Credo chrétien 11 : le Credo de l’évangile gnostique de Myriam de Magdala

Credo chrétien 11 : le Credo de l’évangile gnostique de Myriam de Magdala

Credo chrétien 11 : le Credo de l’évangile gnostique de Myriam de Magdala

Les Credo apocryphes : l’Evangile de Myriam de Magdala

Un coup d’œil sur la carte de notre long pèlerinage

1     Dans le texte Credo 09 sur l’évangile de Thomas, apocryphe de découverte récente exposant l’enseignement gnostique de Jésus, nous avons commencé à voir l’enseignement spirituel d’un apôtre rejeté par l’Église Catholique romaine, mais non moins désigné comme apôtre par Jésus. Ensuite, Credo 10 effectue la même opération sur l’évangile de Philippe, lui aussi évangile gnostique récemment découvert, et aussi rejeté par l’Église Catholique romaine mais cependant désigné comme apôtre par Jésus.

2     Et nous arrivons maintenant à Credo 11, qui va étudier sous le même angle l’évangile de Myriam de Magdala, de même orientation et découverte que les deux précédents, et que l’on peut presque désigner comme plus qu’un apôtre, vue sa relation intime avec Jésus et sa présence comme premier témoin de la résurrection.

L’Eglise en béton et l’Église en bois

1     Nous avons habité une maison tri-séculaire faite d’une ossature de chêne en colombage comblée de torchis. À quelques mètres de là un immeuble en béton, qui n’avait pas un demi-siècle, commençait à se fissurer. Un architecte nous a dit : « Il sera abattu alors que votre maison aura encore des siècles devant elle. Car elle absorbe élastiquement les mouvements du terrain, les soubresauts de la circulation, alors que le béton résiste ou craque.» Ce disant, cet architecte nous racontait sans le savoir une parabole sur le christianisme. En effet la religion dogmatiquement bétonnée, de plus dirigée d’une main de fer par le césaro-papisme, craque de toutes parts sous les distorsions colossales que le monde moderne lui inflige, et aussi du fait de ses propres contradictions.

2     Mais, si telle forme de cette religion ‘a eu un début et aura donc une fin’, ce qui semble se profiler nettement, la doctrine du Christ en elle-même ne peut être mortelle, pour la simple raison qu’elle n’est pas une ‘bonne nouvelle’, comme on le prétend, c’est-à-dire une chose qui n’existait pas avant, mais qu’elle est une ‘bonne annonce’, si l’on traduit correctement le terme grec correspondant à ‘évangile’. Et cette annonce est la réexposition, faite il y a deux mille ans par Jésus de Nazareth, de la sagesse pérenne (en sanskrit sanathana dharma) dont nous ne cessons de montrer l’équivalence avec l’enseignement de la Bhagavad Gita.

L’Esprit souffle où il veut

1     Il est évident que la déconfiture des différentes Églises chrétiennes, en terme de fréquentation et de croyance, est due pour une bonne part au matérialisme et aux utopies nombreuses véhiculées par le monde moderne. Mais cela n’explique pas tout. Tant qu’il y aura un monde, il se trouvera des chercheurs spirituels, pour la simple raison que Dieu habite dans l’homme. Seulement les prêtres, dans leur ensemble, et en y incluant la haute hiérarchie des Églises, n’ont guère à offrir à ces chercheurs que des croyances indéfiniment répétées et jamais établies, des textes dont ils ne comprennent guère le sens symbolique, et une morale toute relative dont ils font un absolu.

2     Mais l’esprit souffle où il veut (Jn 03/08 = P 030) et, pendant le XX° siècle, il a soufflé de deux manières merveilleuses sur l’occident : d’une part, grâce à une meilleure connaissance des doctrines orientales (en particulier du fait des œuvres de Guénon et Schuon et leurs continuateurs), et d’autre part, du fait de la fantastique découverte des évangiles gnostiques que nous considérons présentement.

3     Si le Christianisme veut survivre, il devra se laisser profondément inspirer par ces enseignements, à quoi, modestement, nous travaillons. Le seul fait que le Concile Vatican II ait reconnu les religions non chrétiennes comme religions (et non comme fausses religions) est un immense pas dans ce sens, même si, pour le moment, le Vatican semble incapable d’en tirer la moindre théologie cohérente.

La fausse bonne idée de l’égalité homme-femme

1     La propriété littéraire et les droits d’auteur sont des conceptions modernes. Dans les traditions anciennes, tant d’orient que d’occident, les enseignements se transmettaient de maître à disciple et la lignée portait le nom du maître fondateur ou de quelque grand réformateur. Un écrit élaboré parfois longtemps après la mort du maître, mais dont on estimait qu’il synthétisait son enseignement, lui était attribué, sans que l’on mentionne le nom de son ou ses auteurs. La question se pose alors, pour l’évangile que nous considérons désormais : « Myriam de Magdala a-t-elle écrit un évangile ? » Nous n’en saurons jamais rien. Et là n’est pas l’important. Ce qui fait l’intérêt de cet évangile, c’est plutôt qu’il traite de la femme en rapport avec la spiritualité.

2     On serait tenté de dire : « La question est d’actualité, puisqu’il est aujourd’hui constamment question du droit des femmes, de l’égalité des sexes, de la protection des femmes, de la mise en valeur de l’apport des femmes dans tous les domaines. » Mais, faire cette remarque serait vraiment céder à une tentation et confondre l’original avec sa parodie.

3     Car il est aisé de constater que l’intérêt nouveau porté aux femmes en ce début du XXI° siècle, et depuis un bon siècle déjà, n’est que le résultat mécanique d’une erreur fondamentale de la pensée révolutionnaire de 1789. Cette erreur est l’égalitarisme. Que produirait un musicien partant du ‘principe’ que toutes les notes sont égales ? Des tentatives de démocratisation musicale ont eu lieu au début du XX° siècle, où certains compositeurs s’obligeaient à utiliser un même nombre de fois chaque note de la gamme chromatique. Que reste-t-il de leurs œuvres ? Rien. L’égalité des couleurs pour un peintre, des mots pour un écrivain, des saveurs, des senteurs, des touchers etc ne peut produire qu’une mortelle monotonie. L’égalité des sexes, des races, des âges, des cultures donne un monde sans polarité, sans contraste, sans relief, un monde que l’on pourrait nommer le monde ‘homo-tout’. Les partisans de ce monde sont de petits dictateurs, qui n’aiment que ce qui leur ressemble et qui exigent que tout leur ressemble.

Pourquoi le féminisme est-il récent ?

1     Quand un homme sans virilité rencontre une femme sans féminité, ils peuvent fraterniser, coopérer, produire, consommer, voter, mais quel amour pourront-ils découvrir ? Quelle aspiration vers le mystère des deux qui ne sont qu’un ? Aussi convient-il de se poser la question : « L’idée de l’égalité de l’homme et de la femme est-elle nouvelle ? » La réponse évidente est ‘oui’. Dans toutes les cultures et à toutes époques il y eut des femmes célèbres, par leur beauté, leur habileté politique, leur excellence dans un art, leur aptitude à la transcendance mystique et aussi, parfois, par leur cruauté ou leur génie criminel. Mais, pour autant, aucune pensée, à aucune époque, dans aucun peuple n’a marqué la mémoire collective par l’élaboration d’une théorie égalitaire.

