(…Il ressuscita le troisième jour…)
Le double sens de la résurrection
1 Comme nous l’avons déjà envisagé, la croyance en la résurrection recouvre deux réalités totalement différentes, selon que le point de vue est exotérique ou ésotérique. Du point de vue religieux, donc exotérique, l’être se prend pour l’individu psycho-corporel que son ego expérimente au quotidien. Cet individu est né et il mourra. Il n’empêche que quelque chose en lui dépasse cette conscience égocentrée et quelque peu matérialiste : d’où le désir, non pas de dépasser l’individu en question, mais de le faire perdurer au-delà de la mort. Alors la résurrection est interprétée comme la ‘résurrection des corps’, conception fondamentale en théologie.
2 Cette croyance est liée à la pratique eucharistique : le croyant mange le corps de Jésus, ce corps est immortel (depuis la résurrection de Jésus précisément). Le mangeur devient donc ce qu’il mange : ‘immortel’. À proprement parler la quête est donc, sinon égoïste, du moins egocentrique, puisque directement liée au corps. Pour autant, ceci n’est pas illégitime.
L’ego légitime et le faux ego
1 La Bhagavad gita distingue bien le vrai ego, légitime, et le faux ego, illégitime. Ceci en précisant que le spirituel travaille à l’affranchissement du faux ego, et à développer la claire vision des maux qu’apportent la naissance, la maladie, la douleur, la vieillesse, la mort… (BG 13/08). Puisque chaque homme a un corps, qui est le sien propre et non celui du voisin, il est légitime qu’un pôle de conscience, qui est le ‘bon ego’ veille à la sauvegarde, à l’entretien et même au plaisir de ce corps. Et ce d’autant plus que le corps est sacré. Dans le yoga, cette sacralité est très évidente, puisque le hatha-yoga travaille le corps dans le sens d’une architecture grossière et subtile propre à en faire un temple.
La sacralité du corps
1 Dans l’Évangile, la sacralité du corps est non moins nette lorsque l’évangéliste Jean précise à propos de Jésus : Mais lui parlait du sanctuaire de son corps (Jn 02/21 = P 029). Et l’attitude de Jésus vis-à-vis des femmes qui honorent son corps est parfaitement éloquente (elle… n’a cessé de me couvrir les pieds de baisers…elle a répandu du parfum sur mes pieds : Lc 07/45-46 = P 080 ; Si elle a répandu ce parfum sur mon corps, c’est pour m’ensevelir qu’elle l’a fait. En vérité je vous le dis, partout où sera proclamé cet Évangile, dans le monde entier, on redira aussi, à sa mémoire, ce qu’elle vient de faire : Mt 26/13 = P 228)
2 Sur ce point encore le christianisme, qui a beaucoup bâti de splendides sanctuaires de pierre, de marbre et d’or, fut assez oublieux du message. Nombre de mystiques furent des tortionnaires de leur propre corps, et la sacralité du corps du Christ a souvent occulté celle du corps du disciple. Si bien que le christianisme s’est trouvé scindé en deux tendances problématiques : d’une part, le mépris ascétique et quelque peu masochiste du corps du croyant, mépris masqué par une adoration parfois idolâtrique du corps eucharistique du Christ, et, en réaction à cela, la fascination du corps individuel et du plaisir sensoriel que le monde profane, puis moderne, tous deux nés dans la chrétienté, illustrent à la folie.
L’harmonie du moi et du Soi
1 La Gita, très précise dans la technique spirituelle, enseigne : Le soi-ego peut être l’ami du Soi-atman, comme il peut être son ennemi… (BG 06/05). Et aussi : L’atman (grand Soi) est l’ami du mental (petit soi), pour celui qui a maîtrisé le mental par l’atman, mais, pour l’homme non discipliné, l’atman devient comme un ennemi extérieur (BG 06/06). Et si le même mot Soi (grand et petit) est employé pour désigner l’ego, petit soi, et l’atman, grand Soi, c’est parce que, à la limite, ils ne doivent pas plus se distinguer que les deux faces d’une médaille : Lorsque le yogi, mental discipliné par la pratique, atteint le samadhi (l’enstase), et qu’il perçoit le Soi-atman par le soi-ego, il est satisfait dans son propre Soi (BG 06/20).
Distinction du faux et du bon ego
1 Faute d’avoir cette notion du faux ego (BG 13/08), la culture occidentale moderne, et même la religion occidentale qu’est le christianisme, présentent même des aspects ‘diaboliques’ (au sens étymologique de DiaBLe, DouBLe, dualiste), car elle nourrit l’idée que « Je serai dans le bonheur sans fin alors que d’autres seront dans le malheur sans fin de l’enfer éternel. » Cette conception est certes supérieure à l’idée athée d’une ‘vie apparue par hasard et sombrant ensuite dans le néant’. Mais cette idée est aussi cyniquement affligeante du point de vue de la spiritualité non duelle. Dans les deux mots grecs uniformément traduits par ‘résurrection’ (anistanai : se redresser et egeirein : se réveiller) cette conception religieuse exotérique correspond à ‘anistanai’ : ‘se redresser’ et fait donc clairement référence au corps.
2 Nous avons signalé et légitimé le ‘bon ego’ et seulement évoqué le ‘faux ego’ ; qu’en dit la Bhagavad Gita ? Confondus par des angoisses multiples, pris dans les filets de l’illusion et asservis par la dépendance de leurs désirs, ils tombent dans un enfer sordide. Infatués d’eux-mêmes, arrogants, obstinés, et enivrés de leurs richesses, ils accomplissent des sacrifices par ostentation, hors de tous les principes des Écritures. Ayant cherché leur refuge dans le faux ego, la puissance, la vanité, la convoitise et la colère, ces êtres méchants me haïssent dans leur propre corps et dans ceux d’autrui (BG 16/16-18).
3 L’ego normal et légitime concerne tout ce qui a trait à la préservation et à l’épanouissement corporel. Pour ‘aimer le prochain comme soi-même’, selon le précepte biblique, encore faut-il déjà s’aimer soi-même ; telle est la fonction du bon ego. Mais comme l’individu déborde largement la simple corporéité, l’ego légitime doit aussi veiller à préserver et épanouir la fonction sociale de l’individu. Et, en terme de spiritualité orientale, cela concerne le dharma, précisément le sva-dharma, la vocation individuelle, la loi propre à chaque individu. Selon que l’on est homme ou femme, jeune ou vieux, d’une varna-caste ou d’une autre, la vie individuelle ne s’investira pas dans les mêmes domaines, ni dans la même proportion. Il est parfaitement légitime, et même indispensable, que l’ego normal, le ‘petit soi’, lutte pour que la vie individuelle s’épanouisse dans son domaine vocationnel, sans se laisser dissoudre, niveler et égaliser par le milieu ambiant. Un homme qui vit son sva-dharma ne fait pas ‘comme tout le monde’, il fait ce qu’il doit faire : Fais donc les actes qui te sont prescrits. L’œuvre vaut mieux que l’inaction…(BG 03/08). Finalement, le faux ego consiste à s’identifier à autre chose que son sva-dharma. Mieux vaut accomplir son devoir propre (sva-dharma), même s’il est sans mérite, ou de manière imparfaite, qu’accomplir, même parfaitement, celui d’autrui. Mieux vaut périr dans l’accomplissement de son devoir propre, car assurer le devoir d’une autre condition est lourd de danger (BG 03/35).
La résurrection-éveil ésotérique
1 Revenons maintenant à la résurrection. Nous avons vu que le mot ‘résurrection’, si fondamental en théologie chrétienne, puisque c’est le but de la religion, n’est pas dans l’Évangile ; il est utilisé uniformément pour traduire deux mots grecs : anistanai (se relever) et egeirein (s’éveiller). Se ‘relever’ indique un mouvement corporel et suggère que le corps se remettra à vivre après la mort, autrement dit que le croyant retrouvera son corps… de résurrection. ‘S’éveiller’ désigne un changement d’état de conscience, donc un changement de conception du monde, de soi-même, de Dieu et des relations de tout cela.
2 La dimension ésotérique de cette affirmation (il ressuscita), de fait ignorée et même niée dans la théologie dogmatique chrétienne, s’appuie sur le mot ‘egeirein’ (s’éveiller). On retrouve alors l’exacte équivalence entre l’éveil de la doctrine hindo-bouddhiste (bouddhi en sanskrit) et l’éveil spirituel évangélique. L’être, alors, ne cherche pas à faire perdurer son corps individuel, et l’illusion d’être ce corps ; il cherche à dépasser cette illusion, pour se connaître comme l’atman qui transmigre de corps en corps, d’état d’être en état d’être, et qui aspire, au terme de son cheminement spirituel, à se fondre dans Brahman, l’absolu. Cela n’est que suggéré symboliquement dans le texte évangélique canonique, comme nous l’avons montré plusieurs fois. Par exemple par cette parole qui est soit transcendante soit suicidaire, selon l’interprétation qu’on lui donne : Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même… (Mc 08/34 = P 123).
L’illusion individualiste
1 Et cela correspond à la notion hindo-bouddhiste de nirvana (littéralement ‘extinction’). Le yogi qui trouve la joie et le bonheur en lui, qui est illuminé intérieurement, atteint la liberté absolue (moksha) l’extinction (nirvana) en Brahman (BG 05/24) et aussi : Ainsi, gardant toujours les pensées maîtrisées, le yogi atteint la paix qui est en moi, et qui culmine dans le nirvana (l’extinction), ou moksha (la libération totale) (BG 06/15). Le terme extinction, par sa négativité, effraie le non-initié. Mais il s’agit de l’extinction d’une illusion, d’une erreur, et des souffrances qui l’accompagnent inévitablement. Cette erreur consiste à croire que l’on est un individu, c’est-à-dire quelque chose d’indivisible, alors que, en tant que corps-mental, nous ne sommes que des composés destinés à décomposition, et que tout ce qui nous maintient dans l’être, donc tout ce que nous sommes réellement, est Brahman. Indivisible, il paraît se répartir entre les êtres. Il doit être connu comme le maintien des êtres dans l’existence ; il les absorbe et les émet tour à tour (BG 13/16).
2 On découvre aujourd’hui, grâce aux évangiles gnostiques providentiellement échappés à l’occultation catholique romaine, que ce thème de l’illusion individuelle fait bel et bien partie de l’enseignement du Christ. En témoigne l’évangile de Philippe : Tout ce qui est composé sera décomposé et retournera à l’Origine. (Philippe 10). Et celui de Marie : Tout reviendra à ses racines, la matière retournera aux origines de la matière (Mariam p7/1-9).
3 Cet enseignement est explicite dans la doctrine orientale : Certains parmi les yogins n’envisagent que les devas (dieux) comme destinataires des sacrifices (C’est l’exotérisme religieux, qui attend des devas un retour vers l’individu). D’autres offrent le soi-ego comme un sacrifice, par le Soi-Atman, dans le feu du Brahman Suprême (C’est l’ésotérisme spirituel et non duel : qu’il se renie lui-même dit l’Évangile). (BG 04/25). L’exotérisme chrétien identifie l’homme au ‘petit soi’, au corps-mental, et ne cherche que la perduration résurrectionnelle de ce ‘petit soi’, ce corps-mental, par la ‘résurrection du corps’, le ‘relèvement’, grec : anistanai.
La non-espérance ésotériste
1 Maintenant : « En quoi consiste l’espérance ésotériste ? » On pourrait répondre qu’elle consiste à ne pas espérer. Le yogi, maître de son corps, doit constamment garder son mental concentré sur le Soi-atman, demeurant dans la solitude, seul, libéré de l’espoir et du désir (BG 06/09). ‘Libéré de l’espoir’ ne signifie évidemment pas qu’il s’agit d’être désespéré, mais signifie ‘libéré de la conscience temporelle’, puisque l’espoir consiste toujours à croire que les choses vont s’améliorer dans le futur. L’espoir et l’espérance supposent l’enfermement dans le temps. Or le temps est lié au corps, puisqu’il est une des conditions de l’état d’existence humain.
2 « Et pourquoi l’ésotériste n’espère-t-il pas une amélioration future ? » Parce qu’il considère que son enfermement dans le monde mortel résulte d’une illusion de sa conscience. Tant qu’il s’identifiera au corps, qui est mortel par nature, il sera mortel. Le jour où il réalisera qu’il est l’atman qui transmigre, et non le corps qui temporairement sert de vêtement à cet atman (Comme un homme qui abandonne ses habits usés pour en revêtir de nouveaux, l’atman abandonne ses corps usés pour en investir de nouveaux : BG 02/22), ce jour-là il deviendra immortel. Ou, pour mieux dire, il réalisera qu’il a toujours été immortel, en tant qu’atman, mais ne le savait pas. Et ce jour-là n’a aucune raison de se produire dans l’avenir plutôt que maintenant. Le salut c’est dans l’avenir, après la mort et le ‘jugement dernier’ ; la libération-moksha, c’est ici et maintenant, ou ce n’est pas.
