ne l’utilise que peu. Le ‘jugement des vivants et des morts, par Jésus, à la fin du monde’ ne fait qu’illustrer la loi du karma. Le juge n’est pas extérieur ; il est intérieur. Ce sont les actes mauvais de l’homme qui portent leurs fruits de pourrissement et de mort et qui font, comme le dit superbement Dostoïevski, que ‘le châtiment est dans le crime’. En somme cet article du Credo théâtralise, en l’exotérisant, la loi du karma.

La menace de ‘l’enfer éternel’

1     Il reviendra dans la gloire, pour juger les vivants et les morts : c’est ce que les chrétiens nomment ‘le jugement dernier’. Dernier, en ce sens qu’il n’y a plus ensuite d’appel possible en justice. Ceux qui sont sauvés vont au ‘paradis éternel’ (c’est-à-dire, dans l’esprit chrétien, ‘sans fin’), en fait plus ou moins perpétuel, et ceux qui sont damnés vont en ‘enfer éternel’ (c’est-à-dire sans fin ; même remarque). Nous avons vu que la théologie chrétienne confond les deux notions de perpétuité (une durée sans fin) et d’éternité (une simultanéité absolue, donc une absence de durée).

2     Du point de vue métaphysique, Dieu est éternel, et plus précisément Brahman ; la manifestation est perpétuelle et cyclique. Donc les êtres (par leur atman) sont perpétuels tant qu’ils n’ont pas obtenu la grande libération, qui les fait sortir des cycles indéfinis du samsara, la ronde des vies et des morts, la transmigration. Comme le christianisme n’a pas de cyclologie, sa doctrine n’envisage qu’une seule humanité (allant du paradis terrestre d’Adam et Ève, l’âge d’or, le satya-yuga, à ‘la fin du monde’, la fin de l’âge de fer, du kali-yuga). Donc ce jugement apparaît comme dernier, puisqu’on n’envisage pas les autres. Cela présente ‘l’avantage’ de dramatiser les choses et, espèrent les théologiens, de pousser les humains à devenir vertueux par terreur de l’enfer.

3     Jésus lui-même, au dire de l’Évangile, emploie cette méthode  énergique : Ne craignez rien de ceux qui tuent le corps et après cela ne peuvent rien faire de plus. Je vais vous montrer qui vous devez craindre : craignez Celui qui, après avoir tué, a le pouvoir de jeter dans la géhenne ; oui, je vous le dis, Celui-là, craignez-le (Lc 12/04-05 = P 173). Et il donne, a contrario, l’exemple d’un juge inique qui était dépourvu de la crainte de Dieu : Il y a dans une ville un juge qui ne craint pas Dieu et n’a de considération pour personne (Lc 18/02 = P 212). Il semble que cette énergique pédagogie religieuse ait fonctionné pendant des siècles ; les témoignages culturels en sont innombrables. Mais, depuis le XVI° siècle, et en Occident du moins, le procédé fonctionne de moins en moins. Beaucoup considèrent aujourd’hui qu’un Dieu qui conçoit un ‘enfer éternel’ est un monstre, et que la religion est la chose la plus dangereuse qui soit pour la conscience humaine.

La défense piteuse de ‘l’enfer éternel’

1     Cet article du Credo est donc l’un des plus problématiques. Les prêtres n’osent plus guère en parler, de peur de faire fuir les rares croyants qui leur restent. Les théologiens sont bien embarrassés, car ils ne peuvent changer ce point sans déstructurer toute la théologie (la dernière rédaction du ‘Catéchisme Catholique’ par saint Jean-Paul II en témoigne nettement). Et l’on a même entendu le pape François (1°) affirmer d’une façon assez hasardeuse : « L’enfer existe, mais on n’est pas sûr qu’il y a quelqu’un dedans »… ultime et piteuse justification d’un point de théologie, qui ne passe vraiment plus du tout.

2     La solution que nous empruntons est claire : le Credo est très exotérique, la Bhagavad Gita est ésotérique. Puisque l’ésotérisme chrétien n’est plus accessible depuis longtemps, le temps est venu de lui adjoindre l’ésotérisme de la Gita.