2     Une autre question suit logiquement : « Pourquoi l’idée égalitaire ne venait-elle pas ? » Parce qu’avant l’époque moderne, il n’y a jamais eu de monde totalement profane. Sous mille formes, un principe divin présidait toujours à la vie des humains. Or l’apanage du divin, en tant qu’infini, c’est qu’il ne se répète jamais et se renouvelle toujours. Il n’est pas fini, il est inépuisable ; immémorial et nouveau à la fois. Les humains anciens étaient si imprégnés de cette évidence que face aux différences de deux êtres ou deux choses, ils ne se choquaient pas d’une supposée injuste inégalité, mais se demandaient ‘où se trouve la complémentarité, dans quel rapport de collaboration hiérarchique ces deux choses ou ces deux êtres doivent-ils s’imbriquer pour que l’ensemble se développe le plus harmonieusement possible ? »

L’égalité, une philosophie matérialiste

À ce point rendu une autre question s’impose : « Qui a bien pu inventer l’idée d’égalité ? Et pourquoi, pour quel profit ? » Le portrait-robot du ‘Qui’ en question se dessine facilement. Plus on s’élève vers les domaines subtils ou spirituels, plus le concept d’égalité se vide de sens. L’égalité ne peut signifier quelque chose que dans le domaine matériel, et même précisément dans la quantification du domaine matériel. Dire qu’un kilogramme de plumes et un kilogramme de plomb ont un poids égal a un sens, encore que ce sens est un pur truisme et une totale redondance. Donc, monsieur Qui, l’inventeur de la théorie de l’égalité universelle, n’envisageait les êtres et les choses que d’un point de vue matériel ; autrement dit, c’était un parfait matérialiste. Pas question de spiritualité, d’amitié ou d’amour dans un monde comme le sien, pas question de fantaisie, d’émerveillement, de variété, de renouvellement, de charme, de complémentarité, de la joie d’être pour l’autre ce qu’il n’est pas et de recevoir de lui ce que nous ne sommes pas.

Dieu fait les vivants, le diable les machines

1    Le Qui une fois précisé voyons le pourquoi. Quel profit monsieur Qui avait-il à cette théorie égalitariste ? Il est significatif de remarquer que la théorie égalitariste a commencé à s’imposer en 1789, et qu’elle continue toujours depuis, dans tous les domaines possibles, jusqu’à l’uniformisation totale d’un monde de squelettes indiscernables. Or, presque à la même époque, vers 1850, sont apparues en Angleterre les premières machines.

2     Dire, en langage symbolique, que « Dieu a fabriqué les êtres vivants et le diable les machines » est pertinent, car les êtres vivants sont tous différents et les machines toutes semblables. Et les choses fabriquées par les machines sont elles aussi toutes égales. Un abîme sépare l’artisanat de l’industrie ; le premier reproduit le geste créatif divin, la seconde uniformise mortellement le monde. Égalitarisme et machinisme proviennent de la même ‘inspiration’ (‘expiration’ serait mieux dire). L’égalitarisme est l’idéal du machinisme, le machinisme est l’outil de l’égalitarisme.

La lobbycratie qui dirige la modernité

1    Les systèmes politiques totalitaires ont pour caractéristique d’appliquer l’égalitarisme au monde humain. C’est pourquoi il est complètement faux de se figurer que « La démocratie est un remède contre le totalitarisme ». Étant donné que la démocratie est fondée sur l’idée égalitaire, elle conduit tout droit au totalitarisme. Si ce n’est pas celui du parti unique ou du Führer, c’est celui des lobbys industriels et commerciaux qui ne sont pas moins dangereux pour la vie terrestre. La démocratie, dans son fonctionnement réel est une ‘lobbycratie’.

2    Ainsi, nous venons de trouver la réponse à la question posée : Monsieur Qui, le matérialiste, a intérêt à n’avoir affaire qu’à des humains robotisés et interchangeables, égaux en somme, qu’il pourra faire produire, à qui il pourra vendre et de qui il pourra tirer un maximum de profits quantifiés, monétaires. Il faut bien que les goûts des humains soient standardisés pour que la production industrielle puisse adéquatement y répondre. Donc la dynamique de la production mécanique et celle de l’égalitarisme démocratique se coordonnent parfaitement pour mener l’humanité vers le stade ultime de l’indifférenciation.

Pourquoi les féministes ne luttent-elles pas pour la fin des privilèges des femmes ?

1     La féministe qui considère tous les privilèges de l’homme et prétend y avoir ‘également’ droit se place en dépendance de l’homme qu’elle prend, par là-même, comme étalon de mesure. Elle fait la démonstration que l’idéal de la femme est l’homme ; chose que les femmes savent depuis la création du monde et c’est pourquoi elles préfèrent avoir un fils qu’une fille.

2     Il est amusant de constater que la nature aussi bien que la culture a prévu nombre de privilèges pour les femmes et que l’on ne voit guère les féministes les interpréter en terme d’injustice comme elles le font pour les privilèges des hommes. Échapper à l’obligation de faire la guerre (comme tous les kshatryas-nobles se doivent) et donc au karma redoutable lié à cette activité, ce n’est pas rien. Avoir comme principale responsabilité d’élever des êtres humains, n’est-ce pas un privilège, par rapport à la fabrication de plantes, d’animaux ou d’objets à laquelle se consacrent la plupart des hommes ?

Les flagorneries papales

Ce n’est pas le christianisme décadent qui pouvait empêcher l’erreur égalitariste, dont le féminisme est l’ultime application à l’humain dans sa dualité la plus essentielle. Le ‘saint’ pape Jean-Paul II affirmait en débarquant en France en 1980 : « ‘Liberté, égalité, fraternité’ sont, au fond, des idées chrétiennes ». La liberté de produire et vendre ce qui détruit la nature ; l’égalité qui transforme les humains en robots ; et la fraternité des humains qui s’entendent pour nier le Père divin. Les papes modernes excellent dans la flagornerie vis-à-vis des idéologies qui nient les fondements de leur propre religion. Laquelle enseigne que ‘Tout pouvoir vient d’en haut’ même si, indubitablement, la confiance en ce pouvoir vient d’en bas ; mais c’est là autre chose que l’exercice du pouvoir par l’en bas.

Hérode, partisan de l’égalité, selon l’Écriture

1     Quand on désespère des prêtres, on se tourne vers l’Écriture, que dit-elle sur l’égalité homme-femme ? « Rien » a dit un jour un prédicateur, en s’en excusant sous prétexte des « mœurs de l’époque ». Or cela est faux. (Mc 06/21 = P 103) : Hérode, à l’anniversaire de sa naissance, fit un banquet pour les grands de sa cour… la fille de ladite Hérodiade entra et dansa, et elle plut à Hérode et aux convives. Alors le roi dit à la jeune fille : »Demande-moi ce que tu voudras, je te le donnerai. » Et il lui fit un serment : »Tout ce que tu me demanderas, je te le donnerai, jusqu’à la moitié de mon royaume ! » On note qu’Hérode fête son anniversaire, c’est-à-dire sa naissance dans le monde mortel ; seule une femme sans spiritualité (ou le yin d’un homme) peut fêter un tel événement. Car le sage a la claire vision des maux qu’apportent la naissance, la maladie, la douleur, la vieillesse, la mort… (BG 13/08).

2     Ensuite le roi, sans doute aviné, se soumet au pouvoir décisionnel d’une fille probablement impudique : Tout ce que tu me demanderas. Soumission du viril au féminin, démission du viril, et le tout avec serment. Puis vient la clé de cette philosophie nouvelle : la moitié de mon royaume ; voilà, dans l’Écriture, la doctrine de l’égalité (moitié-moitié, parité pour tout). Elle est improvisée par un monstre, adoptée par une putain qui n’a même pas pu l’inventer elle-même, et son résultat est clair : Je veux que tout de suite tu me donnes sur un plat la tête de Jean le Baptiste.

