Les Credos apocryphes : l’Evangile de Philippe
Les évangiles non canoniques : ou merveilleux ou gnostiques
1 Ce n’est qu’au XVI° siècle, au concile de Trente, que la liste officielle des livres bibliques fut clairement établie par l’Église de Rome. On appelle les évangiles officiels ‘canoniques’, du grec kanon, signifiant roseau, et aussi règle, car on utilisait des roseaux comme règle. En fait chaque communauté chrétienne avait sa conception de la nature du Christ, de son enseignement et de sa fonction ; donc autant de théologies. Les écritures canoniques de chaque communauté avaient pour fonction d’accréditer la doctrine de cette communauté.
2 Nous venons de considérer le très métaphysique et non-dualiste évangile de Thomas. C’est clairement un évangile gnostique, c’est-à-dire correspondant à la voie du jnana-yoga en orient. Dans ce que l’Église officielle nomme ‘les évangiles apocryphes’, on trouve deux catégories assez nettement séparées : les évangiles populaires, apologétiques au possible, truffés de merveilleux et de miracles, et les évangiles gnostiques. Beaucoup d’évangiles populaires sont connus de longue date et n’ont pas été détruits par l’Église officielle. Certes, ils ne sont pas reconnus de doctrine orthodoxe, infaillible, mais ils sont souvent utilisés dans les formes populaires de la religion. D’innombrables représentations, sous forme de vitraux, de fresques, de peintures sur toiles, bois, de sculptures ou de récits édifiants chrétiens ne trouvent leur source que dans ces livres remplis de merveilleux. Bien des enseignements de l’Église, et même quelques dogmes, comme l’assomption de la Vierge, n’ont pas d’autres sources que ces évangiles apocryphes populaires et merveilleux. Aujourd’hui, rationalisme obligeant, ces écrits ne sont plus mis en avant dans l’enseignement officiel et il n’est même plus hérétique de les considérer comme œuvre d’imagination produits par des propagandistes zélés du christianisme ancien.
Un exotérisme anormal
1 Par contre, les évangiles gnostiques ont été systématiquement détruits, leurs auteurs et leurs zélateurs pourchassés et exécutés par l’Église romaine constantinienne. Les savants connaissaient cependant l’existence de certains d’entre eux, car les docteurs chrétiens ont cherché à les réfuter et leurs ouvrages de réfutation comprennent nombre de citations plus ou moins exactes que l’on a retrouvées ensuite dans le texte de certains évangiles gnostiques sortis providentiellement de terre au milieu du XX° siècle.
2 Le principe des deux niveaux d’enseignement, exotérique, populaire, d’une part, et ésotérique, élitiste réservé aux vrais disciples, d‘autre part, se trouve dans l’Évangile canonique, comme nous l’avons vu. C’est par un grand nombre de paraboles de ce genre que Jésus leur annonçait la Parole selon qu’ils pouvaient l’entendre. Il ne leur parlait pas sans parabole, mais, en particulier, il expliquait tout à ses disciples (Mc 04/33-34 = P 092). Si l’Église officielle, romaine, était fidèle à son maître, elle comporterait extérieurement, officiellement, un enseignement en forme de symboles et de paraboles pour le peuple, ce qui est le cas, et intérieurement un enseignement ésotérique, non-dualiste, métaphysique pour les véritables disciples. Ce second point n’existe pas dans le christianisme officiel. Et il est raisonnable de penser que la dimension ésotérique de l’enseignement du Christ a disparu de l’institution au moment de sa romanisation par l’empereur Constantin, qui est aussi la période de disparition des évangiles gnostiques dont certains furent providentiellement retrouvés à Nag Hammadi, en Égypte.
3 Un exotérisme normal contient, en son cœur plus secret, un ésotérisme, comme le suggère les mots eux-mêmes : exo signifiant en grec extérieur et éso intérieur. Donc, au moins depuis l’époque Constantinienne, soit depuis le IV° siècle, l’exotérisme chrétien n’est plus normal. Nous ne disons pas qu’il est faux en tout, ni qu’il est inopérant rituellement ; nous pensons même qu’il est providentiel à son modeste niveau. Mais il est quand même en situation de trahison vis-à-vis de l’ésotérisme, puisqu’il cherche à le contrer ou détruire, alors que sa raison d’être est d’y préparer ceux qui en sont capables.
Origine de l’évangile de Philippe
1 Donc nous avons étudié l’évangile de Thomas et constaté sa consonance remarquable avec la Bhagavad Gita sur de nombreux points fondamentaux. Cela constitue une formidable confirmation de la démarche des chrétiens qui allaient chercher en orient, hindou ou bouddhique, un enseignement ésotérique que le christianisme officiel leur refusait. Eux le faisaient par intuition spirituelle ; depuis les découvertes de Nag Hammadi, nous disposons d’une preuve, pour ainsi dire ‘scientifique’ de la justesse de leurs intuitions.
2 Maintenant abordons l’évangile de Philippe, qui fait lui aussi partie des évangiles gnostiques. L’évangile de Philippe fut découvert en haute Égypte, à Nag-Hammadi, sur la rive du Nil, près d’un ancien monastère, et y aurait été caché au IV° siècle. Il compte 150 pages, divisées en 127 sentences, et fait partie d’un ensemble de textes dans lesquels se trouvait aussi l’évangile de Thomas que nous venons d’examiner. Comme l’évangile de Thomas, c’est un recueil de paroles du Christ non inclues dans un récit. Il s’agit donc d’un enseignement, pas d’une histoire, contrairement aux évangiles canoniques qui sont une histoire comportant un enseignement. Les spécialistes émettent l’hypothèse de sa rédaction vers 150, mais rien de certain ne peut être affirmé en l’occurrence.
L’évangile de Philippe : la relativité de la morale
1 Les sentences rapportées dans l’évangile de Philippe sont souvent énigmatiques, mais il apparaît clairement qu’une pensée non-duelle y préside. Lumière et ténèbres, vie et mort, droite et gauche sont frères et sœurs. Ils sont inséparables. C’est pourquoi la bonté n’est pas seulement bonne, la violence seulement violente, la vie seulement vivante, la mort seulement mortelle (Ph 10 = évangile selon Philippe, verset 10). Si la voix de l’Église officielle est généralement dualiste (selon un classement du bien et du mal qui évolue d’ailleurs selon les époques), les évangiles canoniques ne manquent pas de déranger souvent ce manichéisme confortable. Ce qui est élevé pour les hommes est objet de dégoût devant Dieu (Lc 16/15 = P 200).
2 « Mais que signifie : C’est pourquoi la bonté n’est pas seulement bonne ? » Exemple : un homme frappe à la porte, blessé, épuisé, affamé. On l’accueille, le soigne, le nourrit, on lui offre de se reposer ; c’est de la bonté, façon ‘Bon Samaritain’. Mais d’où sort-il ? que fuit-il ? quel méfait l‘a-t-il mis dans cet état ? L’hôte de cet homme s’expose aussi à devenir receleur d’assassin, voire victime. D’où la nécessité de se demander si cette bonté est bien bonne, ou si elle ne cache pas une très mauvaise collaboration au mal.
Pas de progrès sans régrès
1 Autre exemple : on a évoqué mille fois les ‘progrès de la médecine (européenne et moderne, cela va sans dire)’ dont ont profité les peuples d’Afrique ou d’ailleurs. Mais cela a généré une explosion démographique, dès lors que cinq enfants sur six survivaient au lieu de deux. En conséquence : surpopulation, famines, guerres, épidémies. Avant de vanter les ‘progrès de la médecine’, il convient d’intégrer ces facteurs (et nombre d’autres comme la destruction des médecines traditionnelles et des spiritualités qui les informent, et de la nature par surpopulation) dans l’équation, et de reconsidérer ensuite s’il y a progrès global ou destruction des équilibres traditionnels. La bonté n’est pas seulement bonne.
2 La violence n’est pas seulement violente. Un incendie, une éruption volcanique sont violents et destructeurs, mais renouvellent la vie minérale, végétale et animale. Un policier, un chirurgien manient la violence, mais la paix sociale et la santé ne sauraient souvent être sans eux.
3 La vie n’est pas seulement vivante, car est aussi mortelle. C’est pourquoi certaines cultures établissent un parallèle entre le berceau et le cercueil ; l’offrande de l’un impose de subir l’autre. La mort n’est pas seulement mortelle, car elle peut, pour certains, donner accès à la vie sans mort.
Un monde en mouvance permanente
1 Et l’enseignement continue : « Tout ce qui est composé sera décomposé… » Voilà un enseignement purement spirituel, en ce sens qu’il dépasse le corporel et le psychique. Car le corporel est composé, des semences des deux parents, déjà, puis de tous les apports alimentaires ; il sera donc décomposé. Le psychique est composé des deux hérédités psychiques parentales, plus les innombrables apports qu’occasionne la rencontre de tout autre psychisme.
2 Certains emploient le mot ‘métempsychose’ pour évoquer la transmigration ou la réincarnation. Métempsychose signifie littéralement ‘transmission de psychisme’. Chaque fois que monsieur A accueille en lui une parole, une idée, un exemple de comportement de monsieur B, il y a métempsychose de B vers A. Que cet accueil soit positif (parce que A l’a aimé) ou qu’il soit négatif (parce qu’il le critique). En somme il n’y a pas de relation humaine sans métempsychose. Dans l’éducation, ou la relation amoureuse, le phénomène est organisé et puissant.
3 Toujours est-il que le psychisme est en composition et recomposition permanente ; mais il est aussi en décomposition permanente, du fait de toutes sortes d’événements et sera décomposé définitivement à la mort. Cette doctrine a un but unique (a l’Unique pour but) poursuivi avec concentration. Chez celui qui n’a pas cette détermination, les pensées sont innombrables et sans fin (BG 02/41). Ce sutra montre que le psychisme est un flux, en composition et décomposition incessante ; et qu’il n’y a de stabilité et donc de réalité qu’au-delà de lui.
Le hiatus de la transmigration
1 Dans l’exotérisme religieux, chrétien ou autre, l’homme s’imagine être un individu, c’est-à-dire quelque chose d’indivisible, non décomposable. Et il recherche la perduration de ce quelque chose au-delà de la mort, par l’espérance de la réincarnation dans l’orient et par l’espérance de la ‘résurrection de la chair’ en christianisme. Et cette espérance est en partie exaucée, car l’être individuel passe d’un cycle existentiel à l’autre avec le karma positif ou négatif comme fil conducteur de la continuité.
2 Cependant, cet exaucement n’est que partiel, car la décomposition du cerveau à la mort crée un hiatus par l’effacement du mental. Ce qui apparait comme étant le destin, la volonté de Dieu, le karma, ou le hasard, selon la conception philosophique de chacun, constitue précisément la continuité de l’individu d’un cycle existentiel au suivant. Mais c’est tout autre chose que le fait de se réveiller le matin avec la conscience d’être celui qui s’est endormi la veille. Il y a donc une grande part d’illusion dans l’espérance religieuse de perduration individuelle.
La creatio ex deo
1 Le texte de Philippe continue : « Tout ce qui est composé sera décomposé et retournera à l’Origine. » Voilà qui fait totalement éclater le cadre étroit de la théologie chrétienne officielle. ‘Retourner à l’Origine’ implique déjà que l’on provient de l’Origine. C’est la théorie de la ‘creatio ex deo’ et non ‘ex nihilo’. Cela implique aussi, et surtout, que la fusion de l’illusoire individualité dans la réelle unicité du divin est possible. Or telle est l’affirmation centrale de la Bhagavad Gita : nombreux sont venus se fondre en moi (BG 04/10).
Moksha selon Jésus, par Philippe
1 Une question se pose alors : « Si Tout ce qui est composé retournera à l’Origine, tous les humains retourneront en Dieu et donc la libération spirituelle, moksha, est pour tous. Dès lors, ne suffit-il pas de l’attendre ? Point n’est besoin d’ascèse.» L’enseignement précis de la Gita dissipe cette illusion : À la fin d’un kalpa (cycle cosmique), les êtres se résorbent en ma substance créatrice (Prakriti, Nature); au commencement du kalpa suivant, je les fais jaillir de nouveau (BG 09/07). Donc le retour automatique à l’Origine se fait certes, mais à la fin d’un kalpa, qui désigne une période immensément longue à l’échelle humaine. Celui donc qui accède à la claire vision des maux qu’apportent la naissance, la maladie, la douleur, la vieillesse et la mort (BG 13/08) a intérêt à ne pas attendre si longtemps. De plus, pour les êtres encore non libérés du samsara, la résorption dans la substance créatrice (Prakriti, Nature) sera suivie d’une autre émission existentielle : au commencement du kalpa suivant, je les fais jaillir de nouveau. Mais cela ne vaut pas pour les libérés : Ceux qui, en s’appuyant sur cette connaissance, ont réussi à s’identifier à moi, n’ont pas besoin de renaître, même lors d’une émission créatrice, et demeurent impavides à chaque résorption cosmique (BG 14/02).
2 C’est pourquoi le Christ de l’évangile de Philippe continue : tous ceux qui se sont éveillés à la réalité sans commencement ni fin connaissent l’incréé, l’éternel. Cela est exactement moksha : celui qui m’atteint n’a plus à naître (BG 08/16).
Les évangiles canoniques, une sacrée diffamation de Philippe et Thomas
1 En examinant l’évangile selon Thomas, nous avons constaté la profondeur spirituelle de son enseignement. D’ores et déjà, en commençant l’examen de celui de Philippe, nous remarquons l’orientation non-duelle de ses versets. Alors se pose la question : « Comment est-il possible que les évangiles canoniques de l’Église officielle traitent si mal précisément ces deux apôtres dont l’enseignement est manifestement plus spirituel et ésotérique que le leur ? » Comme on peut s’en douter, la réponse est que les évangiles canoniques de Matthieu, Marc, Luc et Jean, constituant la base de l’exotérisme chrétien, se devaient de se départir, de se distancier, et même en fait de jeter le discrédit sur les témoignages de ces deux apôtres suspects de métaphysique non dualiste et d’ésotérisme élitiste.
2 Les trois premiers évangélistes canoniques (Matthieu, Marc et Luc), que l’on nomme ‘synoptiques’, c’est-à-dire ‘parallèles’, car ils sont assez proches dans leur enseignement et leur conception de Jésus, ne s’attaquent jamais à Thomas ou Philippe. On peut dire qu’ils les ignorent. Ils sont nommés dans la liste des apôtres et c’est tout. Mais Jean, qui est relativement ésotériste par rapport aux trois autres canoniques, semble avoir été chargé de l’exécution de ses deux confrères en apostolat. En effet Jean ‘exécute’ Thomas dans trois passages et Philippe dans cinq. La chose est méthodique et sans quartier.
Thomas vu par Jean : un disciple suicidaire
1 Considérons d’abord le Thomas présenté par Jean. Il apparait, chapitre 11 de Jean, au moment de la résurrection de Lazare, donc pendant la dernière semaine de la vie du Christ. Jésus leur dit qu’il va retourner à Jérusalem, alors que ‘les juifs’ ont déjà décidé de le mettre à mort, Alors Thomas, appelé Didyme, dit aux autres disciples : »Allons, nous aussi, pour mourir avec lui ! » (Jn 11/15 = P 220). Thomas est donc présenté par Jean comme courageux… à moins que ce ne soit suicidaire. En un mot il ne tient guère à la vie matérielle ; et voilà bien la critique que fait l’exotériste au métaphysicien. L’exotériste se considère d’abord comme étant un corps-mental, même s’il se reconnaît connecté à un esprit-pneuma. Il ne peut se penser hors du corps-mental. À ce titre, Thomas, d’entrée de jeu, est suspect.
Quand Jean fait mentir Thomas
1 Thomas réapparaît au chapitre 14 de Jean. Jésus annonce son départ et précise : Je reviendrai et je vous prendrai près de moi, afin que, là où je suis, vous aussi, vous soyez. Et du lieu où je vais, vous savez le chemin. » Thomas lui dit : »Seigneur, nous ne savons pas où tu vas. Comment saurions-nous le chemin ? » Jésus lui dit : »Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie. Nul ne vient au Père que par moi. Si vous me connaissez, vous connaîtrez aussi mon Père ; dès à présent vous le connaissez et vous l’avez vu » (Jn 14/03-07 = P 263). Les citations que nous avons faites de l’évangile de Thomas montrent qu’il savait très bien où Jésus allait. Donc l’affirmation mise dans sa bouche (nous ne savons pas où tu vas) est fausse.
L’ambiguité de Jean
1 « Pourquoi Jean construit-il ce faux en Écritures ? » Pour amener la suite, non sans habileté, reconnaissons-le. Jésus lui dit : »Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie : selon la conception que nous avons exposée de Jésus, tout cela est vrai. Mais l’ambiguïté intervient ensuite : Nul ne vient au Père que par moi. Au sens où Jésus est vecteur de la parole de Dieu et qu’il faut passer par un tel messager pour atteindre Dieu, cela est vrai. Mais, au sens où le moi désignerait l’individu Jésus de Nazareth, né et mort il y a deux mille ans, à l’exclusion de tout autre messager du divin, alors cela est faux, par manque d’universalité.
2 La Bhagavad Gita insiste bien sur la multiplicité des annonciateurs de la vérité divine : Chaque fois qu’il y a un déclin de la justice, et que le désordre prévaut, alors je me fais moi-même créature (BG 04/07). Et aussi : Je vais te conter mes épiphanies divines, mais seules les plus saillantes… car mon expansion ne connaît pas de limites (BG 10/19). L’ambiguïté est subtile, car l’évangile selon Jean laisse entendre qu’il y a d’autres traditions spirituelles que le christianisme : J’ai encore d’autres brebis qui ne sont pas de cet enclos… (Jn 10/16 = P 149) ; mais il laisse aussi la possibilité de l’interprétation exotérique (point de salut hors l’Église chrétienne) : Nul ne vient au Père que par moi.
3 Et Jean ‘enfonce le clou’, si l’on peut dire : Si vous me connaissez, vous connaîtrez aussi mon Père ; dès à présent vous le connaissez et vous l’avez vu ». La première partie de la phrase est ésotériquement juste (Si vous me connaissez, vous connaîtrez aussi mon Père) ; car si on connaît spirituellement Jésus, on réalise que ses paroles sont de Dieu. Mais la seconde partie de la phrase est problématique (dès à présent… vous l’avez vu) car, si les disciples pouvaient voir Jésus, puisqu’il était humain, ils ne pouvaient pas voir Dieu. Cette fin de phrase n’a donc de sens que si l’on entend que Jésus est Dieu ; non pas celui qui transmet l’esprit de Dieu, qui dit les paroles de Dieu (en version humaine) mais Dieu en tout point, Dieu physiquement humain. Et c’est exactement le dogme fondamental du christianisme officiel, dont tous les autres dogmes découlent. Or, nous l’avons vu abondamment, c’est précisément ce que les évangiles, même canoniques, ne permettent pas d’affirmer, puisque Jésus dit « Nul n’est bon que Dieu seul » (Mc 10/18 = P 216), et aussi « le Père est plus grand que moi » (Jn 14/28) et qu’il affirme à la Madeleine avoir lui-même un Dieu : va trouver mes frères et dis-leur : je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu (Jn 20/17 = P 311).
Caïen et Abel chez les apôtres
1 Telle est la raison du conflit entre Jean, dont l’évangile a été canonisé (d’ailleurs de justesse) par la grande Église dogmatique, et Thomas, dont l’Évangile a été interdit et presque détruit, s’il n’était le miracle prodigieux de sa réapparition en Égypte au milieu du XX° siècle. On arrive alors à une conclusion qui a de quoi étonner bien des chrétiens : C’est que, parmi les apôtres eux-mêmes, certains en ont excommuniés d’autres, ont détruit leurs œuvres, ont supprimé leurs disciples. C’est presque l’histoire biblique d’Abel et de Caïn, les premiers fils d’Adam et Ève, en milieu épiscopal originel. Mais, au fond, on pouvait s’en douter car, dans les évangiles canoniques eux-mêmes, on voit souvent les disciples se disputer. En chemin ils avaient discuté entre eux qui était le plus grand (Mc 09/34 = P 129). Les dix autres (apôtres), qui avaient entendu, se mirent à s’indigner contre Jacques et Jean (Mc 10/41 = P 224).
Deux évangiles pour douze apôtres : où sont les autres ?
1 On pouvait s’en douter aussi pour une autre raison. Jésus a choisi douze apôtres, selon l’avis unanime des quatre évangiles officiels ; or les chrétiens n’ont que quatre évangiles canoniques, dont deux ne sont pas écrits pas des apôtres (Marc et Luc). Dix des apôtres étaient-ils incapables de transmettre un message clair ?
Thomas vu par Jean : un apôtre matérialiste ?
1 Thomas revient encore une fois sous la plume de Jean. Jésus est ressuscité, il apparaît aux apôtres mais Thomas, l’un des Douze, appelé Didyme, n’était pas avec eux, lorsque vint Jésus. Les autres disciples lui disent : »Nous avons vu le Seigneur ! » Mais il leur dit : »Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je ne mets pas mon doigt dans la marque des clous, et si je ne mets pas ma main dans son côté, je ne croirai pas. » (Jn 20/24-29 = P 316). Thomas est donc ici clairement présenté comme le matérialiste, qui ne croit que ce qu’il touche ; nous sommes à des années-lumière de la conception spirituelle non-dualiste de son évangile.
2 Le texte johannique continue : « Huit jours après… Jésus vient… et dit à Thomas : » Porte ton doigt ici : voici mes mains ; avance ta main et mets-la dans mon côté, et ne deviens pas incrédule, mais croyant ». On arrive donc à cette situation grotesque d’un apôtre, choisi par Jésus pour prêcher et faire des miracles et encore incroyant ! Et Jésus lui fait découvrir, toujours selon Jean, que tout n’est pas que matière : Parce que tu me vois, tu crois. Heureux ceux qui n’ont pas vu et qui ont cru (Jn 20/29 = P 316).
Thomas vu par Jean : Le procès stalinien
1 Et Jean garde le meilleur pour la fin, car Thomas se convertit, se met à croire, et déclare : Mon Seigneur et mon Dieu ! (Jn 20/28 = P 316). Or c’est très exactement le contraire de ce qu’enseigne l’évangile de Thomas : Jésus est le porteur de l’Esprit de Dieu, le messie de Dieu ; il n’est pas Dieu, car Dieu ne saurait être limité à une forme.
2 Le procédé employé par Jean vis-à-vis de Thomas ressemble à la méthode des procès staliniens et maoïstes. On prend un opposant, on lui fait subir un ‘lavage de cerveau’ et on lui promet de pouvoir échapper aux pires tortures pour lui-même ou ses proches s’il accepte de reconnaître, au cours d’un procès très médiatisé, les crimes qu’il n’a pas commis. En l’occurrence, le procès n’eut pas lieu. Thomas disparaît dans les brumes de la géographie et de l’histoire, puisque l’histoire pieuse dit qu’il est mort martyr, en 70 sur une colline qui s’appelle aujourd’hui mont Saint-Thomas, près de Mylapore et que son tombeau se trouve dans la crypte de la basilique Saint-thomas de Chennai en Inde. Ses disciples ont disparu de l’histoire de l’Église officielle, son évangile fut traqué et ne réapparut que par la découverte miraculeuse de la bibliothèque de Nag aHammadi en 1945. Et la thèse officielle demeure depuis presque deux mille ans cette parole de Thomas, adressée à Jésus et rapportée par Jean : Mon Seigneur et mon Dieu !
Jésus ne se prend pas pour Dieu
1 Or, il est formidablement significatif que Jésus ne dit jamais « Je suis Dieu », que nulle part ailleurs, dans les évangiles canoniques, on affirme « Jésus est Dieu » et que le seul à qui on fasse dire cela est précisément celui qui, dans son propre évangile, enseigne le contraire : il n’y a qu’un Unique et Jésus est l’habitacle de son Esprit. À défaut d’avoir pu faire avouer Thomas, on a fait parler son personnage après son martyr.
Thomas, l’hindou
1 Il n’empêche que la légende, construite par l’Église officielle, pour occulter le message christique rapporté par Thomas, est elle-même, et presque malgré elle, un symbole hautement significatif. « Pourquoi Thomas est-il l’apôtre de l’Inde ? » Parce que son enseignement est miscible avec la métaphysique et la spiritualité hindoue. « Pourquoi n’a-t-il pas converti l’Inde entière au christianisme catholique romain ? » Parce qu’elle connaissait déjà le message, elle avait la Bhagavad Gita et d’innombrables autres textes sacrés.
Philippe vu par Jean : une entrée en matière élogieuse
1 Après la maltraitance de Thomas par Jean, examinons le régime qu’il a réservé à Philippe, suspecté d’avoir enseigné la ‘grande libération’ moksha.
2 Dès le premier chapitre de Jean, Philippe apparaît. Jésus… rencontre Philippe et lui dit : »Suis-moi ! » (Jn 01/43 = P 025)… Jean ne signale même pas la réponse de Philippe, tant elle est évidente : il obéit dans l’instant. Lors du recrutement de Matthieu, l’évangile de Marc précise quand même : Jésus lui dit : »Suis-moi. » Et, se levant, il le suit. Chez Philippe, cela va sans dire.
3 Ensuite Philippe rencontre Nathanaël : le reste du texte présente Nathanaël comme un grand ésotériste ; or Philippe va le recruter pour Jésus : n’est-il pas lui-même de la même confrérie spirituelle ? Et Jésus leur promet à tous deux : vous verrez le ciel ouvert et les anges de Dieu monter et descendre au-dessus du Fils de l’homme (Jn 01/51 = P 025). Comme nous l’avons vu à propos du symbolisme de la Croix (voir dans Thèmes : Croix, Le symbolisme de la Croix), cela correspond à la version chrétienne de la doctrine spirituelle et métaphysique des États multiples de l’Être. Donc, cette première rencontre de Philippe dans l’évangile johannique est on ne peut plus positive. On notera cependant que rien de ce qui est affirmé ne contrevient à la dogmatique officielle du christianisme théologique.
Philippe vu par Jean : ou la dogmatique au forceps
1 La deuxième occurrence de Philippe chez Jean se trouve dans la liste des apôtres : puis André, Philippe, Barthélemy, Matthieu, Thomas (Jn 03/18 = P 054).