Le problématique troisième jour : Il ressuscita le troisième jour
1 Dans l’expression il ressuscita le troisième jour, la question du troisième fait problème. D’après le récit, Jésus est mort le vendredi, veille du sabbat, dans l’après-midi. Le troisième jour après sa mort est donc le lundi. Or le récit dit que Jésus est ressuscité le lendemain du sabbat, donc le dimanche avant le petit matin (Et de grand matin, le premier jour de la semaine, elles vont à la tombe… : Mc 16/02 = P 306). Et cela ne fait même pas deux jours : où est le troisième ?
2 Certains théologiens arguent que les évangélistes ne comptaient pas comme nous ; et que, pour eux, il ne s’agit pas du ‘troisième jour après la mort de Jésus’, mais du troisième jour, le premier étant celui de sa mort. C’est tiré par les cheveux.
3 Reste que, pourquoi préciser ce point de détail dans le Credo ? Dans le récit des noces de Cana, qui ne se trouve que dans Jean, il commence par : Le troisième jour, il y eut des noces à Cana de Galilée… (Jn 02/01 = P 026). Le troisième après quoi ? Le récit ne le précise pas. Lorsque Jésus chasse les marchands du Temple, les chefs religieux lui disent :« Quel signe nous montres-tu pour agir ainsi ? » Jésus répond : »Détruisez ce sanctuaire et en trois jours je le relèverai. « (Jn 02/19 = P 029). La référence au troisième relève de l’arithmétique symbolique. Le un désigne le principe, le deux l’éloignement du principe, la brisure de l’unité par l’apparente dualité de la manifestation-création. Donc le trois, retour à un nombre impair (comme une réminiscence de l’unité) présente une porte ouverte pour un retour au principe.
La foi dans la résurrection
1 « Maintenant, qu’en est-il de la foi dans cet article du Credo ? » La question est double. Exotériquement, peut-on croire que Jésus s’est relevé du tombeau ? Les chrétiens diront : « S’il est Dieu, pourquoi pas ? », mais cela appelle la question : « Pourquoi Dieu se serait-il laissé tuer ? Et n’est-il pas absurde d’envisager que l’Éternel meurt ? » Donc un Jésus ‘pleinement homme et pleinement Dieu’ selon la théologie, ne pouvant pas mourir, en tant que Dieu, quel besoin aurait-il de ressusciter ? Par contre, la conception ici envisagée d’un Jésus homme réalisé-moksha s’harmonise parfaitement avec sa mort, car les réalisés meurent (ou plutôt leur corps meurt). Et la conception d’un Jésus réalisé, qui aurait une fonction avatarique de restaurer la doctrine de la paternité divine (Vous donc, priez ainsi : Notre Père… : Mt 06/09 = P 160) et de réactualiser la voie du salut, non seulement s’harmonise avec la résurrection mais la rend nécessaire.
2 Sauf que ce n’est pas Jésus qui ressuscite, comme l’affirment généralement les chrétiens, mais c’est Dieu qui ressuscite Jésus (C’est ce Jésus que Dieu a ressuscité : Actes des apôtres 02/32). Le Credo est parfaitement ambigu en disant ‘Il ressuscita le troisième jour’ ; car il s’agit clairement de Jésus. Or Jésus ne s’est pas ressuscité tout seul. Il est vrai que le texte évangélique est ambigu lui aussi : Le Fils de l’homme doit beaucoup souffrir, être rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, être tué et, après trois jours, se lever-anistanai (Mc 08/31 = P 122). Autre version de la résurrection chez Matthieu : À dater de ce jour, Jésus commença de montrer à ses disciples qu’il lui fallait… être tué et, le troisième jour, se réveiller-egeirein (Mt 16/21 = P 122). Ces textes sont contredits par les Actes des apôtres, que nous venons de citer… à moins de résoudre le problème en disant « Jésus et Dieu sont indistincts », mais alors on retombe, une fois de plus, dans l’absurdité de l’Éternel qui meurt.
3 Donc on peut croire, non pas que ‘Jésus ressuscita’, comme dit le Credo, mais que ‘il a été ressuscité par Dieu’, comme disent les Actes des apôtres. Et qu’ainsi il a ouvert la voie de la résurrection-anistanai, du ‘relèvement des corps’, de la ‘résurrection des corps’, comme dit la théologie, au profit de tous ceux qui croient et espèrent en lui et vivent un minimum en harmonie avec cette foi.
Résurrection et réincarnation
1 Du point de vue ésotérique, la ‘résurrection de la chair’ de la théologie n’est que la réincarnation des doctrines orientales perçue par un malvoyant. En effet, dès lors que la théologie chrétienne refuse la cyclologie, comme on l’a souvent signalé, la fin de la vie individuelle actuelle donne lieu à un ‘jugement dernier’, donc sans appel, qui conduira l’individu ressuscité vers le ‘salut éternel’ ou ‘l’enfer éternel’. L’aveuglement correspond à la position de l’athée qui affirme : « Après la mort il n’y a rien ». Il ne voit rien, ou ne veut rien voir, donc il affirme qu’il n’y a rien. Le chrétien théologique n’est pas aveugle ; il comprend que l’être individuel ne peut pas se néantiser purement et simplement. Mais il ne discerne pas la suite indéfinie des incarnations : Comme un homme qui abandonne ses habits usés pour en revêtir de nouveaux, l’atman abandonne ses corps usés pour en investir de nouveaux (BG 02/22). Il est malvoyant, exotériste.
2 Il est en effet absurde de considérer qu’un homme mort va retrouver un corps qui soit son corps, celui qu’il a connu ; un corps qui ne soit pas un autre corps. En effet le processus de la vie suppose un continuum ; à partir du moment où le corps se décompose, le continuum est rompu. Si vie il y a encore, ce sera dans un autre corps.
3 Il est manifeste que la théologie se contredit, puisqu’elle soutient à la fois que le ressuscité retrouvera un corps qui est le sien (et non un autre corps à lui) et aussi que le corps qu’il retrouvera sera un ‘corps de résurrection’. Or les capacités du ‘corps de résurrection’, du fait de son immortalité affirmée, n’ont rien à voir avec celles du corps qu’avait l’homme qui vient de mourir. On comprend donc que le concept théologique de ‘corps de résurrection’ synthétise en un seul corps supposé, la série indéfinie des corps que l’homme oriental pense avoir par le processus de la réincarnation.
Jésus a-t-il inventé le salut ?
1 Une question se pose : « Les chrétiens disent que Jésus, comme son nom l’indique, est le salut, donc qu’il n’y avait pas de salut avant lui. Ceux qui ont vécu avant lui n’accèdent au salut que lorsqu’ils rencontrent Jésus lors de sa descente aux enfers. » Mais, s’il en est ainsi, la Bhagavad Gita devrait ignorer le salut. »
2 Or la Gita enseigne clairement le salut, comme nous l’avons déjà vu : Ayant atteint le monde des vertueux et y ayant séjourné pendant de longues années, celui qui a échoué dans la voie du yoga naît dans la maison de parents purs et prospères (BG 06/41). Seulement ce salut n’est pas ‘éternel’ comme l’affirment les chrétiens, ni même perpétuel, il est seulement de longue durée. Et, sur ce point, la BG a raison contre la théologie chrétienne, car l’humain est soumis au temps, même au paradis terrestre, et donc le salut paradisiaque humain ne saurait être sans fin. S’il était réellement sans fin, Adam et Ève y seraient toujours.
3 Il est une expression pétrie d’orgueil, et bien connue, qui affirme : « Point de salut hors l’Église ». Des millions de chrétiens, et même quelques saints canonisés, comme le curé d’Ars, saint Jean-Marie Viannet, ont pu croire et affirmer que les membres des autres religions iraient tous en enfer. On a du mal, aujourd’hui, à concevoir un exotérisme aussi atroce, aussi peu charitable, et pour tout dire aussi peu chrétien. Ils n’avaient sans doute jamais entendu Jésus déclarer : J’ai d’autres brebis, qui ne sont pas dans cet enclos… (Jn 10/16 = P 149). Lorsque les Samaritains, informés par la Samaritaine, puis instruits par Jésus déclarent : nous savons que c’est vraiment lui le sauveur du monde (Jn 04/10 = P 036), cela n’implique pas que Jésus soit le seul sauveur ou, pour mieux parler, la seule incarnation du sauveur qui, fondamentalement, est Dieu.
La résurrection ésotérique
1 Et qu’en est-il maintenant de la foi en la résurrection au sens ésotériste ? Il s’agit de l’éveil, egeirein en grec, et bouddhi en sanskrit. L’éveil à quoi ? L’éveil au fait que le Père et moi, nous sommes un (Jn 10/30 = P 185) autrement dit moksha, l’unité suprême.
2 Donc, pour résumer, l’ésotériste chrétien croit, premièrement, que Jésus a été ressuscité des morts par Dieu ; et il entend par là que Jésus a pu se manifester, sous une forme ou sous une autre, à certains de ses disciples. Et ceci non pas pour ouvrir une voie de salut qui n’aurait pas existé avant lui, mais pour la restaurer dans une tradition orientale, la juive, qui en avait plus ou moins perdu la notion, et pour la transmettre dans une nouvelle religion, la chrétienne, destinée à l’Occident. Il croit aussi que, deuxièmement, Jésus a obtenu l’éveil-moksha, et en a enseigné la voie à ses disciples. En fait Jésus a obtenu la réalisation d’abord et prêché la résurrection ensuite ; car c’est toujours l’exotérisme qui est l’enfant de l’ésotérisme et non l’inverse.
La résurrection se situe-t-elle toujours après la mort ?
1 Ici-rendu, une question se pose : « La résurrection des corps se situe évidemment après la mort des corps. Le Credo envisage la résurrection après la mort, et en rapport avec la mort. Il est assez évident que le Credo n’envisage la résurrection que dans le sens exotérique du ‘relèvement des corps’, anistanai en grec. Nous avons signalé le sens ésotérique de l’éveil-egeirein–bouddhi ; or ce dernier sens n’est pas nécessairement lié à la mort du corps. Cela pose question. »
2 D’après la tradition orientale, il existe deux sortes de libération-moksha. La première est pendant la vie, et le libéré se nomme jiva-mukta (libéré vivant). Il est évident que les trois sortes de libérés que nous avons précédemment envisagés sont des libérés-vivants : celui qui maintient la cohérence du monde, celui qui enseigne la voie de la libération aux autres hommes, celui qui réforme ou instaure une religion. Reste ceux qui obtiennent la libération au moment de la mort, et que l’Inde nomme les videha-mukta (libéré à la mort). Ceux-là, personne sur terre ne peut savoir qu’ils sont libérés. Il se peut que certains grands saints chrétiens (reconnus officiellement comme saints ou pas) soient dans ce cas. Quand nous avons dit, précédemment, que l’ésotériste chrétien croit à la résurrection, au sens de moksha, ce n’est donc pas nécessairement après la mort.
Jésus jivan-mukta
1 Une sous-question de la précédente se pose alors : « Et qu’en est-il pour Jésus : quand a-t-il obtenu la libération ? » Comme il semble évident que Jésus n’a pas seulement enseigné le salut, mais aussi la libération, et ceci dans une tradition où cet enseignement n’existait pas, ou n’existait plus, cela implique qu’il fallait qu’il soit lui-même réalisé pour avoir ensuite des disciples. Donc la réalisation de l’homme Jésus s’est produite avant sa mort. En somme il est un jivan-mukta (réalisé vivant) et non un videha-mukta (réalisé à la mort).
Quand Jésus a-t-il obtenu la réalisation ?
1 Question liée : « Plus précisément, quand Jésus a-t-il obtenu la réalisation ? » La réponse à cette question n’est pas facile, y compris pour les théologiens officiels. Même si on part, comme eux, du principe que « Jésus est né Dieu », étant donné qu’ils pensent aussi qu’il est « pleinement homme » et qu’un homme n’apprend que progressivement, la question se pose : « Quand Jésus a-t-il réalisé qu’il était Dieu ? » Fut-ce au stade prénatal, lorsqu’il rencontra Jean le Baptiste, tous deux encore dans le ventre de leurs mères ? Le texte le donnerait à penser (Élisabeth dit à Marie : « dès l’instant où ta salutation a frappé mes oreilles, l’enfant a tressailli d’allégresse en mon sein : Lc 01/44 = P 005). Fut-ce vers douze ans, quand on le voit enseigner les docteurs du Temple de Jérusalem et répondre avec impertinence à ses parents : Ne saviez-vous pas que je dois être dans la maison de mon père ? (Lc 02/49 = P 014). Fut-ce au baptême ? (une voix vint des cieux : »Tu es mon fils bien-aimé, tu as toute ma faveur : Mc 01/11 = P 019) ? Fut-ce à la transfiguration ? (il fut transfiguré devant eux : Mc 09/02 = P 125). On a un peu l’impression que le texte sacré soutient simultanément plusieurs de ces thèses. Jésus l’enseigne d’ailleurs à Nicodème en disant : L’Esprit-pneuma souffle où il veut et tu entends sa voix, mais tu ne sais pas d’où il vient ni où il va. Ainsi en est-il de quiconque est né de l’Esprit-pneuma (Jn 03/08 = P 030). Le grec ‘pneuma’ signifie le ‘vent’ ; c’est pourquoi on dit que l’esprit souffle. Si on ne sait ni d’où il vient, ni où il va, le moment de la réalisation spirituelle de Jésus risque d’être difficile à trouver.