3     De la même façon, l’égalitariste révolution de 1789 commença par supprimer la religion. Et la conclusion pour Hérode : Le roi fut très contristé, mais à cause de ses serments et des convives, il ne voulut pas lui manquer de parole. Quitte à manquer à la Parole, il préféra ne pas manquer de parole à une fille qui n’en avait pas. Tristesse engendrée par l’erreur. La doctrine de l’égalité homme-femme est bien dans l’Écriture, au titre de réfutation.

L’Evangile de Myriam de Magdala : une femme témoin d’un enseignement ésotérique

1     Il nous fallait signaler en premier le piège de la fausse interprétation féministe de l’unique évangile féminin (unique depuis 1945 et jusqu’à aujourd’hui du moins) afin de ne pas partir sur une fausse piste en l’interprétant. Nous verrons d’ailleurs à quel point Myriam de Magdala est amante et féminine, ce qui exclut totalement toute la jalousie, la convoitise, l’ambition, et l’égocentrisme qui caractérise le féminisme toujours obsédé par la comparaison, la mesure et la mentalité revancharde.

2     La lecture de cet évangile commence par une frustration, car manquent les six premières pages. Les supports physiques du texte se sont retrouvés dans un tel état de fragilité, après leurs presque deux mille ans au secret, puis leur manipulation par les découvreurs, qui n’étaient pas spécialistes, que certaines pages n’ont pu livrer un texte utilisable.

3     La page sept commence par une question dont on ignore l’auteur : « Qu’est-ce que la matière ? Durera-t-elle toujours ? » D’emblée, nous voilà dans un questionnement cosmologique. L’Enseigneur répondit, tout ce qui est né, tout ce qui est créé, tous les éléments de la nature sont imbriqués entre eux. Tout ce qui est composé sera décomposé ; tout reviendra à ses racines, la matière retournera aux origines de la matière. Que celui qui a des oreilles pour entendre entende » (évangile de Marie = Ma p7/1-9, nous avons utilisé la traduction et commentaire de Jean-Yves Leloup) L’enseignement est clairement gnostique ; le mortel n’est pas son fait, il regarde plus haut.

4     D’entrée de jeu, un enseignement qui, pour le clergé traditionnel chrétien peut apparaître comme une révélation : Les femmes sont plus liées à la nature que l’homme, par leur fonction même de reproduire la nature humaine et, cependant, il en est qui peuvent s’élever au-dessus de la nature, jusqu’à intégrer une doctrine véritablement spirituelle. Et cette remarque ne vaut pas seulement pour le christianisme, mais aussi pour l’islam, le judaïsme, l’hindouisme et le bouddhisme. Dans toutes les formes exotériques des religions existe indubitablement une misogynie plus ou moins prononcée.

L’inévitable misogynie de l’exotérisme

1     Et c’est un mal nécessaire. Les représentants mâles de l’exotérisme ont une certaine tendance à ignorer la finalité non-duelle de l’ésotérisme, sinon ils ne rempliraient pas cette fonction. Or les femmes capables d’ésotérisme véritable sont encore plus rares que les hommes, du fait que leur attachement à la vie mortelle est plus grand. Il est donc sain de considérer, en règle générale, que l’ésotérisme unitif, non-duel, n’est pas fait pour les femmes. D’où une certaine misogynie inévitable de tout exotérisme religieux. Évidemment, ce trait est plus prononcé en christianisme puisque, comme nous l’avons vu, la marginalisation de l’ésotérisme de cette religion date de son tout début (Constantin, IV° siècle). Assurément, la persécution des zélateurs de l’évangile de Marie, s’inscrivait dans cette optique.

2     Depuis la fin du XX° siècle, le Christianisme romain prend laborieusement conscience du mauvais traitement qu’il a réservé aux femmes depuis si longtemps ; mais le drame, c’est qu’il tombe de mal en pis. S’étant inféodé à la démocratie, il est contaminé par l’égalitarisme et donc aussi par le féminisme. Or, s’il est une spiritualité féminine, il n’en est pas de féministe.

Le mystère de la matière

1     Dans le précédent passage, Jésus dit aussi : tout reviendra à ses racines, la matière retournera aux origines de la matière (Ma p7/1-9). Cela est une révélation sur la nature du monde humain (du moins c’en est une pour l’homme moderne). L’homme moderne s’imagine que la matière est le stade le plus bas de la réalité cosmique. Il n’envisage au-dessus que la vie biologique, qui implique un minimum de conscience, puis la pensée humaine, au-dessus de laquelle il ne met rien, sauf à considérer, dans les romans de science-fiction, des êtres encore plus cérébraux que nous… qui pourraient aussi bien être de super ordinateurs. Mais, pour lui, sous la matière, il n’y a rien ; la matière lui semble être le plancher du réel ; et presque le réel à elle toute seule.

2     Or Jésus dit : la matière retournera aux origines de la matière. Quelles sont ces origines ? La Bhagavad Gita déclare : Comme le vent puissant qui se déploie partout, bien que toujours contenu dans l’espace (akasha, l’éther), tous les êtres sont en moi (BG 09/06) tant les êtres mobiles que les immobiles (BG 11/07). L’occident, dans son ésotérisme cosmologique, a connu la théorie des cinq éléments : La terre, l’eau, le feu, l’air, l’éther (BG 07/04). Il y a donc quelque chose de plus subtil que la matière, quelque chose que les sens ne peuvent percevoir : Comme l’éther, bien qu’omniprésent, ne se mêle à rien, à cause de sa nature subtile… (BG 13/32).

3     La matière retournera aux origines de la matière signifie que le monde matériel n’est pas sans début et sans fin ; il présente des formes qui seront désintégrées. L’éther est le support, trop subtil pour être perçu par les sens, de ce monde que nous croyons matériel. Ce qui a aussi pour conséquence que le vide du cosmos, auquel croient les hommes modernes, n’existe pas. La terre est solide en surface, elle est principalement entourée d’eau liquide, puis de l’atmosphère gazeuse et au-delà, croit-on, se trouve ‘le vide intersidéral’. Or, si l’espace entre les astres était réellement vide, rien ne pourrait s’y transmettre. Les sons ne s’y transmettent pas, car il leur faut une atmosphère pour véhiculer leurs ondes ; c’est pourquoi les cris des cosmonautes perdus dans l’espace au cours d’une sortie, dans les films de science-fiction, sont irréalistes. Mais la lumière se transmet dans l’espace, ce qui implique qu’elle ait un support plus subtil qu’elle ; ce support est l’éther.

4     Du non-manifesté, indifférencié, émerge le manifesté, les êtres différenciés, au lever du jour cosmique. À la tombée de la nuit cosmique, tout se dissout dans le non-manifesté (BG 08/18). L’éther, précisément, est indifférencié ; c’est pourquoi il n’est pas perceptible par nos sens. Et Jésus termine par Que celui qui a des oreilles pour entendre entende comme une sorte de signalétique du mystère. Si la matière elle-même peut disparaître, c’est qu’elle n’est pas si différente qu’on pourrait le penser de la nature du rêve. Et cela nous ramène à la théorie de maya dans la Bhagavad Gita : je me produis moi-même, en usant de mon propre pouvoir mystérieux (maya) (BG 04/06)… Il faut s’éveiller spirituellement du  rêve d’une réalité qui serait matérielle.