2 La troisième occurrence a lieu pendant la multiplication des pains. Jésus dit à Philippe : « Où achèterons-nous des pains pour que mangent ces gens ? » (Jn 06/05 = P 106) Et Jean commente : Il parle ainsi pour l’éprouver ; car lui sait ce qu’il va faire. Jean se place donc comme supérieur à Philippe : lui n’a pas besoin d’être éprouvé. Jean continue : Philippe lui répond : »Deux cents deniers de pain ne suffisent pas pour que chacun en reçoive un petit morceau. » Donc ce passage n’apporte qu’une chose sur Philippe : il a besoin d’être éprouvé, il n’est pas au point. C’est un peu contradictoire avec le fait qu’il ait suivi si rapidement Jésus et qu’il soit si proche de l’excellent Nathanaël dont Jésus admire : Voici vraiment un Israélite sans détour (Jn 01/47 = P 025), mais passons.
3 La quatrième occurrence de rencontre de Philippe chez Jean commence ainsi : Il y a là quelques Grecs, de ceux qui montent pour adorer pendant la fête (Jn 12/20 = P 230). Les Grecs en question sont en fait des juifs de la diaspora grecque. Ils s’avancent vers Philippe… : »Seigneur, nous voulons voir Jésus. » Philippe a un nom grec, comme aussi André, on peut supposer qu’il parlait le grec, comme d’ailleurs Jésus qui lisait la Septante en grec dans les synagogues (La Septante est la Thora, la Bible juive, traduite en grec), et donc, logiquement, les ‘Grecs’ s’adressent à Philippe ; et l’on remarque qu’ils le nomment Seigneur, chose unique dans les canoniques en dehors de Jésus et Pilate. Après ces remarques relativement neutres sur la personne de Philippe, on passe à autre chose.
4 Au chapitre 14 de Jean, Philippe apparaît une dernière fois. Jésus dit qu’il s’en va vers le Père, soit vers Dieu et Philippe lui dit : « Seigneur, montre-nous le Père et cela nous suffit. » Ce qui lui vaut une humiliante remontrance devant les autres apôtres : Jésus lui dit : »Voilà si longtemps que je suis avec vous, et tu ne me connais pas, Philippe ? Qui m’a vu a vu le Père. Comment peux-tu dire : »Montre-nous le Père ! »? (Jn 14/08-09 = P 263). Or ce scénario, mis au point par Jean, amène habilement à la même conclusion que celui destiné à Thomas : Qui m’a vu a vu le Père, sous-entendu : « Je suis Dieu, sous forme humaine, Dieu rendu visible aux yeux humains. » Et cela enfonce le clou, une fois de plus, du premier dogme fondateur de la théologie chrétienne exotérique : « Jésus est Dieu ».
L’auteur de Jean connaissait les évangiles de Thomas et Philippe
1 Après cela, Jean ‘noie le poisson’ pourrait-on dire, en affirmant : Ne crois-tu pas que je suis dans le Père et que le Père est en moi ? Bien évidemment, Philippe croit cela, au sens spirituel du terme. D’ailleurs, dans le monde humain, donc spatial, si l’objet A peut contenir l’objet B (à la façon de deux poupées gigognes), l’objet B ne peut contenir l’objet A. Cette impossibilité physique fait toute la force de l’image choisie par Jésus : je suis dans le Père et le Père est en moi cela ne se peut pas faire physiquement, et donc corporellement, mais spirituellement, oui, par identité fusionnelle de l’être humain dans l’Être divin. Donc Jean termine par une affirmation métaphysiquement vraie, mais qu’il laisse entendre comme étant physiquement vraie puisque Jésus qui, corporellement, ne saurait être le Tout, est présenté comme étant Dieu à tous points de vue.
2 Il apparaît donc évident que le ou les auteurs de l’évangile selon Jean connaissaient le contenu de l’enseignement de Thomas et de Philippe, qu’ils refusaient l’aspect non-duel et fusionnel de cet enseignement, et que, tout en travaillant à l’élimination de ces doctrines, ils se sont attachés à présenter leurs transmetteurs comme des apôtres de seconde zone. Nous avons vu, dans le texte de Thomas justement, que Jésus n’enseignait pas la même chose à tous ses apôtres (comme d’ailleurs tout maître véritable vis-à-vis de ses disciples). Inévitablement, la tradition qui s’origine en lui ne pouvait que connaître des conflits entre les différents réceptionnaires de ses différents enseignements. Cela est dans la nature de toute transmission spirituelle.
Heureux ceux que l’on calomnie
1 Il est cependant remarquable que l’Inde, qui a aussi connu de tels conflits doctrinaux, en particulier entre bouddhistes et hindous, mais aussi entre les écoles de jnana-yoga, de bakti yoga, et de karma-yoga, a eu le génie de produire des enseignements comme la Bhagavad Gita qui sut parfaitement harmoniser, hiérarchiser et faire coexister ces différentes voies spirituelles. Il semble que l’Occident ne puisse résoudre ces problèmes que par l’élimination de l’un par l’autre, comme l’illustre la guerre entre les Orthodoxes et les Catholiques-Romains, puis entre ces derniers et les Protestants-Réformés, puis entre les différents mouvements Protestants, et maintenant entre les modernistes et les traditionnalistes catholiques. Quand on refuse la doctrine de ‘l’unité suprême’, comment pourrait-on accéder à l’unité dans les choses de la terre ? Et, pour revenir à Thomas et Philippe, Jésus a bien pu penser à eux et déclarant : Heureux êtes-vous quand on… dira faussement contre vous toutes sortes d’infamies à cause de moi (Mt 05/11 = P 057).
Un magnifique enseignement sur le silence spirituel
1 Les mots que nous mettons sur les réalités terrestres entrainent l’illusion… Celui qui entend le mot ‘Dieu’ ne saisit pas le Réel, mais une illusion ou une image du Réel (Ph 11). Cette vérité a pour conséquence qu’une doctrine vraiment spirituelle ne saurait s’enfermer dans une formulation, telle que le Credo de Nicée-Constantinople, qu’il faille réciter par cœur pour faire partie de ceux qui sont dans la ‘vraie foi’. L’enseignement ne peut procéder que par symboles, ou longs et subtils développements entre maître et disciple (toutes choses que pratiquait Jésus, comme Krishna), pour ne produire des fruits que dans le silence méditatif.
2 Ensuite le texte donne des exemples on ne peut plus explicites : De même les mots Pères, Fils, Saint-Esprit, Vie, Lumière, Résurrection, Église, tous ces mots ne disent pas la réalité. On comprend que les dogmatiseurs aient voulu jeter ce livre au feu.
3 La Vérité se sert des mots dans le monde parce que, sans ces mots, elle demeurerait totalement inconnaissable. La Vérité est une et multiple afin de nous enseigner l’Un innombrable de l’Amour (Ph 12). Il est ensuite question des mensonges qui font de l’homme libre un esclave (Ph 13), ce qui rappelle beaucoup le passage de Jean : vous connaîtrez la vérité et la vérité vous libérera (Jn 08/32 = P 147).
La doctrine de l’auto-sacrifice humain
1 Vient ensuite une critique des sacrifices d’animaux, que Jésus condamnait (Il trouve dans le Temple les vendeurs de bœufs, de brebis et de colombes et les changeurs assis… Se faisant un fouet de cordes, il les chasse tous du Temple, et les brebis et les bœufs : Jn 02/14 = P 028). Et Philippe rapporte cette parole : L’anthropos qui s’offre à Dieu, on peut le tuer : il est vivant (Ph 14). L’anthropos est l’humain, au-delà de la distinction de l’humain masculin, l’homme, et de l’humain féminin, la femme. Dès lors qu’il s’offre à Dieu il se trouve libéré de la limite qui le rend mortel. On peut donc le tuer, il est vivant au-delà du corps. Non pas vivant éternellement en tant qu’anthropos, mais vivant de la vie divine à laquelle il s’est offert. Une parole mathéenne de Jésus fait parfaitement écho à cela : Ne craignez rien de ceux qui tuent le corps, mais ne peuvent tuer l’âme… (Mt 10/28 = P 173).
2 Or il est notable que cette parole selon Philippe intervienne juste après qu’il ait critiqué les sacrifices d’animaux que le temple de Jérusalem pratiquait à très grande échelle du temps de Jésus. La Gita aborde la question : Certains parmi les yogins n’envisagent que les devas (dieux) comme destinataires des sacrifices. D’autres offrent le soi-ego comme un sacrifice, par le Soi-Atman, dans le feu du Brahman Suprême (BG 04/25). C’est exactement cela l’anthropos qui s’offre à Dieu. Plus techniquement la Gita précise : Celui que les heurs et malheurs de la vie n’affligent pas, et qui garde une âme égale et ferme dans le plaisir et la douleur, celui-là se qualifie pour l’immortalité (BG 02/15).
Jésus enseigne l’illusion de l’ego
1 Les puissances spirituelles pensaient que c’était par leur pouvoir et leur vouloir qu’elles faisaient ce qu’elles faisaient, mais c’est le Saint Esprit qui, à travers elles, agissait dans le secret selon son désir (Phi 15). Les puissances spirituelles désignent les degrés intermédiaires entre le principe spirituel pur (Brahman en langage oriental) et l’homme que nous sommes. Elles correspondent à l’ensemble prakriti (la Nature), la matrice de tous les êtres, qui crée les devas ‘les dieux’ et les humains. La terre, l’eau, le feu, l’air, l’éther (l’espace), le sens interne (mental), l’intellect, l’ego, composent mon octuple nature inférieure. Ceci est ma nature (Prakriti) inférieure… dont diffère ma nature supérieure, spirituelle, le principe de vie (jivabhutam) qui soutient l’univers dans l’être (BG 07/04-05). Les devas, bien que vivant dans un monde aux pouvoirs immensément supérieurs aux hommes et moins contraints par la souffrance ne connaissent pas leur origine. Ni les légions de devas (dieux), ni les grands sages (rishis) ne connaissent mon origine ; car je suis la source des devas et des rishis (BG 10/02). Ces puissances se figuraient donc que c’était par leur pouvoir et leur vouloir qu’elles faisaient ce qu’elles faisaient. Telle est l’illusion spirituelle de tous les êtres qui ne se savent pas projection de l’Unique.
2 La Bhagavad Gita y insiste : Partout les actes sont accomplis par les attributs constitutifs de la nature (les trois gunas de la Prakriti). Celui dont le mental est obnubilé par le sens de l’ego (le sens du ‘je’) pense : c’est moi, l’auteur de l’action (BG 03/27). Telle est l’ignorance spirituelle. Il est remarquable de constater que ce thème, fondamental dans la BG, et quasi inconcevable pour les chrétiens exotériques qui ne rêvent que de perpétuer leur égo au-delà de la mort, se trouve dans un évangile gnostique.
Les missionnaires chrétiens remis en cause
1 Toujours en (Ph 16) l’enseignement continue : La vérité est partout semée, elle existe dès l’origine, quelques-uns la voient au moment des semailles, peu nombreux la voient encore au moment de la moisson. Déjà, La vérité est partout semée ; il n’y a donc pas de race, de contrée, d’époque qui aurait été privée de la révélation divine.
2 Autrement dit, l’aspect missionnaire de l’Église romaine, supposée porteuse de la seule vérité pour tous les autres peuples ignorants, est remis en cause. De fait certains exégètes pensent que la célèbre parole, mise dans la bouche du Christ ressuscité, est un rajout tardif : Allez dans le monde entier, proclamez l’Évangile à toute la création. Celui qui croira et sera baptisé, sera sauvé ; celui qui ne croira pas, sera condamné (Mc 16/15-16 = P 318). La référence au baptême chrétien comme indispensable au salut, que l’on trouve dans le Credo de Nicée-Constantinople, est tirée directement de cette citation… à moins que ce ne soit l’inverse. On est là fort loin du Christ disant : Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël (Mt 15/21= P 115) ; et, de fait, Jésus n’a enseigné que dans une aire géographique extrêmement réduite, alors qu’il était relativement facile à l’époque de parcourir l’immense empire romain. L’ouverture du christianisme aux non-Juifs est l’œuvre de Paul de Tarse, non de Jésus. Le Nouveau Testament le dit clairement.
3 On note d’ailleurs que, depuis le concile Vatican II et en particulier le pape Jean-Paul II, les religions non chrétiennes sont reconnues comme religions, ce qui implique une multiplicité de révélations, comme la Gita l’enseigne, puisque Krishna déclare : Je vais maintenant te conter mes épiphanies divines (c’est-à-dire mes révélations), mais seules les plus saillantes… car mon expansion ne connaît pas de limites (BG 10/19).
L’évolution régressive
1 Le Christ philippien affirme : La vérité existe dès l’origine, quelques-uns la voient au moment des semailles, peu nombreux la voient encore au moment de la moisson (Ph 16). Alors que les chrétiens, y compris dans la haute hiérarchie, sont désormais quasi acquis aux théories évolutionnistes et progressistes, Jésus enseigne : La vérité existe dès l’origine. L’origine n’est donc pas l’amibe, suivie de cet humanoïde mi-singe mi-homme que présentent les anthropologues, mais au contraire un être capable d’appréhender la vérité spirituelle aussi directement que nous appréhendons les perceptions sensorielles.
2 On objectera certes : « Pourtant on trouve bien dans des fouilles archéologiques des êtres qui semblent mi-humains mi-animaux ? » Il ne s’agit pas de nier ce fait, mais de comprendre qu’en tirer la conclusion qu’ils sont à l’origine de l’homme actuel est une hypothèse, non un fait. On pourrait aussi bien conclure que ces Cro-Magnon, Neandertal et autres humanoïdes sont des produits d’une dégénérescence de certaines branches humaines. « Et pourquoi, alors », insisteront certains, « ne trouve-t-on pas de restes d’humains véritables qui seraient contemporains de ces humanoïdes ? » Pour la raison que, lorsque l’on incinère un Brahmane ou un général romain, on ne risque guère d’en retrouver les restes. Or les civilisations spirituelles incinèrent leurs morts.
3 La comparaison saute aux yeux entre la théorie d’Hésiode sur l’âge d’or originel ou la théorie hindoue sur l’âge de vérité, le satya-yuga, d’une part, et La vérité existe dès l’origine du Christ philipien, d’autre part. D’ailleurs, le Jésus canonique dit aussi nettement : C’est en raison de votre dureté de cœur que Moïse vous a permis de répudier vos femmes ; mais dès l’origine il n’en fut pas ainsi (Mt 19/08 = P 214) ; autrement dit, l’humanité de l’origine était spirituellement meilleure que celle du temps de Moïse.
Reniements et trahisons des enseignements évangéliques
1 L’enseignement continue : quelques-uns voient la vérité au moment des semailles, peu nombreux la voient encore au moment de la moisson. Les semailles correspondent à la création. Dans les canoniques il est dit : Le semeur sème la parole (Mc 04/14 = P 086) et aussi Au principe est le logos-parole (Jn 01/01 = P 001). Le logos, la parole divine, expose donc la vérité, dès l’origine. Pourtant, du seul fait de la création, donc d’un éloignement du principe et d’un certain degré de dualité, quelques-uns voient la vérité au moment des semailles, quelques-uns seulement.
2 La moisson correspond évidemment à la fin du cycle de cette humanité. Les canoniques le disent aussi : la moisson, c’est la fin de l’ère-aiônios (Mt 13/39 = P 093). Mais, si quelques-uns voient la vérité en début de cycle de manifestation, peu nombreux la voient encore au moment de la moisson, c’est-à-dire encore moins qu’au début. Cela correspond exactement à cette parole des canoniques : quand le fils de l’homme viendra, trouvera-t-il encore la foi sur la terre ? (Lc 18/08 = P 212).
3 L’Église officielle a réussi l’exploit de faire dire aux évangiles canoniques sur cette question (entre autres) le contraire de ce qu’ils expriment nettement. Aussi est-il intéressant de découvrir un évangile selon Philippe, vierge d’influence humaine depuis au moins dix-huit siècles qui expose aussi clairement la situation de l’enseignement de Jésus sur la manifestation régressive par éloignement du principe.
4 Certains prétendent : « Du point de vue de la technologie matérielle, l’humanité a quand même progressé». Mais cette affirmation est fausse, car il reste à prouver qu’une technologie qui ravage les espèces vivantes, épuise les ressources terrestres, dérègle le climat et enferme la majorité des humains dans la promiscuité suffocante d’un monde de béton et de bitume constitue un progrès.
Le sens symbolique de la conception virginale de Jésus
1 Certains disent que Marie a été fécondée par la grâce de l’Esprit-Saint, ils ne savent pas ce qu’ils disent… (Ph 17). Nous voilà, avec Philippe, vent debout contre le Credo officiel. La virginité physiologique de Marie est niée et donc la conception virginale de Jésus. La remarque de Philippe fait curieusement écho à celle de Luc lors de la transfiguration à propos de Pierre : il ne savait ce qu’il disait. (Lc 09/32 = P 125). Cette question de la conception virginale de Jésus est discutée depuis deux mille ans et aujourd’hui plus que jamais. Nous en avons traité en détail, du point de vue de la logique et de l’incohérence interne des évangiles canoniques eux-mêmes (voir dans ce site / commentaire de l’Évangile / Credo chrétien et Métaphysique non-dualiste 03 ; et aussi commentaire évangile P 003).
2 Nombre de modernes, y compris chrétiens, ne croient plus à ce dogme, par refus du miraculeux dont l’Église fut trop friande du temps où elle n’avait qu’à séduire un peuple majoritairement ignorant. Et aussi par une forte prégnance du matérialisme, insinué dans le religieux même. Mais l’apport de Philippe, c’est qu’il expose clairement le sens spirituel de son refus du dogme : Marie est le silence vierge qu’aucune puissance mauvaise ne souille et ne distrait, elle demeure silence immaculé… (Ph 17). Autrement dit, seul celui qui pratique la méditation yogique-dhyana de vigilance supra mentale sait que l’Unique ne se perçoit que dans le noir et dans le silence intérieurs. Philippe effectue une transposition microcosmique (c’est-à-dire dans l’intériorité du méditant) du récit symbolique des évangiles canoniques de Luc et de Mathieu. Le peuple, candide, prend le récit à la lettre et, ne connaissant pas profondément les Écritures, ne perçoit pas les contradictions.
Les deux paternités de Jésus
1 Et, pour en revenir au niveau physique de la personne de Jésus, Philippe est parfaitement limpide. L’Enseigneur n’aurait pas dit « Mon Père qui est dans les cieux » s’il n’avait pas été engendré d’une autre paternité que celle qui lui vient de son père de la terre (Ph 17). Donc Jésus a deux pères, celui de la terre, comme tout humain, et celui dont il précise qu’il est dans les cieux, pour le distinguer du père au sens biologique et culturel ordinaire. Si Jésus n’avait eu que Dieu-Saint-Esprit pour père biologique, il n’aurait pas eu à distinguer ce père-là de son père biologique. En évoquant souvent « Mon Père qui est dans les cieux » le propos de Jésus impliquait qu’il s’agissait de quelqu’un d’autre que son père qui est sur terre. Pour Philippe, le dogme de la conception virginale de Jésus est basé à la fois sur un manque de logique dans la compréhension des propos de Jésus, et sur une affirmation gratuite par goût du merveilleux (ils ne savent pas ce qu’ils disent), plus un manque d’intériorité et de sens du symbolisme pour décrypter les Écritures.
2 De plus, dans les trois évangiles canoniques synoptiques (Mt, Mc Lc), Jésus enseigne le ‘Notre Père’ aux disciples. Et la formule s’y trouve notre Père qui est dans les cieux (Mt 06/09 = P 160). Si donc cette expression prouve que celui qui la prononce n’a pas de père terrestre, alors aucun chrétien n’a de père terrestre.
Philippe preuve de l’existence originelle d’un ésotérisme chrétien complet
1 L’importance principale de la contestation par Philippe du dogme de la conception virginale de Jésus réside en ceci que si Jésus est né physiquement du Père céleste il n’est résolument pas comme les autres humains et son destin spirituel n’est donc pas le nôtre. Si, au contraire, la naissance du Christ est un phénomène spirituel intérieur au disciple qui, dans la méditation sait cultiver le silence vierge qu’aucune puissance mauvaise ne souille et ne distrait… alors le disciple devient un alter-Christus au sens plein. Alors la parole le Père et moi nous sommes un (Jn 10/30 = P 185) n’est pas seulement le privilège de Jésus, mais de tous ses véritables disciples. Alors la voie de la réalisation-moksha est enseignée par Jésus et le christianisme complet comporte une dimension ésotérique authentique. Cette question est fondamentale : Philippe est la preuve de l’existence originelle de l’ésotérisme chrétien au sens pleinement métaphysique et non-dualiste.
L’illusion de la théosis chrétienne
1 Le christianisme, surtout Orthodoxe, présente une théorie qui pourrait faire penser à la libération-moksha ; il s’agit de la ‘théosis’. Littéralement c’est la ‘divinisation’ de l’homme. Mais la théologie qui définit cette notion insiste toujours sur le fait que l’homme qui atteint la théosis est ‘fondu en Dieu, mais non confondu’. On note l’aspect contradictoire de la formule (comme bien d’autres, du genre Marie ‘mère de Dieu’). Autrement dit la théologie prétend que l’homme se fond en Dieu, mais qu’il demeure toujours un homme identifiable, c’est-à-dire avec une individualité propre, et donc forcément un corps et une âme, sinon ce ne serait plus un homme.
2 Pour un hindou, ce serait comme de dire qu’un fleuve qui se jette dans l’océan demeure un fleuve identifiable (cela est vrai pendant quelques kilomètres pour les grands fleuves, mais c’est tout). La Bhagavad Gita, tout au contraire, précise bien : Par ce culte, il me connaît en essence, ce que je suis et qui je suis ; et, me connaissant de la sorte, il entre en moi et ne se distingue plus (BG 18/55) ; c’est le nirvana : Le yogi qui trouve la joie et le bonheur en lui, qui est illuminé intérieurement, atteint la liberté absolue (moksha) l’extinction (nirvana) en Brahman (BG 05/24).
L’eucharistie ésotérique
1 Un autre point fondamental s’y rencontre, qui ne se trouve pas dans Thomas. Philippe évoque clairement le sens transcendant de l’eucharistie. Ce n’est pas la chair ni le sang… auxquels nous nous identifions… qui peuvent hériter du règne de Dieu. Ce qui héritera, c’est la chair et le sang du Christ. Il l’a dit : « Celui qui ne mangera pas ma chair et ne boira pas mon sang n’a pas la vie en lui. »
2 D’abord se présente une analyse parfaitement yogique, du phénomène de l’identification (ce à quoi nous nous identifions) : L’homme profane se prend pour son corps ; il croit n’être qu’un corps. On remarque, soit dit en passant, que l’homme moderne a fait encore plus fort ; lui se prend pour l’image de son corps et de son statut social. Il n’est que de voir l’importance, y compris juridique, de l’image chez les hommes connus de notre monde médiatique. Quant aux femmes, le phénomène de la mode aidant, leur image se substitue souvent à leur être ; au point qu’il n’est pas rare qu’une actrice se suicide lorsque son miroir lui renvoie une image par trop différente de celle immortalisée par le cinéma.
Un matérialisme perpétualiste
1 Il s’agit là de matérialisme. Et l’on serait tenté de croire que les croyants chrétiens ne sont pas matérialistes, du fait qu’ils sont croyants. Ce serait une erreur, celle précisément que dissipe Philippe. Le croyant exotérique s’identifie à son corps non moins que le matérialiste incroyant. La preuve en est qu’il ne peut se concevoir sans corps. Il s’imagine, à la ‘résurrection des corps’, retrouver son corps, selon la promesse théologique, mais en version améliorée, nommée ‘corps de résurrection’. Et il se voit vivre sans fin avec ce corps nouveau. Ce ‘matérialisme de nature moins grossière’, pourrait-on dire, se distingue du matérialisme ordinaire par le fait qu’il croit ce nouveau corps immortel. On pourrait dire qu’il s’agit d’un ‘matérialisme perpétualiste’.
2 Nous l’avons vu, la Bhagavad Gita ne qualifie pas cette idée de totalement fausse. L’individualité peut se perpétuer en mode paradisiaque pendant une durée proportionnée au bon karma… mais ce n’est pas sans fin. Du point de vue ésotérique de la Gita, par conséquent, la conception ordinaire des chrétiens n’est pas totalement fausse, mais elle apparaît largement utopique.
3 La Bhagavad Gita explique : À cause des dualités trompeuses, nées du désir et de l’aversion, tous les êtres sont soumis à la confusion, à l’instant même où ils font leur entrée dans le monde (BG 07/27). L’humain profane se prend pour ce qu’il n’est pas (le corps), et il ignore ce qu’il est fondamentalement (l’atman). La Connaissance est enveloppée d’ignorance, et c’est pourquoi les êtres sont égarés (BG 05/15).
4 Philippe toujours : Ce n’est pas la chair ni le sang… auxquels nous nous identifions… qui peuvent hériter du règne de Dieu. Autrement dit le règne de Dieu véritable est autre chose que le paradis que peuvent espérer pour un temps la chair et le sang. Et Philippe ouvre le mystère : Ce qui héritera, c’est la chair et le sang du Christ. Il l’a dit : « Celui qui ne mangera pas ma chair et ne boira pas mon sang n’a pas la vie en lui. » Philippe fait ici une citation de Jésus que l’on retrouve chez Jean et chez lui seul. Jésus leur dit : »Si vous ne mangez la chair du Fils de l’homme et ne buvez son sang, vous n’aurez pas la vie en vous (Jn 06/53 = P109). L’interprétation exotérique prend la parole au pied de la lettre, comme pour la conception virginale de Jésus. Elle revient donc à penser : « Manger la chair et boire le sang du Christ, c’est l’eucharistie, donc sans eucharistie pas de vie individuelle prolongée après la mort. » Autre version de ‘Hors de l’Église point de salut ».
