La DOCTRINE des AVATARAS

La DOCTRINE des AVATARAS

BG 04/06-08 Commentaire Théorique et Méditation Opérative

La DOCTRINE des AVATARAS

La DOCTRINE des AVATARAS

          Quoique sans commencement et sans fin, impérissable en mon essence, et Seigneur des êtres vivants, je me produis moi-même, en usant de mon propre pouvoir mystérieux (maya)

          Chaque fois qu’il y a un déclin de la justice et que le désordre prévaut, alors je me fais moi-même créature

          Pour la défense des bons, pour la ruine des méchants, pour le rétablissement de l’ordre (Dharma), je renais ainsi d’âge en âge

(BG 04/06-08)

Théorie :

La transcendance : une évidence spirituelle

Quoique sans commencement et sans fin, impérissable en mon essence…L’homme ne perçoit avec ses sens que des êtres divers, séparés et tous périssables, puisque le soleil lui-même finira par user son énergie. Or Krishna affirme ici qu’existe un principe sans commencement et sans fin, impérissable, ce qui ne correspond à aucune expérience physique humaine. Les matérialistes en concluent qu’il ne s’agit que d’un fantasme. Ils pensent avec leur intelligence mentalo-sensorielle et voudraient que le Principe de toute chose, s’il existe, soit borné aux même limites que leur corps, ce qui est manifestement absurde. Pourtant, c’est bien une expérience, mais intérieure et intellectuelle, que l’humain, qui est périssable par son corps et son mental, peut cependant concevoir l’impérissable, l’indéfini et même l’infini. Or, le fait que l’humain (du moins certains humains) peut concevoir tout cela suffit à prouver que cela est. Seul celui qui limite l’humain au corps-mental peut refuser la preuve métaphysique exposée ci-dessus. Ainsi tout homme, dès lors que son intellect ne s’est pas autodétruit, croit dans la transcendance. Les Occidentaux modernes sont victimes d’une illusion d’optique. Les incroyants font beaucoup plus de bruit médiatique que les autres. Et la culture occidentale s’auto contemple, au point de ne pas voir que la grande majorité du genre humain -même à notre époque décadente- est constituée d’hommes pour qui la transcendance est une évidence.

La pyramide fractale de la manifestation

Seigneur des êtres vivants…A l’époque de l’égalitarisme triomphant, voici que Krishna affirme que les êtres séparés, dont nous sommes, ont un seigneur ! À croire qu’il n’a jamais entendu parler de la révolution de 1789 ; quelle ignorance ! De fait, aucune structure vivante, ni dans la nature animale, ni chez les hommes, et ce quelque soit l’époque, n’a subsisté sans hiérarchie et sans seigneur. Le corps humain lui-même peut vivre sans jambes, sans bras et sans yeux, mais pas sans tête.  Il est temps de revenir à l’évidence : l’ensemble des humains a un seigneur et l’ensemble des états d’existences -dont l’état humain n’est qu’un ‘étage’- a un seigneur de seigneurs (Un Dieu de tous les dieux : BG 10/12), un suprême seigneurdes êtres vivants. L’univers entier forme ainsi une ‘figure fractale’, c’est-à-dire similaire à toutes les échelles. Chaque sous-partie est structurée comme l’ensemble ; elle est autosimilaire.

Maya : L’illusion cosmique

Je me produis moi-même, en usant de mon propre pouvoir mystérieux (maya). Dans cette phrase, Krishna n’évoque pas encore la théorie des avataras, mais plutôt celle de la manifestation. Le Principe suprême réside en lui-même, inaccessible à nos sens, mais il existe aussi, par le déploiement du monde, parallèlement à son être secret. ‘Exister’ signifie étymologiquement ‘se situer en dehors de l’Être’ et en fait sembler ‘se situer en dehors de l’Être’. Comme le reflet d’un homme dans un miroir donne l’impression d’être une autre personne, alors qu’il s’agit de la manifestation transitoire et illusoire du même. Pour le croyant des religions abrahamiques, ‘la création est tirée du néant par Dieu’. Pour l’Oriental, le monde est la manifestation de Dieu, tout est Dieu en elle, mais sous un aspect formel et donc limité, car toute forme a une limite. Le monde n’est pas Dieu, mais il n’est rien dans le monde qui ne soit de Dieu et de Lui seul. Je suis le début, le milieu et aussi la fin de toutes les créatures (BG 10/20). L’aspect maya (pouvoir mystérieux) désigne l’illusion cosmique ; doublement illusoire. Primo, parce que le monde semble séparé de Dieu alors qu’il est en Lui : Tous les êtres demeurent en moi…(BG 09/04). Secundo, parce que les êtres semblent constitués par autre chose que Dieu, voir adverse à Dieu, alors qu’ils sont partie d’une harmonie globale dans l’ordre universel. Le yogi travaille à surmonter cette illusion cosmique.