Pourquoi cet évangile est signé d’une femme ?

« Quel rapport entre cette question sur la matière et Marie ? » La femme produit les humains avec la matière de son propre corps. L’homme n’offre qu’une cellule, certes porteuse de son code génétique, mais c’est un plan, presque une abstraction, pas une chose. Tout le reste du corps de l’enfant vient de celui de sa mère. La femme est la productrice de toute la matière de l’humain. Elle aura donc naturellement tendance à limiter l’humain à la matière dont elle l’a fait ; d’où l’attachement des femmes aux rites funéraires, aux tombes, aux reliques. L’homme viril brûle ses morts, dématérialise, libère l’esprit des limites de la forme. La question que nous étudions, quel que soit son auteur, est donc bien une question de femme.

La religion peccamineuse

1     Myriam, ici, est porteuse et presque symbole de la science sacrée, la sagesse. Aussitôt après elle, intervient Pierre, la plus solide des matières, le rocher, l’exotérisme : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église… (Mt 16/18 = P 121). Et il interroge : « …qu’est-ce que le péché du monde ? » L’Enseigneur dit : « Il n’y a pas de péché. C’est vous qui faites exister le péché lorsque vous agissez conformément aux habitudes de votre nature adultère » (Ma p7/13-19). Pierre ne se préoccupe pas de spiritualité, mais de morale ; pas de ramener le différencié à l’unité, mais de séparer le ‘bon différencié’ du ‘mauvais différencié’.

2     Le symbolisme de l’adultère est fréquent dans les évangiles canoniques. L’adultère consiste à mieux aimer l’illégitime que le légitime ; ou à mieux aimer le ‘prince de ce monde’, qui n’est qu’un représentant de Dieu, plutôt que Dieu lui-même. C’est maintenant le jugement de ce monde ; maintenant le Prince de ce monde va être jeté dehors (Jn 12/31 = P 230). Toute la culture moderne est adultère, car elle aime la nature, le monde, et ne voit pas qu’ils ne sont qu’un reflet, un messager de son auteur. Comme disent pertinemment les orientaux, une ‘manifestation’ de Dieu. Celui qui jouit des dons des devas (des dieux), sans rien leur donner en retour, est vraiment un voleur (BG 03/12).

3     Une blague illustre assez bien l’essence de l’exotérisme fermé sur lui-même. « Un incroyant demande à un chrétien sortant de la messe : ‘De quoi a-t-il parlé, le curé ?’ ‘Du péché’, ‘Et qu’en a-t-il dit ?’, ‘Il a dit qu’il était contre’ » ? L’Église est souvent  contre le péché plutôt que pour l’Unique.

4     On a évoqué la sagesse de Myriam de Magdala. Elle est paradoxale, du moins aux yeux de Pierre, lorsqu’elle honore Jésus d’un riche parfum, Pierre la critique et Jésus répond : « Pourquoi tracassez-vous cette femme ? C’est vraiment une « bonne œuvre » qu’elle a accomplie pour moi (Mt 26/10 = P 228). Visiblement, ils ne sont pas d’accord sur la question de savoir ce qui est bon et ce qui ne l’est pas.

5     Et ce n’est pas la seule fois que Jésus choisit une femme d’exception comme véhicule de la sagesse : La reine du Midi se lèvera lors du Jugement avec cette génération et elle la condamnera, car elle vint des extrémités de la terre pour écouter la sagesse de Salomon, et il y a ici plus que Salomon ! (Mt 12/42 = P 169). Il est vrai que les hommes ont souvent plus d’inertie que les femmes quand à reconnaître la sagesse d’un des leurs ; c’est que les hommes, quand ils ne sont pas spirituels, tombent plus bas que les femmes dans le matérialisme (‘La corruption du meilleur et la pire’).

Il y a le bien et le bien

1     Jésus continue : « Voilà pourquoi le Bien est venu parmi vous ; il a participé aux éléments de votre nature afin de la ré-unir à ses racines » (Ma p7/20-22). Un passage des canoniques consonne curieusement par cette référence au Bien. Jésus se mettait en route quand un homme accourut et, s’agenouillant devant lui, il l’interrogeait : »Bon maître, que dois-je faire pour avoir en héritage la vie éternelle ? » Jésus lui dit : « Pourquoi m’appelles-tu bon ? Nul n’est bon que Dieu seul » (Mc 10/17-18 = P 216). Dans ce passage de Marc, Jésus emploie la notion de Bon ou de Bien, dans le même sens que Marie dans son évangile. Il n’y a pas le bon et le mauvais dans le monde manifesté, coupant ce monde en deux parties, comme le blanc et le noir. Il y a le bon absolu, qui est Dieu et ce qui en éloigne, le mauvais. Ce qui en rapproche est le bien relatif. Mais ce bien de la morale des hommes, qui se contente de s’opposer au mal ne rapproche pas nécessairement de Dieu ; il est neutre.

2     Comme on le verra, dans la très importante théorie des gunas dans la Bhagavad Gita, trois forces structurent l’univers : Les sattviques (hommes chez qui domine le guna sattva) s’élèvent. Les rajasiques (chez qui domine le gunas rajas) demeurent dans les régions intermédiaires, terrestres. Les tamasiques (chez qui domine le guna tamas), les hommes de ténèbres, choient vers les mondes infernaux (BG 14/18). Dans les régions intermédiaires, terrestres, dominées par rajas, la morale sépare le bien et le mal ; ce bien relatif assainit le monde terrestre, mais n’en fait pas sortir. Seule la force sattvique est réellement bonne, car elle rapproche du bien absolu. Lorsque sattva est dans sa maturité, dans ce corps, la lumière de la connaissance pénètre, par toutes les portes (des sens) (BG 14/11). La stupidité, la lenteur, la négligence et l’illusion naissent quand tamas prédomine… (BG 14/13) ; et alors l’homme s’éloigne du Principe, au point, parfois, de perdre le privilège de l’état humain (BG 16/19).

Dépasser le dualisme mental

1     Il est difficile à l’homme contemporain, qu’il soit chrétien ou qu’il se croit athée, de ne pas manger du fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal (Genèse ch 2 et 3) ; c’est-à-dire de ne pas penser toujours en termes dualistes. Voici quelques citations de la Gita sur ce thème : Celui qui ne s’abandonne ni à la joie, ni à la haine, ni à la tristesse, ni aux regrets, qui a donné congé aux bonnes comme aux mauvaises actions, un tel fidèle m’est cher (BG 12/17). Celui qui est libre du sens du ‘moi’, dont l’intelligence n’est pas souillée (par la distinction bien-mal), tout en tuant ces guerriers, n’est pas pour cela un meurtrier. Jamais non plus ses actes ne l’enchaînent (BG 18/17). Le triple fruit de l’action -néfaste, positif ou mélangé-, échoit, après la mort, seulement à ceux qui n’ont pas pratiqué le renoncement. Mais le samnyasi n’aura ni à jouir, ni à souffrir d’un tel fruit (BG 18/12).