Je suis toi-même
1 Qu’en est-il alors de l’interprétation ésotérique ? » Le corps charnel est l’instrument par lequel l’humain agit. Le sang, dans de nombreuses traditions, véhicule l’âme de l’être. C’est pourquoi les juifs, comme les musulmans, ne consomment pas le sang des animaux qu’ils mangent. Ils pensent ainsi renforcer leur corps du corps animal, mais sans obscurcir leur âme du psychisme animal. Jésus lui-même respectait ces règles alimentaires. Selon le symbolisme du mangeur et du mangé, que nous avons envisagé à propos de l’évangile de Thomas, l’homme devient ce qu’il mange si le mangé lui est supérieur. Si donc le disciple agit avec son corps comme Jésus agissait avec le sien, et déploie la vie de son âme comme Jésus faisait de la sienne, alors le disciple devient comme son maître (Mt 10/25 = P 173). Il a offert son corps et son âme au Christ, en cela il s’est laissé ‘manger’ par le Christ, et lui-même a ‘mangé’ le Christ puisqu’il ne se nourrit que de l’enseignement, de l’exemple, de la parole et de l’Esprit du Christ. Alors, et alors seulement, il a la vie en lui ; non pas seulement la vie d’un corps humain paradisiaque, mais la vie divine.
2 Un hindou interprétant cela placera Krishna à la place du Christ, car les deux sont figures de l’Unique, et deviendra Krishna. C’est pourquoi Krishna peut dire à Arjuna : je suis toi-même (BG 10/37). Et aussi je considère l’homme épris de sagesse, l’éveillé, comme moi-même (BG 07/18). L’évangile gnostique selon Thomas ne dit pas autre chose : Jésus disait : « Celui qui s’abreuvera à ma bouche deviendra comme moi, et moi je serai lui…(Tho 108).
La chair ne sert à rien
1 Dans la tradition particulière du christianisme, et ceci depuis seulement deux millénaires (ce qui est peu à l’échelle de l’histoire d’une humanité), ce processus, en principe, prend comme support de concentration le rite eucharistique. Mais il s’agit de ne pas faire de ce rite une superstition (point de salut hors l’Église) ou une idole (l’hostie, et elle seule, me sauve). Étrangement, l’évangile selon Jean dit aussi cela, au cœur même de son discours sur l’eucharistie : C’est l’esprit qui vivifie, la chair-sarx ne sert de rien. Les paroles que je vous ai dites sont esprit et elles sont vie (Jn 06/63 = P 110). Il a bien fallu que l’Esprit Saint intervienne pour qu’une telle parole subsiste dans les évangiles canoniques.
2 Mais au fait, que signifie : la chair ne sert à rien ? Dans la vie pratique la chair-sarx, c’est-à-dire l’ensemble corps-âme, sert à une multitude de choses ; et cette parole semble ne pas avoir de sens. Mais, du point de vu métaphysique, la chair est mortelle et toutes les œuvres de la chair de même. Par conséquent, pour ce qui est de sortir du monde mortel, la chair ne sert à rien. Cette affirmation du Christ manifeste, en creux, le but qu’il recherche : le dépassement de l’humanité mortelle. Et comme Jésus précise c’est l’esprit qui vivifie, il offre là un critère parfait de ce qui distingue la spiritualité véritable de la vie simplement religieuse ou profane.
La résurrection ésotérique
1 Autre passage de grand intérêt : Ceux qui disent que le Seigneur est mort d’abord et qu’il est ressuscité ensuite se trompent, car il est d’abord ressuscité, il est mort ensuite. Si quelqu’un n’est pas d’abord ressuscité, il ne peut que mourir. S’il est déjà ressuscité, il est vivant comme Dieu est vivant (Ph 21).
2 Nous avons vu que les évangiles canoniques utilisent deux mots uniformément traduits dans les textes officiels par ‘ressusciter’. ‘Anistanaï’, qui signifie se redresser, faisant référence à un corps qui sort de l’horizontalité mortifère, et ‘egeirein’, qui signifie ‘se réveiller’, faisant référence à un état de conscience différent du sommeil.
3 Ce dernier sens, interprété à l’orientale, renvoie à la théorie du Védanta disant que, de même qu’un dormeur croit réel le monde de ses rêves, pour s’apercevoir au réveil qu’il n’en était rien, de même celui qui accède à l’éveil spirituel réalise que le monde perçu par les sens, qu’il croyait réel, n’était en fait qu’un rêve solide mais à peine plus durable que le rêve nocturne. Le dormeur constate, après réflexion, que les personnages de son rêve n’étaient que divers aspects de son unique conscience individuelle ; de même l’éveillé spirituel, réalise que les différents êtres perçus dans la conscience de veille ne sont que différents reflets transitoires de l’Unique, ce dernier constituant son identité ultime. Après de nombreuses naissances, l’homme épris de sagesse vient à moi, réalisant que tout cela est le Soi intérieur (BG 07/19). ‘Tout cela’, c’est-à-dire tout ce qui est perçu dans le monde de veille n’est qu’une projection du Soi intérieur.
4 Dans le même esprit non-dualiste, le Jésus philippien enseigne, non pas qu’il est mort corporellement et qu’ensuite son corps s’est redressé-anistanaï, mais qu’il s’est éveillé-egeirein au sens de l’Unité de toute chose et qu’ensuite il est mort corporellement pour la dernière fois. En effet celui qui m’atteint n’a plus à naître (BG 08/16).
1 Et cela éclaire une des innombrables contradictions des évangiles canoniques. A la résurrection Jésus dit : Voyez mes mains et mes pieds ; c’est bien moi ! Palpez-moi et rendez-vous compte qu’un esprit n’a ni chair ni os, comme vous voyez que j’en ai (Lc 24/09 = P 315). Voilà la théorie de la résurrection ‘en chair et en os’, matérialiste autrement dit. Mais, lorsque Jésus apparaît à Marie-Madeleine, disciple éminemment ésotériste d’après les apocryphes gnostiques, il lui dit : Ne me touche pas, car je ne suis pas encore monté vers le Père (Jn 20/17 = P 311). Ce qui prouve à la fois qu’elle le touchait habituellement (intimité de leurs relations) et surtout que la forme corporelle que Marie a perçue était subtile et non charnelle et que sa nature encore charnelle à elle n’aurait pas supporté le contact avec la forme ressuscitée de son ami et maître.
2 Les canoniques présentent donc deux versions contradictoires de la résurrection. On voit bien que furent rassemblées, au cours d’un compromis doctrinal assez boiteux, la version matérialiste de Luc (en chair et en os) et la version originellement gnostique de Jean (ne me touche pas).
3 Et le texte de Jean a lui-même été manipulé pour y inclure la scène assez grotesque de Thomas : Porte ton doigt ici : voici mes mains ; avance ta main et mets-la dans mon côté, et ne deviens pas incrédule, mais croyant (Jn 20/28 = P 316). Thomas le gnostique étant présenté au passage comme le plus grossier des croyants matérialistes. Philippe prend clairement position dans son évangile (comme d’ailleurs Thomas dans le sien) pour la seule version subtile de Jésus apparaissant à Marie Madeleine. Et l’on verra que l’évangile selon Marie fera le même choix, avec un luxe de détails
La transfiguration philippienne
1 Yeshoua ne s’est pas révélé tel qu’il est en réalité, mais il s’est révélé selon la capacité de ceux qui veulent le voir (Ph 26). La Bhagavad Gita offre un enseignement rigoureusement consonnant. De la manière même dont ils se tournent vers moi, Je me communique à eux. Les hommes suivent ma voie de multiples façons (BG 04/11).
2 Lorsqu’il apparut à ses disciples dans la gloire, sur la montagne (allusion à la transfiguration : Mc 09/02 = P 125)… c’est lui qui a rendu ses disciples grands, afin qu’ils soient capables de le voir dans sa grandeur (Ph 26). Même chose dans la BG : puisque tu ne peux me voir avec les yeux de ton corps, aussi, vais-je te conférer la vue divine ; contemple donc en moi l’Union (yoga) souveraine (BG 11/08).
Beaucoup de sauvés et peu de damnés
1 Philippe rapporte aussi une parole christique qui corrige heureusement une des aberrations majeures de la théologie. Les fils de l’Homme céleste sont plus nombreux que ceux de l’homme terrestre. Si les fils d’Adam sont nombreux, ils sont mortels. Les fils de l’Homme accompli, eux, ne meurent jamais… (Ph 28).
2 On lit, dans le canonique Mathieu : Entrez par la porte étroite. Large, en effet, et spacieux est le chemin qui mène à la perdition, et il en est beaucoup qui s’y engagent, mais étroite est la porte et resserré le chemin qui mène à la Vie, et il en est peu qui le trouvent (Mt 07/13-14 = P 072). Beaucoup sont damnés et peu sont sauvés, par conséquent. Or la théologie refuse la transmigration et prétend que damnation et salut sont sans fin (‘éternels’ comme elle dit). Il y a donc, dans la création de Dieu, un océan de damnés pour une poignée de sauvés. Et cela est la création du ‘bon Dieu’ ! Lorsque certains aristocrates de l’Antiquité, disaient, non sans cynisme, ‘Le monde n’est fait que pour quelques-uns’, les autres étant les esclaves des précédents, ils décrivaient un monde bien proche de celui des théologiens officiels.
3 « Et qu’en dit le Christ philippien ? » Les fils de l’Homme céleste sont plus nombreux que ceux de l’homme terrestre. Et pourquoi ? Parce que Si les fils d’Adam sont nombreux, ils sont mortels. Les fils de l’Homme accompli, eux, ne meurent jamais… (Ph 28). Autrement dit : sur la terre, actuellement vivants ‘en chair et en os’, peu d’humains seront sauvés et beaucoup damnés. Sauvés de quoi ? De la transmigration et de la nécessité de devoir à nouveau naître, peiner, souffrir, vieillir, mourir. Les autres seront damnés, et condamnés à quoi ? À renaître, à replonger dans le samsara : Les êtres dénués de foi en ce dharma (le Soi divin)… retournent à la voie de la transmigration et de la mort sans m’atteindre (BG 09/03). Donc au lieu de s’accumuler, innombrables, dans un supposé ‘enfer éternel’, ce sont les mêmes qui reviennent s’incarner sur terre.
4 La Gita envisage tous les aspects du problème. Parmi des milliers d’hommes, quelques-uns à peine s’efforcent d’atteindre la perfection ; et parmi ceux qui l’atteignent, rare celui qui Me connaît en vérité (BG 07/03). Voilà pour le rapport numérique semblable au passage de la ‘porte étroite’ (Mt 07/13-14 = P 072). Mais aussi : nombreux sont venus se fondre en moi (BG 04/10), sous-entendu ‘par rapport au petit nombre d’humains sur la terre’.
Le faux Christ nataliste de la théologie
1 Le père fait un fils, le fils ne fait pas de fils. Qui a été engendré peut ne pas engendrer. Le fils peut avoir des frères, non seulement des fils (Ph 29).
2 Les Actes des Apôtres et de nombreux autres témoignages montrent à quel point le christianisme primitif était rigoureux. Le martyre ne faisait pas peur aux croyants. Et l’idéal du chrétien, c’était le moine, non le prêtre ou le laïc mondain (comme d’ailleurs ce fut le cas dans le bouddhisme primitif). Le père fait un fils, le fils ne fait pas de fils. Le chrétien ne vit donc pas avec l’idée qu’alimenter le monde mortel constitue un devoir. Qui a été engendré peut ne pas engendrer. Le fils peut avoir des frères (des frères en spiritualité bien sûr), non seulement des fils (Ph 29).
3 On sait que le christianisme n’est devenu nataliste que vers la période de Constantin où il est également devenu une institution d’État. Un état puissant doit être peuplé. Mais la spiritualité n’a rien à voir là-dedans. Le ‘mariage chrétien’, au sens actuel du terme, implique l’engagement rituel expresse de faire des enfants, ce qui n’a aucun rapport avec l’enseignement de Jésus, même canonique, définissant le mariage comme les deux ne feront qu’une seule chair. Ainsi ils ne sont plus deux, mais une seule chair (Mc 10/08 = P 214). Il ne s’agit pas d’aller du deux vers le multiple mais du deux vers l’Un.
La connaissance par identification
1 Philippe rapporte de Jésus une vraie théorie de la connaissance. La Vérité ne se réalise pas comme dans le monde, celui qui voit le soleil ne devient pas le soleil… Mais si tu connais le Souffle (pneuma) tu es le Souffle, si tu vois le Christ tu deviens le Christ (Ph 44). Le même principe se rencontre dans la BG : Les œuvres ne me souillent pas. En moi nul désir de leur fruit. Celui qui me reconnaît tel n’est pas lié par son karma (BG 04/14). Reconnaître une qualité de Jésus (ou de Krishna), c’est la réveiller en soi, c’est devenir lui. L’homme est fait de sa foi. Ce qu’est l’objet de sa foi, il le devient aussi (BG 17/03).
L’inutile peine des hommes
1 Le Christ philipien offre une belle image du samsara : Un âne qui tourne autour d’une meule peut faire cent miles, quand on le détache, il est toujours au même endroit… (Ph 52). Ces hommes ne me connaissent pas dans mon essence absolue et ils retombent dans la transmigration (BG 09/24). Dans les canonique Jésus dit aussi : Marthe, Marthe, tu te soucies et t’agites pour beaucoup de choses ; pourtant il en faut peu, une seule même (Lc 10/42 = P 159).
Le symbolisme de la croix
1 Yeshoua est venu, le monde s’est ouvert, dans les quatre directions de la croix (Ph 53). Jamais les canoniques n’envisagent la croix sous cet angle symbolique. La connaissance et le pathos ne font pas bon ménage.
Le Christ teinturier
1 L’enseigneur entra dans la teinturerie de Lévi. Il prit soixante-douze couleurs et les jeta dans le chaudron, quand il les retira, elles étaient blanches… (Ph 54). Les soixante-douze sont des disciples, que l’on retrouve dans les canoniques : le Seigneur désigna soixante-douze autres…(Lc 10/01 = P 152). Ils n’ont pas la même couleur car tous les hommes sont différents (le contraire, en somme, de l’absurde théorie égalitaire issue de la révolution de 1789) ; ‘l’infini ne se répète jamais’ et donc aucun être n’est égal à un autre. La gîta y insiste aussi : Contemple… les centaines de milliers d’aspects divins qui sont les miens, de couleurs et de formes infiniment diverses (BG 11/05). Physiquement, c’est la diffraction de la lumière blanche qui fait se déployer les couleurs. Le blanc (celui de la transfiguration, de la résurrection etc) symbolise la source lumineuse divine ; les couleurs représentent le déploiement de la création. Le chaudron est l’épreuve initiatique : Je suis venu jeter un feu sur la terre, et comme je voudrais que déjà il fût allumé ! (Lc 12/49= P 180). … il les retira, elles étaient blanches… divinisées, retournées au principe. La théorie égalitariste, idole moderne par excellence, n’est qu’une parodie de la théorie métaphysique identitaire. Le mental harmonisé par le yoga, il voit le Soi résidant dans tous les êtres et tous les êtres dans le Soi. Il voit de toutes parts l’identité (BG 06/29). Voilà, typiquement, un enseignement de gnose qui ne se trouve pas dans les évangiles canoniques. L’égalité des individus est la parodie de l’identité spirituelle des êtres.
Le voyant et l’aveugle
1 Quand un homme qui voit et un aveugle sont tous les deux dans la nuit, rien ne les distingue, mais que vienne la lumière, celui qui voit peut la voir, et celui qui est aveugle demeure dans la nuit (Ph 56).
2 Voici encore un enseignement peu souligné dans les canoniques, sur le fait que les humains paraissent, sinon égaux, du moins peu différents (rien ne les distingue) quand on ne les envisage que d’un point de vue matériel (dans la nuit). Mais, dès que l’on envisage la dimension spirituelle (la lumière), la différence s’avère radicale. Le disciple est donc invité à distinguer non seulement les qualités physiques, psychiques, culturelles et sociales d’une personne, mais surtout son aptitude à capter la lumière, chose que toutes les qualités précédentes ne garantissent aucunement.
3 Cette distinction, nettement estompée, sinon gommée, dans les évangiles canoniques, est fondamentale dans la Gita. C’est moi qui ai créé les quatre varnas-castes, selon les gunas de chacun (les différences dans la nature mentale) et avec pour chacun son svadharma (ses devoirs propres)… (BG 04/13). La Gita distingue nettement si un être procède du sattva (Vertu), du raja (Passion) ou du tamas (Ignorance)… (BG 07/12). Lié par ton karma (conséquences des actions passées), né de ta nature propre… tu seras obligé de faire ce que, par égarement, tu ne veux pas faire (BG 18/60).
4 La Gita catégorise : Il y a deux types d’êtres dans ce monde, les devas (êtres divins) et les assuras (êtres démoniaques)…(BG 16/06). Un lecteur moderne pourrait penser qu’il s’agit des anges ou des démons, mais il est bien question de différents types humains. La différence ne provient pas des qualités physiques, psychiques ou mentales, encore moins de la classe sociale telle que le monde moderne l’envisage, elle provient de l’orientation spirituelle. Un humain qui n’est pas ‘bien né’ ou qui est mal situé dans la hiérarchie sociale peut faire partie des ‘devas’ et à l’inverse, nombre de VIP (very important persons) sont des asuras caractérisés. L’homme, même le plus coupable, s’il vient à m’adorer et à tourner vers moi seul tout son culte, doit être considéré comme un juste, car ses intentions sont droites (BG 09/30) et aussi Ceux qui prennent refuge en moi, fussent-ils de basse extraction, une femme, un vaïshyas (3° caste), ou un shudras (serviteur, 4° caste), atteignent le but suprême (BG 09/32).
5 Pour le Christ philippien autant que pour la gnose orientale, il est essentiel de bien distinguer les qualités humaines et sociales d’un être et son orientation spirituelle. En début de cycle d’humanité, ce qui est vrai est aussi bon et beau ; la forme est l’indicateur du fond. En fin de cycle, et nous y sommes largement, ces critères sont le plus souvent inversés. Le jugement tamasique (ténébreux), qui est plongé dans les ténèbres, prend l’adharma (l’injuste) pour le dharma (le juste), et voit toutes choses à l’envers (BG 18/32). L’orientation principale de l’idéologie moderne est, sans aucun doute, à tendance tamasique.
Ne craint pas la chair et n’en soit pas amoureux
1 Bienheureux celui qui est avant d’exister, car celui qui est était et sera (Ph 57). ‘Être avant d’exister’ n’est pas autre chose que la classique ‘conscience d’être’, ou ‘conscience du ‘Je suis’’ de la spiritualité hindoue. Conscience de l’immuable qui demeure en soi, sans se laisser vampiriser par le flot incessant du transitoire au milieu duquel surnagent pensées et actions.
2 Celui qui est libre à l’égard du monde ne peut plus y être traité en esclave. Il s’est élevé au-delà de l’attraction et de la répulsion (Ph 61). Encore un parallèle remarquable : On reconnait le renonçant perpétuel (samnyasin) à ceci qu’il est étranger à l’aversion et au désir. Il a surmonté les couples d’opposés et il s’affranchit aisément de la servitude (de l’existence mortelle) (BG 05/03). Or la Bhagavad Gita décrit ici le samnyasin et précise ailleurs : sache que ce que l’on nomme samnyasa (renoncement), c’est le yoga (union) avec l’absolu (BG 06/02). Il ne fait aucun doute que le yoga, au sens d’unité suprême avec l’absolu, soit le but de l’évangile gnostique de Philippe et donc de l’enseignement du Christ qu’il transmet.
3 Ne crains pas la chair et n’en soit pas amoureux. Si tu la crains, elle te dominera. Si tu l’aimes, elle te paralysera et te dévorera (Ph 62). Cela s’applique évidemment à la maîtrise des sens. Si un homme aborde les objets sensibles, ayant les sens dégagés des amours et des haines, avec des sens maintenus sous son empire, libre d’attraction et de répulsion, celui-là, âme disciplinée, accède à la sérénité (BG 02/64).
4 Et, probablement aussi, ce verset s’applique à l’espérance exotérique de la ‘résurrection de la chair’, dont le souhait revient pour l’être à se ré-enfermer dans une forme, donc dans une limite (si belle soit-elle), et par conséquent à manquer la cible de la libération-moksha, qui nécessite l’extinction du moi, nirvana (BG 05/24 et BG 06/15).
Non l’imitation du Christ mais l’identité
1 Comme nous l’avons vu, la ‘résurrection de la chair’ est utile pour le disciple qui aspire à la libération-moksha mais ne l’a pas atteint au moment de mourir. Car alors son être ressurgit dans la chair (son atman retrouve un corps : BG 02/13), dans une situation humaine plus favorable à la libération (il renoue avec l’état d’esprit qui était le sien dans sa précédente incarnation et, avec un zèle redoublé, il s’efforce vers la perfection : BG 06/43). Mais, dans ce cas, le disciple n’aime pas la chair, ni ne la craint ; ce qu’il aime, c’est la libération (ayant la libération comme but suprême… le sage est libéré à jamais : BG 05/28).
2 La conception de moksha est explicite un peu plus loin lorsqu’il est dit, à propos de la résurrection : alors on n’est plus seulement un chrétien, on est le Christ (Ph 67). Celui, précisément, qui peut dire : Le père et moi nous sommes un (Jn 10/30 = P 185).
3 Au XV° siècle fut écrit un livre mystérieux : « L’imitation de Jésus-Christ » de Thomas a Kempis (auteur incertain). Il fut traduit par Corneille le dramaturge, et devint le livre le plus imprimé au XVII° siècle après la Bible. Le titre est explicite de la conception chrétienne exotérique. Mais, dans la conception de Philippe, il ne s’agit pas d’imiter le Christ, mais de le devenir. Le Christ n’est pas une personne, c’est un état d’être, que Jésus de Nazareth a atteint et que visent ses disciples.
Le symbolisme nuptial
1 Philippe utilise beaucoup le symbolisme nuptial. On le rencontre dans les évangiles canoniques, mais de façon si allusive qu’il n’est guère facile d’en déduire une claire doctrine. Voyons cela.
2 Après que Jean le baptiste ait baptisé Jésus, et que ce dernier ait commencé sa mission avec un certain succès populaire, les disciples de Jean en sont jaloux et s’en plaignent à leur maître, qui leur répond : Qui a l’épouse est l’époux ; mais l’ami de l’époux qui se tient là et qui l’entend, est ravi de joie à la voix de l’époux. Telle est ma joie, et elle est complète. Il faut que lui grandisse et que moi je décroisse (Jn 03/29-30 = P 032). Le propos n’est pas clair. Jean ne se présente pas comme étant l’épouse, mais simplement l’ami de l’époux. Mais ce qu’il dit ensuite constitue un langage de parfaite épouse : ravi de joie à la voix de l’époux. Telle est ma joie, et elle est complète. Il faut que lui grandisse et que moi je décroisse.
3 Chose disparue depuis peu avec les lois modernes, la femme, dans de nombreux pays, prenait le nom de l’époux. Jeanne Lenoir épousait Marc Duport et devenait Jeanne Duport. Le symbolisme fusionnel était évident : un nom pour chaque chose ; même nom, même chose. Ils ne sont plus deux, mais une seule chair : tel était l’idéal, du moins théorique.
4 Il faut que lui grandisse et que moi je décroisse relève du même symbolisme, d’autant que, dans l’évangile, Jésus grandit de la diminution même de Jean, puisque les premiers disciples de Jésus sont d’anciens disciples de Jean le Baptiste (Jn 01/35 = P 024 + Lc 11/01 = P 160). Il apparaît donc que l’épouse, en l’occurrence, c’est Jean.
Yang vis-à-vis du monde et yin vis-à-vis du ciel
1 La modernité se plaît à réputer normal ce qui est déviant (toujours le principe tamasique : voir toutes choses à l’envers : BG 18/32). On ne manquera donc pas de supputer quelques tendances homosexuelles chez Jean, vis-à-vis de son cousin Jésus (avec un petit parfum d’inceste pour faire bonne mesure). Mais un symboliste comprendra qu’il s’agit d’être ‘yang vis-à-vis du monde, et yin vis-à-vis du ciel’ selon l’adage taoïste. En ne s’accrochant pas au succès populaire, Jean l’ascète, est yang vis-à-vis du monde et en se consacrant à Jésus, au-dessus duquel il a vu le ciel s’ouvrir (Jn 01/33 = P 023), il est yin vis-à-vis du ciel.
2 Jésus lui-même reprend ce symbolisme peu après. On lui fait reproche de ce que ses disciples ne jeûnent pas quand il le faudrait, et il répond : Les compagnons de l’époux peuvent-ils jeûner pendant que l’époux est avec eux ? Voilà qui est plus précis, puisque Jésus se désigne lui-même comme étant l’époux (Mc 025/19 = P 050) mais l’identification des disciples à l’épouse est toujours occultée.
Les vierges sages et les vierges folles
Dans une parabole du jugement dernier, celle des dix vierges, il est dit : Alors il en sera du Royaume des Cieux comme de dix vierges qui s’en allèrent, munies de leurs lampes, à la rencontre de l’époux (Mt 25/01 = P 251). Cinq sont vierges folles et n’ont pas d’huile pour leurs lampes et cinq sont vierges sages et ont toujours la lumière toute prête ; les premières seront séparées de l’époux, les secondes s’uniront à lui. Il devient plus net, dans cette parabole, que les dix vierges sont les créatures. Certaines choisissent la voie de la lumière, d’autres la voie de la nuit. Il existe, selon les Vedas, deux façons de quitter ce monde : dans les ténèbres ou dans la lumière. Par l’une, la voie de la lumière, l’homme ne revient pas. Par l’autre, la voie des ténèbres, l’homme revient (BG 08/26).
Les noces de Cana
1 Mais le symbolisme des noces est employé, avant tout cela, dans les Noces de Cana, au tout début de la mission de Jésus (selon Jean). Il y a des noces à Cana de Galilée, et la mère de Jésus est là et Jésus aussi est invité à ces noces, ainsi que ses disciples (Jn 02/01-05 = P 026). On ne saura pas explicitement qui sont les mariés de ces noces. Mais, quand on parle de noces, on précise toujours « Les noces de A et de B » or les deux personnages cités en premier sont Marie (mais cachée derrière l’expression la mère de Jésus, et bien cachée, puisqu’on n’épouse pas sa mère) et Jésus lui-même. Ensuite viennent les disciples dont on ne précise pas comment ils se situent.