2 Si on ne part pas de la version dogmatique du Credo ‘Jésus est né Dieu’, il y a un moment précis de la réalisation. Tous les réalisés le confirment : le travail est progressif, mais la réalisation est subite et généralement surprenante. De ce point de vue, il semblerait que Jésus se soit découvert fils de Dieu (au sens plein de la réalisation-moksha) autour de ses douze ans, avant la scène du recouvrement au Temple, où il sait déjà que Dieu est son père, alors que ses parents l’ignorent encore (ce qui, on l’a vu, démonte complètement la thèse exotérique de la naissance virginale, bien qu’elle soit racontée par le même évangéliste, Luc). Cela semble trop jeune ; pourtant, au XX° siècle, Ramana Maharshi, en Inde, a obtenu la réalisation à la fin de son adolescence, ce qui n’est pas beaucoup plus vieux.
Quel fut le gourou de Jésus ?
1 Une autre question, plus problématique, se pose aussi : « Si Jésus a restauré la doctrine de la réalisation-moksha dans le judaïsme, et l’a instituée dans le christianisme qui devait naître après lui, c’est qu’il n’y avait pas de maitres de son vivant, et que personne ne lui a transmise. Comment donc a-t-il pu réaliser une doctrine que tous ignoraient autour de lui ? »
2 La Bhagavad Gita répond : Je suis le Soi (atman)… siégeant dans le cœur de tous les êtres. Je suis le début, le milieu et aussi la fin de toutes les créatures (BG 10/20). Par compassion pour eux, moi qui réside dans leur propre cœur, je détruis l’obscurité née de l’ignorance, par la lampe lumineuse de la connaissance » (BG 10/11). Le véritable gourou (rabbi) a pour fonction d’éveiller le gourou intérieur chez le disciple. Il n’est pas impossible qu’un être très qualifié, comme Jésus, ait découvert son gourou intérieur par la simple méditation des Écritures. C’est en tout cas ce que suggère clairement le passage du recouvrement de Jésus au Temple, où il écoute et interroge les docteurs sur une Thora qu’il comprend et connaît déjà mieux qu’eux.
3 Mais la Bhagavad Gita indique une possibilité encore plus directe : Certains perçoivent le Soi par eux-mêmes, par la méditation de leur propre Soi ; d’autres le voient par le yoga de la connaissance (samkhya yoga) ; d’autres encore par karma yoga (la discipline de l’action) (BG 13/24). Il est donc possible que Jésus n’ait pas eu de gourou humain.
4 Ce que nous venons de dire permet de comprendre un passage mystérieux de l’Évangile. Jésus se présente, vers trente ans, pour être baptisé par son cousin Jean. À l’époque, Jean est considéré par le peuple comme un grand prophète, la grande référence spirituelle du moment (on le tenait pour un prophète : Mt 14/05 = P 034). Hérode lui-même craignait Jean, sachant que c’était un homme juste et saint, et il le protégeait… (Mc 06/20 = P 034). Personne ne se choquait donc de ce que Jésus se présente au baptême de Jean… sauf Jean lui-même qui lui dit : « C’est moi qui ai besoin d’être baptisé par toi, et toi, tu viens à moi ! » Jean était prophète, et pressentait donc que Jésus était réalisé, ou du moins qu’il lui était supérieur. Mais Jésus lui répond : »Laisse faire pour l’instant : car c’est ainsi qu’il nous convient d’accomplir toute justice. » Alors il le laisse faire (Mt 3/14-15 = P 019). Si le plus grand spirituel de son entourage, Jean, lui était inférieur, c’est que Jésus n’a pas eu d’autre gourou (rabbi) que la parole de Dieu ou l’intuition directe de son propre Soi.
5 Cette constatation rend encore plus problématique l’attitude des chefs du Catholicisme, qui se posent en intermédiaires obligés entre l’Écriture sainte et le fidèle, en affirmant, selon le Concile de Trente, la ‘prééminence de fait de l’interprétation magistérielle’ sur l’Écriture directement appréhendée.
Quelle voie de réalisation dans le christianisme ?
1 Une autre question se pose ici : « Des trois voies de réalisation indiquées précédemment par la Gita aucune n’est clairement identifiable dans le christianisme. Doit-on en conclure, pour parodier les théologiens, qu’il n’y a ‘point de réalisation dans l’Église’ ? »
2 Revoyons la précédente citation. Certains perçoivent le Soi par eux-mêmes par la méditation de leur propre Soi : Dans ce cas-là, aucune forme religieuse, ou absence de forme religieuse, ne peut empêcher un homme très qualifié de percevoir son propre Soi. Ce qui revient à remarquer que le monde moderne, dans sa profanité galopante, ne peut triompher au-delà d’une certaine limite. Ceci dit, la chose est sans doute extrêmement rare (Parmi des milliers d’hommes, quelques-uns à peine s’efforcent d’atteindre la perfection ; et parmi ceux qui l’atteignent, rare celui qui Me connaît en vérité : BG 07/03).
3 L’autre cas de libération se présente : d’autres voient leur Soi par le yoga de la connaissance (samkhya yoga). Cela supposerait qu’une telle doctrine soit enseignée dans le christianisme. Ce n’est pas le cas depuis longtemps ; du moins pour ce que nous en savons. Et si c’était le cas, ce doit être extrêmement élitiste et secret. Un homme aussi qualifié que René Guénon a beaucoup cherché dans cette direction et n’a rien trouvé. Cependant l’œuvre de maître Eckart et quelques autres montrent à l’évidence qu’une telle doctrine a existé dans le christianisme… mais cela remonte au XII° siècle.
Le supposé karma-yoga de Marthe
1 Voyons maintenant la troisième voie indiquée : d’autres encore voient leur Soi par le karma yoga (la discipline de l’action) (BG 13/24). La question revient donc à savoir si le karma yoga est enseigné dans l’Église chrétienne et dans l’Évangile.
2 Il serait tentant de répondre que cette voie est enseignée dans l’Évangile. Certains estiment même que les figures des deux sœurs Marthe et Marie symbolisent le karma-yoga, yoga de l’action, et le jnana-yoga, yoga de la connaissance. Une femme, nommée Marthe, reçut Jésus dans sa maison. Celle-ci avait une sœur appelée Marie, qui, s’étant assise aux pieds du Seigneur, écoutant sa parole. Marthe, elle, était absorbée par les multiples soins du service. Intervenant, elle dit : »Seigneur, cela ne te fait rien que ma sœur me laisse servir toute seule ? Dis-lui donc de m’aider. » Mais le Seigneur lui répondit : »Marthe, Marthe, tu te soucies et t’agites pour beaucoup de choses ; pourtant il en faut peu, une seule même. C’est Marie qui a choisi la meilleure part ; elle ne lui sera pas enlevée » (Lc 10/34-42 = P 159).
3 L’analogie entre les deux figures féminines et les deux yogas considérés est évidente, mais ce n’est qu’une analogie, pas une identité. Comme nous l’avons vu, en disant ‘le père et moi nous sommes un’ et en révélant « Tout m’a été remis par mon Père, et nul ne connaît le Fils si ce n’est le Père, et nul ne connaît le Père si ce n’est le Fils, et celui à qui le Fils veut bien le révéler » (Mt 11/27 = P 154) Jésus enseigne bien la doctrine de l’unité suprême, donc le jnana yoga, mais ce n’est que suggéré dans le texte évangélique, sans exposé doctrinal détaillé et sans techniques de réalisation, contrairement à ce qu’on trouve dans l’hindouisme. Et l’enseignement classique et théologique de l’Église occulte méthodiquement cet aspect ésotérique.
4 Il en va de même, et encore plus, pour le supposé karma-yoga de Marthe. Le vrai karma yogi agit conformément au dharma, donc de façon morale, vertueuse, mais ce n’est pas tout. Il a aussi conscience de n’être pas celui qui agit : Partout les actes sont accomplis par les attributs constitutifs de la nature (les trois gunas de la Prakriti). Celui dont le mental est obnubilé par le sens de l’ego (le sens du ‘je’) pense : c’est moi, l’auteur de l’action (BG 03/27). « Ce n’est pas moi qui agis » : voilà ce que pense le yogi qui a cette Connaissance… (BG 05/08). L’Évangile va dans ce sens, mais ce n’est qu’esquissé. On a toujours l’impression qu’il s’adresse à tous, tout en suggérant un enseignement ésotérique, oral, réservé aux disciples, et dont l’écrit évangélique ne porte guère trace. Cependant cet enseignement oral et ésotérique chrétien est largement attesté par certains Pères de l’Église, c’est-à-dire les premiers maîtres du christianisme… mais cela remonte à presque deux millénaires. Pour qu’un karma-yoga mérite son nom, il faut qu’il soit un yoga, c’est-à-dire qu’il ait comme objectif final la fusion en Dieu. Or, dans le passage de Marthe et Marie que nous venons de citer, Marthe ignore manifestement tout de la voie de Marie.
Que reste-t-il pour le chrétien contemporain ?
1 Que reste-t-il alors, pour les pauvres Chrétiens d’aujourd’hui, à moins de prendre directement Krishna comme gourou, et de le considérer comme une autre voix de Celui qui habitait le Christ ? Le texte ouvre une autre possibilité : Puis on rencontre ceux qui n’ont pas accès à un tel savoir spirituel, et cependant s’engagent dans l’adoration du seigneur suprême, parce qu’ils ont entendu parler de Lui. Ceux-là aussi passent au-delà de la mort, s’ils considèrent ce qu’ils ont entendu comme le refuge suprême (BG 13/25). En somme l’exotérisme chrétien, s’il est vécu de façon radicale, en matière de foi, demeure une voie possible. Le problème, c’est que les nombreuses énormités théologiques, que nous avons abondamment signalées, rendent difficile la foi exotérique radicale pour un homme d’époque moderne, entraîné à la pensée logique et au sens critique. De plus passer au-delà de la mort n’est pas la même chose que sacrifier son individualité dans l’union totale avec Dieu.
Pourquoi Jésus se soumet-il à Jean le baptiste ?
1 Une remarque encore, à propos d’un point évoqué plus haut : « Pourquoi Jésus, lors de son baptême, a-t-il dit à Jean : Laisse faire pour l’instant : car c’est ainsi qu’il nous convient d’accomplir toute justice ? ».
2 Le pour l’instant est important. Tant que Jésus ne s’est pas fait connaître comme Messie et comme fils de Dieu réalisé (comme homme-Dieu diront les exotéristes), il doit passer par la hiérarchie spirituelle du moment, dont Jean est le sommet. Cela signifie aussi, comme nous l’avons montré précédemment, que l’exotérisme est nécessaire pour le disciple ésotérique, tant qu’il n’est pas réalisé. Certes, au moment du baptême par Jean, Jésus était déjà réalisé, mais il était seul à le savoir.
Un salut sans croix est-il possible ?
1 Nous avons établi que la doctrine du salut n’a pas été ‘inventée’, par Jésus, qu’elle existait avant, et sous d’autres cieux, puisque la Gita l’évoque clairement. Une question mérite d’être considérée : « Dans le christianisme, on n’imagine pas le salut autrement que par le sacrifice sanglant du Christ sur la croix. Comment la Gita peut-elle envisager le salut sans agneau sacrifié et en fonction du seul mérite du sauvé ? » Dans l’Évangile, Jean le Baptiste dit en effet que Jésus est l’agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde (Jn 01/29 = P 023). Comment le salut pourrait-il être obtenu sans que quelqu’un se sacrifie ? Les chrétiens, diffamant clairement l’hindouisme et le bouddhisme, vont même jusqu’à déclarer que « Le salut obtenu par ses propres vertus n’est qu’orgueil de la créature qui veut se faire plus grande qu’elle n’est. C’est le yogi qui croit qu’en tirant ses cheveux vers le haut il pourra léviter. »
2 La réponse à la question est double. D’une part, si on considère, comme la théologie chrétienne, que l’humain n’est qu’un corps et un mental, alors certainement le salut est impossible sans aide extérieure. Mais, si on considère que le corps-mental n’est qu’un habit transitoire (BG 02/22) de l’atman divin qui habite tout homme (BG 10/20), alors l’homme peut obtenir le salut dès lors que la doctrine et la méthode du salut lui sont enseignées. Ainsi Arjuna doute : Ô Krishna, le mental est fuyant, turbulent, puissant et rebelle. Je crois qu’il est aussi difficile à contrôler que le vent (BG 06/34). Mais ce dernier lui répond : Sans nul doute… le mental est difficile à contrôler et il est agité ; mais, par la pratique constante… et par le détachement, il est maîtrisé. Je pense, moi aussi, que le yoga est difficile pour celui qui n’a aucune maîtrise de lui ; mais celui qui est discipliné et constant dans ses efforts, avec des moyens appropriés, l’atteint (BG 06/35-36).