La matière n’est pas mauvaise, mais seulement l’attachement à elle

1     L’attachement à la matière engendre une passion contre nature. Le trouble naît alors dans tout le corps ; c’est pourquoi je vous dis : ‘Soyez en harmonie’…(Ma p8/1-5). Dans la même optique la Gita précise : C’est le contact des sens avec les objets matériels qui engendre les sensations de chaud et de froid, de plaisir et de douleur (BG 02/14). L’accent est mis, non sur la matière directement, ce qui risquerait de laisser croire qu’elle est mauvaise en soi, mais sur la perception sensorielle de la matière. Et la BG conseille : Les sensations ont un début et une fin, et ne durent pas. Endure-les avec courage, sans en être affecté. Et cela est directement lié au but ésotérique de la vie, la libération-moksha : Celui que les sensations n’affligent pas, et qui garde une âme égale et ferme dans le plaisir et la douleur, celui-là se qualifie pour l’immortalité (BG 02/15). Ce qui correspond au conseil véhiculé par Marie : ‘Soyez en harmonie’ sous-entendu avec votre nature profonde, qui est divine, et non matérielle.

2     On note au passage : Le trouble naît alors dans tout le corps, adage de la médecine a fondement spirituel. Il n’y a pas de santé profane, pas de ‘médecine laïque’. Ce n’est pas pour rien que la médecine faisait partie des arts exercés par les Brahmanes en orient, et le clergé en occident. Soigner le corps sans soigner l’âme revient plus ou moins à un pansement sur une jambe de bois.

L’homme est fait de sa foi

1     Jésus continue par un conseil opératif, un vrai yoga : Si vous êtes déréglés, inspirez-vous des représentations de votre vraie nature (Ma p8/6-8). Si l’animal est un être corporel, l’homme est un être mental ; il se représente ce à quoi il croit. L’homme est fait de sa foi. Ce qu’est l’objet de sa foi, il le devient aussi (BG 17/03). D’où l’importance de nourrir le mental des représentations symboliques de sa vraie nature, comme un rappel perpétuel. Ces représentations peuvent être visuelles ou autres mais, plus essentiellement, elles peuvent aussi être textuelles. Par exemple, la parole humaine est bonne dans la mesure où elle s’imprègne de celle de Dieu : L’ascèse de la parole est constituée par la récitation des Védas, le langage non blessant, véridique, aimable et utile (BG 17/15).

2     L’homme vivant dans un contexte moderne est immergé dans un océan médiatique de représentations de l’homme profane, matérialiste. Le conseil indiqué par la BG se présente donc comme un véritable contrepoison.

La paix du spirituel

1     Paix à vous, que ma paix soit engendrée et s’accomplisse en vous ! (Ma p8/13-14).  Ce précepte n’est pas ignoré des canoniques ; il se trouve en Jean, le plus gnostique d’entre eux : Je vous laisse la paix ; c’est ma paix que je vous donne ; je ne vous la donne pas comme le monde la donne. Que votre cœur ne se trouble ni ne s’effraie (Jn 14/27 = P 263). Mais, dans la religion ordinaire, cette paix intérieure paraîtrait presque de mauvais ton. Les prières pathétiques et les remarques affligées sur les malheurs du monde semblent plus compassionnelles, plus charitables. L’ésotérisme ne cherche pas tant à améliorer les conditions du cauchemar qu’à sortir du cauchemar par l’éveil-bouddhi. L’action charitable dans le monde est assurément une bonne chose. La BG indique même que celui qui suit la voie de l’absolu impersonnel (BG 12/15) (c’est-à-dire l’élite spirituelle) doit être voué au bien universel ; mais non sans préciser d’abord qu’il doit être toujours équanime (BG 12/04), paisible, inaffecté, détaché de tout ce qu’il entreprend (BG 12/16) et Krishna rajoute : celui-là m’est cher.

2     Ce conseil de paix intérieure ne vise pas seulement à préserver le bonheur du disciple ; il représente un véritable désarmement de l’adversaire. De même qu’un chien sent la peur de l’homme et attaque, ainsi les forces négatives du monde s’abstiennent devant l’homme sans peur. Les objets des sens se détournent de l’homme qui s’abstient, laissant en arrière-goût le désir. Mais qu’il goûte une joie supérieure, et il perdra ce désir, pour demeurer dans la conscience spirituelle (BG 02/59).

Le Fils de l’Humain intérieur

1     Veillez à ce que personne ne vous égare, en disant : « Le voici », « Le voilà ». Car c’est à l’intérieur de vous qu’est le Fils de l’Humain. Allez à lui, ceux qui le cherchent le trouvent (Ma p8/15-22).  On ne saurait mériter mieux le titre d’ésotérique que ce texte rapporté par Myriam. Le grec ‘éso’ désigne l’intérieur ; l’ésotérisme véritable, c’est la religion intérieure, et donc spirituelle. Ce n’est même plus précisément une ‘religion’, dans la mesure où l’une des étymologies de religion est ‘ce qui relie’ (sous-entendu Dieu d’un côté et l’homme de l’autre). Car, ici, il ne s’agit plus de relier deux choses au demeurant séparées, au moyen d’un intermédiaire ; il s’agit de trouver ce que l’on cherche au plus profond de soi, dans l’identité profonde du Soi.

2     Par conséquent, se figurer que quelque personne, quelque pratique, quelque institution, quelque lieu que ce soit est l’endroit où il faut aller pour trouver, c’est précisément un égarement : Veillez à ce que personne ne vous égare. L’égarement en question correspond à la notion d’illusion dans la Gita : De l’irascibilité naît la confusion et l’illusion ; l’illusion entraîne la défaillance de la mémoire ; laquelle entraine le naufrage du jugement et, finalement, l’homme choit à nouveau dans l’océan de l’existence matérielle (BG 02/63).

La surimposition

Ce thème revient souvent, en rapport avec le phénomène de la surimposition, que le Védanta étudie de près (Je suis l’auteur du Védanta, et le connaisseur des Védas : BG 15/15). L’exemple traditionnel est celui d’un homme, cheminant la nuit le long d’un sentier et qui aperçoit un serpent. Il s’enfuit et, le lendemain, passant par là avec inquiétude, il voit au même endroit, une corde égarée sur le chemin… Il a surimposé l’image mentale du serpent sur la perception objective de la corde. La plupart des humains passent leur temps à surimposer leur imaginaire sur tout ce qu’ils perçoivent.

La religion, obstacle spirituel

1     L’appareil religieux, avec son personnel et ses rites, est à double tranchant. Il offre au profane une méthode et un support pour ne pas tomber dans cette sorte d’animalité qui consiste à oublier Dieu. Celui qui jouit des dons des devas, sans rien leur donner en retour, est vraiment un voleur (BG 03/12). Mais, pour ceux que la vie profane ne séduit plus et qui ont le sens de l’unité de toute chose, la religion est un obstacle, car sa théologie, aussi bien que sa pratique, est dualiste par construction. D’où la valeur sans prix du précepte : c’est à l’intérieur de vous qu’est le Fils de l’Humain. Ce ne sont pas les pratiques extérieures qui conduisent à l’intériorité, même s’il y a une méthode du travail intérieur, qui est le yoga. D’ailleurs la BG précise : Le yogi… doit constamment garder son mental concentré sur le Soi-atman, demeurant dans la solitude, seul…(BG 06/09) ce qui élimine l’appareil religieux, toujours collectif et basé sur la médiation du clergé entre Dieu et l’homme. Aussi ne doit-on pas s’étonner que Jésus bataille, à longueur d’évangile, contre le clergé.