2 Puis le vin (symbole de la science spirituelle, qui donne l’ivresse mystique) vient à manquer et La mère de Jésus lui dit : » Ils n’ont plus de vin. » Alors Jésus lui fait une réponse doublement surprenante : »Que me veux-tu, femme ? Mon heure n’est pas encore venue. » Qui a jamais vu un fils appeler sa mère femme ? Et pourquoi cette dureté vis-à-vis de la femme qui ne cherchait qu’à bien faire au profit de toute la noce et qui faisait confiance en Jésus ? C’est que la fusion ne passe pas par l’égalité, comme dans les couples modernes, et puis ensuite on vote (mais à deux il est difficile de dégager une majorité) ; la fusion passe par la hiérarchie, c’est-à-dire, étymologiquement, par le ‘gouvernement-archè du sacré-hiéro’. Et la femme se hisse aisément à cette hauteur en conseillant aux serviteurs : »Tout ce qu’il vous dira, faites-le. »
3 Ce passage de Jean révèle l’importance du symbolisme nuptial dans l’enseignement de Jésus, en même temps qu’il l’occulte. On a toujours cette impression que l’évangile de Jean est un enseignement ésotérique qui a été enveloppé, ficelé, presque claquemuré dans une présentation exotérique en trompe l’œil permanent.
La parodie nuptiale de la modernité
1 Revenons sur un point important. Les conceptions des civilisations spirituelles situaient hiérarchiquement l’homme et la femme. Au cours de l’inévitable dégénérescence cyclique, ces conceptions se fossilisent, se durcissent ; cela produit une indéniable misogynie traditionnelle que l’on rencontre dans quasiment toutes les traditions spirituelles, et dont Pierre est pour ainsi dire l’archétype dans le christianisme bien aidé par Paul en l’occurrence.
2 Mais le diable est rusé et utilise cette faiblesse des traditions vieillissantes pour inspirer à ceux qui veulent y remédier de faire le contraire de l’erreur pour trouver la vérité ; or le contraire de l’erreur n’est pas la vérité, c’est l’erreur contraire. Ainsi, les civilisations spirituelles sont toutes hiérarchiques, le diable inspire à la révolution d’être égalitariste. Mais alors le mariage n’est plus qu’une négociation, une loi de l’offre et de la demande, un marché à contrat temporaire, et le symbolisme spirituel du mariage est détruit à la racine. L’homme ou la femme qui n’ont pas compris l’erreur moderne sur ce point ne pourront pas comprendre ce que signifie être ‘yang vis-à-vis du monde et yin vis-à-vis du principe’. Et, de fait, les hommes modernes sont les grands responsables de cette erreur car, malgré qu’elles baignent dans une ambiance féministe et en répètent volontiers les slogans, la plupart des femmes ne souhaitent qu’une chose : rencontrer un homme véritable. L’enseigneur… nous libère et nous fait entrer dans la chambre nuptiale (Ph 68).
Jésus enseigne maya, l’illusion cosmique
1 L’Enseigneur disait : « Je suis venu rendre… les réalités du dehors semblables aux réalités du dedans. Je suis venu les réunir dans cet Espace-Temple où cela se manifeste à travers les images et les symboles… Il est juste de dire que le dedans et le dehors sont un »… (Ph 69).
2 Ce que lecteur avisé aura compris, c’est que, si les religions sont multiples dans leurs formes extérieures, la spiritualité est une. L’enseignement de ce verset 69 est rigoureusement identique à celui du Védanta hindou. L’homme profane s’identifie à son corps. Son épiderme constitue pour lui une frontière quasi absolue entre l’intérieur, le moi, et l’extérieur, le monde. Jésus bouleverse cette perception illusoire : Je suis venu rendre… les réalités du dehors semblables aux réalités du dedans.
3 « Mais où et comment s’opère cette réalisation ? » Le yoga hindou l’expose nettement : Le petit soi (ego) détaché des contacts extérieurs, le yogi trouve le bonheur dans le grand Soi (atman). Tout son être engagé dans la méditation sur Brahman, il expérimente une félicité sans fin (BG 05/21). Où ? Par l’intériorisation (pratyahara dans le yoga classique) dans le corps du yogi. Comment ? Par la méditation sur le divin (Brahman) qui se révèle dans le silence et l’ombre de l’intériorité du méditant. Il s’agit de ‘faire le vide’ de pensées dans le mental, comme Jésus a fait le vide dans le temple de Jérusalem. En yoga, shunya désigne ce vide intérieur et plénifiant de la conscience méditative.
4 Ainsi le yogi utilise son propre corps comme un temple : Je suis venu les réunir dans cet Espace-Temple… dans son évangile, Jean effleure cet enseignement en précisant : Jésus leur répond : »Détruisez ce sanctuaire et en trois jours je le relèverai. »… Mais lui parle du sanctuaire de son corps (Jn 02/19-21 = P 029). Jésus, tout comme les yogi orientaux, considérait le corps humain comme le Temple par excellence. Et il n’est pas anodin qu’il prononce cet enseignement après avoir chassé les marchands du temple de Jérusalem. Mais, occultation des mystères, encore une fois, le texte de Jean laisse volontiers croire que seul le corps de Jésus est un temple, et non le corps des disciples.
L’unification du monde dans le Soi
1 Puis Philippe rapporte la suite de l’enseignement : cet Espace-Temple où cela se manifeste à travers les images et les symboles… C’est-à-dire que le monde cosmique, que l’humain perçoit apparemment comme étant extérieur à son corps, est en réalité une manifestation d’images et de symboles. Ce n’est pas pour rien si les maîtres védantins de l’Inde moderne utilisent la parabole du cinéma, disant que le rayon divin, comme le faisceau du projecteur, crée sur l’écran blanc de la conscience, tout un monde que le spectateur du film croit réel et tridimensionnel, alors qu’il ne s’agit que d’un point lumineux sorti du projecteur-créateur. Ce phénomène de création-illusion est ce que les hindous nomment maya : je me produis moi-même, en usant de mon propre pouvoir mystérieux (maya) (BG 04/06). En vérité, ma divine magie (maya)… est presqu’infranchissable (BG 07/14).
2 On comprend alors la suite : Il est juste de dire que le dedans et le dehors sont un »… L’Enseigneur disait : «Entre dans ta chambre, ferme la porte, et prie ton Père qui est là dans le secret », c’est-à-dire à l’intérieur de ton être. Ce qui est à l’intérieur…, c’est la plénitude (plerôma). Au-delà, il n’y a rien ; elle contient tout (Ph 69). Le langage humain est spatial puisque l’espace est l’une des caractéristiques principale de la condition humaine. Quand on parle d’exotérisme (doctrine ‘extérieure’, pour le peuple) et d’ésotérisme (doctrine ‘intérieure’ pour les disciples), on imagine volontiers l’intérieur comme étant au cœur de l’extérieur. Or Jésus enseigne le contraire : Ce qui est à l’intérieur…, c’est la plénitude (plerôma). Au-delà, il n’y a rien ; elle contient tout.
3 Or la Bhagavad Gita, une fois de plus, enseigne la même chose, comme étant la révélation d’un mystère. Krishna dit à Arjuna à qui il vient d’apparaître dans sa splendeur divine : Maintenant contemple, dans son Unité, tout l’Univers, avec les êtres mobiles et immobiles, et tout ce que tu désires voir d’autre, compris dans mon corps, tout en un (BG 11/07). Le divin, contrairement à l’humain, n’est pas soumis à l’espace ; le déploiement cosmique n’est qu’un point sans étendue en lui. Et le texte précise encore mieux : Là, dans le corps du Dieu des dieux, le Pandava (Arjuna) vit alors l’univers entier rassemblé, en un point unique, dans sa multiplicité (BG 11/13).
La libération par l’extinction
1 Réaffirmation du but non-dualiste : …Nous ne sommes plus dans la dualité, mais dans l’unité (Ph 74). Et ensuite exposition de la conséquence de l’unité : L’accomplissement rend l’homme (anthropos) insaisissable et invisible. Si on le voyait on l’enfermerait dans les limites de ce qu’on peut voir… (Ph 106). Toute identification suppose une frontière entre ce qui est moi et ce qui n’est pas moi. Mais, qui dit frontière dit limite. Donc tout individu est limité. C’est pourquoi l’accomplissement parfait rend l’homme insaisissable et invisible : n’ayant plus de limite, on ne peut plus dire « Il est ici » ou « Il est là ».
2 Cette sortie des limites est donc aussi la fin de l’individualité. C’est pourquoi il ne saurait y avoir de libération-moksha (de la vie mortelle) sans extinction-nirvana de l’individualité. Le yogi… qui est illuminé intérieurement, atteint la liberté absolue (moksha) l’extinction (nirvana) en Brahman (BG 05/24).
3 C’est pourquoi on dit en Inde : « Quand il y a libération-moksha, il n’y a pas de libéré ». En effet un homme qui dirait : « Moi, je suis libéré », ne le serait pas, car la libération-moksha consiste à être libéré du moi-ego. Le yogi est détaché du ‘je’ et du ‘mien’ (BG 02/71). L’homme libre de tout attachement, qui ne dit plus ‘je’ … est appelé sattvique (BG 18/26).
L’évangile est aussi gnostique
1 La religion chrétienne exotérique, à l’image des évangiles canoniques, est une voie dévotionnelle basée sur une relation affective entre la créature et Dieu. Le maître mot est l’amour ; Dieu est conçu comme Amour. Cette voie existe en orient, mais c’est alors plus qu’une voie d’amour, car il s’agit d’un bakti-yoga. Qui dit yoga dit union, donc un au-delà de l’amour, vers l’unité. Ou, pour le moins, un amour à vocation fusionnelle, ce qui n’est pas le cas dans le christianisme, puisque la fusion en Dieu est théologiquement réputée impossible… sinon blasphématoire. La formule théologique pour exprimer cela est ‘fondu, non confondu’ ; toujours ce goût théologique pour la contradiction qui se prend pour une transcendance.
2 On a longtemps cru que les voies de connaissance, au sens plein de con-naissance, c’est-à-dire ‘renaître en Dieu’, était le propre des religions orientales (hindouisme, bouddhisme, taoïsme) et ce malgré qu’un certaine nombre de mystiques chrétiens improvisaient pour ainsi dire une véritable voie de connaissance gnostique. Avec la mise à jour des évangiles gnostiques de Nag Hammadi il est devenu indéniable que la voie de gnose non dualiste a bien fait partie de l’enseignement de Jésus, même si elle fut clairement combattue, quelques siècles après sa mort, par l’Église romaine se prétendant la seule héritière de sa doctrine.
3 Celui qui a la connaissance (gnosis) de la vérité est libre ; l’homme libre est droit. Celui qui commet le péché est esclave du péché… La connaissance de la vérité élève leur cœur, les rend libres de tout attachement. C’est l’amour qui les fait agir. Celui qui est devenu libre par la connaissance se fait serviteur de tous ceux qui n’ont pas encore cette connaissance et cette liberté. La connaissance les rend capables de cela, parce qu’ils sont libres de leur liberté même (Ph 110).
La doctrine de la chambre nuptiale
1 C’est à celui que la femme aime que les enfants ressemblent. Quand c’est son mari, ils ressemblent à son mari ; quand c’est son amant, ils ressemblent à son amant. Souvent quand la femme s’unit avec son mari par obligation et que son cœur est auprès de l’amant avec lequel elle s’unit habituellement, celui qu’elle engendre ressemble à son amant. Vous qui êtes avec le Fils de Dieu, n’aimez rien de mondain, aimez l’Enseigneur pour que ce que vous engendrez ressemble à l’Enseigneur et à rien d’autre (Ph 112).
2 Nous évoquions plus haut la doctrine de la chambre nuptiale dans les évangiles canoniques et son flou permanent. Ici tout est limpide. Le disciple (qui est avec le Fils de Dieu) est la femme-le-yin de la chambre nuptiale. Le Christ est l’homme-le-yang, ce que l’expression ‘fils de l’Homme’, employée par Jésus dans les canoniques pour lui-même, laissait supposer. Le mari avec qui il faut s’unir par obligation est le monde profane, mortel, matériel et psychique. L’amant de son cœur avec lequel elle s’unit habituellement est le Christ, son vrai homme. Et ce qui sera engendré ressemble à son amant c’est l’alter christus que devient le disciple : auto-engendrement.
3 Dans la légende arthurienne et la littérature des Fidèles d’Amour médiévaux, ces thèmes sont repris. Dans les ‘Lais de Marie de France’, par exemple, on voit souvent une belle (l’âme) avoir un vieux mari (le monde profane), un charmant amant (l’atman), et le rencontrer en contournant la surveillance d’un vieux prêtre (la religion moraliste exotérique). Quelque tradition ésotérique orale poursuivait-elle l’enseignement que rapportent les évangiles gnostiques ? Nous ne le saurons probablement jamais. La consonance, cependant, n’en est pas moins significative.
4 Les humains s’unissent aux humains, les chevaux aux chevaux, les ânes aux ânes, chaque espèce s’unit à son semblable, chaque clarté cherche sa lumière… deviens plus spirituel et l’Esprit, le Souffle saint s’unira à toi. Deviens plus intelligent et c’est le logos qui s’unira à toi… Toutes ces réalités (Logos, Esprit etc) ne peuvent se reposer en toi si tu ne leur deviens semblable par amour (Ph 113).
5 Reprenant toujours la notion de ‘chambre nuptiale’, Philippe décrit bien le côté yin du disciple par rapport au ciel : Toutes ces réalités (Logos, Esprit etc) ne peuvent se reposer en toi. Il s’agit donc d’un ensemencement de l’humain par le divin, ou par l’humain réalisé.
La parabole de la semence dans le champ
1 L’évangile canonique suggérait déjà cela, encore fallait-il pouvoir l’entendre. Dans la parabole du ‘bon grain et de l’ivraie’ Jésus dit : Il en va du Royaume des Cieux comme d’un homme qui a semé du bon grain dans son champ (Mt 13/24 = P 089). Or le mot grain traduit ici ‘sperma’, ce qui n’est pas toujours le cas, puisque dans la parabole du ‘grain qui lève tout seul’ le mot grec est ‘sporos’ (qui donne ‘spore’ en français) (Mc 04/26 = P 088). Jésus établit donc un parallèle symbolique entre la fonction du sperme masculin dans la fécondation de la femme en mode duel (duel puisqu’elle a un enfant qui est quelqu’un d’autre qu’elle et son mari), d’une part, et la fonction du grain de blé, lui-même symbolisant la parole-logos de Dieu (Le semeur, sème la Parole : Mc 04/14 = P 086), dans la fécondation non-duelle du disciple (non-duelle parce que ce qui est engendré n’est autre que la dimension divine du disciple lui-même).
2 On comprend alors que la scène de la fécondation de Marie par la parole divine de l’ange Gabriel soit exotériquement interprétée à la lettre : la parole de Dieu a fait un enfant humain à Marie. Alors qu’en fait elle a éveillé en Marie (Marie-âme du disciple) sa dimension divine.
Un yoga actif
1 Mais le plus important, dans ce passage du Christ philippien, c’est l’accent mis sur l’activité nécessaire du disciple : chaque clarté cherche sa lumière… deviens plus spirituel et l’Esprit, le Souffle saint s’unira à toi. Deviens plus intelligent et c’est le logos qui s’unira à toi… Toutes ces réalités (Logos, Esprit etc) ne peuvent se reposer en toi si tu ne leur deviens semblable par amour. On remarque que ni l’évangile de Thomas, ni celui de Philippe ne décrivent le moindre miracle. Et aussi que Jean en est assez économe, puisqu’il n’en décrit que sept, alors que Matthieu et Luc en présentent une quantité, et que les évangiles tardifs en étalent une kyrielle et ne présentent d’ailleurs presque que cela. Or, dans le phénomène des ‘actes de puissance’, ‘dynamis’ en grec (traduit par ‘miracle’) la puissance du Christ est presque seconde, ou en tout cas secondaire, par rapport à la foi du disciple. A la femme syro-phénicienne Jésus dit : « O femme, grande est ta foi ! Qu’il t’advienne selon ton désir ! » (Mt 15/28 = P 115). Au centurion Jésus dit : Qu’il t’advienne selon ta foi ! (Mt 08/05 = P 076), non sans avoir admiré sa foi, là aussi : chez personne je n’ai trouvé une telle foi.
2 Ainsi le mystère de la ‘chambre nuptiale’ se révèle plus complexe que prévu. Le disciple est le point yin, le Christ, représenté par sa parole révélée, le point yang. Mais le yang en question ne saurait agir sur un yin qui serait pure passivité. On sait qu’il y a du yin et du yang chez tout homme et chez toute femme, en proportions différentes. Il convient que le yang de l’humain (humain yin par rapport au ciel) appelle activement le yang divin. Telle est la foi, virile et quasiment militaire du centurion (j’ai sous moi des soldats, et je dis à l’un : Va ! et il va, et à un autre : Viens ! et il vient, et à mon esclave-doulos : Fais ceci ! et il le fait : Mt 8/05 = P 076) ; telle est la foi passionnée et décomplexée de la syro-phénicienne (au point que les disciples demandent à Jésus : Fais-lui grâce, car elle nous poursuit de ses cris : Mt 15/23 = P 115).
3 Donc, malgré que la symbolique spirituelle de l’homme (yin par rapport au ciel), soit l’inverse de sa situation par rapport au monde et par rapport à la femme (yang par rapport au monde) la virilité spirituelle intervient notoirement chez les hommes et les femmes réellement spirituels ; ce qui est loin d’être le cas dans la religion ordinaire où les laïcs, aussi bien hommes que femmes, sont invités à un vœux d’obéissance quasi inconditionnelle vis-à-vis de ce que le clergé leur présente comme étant du ciel. Ce point est illustré par Marie elle-même pendant sa rencontre avec l’archange Gabriel : elle se demandait ce que signifiait cette salutation (Lc 01/29 = P 004) et aussi : Marie dit à l’ange : »Comment cela sera-t-il… ? » (Lc 01/34 = P 004). Marie, même quand un ange lui parle, ne prend pas ses paroles ‘pour argent comptant’. Et elle n’accorde sa foi et son obéissance qu’une fois son intelligence satisfaite.
4 Les milieux religieux chrétiens accusent souvent les yogis d’être prétentieusement actifs en spiritualité : « Les yogis sont des gens qui se figurent qu’en se tirant les cheveux vers le haut, ils vont s’élever eux-mêmes ! » ; ces chrétiens moqueurs feraient bien de noter l’audacieuse activité des disciples véritables de leur maître, tant hommes que femmes.
Le racisme spirituel
1 Un autre point de l’évangile philippien vient corriger l’effet catastrophique de la mentalité démocratique, et donc égalitariste, des chrétiens contemporains. Il y a beaucoup d’animaux dans le monde qui ont une apparence humaine, quand il les reconnaît, le sage jette aux porcs des glands, aux bestiaux il donnera de l’orge… aux chiens il jettera des os, aux serviteurs il donnera des leçons de base, aux enfants il donnera l’enseignement dans sa totalité (Ph 119). On ne saurait être plus clair sur le lien essentiel de la spiritualité avec la hiérarchie (hiéros-sacré, archè-pouvoir ; le pouvoir issu du sacré et en vue du sacré).
2 Cela scandaliserait aujourd’hui les bonnes âmes, alors que le pape lui-même fait tant d’efforts pour paraître un homme ordinaire ; un ‘comme tout le monde’ qui continue curieusement de prétendre guider tout le monde. Pourtant les canoniques rapportent : Ne donnez pas aux chiens ce qui est sacré, ne jetez pas vos perles devant les porcs (Mt 07/06 = P 071). Sans compter Hérode qui se fait traiter de renard (Lc 13/32 = P 187), les Pharisiens de vipères (Mt 12/34 = P 073) etc.
L’homme qui a tué son propre Soi
1 Cependant, force est de reconnaître que le Christ philippien augmente d’un cran la radicalité de son propos : Il y a beaucoup d’animaux dans le monde qui ont une apparence humaine. C’est dire que les hommes en question ne sont qu’apparemment humains ; qu’ils ont déjà perdu la qualité spirituelle qui fait qu’un homme est autre chose qu’un animal. Les modernes, d’une façon générale, évolutionnisme oblige, considèrent que les hommes ne sont que des animaux, simplement un peu plus en avance que les autres dans leur évolution. Eux-mêmes se ravalent à ce stade existentiel.
2 La Gita confirme que ces ‘animaux à ressemblance humaine’ se réduisent eux-mêmes à ce qui fait l’animal, la génération sexuelle : Ils disent : « Cet univers est dépourvu de vérité, d’ordre, et de dieu ; il est né uniquement de l’union dans le désir sexuel. Qu’y a-t-il d’autre ? » (BG 16/09).
3 Et surtout la Gita affirme qu’il est possible qu’un homme perde la faculté de réalisation liée au Soi dans la condition humaine. Soutenant cette vue, ces âmes dépravées, qui ont ruiné leur propre Soi, rapetissant leur intelligence, se livrent à des actions criminelles, et sont les ennemis du genre humain et du monde, qu’ils visent à détruire (BG 16/08-09). N’est-il pas évident que le capitalisme moderne, qu’il soit sous étiquette communiste ou sous étiquette démocratico-libérale, est l’ennemi du monde (par sa déstabilisation de la nature) et du genre humain (par l’urbanisation forcenée, l’artificialisation totalisante, la destruction des cultures spirituelles). Les prétendus scientifiques, coupés de toute sagesse, n’aspirant qu’à la puissance technique dont ils ignorent les conséquences à long terme, ne rapetissent-ils pas leur intelligence, alors même qu’ils prétendent tout le contraire ? De même qu’un organe non utilisé s’étiole, de même un humain peut ruiner son propre Soi. Certes le Soi est indestructible, mais la faculté de le réaliser, qui n’est pas donnée aux animaux, n’est donnée aux humain que potentiellement. Et cette potentialité finit par ne plus pouvoir opérer si l’homme la méprise, et même pire, finit par l’oublier. Alors, à proprement parler, ces humains d’apparence sont en réalité des animaux qui ont une apparence humaine.
La progressivité de l’enseignement
1 Quant à la progressivité de la transmission du sage vis-à-vis de ces différents êtres (le sage jette aux porcs des glands, aux bestiaux il donnera de l’orge… aux chiens il jettera des os, aux serviteurs il donnera des leçons de base, aux enfants il donnera l’enseignement dans sa totalité) elle se trouvait déjà parfaitement illustrée dans les évangiles canoniques. Il leur annonçait la Parole selon qu’ils pouvaient l’entendre (Mc 04/33 = P 092). Et la parabole des semailles sur différents terrains correspond exactement aux différentes espèces envisagées ici.
2 « La différence » dira-t-on avec raison « c’est que le semeur de la parabole sème à l’aveugle, alors que le Christ philippien conseille une transmission très différentiée selon les publics ». Jésus a certainement enseigné ces deux méthodes, bien que techniquement contradictoires. Car cela dépend du milieu humain et du type de civilisation. Jusqu’à la fin du Moyen-âge, la société encore hiérarchique permettait de procéder à un tri relatif. Désormais, le monde globalisé, dont le maître mot est le mélange à l’aveugle de n’importe quoi avec tout, la transmission ne peut se faire quasiment qu’à l’aveugle. La seule boîte aux lettres du naufragé, c’est la bouteille à la mer.
3 Le précepte philippien : quand il les reconnaît, le sage jette aux porcs… aux bestiaux… aux chiens… aux serviteurs… aux enfants n’est plus applicable qu’aux rapports interindividuels, en marge totale du monde des mass-médias. …une prédilection pour les lieux isolés, et le détachement des masses… voilà ce qu’on nomme la science ; et l’ignorance est tout ce qui va contre (BG 13/10-11).
Le Christ gnostique ou jnana-yogi
1 Le Logos a dit : « Si vous connaissez la vérité, la vérité vous rendra libres. » L’ignorance est esclavage, la connaissance (gnosis) est libération. Si nous reconnaissons la vérité, nous en goûterons les fruits en nous-mêmes (Ph 123). Les deux premières phrases se trouvent quasi exactement dans Jean (Jn 08/31… = P 147). La dernière amène une précision importante : nous en goûterons les fruits en nous-mêmes. Le salut c’est moi, dans un monde différent, paradisiaque ; la réalisation spirituelle, c’est la chrysalide illusoire du moi qu’on abandonne (nirvana = extinction), pour découvrir en soi-même le Soi. Seule existe la Liberté absolue (ou félicité de Brahman) pour les ascètes… qui ont réalisé le Soi (BG 05/26).
2 Luc suggérait la chose, sans plus y insister : Les Pharisiens lui ayant demandé quand viendrait le Royaume de Dieu, il leur répondit : »La venue du Royaume de Dieu ne se laisse pas observer, et l’on ne dira pas : »Voici : il est ici ! ou bien : il est là ! »Car voici que le Royaume de Dieu est en vous » (Lc 17/20-21 = P 206).
L’évangile de Philippe : Conclusion
1 Nous achevons ici ce commentaire partiel de l’évangile gnostique de Philippe, en parallèle avec les canoniques et surtout avec la Bhagavad Gita. Il est honnête de signaler que les passages non choisis ne sont pas toujours aussi limpides et de claire interprétation que ceux présentés. Le problème de ces textes, émergés de terre après tant de siècles, c’est que nous ne savons que très peu de choses de leur contexte qui fut méthodiquement détruit par les Églises concurrentes avant d’être recouvert par le temps.
2 De plus, parmi les quelques personnes qui écrivent sur ces évangiles, beaucoup appartiennent aux institutions chrétiennes officielles ; ils jouissent donc de la liberté d’un théologien institutionnel, qui peut dire ce qu’il veut à condition de demeurer toujours dans le cadre de la dogmatique des grandes Églises chrétiennes et, pour les catholiques, dans celui des tendances de la papauté du moment. Or, les évangiles de Thomas et de Philippe contestant plusieurs points essentiels de tout cela, ces auteurs n’obéissent le plus souvent qu’à un mot d’ordre : marginaliser et dévaluer ces écrits.
2 De fait, la persécution dont furent victimes les auteurs de ces évangiles n’est plus sanglante, mais n’a pas cessé pour autant. Un vrai disciple connaissant les Écritures, qu’elles soient hindoues ou chrétiennes, et même simplement les évangiles canoniques, ne saurait s’en étonner, tant cela est clairement prophétisé.