3 « Si on prend pour argent comptant ces affirmations de la Bhagavad Gita, alors que penser de l’affirmation chrétienne ‘point de salut hors l’Église’ ? » Le problème vient de la prétention des prêtres chrétiens que ‘sans eux, point de salut’, ou, pour dire les choses autrement que ‘Jésus n’agit que dans l’Église institutionnelle’.
4 Pourtant Jésus montre bien, dans l’Évangile, que son action ne se limite aucunement à l’institution, comme l’illustre le passage suivant. Jean lui dit : « Maître, nous avons vu quelqu’un expulser des démons en ton nom, quelqu’un qui ne nous suit pas, et nous voulions l’empêcher, parce qu’il ne nous suit pas. » Mais Jésus dit : »Ne l’en empêchez pas, car il n’est personne qui puisse faire un miracle en invoquant mon nom et sitôt après parler mal de moi (Mc 09/38-39 = P 130). L’homme en question était inconnu de la hiérarchie ecclésiastique naissante des disciples (quelqu’un qui ne nous suit pas) ; peut-être même était-ce quelqu’un qui refusait de les suivre (le passage laisse ce sens ouvert). La réaction de Jean, qui pose la question à Jésus, est de type inquisitoriale. Or Jésus, non seulement lui dit de ne pas intervenir contre cet homme, mais il affirme aussi au passage qu’un homme peut invoquer son nom et même faire un miracle, alors qu’il n’est pas passé par la formation officielle des disciples en titre. Et il pose un principe que l’Église, dans son histoire millénaire n’a cessé d’oublier méthodiquement : Ne l’en empêchez pas ; car qui n’est pas contre vous est pour vous (Lc 09/50 = P 130). On est ici à des années-lumière du ‘Point de salut hors l’Église’ de la théologie.
Peut-il exister un salut non sanglant ?
1 Une autre question affinera la précédente : « Nous avons dit que les Chrétiens ne concevaient pas le salut sans le sacrifice sanglant et crucifiant de Jésus. Comment se peut-il que le salut évoqué dans la Bhagavad Gita puisse faire l’économie de cela ? Une formule brutale pourrait dire : « Comment Krishna peut-il être un enseignant non saignant ? »
2 Plusieurs points sont à considérer. D’abord la question de la cyclologie, car beaucoup de fausses questions dans le christianisme ne se posent que parce que la théologie se plaît à ignorer la cyclologie. Les dates supposées de la rédaction de la Bhagavad Gita sont assez floues ; elles n’intéressent que les occidentaux, mais tout le monde s’accorde à penser que Vyasa (BG 18/75), le rédacteur plus ou moins mythique du texte n’a pas donné un enseignement aussi nouveau, par rapport à son milieu ambiant que celui que Jésus a donné par rapport au sien. Autant dire que le contenu doctrinal de la BG se perd dans la nuit des temps. D’ailleurs la Bhagavad Gita revendique clairement cette antiquité : Ces sujets ont déjà été traités par des rishis, en des hymnes védiques variés, et aussi dans les ‘aphorismes sur le Brahman’ (Vedanta-sutra), bien argumenté et sans équivoque (BG 13/04). Or, la qualité des humains dégénère au fil du temps cyclique qui passe ; on peut donc raisonnablement considérer que la Bhagavad Gita s’adresse à un public plus qualifié que les Évangiles.
3 De plus, le contexte chevaleresque du récit montre qu’il s’adresse à un public surtout (mais pas seulement) masculin de la caste des kshatryias, soit la Noblesse. On est loin du public populaire de Jésus, même s’il est largement attesté que Jésus s’adressait aussi à Nicodème, grand-prêtre, Joseph d’Arimathie, membre du sanhédrin, le centurion, et même Pilate, le gouverneur et bien d’autres qui n’étaient aucunement du menu peuple.
4 Ceci dit la Bhagavad Gita rayonne depuis des siècles sur un public beaucoup plus large que ses destinataires premiers. Depuis longtemps, on ne saurait aujourd’hui être hindou en l’ignorant. Mais, là aussi, il faut tenir compte de la spécificité des peuples : les Orientaux, d’une façon générale, présentent plus de capacités spirituelles que les Occidentaux. Il suffit pour s’en persuader de constater que le monde moderne est l’enfant diabolique de l’Occident, et aussi que la pensée non-dualiste est essentiellement orientale.
5 Enfin, nous avons signalé ce point que les chrétiens oublient si souvent : il n’est question du salut paradisiaque dans l’Évangile qu’une seule fois à propos du ‘bon’ larron. C’est le meilleur que Jésus pouvait offrir à un tel homme. Et il ne pouvait lui offrir qu’en le rencontrant… sur une croix, car un tel homme ne fréquenta jamais les lieux saints que Jésus fréquentait. Il y a donc un lien de cause à effet entre la croix et le salut. En tant que sauveur, Jésus s’adressait à des ‘gibiers de potence’ et ne pouvait les rencontrer que là où ces hommes au cœur criminel étaient le plus susceptible de se poser enfin des questions spirituelles : aux abords d’une mort atroce.
6 D’ailleurs, élargissant le dernier point envisagé, il est évident que le monde moderne est un monde de larrons, qui sont loin d’être tous des ‘bons larrons’. Les principes même du monde moderne sont le désir, l’envie, l’esprit de convoitise, de concurrence, la ruse, le mensonge, la réduction de l’humain à la matière, quand ce n’est pas à la machine, le pillage des pays pauvres pour en exploiter les matières premières, et la force de travail, en dehors de toute législation digne de ce nom. Le monde moderne est un monde d’esclavagistes, méprisant même la nature qui les nourrit, et se doublant d’une gigantesque hypocrisie avec les Droits de l’Homme, le respect de la femme (sauf les étrangères qui travaillent pour les Occidentaux) etc. Assurément, il fallait un sauveur crucifié pour s’adresser à une pareille espèce d’hommes. Jésus était prophète ; à travers le ‘bon’ larron, il s’adresse à ces millions de larrons que sont les hommes modernes. Un proverbe oriental affirme : « Le sage n’a pas besoin de souffrir ». Mais l’occident n’est pas sage, et ce n’est pas d’hier ; pour le sauver, il faut souffrir.
Quel rapport y a-t-il entre la résurrection et la libération-moksha ?
1 Toujours en rapport avec les considérations précédentes, la question peut se poser ainsi : « Le but du christianisme, en tant que religion exotérique, est la résurrection. Du point de vue métaphysique et spirituel, la résurrection n’est que la perduration de la vie individuelle humaine, puisqu’elle consiste à prolonger l’existence corporelle. Donc la résurrection ne permet pas de se libérer de la vie corporelle humaine, puisqu’elle consiste précisément à la prolonger plus ou moins indéfiniment. La question est donc : La résurrection présente-t-elle un intérêt pour celui qui cherche la libération-moksha ? ».
2 Le but ésotérique est bien la réalisation, la fusion dans le divin : Quiconque quitte son corps, en se souvenant de moi au moment de la mort, s’unit à mon être ; il n’y a là aucun doute (BG 08/05). Mais il faut souvent de nombreuses naissances pour y parvenir : Après de nombreuses naissances, l’homme épris de sagesse vient à moi, … (BG 07/19). Et, entre chaque naissance, il y a une période intermédiaire qui pose question. Arjuna pose cette question à Krishna : « Quel est le destin de celui qui, bien que doté de foi, … ne réussit pas à atteindre la perfection dans le yoga… (BG 06/37) ? Ayant échoué … sur la voie de la vérité (Brahman), ne périt-il pas comme un nuage qui se déchire… (BG 06/38) ? Arjuna craint une dissolution de l’être individuel après la mort, pour celui qui n’a pas atteint le but du yoga dans cette vie.
3 Krishna répond clairement : ni dans ce monde, ni dans l’autre, il n’y a de destruction pour lui. Un homme de bien, mon ami (mon fils), n’entre jamais dans la voie malheureuse (BG 06/40). Et aussi : Tiens pour certain que celui qui m’aime ne périra jamais. (BG 09/31).
4 Ensuite, après la mort de celui qui cherche l’Unique mais n’est pas arrivé au but : Ayant atteint le monde des vertueux et y ayant séjourné pendant de longues années, celui qui a échoué dans la voie du yoga naît dans la maison de parents purs et prospères (BG 06/41). Et là il reprend son cheminement : il renoue avec l’état d’esprit qui était le sien dans sa précédente incarnation et, avec un zèle redoublé, il s’efforce vers la perfection (BG 06/43). Donc, allant dans le sens de la question, il semble que la résurrection soit inutile dans tout ce cheminement.
5 Il faut cependant considérer que la résurrection est propre à la fin des temps, et à la tradition de la fin des temps qu’est le christianisme. Car les humains de la fin des temps sont moins qualifiés et le milieu ambiant leur est plus défavorable. Le risque est donc plus grand qu’ils se dissolvent comme un nuage qui se déchire…(BG 06/38).
La résurrection, un gîte d’étape en vue de moksha
1 Le Christ, en tant que réalisé, pouvait quitter la manifestation après sa mort, et fusionner avec le principe. Mais il pouvait aussi, comme les boddhi-sattva bouddhistes, choisir de rester à proximité du monde humain pour aider les humains de son cycle d’humanité jusqu’à la fin de ce dernier (C’est la fonction d’un sauveur ; Jésus signifie ‘sauveur’).
2 Pour cela il doit ressusciter et ceci de deux manières. Premièrement physiquement (comme en attestent les scènes de résurrection de l’Évangile), pour témoigner à ses disciples que la mort n’est pas une néantisation de l’être. Deuxièmement subtilement, par l’eucharistie (ceci est mon corps, ceci est mon sang) car l’eucharistie est une sorte de prolongement du corps du Christ jusqu’à la fin de l’histoire de la présente humanité. Donc, les humains actuels, plus dissolvables par la mort à cause de leur médiocre qualification, renforcent leur perduration individuelle en communiant au corps du Christ.
3 C’est comme un homme entrainé par une vague en bord de mer. Il peut nager pour retrouver le rivage. Mais il peut aussi n’être pas sûr d’y arriver et appeler à l’aide. On lui lance une bouée et on le ramène au bord. Le Sauveur, ressuscité, eucharistié (si l’on peut dire) est cette bouée.
4 La religion chrétienne exotérique ‘survend’ la résurrection, elle fait, pourrait-on dire, de la ‘publicité mensongère’, ou largement exagérée, en prétendant que le corps ressuscité est immortel. Cela vient de ce que la théologie chrétienne ignore la cyclologie. En fait le ‘corps de résurrection’ est un corps paradisiaque (aujourd’hui tu seras avec moi dans le Paradis dit Jésus au ‘bon larron’ : Lc 23/43 = P 295). En fait, selon la Gita, l’homme mort en quête spirituelle séjourne pendant de longues années, dans l’état paradisiaque et ensuite naît dans la maison de parents purs et prospères (BG 06/41). L’important est qu’ainsi (grâce à la résurrection) ils ne perdent pas l’acquis des précédentes incarnations et peuvent continuer leur chemin en vue de la libération-moksha. En cela la résurrection est utile pour le chrétien qui cherche la libération-moksha.
Pourquoi les chrétiens ont-ils la résurrection et pas les hindo-bouddhistes ?
1 Parce que le christianisme est une tradition de la fin de cycle, et qu’il concerne principalement les occidentaux, les hommes du soleil couchant, de l’obscurité spirituelle, comme en atteste ce que devient leur civilisation matérialiste et biocide. Il faut un surcroit de miséricorde divine pour les hommes les moins doués spirituellement. Jésus dit : » Ce ne sont pas les gens bien-portant qui ont besoin de médecin, mais les malades. Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs. » (Mc 02/17 = P 049). Les adeptes d’une religion plus métaphysique, plus spirituelle, moins dualiste sont les bien-portant. Ils n’ont pas besoin, ou moins besoin de l’outillage liturgique chrétien.
2 D’ailleurs, les chrétiens d’Orient (Japon, Chine, Inde etc) sont presque toujours des parias de leur société et non des hindous ou bouddhistes confirmés et instruits.
Où se situe l’Islam dans tout cela ?
1 « Qu’en est-il de l’islam, puisque l’islam prêche la résurrection, comme le christianisme, mais n’a pas l’équivalent de l’eucharistie ? » Il faut croire que la puissance salvatrice de l’eucharistie passe par le rite, mais n’est pas limitée au rite physique (le fait de manger l’hostie). C’est la foi dans la résurrection qui rend opérative la résurrection. D’ailleurs le problème est le même pour le Protestantisme chrétien, puisque les Protestants croient en la résurrection mais n’ont pas le rite eucharistique (n’adhérant pas à la théorie de la ‘présence réelle eucharistique’).
2 En ce qui concerne les musulmans, il faut aussi considérer qu’ils sont à cheval entre l’Orient et l’Occident (Arabie) et même plus orientaux qu’occidentaux. Ainsi l’Islam est vraiment un monothéisme, alors que le christianisme théologique est un quasi polythéisme avec la Trinité.
3 Voici donc (parmi bien d’autres sans doute) quelques-unes des questions que se pose inévitablement sur la résurrection un chrétien qui a découvert la perspective ésotérique de la libération-moksha.
