Les EXISTENCES MULTIPLES d’un ÊTRE

Les EXISTENCES MULTIPLES d’un ÊTRE

BG 04/04-05 Commentaire Théorique et Méditation Opérative

Les EXISTENCES MULTIPLES d’un ÊTRE

Les EXISTENCES MULTIPLES d’un ÊTRE

          Arjuna dit : « Ta naissance se produisit après celle de Vivasvan (le Dieu Soleil), qui naquit bien avant. Comment puis-je comprendre le fait que Tu as enseigné ce yoga à l’origine (du monde) ? »

          (Le Bienheureux:) « Bien que nous ayons tous deux traversé d’innombrables existences, ô Arjuna, Je me souviens de toutes, quand toi, tu les as oubliées.

(BG 04/04-05)

Théorie :

L’ésotérisme chercheur

Arjuna dit…Tout au long de la Bhagavad Gita, Arjuna, le disciple, pose des questions. Ici se situe une frontière. Le croyant exotérique écoute, croit et vit plus ou moins selon les prescriptions du clergé. Le disciple écoute aussi, en fonction de son sens logique et de son expérience ; il questionne le maître dès que le propos lui semble d’une cohérence douteuse ou irréaliste. Dans les traditions dogmatiques (le christianisme étant la plus typique du genre), le clergé a fortement tendance à s’installer confortablement face à cet acquiescement silencieux. Après quelques siècles de somnolence, il a beaucoup perdu de son répondant devant l’implacable contestation que lui oppose la modernité. Pourtant, Jésus procède comme Krishna, on le voit sans cesse répondre aux disciples et même à la foule ou, mieux, les remettre en cause. Passivité obéissante de la religion ; activité scrutatrice de l’ésotérisme spirituel. L’homme religieux se contente de l’autorité fonctionnelle du porteur de mitre, de soutane ou de robe orange. L’homme spirituel veut voir reposer cette autorité sur la logique (Parmi les argumentations, je suis la logique : BG 10/32), sur l’expérience présente et historique (BG 03/20 ; 04/15) et (Lc 13/01-04 = P 182 Pilate et la tour de Siloé ; David et les pains sacrés : Mc 02/25 = P 051).

La théorie des deux Livres

1        Ta naissance se produisit après celle de Vivasvan (le Dieu Soleil), qui naquit bien avant. L’islam théorise l’enseignement sous-jacent à ce passage avec la ‘théorie des deux Livres’. Il y a le Livre de la révélation (en Islam, principalement le Coran et les Hadiths) et le Livre de la vie. Non seulement ils constituent deux sources d’enseignements, mais toute fausse interprétation de l’une se trouve corrigée ou complétée par l’enseignement de l’autre. Dans l’affaire Galilée, la papauté, s’appuyant sur la Bible, a prétendu nier la théorie héliocentrique (la terre tournant autour du soleil). Cela sans comprendre que les deux représentations ont leurs raisons d’être. L’une spirituelle : terre plate des états multiples de l’Être dans la Bible, et l’autre simplement physique et matérielle : terre ronde du cosmos humain dans la nature.

2        Comment puis-je comprendre le fait que Tu as enseigné ce yoga à l’origine (du monde) ? Arjuna échappe à la fois aux bornes mentales des matérialistes qui reprochent à tort à la Bible de ne pas être un livre d’histoire ou de sciences naturelles, et à celles des religieux littéralistes qui sont attachés à la lettre des Védas (BG 02/41) ou de la Genèse biblique. Il comprend que les enseignements du Livre de la vie et ceux du Livre sacré sont comme les deux parties opposées d’une voûte plein cintre ; cela ne peut tenir ensemble que si on possède la clé… de voûte. Non sans raisons, Jésus fait référence à cette clé (La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs, est devenue pierre de faîte : Mc 12/10 = P 238). Et, bien souvent, c’est cette même clé qui est aussi la clé de la gnose (Lc 11/52 = P 171).

La suite des existences d’un même être

1          Nous ayons tous deux traversé d’innombrables existences. Krishna a déjà enseigné : De même qu’en son corps actuel l’atman traverse l’enfance, la jeunesse et la vieillesse, de même passe-t-il, (après la mort) dans un autre corps (BG 02/13). Le principe de la réincarnation de l’atman (et non de l’âme) est posé. Il précise ici qu’innombrables sont ces existences. Cela ne veut pas dire nombreuses, mais sans début et sans fin : Inéluctablement (BG 08/19).