La doctrine des avataras en Orient et en Occident

1        Chaque fois qu’il y a un déclin de la justice et que le désordre prévaut, alors je me fais moi-même créature…Sans la nommer, Krishna est en train d’enseigner ici la théorie religieuse des avataras. Le mot signifie ‘descente’ avec le sous-entendu ‘descente du divin sous forme humaine pour restaurer le monde’. Cette doctrine est connue du christianisme, elle le constitue même, sous le nom de ‘doctrine de l’Incarnation’. La différence réside en ce que les chrétiens croient qu’il n’y a qu’une incarnation, celle de Dieu en Jésus de Nazareth, ceci dès sa naissance et même sa conception virginale (Lc 01/27 = P 004). Les hindous croient qu’il y a dix avataras par cycle d’humanité, certains apparaissant dans la tradition hindoue, mais pas tous. Ainsi les hindous reconnaissent Bouddha et Jésus comme incarnation divine.

2        Le formidable complexe de supériorité qui caractérise l’Occident vient de la doctrine juive du peuple élu (Ex 1) renforcée par celle de l’unique incarnation de Dieu en Jésus, ce qui obligerait l’humanité entière à devenir chrétienne… et donc occidentale, puisque le christianisme, en tant que structure dogmatique et organisation romaine, est occidental. La conception unique ou multiple des avataras entraine une grande conséquence sur la nature des religions : l’hindouisme n’est pas propagandiste alors que le christianisme l’est passionnément et le fut souvent violemment.

3        La doctrine des avataras, ou de l’Incarnation, n’est que religieuse, car elle ne tient pas métaphysiquement. Jésus ou Krishna sont des humains, avec un corps, des besoins et une histoire humaine. Pourtant, la théologie chrétienne affirme : « Jésus est Dieu » et la  croyance populaire de même pour Krishna. Or, comment l’infinitude divine tiendrait-elle dans un corps humain, limité par nature, puisqu’il se distingue des autres corps ? Il y a quelque chose d’idolâtrique dans cette conception religieuse. Ceci dit, non pour critiquer la religion, mais parce que toute religion a quelque chose d’idolâtrique, puisqu’elle consiste toujours à adorer l’Infini en lui attribuant une forme, une formulation, un lieu, une histoire, soit autant de limites. Il n’en demeure pas moins que la religion est nécessaire, car elle correspond à un certain degré, populaire et élémentaire, de conscience spirituelle.

4        « Pourquoi Krishna enseigne-t-il cette doctrine, alors que la Bhagavad Gita est censée exprimer la plus haute spiritualité ? » Parce que, de même qu’on ne naît pas en sachant parler et marcher, on ne naît pas purement spirituel. La religion est un passage obligé vers la spiritualité (sauf exceptions, qui se produisent dans le monde moderne souvent dépourvu de religion).

5        « Quelle est, alors, l’interprétation spirituelle des avataras ? » C’est la réalisation spirituelle, moksha (BG 05/24). Lorsqu’un homme atteint moksha, sa conscience n’est plus identifiée au corps-mental périssable. Son soi-ego est totalement au service du soi-atman (BG 06/06). Ses actes et sa parole expriment parfaitement la volonté de Dieu ; dans ce sens on dit que ‘Jésus est le logos incarné’, sa parole est ‘parole de Dieu en langage humain’ (autant que la chose est possible, par le biais du symbolisme). Selon certains ‘réalisés’, il y a trois fonctions possibles aux hommes ayant atteint moksha. La première consiste à servir de reliment entre le monde et le Principe divin. Si le dernier ‘réalisé’ mourrait, le monde disparaitrait. La deuxième, plus connue, est d’enseigner, avec pleine compétence de guru, la doctrine de la réalisation spirituelle. La troisième fonction, et c’est là que l’on retrouve l’avatara, consiste en une restauration religieuse ou civilisatrice ou à créer une nouvelle religion.

L’impatience justicière et ses illusions

1          Chaque fois qu’il y a un déclin de la justice et que le désordre prévaut. Vu l’état de la civilisation mondiale et celui de la planète sous son influence, on serait justifié de se demander : « Mais qu’attend l’avatara pour venir ? » A de nombreuses périodes, les humains ont dû ressentir cette impatience. Mais les critères du créateur et conservateur du monde ( Je suis l’origine, le maintien et la dissolution : BG 09/18) et ceux de simples humains ne concordent pas. Les humains qui subissent le désordre le méritent du fait du karma de leurs actions passées ; leur comportement dans la pénibilité de la vie constitue une épreuve initiatique. Il n’est donc pas justifié de demander que cela cesse, comme si cette pénibilité était inutile (Je ne te prie pas de les enlever du monde, mais de les garder du Mauvais : Jn 17/15 = P 267).

2          « Alors, selon quels critères un avatara se présente-t-il (ou un réalisé remplit-il la fonction d’avatara) ? » Seul un réalisé le sait-il sans doute avec exactitude. Mais quelques points ressortent. Chaque cycle d’humanité possède un certain nombre de potentialités, nécessairement positives et négatives, car toute manifestation est duelle. Un cycle ne peut s’achever que lorsque ses potentialités se sont toutes manifestées. Si certains désordres risquent de condamner cette humanité avant que toutes ses graines aient levé, une restauration s’impose. Cependant, les désordres les plus dangereux pour un monde humain ne sont pas nécessairement les plus apparents, ni les plus médiatisés ; en cela la science des avataras s’avère indispensable.