Credo chrétien et Métaphysique non-dualiste 04
Credo chrétien et Métaphysique non-dualiste 04
(…Il ressuscita le troisième jour…)
Le double sens de la résurrection
1 Comme nous l’avons déjà envisagé, la croyance en la résurrection recouvre deux réalités totalement différentes, selon que le point de vue est exotérique ou ésotérique. Du point de vue religieux, donc exotérique, l’être se prend pour l’individu psycho-corporel que son ego expérimente au quotidien. Cet individu est né et il mourra. Il n’empêche que quelque chose en lui dépasse cette conscience égocentrée et quelque peu matérialiste : d’où le désir, non pas de dépasser l’individu en question, mais de le faire perdurer au-delà de la mort. Alors la résurrection est interprétée comme la ‘résurrection des corps’, conception fondamentale en théologie.
2 Cette croyance est liée à la pratique eucharistique : le croyant mange le corps de Jésus, ce corps est immortel (depuis la résurrection de Jésus précisément). Le mangeur devient donc ce qu’il mange : ‘immortel’. À proprement parler la quête est donc, sinon égoïste, du moins egocentrique, puisque directement liée au corps. Pour autant, ceci n’est pas illégitime.
L’ego légitime et le faux ego
1 La Bhagavad gita distingue bien le vrai ego, légitime, et le faux ego, illégitime. Ceci en précisant que le spirituel travaille à l’affranchissement du faux ego, et à développer la claire vision des maux qu’apportent la naissance, la maladie, la douleur, la vieillesse, la mort… (BG 13/08). Puisque chaque homme a un corps, qui est le sien propre et non celui du voisin, il est légitime qu’un pôle de conscience, qui est le ‘bon ego’ veille à la sauvegarde, à l’entretien et même au plaisir de ce corps. Et ce d’autant plus que le corps est sacré. Dans le yoga, cette sacralité est très évidente, puisque le hatha-yoga travaille le corps dans le sens d’une architecture grossière et subtile propre à en faire un temple.
La sacralité du corps
1 Dans l’Évangile, la sacralité du corps est non moins nette lorsque l’évangéliste Jean précise à propos de Jésus : Mais lui parlait du sanctuaire de son corps (Jn 02/21 = P 029). Et l’attitude de Jésus vis-à-vis des femmes qui honorent son corps est parfaitement éloquente (elle… n’a cessé de me couvrir les pieds de baisers…elle a répandu du parfum sur mes pieds : Lc 07/45-46 = P 080 ; Si elle a répandu ce parfum sur mon corps, c’est pour m’ensevelir qu’elle l’a fait. En vérité je vous le dis, partout où sera proclamé cet Évangile, dans le monde entier, on redira aussi, à sa mémoire, ce qu’elle vient de faire : Mt 26/13 = P 228)
2 Sur ce point encore le christianisme, qui a beaucoup bâti de splendides sanctuaires de pierre, de marbre et d’or, fut assez oublieux du message. Nombre de mystiques furent des tortionnaires de leur propre corps, et la sacralité du corps du Christ a souvent occulté celle du corps du disciple. Si bien que le christianisme s’est trouvé scindé en deux tendances problématiques : d’une part, le mépris ascétique et quelque peu masochiste du corps du croyant, mépris masqué par une adoration parfois idolâtrique du corps eucharistique du Christ, et, en réaction à cela, la fascination du corps individuel et du plaisir sensoriel que le monde profane, puis moderne, tous deux nés dans la chrétienté, illustrent à la folie.
L’harmonie du moi et du Soi
1 La Gita, très précise dans la technique spirituelle, enseigne : Le soi-ego peut être l’ami du Soi-atman, comme il peut être son ennemi… (BG 06/05). Et aussi : L’atman (grand Soi) est l’ami du mental (petit soi), pour celui qui a maîtrisé le mental par l’atman, mais, pour l’homme non discipliné, l’atman devient comme un ennemi extérieur (BG 06/06). Et si le même mot Soi (grand et petit) est employé pour désigner l’ego, petit soi, et l’atman, grand Soi, c’est parce que, à la limite, ils ne doivent pas plus se distinguer que les deux faces d’une médaille : Lorsque le yogi, mental discipliné par la pratique, atteint le samadhi (l’enstase), et qu’il perçoit le Soi-atman par le soi-ego, il est satisfait dans son propre Soi (BG 06/20).
Distinction du faux et du bon ego
1 Faute d’avoir cette notion du faux ego (BG 13/08), la culture occidentale moderne, et même la religion occidentale qu’est le christianisme, présentent même des aspects ‘diaboliques’ (au sens étymologique de DiaBLe, DouBLe, dualiste), car elle nourrit l’idée que « Je serai dans le bonheur sans fin alors que d’autres seront dans le malheur sans fin de l’enfer éternel. » Cette conception est certes supérieure à l’idée athée d’une ‘vie apparue par hasard et sombrant ensuite dans le néant’. Mais cette idée est aussi cyniquement affligeante du point de vue de la spiritualité non duelle. Dans les deux mots grecs uniformément traduits par ‘résurrection’ (anistanai : se redresser et egeirein : se réveiller) cette conception religieuse exotérique correspond à ‘anistanai’ : ‘se redresser’ et fait donc clairement référence au corps.
2 Nous avons signalé et légitimé le ‘bon ego’ et seulement évoqué le ‘faux ego’ ; qu’en dit la Bhagavad Gita ? Confondus par des angoisses multiples, pris dans les filets de l’illusion et asservis par la dépendance de leurs désirs, ils tombent dans un enfer sordide. Infatués d’eux-mêmes, arrogants, obstinés, et enivrés de leurs richesses, ils accomplissent des sacrifices par ostentation, hors de tous les principes des Écritures. Ayant cherché leur refuge dans le faux ego, la puissance, la vanité, la convoitise et la colère, ces êtres méchants me haïssent dans leur propre corps et dans ceux d’autrui (BG 16/16-18).
3 L’ego normal et légitime concerne tout ce qui a trait à la préservation et à l’épanouissement corporel. Pour ‘aimer le prochain comme soi-même’, selon le précepte biblique, encore faut-il déjà s’aimer soi-même ; telle est la fonction du bon ego. Mais comme l’individu déborde largement la simple corporéité, l’ego légitime doit aussi veiller à préserver et épanouir la fonction sociale de l’individu. Et, en terme de spiritualité orientale, cela concerne le dharma, précisément le sva-dharma, la vocation individuelle, la loi propre à chaque individu. Selon que l’on est homme ou femme, jeune ou vieux, d’une varna-caste ou d’une autre, la vie individuelle ne s’investira pas dans les mêmes domaines, ni dans la même proportion. Il est parfaitement légitime, et même indispensable, que l’ego normal, le ‘petit soi’, lutte pour que la vie individuelle s’épanouisse dans son domaine vocationnel, sans se laisser dissoudre, niveler et égaliser par le milieu ambiant. Un homme qui vit son sva-dharma ne fait pas ‘comme tout le monde’, il fait ce qu’il doit faire : Fais donc les actes qui te sont prescrits. L’œuvre vaut mieux que l’inaction…(BG 03/08). Finalement, le faux ego consiste à s’identifier à autre chose que son sva-dharma. Mieux vaut accomplir son devoir propre (sva-dharma), même s’il est sans mérite, ou de manière imparfaite, qu’accomplir, même parfaitement, celui d’autrui. Mieux vaut périr dans l’accomplissement de son devoir propre, car assurer le devoir d’une autre condition est lourd de danger (BG 03/35).
La résurrection-éveil ésotérique
1 Revenons maintenant à la résurrection. Nous avons vu que le mot ‘résurrection’, si fondamental en théologie chrétienne, puisque c’est le but de la religion, n’est pas dans l’Évangile ; il est utilisé uniformément pour traduire deux mots grecs : anistanai (se relever) et egeirein (s’éveiller). Se ‘relever’ indique un mouvement corporel et suggère que le corps se remettra à vivre après la mort, autrement dit que le croyant retrouvera son corps… de résurrection. ‘S’éveiller’ désigne un changement d’état de conscience, donc un changement de conception du monde, de soi-même, de Dieu et des relations de tout cela.
2 La dimension ésotérique de cette affirmation (il ressuscita), de fait ignorée et même niée dans la théologie dogmatique chrétienne, s’appuie sur le mot ‘egeirein’ (s’éveiller). On retrouve alors l’exacte équivalence entre l’éveil de la doctrine hindo-bouddhiste (bouddhi en sanskrit) et l’éveil spirituel évangélique. L’être, alors, ne cherche pas à faire perdurer son corps individuel, et l’illusion d’être ce corps ; il cherche à dépasser cette illusion, pour se connaître comme l’atman qui transmigre de corps en corps, d’état d’être en état d’être, et qui aspire, au terme de son cheminement spirituel, à se fondre dans Brahman, l’absolu. Cela n’est que suggéré symboliquement dans le texte évangélique canonique, comme nous l’avons montré plusieurs fois. Par exemple par cette parole qui est soit transcendante soit suicidaire, selon l’interprétation qu’on lui donne : Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même… (Mc 08/34 = P 123).
L’illusion individualiste
1 Et cela correspond à la notion hindo-bouddhiste de nirvana (littéralement ‘extinction’). Le yogi qui trouve la joie et le bonheur en lui, qui est illuminé intérieurement, atteint la liberté absolue (moksha) l’extinction (nirvana) en Brahman (BG 05/24) et aussi : Ainsi, gardant toujours les pensées maîtrisées, le yogi atteint la paix qui est en moi, et qui culmine dans le nirvana (l’extinction), ou moksha (la libération totale) (BG 06/15). Le terme extinction, par sa négativité, effraie le non-initié. Mais il s’agit de l’extinction d’une illusion, d’une erreur, et des souffrances qui l’accompagnent inévitablement. Cette erreur consiste à croire que l’on est un individu, c’est-à-dire quelque chose d’indivisible, alors que, en tant que corps-mental, nous ne sommes que des composés destinés à décomposition, et que tout ce qui nous maintient dans l’être, donc tout ce que nous sommes réellement, est Brahman. Indivisible, il paraît se répartir entre les êtres. Il doit être connu comme le maintien des êtres dans l’existence ; il les absorbe et les émet tour à tour (BG 13/16).
2 On découvre aujourd’hui, grâce aux évangiles gnostiques providentiellement échappés à l’occultation catholique romaine, que ce thème de l’illusion individuelle fait bel et bien partie de l’enseignement du Christ. En témoigne l’évangile de Philippe : Tout ce qui est composé sera décomposé et retournera à l’Origine. (Philippe 10). Et celui de Marie : Tout reviendra à ses racines, la matière retournera aux origines de la matière (Mariam p7/1-9).
3 Cet enseignement est explicite dans la doctrine orientale : Certains parmi les yogins n’envisagent que les devas (dieux) comme destinataires des sacrifices (C’est l’exotérisme religieux, qui attend des devas un retour vers l’individu). D’autres offrent le soi-ego comme un sacrifice, par le Soi-Atman, dans le feu du Brahman Suprême (C’est l’ésotérisme spirituel et non duel : qu’il se renie lui-même dit l’Évangile). (BG 04/25). L’exotérisme chrétien identifie l’homme au ‘petit soi’, au corps-mental, et ne cherche que la perduration résurrectionnelle de ce ‘petit soi’, ce corps-mental, par la ‘résurrection du corps’, le ‘relèvement’, grec : anistanai.
La non-espérance ésotériste
1 Maintenant : « En quoi consiste l’espérance ésotériste ? » On pourrait répondre qu’elle consiste à ne pas espérer. Le yogi, maître de son corps, doit constamment garder son mental concentré sur le Soi-atman, demeurant dans la solitude, seul, libéré de l’espoir et du désir (BG 06/09). ‘Libéré de l’espoir’ ne signifie évidemment pas qu’il s’agit d’être désespéré, mais signifie ‘libéré de la conscience temporelle’, puisque l’espoir consiste toujours à croire que les choses vont s’améliorer dans le futur. L’espoir et l’espérance supposent l’enfermement dans le temps. Or le temps est lié au corps, puisqu’il est une des conditions de l’état d’existence humain.
2 « Et pourquoi l’ésotériste n’espère-t-il pas une amélioration future ? » Parce qu’il considère que son enfermement dans le monde mortel résulte d’une illusion de sa conscience. Tant qu’il s’identifiera au corps, qui est mortel par nature, il sera mortel. Le jour où il réalisera qu’il est l’atman qui transmigre, et non le corps qui temporairement sert de vêtement à cet atman (Comme un homme qui abandonne ses habits usés pour en revêtir de nouveaux, l’atman abandonne ses corps usés pour en investir de nouveaux : BG 02/22), ce jour-là il deviendra immortel. Ou, pour mieux dire, il réalisera qu’il a toujours été immortel, en tant qu’atman, mais ne le savait pas. Et ce jour-là n’a aucune raison de se produire dans l’avenir plutôt que maintenant. Le salut c’est dans l’avenir, après la mort et le ‘jugement dernier’ ; la libération-moksha, c’est ici et maintenant, ou ce n’est pas.