La cyclologie évangélique

1     Lorsque nous disons que ‘le christianisme ignore la cyclologie’, il ne s’agit que du christianisme théologique et dogmatique. Car l’Évangile (mais les chrétiens, surtout Catholiques et Orthodoxes ne le fréquentent guère) indique très clairement la cyclologie, du moins si l’on comprend le langage symbolique des paraboles. Dans le commentaire que fait Jésus de la parabole du ‘bon grain et de l’ivraie’, il explique : la moisson, c’est la fin de l’ère-aiôn ; et les moissonneurs, ce sont les anges  (Mt 13/39 = P 093). Or il est manifeste qu’il y a chaque année une moisson, et donc une fin de l’ère, et nous sommes alors en pleine cyclologie.

En Orient, ce n’est pas Dieu qui juge

1     Un autre point différencie nettement les conceptions du Credo et celles de la Gita : le Credo fait intervenir dans le jugement Dieu en personne (en la personne ‘divine’ de Jésus), alors que la BG s’en défend énergiquement. Le Seigneur ne prend ni la faute ni le mérite de quiconque. La Connaissance est enveloppée d’ignorance, et c’est pourquoi les êtres sont égarés (BG 05/15). La conception orientale métaphysique n’est pas anthropomorphique (à l’image de l’homme). Le divin y est donc représenté comme immuable, plutôt que sans cesse préoccupé par les affaires humaines. Prenant appui sur ma substance (Prakriti), je ne cesse de faire jaillir la foule entière des êtres ; immuable et pour ainsi dire sans le vouloir, par la seule énergie inhérente à cette substance. Et ces œuvres ne m’enchaînent pas : je suis placé comme en dehors d’elles, et je ne suis pas dans leur dépendance (BG 09/08-09).

2     Il est vrai que nombre d’athées, voyant comment les chrétiens s’imaginent souvent que Dieu se préoccupe d’eux, se soucie d’eux, s’émotionne pour eux, ont tendance à se dire : « Si ce Dieu n’a rien de mieux à faire, quelle transcendance y a-t-il à vouloir s’en rapprocher ? »

(...Et son règne n’aura pas de fin…)

Le samsara est sans fin

1     Le Credo continue : et son règne n’aura pas de fin. Étant donné, comme déjà signalé, que la théologie chrétienne s’enferme dans le cadre très restreint de notre humanité, qui est présentée comme la seule humanité possible, il n’y aura pas d’autres cycles ensuite, et donc son règne n’aura pas de fin. Cette affirmation repose sur l’ignorance du temps cyclique, ou du moins sa non considération. Au contraire de cette ignorance, la Bhagavad Gita enseigne explicitement : Ainsi tourne la roue cosmique. Celui qui n’entretient pas le mouvement circulaire de la vie… vaine est sa vie (BG 03/16).

Un salut toujours espérable

1     Sur le plan de la logique, la théologie est une chose curieuse. Comme on l’a vu précédemment, quand on observe les postulats de la construction théologique, on est bien en peine de la trouver logique. Mais, une fois les premiers dogmes posés, tout se déroule d’une façon implacablement logique et presque mécanique… quitte à plonger dans l’abîme de conséquences absurdes comme ‘Marie mère de Dieu’ ou ‘l’enfer éternel’ créé par le ‘Bon Dieu’ etc. Tout au contraire de cette théologie de torture éternelle, la Gita précise que le grand seigneur de tous les mondes, est l’ami de tous les êtres (BG 05/29), et que celui qui le connaît tel atteint la paix. À contrario de la théologie, l’Évangile dit clairement, dans la parabole de la brebis perdue : on ne veut pas, chez votre Père qui est aux cieux, qu’un seul de ces petits se perde (Mt 18/12 = P 195).

L’harmonie globale de la manifestation

1     Si on considère que le ‘règne sans fin’ est celui, non de Jésus de Nazareth, mais celui de Dieu, en tant que créateur (Brahman saguna, Dieu manifesté, ou Brahma : BG 03/15) alors, ésotériquement, cet article du Credo ne pose aucun problème. Il apparaît même comme une évidence. Pour le dire autrement : rien n’échappe à la loi du karma. La fonction royale par excellence étant  la justice, le monde, comme manifestation de Dieu, est toujours globalement juste, même si, en tel lieu et en tel temps, des injustices peuvent se manifester, qui paraitront d’autant plus énormes que le point de vue de l’observateur est limité à son ego.