2     Certains objecteront : « Le Christianisme officiel n’ignore pas cela, puisqu’il existe des moines et même des ermites. » L’objection serait fondée si les moines et les ermites d’aujourd’hui pratiquaient un véritable yoga spirituel basé sur une doctrine adéquate. Sauf exceptions toujours possible, ce n’est pas le cas. Un ancien abbé de Saint Benoit sur Loire nous disait : « Nous sommes quarante moines et vingt sont prêtres, donc plus ou moins dépendants de l’évêque et utilisables par lui pour les besoins de la religion séculière ; c’est une déviance de la vocation monastique. »

3     Il est un passage bien consonnant des évangiles canoniques, qui pourrait être le même entendu par d’autres oreilles : Les Pharisiens lui ayant demandé quand viendrait le Royaume de Dieu, il leur répondit : »La venue du Royaume de Dieu ne se laisse pas observer, et l’on ne dira pas : »Voici : il est ici ! ou bien : il est là ! »Car voici que le Royaume de Dieu est au milieu de vous. » (Lc 17/20-21 = P 206). La traduction citée est de la ‘Bible de Jérusalem’, soit officiellement catholique. Et elle dit le Royaume de Dieu est au milieu de vous, ce qui n’est pas une fausse traduction, mais menteuse par omission cependant, car le mot grec peut aussi signifier en vous. Autrement dit, encore une fois, le sens ésotérique a été méthodiquement évacué.

Le royaume de Dieu ou le fils de l’humain ?

1     Par contre, la version de Luc est plus complète sur un point : Les Pharisiens lui ayant demandé quand viendrait le Royaume de Dieu… (il s’agit du temps). Jésus répond : l’on ne dira pas : »Voici : il est ici ! ou bien : il est là ! (Il s’agit de l’espace). Donc le royaume de Dieu n’est situé ni temporellement ni spatialement. La chose n’est d’ailleurs pas étonnante, puisque le temps et l’espace sont des conditions existentielles propres à l’humain et que le royaume en question est de Dieu.

2     Mais la comparaison Luc et Myriam apporte une riche indication : Le Royaume de Dieu, chez Luc, correspond au Fils de l’Humain, chez Myriam. Et cela constitue une révélation. Dans la théologie officielle et les évangiles canoniques, Fils de l’Homme est le titre que Jésus se donne à lui-même et on ne le définit point. Jésus demande à ses disciples : « Au dire des gens, qu’est le Fils de l’homme ? » (Mt 16/13 = P 121) ; diverses réponses apparaissent alors, dont Jésus ne confirme aucune. Dans les canoniques le but de la vie chrétienne est le royaume de Dieu, dans celui de Myriam le but est le Fils de l’Humain, et ce but est intérieur au disciple. C’est un état d’être, non un lieu ou un royaume. Ce par quoi Jésus se définit est ce vers quoi tend le disciple selon Myriam ; donc le disciple devient Christ. Et voilà encore une preuve du non-dualisme de ce christianisme-là. Il ne s’agit pas de suivre Jésus, comme un mouton suit son berger, il s’agit d’être Jésus, de réaliser ce qu’il a réalisé.

3     Il ne s’agit pas de suivisme, mais d’identification. Affranchis de l’attachement, de la crainte et de la colère, identifiés à moi… nombreux sont venus se fondre en moi (BG 04/10). Identifié au Brahman… (BG 18/54). Ceux qui, en s’appuyant sur cette connaissance, ont réussi à s’identifier à moi… (BG 14/02). Encore parfaite consonance avec la Gita ; il y a plusieurs religions, il n’y a fondamentalement qu’un ésotérisme.

Le Décalogue et la prison des règles

1     N’imposez aucune règle, hormis celle dont je fus le témoin. N’ajoutez pas de lois à celle de celui qui a fondé la Thora, afin de ne pas en devenir les esclaves. » Ayant dit cela, il partit (Ma p9/1-5). Cette parole se situe après la résurrection et avant l’ascension du Christ ; c’est dire qu’elle pèse du poids des dernières paroles.

Celui qui a fondé la Thora, c’est Moïse, au-delà, Abraham, au-delà, Dieu en tant que créateur.

Les lois auxquelles Jésus fait ici allusion correspondent au Dharma hindou (Ceux qui suivent le dharma (la loi de la vie), tel que je l’ai enseigné, emplis de foi, me prenant pour fin suprême, me sont extrêmement chers : BG 12/20).

La Thora se résume dans le décalogue, les ‘dix commandements’ dont voici la liste :

1°) Un seul Dieu tu adoreras et aimeras parfaitement (dans les canoniques : Mc 12/30 = P 157).

2°) Son saint nom du respecteras, fuyant blasphème et faux serment (Mt 05/33 = P 062).

3°) Le jour du Seigneur tu garderas, en servant Dieu dévotement (Lc 04/16 = P 039).

4°) Ton père et ta mère, honoreras, tes supérieurs pareillement (Mc 07/10 = P 114).

5°) Tu ne tueras pas (Mt 5/21 = P 059).

6°) Tu ne commettras pas d’adultère (Mt 05/27 = P 060).

7°) Tu ne voleras pas (Lc 06/30 = P 063).

8°) Tu ne porteras pas de témoignage mensonger contre ton prochain (Mt 12/33 = P 073).

9°) Tu ne convoiteras rien de ce qui est à ton prochain (Mt 06/32 = P 176).

10°) Tu ne feras point d’image taillée, ni de représentation quelconque des choses qui sont en haut dans les cieux, qui sont en bas sur la terre, et qui sont dans les eaux plus bas que la terre.

2     Dans la Bible, ces commandements se situent en Exode 20/12 etc, puis Deutéronome 5/16 etc. Ces préceptes universels constituent le fondement d’un monde civilisé.

3     On constate que le monde moderne présente un pur néant par rapport aux trois premiers commandements, qui sont les plus essentiels. Un monde qui se prétend autosuffisant, bien que mortel (contradiction). On argue souvent que le brassage des peuples a mélangé les religions au point qu’on ne saurait laquelle choisir. Mais les différences entre les religions sont infimes par rapport à l’abîme qui les sépare d’un monde sans transcendance (exotérisme) et aussi sans immanence (ésotérisme).

De la nécessité d’une religion d’État

Dans la plupart des grandes civilisations il y eut conjointement plusieurs religions ; l’idéal c’est que l’une d’elles soit démographiquement dominante et serve de base aux lois et au pouvoir temporel, les autres étant acceptées dans leur particularisme, tant que celui-ci n’entraîne pas de conflit avec la religion identificatrice du peuple en question. Certains pays d’aujourd’hui, et non des moindres, mettent encore en œuvre cet idéal.

De l’inversion moderne méthodique des dix commandements

1     Dans les démocraties occidentales, le quatrième commandement (Ton père et ta mère honoreras, tes supérieurs pareillement) est systématiquement battu en brèche par les lois nouvelles : banalisation du divorce, libre choix par les enfants du nom du père ou de la mère (ce qui constitue une sorte de divorce et de refus partiel de ce qu’ils sont en fait), manque d’autorité des parents, banalisation médiatique de l’irrespect des enfants vis-à-vis des parents, habitude d’envoyer les vieux finir dans des maisons spécialisées, coupés de leur famille en attendant l’euthanasie, déréalisation du mot père et mère en cas de couples homosexuels trafiquant la fabrication d’un enfant ou l’adoptant, etc.

2     Quant au respect des supérieurs, dans un monde théoriquement démocratique il n’y en a pas ; et, bien que le monde moderne soit tout sauf réellement démocratique, les gens font souvent comme s’il n’y avait pas de supérieurs… sauf quand leur salaire est en jeu.