Le problématique troisième jour : Il ressuscita le troisième jour
1 Dans l’expression il ressuscita le troisième jour, la question du troisième fait problème. D’après le récit, Jésus est mort le vendredi, veille du sabbat, dans l’après-midi. Le troisième jour après sa mort est donc le lundi. Or le récit dit que Jésus est ressuscité le lendemain du sabbat, donc le dimanche avant le petit matin (Et de grand matin, le premier jour de la semaine, elles vont à la tombe… : Mc 16/02 = P 306). Et cela ne fait même pas deux jours : où est le troisième ?
2 Certains théologiens arguent que les évangélistes ne comptaient pas comme nous ; et que, pour eux, il ne s’agit pas du ‘troisième jour après la mort de Jésus’, mais du troisième jour, le premier étant celui de sa mort. C’est tiré par les cheveux.
3 Reste que, pourquoi préciser ce point de détail dans le Credo ? Dans le récit des noces de Cana, qui ne se trouve que dans Jean, il commence par : Le troisième jour, il y eut des noces à Cana de Galilée… (Jn 02/01 = P 026). Le troisième après quoi ? Le récit ne le précise pas. Lorsque Jésus chasse les marchands du Temple, les chefs religieux lui disent :« Quel signe nous montres-tu pour agir ainsi ? » Jésus répond : »Détruisez ce sanctuaire et en trois jours je le relèverai. « (Jn 02/19 = P 029). La référence au troisième relève de l’arithmétique symbolique. Le un désigne le principe, le deux l’éloignement du principe, la brisure de l’unité par l’apparente dualité de la manifestation-création. Donc le trois, retour à un nombre impair (comme une réminiscence de l’unité) présente une porte ouverte pour un retour au principe.
La foi dans la résurrection
1 « Maintenant, qu’en est-il de la foi dans cet article du Credo ? » La question est double. Exotériquement, peut-on croire que Jésus s’est relevé du tombeau ? Les chrétiens diront : « S’il est Dieu, pourquoi pas ? », mais cela appelle la question : « Pourquoi Dieu se serait-il laissé tuer ? Et n’est-il pas absurde d’envisager que l’Éternel meurt ? » Donc un Jésus ‘pleinement homme et pleinement Dieu’ selon la théologie, ne pouvant pas mourir, en tant que Dieu, quel besoin aurait-il de ressusciter ? Par contre, la conception ici envisagée d’un Jésus homme réalisé-moksha s’harmonise parfaitement avec sa mort, car les réalisés meurent (ou plutôt leur corps meurt). Et la conception d’un Jésus réalisé, qui aurait une fonction avatarique de restaurer la doctrine de la paternité divine (Vous donc, priez ainsi : Notre Père… : Mt 06/09 = P 160) et de réactualiser la voie du salut, non seulement s’harmonise avec la résurrection mais la rend nécessaire.
2 Sauf que ce n’est pas Jésus qui ressuscite, comme l’affirment généralement les chrétiens, mais c’est Dieu qui ressuscite Jésus (C’est ce Jésus que Dieu a ressuscité : Actes des apôtres 02/32). Le Credo est parfaitement ambigu en disant ‘Il ressuscita le troisième jour’ ; car il s’agit clairement de Jésus. Or Jésus ne s’est pas ressuscité tout seul. Il est vrai que le texte évangélique est ambigu lui aussi : Le Fils de l’homme doit beaucoup souffrir, être rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, être tué et, après trois jours, se lever-anistanai (Mc 08/31 = P 122). Autre version de la résurrection chez Matthieu : À dater de ce jour, Jésus commença de montrer à ses disciples qu’il lui fallait… être tué et, le troisième jour, se réveiller-egeirein (Mt 16/21 = P 122). Ces textes sont contredits par les Actes des apôtres, que nous venons de citer… à moins de résoudre le problème en disant « Jésus et Dieu sont indistincts », mais alors on retombe, une fois de plus, dans l’absurdité de l’Éternel qui meurt.
3 Donc on peut croire, non pas que ‘Jésus ressuscita’, comme dit le Credo, mais que ‘il a été ressuscité par Dieu’, comme disent les Actes des apôtres. Et qu’ainsi il a ouvert la voie de la résurrection-anistanai, du ‘relèvement des corps’, de la ‘résurrection des corps’, comme dit la théologie, au profit de tous ceux qui croient et espèrent en lui et vivent un minimum en harmonie avec cette foi.
Résurrection et réincarnation
1 Du point de vue ésotérique, la ‘résurrection de la chair’ de la théologie n’est que la réincarnation des doctrines orientales perçue par un malvoyant. En effet, dès lors que la théologie chrétienne refuse la cyclologie, comme on l’a souvent signalé, la fin de la vie individuelle actuelle donne lieu à un ‘jugement dernier’, donc sans appel, qui conduira l’individu ressuscité vers le ‘salut éternel’ ou ‘l’enfer éternel’. L’aveuglement correspond à la position de l’athée qui affirme : « Après la mort il n’y a rien ». Il ne voit rien, ou ne veut rien voir, donc il affirme qu’il n’y a rien. Le chrétien théologique n’est pas aveugle ; il comprend que l’être individuel ne peut pas se néantiser purement et simplement. Mais il ne discerne pas la suite indéfinie des incarnations : Comme un homme qui abandonne ses habits usés pour en revêtir de nouveaux, l’atman abandonne ses corps usés pour en investir de nouveaux (BG 02/22). Il est malvoyant, exotériste.
2 Il est en effet absurde de considérer qu’un homme mort va retrouver un corps qui soit son corps, celui qu’il a connu ; un corps qui ne soit pas un autre corps. En effet le processus de la vie suppose un continuum ; à partir du moment où le corps se décompose, le continuum est rompu. Si vie il y a encore, ce sera dans un autre corps.
3 Il est manifeste que la théologie se contredit, puisqu’elle soutient à la fois que le ressuscité retrouvera un corps qui est le sien (et non un autre corps à lui) et aussi que le corps qu’il retrouvera sera un ‘corps de résurrection’. Or les capacités du ‘corps de résurrection’, du fait de son immortalité affirmée, n’ont rien à voir avec celles du corps qu’avait l’homme qui vient de mourir. On comprend donc que le concept théologique de ‘corps de résurrection’ synthétise en un seul corps supposé, la série indéfinie des corps que l’homme oriental pense avoir par le processus de la réincarnation.
Jésus a-t-il inventé le salut ?
1 Une question se pose : « Les chrétiens disent que Jésus, comme son nom l’indique, est le salut, donc qu’il n’y avait pas de salut avant lui. Ceux qui ont vécu avant lui n’accèdent au salut que lorsqu’ils rencontrent Jésus lors de sa descente aux enfers. » Mais, s’il en est ainsi, la Bhagavad Gita devrait ignorer le salut. »
2 Or la Gita enseigne clairement le salut, comme nous l’avons déjà vu : Ayant atteint le monde des vertueux et y ayant séjourné pendant de longues années, celui qui a échoué dans la voie du yoga naît dans la maison de parents purs et prospères (BG 06/41). Seulement ce salut n’est pas ‘éternel’ comme l’affirment les chrétiens, ni même perpétuel, il est seulement de longue durée. Et, sur ce point, la BG a raison contre la théologie chrétienne, car l’humain est soumis au temps, même au paradis terrestre, et donc le salut paradisiaque humain ne saurait être sans fin. S’il était réellement sans fin, Adam et Ève y seraient toujours.
3 Il est une expression pétrie d’orgueil, et bien connue, qui affirme : « Point de salut hors l’Église ». Des millions de chrétiens, et même quelques saints canonisés, comme le curé d’Ars, saint Jean-Marie Viannet, ont pu croire et affirmer que les membres des autres religions iraient tous en enfer. On a du mal, aujourd’hui, à concevoir un exotérisme aussi atroce, aussi peu charitable, et pour tout dire aussi peu chrétien. Ils n’avaient sans doute jamais entendu Jésus déclarer : J’ai d’autres brebis, qui ne sont pas dans cet enclos… (Jn 10/16 = P 149). Lorsque les Samaritains, informés par la Samaritaine, puis instruits par Jésus déclarent : nous savons que c’est vraiment lui le sauveur du monde (Jn 04/10 = P 036), cela n’implique pas que Jésus soit le seul sauveur ou, pour mieux parler, la seule incarnation du sauveur qui, fondamentalement, est Dieu.
La résurrection ésotérique
1 Et qu’en est-il maintenant de la foi en la résurrection au sens ésotériste ? Il s’agit de l’éveil, egeirein en grec, et bouddhi en sanskrit. L’éveil à quoi ? L’éveil au fait que le Père et moi, nous sommes un (Jn 10/30 = P 185) autrement dit moksha, l’unité suprême.
2 Donc, pour résumer, l’ésotériste chrétien croit, premièrement, que Jésus a été ressuscité des morts par Dieu ; et il entend par là que Jésus a pu se manifester, sous une forme ou sous une autre, à certains de ses disciples. Et ceci non pas pour ouvrir une voie de salut qui n’aurait pas existé avant lui, mais pour la restaurer dans une tradition orientale, la juive, qui en avait plus ou moins perdu la notion, et pour la transmettre dans une nouvelle religion, la chrétienne, destinée à l’Occident. Il croit aussi que, deuxièmement, Jésus a obtenu l’éveil-moksha, et en a enseigné la voie à ses disciples. En fait Jésus a obtenu la réalisation d’abord et prêché la résurrection ensuite ; car c’est toujours l’exotérisme qui est l’enfant de l’ésotérisme et non l’inverse.
La résurrection se situe-t-elle toujours après la mort ?
1 Ici-rendu, une question se pose : « La résurrection des corps se situe évidemment après la mort des corps. Le Credo envisage la résurrection après la mort, et en rapport avec la mort. Il est assez évident que le Credo n’envisage la résurrection que dans le sens exotérique du ‘relèvement des corps’, anistanai en grec. Nous avons signalé le sens ésotérique de l’éveil-egeirein–bouddhi ; or ce dernier sens n’est pas nécessairement lié à la mort du corps. Cela pose question. »
2 D’après la tradition orientale, il existe deux sortes de libération-moksha. La première est pendant la vie, et le libéré se nomme jiva-mukta (libéré vivant). Il est évident que les trois sortes de libérés que nous avons précédemment envisagés sont des libérés-vivants : celui qui maintient la cohérence du monde, celui qui enseigne la voie de la libération aux autres hommes, celui qui réforme ou instaure une religion. Reste ceux qui obtiennent la libération au moment de la mort, et que l’Inde nomme les videha-mukta (libéré à la mort). Ceux-là, personne sur terre ne peut savoir qu’ils sont libérés. Il se peut que certains grands saints chrétiens (reconnus officiellement comme saints ou pas) soient dans ce cas. Quand nous avons dit, précédemment, que l’ésotériste chrétien croit à la résurrection, au sens de moksha, ce n’est donc pas nécessairement après la mort.
Jésus jivan-mukta
1 Une sous-question de la précédente se pose alors : « Et qu’en est-il pour Jésus : quand a-t-il obtenu la libération ? » Comme il semble évident que Jésus n’a pas seulement enseigné le salut, mais aussi la libération, et ceci dans une tradition où cet enseignement n’existait pas, ou n’existait plus, cela implique qu’il fallait qu’il soit lui-même réalisé pour avoir ensuite des disciples. Donc la réalisation de l’homme Jésus s’est produite avant sa mort. En somme il est un jivan-mukta (réalisé vivant) et non un videha-mukta (réalisé à la mort).
Quand Jésus a-t-il obtenu la réalisation ?
1 Question liée : « Plus précisément, quand Jésus a-t-il obtenu la réalisation ? » La réponse à cette question n’est pas facile, y compris pour les théologiens officiels. Même si on part, comme eux, du principe que « Jésus est né Dieu », étant donné qu’ils pensent aussi qu’il est « pleinement homme » et qu’un homme n’apprend que progressivement, la question se pose : « Quand Jésus a-t-il réalisé qu’il était Dieu ? » Fut-ce au stade prénatal, lorsqu’il rencontra Jean le Baptiste, tous deux encore dans le ventre de leurs mères ? Le texte le donnerait à penser (Élisabeth dit à Marie : « dès l’instant où ta salutation a frappé mes oreilles, l’enfant a tressailli d’allégresse en mon sein : Lc 01/44 = P 005). Fut-ce vers douze ans, quand on le voit enseigner les docteurs du Temple de Jérusalem et répondre avec impertinence à ses parents : Ne saviez-vous pas que je dois être dans la maison de mon père ? (Lc 02/49 = P 014). Fut-ce au baptême ? (une voix vint des cieux : »Tu es mon fils bien-aimé, tu as toute ma faveur : Mc 01/11 = P 019) ? Fut-ce à la transfiguration ? (il fut transfiguré devant eux : Mc 09/02 = P 125). On a un peu l’impression que le texte sacré soutient simultanément plusieurs de ces thèses. Jésus l’enseigne d’ailleurs à Nicodème en disant : L’Esprit-pneuma souffle où il veut et tu entends sa voix, mais tu ne sais pas d’où il vient ni où il va. Ainsi en est-il de quiconque est né de l’Esprit-pneuma (Jn 03/08 = P 030). Le grec ‘pneuma’ signifie le ‘vent’ ; c’est pourquoi on dit que l’esprit souffle. Si on ne sait ni d’où il vient, ni où il va, le moment de la réalisation spirituelle de Jésus risque d’être difficile à trouver.