2     Au début d’une humanité, l’ordre règne. Si un désordre ponctuel apparaît, l’ensemble du cosmos étant ordonné, ce désordre se trouve rapidement résorbé. Autrement dit ‘les malfaiteurs ne meurent pas dans leur lit’ ; quelque châtiment rapide vient sanctionner leur action. En fin d’une humanité (et nous y sommes depuis plusieurs millénaires, d‘après les descriptions de ces périodes faites dans les Écrits sacrés), le cosmos entier est en désordre, sa réactivité au mal est faible, ‘les agents du désordre meurent dans leur lit’ (exemple Mao Tsé Toung, Staline, etc). Mais ces injustices ne triomphent qu’à la courte mesure d’une vie d’homme, un petit siècle tout au plus. Lorsque l’atman de ces humains fauteurs de désordres reprendra forme corporelle, cette forme manifestera ce qu’ils ont choisi de faire du cycle antérieur de leur vie (Ces êtres cruels et haineux, ces hommes du dernier degré, je les plonge dans l’océan de l’existence matérielle, sous diverses formes de la vie démoniaque : BG 16/19).

3     Dire que le règne de Dieu manifesté n’aura pas de fin, revient à dire que le monde n’aura pas de fin. C’est exactement la théorie orientale du samsara, la ronde des naissances et des morts, qui se succèdent dans l’existence sans fin d’un atman. Cette même multiplicité d’êtres naît encore et encore et se dissout dans le non-manifesté inéluctablement, quand vient la nuit cosmique, …et surgit de nouveau au lever du jour cosmique (BG 08/19).

(…Je crois en l’Esprit Saint, qui est Seigneur et qui donne la vie ; il procède du Père et du Fils. Avec le Père et le Fils il reçoit même adoration et même gloire…)

L’Espit-Saint microcosmique

1     Selon la théologie dogmatique chrétienne, ‘l’Esprit-Saint est quelqu’un’, pourrait-on dire, puisque c’est une personne divine distincte des deux autres personnes divines de la Trinité. Dépassant ce langage dualiste, et même ‘trialiste’, le fait d’affirmer croire en l’Esprit-Saint ne pose aucun problème ésotérique, puisque l’Esprit-Saint n’est autre que l’esprit de Dieu.

2     Seulement l’ésotériste entendra la chose microcosmiquement, c’est-à-dire à l’intérieur de lui et non à l’extérieur seulement. De façon ‘immanente’ (intérieure) disent les philosophes et non de façon ‘transcendante’ (extérieure). Krishna exprime cela en disant : Par compassion pour eux, moi qui réside dans leur propre cœur, je détruis l’obscurité née de l’ignorance, par la lampe lumineuse de la connaissance » (BG 10/11). Non seulement l’ésotériste chrétien croit en l’Esprit-Saint, mais c’est même précisément en cela que consiste sa foi. Tous les sacrements et le cérémonial religieux ne sont que des supports de concentration (aucunement méprisables et même plus ou moins indispensables selon les individus) pour faire jaillir l’Esprit-Saint au niveau de la claire conscience du méditant. On peut dire que cet article du Credo est le seul article purement spirituel. Si on synthétisait le Credo d’un point de vue spirituel, c’est le seul que l’on prononcerait. Avec une petite intention caché, c’est que l’Esprit-Saint n’est pas extérieur au croyant, il est au contraire au cœur de son cœur, c’est moi qui réside dans leur cœur.

Que signifie Seigneur ?

1     Je crois en l’Esprit Saint. On a déjà rencontré ce troisième personnage de la trinité chrétienne, puisque, selon le Credo, Jésus a été conçu par lui dans le sein de Marie. Mais deux choses sont ici précisées. La première, c’est que l’Esprit Saint est Seigneur. C’est le titre même qui fut précédemment donné à Jésus, et cela signifie qu’il est pleinement Dieu. La doctrine de l’Unité divine multipliée par trois du christianisme (la ‘tri-unité’ si cela signifie quelque chose) est donc achevée.

2     Si on se reporte à l’Évangile, comme plus digne de foi, on s’aperçoit que le mot seigneur est ambigu. Après la mort de Jésus, les Pharisiens se rendirent en corps chez Pilate et lui dirent : »Seigneur, nous nous sommes souvenus que cet imposteur a dit, de son vivant : »Après trois jours je ressusciterai ! » (Mt 27/63 = P 305)… On voit donc les chefs religieux juifs nommer Pilate, le procurateur romain, Seigneur ; de là à en conclure que Seigneur signifie Dieu, c’est tirer le texte outre mesure. Car voilà Pilate portant le même titre que l’Esprit Saint !