Credo chrétien 10 : Le Credo de l’évangile gnostique de Philippe
Credo chrétien 10 : Le Credo de l’évangile gnostique de Philippe
Les Credos apocryphes : l’Evangile de Philippe
Les évangiles non canoniques : ou merveilleux ou gnostiques
1 Ce n’est qu’au XVI° siècle, au concile de Trente, que la liste officielle des livres bibliques fut clairement établie par l’Église de Rome. On appelle les évangiles officiels ‘canoniques’, du grec kanon, signifiant roseau, et aussi règle, car on utilisait des roseaux comme règle. En fait chaque communauté chrétienne avait sa conception de la nature du Christ, de son enseignement et de sa fonction ; donc autant de théologies. Les écritures canoniques de chaque communauté avaient pour fonction d’accréditer la doctrine de cette communauté.
2 Nous venons de considérer le très métaphysique et non-dualiste évangile de Thomas. C’est clairement un évangile gnostique, c’est-à-dire correspondant à la voie du jnana-yoga en orient. Dans ce que l’Église officielle nomme ‘les évangiles apocryphes’, on trouve deux catégories assez nettement séparées : les évangiles populaires, apologétiques au possible, truffés de merveilleux et de miracles, et les évangiles gnostiques. Beaucoup d’évangiles populaires sont connus de longue date et n’ont pas été détruits par l’Église officielle. Certes, ils ne sont pas reconnus de doctrine orthodoxe, infaillible, mais ils sont souvent utilisés dans les formes populaires de la religion. D’innombrables représentations, sous forme de vitraux, de fresques, de peintures sur toiles, bois, de sculptures ou de récits édifiants chrétiens ne trouvent leur source que dans ces livres remplis de merveilleux. Bien des enseignements de l’Église, et même quelques dogmes, comme l’assomption de la Vierge, n’ont pas d’autres sources que ces évangiles apocryphes populaires et merveilleux. Aujourd’hui, rationalisme obligeant, ces écrits ne sont plus mis en avant dans l’enseignement officiel et il n’est même plus hérétique de les considérer comme œuvre d’imagination produits par des propagandistes zélés du christianisme ancien.
Un exotérisme anormal
1 Par contre, les évangiles gnostiques ont été systématiquement détruits, leurs auteurs et leurs zélateurs pourchassés et exécutés par l’Église romaine constantinienne. Les savants connaissaient cependant l’existence de certains d’entre eux, car les docteurs chrétiens ont cherché à les réfuter et leurs ouvrages de réfutation comprennent nombre de citations plus ou moins exactes que l’on a retrouvées ensuite dans le texte de certains évangiles gnostiques sortis providentiellement de terre au milieu du XX° siècle.
2 Le principe des deux niveaux d’enseignement, exotérique, populaire, d’une part, et ésotérique, élitiste réservé aux vrais disciples, d‘autre part, se trouve dans l’Évangile canonique, comme nous l’avons vu. C’est par un grand nombre de paraboles de ce genre que Jésus leur annonçait la Parole selon qu’ils pouvaient l’entendre. Il ne leur parlait pas sans parabole, mais, en particulier, il expliquait tout à ses disciples (Mc 04/33-34 = P 092). Si l’Église officielle, romaine, était fidèle à son maître, elle comporterait extérieurement, officiellement, un enseignement en forme de symboles et de paraboles pour le peuple, ce qui est le cas, et intérieurement un enseignement ésotérique, non-dualiste, métaphysique pour les véritables disciples. Ce second point n’existe pas dans le christianisme officiel. Et il est raisonnable de penser que la dimension ésotérique de l’enseignement du Christ a disparu de l’institution au moment de sa romanisation par l’empereur Constantin, qui est aussi la période de disparition des évangiles gnostiques dont certains furent providentiellement retrouvés à Nag Hammadi, en Égypte.
3 Un exotérisme normal contient, en son cœur plus secret, un ésotérisme, comme le suggère les mots eux-mêmes : exo signifiant en grec extérieur et éso intérieur. Donc, au moins depuis l’époque Constantinienne, soit depuis le IV° siècle, l’exotérisme chrétien n’est plus normal. Nous ne disons pas qu’il est faux en tout, ni qu’il est inopérant rituellement ; nous pensons même qu’il est providentiel à son modeste niveau. Mais il est quand même en situation de trahison vis-à-vis de l’ésotérisme, puisqu’il cherche à le contrer ou détruire, alors que sa raison d’être est d’y préparer ceux qui en sont capables.
Origine de l’évangile de Philippe
1 Donc nous avons étudié l’évangile de Thomas et constaté sa consonance remarquable avec la Bhagavad Gita sur de nombreux points fondamentaux. Cela constitue une formidable confirmation de la démarche des chrétiens qui allaient chercher en orient, hindou ou bouddhique, un enseignement ésotérique que le christianisme officiel leur refusait. Eux le faisaient par intuition spirituelle ; depuis les découvertes de Nag Hammadi, nous disposons d’une preuve, pour ainsi dire ‘scientifique’ de la justesse de leurs intuitions.
2 Maintenant abordons l’évangile de Philippe, qui fait lui aussi partie des évangiles gnostiques. L’évangile de Philippe fut découvert en haute Égypte, à Nag-Hammadi, sur la rive du Nil, près d’un ancien monastère, et y aurait été caché au IV° siècle. Il compte 150 pages, divisées en 127 sentences, et fait partie d’un ensemble de textes dans lesquels se trouvait aussi l’évangile de Thomas que nous venons d’examiner. Comme l’évangile de Thomas, c’est un recueil de paroles du Christ non inclues dans un récit. Il s’agit donc d’un enseignement, pas d’une histoire, contrairement aux évangiles canoniques qui sont une histoire comportant un enseignement. Les spécialistes émettent l’hypothèse de sa rédaction vers 150, mais rien de certain ne peut être affirmé en l’occurrence.
L’évangile de Philippe : la relativité de la morale
1 Les sentences rapportées dans l’évangile de Philippe sont souvent énigmatiques, mais il apparaît clairement qu’une pensée non-duelle y préside. Lumière et ténèbres, vie et mort, droite et gauche sont frères et sœurs. Ils sont inséparables. C’est pourquoi la bonté n’est pas seulement bonne, la violence seulement violente, la vie seulement vivante, la mort seulement mortelle (Ph 10 = évangile selon Philippe, verset 10). Si la voix de l’Église officielle est généralement dualiste (selon un classement du bien et du mal qui évolue d’ailleurs selon les époques), les évangiles canoniques ne manquent pas de déranger souvent ce manichéisme confortable. Ce qui est élevé pour les hommes est objet de dégoût devant Dieu (Lc 16/15 = P 200).
2 « Mais que signifie : C’est pourquoi la bonté n’est pas seulement bonne ? » Exemple : un homme frappe à la porte, blessé, épuisé, affamé. On l’accueille, le soigne, le nourrit, on lui offre de se reposer ; c’est de la bonté, façon ‘Bon Samaritain’. Mais d’où sort-il ? que fuit-il ? quel méfait l‘a-t-il mis dans cet état ? L’hôte de cet homme s’expose aussi à devenir receleur d’assassin, voire victime. D’où la nécessité de se demander si cette bonté est bien bonne, ou si elle ne cache pas une très mauvaise collaboration au mal.
Pas de progrès sans régrès
1 Autre exemple : on a évoqué mille fois les ‘progrès de la médecine (européenne et moderne, cela va sans dire)’ dont ont profité les peuples d’Afrique ou d’ailleurs. Mais cela a généré une explosion démographique, dès lors que cinq enfants sur six survivaient au lieu de deux. En conséquence : surpopulation, famines, guerres, épidémies. Avant de vanter les ‘progrès de la médecine’, il convient d’intégrer ces facteurs (et nombre d’autres comme la destruction des médecines traditionnelles et des spiritualités qui les informent, et de la nature par surpopulation) dans l’équation, et de reconsidérer ensuite s’il y a progrès global ou destruction des équilibres traditionnels. La bonté n’est pas seulement bonne.
2 La violence n’est pas seulement violente. Un incendie, une éruption volcanique sont violents et destructeurs, mais renouvellent la vie minérale, végétale et animale. Un policier, un chirurgien manient la violence, mais la paix sociale et la santé ne sauraient souvent être sans eux.
3 La vie n’est pas seulement vivante, car est aussi mortelle. C’est pourquoi certaines cultures établissent un parallèle entre le berceau et le cercueil ; l’offrande de l’un impose de subir l’autre. La mort n’est pas seulement mortelle, car elle peut, pour certains, donner accès à la vie sans mort.
Un monde en mouvance permanente
1 Et l’enseignement continue : « Tout ce qui est composé sera décomposé… » Voilà un enseignement purement spirituel, en ce sens qu’il dépasse le corporel et le psychique. Car le corporel est composé, des semences des deux parents, déjà, puis de tous les apports alimentaires ; il sera donc décomposé. Le psychique est composé des deux hérédités psychiques parentales, plus les innombrables apports qu’occasionne la rencontre de tout autre psychisme.
2 Certains emploient le mot ‘métempsychose’ pour évoquer la transmigration ou la réincarnation. Métempsychose signifie littéralement ‘transmission de psychisme’. Chaque fois que monsieur A accueille en lui une parole, une idée, un exemple de comportement de monsieur B, il y a métempsychose de B vers A. Que cet accueil soit positif (parce que A l’a aimé) ou qu’il soit négatif (parce qu’il le critique). En somme il n’y a pas de relation humaine sans métempsychose. Dans l’éducation, ou la relation amoureuse, le phénomène est organisé et puissant.
3 Toujours est-il que le psychisme est en composition et recomposition permanente ; mais il est aussi en décomposition permanente, du fait de toutes sortes d’événements et sera décomposé définitivement à la mort. Cette doctrine a un but unique (a l’Unique pour but) poursuivi avec concentration. Chez celui qui n’a pas cette détermination, les pensées sont innombrables et sans fin (BG 02/41). Ce sutra montre que le psychisme est un flux, en composition et décomposition incessante ; et qu’il n’y a de stabilité et donc de réalité qu’au-delà de lui.
Le hiatus de la transmigration
1 Dans l’exotérisme religieux, chrétien ou autre, l’homme s’imagine être un individu, c’est-à-dire quelque chose d’indivisible, non décomposable. Et il recherche la perduration de ce quelque chose au-delà de la mort, par l’espérance de la réincarnation dans l’orient et par l’espérance de la ‘résurrection de la chair’ en christianisme. Et cette espérance est en partie exaucée, car l’être individuel passe d’un cycle existentiel à l’autre avec le karma positif ou négatif comme fil conducteur de la continuité.
2 Cependant, cet exaucement n’est que partiel, car la décomposition du cerveau à la mort crée un hiatus par l’effacement du mental. Ce qui apparait comme étant le destin, la volonté de Dieu, le karma, ou le hasard, selon la conception philosophique de chacun, constitue précisément la continuité de l’individu d’un cycle existentiel au suivant. Mais c’est tout autre chose que le fait de se réveiller le matin avec la conscience d’être celui qui s’est endormi la veille. Il y a donc une grande part d’illusion dans l’espérance religieuse de perduration individuelle.
La creatio ex deo
1 Le texte de Philippe continue : « Tout ce qui est composé sera décomposé et retournera à l’Origine. » Voilà qui fait totalement éclater le cadre étroit de la théologie chrétienne officielle. ‘Retourner à l’Origine’ implique déjà que l’on provient de l’Origine. C’est la théorie de la ‘creatio ex deo’ et non ‘ex nihilo’. Cela implique aussi, et surtout, que la fusion de l’illusoire individualité dans la réelle unicité du divin est possible. Or telle est l’affirmation centrale de la Bhagavad Gita : nombreux sont venus se fondre en moi (BG 04/10).
Moksha selon Jésus, par Philippe
1 Une question se pose alors : « Si Tout ce qui est composé retournera à l’Origine, tous les humains retourneront en Dieu et donc la libération spirituelle, moksha, est pour tous. Dès lors, ne suffit-il pas de l’attendre ? Point n’est besoin d’ascèse.» L’enseignement précis de la Gita dissipe cette illusion : À la fin d’un kalpa (cycle cosmique), les êtres se résorbent en ma substance créatrice (Prakriti, Nature); au commencement du kalpa suivant, je les fais jaillir de nouveau (BG 09/07). Donc le retour automatique à l’Origine se fait certes, mais à la fin d’un kalpa, qui désigne une période immensément longue à l’échelle humaine. Celui donc qui accède à la claire vision des maux qu’apportent la naissance, la maladie, la douleur, la vieillesse et la mort (BG 13/08) a intérêt à ne pas attendre si longtemps. De plus, pour les êtres encore non libérés du samsara, la résorption dans la substance créatrice (Prakriti, Nature) sera suivie d’une autre émission existentielle : au commencement du kalpa suivant, je les fais jaillir de nouveau. Mais cela ne vaut pas pour les libérés : Ceux qui, en s’appuyant sur cette connaissance, ont réussi à s’identifier à moi, n’ont pas besoin de renaître, même lors d’une émission créatrice, et demeurent impavides à chaque résorption cosmique (BG 14/02).
2 C’est pourquoi le Christ de l’évangile de Philippe continue : tous ceux qui se sont éveillés à la réalité sans commencement ni fin connaissent l’incréé, l’éternel. Cela est exactement moksha : celui qui m’atteint n’a plus à naître (BG 08/16).
Les évangiles canoniques, une sacrée diffamation de Philippe et Thomas
1 En examinant l’évangile selon Thomas, nous avons constaté la profondeur spirituelle de son enseignement. D’ores et déjà, en commençant l’examen de celui de Philippe, nous remarquons l’orientation non-duelle de ses versets. Alors se pose la question : « Comment est-il possible que les évangiles canoniques de l’Église officielle traitent si mal précisément ces deux apôtres dont l’enseignement est manifestement plus spirituel et ésotérique que le leur ? » Comme on peut s’en douter, la réponse est que les évangiles canoniques de Matthieu, Marc, Luc et Jean, constituant la base de l’exotérisme chrétien, se devaient de se départir, de se distancier, et même en fait de jeter le discrédit sur les témoignages de ces deux apôtres suspects de métaphysique non dualiste et d’ésotérisme élitiste.
2 Les trois premiers évangélistes canoniques (Matthieu, Marc et Luc), que l’on nomme ‘synoptiques’, c’est-à-dire ‘parallèles’, car ils sont assez proches dans leur enseignement et leur conception de Jésus, ne s’attaquent jamais à Thomas ou Philippe. On peut dire qu’ils les ignorent. Ils sont nommés dans la liste des apôtres et c’est tout. Mais Jean, qui est relativement ésotériste par rapport aux trois autres canoniques, semble avoir été chargé de l’exécution de ses deux confrères en apostolat. En effet Jean ‘exécute’ Thomas dans trois passages et Philippe dans cinq. La chose est méthodique et sans quartier.
Thomas vu par Jean : un disciple suicidaire
1 Considérons d’abord le Thomas présenté par Jean. Il apparait, chapitre 11 de Jean, au moment de la résurrection de Lazare, donc pendant la dernière semaine de la vie du Christ. Jésus leur dit qu’il va retourner à Jérusalem, alors que ‘les juifs’ ont déjà décidé de le mettre à mort, Alors Thomas, appelé Didyme, dit aux autres disciples : »Allons, nous aussi, pour mourir avec lui ! » (Jn 11/15 = P 220). Thomas est donc présenté par Jean comme courageux… à moins que ce ne soit suicidaire. En un mot il ne tient guère à la vie matérielle ; et voilà bien la critique que fait l’exotériste au métaphysicien. L’exotériste se considère d’abord comme étant un corps-mental, même s’il se reconnaît connecté à un esprit-pneuma. Il ne peut se penser hors du corps-mental. À ce titre, Thomas, d’entrée de jeu, est suspect.
Quand Jean fait mentir Thomas
1 Thomas réapparaît au chapitre 14 de Jean. Jésus annonce son départ et précise : Je reviendrai et je vous prendrai près de moi, afin que, là où je suis, vous aussi, vous soyez. Et du lieu où je vais, vous savez le chemin. » Thomas lui dit : »Seigneur, nous ne savons pas où tu vas. Comment saurions-nous le chemin ? » Jésus lui dit : »Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie. Nul ne vient au Père que par moi. Si vous me connaissez, vous connaîtrez aussi mon Père ; dès à présent vous le connaissez et vous l’avez vu » (Jn 14/03-07 = P 263). Les citations que nous avons faites de l’évangile de Thomas montrent qu’il savait très bien où Jésus allait. Donc l’affirmation mise dans sa bouche (nous ne savons pas où tu vas) est fausse.
L’ambiguité de Jean
1 « Pourquoi Jean construit-il ce faux en Écritures ? » Pour amener la suite, non sans habileté, reconnaissons-le. Jésus lui dit : »Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie : selon la conception que nous avons exposée de Jésus, tout cela est vrai. Mais l’ambiguïté intervient ensuite : Nul ne vient au Père que par moi. Au sens où Jésus est vecteur de la parole de Dieu et qu’il faut passer par un tel messager pour atteindre Dieu, cela est vrai. Mais, au sens où le moi désignerait l’individu Jésus de Nazareth, né et mort il y a deux mille ans, à l’exclusion de tout autre messager du divin, alors cela est faux, par manque d’universalité.
2 La Bhagavad Gita insiste bien sur la multiplicité des annonciateurs de la vérité divine : Chaque fois qu’il y a un déclin de la justice, et que le désordre prévaut, alors je me fais moi-même créature (BG 04/07). Et aussi : Je vais te conter mes épiphanies divines, mais seules les plus saillantes… car mon expansion ne connaît pas de limites (BG 10/19). L’ambiguïté est subtile, car l’évangile selon Jean laisse entendre qu’il y a d’autres traditions spirituelles que le christianisme : J’ai encore d’autres brebis qui ne sont pas de cet enclos… (Jn 10/16 = P 149) ; mais il laisse aussi la possibilité de l’interprétation exotérique (point de salut hors l’Église chrétienne) : Nul ne vient au Père que par moi.
3 Et Jean ‘enfonce le clou’, si l’on peut dire : Si vous me connaissez, vous connaîtrez aussi mon Père ; dès à présent vous le connaissez et vous l’avez vu ». La première partie de la phrase est ésotériquement juste (Si vous me connaissez, vous connaîtrez aussi mon Père) ; car si on connaît spirituellement Jésus, on réalise que ses paroles sont de Dieu. Mais la seconde partie de la phrase est problématique (dès à présent… vous l’avez vu) car, si les disciples pouvaient voir Jésus, puisqu’il était humain, ils ne pouvaient pas voir Dieu. Cette fin de phrase n’a donc de sens que si l’on entend que Jésus est Dieu ; non pas celui qui transmet l’esprit de Dieu, qui dit les paroles de Dieu (en version humaine) mais Dieu en tout point, Dieu physiquement humain. Et c’est exactement le dogme fondamental du christianisme officiel, dont tous les autres dogmes découlent. Or, nous l’avons vu abondamment, c’est précisément ce que les évangiles, même canoniques, ne permettent pas d’affirmer, puisque Jésus dit « Nul n’est bon que Dieu seul » (Mc 10/18 = P 216), et aussi « le Père est plus grand que moi » (Jn 14/28) et qu’il affirme à la Madeleine avoir lui-même un Dieu : va trouver mes frères et dis-leur : je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu (Jn 20/17 = P 311).
Caïen et Abel chez les apôtres
1 Telle est la raison du conflit entre Jean, dont l’évangile a été canonisé (d’ailleurs de justesse) par la grande Église dogmatique, et Thomas, dont l’Évangile a été interdit et presque détruit, s’il n’était le miracle prodigieux de sa réapparition en Égypte au milieu du XX° siècle. On arrive alors à une conclusion qui a de quoi étonner bien des chrétiens : C’est que, parmi les apôtres eux-mêmes, certains en ont excommuniés d’autres, ont détruit leurs œuvres, ont supprimé leurs disciples. C’est presque l’histoire biblique d’Abel et de Caïn, les premiers fils d’Adam et Ève, en milieu épiscopal originel. Mais, au fond, on pouvait s’en douter car, dans les évangiles canoniques eux-mêmes, on voit souvent les disciples se disputer. En chemin ils avaient discuté entre eux qui était le plus grand (Mc 09/34 = P 129). Les dix autres (apôtres), qui avaient entendu, se mirent à s’indigner contre Jacques et Jean (Mc 10/41 = P 224).
Deux évangiles pour douze apôtres : où sont les autres ?
1 On pouvait s’en douter aussi pour une autre raison. Jésus a choisi douze apôtres, selon l’avis unanime des quatre évangiles officiels ; or les chrétiens n’ont que quatre évangiles canoniques, dont deux ne sont pas écrits pas des apôtres (Marc et Luc). Dix des apôtres étaient-ils incapables de transmettre un message clair ?
Thomas vu par Jean : un apôtre matérialiste ?
1 Thomas revient encore une fois sous la plume de Jean. Jésus est ressuscité, il apparaît aux apôtres mais Thomas, l’un des Douze, appelé Didyme, n’était pas avec eux, lorsque vint Jésus. Les autres disciples lui disent : »Nous avons vu le Seigneur ! » Mais il leur dit : »Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je ne mets pas mon doigt dans la marque des clous, et si je ne mets pas ma main dans son côté, je ne croirai pas. » (Jn 20/24-29 = P 316). Thomas est donc ici clairement présenté comme le matérialiste, qui ne croit que ce qu’il touche ; nous sommes à des années-lumière de la conception spirituelle non-dualiste de son évangile.
2 Le texte johannique continue : « Huit jours après… Jésus vient… et dit à Thomas : » Porte ton doigt ici : voici mes mains ; avance ta main et mets-la dans mon côté, et ne deviens pas incrédule, mais croyant ». On arrive donc à cette situation grotesque d’un apôtre, choisi par Jésus pour prêcher et faire des miracles et encore incroyant ! Et Jésus lui fait découvrir, toujours selon Jean, que tout n’est pas que matière : Parce que tu me vois, tu crois. Heureux ceux qui n’ont pas vu et qui ont cru (Jn 20/29 = P 316).
Thomas vu par Jean : Le procès stalinien
1 Et Jean garde le meilleur pour la fin, car Thomas se convertit, se met à croire, et déclare : Mon Seigneur et mon Dieu ! (Jn 20/28 = P 316). Or c’est très exactement le contraire de ce qu’enseigne l’évangile de Thomas : Jésus est le porteur de l’Esprit de Dieu, le messie de Dieu ; il n’est pas Dieu, car Dieu ne saurait être limité à une forme.
2 Le procédé employé par Jean vis-à-vis de Thomas ressemble à la méthode des procès staliniens et maoïstes. On prend un opposant, on lui fait subir un ‘lavage de cerveau’ et on lui promet de pouvoir échapper aux pires tortures pour lui-même ou ses proches s’il accepte de reconnaître, au cours d’un procès très médiatisé, les crimes qu’il n’a pas commis. En l’occurrence, le procès n’eut pas lieu. Thomas disparaît dans les brumes de la géographie et de l’histoire, puisque l’histoire pieuse dit qu’il est mort martyr, en 70 sur une colline qui s’appelle aujourd’hui mont Saint-Thomas, près de Mylapore et que son tombeau se trouve dans la crypte de la basilique Saint-thomas de Chennai en Inde. Ses disciples ont disparu de l’histoire de l’Église officielle, son évangile fut traqué et ne réapparut que par la découverte miraculeuse de la bibliothèque de Nag aHammadi en 1945. Et la thèse officielle demeure depuis presque deux mille ans cette parole de Thomas, adressée à Jésus et rapportée par Jean : Mon Seigneur et mon Dieu !
Jésus ne se prend pas pour Dieu
1 Or, il est formidablement significatif que Jésus ne dit jamais « Je suis Dieu », que nulle part ailleurs, dans les évangiles canoniques, on affirme « Jésus est Dieu » et que le seul à qui on fasse dire cela est précisément celui qui, dans son propre évangile, enseigne le contraire : il n’y a qu’un Unique et Jésus est l’habitacle de son Esprit. À défaut d’avoir pu faire avouer Thomas, on a fait parler son personnage après son martyr.
Thomas, l’hindou
1 Il n’empêche que la légende, construite par l’Église officielle, pour occulter le message christique rapporté par Thomas, est elle-même, et presque malgré elle, un symbole hautement significatif. « Pourquoi Thomas est-il l’apôtre de l’Inde ? » Parce que son enseignement est miscible avec la métaphysique et la spiritualité hindoue. « Pourquoi n’a-t-il pas converti l’Inde entière au christianisme catholique romain ? » Parce qu’elle connaissait déjà le message, elle avait la Bhagavad Gita et d’innombrables autres textes sacrés.
Philippe vu par Jean : une entrée en matière élogieuse
1 Après la maltraitance de Thomas par Jean, examinons le régime qu’il a réservé à Philippe, suspecté d’avoir enseigné la ‘grande libération’ moksha.
2 Dès le premier chapitre de Jean, Philippe apparaît. Jésus… rencontre Philippe et lui dit : »Suis-moi ! » (Jn 01/43 = P 025)… Jean ne signale même pas la réponse de Philippe, tant elle est évidente : il obéit dans l’instant. Lors du recrutement de Matthieu, l’évangile de Marc précise quand même : Jésus lui dit : »Suis-moi. » Et, se levant, il le suit. Chez Philippe, cela va sans dire.
3 Ensuite Philippe rencontre Nathanaël : le reste du texte présente Nathanaël comme un grand ésotériste ; or Philippe va le recruter pour Jésus : n’est-il pas lui-même de la même confrérie spirituelle ? Et Jésus leur promet à tous deux : vous verrez le ciel ouvert et les anges de Dieu monter et descendre au-dessus du Fils de l’homme (Jn 01/51 = P 025). Comme nous l’avons vu à propos du symbolisme de la Croix (voir dans Thèmes : Croix, Le symbolisme de la Croix), cela correspond à la version chrétienne de la doctrine spirituelle et métaphysique des États multiples de l’Être. Donc, cette première rencontre de Philippe dans l’évangile johannique est on ne peut plus positive. On notera cependant que rien de ce qui est affirmé ne contrevient à la dogmatique officielle du christianisme théologique.
Philippe vu par Jean : ou la dogmatique au forceps
1 La deuxième occurrence de Philippe chez Jean se trouve dans la liste des apôtres : puis André, Philippe, Barthélemy, Matthieu, Thomas (Jn 03/18 = P 054).