2 Si on ne part pas de la version dogmatique du Credo ‘Jésus est né Dieu’, il y a un moment précis de la réalisation. Tous les réalisés le confirment : le travail est progressif, mais la réalisation est subite et généralement surprenante. De ce point de vue, il semblerait que Jésus se soit découvert fils de Dieu (au sens plein de la réalisation-moksha) autour de ses douze ans, avant la scène du recouvrement au Temple, où il sait déjà que Dieu est son père, alors que ses parents l’ignorent encore (ce qui, on l’a vu, démonte complètement la thèse exotérique de la naissance virginale, bien qu’elle soit racontée par le même évangéliste, Luc). Cela semble trop jeune ; pourtant, au XX° siècle, Ramana Maharshi, en Inde, a obtenu la réalisation à la fin de son adolescence, ce qui n’est pas beaucoup plus vieux.
Quel fut le gourou de Jésus ?
1 Une autre question, plus problématique, se pose aussi : « Si Jésus a restauré la doctrine de la réalisation-moksha dans le judaïsme, et l’a instituée dans le christianisme qui devait naître après lui, c’est qu’il n’y avait pas de maitres de son vivant, et que personne ne lui a transmise. Comment donc a-t-il pu réaliser une doctrine que tous ignoraient autour de lui ? »
2 La Bhagavad Gita répond : Je suis le Soi (atman)… siégeant dans le cœur de tous les êtres. Je suis le début, le milieu et aussi la fin de toutes les créatures (BG 10/20). Par compassion pour eux, moi qui réside dans leur propre cœur, je détruis l’obscurité née de l’ignorance, par la lampe lumineuse de la connaissance » (BG 10/11). Le véritable gourou (rabbi) a pour fonction d’éveiller le gourou intérieur chez le disciple. Il n’est pas impossible qu’un être très qualifié, comme Jésus, ait découvert son gourou intérieur par la simple méditation des Écritures. C’est en tout cas ce que suggère clairement le passage du recouvrement de Jésus au Temple, où il écoute et interroge les docteurs sur une Thora qu’il comprend et connaît déjà mieux qu’eux.
3 Mais la Bhagavad Gita indique une possibilité encore plus directe : Certains perçoivent le Soi par eux-mêmes, par la méditation de leur propre Soi ; d’autres le voient par le yoga de la connaissance (samkhya yoga) ; d’autres encore par karma yoga (la discipline de l’action) (BG 13/24). Il est donc possible que Jésus n’ait pas eu de gourou humain.
4 Ce que nous venons de dire permet de comprendre un passage mystérieux de l’Évangile. Jésus se présente, vers trente ans, pour être baptisé par son cousin Jean. À l’époque, Jean est considéré par le peuple comme un grand prophète, la grande référence spirituelle du moment (on le tenait pour un prophète : Mt 14/05 = P 034). Hérode lui-même craignait Jean, sachant que c’était un homme juste et saint, et il le protégeait… (Mc 06/20 = P 034). Personne ne se choquait donc de ce que Jésus se présente au baptême de Jean… sauf Jean lui-même qui lui dit : « C’est moi qui ai besoin d’être baptisé par toi, et toi, tu viens à moi ! » Jean était prophète, et pressentait donc que Jésus était réalisé, ou du moins qu’il lui était supérieur. Mais Jésus lui répond : »Laisse faire pour l’instant : car c’est ainsi qu’il nous convient d’accomplir toute justice. » Alors il le laisse faire (Mt 3/14-15 = P 019). Si le plus grand spirituel de son entourage, Jean, lui était inférieur, c’est que Jésus n’a pas eu d’autre gourou (rabbi) que la parole de Dieu ou l’intuition directe de son propre Soi.
5 Cette constatation rend encore plus problématique l’attitude des chefs du Catholicisme, qui se posent en intermédiaires obligés entre l’Écriture sainte et le fidèle, en affirmant, selon le Concile de Trente, la ‘prééminence de fait de l’interprétation magistérielle’ sur l’Écriture directement appréhendée.
Quelle voie de réalisation dans le christianisme ?
1 Une autre question se pose ici : « Des trois voies de réalisation indiquées précédemment par la Gita aucune n’est clairement identifiable dans le christianisme. Doit-on en conclure, pour parodier les théologiens, qu’il n’y a ‘point de réalisation dans l’Église’ ? »
2 Revoyons la précédente citation. Certains perçoivent le Soi par eux-mêmes par la méditation de leur propre Soi : Dans ce cas-là, aucune forme religieuse, ou absence de forme religieuse, ne peut empêcher un homme très qualifié de percevoir son propre Soi. Ce qui revient à remarquer que le monde moderne, dans sa profanité galopante, ne peut triompher au-delà d’une certaine limite. Ceci dit, la chose est sans doute extrêmement rare (Parmi des milliers d’hommes, quelques-uns à peine s’efforcent d’atteindre la perfection ; et parmi ceux qui l’atteignent, rare celui qui Me connaît en vérité : BG 07/03).
3 L’autre cas de libération se présente : d’autres voient leur Soi par le yoga de la connaissance (samkhya yoga). Cela supposerait qu’une telle doctrine soit enseignée dans le christianisme. Ce n’est pas le cas depuis longtemps ; du moins pour ce que nous en savons. Et si c’était le cas, ce doit être extrêmement élitiste et secret. Un homme aussi qualifié que René Guénon a beaucoup cherché dans cette direction et n’a rien trouvé. Cependant l’œuvre de maître Eckart et quelques autres montrent à l’évidence qu’une telle doctrine a existé dans le christianisme… mais cela remonte au XII° siècle.
Le supposé karma-yoga de Marthe
1 Voyons maintenant la troisième voie indiquée : d’autres encore voient leur Soi par le karma yoga (la discipline de l’action) (BG 13/24). La question revient donc à savoir si le karma yoga est enseigné dans l’Église chrétienne et dans l’Évangile.
2 Il serait tentant de répondre que cette voie est enseignée dans l’Évangile. Certains estiment même que les figures des deux sœurs Marthe et Marie symbolisent le karma-yoga, yoga de l’action, et le jnana-yoga, yoga de la connaissance. Une femme, nommée Marthe, reçut Jésus dans sa maison. Celle-ci avait une sœur appelée Marie, qui, s’étant assise aux pieds du Seigneur, écoutant sa parole. Marthe, elle, était absorbée par les multiples soins du service. Intervenant, elle dit : »Seigneur, cela ne te fait rien que ma sœur me laisse servir toute seule ? Dis-lui donc de m’aider. » Mais le Seigneur lui répondit : »Marthe, Marthe, tu te soucies et t’agites pour beaucoup de choses ; pourtant il en faut peu, une seule même. C’est Marie qui a choisi la meilleure part ; elle ne lui sera pas enlevée » (Lc 10/34-42 = P 159).
3 L’analogie entre les deux figures féminines et les deux yogas considérés est évidente, mais ce n’est qu’une analogie, pas une identité. Comme nous l’avons vu, en disant ‘le père et moi nous sommes un’ et en révélant « Tout m’a été remis par mon Père, et nul ne connaît le Fils si ce n’est le Père, et nul ne connaît le Père si ce n’est le Fils, et celui à qui le Fils veut bien le révéler » (Mt 11/27 = P 154) Jésus enseigne bien la doctrine de l’unité suprême, donc le jnana yoga, mais ce n’est que suggéré dans le texte évangélique, sans exposé doctrinal détaillé et sans techniques de réalisation, contrairement à ce qu’on trouve dans l’hindouisme. Et l’enseignement classique et théologique de l’Église occulte méthodiquement cet aspect ésotérique.
4 Il en va de même, et encore plus, pour le supposé karma-yoga de Marthe. Le vrai karma yogi agit conformément au dharma, donc de façon morale, vertueuse, mais ce n’est pas tout. Il a aussi conscience de n’être pas celui qui agit : Partout les actes sont accomplis par les attributs constitutifs de la nature (les trois gunas de la Prakriti). Celui dont le mental est obnubilé par le sens de l’ego (le sens du ‘je’) pense : c’est moi, l’auteur de l’action (BG 03/27). « Ce n’est pas moi qui agis » : voilà ce que pense le yogi qui a cette Connaissance… (BG 05/08). L’Évangile va dans ce sens, mais ce n’est qu’esquissé. On a toujours l’impression qu’il s’adresse à tous, tout en suggérant un enseignement ésotérique, oral, réservé aux disciples, et dont l’écrit évangélique ne porte guère trace. Cependant cet enseignement oral et ésotérique chrétien est largement attesté par certains Pères de l’Église, c’est-à-dire les premiers maîtres du christianisme… mais cela remonte à presque deux millénaires. Pour qu’un karma-yoga mérite son nom, il faut qu’il soit un yoga, c’est-à-dire qu’il ait comme objectif final la fusion en Dieu. Or, dans le passage de Marthe et Marie que nous venons de citer, Marthe ignore manifestement tout de la voie de Marie.
Que reste-t-il pour le chrétien contemporain ?
1 Que reste-t-il alors, pour les pauvres Chrétiens d’aujourd’hui, à moins de prendre directement Krishna comme gourou, et de le considérer comme une autre voix de Celui qui habitait le Christ ? Le texte ouvre une autre possibilité : Puis on rencontre ceux qui n’ont pas accès à un tel savoir spirituel, et cependant s’engagent dans l’adoration du seigneur suprême, parce qu’ils ont entendu parler de Lui. Ceux-là aussi passent au-delà de la mort, s’ils considèrent ce qu’ils ont entendu comme le refuge suprême (BG 13/25). En somme l’exotérisme chrétien, s’il est vécu de façon radicale, en matière de foi, demeure une voie possible. Le problème, c’est que les nombreuses énormités théologiques, que nous avons abondamment signalées, rendent difficile la foi exotérique radicale pour un homme d’époque moderne, entraîné à la pensée logique et au sens critique. De plus passer au-delà de la mort n’est pas la même chose que sacrifier son individualité dans l’union totale avec Dieu.
Pourquoi Jésus se soumet-il à Jean le baptiste ?
1 Une remarque encore, à propos d’un point évoqué plus haut : « Pourquoi Jésus, lors de son baptême, a-t-il dit à Jean : Laisse faire pour l’instant : car c’est ainsi qu’il nous convient d’accomplir toute justice ? ».
2 Le pour l’instant est important. Tant que Jésus ne s’est pas fait connaître comme Messie et comme fils de Dieu réalisé (comme homme-Dieu diront les exotéristes), il doit passer par la hiérarchie spirituelle du moment, dont Jean est le sommet. Cela signifie aussi, comme nous l’avons montré précédemment, que l’exotérisme est nécessaire pour le disciple ésotérique, tant qu’il n’est pas réalisé. Certes, au moment du baptême par Jean, Jésus était déjà réalisé, mais il était seul à le savoir.
Un salut sans croix est-il possible ?
1 Nous avons établi que la doctrine du salut n’a pas été ‘inventée’, par Jésus, qu’elle existait avant, et sous d’autres cieux, puisque la Gita l’évoque clairement. Une question mérite d’être considérée : « Dans le christianisme, on n’imagine pas le salut autrement que par le sacrifice sanglant du Christ sur la croix. Comment la Gita peut-elle envisager le salut sans agneau sacrifié et en fonction du seul mérite du sauvé ? » Dans l’Évangile, Jean le Baptiste dit en effet que Jésus est l’agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde (Jn 01/29 = P 023). Comment le salut pourrait-il être obtenu sans que quelqu’un se sacrifie ? Les chrétiens, diffamant clairement l’hindouisme et le bouddhisme, vont même jusqu’à déclarer que « Le salut obtenu par ses propres vertus n’est qu’orgueil de la créature qui veut se faire plus grande qu’elle n’est. C’est le yogi qui croit qu’en tirant ses cheveux vers le haut il pourra léviter. »
2 La réponse à la question est double. D’une part, si on considère, comme la théologie chrétienne, que l’humain n’est qu’un corps et un mental, alors certainement le salut est impossible sans aide extérieure. Mais, si on considère que le corps-mental n’est qu’un habit transitoire (BG 02/22) de l’atman divin qui habite tout homme (BG 10/20), alors l’homme peut obtenir le salut dès lors que la doctrine et la méthode du salut lui sont enseignées. Ainsi Arjuna doute : Ô Krishna, le mental est fuyant, turbulent, puissant et rebelle. Je crois qu’il est aussi difficile à contrôler que le vent (BG 06/34). Mais ce dernier lui répond : Sans nul doute… le mental est difficile à contrôler et il est agité ; mais, par la pratique constante… et par le détachement, il est maîtrisé. Je pense, moi aussi, que le yoga est difficile pour celui qui n’a aucune maîtrise de lui ; mais celui qui est discipliné et constant dans ses efforts, avec des moyens appropriés, l’atteint (BG 06/35-36).