Un Dieu divisible

1     Procédant à l’inverse de cette division de l’Unique en trois personnes divines, la Gita affirme : Tu es l’Indivisible, l’être suprême, qu’il faut réaliser… (BG 11/18). Mais, pour qui sait lire, l’Évangile aussi dit la même chose : Les pharisiens lui disent : « Où est ton père ? » Jésus répond : « Vous ne percevez ni moi, ni mon père ; si vous me perceviez, vous percevriez aussi mon père.» (Jn 08/19 = P 145) ; cette affirmation n’a de sens que si Jésus et son père divin sont une même personne, et non deux.

2     C’est pourquoi Jésus dit au ‘jeune homme riche’ qui l’appelle ‘bon maître’ : « Pourquoi m’appelles-tu bon ? Nul n’est bon que Dieu seul (Mc 10/18 = P 216). Si Dieu seul est bon, quelle autre personne que l’Unique peut se prétendre Dieu ?

La vie spirituelle progressivement infusée ?

1     La deuxième chose que précise cet article, c’est que l’Esprit Saint donne la vie. Le Père tout puissant était présenté comme créateur du ciel et de la terre ; donc le Père donne la vie. L’Esprit Saint est-il co-créateur, comme on a vu que Jésus l’était ? La vie qu’il donne est-elle spécifiquement la vie spirituelle, se distinguant par-là de la vie physiologique et mentale ? Il semble bien qu’il s’agisse de cela précisément.

2     Dans l’Évangile il est dit : Jésus dit cela au sujet de l’esprit-pneuma, que ceux qui croient en lui sont sur le point de recevoir ; en effet il n’est pas encore d’esprit, parce que Jésus n’a pas encore été glorifié. (Jn 07/39 = P 142). Et Jésus confirme cette affirmation plus loin, s’adressant à ses disciples, attristés par l’imminence de son départ : c’est votre intérêt que je parte ; car si je ne pars pas, le Paraclet (autre nom du Saint Esprit) ne viendra pas vers vous ; mais si je pars, je vous l’enverrai (Jn 16/07 = P 266).

3     Donc le processus de création, tel que conçu par le christianisme théologique du Credo, apparaît progressif. Presque en parallèle du prologue de l’évangile selon Jean, on pourrait dire : « Au commencement est le néant-nihilo », ensuite la création, par Dieu, mais à partir du néant, création des animaux d’abord, d’après le Genèse, puis des humains, Adam et Ève, mais Dieu n’est toujours pas dans la créature. Il intervient, précisément sous la forme du Saint Esprit, lors du baptême de Jésus : remontant de l’eau, il vit les cieux se déchirer et l’Esprit comme une colombe descendre vers lui, (Mc 01/10 = P 019). Mais, à part Jésus, les autres hommes n’en sont pas gratifiés ; et c’est Jésus, une fois monté au ciel, après sa mort et sa résurrection, qui l’enverra sur ses disciples (fête chrétienne de la Pentecôte). Donc, selon cette conception, l’esprit divin est comme surajouté à la nature humaine, et pour les chrétiens seuls. Les autres humains sont censés ne pas avoir la vie, au sens spirituel du terme.

La réanimation spirituelle de l’Occident

1     La conception orientale est toute différente. Le divin est appelé : seigneur de l’univers, qui assume la forme de toutes choses (BG 11/16). C’est-à-dire qu’il n’y a aucune chose en quoi l’esprit divin ne serait pas. Cet univers entier est pénétré par moi… (BG 09/04). Dans cette optique, l’homme n’a pas à chercher Dieu en dehors de lui, par le biais d’un rite religieux plus ou moins magique, greffant le divin sur sa nature humaine. L’homme doit réaliser le divin qui est en lui depuis l’origine, pour la raison que le divin est son unique origine : …tous les différents états des êtres émergent de moi seul (BG 10/05). Et aussi : Je suis le Soi (atman)…siégeant dans le cœur de tous les êtres. Je suis le début, le milieu et aussi la fin de toutes les créatures (BG 10/20).

2     Ces deux conceptions sont, au sens littéral, antipodales, et par conséquent inconciliables. Cependant, d’un point de vue ésotérique, on peut très bien les envisager comme complémentaires. La tradition hindoue, dont la Bhagavad Gita est un résumé, est la plus ancienne tradition vivante du monde actuel, et c’est la plus complète par sa doctrine et la plus profonde métaphysiquement. Elle s’adresse donc, par nature, à une humanité qui a gardé quelques traces de ses origines spirituelles.