3        Pour la défense des bons, pour la ruine des méchants, pour le rétablissement de l’ordre (Dharma), Je renais ainsi d’âge en âge. « Qui sont les bons ? » est une question délicate. Certainement pas tous les prix Nobel et les décorés de la Légion d’honneur. Pas non plus toutes les victimes du malheur, car la loi du karma intervient (Lc 13/01-05 = P 182). Même remarque pour « Qui sont les méchants ?» Pas forcément tous les condamnés (Heureux êtes-vous quand on vous insultera, qu’on vous persécutera, et qu’on dira faussement contre vous toute sorte d’infamie à cause de moi : Mt 05/11 = P 057). Les méchants sont parfois de ‘géniaux inventeurs’ de moteur à explosion, de bombes atomiques, ou de théories égalitaires appliquées aux êtres différents et complémentaires. Ainsi le Dharma est très loin de s’identifier aux lois profanes et on peut même dire que la distance se creuse sans cesse entre les deux au cours de la descente cyclique.

Pourquoi Jésus n’a-t-il pas enseigné la technologie ?

1        pour le rétablissement de l’ordre (Dharma),A ce propos, le caractère a-dharma (donc illégitime, mauvais) de la technologie se pose. Il convient de distinguer la technique de la technologie. Un maître du sabre japonais ou un virtuose du violon possèdent une fantastique technique. Mais la technologie implique presque toujours l’usage de machine. Or une machine est plus qu’un outil ; elle comporte une dynamique propre, une force certaine autonomie de comportement, et même de pseudo pensée avec l’ordinateur, dont le nom même devrait inquiéter. Beaucoup considèrent que l’invention de la machine est diabolique en soi, car elle démultiplie indéfiniment la puissance de l’homme sans rapport avec son sens moral. De plus elle tend à le projeter dans des entreprises matérielles disproportionnées avec ce que nécessite son accomplissement spirituel. Aussi peut-on dire que, globalement, la technologie est a-dharma, même s’il est quasi impossible de s’en passer complètement dans le monde actuel. Il n’est même pas inconcevable que l’invention de la technologie (vers 1850 en Europe) n’ait pu intervenir qu’après le dernier avatara. En effet, une question que les chrétiens modernistes devraient se poser est celle-ci : « Si la technologie est si bien et si harmonisable avec la spiritualité, pourquoi Jésus ne l’a-t-il pas enseignée ? Nous savons maintenant que tu sais tout (Jn 16/30 = P 266). »

2        Je renais ainsi d’âge en âge. L’expression semble suggérer que les phénomènes avatariques sont réguliers ou de quelque façon programmés. Ainsi le cycle chrétien, initié par Jésus, vu par l’hindouisme, n’est qu’un cycle parmi une indéfinité d’autres, mais qui, faute de cyclologie dans la théologie, se prend pour unique.

Pratique :

Pratique I : On disait autrefois aux petits enfants qui faisaient des bêtises : « Fais attention, le bon Dieu te vois, même quand tu te crois tout seul ! » Le côté Père Fouettard de cette pédagogie ne doit pas occulter la pertinence du propos. Pour parler métaphysiquement : toute action entraîne sa réaction concordante. Et ceci sans oublier que le phénomène de cette justice immanente est régi par un être suprêmement intelligent et bon. Je suis celui qui dispense les fruits de l’action, moi dont le visage est tourné dans toutes les directions (BG 10/33). Jésus déclare : vous… me laisserez seul. Mais je ne suis pas seul : le Père est avec moi (Jn 16/32 = P 266). Le vrai spirituel est habité de cette présence. Si tu ne la sent pas, tu as oublié d’être spirituel.

Pratique II : Il n’est pas donné à tout le monde de rencontrer un avatara, comme le firent les compagnons de Jésus ou de Krishna. D’ailleurs, ces deux êtres éminents ne furent pas reconnus comme tels par tous. Inversement, tout homme est en puissance un avatara, pour celui qui sait voir Brahman dans le cœur de tout humain. Le yogi, établi dans l’unité, qui Me vénère comme demeurant dans tous les êtres, vit en Moi, quel que soit sa façon de vivre. Ô Arjuna, celui qui, instruit par sa propre identité (le Soi), voit l’identité partout, chez les heureux ou les malheureux, est un Yôgî excellent  (BG 06/31-32). »

Pratique III : Si le disciple s’impatiente et aspire au retour rapide de l’avatara (pour le chrétien, du Christ du second avènement), qu’il se dise qu’il a encore du travail à faire pour être libéré des chaînes du karma. Si ce n’était pas le cas, l’avatara arriverait tout de suite, ou la réalisation totale de moksha. L’homme n’atteint pas l’état du ‘non-agir’, la libération des chaînes du karma, en s’abstenant d’agir. Le simple renoncement (aux actes) ne mène pas à la perfection. (BG 03/04). L’Éternel n’est pas soumis au temps, comment pourrait-Il être en retard ?

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