3 « Si on prend pour argent comptant ces affirmations de la Bhagavad Gita, alors que penser de l’affirmation chrétienne ‘point de salut hors l’Église’ ? » Le problème vient de la prétention des prêtres chrétiens que ‘sans eux, point de salut’, ou, pour dire les choses autrement que ‘Jésus n’agit que dans l’Église institutionnelle’.
4 Pourtant Jésus montre bien, dans l’Évangile, que son action ne se limite aucunement à l’institution, comme l’illustre le passage suivant. Jean lui dit : « Maître, nous avons vu quelqu’un expulser des démons en ton nom, quelqu’un qui ne nous suit pas, et nous voulions l’empêcher, parce qu’il ne nous suit pas. » Mais Jésus dit : »Ne l’en empêchez pas, car il n’est personne qui puisse faire un miracle en invoquant mon nom et sitôt après parler mal de moi (Mc 09/38-39 = P 130). L’homme en question était inconnu de la hiérarchie ecclésiastique naissante des disciples (quelqu’un qui ne nous suit pas) ; peut-être même était-ce quelqu’un qui refusait de les suivre (le passage laisse ce sens ouvert). La réaction de Jean, qui pose la question à Jésus, est de type inquisitoriale. Or Jésus, non seulement lui dit de ne pas intervenir contre cet homme, mais il affirme aussi au passage qu’un homme peut invoquer son nom et même faire un miracle, alors qu’il n’est pas passé par la formation officielle des disciples en titre. Et il pose un principe que l’Église, dans son histoire millénaire n’a cessé d’oublier méthodiquement : Ne l’en empêchez pas ; car qui n’est pas contre vous est pour vous (Lc 09/50 = P 130). On est ici à des années-lumière du ‘Point de salut hors l’Église’ de la théologie.
Peut-il exister un salut non sanglant ?
1 Une autre question affinera la précédente : « Nous avons dit que les Chrétiens ne concevaient pas le salut sans le sacrifice sanglant et crucifiant de Jésus. Comment se peut-il que le salut évoqué dans la Bhagavad Gita puisse faire l’économie de cela ? Une formule brutale pourrait dire : « Comment Krishna peut-il être un enseignant non saignant ? »
2 Plusieurs points sont à considérer. D’abord la question de la cyclologie, car beaucoup de fausses questions dans le christianisme ne se posent que parce que la théologie se plaît à ignorer la cyclologie. Les dates supposées de la rédaction de la Bhagavad Gita sont assez floues ; elles n’intéressent que les occidentaux, mais tout le monde s’accorde à penser que Vyasa (BG 18/75), le rédacteur plus ou moins mythique du texte n’a pas donné un enseignement aussi nouveau, par rapport à son milieu ambiant que celui que Jésus a donné par rapport au sien. Autant dire que le contenu doctrinal de la BG se perd dans la nuit des temps. D’ailleurs la Bhagavad Gita revendique clairement cette antiquité : Ces sujets ont déjà été traités par des rishis, en des hymnes védiques variés, et aussi dans les ‘aphorismes sur le Brahman’ (Vedanta-sutra), bien argumenté et sans équivoque (BG 13/04). Or, la qualité des humains dégénère au fil du temps cyclique qui passe ; on peut donc raisonnablement considérer que la Bhagavad Gita s’adresse à un public plus qualifié que les Évangiles.
3 De plus, le contexte chevaleresque du récit montre qu’il s’adresse à un public surtout (mais pas seulement) masculin de la caste des kshatryias, soit la Noblesse. On est loin du public populaire de Jésus, même s’il est largement attesté que Jésus s’adressait aussi à Nicodème, grand-prêtre, Joseph d’Arimathie, membre du sanhédrin, le centurion, et même Pilate, le gouverneur et bien d’autres qui n’étaient aucunement du menu peuple.
4 Ceci dit la Bhagavad Gita rayonne depuis des siècles sur un public beaucoup plus large que ses destinataires premiers. Depuis longtemps, on ne saurait aujourd’hui être hindou en l’ignorant. Mais, là aussi, il faut tenir compte de la spécificité des peuples : les Orientaux, d’une façon générale, présentent plus de capacités spirituelles que les Occidentaux. Il suffit pour s’en persuader de constater que le monde moderne est l’enfant diabolique de l’Occident, et aussi que la pensée non-dualiste est essentiellement orientale.
5 Enfin, nous avons signalé ce point que les chrétiens oublient si souvent : il n’est question du salut paradisiaque dans l’Évangile qu’une seule fois à propos du ‘bon’ larron. C’est le meilleur que Jésus pouvait offrir à un tel homme. Et il ne pouvait lui offrir qu’en le rencontrant… sur une croix, car un tel homme ne fréquenta jamais les lieux saints que Jésus fréquentait. Il y a donc un lien de cause à effet entre la croix et le salut. En tant que sauveur, Jésus s’adressait à des ‘gibiers de potence’ et ne pouvait les rencontrer que là où ces hommes au cœur criminel étaient le plus susceptible de se poser enfin des questions spirituelles : aux abords d’une mort atroce.
6 D’ailleurs, élargissant le dernier point envisagé, il est évident que le monde moderne est un monde de larrons, qui sont loin d’être tous des ‘bons larrons’. Les principes même du monde moderne sont le désir, l’envie, l’esprit de convoitise, de concurrence, la ruse, le mensonge, la réduction de l’humain à la matière, quand ce n’est pas à la machine, le pillage des pays pauvres pour en exploiter les matières premières, et la force de travail, en dehors de toute législation digne de ce nom. Le monde moderne est un monde d’esclavagistes, méprisant même la nature qui les nourrit, et se doublant d’une gigantesque hypocrisie avec les Droits de l’Homme, le respect de la femme (sauf les étrangères qui travaillent pour les Occidentaux) etc. Assurément, il fallait un sauveur crucifié pour s’adresser à une pareille espèce d’hommes. Jésus était prophète ; à travers le ‘bon’ larron, il s’adresse à ces millions de larrons que sont les hommes modernes. Un proverbe oriental affirme : « Le sage n’a pas besoin de souffrir ». Mais l’occident n’est pas sage, et ce n’est pas d’hier ; pour le sauver, il faut souffrir.
Quel rapport y a-t-il entre la résurrection et la libération-moksha ?
1 Toujours en rapport avec les considérations précédentes, la question peut se poser ainsi : « Le but du christianisme, en tant que religion exotérique, est la résurrection. Du point de vue métaphysique et spirituel, la résurrection n’est que la perduration de la vie individuelle humaine, puisqu’elle consiste à prolonger l’existence corporelle. Donc la résurrection ne permet pas de se libérer de la vie corporelle humaine, puisqu’elle consiste précisément à la prolonger plus ou moins indéfiniment. La question est donc : La résurrection présente-t-elle un intérêt pour celui qui cherche la libération-moksha ? ».
2 Le but ésotérique est bien la réalisation, la fusion dans le divin : Quiconque quitte son corps, en se souvenant de moi au moment de la mort, s’unit à mon être ; il n’y a là aucun doute (BG 08/05). Mais il faut souvent de nombreuses naissances pour y parvenir : Après de nombreuses naissances, l’homme épris de sagesse vient à moi, … (BG 07/19). Et, entre chaque naissance, il y a une période intermédiaire qui pose question. Arjuna pose cette question à Krishna : « Quel est le destin de celui qui, bien que doté de foi, … ne réussit pas à atteindre la perfection dans le yoga… (BG 06/37) ? Ayant échoué … sur la voie de la vérité (Brahman), ne périt-il pas comme un nuage qui se déchire… (BG 06/38) ? Arjuna craint une dissolution de l’être individuel après la mort, pour celui qui n’a pas atteint le but du yoga dans cette vie.
3 Krishna répond clairement : ni dans ce monde, ni dans l’autre, il n’y a de destruction pour lui. Un homme de bien, mon ami (mon fils), n’entre jamais dans la voie malheureuse (BG 06/40). Et aussi : Tiens pour certain que celui qui m’aime ne périra jamais. (BG 09/31).
4 Ensuite, après la mort de celui qui cherche l’Unique mais n’est pas arrivé au but : Ayant atteint le monde des vertueux et y ayant séjourné pendant de longues années, celui qui a échoué dans la voie du yoga naît dans la maison de parents purs et prospères (BG 06/41). Et là il reprend son cheminement : il renoue avec l’état d’esprit qui était le sien dans sa précédente incarnation et, avec un zèle redoublé, il s’efforce vers la perfection (BG 06/43). Donc, allant dans le sens de la question, il semble que la résurrection soit inutile dans tout ce cheminement.
5 Il faut cependant considérer que la résurrection est propre à la fin des temps, et à la tradition de la fin des temps qu’est le christianisme. Car les humains de la fin des temps sont moins qualifiés et le milieu ambiant leur est plus défavorable. Le risque est donc plus grand qu’ils se dissolvent comme un nuage qui se déchire…(BG 06/38).
La résurrection, un gîte d’étape en vue de moksha
1 Le Christ, en tant que réalisé, pouvait quitter la manifestation après sa mort, et fusionner avec le principe. Mais il pouvait aussi, comme les boddhi-sattva bouddhistes, choisir de rester à proximité du monde humain pour aider les humains de son cycle d’humanité jusqu’à la fin de ce dernier (C’est la fonction d’un sauveur ; Jésus signifie ‘sauveur’).
2 Pour cela il doit ressusciter et ceci de deux manières. Premièrement physiquement (comme en attestent les scènes de résurrection de l’Évangile), pour témoigner à ses disciples que la mort n’est pas une néantisation de l’être. Deuxièmement subtilement, par l’eucharistie (ceci est mon corps, ceci est mon sang) car l’eucharistie est une sorte de prolongement du corps du Christ jusqu’à la fin de l’histoire de la présente humanité. Donc, les humains actuels, plus dissolvables par la mort à cause de leur médiocre qualification, renforcent leur perduration individuelle en communiant au corps du Christ.
3 C’est comme un homme entrainé par une vague en bord de mer. Il peut nager pour retrouver le rivage. Mais il peut aussi n’être pas sûr d’y arriver et appeler à l’aide. On lui lance une bouée et on le ramène au bord. Le Sauveur, ressuscité, eucharistié (si l’on peut dire) est cette bouée.
4 La religion chrétienne exotérique ‘survend’ la résurrection, elle fait, pourrait-on dire, de la ‘publicité mensongère’, ou largement exagérée, en prétendant que le corps ressuscité est immortel. Cela vient de ce que la théologie chrétienne ignore la cyclologie. En fait le ‘corps de résurrection’ est un corps paradisiaque (aujourd’hui tu seras avec moi dans le Paradis dit Jésus au ‘bon larron’ : Lc 23/43 = P 295). En fait, selon la Gita, l’homme mort en quête spirituelle séjourne pendant de longues années, dans l’état paradisiaque et ensuite naît dans la maison de parents purs et prospères (BG 06/41). L’important est qu’ainsi (grâce à la résurrection) ils ne perdent pas l’acquis des précédentes incarnations et peuvent continuer leur chemin en vue de la libération-moksha. En cela la résurrection est utile pour le chrétien qui cherche la libération-moksha.
Pourquoi les chrétiens ont-ils la résurrection et pas les hindo-bouddhistes ?
1 Parce que le christianisme est une tradition de la fin de cycle, et qu’il concerne principalement les occidentaux, les hommes du soleil couchant, de l’obscurité spirituelle, comme en atteste ce que devient leur civilisation matérialiste et biocide. Il faut un surcroit de miséricorde divine pour les hommes les moins doués spirituellement. Jésus dit : » Ce ne sont pas les gens bien-portant qui ont besoin de médecin, mais les malades. Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs. » (Mc 02/17 = P 049). Les adeptes d’une religion plus métaphysique, plus spirituelle, moins dualiste sont les bien-portant. Ils n’ont pas besoin, ou moins besoin de l’outillage liturgique chrétien.
2 D’ailleurs, les chrétiens d’Orient (Japon, Chine, Inde etc) sont presque toujours des parias de leur société et non des hindous ou bouddhistes confirmés et instruits.
Où se situe l’Islam dans tout cela ?
1 « Qu’en est-il de l’islam, puisque l’islam prêche la résurrection, comme le christianisme, mais n’a pas l’équivalent de l’eucharistie ? » Il faut croire que la puissance salvatrice de l’eucharistie passe par le rite, mais n’est pas limitée au rite physique (le fait de manger l’hostie). C’est la foi dans la résurrection qui rend opérative la résurrection. D’ailleurs le problème est le même pour le Protestantisme chrétien, puisque les Protestants croient en la résurrection mais n’ont pas le rite eucharistique (n’adhérant pas à la théorie de la ‘présence réelle eucharistique’).
2 En ce qui concerne les musulmans, il faut aussi considérer qu’ils sont à cheval entre l’Orient et l’Occident (Arabie) et même plus orientaux qu’occidentaux. Ainsi l’Islam est vraiment un monothéisme, alors que le christianisme théologique est un quasi polythéisme avec la Trinité.
3 Voici donc (parmi bien d’autres sans doute) quelques-unes des questions que se pose inévitablement sur la résurrection un chrétien qui a découvert la perspective ésotérique de la libération-moksha.
Credo chrétien et Métaphysique non-dualiste 04