2 La troisième occurrence a lieu pendant la multiplication des pains. Jésus dit à Philippe : « Où achèterons-nous des pains pour que mangent ces gens ? » (Jn 06/05 = P 106) Et Jean commente : Il parle ainsi pour l’éprouver ; car lui sait ce qu’il va faire. Jean se place donc comme supérieur à Philippe : lui n’a pas besoin d’être éprouvé. Jean continue : Philippe lui répond : »Deux cents deniers de pain ne suffisent pas pour que chacun en reçoive un petit morceau. » Donc ce passage n’apporte qu’une chose sur Philippe : il a besoin d’être éprouvé, il n’est pas au point. C’est un peu contradictoire avec le fait qu’il ait suivi si rapidement Jésus et qu’il soit si proche de l’excellent Nathanaël dont Jésus admire : Voici vraiment un Israélite sans détour (Jn 01/47 = P 025), mais passons.
3 La quatrième occurrence de rencontre de Philippe chez Jean commence ainsi : Il y a là quelques Grecs, de ceux qui montent pour adorer pendant la fête (Jn 12/20 = P 230). Les Grecs en question sont en fait des juifs de la diaspora grecque. Ils s’avancent vers Philippe… : »Seigneur, nous voulons voir Jésus. » Philippe a un nom grec, comme aussi André, on peut supposer qu’il parlait le grec, comme d’ailleurs Jésus qui lisait la Septante en grec dans les synagogues (La Septante est la Thora, la Bible juive, traduite en grec), et donc, logiquement, les ‘Grecs’ s’adressent à Philippe ; et l’on remarque qu’ils le nomment Seigneur, chose unique dans les canoniques en dehors de Jésus et Pilate. Après ces remarques relativement neutres sur la personne de Philippe, on passe à autre chose.
4 Au chapitre 14 de Jean, Philippe apparaît une dernière fois. Jésus dit qu’il s’en va vers le Père, soit vers Dieu et Philippe lui dit : « Seigneur, montre-nous le Père et cela nous suffit. » Ce qui lui vaut une humiliante remontrance devant les autres apôtres : Jésus lui dit : »Voilà si longtemps que je suis avec vous, et tu ne me connais pas, Philippe ? Qui m’a vu a vu le Père. Comment peux-tu dire : »Montre-nous le Père ! »? (Jn 14/08-09 = P 263). Or ce scénario, mis au point par Jean, amène habilement à la même conclusion que celui destiné à Thomas : Qui m’a vu a vu le Père, sous-entendu : « Je suis Dieu, sous forme humaine, Dieu rendu visible aux yeux humains. » Et cela enfonce le clou, une fois de plus, du premier dogme fondateur de la théologie chrétienne exotérique : « Jésus est Dieu ».
L’auteur de Jean connaissait les évangiles de Thomas et Philippe
1 Après cela, Jean ‘noie le poisson’ pourrait-on dire, en affirmant : Ne crois-tu pas que je suis dans le Père et que le Père est en moi ? Bien évidemment, Philippe croit cela, au sens spirituel du terme. D’ailleurs, dans le monde humain, donc spatial, si l’objet A peut contenir l’objet B (à la façon de deux poupées gigognes), l’objet B ne peut contenir l’objet A. Cette impossibilité physique fait toute la force de l’image choisie par Jésus : je suis dans le Père et le Père est en moi cela ne se peut pas faire physiquement, et donc corporellement, mais spirituellement, oui, par identité fusionnelle de l’être humain dans l’Être divin. Donc Jean termine par une affirmation métaphysiquement vraie, mais qu’il laisse entendre comme étant physiquement vraie puisque Jésus qui, corporellement, ne saurait être le Tout, est présenté comme étant Dieu à tous points de vue.
2 Il apparaît donc évident que le ou les auteurs de l’évangile selon Jean connaissaient le contenu de l’enseignement de Thomas et de Philippe, qu’ils refusaient l’aspect non-duel et fusionnel de cet enseignement, et que, tout en travaillant à l’élimination de ces doctrines, ils se sont attachés à présenter leurs transmetteurs comme des apôtres de seconde zone. Nous avons vu, dans le texte de Thomas justement, que Jésus n’enseignait pas la même chose à tous ses apôtres (comme d’ailleurs tout maître véritable vis-à-vis de ses disciples). Inévitablement, la tradition qui s’origine en lui ne pouvait que connaître des conflits entre les différents réceptionnaires de ses différents enseignements. Cela est dans la nature de toute transmission spirituelle.
Heureux ceux que l’on calomnie
1 Il est cependant remarquable que l’Inde, qui a aussi connu de tels conflits doctrinaux, en particulier entre bouddhistes et hindous, mais aussi entre les écoles de jnana-yoga, de bakti yoga, et de karma-yoga, a eu le génie de produire des enseignements comme la Bhagavad Gita qui sut parfaitement harmoniser, hiérarchiser et faire coexister ces différentes voies spirituelles. Il semble que l’Occident ne puisse résoudre ces problèmes que par l’élimination de l’un par l’autre, comme l’illustre la guerre entre les Orthodoxes et les Catholiques-Romains, puis entre ces derniers et les Protestants-Réformés, puis entre les différents mouvements Protestants, et maintenant entre les modernistes et les traditionnalistes catholiques. Quand on refuse la doctrine de ‘l’unité suprême’, comment pourrait-on accéder à l’unité dans les choses de la terre ? Et, pour revenir à Thomas et Philippe, Jésus a bien pu penser à eux et déclarant : Heureux êtes-vous quand on… dira faussement contre vous toutes sortes d’infamies à cause de moi (Mt 05/11 = P 057).
Un magnifique enseignement sur le silence spirituel
1 Les mots que nous mettons sur les réalités terrestres entrainent l’illusion… Celui qui entend le mot ‘Dieu’ ne saisit pas le Réel, mais une illusion ou une image du Réel (Ph 11). Cette vérité a pour conséquence qu’une doctrine vraiment spirituelle ne saurait s’enfermer dans une formulation, telle que le Credo de Nicée-Constantinople, qu’il faille réciter par cœur pour faire partie de ceux qui sont dans la ‘vraie foi’. L’enseignement ne peut procéder que par symboles, ou longs et subtils développements entre maître et disciple (toutes choses que pratiquait Jésus, comme Krishna), pour ne produire des fruits que dans le silence méditatif.
2 Ensuite le texte donne des exemples on ne peut plus explicites : De même les mots Pères, Fils, Saint-Esprit, Vie, Lumière, Résurrection, Église, tous ces mots ne disent pas la réalité. On comprend que les dogmatiseurs aient voulu jeter ce livre au feu.
3 La Vérité se sert des mots dans le monde parce que, sans ces mots, elle demeurerait totalement inconnaissable. La Vérité est une et multiple afin de nous enseigner l’Un innombrable de l’Amour (Ph 12). Il est ensuite question des mensonges qui font de l’homme libre un esclave (Ph 13), ce qui rappelle beaucoup le passage de Jean : vous connaîtrez la vérité et la vérité vous libérera (Jn 08/32 = P 147).
La doctrine de l’auto-sacrifice humain
1 Vient ensuite une critique des sacrifices d’animaux, que Jésus condamnait (Il trouve dans le Temple les vendeurs de bœufs, de brebis et de colombes et les changeurs assis… Se faisant un fouet de cordes, il les chasse tous du Temple, et les brebis et les bœufs : Jn 02/14 = P 028). Et Philippe rapporte cette parole : L’anthropos qui s’offre à Dieu, on peut le tuer : il est vivant (Ph 14). L’anthropos est l’humain, au-delà de la distinction de l’humain masculin, l’homme, et de l’humain féminin, la femme. Dès lors qu’il s’offre à Dieu il se trouve libéré de la limite qui le rend mortel. On peut donc le tuer, il est vivant au-delà du corps. Non pas vivant éternellement en tant qu’anthropos, mais vivant de la vie divine à laquelle il s’est offert. Une parole mathéenne de Jésus fait parfaitement écho à cela : Ne craignez rien de ceux qui tuent le corps, mais ne peuvent tuer l’âme… (Mt 10/28 = P 173).
2 Or il est notable que cette parole selon Philippe intervienne juste après qu’il ait critiqué les sacrifices d’animaux que le temple de Jérusalem pratiquait à très grande échelle du temps de Jésus. La Gita aborde la question : Certains parmi les yogins n’envisagent que les devas (dieux) comme destinataires des sacrifices. D’autres offrent le soi-ego comme un sacrifice, par le Soi-Atman, dans le feu du Brahman Suprême (BG 04/25). C’est exactement cela l’anthropos qui s’offre à Dieu. Plus techniquement la Gita précise : Celui que les heurs et malheurs de la vie n’affligent pas, et qui garde une âme égale et ferme dans le plaisir et la douleur, celui-là se qualifie pour l’immortalité (BG 02/15).
Jésus enseigne l’illusion de l’ego
1 Les puissances spirituelles pensaient que c’était par leur pouvoir et leur vouloir qu’elles faisaient ce qu’elles faisaient, mais c’est le Saint Esprit qui, à travers elles, agissait dans le secret selon son désir (Phi 15). Les puissances spirituelles désignent les degrés intermédiaires entre le principe spirituel pur (Brahman en langage oriental) et l’homme que nous sommes. Elles correspondent à l’ensemble prakriti (la Nature), la matrice de tous les êtres, qui crée les devas ‘les dieux’ et les humains. La terre, l’eau, le feu, l’air, l’éther (l’espace), le sens interne (mental), l’intellect, l’ego, composent mon octuple nature inférieure. Ceci est ma nature (Prakriti) inférieure… dont diffère ma nature supérieure, spirituelle, le principe de vie (jivabhutam) qui soutient l’univers dans l’être (BG 07/04-05). Les devas, bien que vivant dans un monde aux pouvoirs immensément supérieurs aux hommes et moins contraints par la souffrance ne connaissent pas leur origine. Ni les légions de devas (dieux), ni les grands sages (rishis) ne connaissent mon origine ; car je suis la source des devas et des rishis (BG 10/02). Ces puissances se figuraient donc que c’était par leur pouvoir et leur vouloir qu’elles faisaient ce qu’elles faisaient. Telle est l’illusion spirituelle de tous les êtres qui ne se savent pas projection de l’Unique.
2 La Bhagavad Gita y insiste : Partout les actes sont accomplis par les attributs constitutifs de la nature (les trois gunas de la Prakriti). Celui dont le mental est obnubilé par le sens de l’ego (le sens du ‘je’) pense : c’est moi, l’auteur de l’action (BG 03/27). Telle est l’ignorance spirituelle. Il est remarquable de constater que ce thème, fondamental dans la BG, et quasi inconcevable pour les chrétiens exotériques qui ne rêvent que de perpétuer leur égo au-delà de la mort, se trouve dans un évangile gnostique.
Les missionnaires chrétiens remis en cause
1 Toujours en (Ph 16) l’enseignement continue : La vérité est partout semée, elle existe dès l’origine, quelques-uns la voient au moment des semailles, peu nombreux la voient encore au moment de la moisson. Déjà, La vérité est partout semée ; il n’y a donc pas de race, de contrée, d’époque qui aurait été privée de la révélation divine.
2 Autrement dit, l’aspect missionnaire de l’Église romaine, supposée porteuse de la seule vérité pour tous les autres peuples ignorants, est remis en cause. De fait certains exégètes pensent que la célèbre parole, mise dans la bouche du Christ ressuscité, est un rajout tardif : Allez dans le monde entier, proclamez l’Évangile à toute la création. Celui qui croira et sera baptisé, sera sauvé ; celui qui ne croira pas, sera condamné (Mc 16/15-16 = P 318). La référence au baptême chrétien comme indispensable au salut, que l’on trouve dans le Credo de Nicée-Constantinople, est tirée directement de cette citation… à moins que ce ne soit l’inverse. On est là fort loin du Christ disant : Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël (Mt 15/21= P 115) ; et, de fait, Jésus n’a enseigné que dans une aire géographique extrêmement réduite, alors qu’il était relativement facile à l’époque de parcourir l’immense empire romain. L’ouverture du christianisme aux non-Juifs est l’œuvre de Paul de Tarse, non de Jésus. Le Nouveau Testament le dit clairement.
3 On note d’ailleurs que, depuis le concile Vatican II et en particulier le pape Jean-Paul II, les religions non chrétiennes sont reconnues comme religions, ce qui implique une multiplicité de révélations, comme la Gita l’enseigne, puisque Krishna déclare : Je vais maintenant te conter mes épiphanies divines (c’est-à-dire mes révélations), mais seules les plus saillantes… car mon expansion ne connaît pas de limites (BG 10/19).
L’évolution régressive
1 Le Christ philippien affirme : La vérité existe dès l’origine, quelques-uns la voient au moment des semailles, peu nombreux la voient encore au moment de la moisson (Ph 16). Alors que les chrétiens, y compris dans la haute hiérarchie, sont désormais quasi acquis aux théories évolutionnistes et progressistes, Jésus enseigne : La vérité existe dès l’origine. L’origine n’est donc pas l’amibe, suivie de cet humanoïde mi-singe mi-homme que présentent les anthropologues, mais au contraire un être capable d’appréhender la vérité spirituelle aussi directement que nous appréhendons les perceptions sensorielles.
2 On objectera certes : « Pourtant on trouve bien dans des fouilles archéologiques des êtres qui semblent mi-humains mi-animaux ? » Il ne s’agit pas de nier ce fait, mais de comprendre qu’en tirer la conclusion qu’ils sont à l’origine de l’homme actuel est une hypothèse, non un fait. On pourrait aussi bien conclure que ces Cro-Magnon, Neandertal et autres humanoïdes sont des produits d’une dégénérescence de certaines branches humaines. « Et pourquoi, alors », insisteront certains, « ne trouve-t-on pas de restes d’humains véritables qui seraient contemporains de ces humanoïdes ? » Pour la raison que, lorsque l’on incinère un Brahmane ou un général romain, on ne risque guère d’en retrouver les restes. Or les civilisations spirituelles incinèrent leurs morts.
3 La comparaison saute aux yeux entre la théorie d’Hésiode sur l’âge d’or originel ou la théorie hindoue sur l’âge de vérité, le satya-yuga, d’une part, et La vérité existe dès l’origine du Christ philipien, d’autre part. D’ailleurs, le Jésus canonique dit aussi nettement : C’est en raison de votre dureté de cœur que Moïse vous a permis de répudier vos femmes ; mais dès l’origine il n’en fut pas ainsi (Mt 19/08 = P 214) ; autrement dit, l’humanité de l’origine était spirituellement meilleure que celle du temps de Moïse.
Reniements et trahisons des enseignements évangéliques
1 L’enseignement continue : quelques-uns voient la vérité au moment des semailles, peu nombreux la voient encore au moment de la moisson. Les semailles correspondent à la création. Dans les canoniques il est dit : Le semeur sème la parole (Mc 04/14 = P 086) et aussi Au principe est le logos-parole (Jn 01/01 = P 001). Le logos, la parole divine, expose donc la vérité, dès l’origine. Pourtant, du seul fait de la création, donc d’un éloignement du principe et d’un certain degré de dualité, quelques-uns voient la vérité au moment des semailles, quelques-uns seulement.
2 La moisson correspond évidemment à la fin du cycle de cette humanité. Les canoniques le disent aussi : la moisson, c’est la fin de l’ère-aiônios (Mt 13/39 = P 093). Mais, si quelques-uns voient la vérité en début de cycle de manifestation, peu nombreux la voient encore au moment de la moisson, c’est-à-dire encore moins qu’au début. Cela correspond exactement à cette parole des canoniques : quand le fils de l’homme viendra, trouvera-t-il encore la foi sur la terre ? (Lc 18/08 = P 212).
3 L’Église officielle a réussi l’exploit de faire dire aux évangiles canoniques sur cette question (entre autres) le contraire de ce qu’ils expriment nettement. Aussi est-il intéressant de découvrir un évangile selon Philippe, vierge d’influence humaine depuis au moins dix-huit siècles qui expose aussi clairement la situation de l’enseignement de Jésus sur la manifestation régressive par éloignement du principe.
4 Certains prétendent : « Du point de vue de la technologie matérielle, l’humanité a quand même progressé». Mais cette affirmation est fausse, car il reste à prouver qu’une technologie qui ravage les espèces vivantes, épuise les ressources terrestres, dérègle le climat et enferme la majorité des humains dans la promiscuité suffocante d’un monde de béton et de bitume constitue un progrès.
Le sens symbolique de la conception virginale de Jésus
1 Certains disent que Marie a été fécondée par la grâce de l’Esprit-Saint, ils ne savent pas ce qu’ils disent… (Ph 17). Nous voilà, avec Philippe, vent debout contre le Credo officiel. La virginité physiologique de Marie est niée et donc la conception virginale de Jésus. La remarque de Philippe fait curieusement écho à celle de Luc lors de la transfiguration à propos de Pierre : il ne savait ce qu’il disait. (Lc 09/32 = P 125). Cette question de la conception virginale de Jésus est discutée depuis deux mille ans et aujourd’hui plus que jamais. Nous en avons traité en détail, du point de vue de la logique et de l’incohérence interne des évangiles canoniques eux-mêmes (voir dans ce site / commentaire de l’Évangile / Credo chrétien et Métaphysique non-dualiste 03 ; et aussi commentaire évangile P 003).
2 Nombre de modernes, y compris chrétiens, ne croient plus à ce dogme, par refus du miraculeux dont l’Église fut trop friande du temps où elle n’avait qu’à séduire un peuple majoritairement ignorant. Et aussi par une forte prégnance du matérialisme, insinué dans le religieux même. Mais l’apport de Philippe, c’est qu’il expose clairement le sens spirituel de son refus du dogme : Marie est le silence vierge qu’aucune puissance mauvaise ne souille et ne distrait, elle demeure silence immaculé… (Ph 17). Autrement dit, seul celui qui pratique la méditation yogique-dhyana de vigilance supra mentale sait que l’Unique ne se perçoit que dans le noir et dans le silence intérieurs. Philippe effectue une transposition microcosmique (c’est-à-dire dans l’intériorité du méditant) du récit symbolique des évangiles canoniques de Luc et de Mathieu. Le peuple, candide, prend le récit à la lettre et, ne connaissant pas profondément les Écritures, ne perçoit pas les contradictions.
Les deux paternités de Jésus
1 Et, pour en revenir au niveau physique de la personne de Jésus, Philippe est parfaitement limpide. L’Enseigneur n’aurait pas dit « Mon Père qui est dans les cieux » s’il n’avait pas été engendré d’une autre paternité que celle qui lui vient de son père de la terre (Ph 17). Donc Jésus a deux pères, celui de la terre, comme tout humain, et celui dont il précise qu’il est dans les cieux, pour le distinguer du père au sens biologique et culturel ordinaire. Si Jésus n’avait eu que Dieu-Saint-Esprit pour père biologique, il n’aurait pas eu à distinguer ce père-là de son père biologique. En évoquant souvent « Mon Père qui est dans les cieux » le propos de Jésus impliquait qu’il s’agissait de quelqu’un d’autre que son père qui est sur terre. Pour Philippe, le dogme de la conception virginale de Jésus est basé à la fois sur un manque de logique dans la compréhension des propos de Jésus, et sur une affirmation gratuite par goût du merveilleux (ils ne savent pas ce qu’ils disent), plus un manque d’intériorité et de sens du symbolisme pour décrypter les Écritures.
2 De plus, dans les trois évangiles canoniques synoptiques (Mt, Mc Lc), Jésus enseigne le ‘Notre Père’ aux disciples. Et la formule s’y trouve notre Père qui est dans les cieux (Mt 06/09 = P 160). Si donc cette expression prouve que celui qui la prononce n’a pas de père terrestre, alors aucun chrétien n’a de père terrestre.
Philippe preuve de l’existence originelle d’un ésotérisme chrétien complet
1 L’importance principale de la contestation par Philippe du dogme de la conception virginale de Jésus réside en ceci que si Jésus est né physiquement du Père céleste il n’est résolument pas comme les autres humains et son destin spirituel n’est donc pas le nôtre. Si, au contraire, la naissance du Christ est un phénomène spirituel intérieur au disciple qui, dans la méditation sait cultiver le silence vierge qu’aucune puissance mauvaise ne souille et ne distrait… alors le disciple devient un alter-Christus au sens plein. Alors la parole le Père et moi nous sommes un (Jn 10/30 = P 185) n’est pas seulement le privilège de Jésus, mais de tous ses véritables disciples. Alors la voie de la réalisation-moksha est enseignée par Jésus et le christianisme complet comporte une dimension ésotérique authentique. Cette question est fondamentale : Philippe est la preuve de l’existence originelle de l’ésotérisme chrétien au sens pleinement métaphysique et non-dualiste.
L’illusion de la théosis chrétienne
1 Le christianisme, surtout Orthodoxe, présente une théorie qui pourrait faire penser à la libération-moksha ; il s’agit de la ‘théosis’. Littéralement c’est la ‘divinisation’ de l’homme. Mais la théologie qui définit cette notion insiste toujours sur le fait que l’homme qui atteint la théosis est ‘fondu en Dieu, mais non confondu’. On note l’aspect contradictoire de la formule (comme bien d’autres, du genre Marie ‘mère de Dieu’). Autrement dit la théologie prétend que l’homme se fond en Dieu, mais qu’il demeure toujours un homme identifiable, c’est-à-dire avec une individualité propre, et donc forcément un corps et une âme, sinon ce ne serait plus un homme.
2 Pour un hindou, ce serait comme de dire qu’un fleuve qui se jette dans l’océan demeure un fleuve identifiable (cela est vrai pendant quelques kilomètres pour les grands fleuves, mais c’est tout). La Bhagavad Gita, tout au contraire, précise bien : Par ce culte, il me connaît en essence, ce que je suis et qui je suis ; et, me connaissant de la sorte, il entre en moi et ne se distingue plus (BG 18/55) ; c’est le nirvana : Le yogi qui trouve la joie et le bonheur en lui, qui est illuminé intérieurement, atteint la liberté absolue (moksha) l’extinction (nirvana) en Brahman (BG 05/24).
L’eucharistie ésotérique
1 Un autre point fondamental s’y rencontre, qui ne se trouve pas dans Thomas. Philippe évoque clairement le sens transcendant de l’eucharistie. Ce n’est pas la chair ni le sang… auxquels nous nous identifions… qui peuvent hériter du règne de Dieu. Ce qui héritera, c’est la chair et le sang du Christ. Il l’a dit : « Celui qui ne mangera pas ma chair et ne boira pas mon sang n’a pas la vie en lui. »
2 D’abord se présente une analyse parfaitement yogique, du phénomène de l’identification (ce à quoi nous nous identifions) : L’homme profane se prend pour son corps ; il croit n’être qu’un corps. On remarque, soit dit en passant, que l’homme moderne a fait encore plus fort ; lui se prend pour l’image de son corps et de son statut social. Il n’est que de voir l’importance, y compris juridique, de l’image chez les hommes connus de notre monde médiatique. Quant aux femmes, le phénomène de la mode aidant, leur image se substitue souvent à leur être ; au point qu’il n’est pas rare qu’une actrice se suicide lorsque son miroir lui renvoie une image par trop différente de celle immortalisée par le cinéma.
Un matérialisme perpétualiste
1 Il s’agit là de matérialisme. Et l’on serait tenté de croire que les croyants chrétiens ne sont pas matérialistes, du fait qu’ils sont croyants. Ce serait une erreur, celle précisément que dissipe Philippe. Le croyant exotérique s’identifie à son corps non moins que le matérialiste incroyant. La preuve en est qu’il ne peut se concevoir sans corps. Il s’imagine, à la ‘résurrection des corps’, retrouver son corps, selon la promesse théologique, mais en version améliorée, nommée ‘corps de résurrection’. Et il se voit vivre sans fin avec ce corps nouveau. Ce ‘matérialisme de nature moins grossière’, pourrait-on dire, se distingue du matérialisme ordinaire par le fait qu’il croit ce nouveau corps immortel. On pourrait dire qu’il s’agit d’un ‘matérialisme perpétualiste’.
2 Nous l’avons vu, la Bhagavad Gita ne qualifie pas cette idée de totalement fausse. L’individualité peut se perpétuer en mode paradisiaque pendant une durée proportionnée au bon karma… mais ce n’est pas sans fin. Du point de vue ésotérique de la Gita, par conséquent, la conception ordinaire des chrétiens n’est pas totalement fausse, mais elle apparaît largement utopique.
3 La Bhagavad Gita explique : À cause des dualités trompeuses, nées du désir et de l’aversion, tous les êtres sont soumis à la confusion, à l’instant même où ils font leur entrée dans le monde (BG 07/27). L’humain profane se prend pour ce qu’il n’est pas (le corps), et il ignore ce qu’il est fondamentalement (l’atman). La Connaissance est enveloppée d’ignorance, et c’est pourquoi les êtres sont égarés (BG 05/15).
4 Philippe toujours : Ce n’est pas la chair ni le sang… auxquels nous nous identifions… qui peuvent hériter du règne de Dieu. Autrement dit le règne de Dieu véritable est autre chose que le paradis que peuvent espérer pour un temps la chair et le sang. Et Philippe ouvre le mystère : Ce qui héritera, c’est la chair et le sang du Christ. Il l’a dit : « Celui qui ne mangera pas ma chair et ne boira pas mon sang n’a pas la vie en lui. » Philippe fait ici une citation de Jésus que l’on retrouve chez Jean et chez lui seul. Jésus leur dit : »Si vous ne mangez la chair du Fils de l’homme et ne buvez son sang, vous n’aurez pas la vie en vous (Jn 06/53 = P109). L’interprétation exotérique prend la parole au pied de la lettre, comme pour la conception virginale de Jésus. Elle revient donc à penser : « Manger la chair et boire le sang du Christ, c’est l’eucharistie, donc sans eucharistie pas de vie individuelle prolongée après la mort. » Autre version de ‘Hors de l’Église point de salut ».