3     La tradition chrétienne s’adressait, au contraire, à un monde juif en pleine dégénérescence. Il suffit d’entendre Jésus reprocher à Nicodème, l’un des principaux docteurs Juifs : Tu es Maître en Israël, et ces choses-là, tu ne les saisis pas ? (Jn 03/10 = P 030). Par la suite de l’Évangile, c’est une avalanche de reproches que Jésus fera aux docteurs juifs, dont le plus définitif : Malheur à vous, les légistes, parce que vous avez enlevé la clef de la gnose ! Vous-mêmes n’êtes pas entrés, et ceux qui voulaient entrer, vous les en avez empêchés ! (Lc 11/52 = P 171). Donc il s’adressait à une tradition juive dégénérée, et ceci dans le cadre de l’empire romain (car la Judée était une province romaine) lui-même spirituellement et religieusement décadent, comme le montre le fait que l’empereur Constantin, trois siècles plus tard seulement, a estimé qu’il fallait changer la religion de l’empire.

4     Par conséquent, pour cette branche de l’humanité, il était très réaliste, de la part de Jésus, de la considérer comme privée d’esprit et comme devant nécessairement recevoir une ‘réanimation spirituelle’ pourrait-on dire de l’extérieur. Cela n’implique pas que toute l’humanité était concernée, et en particulier pas l’Inde. Évidemment, l’homme moderne, athée, de théorie ou de fait, correspond encore plus que le Romain ou le Juif contemporains de Jésus à ce type d’humanité quasi sans Esprit divin.

Géographie symbolique de Jésus

1     En somme les chrétiens, et après eux tous les Occidentaux, concluent que si Dieu s’est incarné chez eux, c’est qu’ils sont les meilleurs des humains. Mais la Gita présente un tout autre point de vue : Chaque fois qu’il y a un déclin de la justice… et que le désordre prévaut, alors je me fais moi-même créature (BG 04/07) ; voilà pourquoi Jésus est né dans l’empire romain, qui est, à l’époque, le centre de l’Occident.

2     Un symbole, entre autres, illustre bien cela : le début de la mission de Jésus se situe lors de son baptême, dans le Jourdain ; or le Jourdain est le fleuve le plus bas du monde, sous le niveau de la mer. Jésus n’est pas apparu auprès des plus hautes montagnes (Himalaya), mais dans le creuset des plus bas lieux du monde, dont la Mer Morte est le fond.

La querelle du Filioque…l’Esprit Saint… procède du Père et du Fils…

1     ‘Il (le Saint Esprit) procède du Père et du Fils’. Nous arrivons ici à un article on ne peut plus conflictuel du Credo, que l’histoire appelle ‘la querelle du Filioque’. Le débat porte sur le rapport, dans le dogme de la Trinité divine chrétienne, entre le Saint Esprit, d’une part, le Père et le Fils, d’autre part. ‘De qui procède le Saint Esprit ?’ (de qui vient-il ?). À cette question, le Credo de Nicée-Constantinople, adopté par les chrétiens orientaux (Grèce, Russie), répond : ‘Nous croyons en l’Esprit Saint, qui procède du Père seul’, mais en Occident s’est généralisée la formule ‘Nous croyons que l’Esprit Saint procède du Père et du Fils (en latin ‘ex Patre Filioque procedit’, d’où le nom Filioque)’. La querelle est née au VIII° siècle et aboutira en 1054 à la séparation des Églises de Rome (appelée aujourd’hui ‘Église Catholique Romaine’) et de Constantinople (appelée aujourd’hui ‘Église Orthodoxe’). Nous n’alimenterons pas ce débat byzantin, conséquence absurde d’un polythéisme chrétien qui ne veut pas dire son nom, et se perd dans les querelles de famille… divines et ecclésiastiques.

2      Tous les chrétiens sont d’accord pour dire que Dieu est Trois, et pour dire que le Fils procède du Père (ce qui paraît assez évident, sinon comment serait-il son fils ?), mais il y a dispute sur la question de savoir de qui procède le Saint Esprit. Et cette dispute a non seulement fracturé le christianisme en deux parties (Orthodoxie et Catholicisme), mais elle a donné lieu à des excommunications, des guerres, pillages et massacres. Ces complications et ces disputes semblent assez ahurissantes pour un spirituel oriental, pour qui le principe de l’unité divine est une absolue évidence. Mais, puisque tu ne peux me voir avec les yeux de ton corps, aussi, vais-je te conférer la vue divine ; contemple donc en moi l’Union (yoga) souveraine (BG 11/08).