2          Les gens qui décident de se suicider pour échapper aux malheurs de l’existence sont bien ignorants et empirent dramatiquement leur situation (sauf certains cas, comme le suicide guerrier). Nul n’échappe à l’existence, à moins de se plonger dans l’Être. Et celle plongée, c’est la plus haute perfection, moksha (BG 08/15).

3          Il importe de resituer la théorie de la réincarnation, dans celle, plus large, de la transmigration. L’atman, comparable à un rayon du soleil divin, traverse bien des mondes. Un seul de ces mondes correspond à l’état humain d’existence. Avant qu’un être parvienne au niveau de l’état humain, il transmigre mais ne se réincarne pas, puisque la réincarnation suppose la chair (sarx en grec évangélique), qui est spécifique à l’état humain d’existence. Après avoir dépassé l’état humain, il ne se réincarne plus. La réincarnation ne joue donc qu’à l’intérieur de l’état humain, qui est très vaste en lui-même et nécessite souvent une longue série de vies incarnées pour être parcouru et dépassé. Lorsque la Gita parle de naissances (BG 06/25), il ne s’agit pas forcément de naissances incarnées dans l’état humain.

L’avatara et le réalisé

1          Nous ayons tous deux…Voici une question que la Gita n’aborde pas, mais qu’elle suscite : « Dans ce passage, Krishna envisage-t-il seulement ses manifestations en tant qu’avatara, ou toutes les vies humaines ou non-humaines qu’il a pu avoir avant d’atteindre la réalisation moksha ? » Le tous deux laisse clairement entendre que Krishna ne se pose pas comme essentiellement différent de son disciple Arjuna. Je considère l’homme épris de sagesse, l’éveillé, comme moi-même car, son mental concentré, il s’applique à faire de moi le but unique de sa quête (BG 07/18). L’Évangile gnostique de Thomas dit semblablement : Celui qui s’abreuvera à ma bouche deviendra comme moi, et moi je serai lui, et les choses cachées lui seront révélées (Tho 108).

2          Pour les chrétiens dogmatiques, une muraille se dresse ici : Dans le Credo de Nicée-Constantinople, que les chrétiens récitent à chaque messe, il est dit que le Christ est ‘engendré et non pas créé’. Il ne serait donc pas un homme ayant atteint la réalisation-moksha, mais directement Dieu descendu sur terre sous forme humaine. A cela la Bhagavad Gita répond : Les insensés croient que moi, le non-manifesté, j’ai pris cette forme, cette personnalité, dans l’état manifesté. C’est qu’ils ne connaissent pas mon essence suprême, immuable et incomparable (BG 07/24). L’évangile gnostique de Philippe confirme : alors on n’est plus seulement un chrétien, on est le Christ (Ph 67). Et, même dans l’évangile officiel de Jean, Jésus déclare : le Père est plus grand que moi (Jn 14/28 = P 263). La formule du Credo chrétien est donc rigoureusement exotérique et doit être dépassée pour accéder à l’ésotérisme, c’est-à-dire à la spiritualité véritable. Au début du christianisme, c’est sans doute sur cette question que s’est jouée l’élimination des évangiles gnostiques, et les témoignages directs de dix apôtres sur douze (ceux qui ne figurent pas dans les évangiles canoniques).

3          L’avatara, dont Krishna parlera bientôt, est exotériquement ‘Dieu qui prend forme humaine’ dans sa propre création (comme dans la théorie chrétienne de l’Incarnation), et ésotériquement un homme, réalisé, qui remplit une fonction particulière de restauration ou de création d’une religion, qui sera elle-même source d’une civilisation.

Qui peut obtenir la réalisation ?

1          …d’innombrables existences. Tous les états d’existence ne permettent pas d’atteindre moksha, la libération spirituelle de toute forme limitative. C’est pourquoi la tradition considère que l’accès à l’état humain d’existence est une occasion exceptionnellement favorable qu’il serait fâcheux de ne pas utiliser. En effet, toute faculté délaissée s’étiole. Tout sarment en moi qui ne porte pas de fruit, il l’enlève… (Jn 15/01 = P 264). De plus, à l’intérieur de l’état humain d’existence (qui comprend : minéraux, végétaux, animaux et humains) seuls les humains peuvent, exceptionnellement (BG 07/03) atteindre moksha.

2          Certains maitres disent que seuls les humains masculins le peuvent. La Gita affirme qu’une femme peut atteindre le but suprême (BG 09/32) ; mais Krishna ne précise pas si  c’est dans cette vie-ci ou après des réincarnations masculines. Une chose est sûre en tous cas : celui (ou celle) qui bloque sur ce point est loin des objets de pensée qui libèrent de la condition humaine sexuée.