3     Le cinquième commandement (Tu ne tueras pas) est magistralement parodié dans les lois des démocraties modernes. La tendance est à la suppression de la peine de mort. Résultat : le gangster ne risque plus sa vie, contrairement au policier, car le gangster bénéficie de cette suppression sans l’appliquer lui-même.

4     De plus les ardents opposants à la peine de morts des criminels ne se choquent aucunement de la possession d’armes atomiques attestant d’une volonté de tuer par millions des innocents… sans aucun gain, puisqu’on ne l’utilise en principe que de façon quasi posthume.

5     Personne, non plus, ne se choque de ce que le téléspectateur moyen assiste à cinq ou dix meurtres par jour à travers sa vie cinéphilique, à force de ‘policiers, westerns et films de guerre’, sans compter les ‘informations’.

6     Le sixième commandement (Tu ne commettras pas d’adultère) est méthodiquement contourné par l’érotisation frénétique de la vie marchande, de l’enfance et des spectacles. C’est au point, d’ailleurs, que l’érotisme véritable, qui constitue une force autant qu’une joie fondamentale de la vie humaine, finit par se bloquer, un peu comme dans un camp de nudistes où le mystère du nu s’évapore du fait de sa banalisation et où la contemplation des beautés se trouve diluée par l’impudique exposition des laideurs.

7     Le septième commandement (Tu ne voleras pas) est systématiquement violé par la publicité (quand on parle de ‘publicité mensongère’ on commet un pléonasme) et par le pillage colossal des ressources terrestres auxquelles on ne laisse même pas le temps de se reconstituer. De plus l’exploitation des travailleurs lointains, non soumis à nos lois sociales, fait de nos socialistes bien intentionnés des voleurs du travail d’autrui. Proudhon a soutenu que ‘la propriété c’est le vol’, notion intempestive, mais assurément ‘le capitalisme c’est le vol’.

8     Le huitième commandement (Tu ne porteras pas de témoignage mensonger contre ton prochain) est magnifiquement parodié par le faux principe de la ‘liberté d’expression’ sans obligation de dire le vrai, et de le dire au bon moment, au bon endroit, à la bonne personne. L’action accomplie aveuglément, au mépris des conséquences, de l’offense à autrui, et des capacités requises, est dite tamasique (bornée) (BG 18/25). Les journalistes se substituent aux juges, en publiant des accusions personnelles avant que quiconque ayant autorité et compétence puisse vérifier leur éventuel fondement. Ainsi toute personne connue pour sa compétence peut être dévaluée par n’importe qui ; formidable machine à détruire quelque élite que ce soit.

9     Le neuvième commandement (Tu ne convoiteras rien de ce qui est à ton prochain) est détruit, lui aussi, par ce moteur de l’économie capitaliste qu’est la publicité. Une économie saine répond à des besoins réels ; le capitalisme fabrique, par la publicité, des besoins artificiels pour gonfler démentiellement la pulsion d’achat. Un homme qui a faim n’a pas besoin de publicité pour penser à acheter du pain. Le commerce légitime est fait pour apaiser les besoins nécessaires, alors que le commerce capitaliste est fait pour affoler les besoins et ne laisser personne dans la paix des sens. De plus, comme nous l’avons vu, chacun a son sva-dharma, sa vocation propre, et chaque vocation implique certaines possessions nécessaires pour l’accomplissement de ce devoir d’état. Celui qui convoite les biens de son voisin, empiète sur un dharma qui n’est pas le sien et, pendant ce temps, ne réalise pas le sien. Il vaut mieux remplir sa propre fonction, même si elle est moins relevée, que d’accomplir celle d’un autre, même supérieure. Par l’accomplissement des devoirs prescrits, que sa nature assigne à chacun, on n’encourt jamais aucun mal (BG 18/47).

10     Reste le dixième commandement (parfois omis ou placé ailleurs) (Tu ne feras point d’image taillée…). Les religions comme le judaïsme ou l’islam s’adressent à des peuples sémites, dont la tendance à l’idolâtrie est très prononcée. C’est pourquoi les prophètes de ces peuples ont interdit les représentations cultuelles d’êtres vivants, afin que les pratiquants ne prennent pas la statue pour le Dieu. L’islam shiite iranien n’applique pas ce précepte, car il s’adresse à une population perse et non sémite, toute différente sous cet angle. L’hindouisme et le bouddhisme, au contraire, regorgent de représentations et s’adressent à des peuples possédant une forte capacité à interpréter les symboles. Face à toute représentation du transcendant, ce qui n’est pas symbolisme est idolâtrie.

11     Le christianisme (qui s’est beaucoup déchiré sur la question) se situe entre ces deux tendances, mais fait souvent preuve d’une certaine idolâtrie dans son culte des saints, des reliques, et dans sa papaulâtrie médiatisée et grandissante, pour ne pas parler du culte eucharistique.

Un monde d’inversion méthodique

On pourrait penser : « Le monde moderne, niant tant les dieux que le Dieu unique, ne risque pas de faire d’un objet un dieu. » Mais ce serait oublier que Dieu est dans l’homme (moi qui réside dans leur propre cœur… : BG 10/11), et qu’il n’y a donc point d’humain sans dieu. Le parfait ‘athée’ n’est pas un ‘homme sans dieu’, contrairement à la définition du mot, c’est un homme qui a fait de son ego son dieu. Celui dont le mental est obnubilé par le sens de l’ego (le sens du ‘je’) pense : c’est moi, l’auteur de l’action (BG 03/27).

On constate, par conséquent, que le monde moderne n’est pas quelque chose qui se serait construit à côté du dharma, et presque dans son ignorance, c’est au contraire quelque chose qui s’est construit méthodiquement en inversion du dharma. Le jugement tamasique (ténébreux), est plongé dans les ténèbres, prend l’adharma (l’injuste) pour le dharma (le juste), et voit toutes choses à l’envers (BG 18/32).

Autre point essentiel de ce court passage : N’ajoutez pas de lois à… la Thora, afin de ne pas en devenir les esclaves. Là aussi les démocraties modernes présentent une méthodique inversion. Un corps législatif pléthorique légifère à longueur d’année ; au point qu’il n’est pas rare qu’une loi soit votée sur une question déjà suffisamment traitée par des lois antérieures, mais dont les députés ou les sénateurs n’ont pas connaissance, car il y a tant de loi que personne ne les connaît toutes. Ce qui n’empêche pas les législateurs d’exiger du peuple ce qu’ils ne savent pas faire eux-mêmes avec le précepte : ‘Nul n’est censé ignorer la loi’.

Trop de lois tue la Loi

On aboutit à une jungle inextricable car ‘trop de lois tue la loi’. En effet, un avocat habile pourra toujours trouver dans ce fatras de quoi contourner à peu près n’importe quoi. La modernité est esclave de la dérégulation à force de vouloir tout réguler dans le détail. Alors que, quand on s’en tient à quelques grands principes, tel le décalogue, n’importe quel homme sensé peut facilement percevoir si une situation quelconque s’harmonise ou y contrevient. C’est alors une question de sagesse, sinon de bon sens, et non un labyrinthe dont seuls quelques professionnels vénaux tirent profit.

On note que la loi de Moïse, comme d’ailleurs la loi de Manu en Inde, traite de tous les aspects de la vie. La raison en est que, pour une spiritualité non-duelle, rien ne saurait se situer hors de l’Unique. La division moderne religion-laïcité revient à enfermer Dieu dans un champ clos, ce qui ne saurait répondre au concept d’infinitude.