Je suis toi-même
1 Qu’en est-il alors de l’interprétation ésotérique ? » Le corps charnel est l’instrument par lequel l’humain agit. Le sang, dans de nombreuses traditions, véhicule l’âme de l’être. C’est pourquoi les juifs, comme les musulmans, ne consomment pas le sang des animaux qu’ils mangent. Ils pensent ainsi renforcer leur corps du corps animal, mais sans obscurcir leur âme du psychisme animal. Jésus lui-même respectait ces règles alimentaires. Selon le symbolisme du mangeur et du mangé, que nous avons envisagé à propos de l’évangile de Thomas, l’homme devient ce qu’il mange si le mangé lui est supérieur. Si donc le disciple agit avec son corps comme Jésus agissait avec le sien, et déploie la vie de son âme comme Jésus faisait de la sienne, alors le disciple devient comme son maître (Mt 10/25 = P 173). Il a offert son corps et son âme au Christ, en cela il s’est laissé ‘manger’ par le Christ, et lui-même a ‘mangé’ le Christ puisqu’il ne se nourrit que de l’enseignement, de l’exemple, de la parole et de l’Esprit du Christ. Alors, et alors seulement, il a la vie en lui ; non pas seulement la vie d’un corps humain paradisiaque, mais la vie divine.
2 Un hindou interprétant cela placera Krishna à la place du Christ, car les deux sont figures de l’Unique, et deviendra Krishna. C’est pourquoi Krishna peut dire à Arjuna : je suis toi-même (BG 10/37). Et aussi je considère l’homme épris de sagesse, l’éveillé, comme moi-même (BG 07/18). L’évangile gnostique selon Thomas ne dit pas autre chose : Jésus disait : « Celui qui s’abreuvera à ma bouche deviendra comme moi, et moi je serai lui…(Tho 108).
La chair ne sert à rien
1 Dans la tradition particulière du christianisme, et ceci depuis seulement deux millénaires (ce qui est peu à l’échelle de l’histoire d’une humanité), ce processus, en principe, prend comme support de concentration le rite eucharistique. Mais il s’agit de ne pas faire de ce rite une superstition (point de salut hors l’Église) ou une idole (l’hostie, et elle seule, me sauve). Étrangement, l’évangile selon Jean dit aussi cela, au cœur même de son discours sur l’eucharistie : C’est l’esprit qui vivifie, la chair-sarx ne sert de rien. Les paroles que je vous ai dites sont esprit et elles sont vie (Jn 06/63 = P 110). Il a bien fallu que l’Esprit Saint intervienne pour qu’une telle parole subsiste dans les évangiles canoniques.
2 Mais au fait, que signifie : la chair ne sert à rien ? Dans la vie pratique la chair-sarx, c’est-à-dire l’ensemble corps-âme, sert à une multitude de choses ; et cette parole semble ne pas avoir de sens. Mais, du point de vu métaphysique, la chair est mortelle et toutes les œuvres de la chair de même. Par conséquent, pour ce qui est de sortir du monde mortel, la chair ne sert à rien. Cette affirmation du Christ manifeste, en creux, le but qu’il recherche : le dépassement de l’humanité mortelle. Et comme Jésus précise c’est l’esprit qui vivifie, il offre là un critère parfait de ce qui distingue la spiritualité véritable de la vie simplement religieuse ou profane.
La résurrection ésotérique
1 Autre passage de grand intérêt : Ceux qui disent que le Seigneur est mort d’abord et qu’il est ressuscité ensuite se trompent, car il est d’abord ressuscité, il est mort ensuite. Si quelqu’un n’est pas d’abord ressuscité, il ne peut que mourir. S’il est déjà ressuscité, il est vivant comme Dieu est vivant (Ph 21).
2 Nous avons vu que les évangiles canoniques utilisent deux mots uniformément traduits dans les textes officiels par ‘ressusciter’. ‘Anistanaï’, qui signifie se redresser, faisant référence à un corps qui sort de l’horizontalité mortifère, et ‘egeirein’, qui signifie ‘se réveiller’, faisant référence à un état de conscience différent du sommeil.
3 Ce dernier sens, interprété à l’orientale, renvoie à la théorie du Védanta disant que, de même qu’un dormeur croit réel le monde de ses rêves, pour s’apercevoir au réveil qu’il n’en était rien, de même celui qui accède à l’éveil spirituel réalise que le monde perçu par les sens, qu’il croyait réel, n’était en fait qu’un rêve solide mais à peine plus durable que le rêve nocturne. Le dormeur constate, après réflexion, que les personnages de son rêve n’étaient que divers aspects de son unique conscience individuelle ; de même l’éveillé spirituel, réalise que les différents êtres perçus dans la conscience de veille ne sont que différents reflets transitoires de l’Unique, ce dernier constituant son identité ultime. Après de nombreuses naissances, l’homme épris de sagesse vient à moi, réalisant que tout cela est le Soi intérieur (BG 07/19). ‘Tout cela’, c’est-à-dire tout ce qui est perçu dans le monde de veille n’est qu’une projection du Soi intérieur.
4 Dans le même esprit non-dualiste, le Jésus philippien enseigne, non pas qu’il est mort corporellement et qu’ensuite son corps s’est redressé-anistanaï, mais qu’il s’est éveillé-egeirein au sens de l’Unité de toute chose et qu’ensuite il est mort corporellement pour la dernière fois. En effet celui qui m’atteint n’a plus à naître (BG 08/16).
Les deux formes de résurrection selon les évangiles
1 Et cela éclaire une des innombrables contradictions des évangiles canoniques. A la résurrection Jésus dit : Voyez mes mains et mes pieds ; c’est bien moi ! Palpez-moi et rendez-vous compte qu’un esprit n’a ni chair ni os, comme vous voyez que j’en ai (Lc 24/09 = P 315). Voilà la théorie de la résurrection ‘en chair et en os’, matérialiste autrement dit. Mais, lorsque Jésus apparaît à Marie-Madeleine, disciple éminemment ésotériste d’après les apocryphes gnostiques, il lui dit : Ne me touche pas, car je ne suis pas encore monté vers le Père (Jn 20/17 = P 311). Ce qui prouve à la fois qu’elle le touchait habituellement (intimité de leurs relations) et surtout que la forme corporelle que Marie a perçue était subtile et non charnelle et que sa nature encore charnelle à elle n’aurait pas supporté le contact avec la forme ressuscitée de son ami et maître.
2 Les canoniques présentent donc deux versions contradictoires de la résurrection. On voit bien que furent rassemblées, au cours d’un compromis doctrinal assez boiteux, la version matérialiste de Luc (en chair et en os) et la version originellement gnostique de Jean (ne me touche pas).
3 Et le texte de Jean a lui-même été manipulé pour y inclure la scène assez grotesque de Thomas : Porte ton doigt ici : voici mes mains ; avance ta main et mets-la dans mon côté, et ne deviens pas incrédule, mais croyant (Jn 20/28 = P 316). Thomas le gnostique étant présenté au passage comme le plus grossier des croyants matérialistes. Philippe prend clairement position dans son évangile (comme d’ailleurs Thomas dans le sien) pour la seule version subtile de Jésus apparaissant à Marie Madeleine. Et l’on verra que l’évangile selon Marie fera le même choix, avec un luxe de détails
La transfiguration philippienne
1 Yeshoua ne s’est pas révélé tel qu’il est en réalité, mais il s’est révélé selon la capacité de ceux qui veulent le voir (Ph 26). La Bhagavad Gita offre un enseignement rigoureusement consonnant. De la manière même dont ils se tournent vers moi, Je me communique à eux. Les hommes suivent ma voie de multiples façons (BG 04/11).
2 Lorsqu’il apparut à ses disciples dans la gloire, sur la montagne (allusion à la transfiguration : Mc 09/02 = P 125)… c’est lui qui a rendu ses disciples grands, afin qu’ils soient capables de le voir dans sa grandeur (Ph 26). Même chose dans la BG : puisque tu ne peux me voir avec les yeux de ton corps, aussi, vais-je te conférer la vue divine ; contemple donc en moi l’Union (yoga) souveraine (BG 11/08).
Beaucoup de sauvés et peu de damnés
1 Philippe rapporte aussi une parole christique qui corrige heureusement une des aberrations majeures de la théologie. Les fils de l’Homme céleste sont plus nombreux que ceux de l’homme terrestre. Si les fils d’Adam sont nombreux, ils sont mortels. Les fils de l’Homme accompli, eux, ne meurent jamais… (Ph 28).
2 On lit, dans le canonique Mathieu : Entrez par la porte étroite. Large, en effet, et spacieux est le chemin qui mène à la perdition, et il en est beaucoup qui s’y engagent, mais étroite est la porte et resserré le chemin qui mène à la Vie, et il en est peu qui le trouvent (Mt 07/13-14 = P 072). Beaucoup sont damnés et peu sont sauvés, par conséquent. Or la théologie refuse la transmigration et prétend que damnation et salut sont sans fin (‘éternels’ comme elle dit). Il y a donc, dans la création de Dieu, un océan de damnés pour une poignée de sauvés. Et cela est la création du ‘bon Dieu’ ! Lorsque certains aristocrates de l’Antiquité, disaient, non sans cynisme, ‘Le monde n’est fait que pour quelques-uns’, les autres étant les esclaves des précédents, ils décrivaient un monde bien proche de celui des théologiens officiels.
3 « Et qu’en dit le Christ philippien ? » Les fils de l’Homme céleste sont plus nombreux que ceux de l’homme terrestre. Et pourquoi ? Parce que Si les fils d’Adam sont nombreux, ils sont mortels. Les fils de l’Homme accompli, eux, ne meurent jamais… (Ph 28). Autrement dit : sur la terre, actuellement vivants ‘en chair et en os’, peu d’humains seront sauvés et beaucoup damnés. Sauvés de quoi ? De la transmigration et de la nécessité de devoir à nouveau naître, peiner, souffrir, vieillir, mourir. Les autres seront damnés, et condamnés à quoi ? À renaître, à replonger dans le samsara : Les êtres dénués de foi en ce dharma (le Soi divin)… retournent à la voie de la transmigration et de la mort sans m’atteindre (BG 09/03). Donc au lieu de s’accumuler, innombrables, dans un supposé ‘enfer éternel’, ce sont les mêmes qui reviennent s’incarner sur terre.
4 La Gita envisage tous les aspects du problème. Parmi des milliers d’hommes, quelques-uns à peine s’efforcent d’atteindre la perfection ; et parmi ceux qui l’atteignent, rare celui qui Me connaît en vérité (BG 07/03). Voilà pour le rapport numérique semblable au passage de la ‘porte étroite’ (Mt 07/13-14 = P 072). Mais aussi : nombreux sont venus se fondre en moi (BG 04/10), sous-entendu ‘par rapport au petit nombre d’humains sur la terre’.
Le faux Christ nataliste de la théologie
1 Le père fait un fils, le fils ne fait pas de fils. Qui a été engendré peut ne pas engendrer. Le fils peut avoir des frères, non seulement des fils (Ph 29).
2 Les Actes des Apôtres et de nombreux autres témoignages montrent à quel point le christianisme primitif était rigoureux. Le martyre ne faisait pas peur aux croyants. Et l’idéal du chrétien, c’était le moine, non le prêtre ou le laïc mondain (comme d’ailleurs ce fut le cas dans le bouddhisme primitif). Le père fait un fils, le fils ne fait pas de fils. Le chrétien ne vit donc pas avec l’idée qu’alimenter le monde mortel constitue un devoir. Qui a été engendré peut ne pas engendrer. Le fils peut avoir des frères (des frères en spiritualité bien sûr), non seulement des fils (Ph 29).
3 On sait que le christianisme n’est devenu nataliste que vers la période de Constantin où il est également devenu une institution d’État. Un état puissant doit être peuplé. Mais la spiritualité n’a rien à voir là-dedans. Le ‘mariage chrétien’, au sens actuel du terme, implique l’engagement rituel expresse de faire des enfants, ce qui n’a aucun rapport avec l’enseignement de Jésus, même canonique, définissant le mariage comme les deux ne feront qu’une seule chair. Ainsi ils ne sont plus deux, mais une seule chair (Mc 10/08 = P 214). Il ne s’agit pas d’aller du deux vers le multiple mais du deux vers l’Un.
La connaissance par identification
1 Philippe rapporte de Jésus une vraie théorie de la connaissance. La Vérité ne se réalise pas comme dans le monde, celui qui voit le soleil ne devient pas le soleil… Mais si tu connais le Souffle (pneuma) tu es le Souffle, si tu vois le Christ tu deviens le Christ (Ph 44). Le même principe se rencontre dans la BG : Les œuvres ne me souillent pas. En moi nul désir de leur fruit. Celui qui me reconnaît tel n’est pas lié par son karma (BG 04/14). Reconnaître une qualité de Jésus (ou de Krishna), c’est la réveiller en soi, c’est devenir lui. L’homme est fait de sa foi. Ce qu’est l’objet de sa foi, il le devient aussi (BG 17/03).
L’inutile peine des hommes
1 Le Christ philipien offre une belle image du samsara : Un âne qui tourne autour d’une meule peut faire cent miles, quand on le détache, il est toujours au même endroit… (Ph 52). Ces hommes ne me connaissent pas dans mon essence absolue et ils retombent dans la transmigration (BG 09/24). Dans les canonique Jésus dit aussi : Marthe, Marthe, tu te soucies et t’agites pour beaucoup de choses ; pourtant il en faut peu, une seule même (Lc 10/42 = P 159).
Le symbolisme de la croix
1 Yeshoua est venu, le monde s’est ouvert, dans les quatre directions de la croix (Ph 53). Jamais les canoniques n’envisagent la croix sous cet angle symbolique. La connaissance et le pathos ne font pas bon ménage.
Le Christ teinturier
1 L’enseigneur entra dans la teinturerie de Lévi. Il prit soixante-douze couleurs et les jeta dans le chaudron, quand il les retira, elles étaient blanches… (Ph 54). Les soixante-douze sont des disciples, que l’on retrouve dans les canoniques : le Seigneur désigna soixante-douze autres…(Lc 10/01 = P 152). Ils n’ont pas la même couleur car tous les hommes sont différents (le contraire, en somme, de l’absurde théorie égalitaire issue de la révolution de 1789) ; ‘l’infini ne se répète jamais’ et donc aucun être n’est égal à un autre. La gîta y insiste aussi : Contemple… les centaines de milliers d’aspects divins qui sont les miens, de couleurs et de formes infiniment diverses (BG 11/05). Physiquement, c’est la diffraction de la lumière blanche qui fait se déployer les couleurs. Le blanc (celui de la transfiguration, de la résurrection etc) symbolise la source lumineuse divine ; les couleurs représentent le déploiement de la création. Le chaudron est l’épreuve initiatique : Je suis venu jeter un feu sur la terre, et comme je voudrais que déjà il fût allumé ! (Lc 12/49= P 180). … il les retira, elles étaient blanches… divinisées, retournées au principe. La théorie égalitariste, idole moderne par excellence, n’est qu’une parodie de la théorie métaphysique identitaire. Le mental harmonisé par le yoga, il voit le Soi résidant dans tous les êtres et tous les êtres dans le Soi. Il voit de toutes parts l’identité (BG 06/29). Voilà, typiquement, un enseignement de gnose qui ne se trouve pas dans les évangiles canoniques. L’égalité des individus est la parodie de l’identité spirituelle des êtres.
Le voyant et l’aveugle
1 Quand un homme qui voit et un aveugle sont tous les deux dans la nuit, rien ne les distingue, mais que vienne la lumière, celui qui voit peut la voir, et celui qui est aveugle demeure dans la nuit (Ph 56).
2 Voici encore un enseignement peu souligné dans les canoniques, sur le fait que les humains paraissent, sinon égaux, du moins peu différents (rien ne les distingue) quand on ne les envisage que d’un point de vue matériel (dans la nuit). Mais, dès que l’on envisage la dimension spirituelle (la lumière), la différence s’avère radicale. Le disciple est donc invité à distinguer non seulement les qualités physiques, psychiques, culturelles et sociales d’une personne, mais surtout son aptitude à capter la lumière, chose que toutes les qualités précédentes ne garantissent aucunement.
3 Cette distinction, nettement estompée, sinon gommée, dans les évangiles canoniques, est fondamentale dans la Gita. C’est moi qui ai créé les quatre varnas-castes, selon les gunas de chacun (les différences dans la nature mentale) et avec pour chacun son svadharma (ses devoirs propres)… (BG 04/13). La Gita distingue nettement si un être procède du sattva (Vertu), du raja (Passion) ou du tamas (Ignorance)… (BG 07/12). Lié par ton karma (conséquences des actions passées), né de ta nature propre… tu seras obligé de faire ce que, par égarement, tu ne veux pas faire (BG 18/60).
4 La Gita catégorise : Il y a deux types d’êtres dans ce monde, les devas (êtres divins) et les assuras (êtres démoniaques)…(BG 16/06). Un lecteur moderne pourrait penser qu’il s’agit des anges ou des démons, mais il est bien question de différents types humains. La différence ne provient pas des qualités physiques, psychiques ou mentales, encore moins de la classe sociale telle que le monde moderne l’envisage, elle provient de l’orientation spirituelle. Un humain qui n’est pas ‘bien né’ ou qui est mal situé dans la hiérarchie sociale peut faire partie des ‘devas’ et à l’inverse, nombre de VIP (very important persons) sont des asuras caractérisés. L’homme, même le plus coupable, s’il vient à m’adorer et à tourner vers moi seul tout son culte, doit être considéré comme un juste, car ses intentions sont droites (BG 09/30) et aussi Ceux qui prennent refuge en moi, fussent-ils de basse extraction, une femme, un vaïshyas (3° caste), ou un shudras (serviteur, 4° caste), atteignent le but suprême (BG 09/32).
5 Pour le Christ philippien autant que pour la gnose orientale, il est essentiel de bien distinguer les qualités humaines et sociales d’un être et son orientation spirituelle. En début de cycle d’humanité, ce qui est vrai est aussi bon et beau ; la forme est l’indicateur du fond. En fin de cycle, et nous y sommes largement, ces critères sont le plus souvent inversés. Le jugement tamasique (ténébreux), qui est plongé dans les ténèbres, prend l’adharma (l’injuste) pour le dharma (le juste), et voit toutes choses à l’envers (BG 18/32). L’orientation principale de l’idéologie moderne est, sans aucun doute, à tendance tamasique.
Ne craint pas la chair et n’en soit pas amoureux
1 Bienheureux celui qui est avant d’exister, car celui qui est était et sera (Ph 57). ‘Être avant d’exister’ n’est pas autre chose que la classique ‘conscience d’être’, ou ‘conscience du ‘Je suis’’ de la spiritualité hindoue. Conscience de l’immuable qui demeure en soi, sans se laisser vampiriser par le flot incessant du transitoire au milieu duquel surnagent pensées et actions.
2 Celui qui est libre à l’égard du monde ne peut plus y être traité en esclave. Il s’est élevé au-delà de l’attraction et de la répulsion (Ph 61). Encore un parallèle remarquable : On reconnait le renonçant perpétuel (samnyasin) à ceci qu’il est étranger à l’aversion et au désir. Il a surmonté les couples d’opposés et il s’affranchit aisément de la servitude (de l’existence mortelle) (BG 05/03). Or la Bhagavad Gita décrit ici le samnyasin et précise ailleurs : sache que ce que l’on nomme samnyasa (renoncement), c’est le yoga (union) avec l’absolu (BG 06/02). Il ne fait aucun doute que le yoga, au sens d’unité suprême avec l’absolu, soit le but de l’évangile gnostique de Philippe et donc de l’enseignement du Christ qu’il transmet.
3 Ne crains pas la chair et n’en soit pas amoureux. Si tu la crains, elle te dominera. Si tu l’aimes, elle te paralysera et te dévorera (Ph 62). Cela s’applique évidemment à la maîtrise des sens. Si un homme aborde les objets sensibles, ayant les sens dégagés des amours et des haines, avec des sens maintenus sous son empire, libre d’attraction et de répulsion, celui-là, âme disciplinée, accède à la sérénité (BG 02/64).
4 Et, probablement aussi, ce verset s’applique à l’espérance exotérique de la ‘résurrection de la chair’, dont le souhait revient pour l’être à se ré-enfermer dans une forme, donc dans une limite (si belle soit-elle), et par conséquent à manquer la cible de la libération-moksha, qui nécessite l’extinction du moi, nirvana (BG 05/24 et BG 06/15).
Non l’imitation du Christ mais l’identité
1 Comme nous l’avons vu, la ‘résurrection de la chair’ est utile pour le disciple qui aspire à la libération-moksha mais ne l’a pas atteint au moment de mourir. Car alors son être ressurgit dans la chair (son atman retrouve un corps : BG 02/13), dans une situation humaine plus favorable à la libération (il renoue avec l’état d’esprit qui était le sien dans sa précédente incarnation et, avec un zèle redoublé, il s’efforce vers la perfection : BG 06/43). Mais, dans ce cas, le disciple n’aime pas la chair, ni ne la craint ; ce qu’il aime, c’est la libération (ayant la libération comme but suprême… le sage est libéré à jamais : BG 05/28).
2 La conception de moksha est explicite un peu plus loin lorsqu’il est dit, à propos de la résurrection : alors on n’est plus seulement un chrétien, on est le Christ (Ph 67). Celui, précisément, qui peut dire : Le père et moi nous sommes un (Jn 10/30 = P 185).
3 Au XV° siècle fut écrit un livre mystérieux : « L’imitation de Jésus-Christ » de Thomas a Kempis (auteur incertain). Il fut traduit par Corneille le dramaturge, et devint le livre le plus imprimé au XVII° siècle après la Bible. Le titre est explicite de la conception chrétienne exotérique. Mais, dans la conception de Philippe, il ne s’agit pas d’imiter le Christ, mais de le devenir. Le Christ n’est pas une personne, c’est un état d’être, que Jésus de Nazareth a atteint et que visent ses disciples.
Le symbolisme nuptial
1 Philippe utilise beaucoup le symbolisme nuptial. On le rencontre dans les évangiles canoniques, mais de façon si allusive qu’il n’est guère facile d’en déduire une claire doctrine. Voyons cela.
2 Après que Jean le baptiste ait baptisé Jésus, et que ce dernier ait commencé sa mission avec un certain succès populaire, les disciples de Jean en sont jaloux et s’en plaignent à leur maître, qui leur répond : Qui a l’épouse est l’époux ; mais l’ami de l’époux qui se tient là et qui l’entend, est ravi de joie à la voix de l’époux. Telle est ma joie, et elle est complète. Il faut que lui grandisse et que moi je décroisse (Jn 03/29-30 = P 032). Le propos n’est pas clair. Jean ne se présente pas comme étant l’épouse, mais simplement l’ami de l’époux. Mais ce qu’il dit ensuite constitue un langage de parfaite épouse : ravi de joie à la voix de l’époux. Telle est ma joie, et elle est complète. Il faut que lui grandisse et que moi je décroisse.
3 Chose disparue depuis peu avec les lois modernes, la femme, dans de nombreux pays, prenait le nom de l’époux. Jeanne Lenoir épousait Marc Duport et devenait Jeanne Duport. Le symbolisme fusionnel était évident : un nom pour chaque chose ; même nom, même chose. Ils ne sont plus deux, mais une seule chair : tel était l’idéal, du moins théorique.
4 Il faut que lui grandisse et que moi je décroisse relève du même symbolisme, d’autant que, dans l’évangile, Jésus grandit de la diminution même de Jean, puisque les premiers disciples de Jésus sont d’anciens disciples de Jean le Baptiste (Jn 01/35 = P 024 + Lc 11/01 = P 160). Il apparaît donc que l’épouse, en l’occurrence, c’est Jean.
Yang vis-à-vis du monde et yin vis-à-vis du ciel
1 La modernité se plaît à réputer normal ce qui est déviant (toujours le principe tamasique : voir toutes choses à l’envers : BG 18/32). On ne manquera donc pas de supputer quelques tendances homosexuelles chez Jean, vis-à-vis de son cousin Jésus (avec un petit parfum d’inceste pour faire bonne mesure). Mais un symboliste comprendra qu’il s’agit d’être ‘yang vis-à-vis du monde, et yin vis-à-vis du ciel’ selon l’adage taoïste. En ne s’accrochant pas au succès populaire, Jean l’ascète, est yang vis-à-vis du monde et en se consacrant à Jésus, au-dessus duquel il a vu le ciel s’ouvrir (Jn 01/33 = P 023), il est yin vis-à-vis du ciel.
2 Jésus lui-même reprend ce symbolisme peu après. On lui fait reproche de ce que ses disciples ne jeûnent pas quand il le faudrait, et il répond : Les compagnons de l’époux peuvent-ils jeûner pendant que l’époux est avec eux ? Voilà qui est plus précis, puisque Jésus se désigne lui-même comme étant l’époux (Mc 025/19 = P 050) mais l’identification des disciples à l’épouse est toujours occultée.
Les vierges sages et les vierges folles
Dans une parabole du jugement dernier, celle des dix vierges, il est dit : Alors il en sera du Royaume des Cieux comme de dix vierges qui s’en allèrent, munies de leurs lampes, à la rencontre de l’époux (Mt 25/01 = P 251). Cinq sont vierges folles et n’ont pas d’huile pour leurs lampes et cinq sont vierges sages et ont toujours la lumière toute prête ; les premières seront séparées de l’époux, les secondes s’uniront à lui. Il devient plus net, dans cette parabole, que les dix vierges sont les créatures. Certaines choisissent la voie de la lumière, d’autres la voie de la nuit. Il existe, selon les Vedas, deux façons de quitter ce monde : dans les ténèbres ou dans la lumière. Par l’une, la voie de la lumière, l’homme ne revient pas. Par l’autre, la voie des ténèbres, l’homme revient (BG 08/26).
Les noces de Cana
1 Mais le symbolisme des noces est employé, avant tout cela, dans les Noces de Cana, au tout début de la mission de Jésus (selon Jean). Il y a des noces à Cana de Galilée, et la mère de Jésus est là et Jésus aussi est invité à ces noces, ainsi que ses disciples (Jn 02/01-05 = P 026). On ne saura pas explicitement qui sont les mariés de ces noces. Mais, quand on parle de noces, on précise toujours « Les noces de A et de B » or les deux personnages cités en premier sont Marie (mais cachée derrière l’expression la mère de Jésus, et bien cachée, puisqu’on n’épouse pas sa mère) et Jésus lui-même. Ensuite viennent les disciples dont on ne précise pas comment ils se situent.