La même adoration, vraiment ?… Avec le Père et le Fils il reçoit même adoration et même gloire…

1     ‘Avec le Père et le Fils il reçoit même adoration et même gloire’. On a du mal à concevoir que l’Esprit Saint, qui procède d’un autre, le Père (ou de deux autres : le Père et le Fils) que lui, puisse recevoir même gloire que le Père, qui est de toute éternité. À cela les théologiens répondent que « l’Esprit Saint procède du Père et du Fils de toute éternité » ; mais cela revient à dire qu’il ne procède pas d’eux. C’est comme de dire qu’il a un commencement qui n’a jamais eu lieu.

2     Alors que le Credo affirme : Avec le Père et le Fils, il reçoit même adoration et même gloire, en fait, la vie religieuse chrétienne fonctionne tout autrement que la ‘même adoration’. Le rabbi Jésus a été déifié (‘découvert comme étant divin’ dirait un théologien). Le disciple Thomas, celui qui a besoin de preuves matérielles pour croire, témoigne de cela dans l’Évangile, après la résurrection : Thomas lui dit : »Mon Seigneur et mon Dieu ! » (Jn 20/28 = P 316). Il est évident que le christianisme s’adresse à Jésus plus qu’au Père. Cela pour la raison que le Père n’est pas un homme, il est inimaginable ; alors que Jésus, en plus d’être Dieu, est pleinement un homme, selon la théologie. C’est le dogme théologique de la ‘double nature du Christ, pleinement Dieu et pleinement homme’. Sur cette question encore le sens de la contradiction ne semble pas troubler les théologiens ; bien au contraire, la contradiction de ces deux concepts ‘homme’ et ‘Dieu’ leur semble être une preuve de transcendance. Donc, de fait, Dieu, le Père, disparaît largement dans le christianisme derrière la figure de Jésus, le Fils, ou du moins l’incarnation du Fils. Le nom même de la religion en témoigne, car le Père n’est pas Christ, l’Esprit non plus, c’est Jésus et lui seul qui est Christ, c’est-à-dire oint, et à qui s’adresse le christianisme.

L’humilité de Dieu ?

1     La confusion entre la dimension humaine, donc limitée, périssable, et l’aspect de réalisation du principe divin, en la personne de Jésus, est telle qu’on en vient, dans le Catholicisme, à rencontrer un chant religieux qui parle de ‘l’humilité de Dieu’. Le raisonnement est simple-iste : ‘Jésus est Dieu, or Jésus est humble, d’après l’Évangile, donc Dieu est humble.’ Il ne vient pas à l’idée des bonnes âmes qui se réjouissent d’avoir un ‘Dieu humble’ que cette notion d’humilité est relative. On n’est petit que par rapport à un plus grand ; on n’est grand que par rapport à un plus petit. Si donc Dieu est humble, devant quel plus grand que Dieu est-il humble ? On retombe sur ce goût immodéré pour l’absurde, fréquent en théologie chrétienne, et que l’on a déjà signalé à propos de ‘Marie, mère de Dieu’. Que l’absurde serve de ressort à l’humour, cela peut être toléré à titre de divertissement, mais qu’il serve de fondement théologique, alors la déraison menace.

Spiritualité chrétienne

1     En somme, comme son nom l’indique, le christianisme est la religion de Jésus-Christ-Dieu, plus que de son Père (ou seulement indirectement). Et ce n’est guère une spiritualité, car le principe même d’une spiritualité suppose qu’il y ait un esprit divin dans l’humain. Les chrétiens ne manquent certes pas de parler de ‘spiritualité chrétienne’, mais ce qu’ils mettent sous cette appellation est fort différent (et par bien des traits contraire) de ce qui caractérise la spiritualité orientale.