Le souvenir des existences antérieures

1        Je me souviens de toutes, quand toi, tu les as oubliées. Beaucoup de gens affirment : « On ne se souvient pas des vies antérieures, donc elles n’existent pas. » Cet argument, ressemble à celui de l’apôtre Thomas : Si je ne vois pas…je ne croirai pas (Jn 20/25 = P 316). Mais il y a tant de choses indéniables de la petite enfance dont on ne se souvient pas non plus. De nombreux ‘souvenirs de vie antérieures’ ont pu être confirmés par des enquêtes quasi policières, même s’ils demeurent exceptionnels, et s’ils ne peuvent apparaître que pendant une période très courte de l’enfance.

2        La mémoire fait partie des facultés psychiques du mental, or le mental, comme le corps, est désintégré à la mort : Lorsque le seigneur prend un corps, ou l’abandonne, il prend et emporte avec lui les sens et le mental, comme le vent emporte les parfums des fleurs (BG 15/08). Toutes les perceptions et pensées sont emportées loin du cadavre, mais pas sous la forme qu’elles avaient durant la vie du corps. Il y a donc naïveté à espérer se souvenir de ce qui s’est passé avant la conception du corps et du mental actuels.

3        Objection : « Pourquoi, alors, Krishna se souvient de toutes ? » Parce que, en tant que réalisé, il a accès à  ce que l’on pourrait appeler une ‘mémoire universelle’ dont la fiabilité ne dépend pas des structures fragiles du cerveau humain. Il affirme d’ailleurs : je connais les existences passées, présentes et futures, mais nul ne me connaît (BG 07/26). Dans l’état de moksha, la connaissance est en mode simultané ; il n’y a donc pas plus oubli du passé qu’ignorance du futur. Le bouddhisme précise que le Bouddha a retrouvé le souvenir de ses vies passées juste avant d’entrer dans l’Éveil ; c’est-à-dire avant de les quitter toutes.

4        Refuser d’adhérer à une théorie suppose toujours d’adhérer à une autre, car, dès lors qu’un homme est vivant, il lui faut bien trouver une cause au fait qu’il est né sous cette forme. Si ce n’est pas une antériorité de son atman, et sachant que le hasard n’est pas une cause mais seulement une impression due à l’ignorance, reste que le ‘bon Dieu’ aurait fait naître tant d’hommes dans des situations si funestes ! Les chrétiens dogmatiques se contentent de cette explication ; les spirituels non.

Pratique :

Pratique I : Un disciple ne se contente pas de l’enseignement qu’il a reçu. Il teste, de temps en temps, toute idée qui se prétend contraire. S’il dispose d’un enseignant capable de répondre, il pose des questions sur tous les points problématiques. Cela ne s’oppose aucunement au respect du maître spirituel, s’il en est, mais au contraire fonde ce respect sur de bonnes raisons, qui n’ont rien à voir avec l’idolâtrie ou la suggestion psychique.

Pratique II : La spiritualité n’a rien à voir avec la croyance. Il ne s’agit pas de croire à la réincarnation, la transmigration ou à moksha. Tant que l’homme n’est pas réalisé, en science spirituelle comme en science de la nature, il vit d’hypothèses et de théories autant que la pensée humaine peut en concevoir. De même qu’un symbole n’est pas le symbolisé, de même la meilleure théorie n’est pas le réel absolu. Reste que l’homme intelligent doit baser sa vie sur la théorie la plus conforme à son intelligence. Et, en la matière, qu’y a-t-il de plus intelligent que la théorie de la transmigration réincarnation assortie de la libération-moksha ?

Pratique III : Le point le plus important de ces sutras est nous avons tous deux. L’état krishnaïque, comme l’état christique, est réalisable par le disciple. L’enseignement du maître n’a d’autre but que cette réalisation. La foi spirituelle ne porte pas fondamentalement sur telle ou telle théorie, mais sur la certitude que la réalisation-moksha est possible. L’Esprit-pneuma qui est en nous, l’atman, peut s’affranchir des contraintes d’une enveloppe souvent pénible et toujours mortelle. Celui  qui adhère fortement à cela ne peut pas échouer : Quiconque quitte son corps, en se souvenant de moi au moment de la mort, s’unit à mon être ; il n’y a là aucun doute (BG 08/05).

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire

Les EXISTENCES MULTIPLES d’un ÊTRE