2 Puis le vin (symbole de la science spirituelle, qui donne l’ivresse mystique) vient à manquer et La mère de Jésus lui dit : » Ils n’ont plus de vin. » Alors Jésus lui fait une réponse doublement surprenante : »Que me veux-tu, femme ? Mon heure n’est pas encore venue. » Qui a jamais vu un fils appeler sa mère femme ? Et pourquoi cette dureté vis-à-vis de la femme qui ne cherchait qu’à bien faire au profit de toute la noce et qui faisait confiance en Jésus ? C’est que la fusion ne passe pas par l’égalité, comme dans les couples modernes, et puis ensuite on vote (mais à deux il est difficile de dégager une majorité) ; la fusion passe par la hiérarchie, c’est-à-dire, étymologiquement, par le ‘gouvernement-archè du sacré-hiéro’. Et la femme se hisse aisément à cette hauteur en conseillant aux serviteurs : »Tout ce qu’il vous dira, faites-le. »
3 Ce passage de Jean révèle l’importance du symbolisme nuptial dans l’enseignement de Jésus, en même temps qu’il l’occulte. On a toujours cette impression que l’évangile de Jean est un enseignement ésotérique qui a été enveloppé, ficelé, presque claquemuré dans une présentation exotérique en trompe l’œil permanent.
La parodie nuptiale de la modernité
1 Revenons sur un point important. Les conceptions des civilisations spirituelles situaient hiérarchiquement l’homme et la femme. Au cours de l’inévitable dégénérescence cyclique, ces conceptions se fossilisent, se durcissent ; cela produit une indéniable misogynie traditionnelle que l’on rencontre dans quasiment toutes les traditions spirituelles, et dont Pierre est pour ainsi dire l’archétype dans le christianisme bien aidé par Paul en l’occurrence.
2 Mais le diable est rusé et utilise cette faiblesse des traditions vieillissantes pour inspirer à ceux qui veulent y remédier de faire le contraire de l’erreur pour trouver la vérité ; or le contraire de l’erreur n’est pas la vérité, c’est l’erreur contraire. Ainsi, les civilisations spirituelles sont toutes hiérarchiques, le diable inspire à la révolution d’être égalitariste. Mais alors le mariage n’est plus qu’une négociation, une loi de l’offre et de la demande, un marché à contrat temporaire, et le symbolisme spirituel du mariage est détruit à la racine. L’homme ou la femme qui n’ont pas compris l’erreur moderne sur ce point ne pourront pas comprendre ce que signifie être ‘yang vis-à-vis du monde et yin vis-à-vis du principe’. Et, de fait, les hommes modernes sont les grands responsables de cette erreur car, malgré qu’elles baignent dans une ambiance féministe et en répètent volontiers les slogans, la plupart des femmes ne souhaitent qu’une chose : rencontrer un homme véritable. L’enseigneur… nous libère et nous fait entrer dans la chambre nuptiale (Ph 68).
Jésus enseigne maya, l’illusion cosmique
1 L’Enseigneur disait : « Je suis venu rendre… les réalités du dehors semblables aux réalités du dedans. Je suis venu les réunir dans cet Espace-Temple où cela se manifeste à travers les images et les symboles… Il est juste de dire que le dedans et le dehors sont un »… (Ph 69).
2 Ce que lecteur avisé aura compris, c’est que, si les religions sont multiples dans leurs formes extérieures, la spiritualité est une. L’enseignement de ce verset 69 est rigoureusement identique à celui du Védanta hindou. L’homme profane s’identifie à son corps. Son épiderme constitue pour lui une frontière quasi absolue entre l’intérieur, le moi, et l’extérieur, le monde. Jésus bouleverse cette perception illusoire : Je suis venu rendre… les réalités du dehors semblables aux réalités du dedans.
3 « Mais où et comment s’opère cette réalisation ? » Le yoga hindou l’expose nettement : Le petit soi (ego) détaché des contacts extérieurs, le yogi trouve le bonheur dans le grand Soi (atman). Tout son être engagé dans la méditation sur Brahman, il expérimente une félicité sans fin (BG 05/21). Où ? Par l’intériorisation (pratyahara dans le yoga classique) dans le corps du yogi. Comment ? Par la méditation sur le divin (Brahman) qui se révèle dans le silence et l’ombre de l’intériorité du méditant. Il s’agit de ‘faire le vide’ de pensées dans le mental, comme Jésus a fait le vide dans le temple de Jérusalem. En yoga, shunya désigne ce vide intérieur et plénifiant de la conscience méditative.
4 Ainsi le yogi utilise son propre corps comme un temple : Je suis venu les réunir dans cet Espace-Temple… dans son évangile, Jean effleure cet enseignement en précisant : Jésus leur répond : »Détruisez ce sanctuaire et en trois jours je le relèverai. »… Mais lui parle du sanctuaire de son corps (Jn 02/19-21 = P 029). Jésus, tout comme les yogi orientaux, considérait le corps humain comme le Temple par excellence. Et il n’est pas anodin qu’il prononce cet enseignement après avoir chassé les marchands du temple de Jérusalem. Mais, occultation des mystères, encore une fois, le texte de Jean laisse volontiers croire que seul le corps de Jésus est un temple, et non le corps des disciples.
L’unification du monde dans le Soi
1 Puis Philippe rapporte la suite de l’enseignement : cet Espace-Temple où cela se manifeste à travers les images et les symboles… C’est-à-dire que le monde cosmique, que l’humain perçoit apparemment comme étant extérieur à son corps, est en réalité une manifestation d’images et de symboles. Ce n’est pas pour rien si les maîtres védantins de l’Inde moderne utilisent la parabole du cinéma, disant que le rayon divin, comme le faisceau du projecteur, crée sur l’écran blanc de la conscience, tout un monde que le spectateur du film croit réel et tridimensionnel, alors qu’il ne s’agit que d’un point lumineux sorti du projecteur-créateur. Ce phénomène de création-illusion est ce que les hindous nomment maya : je me produis moi-même, en usant de mon propre pouvoir mystérieux (maya) (BG 04/06). En vérité, ma divine magie (maya)… est presqu’infranchissable (BG 07/14).
2 On comprend alors la suite : Il est juste de dire que le dedans et le dehors sont un »… L’Enseigneur disait : «Entre dans ta chambre, ferme la porte, et prie ton Père qui est là dans le secret », c’est-à-dire à l’intérieur de ton être. Ce qui est à l’intérieur…, c’est la plénitude (plerôma). Au-delà, il n’y a rien ; elle contient tout (Ph 69). Le langage humain est spatial puisque l’espace est l’une des caractéristiques principale de la condition humaine. Quand on parle d’exotérisme (doctrine ‘extérieure’, pour le peuple) et d’ésotérisme (doctrine ‘intérieure’ pour les disciples), on imagine volontiers l’intérieur comme étant au cœur de l’extérieur. Or Jésus enseigne le contraire : Ce qui est à l’intérieur…, c’est la plénitude (plerôma). Au-delà, il n’y a rien ; elle contient tout.
3 Or la Bhagavad Gita, une fois de plus, enseigne la même chose, comme étant la révélation d’un mystère. Krishna dit à Arjuna à qui il vient d’apparaître dans sa splendeur divine : Maintenant contemple, dans son Unité, tout l’Univers, avec les êtres mobiles et immobiles, et tout ce que tu désires voir d’autre, compris dans mon corps, tout en un (BG 11/07). Le divin, contrairement à l’humain, n’est pas soumis à l’espace ; le déploiement cosmique n’est qu’un point sans étendue en lui. Et le texte précise encore mieux : Là, dans le corps du Dieu des dieux, le Pandava (Arjuna) vit alors l’univers entier rassemblé, en un point unique, dans sa multiplicité (BG 11/13).
La libération par l’extinction
1 Réaffirmation du but non-dualiste : …Nous ne sommes plus dans la dualité, mais dans l’unité (Ph 74). Et ensuite exposition de la conséquence de l’unité : L’accomplissement rend l’homme (anthropos) insaisissable et invisible. Si on le voyait on l’enfermerait dans les limites de ce qu’on peut voir… (Ph 106). Toute identification suppose une frontière entre ce qui est moi et ce qui n’est pas moi. Mais, qui dit frontière dit limite. Donc tout individu est limité. C’est pourquoi l’accomplissement parfait rend l’homme insaisissable et invisible : n’ayant plus de limite, on ne peut plus dire « Il est ici » ou « Il est là ».
2 Cette sortie des limites est donc aussi la fin de l’individualité. C’est pourquoi il ne saurait y avoir de libération-moksha (de la vie mortelle) sans extinction-nirvana de l’individualité. Le yogi… qui est illuminé intérieurement, atteint la liberté absolue (moksha) l’extinction (nirvana) en Brahman (BG 05/24).
3 C’est pourquoi on dit en Inde : « Quand il y a libération-moksha, il n’y a pas de libéré ». En effet un homme qui dirait : « Moi, je suis libéré », ne le serait pas, car la libération-moksha consiste à être libéré du moi-ego. Le yogi est détaché du ‘je’ et du ‘mien’ (BG 02/71). L’homme libre de tout attachement, qui ne dit plus ‘je’ … est appelé sattvique (BG 18/26).
L’évangile est aussi gnostique
1 La religion chrétienne exotérique, à l’image des évangiles canoniques, est une voie dévotionnelle basée sur une relation affective entre la créature et Dieu. Le maître mot est l’amour ; Dieu est conçu comme Amour. Cette voie existe en orient, mais c’est alors plus qu’une voie d’amour, car il s’agit d’un bakti-yoga. Qui dit yoga dit union, donc un au-delà de l’amour, vers l’unité. Ou, pour le moins, un amour à vocation fusionnelle, ce qui n’est pas le cas dans le christianisme, puisque la fusion en Dieu est théologiquement réputée impossible… sinon blasphématoire. La formule théologique pour exprimer cela est ‘fondu, non confondu’ ; toujours ce goût théologique pour la contradiction qui se prend pour une transcendance.
2 On a longtemps cru que les voies de connaissance, au sens plein de con-naissance, c’est-à-dire ‘renaître en Dieu’, était le propre des religions orientales (hindouisme, bouddhisme, taoïsme) et ce malgré qu’un certaine nombre de mystiques chrétiens improvisaient pour ainsi dire une véritable voie de connaissance gnostique. Avec la mise à jour des évangiles gnostiques de Nag Hammadi il est devenu indéniable que la voie de gnose non dualiste a bien fait partie de l’enseignement de Jésus, même si elle fut clairement combattue, quelques siècles après sa mort, par l’Église romaine se prétendant la seule héritière de sa doctrine.
3 Celui qui a la connaissance (gnosis) de la vérité est libre ; l’homme libre est droit. Celui qui commet le péché est esclave du péché… La connaissance de la vérité élève leur cœur, les rend libres de tout attachement. C’est l’amour qui les fait agir. Celui qui est devenu libre par la connaissance se fait serviteur de tous ceux qui n’ont pas encore cette connaissance et cette liberté. La connaissance les rend capables de cela, parce qu’ils sont libres de leur liberté même (Ph 110).
La doctrine de la chambre nuptiale
1 C’est à celui que la femme aime que les enfants ressemblent. Quand c’est son mari, ils ressemblent à son mari ; quand c’est son amant, ils ressemblent à son amant. Souvent quand la femme s’unit avec son mari par obligation et que son cœur est auprès de l’amant avec lequel elle s’unit habituellement, celui qu’elle engendre ressemble à son amant. Vous qui êtes avec le Fils de Dieu, n’aimez rien de mondain, aimez l’Enseigneur pour que ce que vous engendrez ressemble à l’Enseigneur et à rien d’autre (Ph 112).
2 Nous évoquions plus haut la doctrine de la chambre nuptiale dans les évangiles canoniques et son flou permanent. Ici tout est limpide. Le disciple (qui est avec le Fils de Dieu) est la femme-le-yin de la chambre nuptiale. Le Christ est l’homme-le-yang, ce que l’expression ‘fils de l’Homme’, employée par Jésus dans les canoniques pour lui-même, laissait supposer. Le mari avec qui il faut s’unir par obligation est le monde profane, mortel, matériel et psychique. L’amant de son cœur avec lequel elle s’unit habituellement est le Christ, son vrai homme. Et ce qui sera engendré ressemble à son amant c’est l’alter christus que devient le disciple : auto-engendrement.
3 Dans la légende arthurienne et la littérature des Fidèles d’Amour médiévaux, ces thèmes sont repris. Dans les ‘Lais de Marie de France’, par exemple, on voit souvent une belle (l’âme) avoir un vieux mari (le monde profane), un charmant amant (l’atman), et le rencontrer en contournant la surveillance d’un vieux prêtre (la religion moraliste exotérique). Quelque tradition ésotérique orale poursuivait-elle l’enseignement que rapportent les évangiles gnostiques ? Nous ne le saurons probablement jamais. La consonance, cependant, n’en est pas moins significative.
4 Les humains s’unissent aux humains, les chevaux aux chevaux, les ânes aux ânes, chaque espèce s’unit à son semblable, chaque clarté cherche sa lumière… deviens plus spirituel et l’Esprit, le Souffle saint s’unira à toi. Deviens plus intelligent et c’est le logos qui s’unira à toi… Toutes ces réalités (Logos, Esprit etc) ne peuvent se reposer en toi si tu ne leur deviens semblable par amour (Ph 113).
5 Reprenant toujours la notion de ‘chambre nuptiale’, Philippe décrit bien le côté yin du disciple par rapport au ciel : Toutes ces réalités (Logos, Esprit etc) ne peuvent se reposer en toi. Il s’agit donc d’un ensemencement de l’humain par le divin, ou par l’humain réalisé.
La parabole de la semence dans le champ
1 L’évangile canonique suggérait déjà cela, encore fallait-il pouvoir l’entendre. Dans la parabole du ‘bon grain et de l’ivraie’ Jésus dit : Il en va du Royaume des Cieux comme d’un homme qui a semé du bon grain dans son champ (Mt 13/24 = P 089). Or le mot grain traduit ici ‘sperma’, ce qui n’est pas toujours le cas, puisque dans la parabole du ‘grain qui lève tout seul’ le mot grec est ‘sporos’ (qui donne ‘spore’ en français) (Mc 04/26 = P 088). Jésus établit donc un parallèle symbolique entre la fonction du sperme masculin dans la fécondation de la femme en mode duel (duel puisqu’elle a un enfant qui est quelqu’un d’autre qu’elle et son mari), d’une part, et la fonction du grain de blé, lui-même symbolisant la parole-logos de Dieu (Le semeur, sème la Parole : Mc 04/14 = P 086), dans la fécondation non-duelle du disciple (non-duelle parce que ce qui est engendré n’est autre que la dimension divine du disciple lui-même).
2 On comprend alors que la scène de la fécondation de Marie par la parole divine de l’ange Gabriel soit exotériquement interprétée à la lettre : la parole de Dieu a fait un enfant humain à Marie. Alors qu’en fait elle a éveillé en Marie (Marie-âme du disciple) sa dimension divine.
Un yoga actif
1 Mais le plus important, dans ce passage du Christ philippien, c’est l’accent mis sur l’activité nécessaire du disciple : chaque clarté cherche sa lumière… deviens plus spirituel et l’Esprit, le Souffle saint s’unira à toi. Deviens plus intelligent et c’est le logos qui s’unira à toi… Toutes ces réalités (Logos, Esprit etc) ne peuvent se reposer en toi si tu ne leur deviens semblable par amour. On remarque que ni l’évangile de Thomas, ni celui de Philippe ne décrivent le moindre miracle. Et aussi que Jean en est assez économe, puisqu’il n’en décrit que sept, alors que Matthieu et Luc en présentent une quantité, et que les évangiles tardifs en étalent une kyrielle et ne présentent d’ailleurs presque que cela. Or, dans le phénomène des ‘actes de puissance’, ‘dynamis’ en grec (traduit par ‘miracle’) la puissance du Christ est presque seconde, ou en tout cas secondaire, par rapport à la foi du disciple. A la femme syro-phénicienne Jésus dit : « O femme, grande est ta foi ! Qu’il t’advienne selon ton désir ! » (Mt 15/28 = P 115). Au centurion Jésus dit : Qu’il t’advienne selon ta foi ! (Mt 08/05 = P 076), non sans avoir admiré sa foi, là aussi : chez personne je n’ai trouvé une telle foi.
2 Ainsi le mystère de la ‘chambre nuptiale’ se révèle plus complexe que prévu. Le disciple est le point yin, le Christ, représenté par sa parole révélée, le point yang. Mais le yang en question ne saurait agir sur un yin qui serait pure passivité. On sait qu’il y a du yin et du yang chez tout homme et chez toute femme, en proportions différentes. Il convient que le yang de l’humain (humain yin par rapport au ciel) appelle activement le yang divin. Telle est la foi, virile et quasiment militaire du centurion (j’ai sous moi des soldats, et je dis à l’un : Va ! et il va, et à un autre : Viens ! et il vient, et à mon esclave-doulos : Fais ceci ! et il le fait : Mt 8/05 = P 076) ; telle est la foi passionnée et décomplexée de la syro-phénicienne (au point que les disciples demandent à Jésus : Fais-lui grâce, car elle nous poursuit de ses cris : Mt 15/23 = P 115).
3 Donc, malgré que la symbolique spirituelle de l’homme (yin par rapport au ciel), soit l’inverse de sa situation par rapport au monde et par rapport à la femme (yang par rapport au monde) la virilité spirituelle intervient notoirement chez les hommes et les femmes réellement spirituels ; ce qui est loin d’être le cas dans la religion ordinaire où les laïcs, aussi bien hommes que femmes, sont invités à un vœux d’obéissance quasi inconditionnelle vis-à-vis de ce que le clergé leur présente comme étant du ciel. Ce point est illustré par Marie elle-même pendant sa rencontre avec l’archange Gabriel : elle se demandait ce que signifiait cette salutation (Lc 01/29 = P 004) et aussi : Marie dit à l’ange : »Comment cela sera-t-il… ? » (Lc 01/34 = P 004). Marie, même quand un ange lui parle, ne prend pas ses paroles ‘pour argent comptant’. Et elle n’accorde sa foi et son obéissance qu’une fois son intelligence satisfaite.
4 Les milieux religieux chrétiens accusent souvent les yogis d’être prétentieusement actifs en spiritualité : « Les yogis sont des gens qui se figurent qu’en se tirant les cheveux vers le haut, ils vont s’élever eux-mêmes ! » ; ces chrétiens moqueurs feraient bien de noter l’audacieuse activité des disciples véritables de leur maître, tant hommes que femmes.
Le racisme spirituel
1 Un autre point de l’évangile philippien vient corriger l’effet catastrophique de la mentalité démocratique, et donc égalitariste, des chrétiens contemporains. Il y a beaucoup d’animaux dans le monde qui ont une apparence humaine, quand il les reconnaît, le sage jette aux porcs des glands, aux bestiaux il donnera de l’orge… aux chiens il jettera des os, aux serviteurs il donnera des leçons de base, aux enfants il donnera l’enseignement dans sa totalité (Ph 119). On ne saurait être plus clair sur le lien essentiel de la spiritualité avec la hiérarchie (hiéros-sacré, archè-pouvoir ; le pouvoir issu du sacré et en vue du sacré).
2 Cela scandaliserait aujourd’hui les bonnes âmes, alors que le pape lui-même fait tant d’efforts pour paraître un homme ordinaire ; un ‘comme tout le monde’ qui continue curieusement de prétendre guider tout le monde. Pourtant les canoniques rapportent : Ne donnez pas aux chiens ce qui est sacré, ne jetez pas vos perles devant les porcs (Mt 07/06 = P 071). Sans compter Hérode qui se fait traiter de renard (Lc 13/32 = P 187), les Pharisiens de vipères (Mt 12/34 = P 073) etc.
L’homme qui a tué son propre Soi
1 Cependant, force est de reconnaître que le Christ philippien augmente d’un cran la radicalité de son propos : Il y a beaucoup d’animaux dans le monde qui ont une apparence humaine. C’est dire que les hommes en question ne sont qu’apparemment humains ; qu’ils ont déjà perdu la qualité spirituelle qui fait qu’un homme est autre chose qu’un animal. Les modernes, d’une façon générale, évolutionnisme oblige, considèrent que les hommes ne sont que des animaux, simplement un peu plus en avance que les autres dans leur évolution. Eux-mêmes se ravalent à ce stade existentiel.
2 La Gita confirme que ces ‘animaux à ressemblance humaine’ se réduisent eux-mêmes à ce qui fait l’animal, la génération sexuelle : Ils disent : « Cet univers est dépourvu de vérité, d’ordre, et de dieu ; il est né uniquement de l’union dans le désir sexuel. Qu’y a-t-il d’autre ? » (BG 16/09).
3 Et surtout la Gita affirme qu’il est possible qu’un homme perde la faculté de réalisation liée au Soi dans la condition humaine. Soutenant cette vue, ces âmes dépravées, qui ont ruiné leur propre Soi, rapetissant leur intelligence, se livrent à des actions criminelles, et sont les ennemis du genre humain et du monde, qu’ils visent à détruire (BG 16/08-09). N’est-il pas évident que le capitalisme moderne, qu’il soit sous étiquette communiste ou sous étiquette démocratico-libérale, est l’ennemi du monde (par sa déstabilisation de la nature) et du genre humain (par l’urbanisation forcenée, l’artificialisation totalisante, la destruction des cultures spirituelles). Les prétendus scientifiques, coupés de toute sagesse, n’aspirant qu’à la puissance technique dont ils ignorent les conséquences à long terme, ne rapetissent-ils pas leur intelligence, alors même qu’ils prétendent tout le contraire ? De même qu’un organe non utilisé s’étiole, de même un humain peut ruiner son propre Soi. Certes le Soi est indestructible, mais la faculté de le réaliser, qui n’est pas donnée aux animaux, n’est donnée aux humain que potentiellement. Et cette potentialité finit par ne plus pouvoir opérer si l’homme la méprise, et même pire, finit par l’oublier. Alors, à proprement parler, ces humains d’apparence sont en réalité des animaux qui ont une apparence humaine.
La progressivité de l’enseignement
1 Quant à la progressivité de la transmission du sage vis-à-vis de ces différents êtres (le sage jette aux porcs des glands, aux bestiaux il donnera de l’orge… aux chiens il jettera des os, aux serviteurs il donnera des leçons de base, aux enfants il donnera l’enseignement dans sa totalité) elle se trouvait déjà parfaitement illustrée dans les évangiles canoniques. Il leur annonçait la Parole selon qu’ils pouvaient l’entendre (Mc 04/33 = P 092). Et la parabole des semailles sur différents terrains correspond exactement aux différentes espèces envisagées ici.
2 « La différence » dira-t-on avec raison « c’est que le semeur de la parabole sème à l’aveugle, alors que le Christ philippien conseille une transmission très différentiée selon les publics ». Jésus a certainement enseigné ces deux méthodes, bien que techniquement contradictoires. Car cela dépend du milieu humain et du type de civilisation. Jusqu’à la fin du Moyen-âge, la société encore hiérarchique permettait de procéder à un tri relatif. Désormais, le monde globalisé, dont le maître mot est le mélange à l’aveugle de n’importe quoi avec tout, la transmission ne peut se faire quasiment qu’à l’aveugle. La seule boîte aux lettres du naufragé, c’est la bouteille à la mer.
3 Le précepte philippien : quand il les reconnaît, le sage jette aux porcs… aux bestiaux… aux chiens… aux serviteurs… aux enfants n’est plus applicable qu’aux rapports interindividuels, en marge totale du monde des mass-médias. …une prédilection pour les lieux isolés, et le détachement des masses… voilà ce qu’on nomme la science ; et l’ignorance est tout ce qui va contre (BG 13/10-11).
Le Christ gnostique ou jnana-yogi
1 Le Logos a dit : « Si vous connaissez la vérité, la vérité vous rendra libres. » L’ignorance est esclavage, la connaissance (gnosis) est libération. Si nous reconnaissons la vérité, nous en goûterons les fruits en nous-mêmes (Ph 123). Les deux premières phrases se trouvent quasi exactement dans Jean (Jn 08/31… = P 147). La dernière amène une précision importante : nous en goûterons les fruits en nous-mêmes. Le salut c’est moi, dans un monde différent, paradisiaque ; la réalisation spirituelle, c’est la chrysalide illusoire du moi qu’on abandonne (nirvana = extinction), pour découvrir en soi-même le Soi. Seule existe la Liberté absolue (ou félicité de Brahman) pour les ascètes… qui ont réalisé le Soi (BG 05/26).
2 Luc suggérait la chose, sans plus y insister : Les Pharisiens lui ayant demandé quand viendrait le Royaume de Dieu, il leur répondit : »La venue du Royaume de Dieu ne se laisse pas observer, et l’on ne dira pas : »Voici : il est ici ! ou bien : il est là ! »Car voici que le Royaume de Dieu est en vous » (Lc 17/20-21 = P 206).
L’évangile de Philippe : Conclusion
1 Nous achevons ici ce commentaire partiel de l’évangile gnostique de Philippe, en parallèle avec les canoniques et surtout avec la Bhagavad Gita. Il est honnête de signaler que les passages non choisis ne sont pas toujours aussi limpides et de claire interprétation que ceux présentés. Le problème de ces textes, émergés de terre après tant de siècles, c’est que nous ne savons que très peu de choses de leur contexte qui fut méthodiquement détruit par les Églises concurrentes avant d’être recouvert par le temps.
2 De plus, parmi les quelques personnes qui écrivent sur ces évangiles, beaucoup appartiennent aux institutions chrétiennes officielles ; ils jouissent donc de la liberté d’un théologien institutionnel, qui peut dire ce qu’il veut à condition de demeurer toujours dans le cadre de la dogmatique des grandes Églises chrétiennes et, pour les catholiques, dans celui des tendances de la papauté du moment. Or, les évangiles de Thomas et de Philippe contestant plusieurs points essentiels de tout cela, ces auteurs n’obéissent le plus souvent qu’à un mot d’ordre : marginaliser et dévaluer ces écrits.
2 De fait, la persécution dont furent victimes les auteurs de ces évangiles n’est plus sanglante, mais n’a pas cessé pour autant. Un vrai disciple connaissant les Écritures, qu’elles soient hindoues ou chrétiennes, et même simplement les évangiles canoniques, ne saurait s’en étonner, tant cela est clairement prophétisé.
Credo chrétien 10 : Le Credo de l’évangile gnostique de Philippe