2     Jésus n’a pourtant pas manqué d’être clair : vous cherchez à me tuer, moi, un homme qui vous ai dit la vérité, que j’ai entendue de Dieu…(Jn 08/40 = P 147). Jésus dit qu’il est un homme ; il ne dit jamais qu’il est Dieu ; il dit parfois qu’il est fils de Dieu (Jn 10/36 = P 185). Mais les chefs juifs disent la même chose : Nous ne sommes pas nés de la prostitution ; nous n’avons qu’un seul Père : Dieu (Jn 08/41 = P 147). Lorsque Jésus dit qu’il est ‘fils de Dieu’, il précise ce qu’il faut entendre par là : le Père est en moi et moi dans le Père ; ce qui correspond exactement à la définition de la ‘grande réalisation’ ‘moksha’. Notons que nous touchons là la limite du symbolisme de la paternité. Nous avons déjà vu que tout symbole est imparfait puisqu’il est d’un ordre inférieur à ce qu’il symbolise. Ainsi le père humain est une autre personne que son fils, et donc le fils ne pourrait pas dire comme Jésus de son père divin : « Le père est en moi et moi dans le père. » La paternité divine est fusionnelle ; elle n’est pas multiplicatrice. Le sage, … accède à mon être (BG 14/19).

Jésus fusionné dans l’Unique

1     Observons un passage de l’évangile selon Jean, très clair sur la question, malgré l’interprétation fausse de la théologie dualiste. Ils lui disent donc : »Qui es-tu ? »Jésus leur dit : » Je vous dis le principe-arkhê » Donc, sa conscience est identifié à l’Esprit divin ; en tant que conscience, il est le Principe. Il continue : « J’ai sur vous beaucoup à dire et à juger ; mais celui qui m’a envoyé est véridique et je dis au monde ce que j’ai entendu de lui. » Là se trouve la distinction entre le ‘premier avènement’, de Jésus il y a deux mille ans en Palestine, où il n’était pas venu pour juger-condamner (car c’est le même mot en grec) (« J’ai sur vous beaucoup à dire et à juger), mais pour témoigner de la doctrine spirituelle véritable (je dis au monde ce que j’ai entendu de lui). Le texte continue : Ils ne comprennent pas qu’il leur parle du Père. Jésus leur dit : « Quand le fils-huios de l’humain-anthrôpos sera élevé alors vous connaîtrez que moi je suis-einai. Je ne fais rien de moi-même mais, comme le père m’enseigne, je parle (Jn 08/25-28 = P 146). ‘Le fils de l’humain’ est le nom que Jésus se donne habituellement à lui-même ; on pourrait dire ‘en tant que corps-mental’, en tant qu’homme incarné et accompli. Sera élevé signifie être crucifié. Vous connaîtrez que je suis signifie ‘vous connaîtrez que ma conscience a fusionné avec l’Esprit divin, le principe de l’Être, du ‘Je Suis’ divin ; c’est ce que les orientaux nomment la ‘grande réalisation’. Je ne fais rien de moi-même (en tant qu’humain, fils de l’humain) mais, comme le père m’enseigne, je parle (en tant que fils de Dieu, réalisé en Dieu).

L’erreur de la double nature

1     La question est : « Est-ce alors une double nature, comme disent les théologiens ? » Cette théorie chrétienne de la double nature du Christ illustre parfaitement le dualisme de la théologie. Cette théorie repose sur une série d’erreurs métaphysiques :

2     A°) On commence par diviser radicalement l’humain et le divin, en affirmant que l’humain est le produit d’une ‘creatio ex nihilo’. Première erreur.

3     B°) Ensuite on prétend que l’humain, qui a un début (la conception dans le ventre de sa mère), n’a pas de fin (puisqu’il ira dans un paradis ou un enfer tous deux supposés ‘éternels’). Or toute métaphysique affirme que ‘Ce qui a un début a une fin.’ Et la Bhagavad Gita : Ce qui est né doit mourir et ce qui est mort doit renaître… (BG 02/27). Deuxième erreur.

4     C°) Comme l’humain, en théologie, est supposé ne pas avoir de fin, il devient comparable à Dieu par ce trait. Car la théologie confond, nous l’avons déjà précisé, la perpétuité, qui est un temps sans fin (mais aussi sans début, par là-même) et l’éternité, qui est une absence de durée, une simultanéité parfaite. Donc la nature humaine devient en quelque sorte comparable à la nature de Dieu ; et on en conclut que Jésus-Dieu a deux natures. Troisième et fatale erreur.

5     Fatale en quoi ? En ce que Dieu n’est plus l’Unique, s’il peut y avoir une autre personne divine que la sienne. Et fatale en ce que l’on n’est plus alors dans un monothéisme.

Quelle est la nature de Jésus ?

1     Suivant la précédente question, une autre surgit alors : « Si Jésus n’est plus d’une double nature divine et humaine ; alors qu’est-il ? » Il est ce que sont tous les humains au départ, et il a réalisé ce que pourront réaliser tous les humains à la fin (fut-ce au prix de nombreuses naissances comme le dit la Gita : Après de nombreuses naissances, l’homme épris de sagesse vient à moi… BG 07/19). Ce que sont tous les humains au départ, c’est-à-dire une manifestation transitoire du divin (transitoire : la mort en est la preuve) ; et cette manifestion en est une parmi une indéfinité d’autres.

2     Rien n’illustre cela mieux que la théorie hindoue de maya (l’illusion cosmique). Comme une chandelle se reflète dans mille miroirs, l’Unique divin se reflète dans mille créatures. Mais le plan sur lequel elles se reflètent est impermanent, et le reflet de même impermanent. Et, de même que le miroir peut renvoyer la lumière à sa source, de même l’humain, qui entreprend sa réalisation spirituelle, peut fusionner sa propre conscience avec la conscience divine. C’est moksha, la grande réalisation. Sache que cette connaissance, par laquelle on perçoit la réalité indestructible dans tous les êtres, l’indivisible dans ce qui est divisé, est sattvique (pure, spirituelle) (BG 18/20).

3     Jésus est ce que pourront réaliser tous les humains à la fin de leur cheminement spirituel ; il a fusionné sa conscience au divin. C’est pourquoi il peut légitimement dire Je suis le principe et Je suis le fils de Dieu. La conception théologique de la double nature du Christ n’est qu’une mésinterprétation théologique de la nature de tout homme, et particulièrement de la nature d’un homme réalisé.

L’Esrit-Saint véritable enseigne de la non-dualité : Je crois en l’Esprit Saint…

1     Maintenant : « Pourquoi les théologiens, et à leur suite les chrétiens, ont-ils tant de mal à comprendre la nature de l’humain et du réalisé ? » Parce qu’ils sont attachés au reflet dans le miroir, c’est-à-dire au corps-mental. Ils sont terrifiés par cette perspective qu’annonce la Gita : Ainsi, gardant toujours les pensées maîtrisées, le yogi atteint la paix qui est en moi, et qui culmine dans le nirvana (l’extinction), ou moksha (la libération totale) (BG 06/15). L’extinction de l’individualité, voilà la grande peur du religieux qui n’est pas véritablement spirituel. Il tient à sa vie, il est cramponné à son individualité. Et pourtant son unique maître qui est le Christ, dit clairement : Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même, qu’il se charge de sa croix, et qu’il me suive (Mc 08/34 = P 123). Le reniement de l’illusion individuelle est indispensable ; c’est la condition sine qua non de la quête spirituelle ; et le nirvana n’est pas autre chose que cela.

2     Les chrétiens se plaisent souvent à présenter le nirvana comme étant une spécialité bouddhique, ce qui est faux, car cela vient de l’hindouisme et Bouddha, qui est un prince hindou, a repris cet enseignement.  Et surtout les chrétiens présentent le nirvana comme étant une sorte de ‘suicide spirituel’ : ce qui est à la fois une idiotie et une calomnie. Car Jésus consonne parfaitement avec le Bouddha en affirmant : qui veut sauver sa vie-et-son-âme-psuchê la fera périr ; mais qui perdra sa vie-et-son-âme, à cause de moi, et de la bonne annonce (évangile), la sauvera (Mc 08/35 = P 123). Et celui qui n’est pas capable de cette extinction (nirvana) de l’illusion individuelle, voilà ce que Krishna dit de lui à Arjuna : Les insensés croient que moi, le non-manifesté, j’ai pris cette forme, cette personnalité, dans l’état manifesté. C’est qu’ils ne connaissent pas mon essence suprême, immuable et incomparable (BG 07/24). Et, par la même occasion, ils ne connaissent pas leur propre nature. Car il n’y a pas deux natures, pas plus dans le Christ qu’en tout homme. Il n’y a qu’une nature, celle de l’Unique. Et toute nature particulière n’est qu’une illusion onirique, qui fractionne cette unique nature divine en mille prétendues ‘individualités’ (donc ‘indivisibles’) qui sont en réalité composées, divisibles, transitoires et destinées à se résorber dans l’Unique, à la fin de la danse cosmique.

3     Les évangiles gnostiques affirment cela clairement : Tout reviendra à ses racines, la matière retournera aux origines de la matière (Évangile de Marie :  p7/1-9). Tout ce qui est composé sera décomposé et retournera à l’Origine. » (Évangile de Philippe 10).

 

 

 

 

 

 

 

 

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