La religion chrétienne présente un défaut majeur depuis sa création par Paul de Tarse (St Paul). En s’ouvrant aux non-juifs, elle a aboli certains points importants de la Thora (la circoncision des hommes, le sabbat etc) si bien qu’au fil du temps ce sont les dix commandements qui ont fini par être oubliés. Cet oubli est devenu radical depuis la révolution de 1789 et ses suites, puisque le christianisme, en légitimant la révolution, a de fait accepté les lois que cette dernière produit au fil du temps… lois qui sont un parfait anti-décalogue, comme nous venons de le voir.

Le christianisme enchaîné par les dogmes

Mais ce n’est pas tout. Même si on s’en tient à ce qui est le plus manifestement religieux, les chefs chrétiens n’ont pas pu s’empêcher de légiférer au fil des siècles. C’est ainsi que le christianisme est la religion la plus encadrée par des dogmes nombreux. Le résultat c’est que quiconque émet un doute, ou une interprétation un peu ésotérique sur tel ou tel dogme, se trouve de fait ‘hors de l’Église’ et théoriquement damné à ce titre. De plus la confrontation des interprétations, l’art d’interpréter l’Écriture et la Révélation à différents niveaux, qui font la richesse des autres traditions spirituelles, en particulier le judaïsme et l’hindouisme, se trouvent réduits comme peau de chagrin en christianisme. À la limite, les chrétiens ne discutent pas religion, ils récitent les dogmes. Un esclave est enchaîné ; les chrétiens le sont par les dogmes.

Un sutra fait parfaitement écho à ce verset rapporté par Myriam : Renonçant à tous les dharmas (à toutes les règles) (les destinées du corps, du mental et de l’intellect), que je sois ton unique refuge. Je t’affranchirai de tous les maux (BG 18/66).

Une fois sans doute

Après ce passage, le texte note : Ayant dit cela, il partit ; cette scène correspond à l’ascension des évangiles canoniques (le Seigneur Jésus, après leur avoir parlé, fut enlevé au ciel et il s’assit à la droite de Dieu : Mc 16/19 = P 320). Ensuite les disciples, privés de leur maître, sont assaillis par la tristesse. Mais la Gita enseigne : Celui qui ne s’abandonne… pas à la tristesse… un tel fidèle m’est cher (BG 12/17).

Et c’est alors que Myriam de Magdala intervient en personne : Alors Marie se leva, elle les embrassa tous et dit à ses frères : « Ne soyez pas dans la peine et le doute, car sa grâce vous accompagnera et vous protégera… Il nous appelle à devenir pleinement humains (anthropos) (My p9/12-18). Nous assistons ici à un paradoxe. La femme est plus sujette que l’homme aux variations psychiques, du fait de son cycle lunaire et de la prédominance du sentiment et de l’émotion chez elle. Et voici qu’une femme, Myriam, cherche à tirer les apôtres de leur tristesse : Ne soyez pas dans la peine et le doute.

Sa remarque montre que ce n’est pas parce qu’elle est femme qu’elle remplit cette fonction, mais parce qu’elle est spirituelle : Ne soyez pas dans le doute. Le doute est un manque de foi. Alors qu’en milieu exotérique chrétien, il est presque de bon ton de douter un minimum au cœur de la foi, pour ne pas paraître d’une orgueilleuse certitude, la Bhagavad Gita fait preuve d’une belle virilité spirituelle : Avec l’épée de la connaissance, tranche donc ce doute quant à la nature du Soi, doute né de l’ignorance qui réside en ton cœur (BG 04/42).

L’Evangile de Myriam de Magdala : devenir pleinement anthropos, ou le tantrisme magdalénien

Et Myriam fait référence à la grâce de Jésus, dont elle ne saurait douter ; elle est, littéralement, ensemencée par cette grâce. Or la femme est prédisposée à se laisser ensemencer par ce qu’elle aime, et à le recréer en quelque sorte. Ainsi la femme est à la fois plus faible que l’homme, par sa fragilité psychique naturelle, et plus propre à se laisser ensemencer par le divin du fait de son important pôle yin.

Cela montre déjà que Myriam est offerte au Christ. Comme les ‘religieuses’ catholiques portent une alliance, étant ‘épouses du Christ’, Myriam est épouse de Jésus. Et elle l’est ésotériquement, en possession d’une claire doctrine : Il nous appelle à devenir pleinement humains (anthropos). Voilà un thème fondamental dans l’ésotérisme spirituel en général et dans cet évangile en particulier. L’homme seul n’est pas un homme accompli ; la femme seule n’est pas un être accompli non plus. Seul l’anthropos, qui est l’union de l’homme et de la femme dans l’esprit d’une seule chair, constituent l’humain accompli : les deux ne feront qu’une seule chair. Ainsi ils ne sont plus deux, mais une seule chair (Mc 10/08 = P 214).

Cette référence claire de Myriam va en sens contraire de la doctrine théologique officielle du christianisme, relativement à la virginité de Jésus. Bien que les Fidèles d’Amour, au Moyen-Âge, aient certainement connu la doctrine tantrique de l’amour fusionnel sans gâchis de la semence masculine, la théologie officielle ignore cela. En christianisme, soit l’on est complètement chaste, comme théoriquement les moines, sans aucune pensée sexuelle et donc sans pratique sexuelle, soit l’on vit comme un profane qui perd sa semence à chaque fois qu’il fait l’amour à une femme.

La morale chrétienne emploie pourtant le mot de ‘continence’ (qu’elle confond avec ‘chasteté’), mais semble ne pas en comprendre le sens pourtant évident. Continence signifie contenir. Il s’agit de contenir le flux spermatique, exacerbé par le désir et la pratique amoureuse, et d’en sublimer la puissance pour que son énergie soit utilisée ensuite sur un plan supérieur. Ce qui correspond à la pratique du tantrisme en Inde.

En yoga hindou on distingue deux voies ; la ‘main droite’ et la ‘main gauche’. La droite correspond à la chasteté monacale, pour les ermites masculins n’ayant pas de compagne. La gauche correspond aux hommes vivant en couple ‘une seule chair’ avec une femme, faisant l’amour complètement avec elle, jusqu’à l’orgasme de la femme, mais en ‘contenant’ le débouché naturel et animal de cette action chez l’homme ordinaire pour que la force ainsi éveillée monte vers des plans supérieurs.

Ce qui n’est pas assumé n’est pas sauvé

Un argument déterminant de l’ésotérisme intervient ici : « Ce qui n’est pas assumé n’est pas sauvé ». Ce qui signifie que, si le Christ a ouvert la possibilité pour les hommes de s’affranchir de la mort, et donc du samsara, il a bien fallu qu’il assume la sexualité puisque tout humain est sexué et que tout l’humain est sexué, même si tout l’humain n’est pas sexuel. La chasteté monastique est une intériorisation de la sexualité et non une suppression ou une négation de celle-ci.

Il est à ce propos notable que les trois tentations au désert que subit Jésus (le consumérisme, l’ambition du pouvoir, et la gloire du magicien religieux : Mc 01/12, Lc 04/01, Mt 04/01 = P 021), n’évoquent pas la sexualité, alors que c’est une évidente tentation (sous sa forme de luxure) pour tout homme normalement constitué.

Un cinéaste, Martin Scorsese, est allé fantasmer que cette dernière tentation était réservée à Jésus sur la croix. Mais l’atrocité douloureuse de la croix semble rejeter cette hypothèse dans l’abime du ridicule. Certes, les suppliciés ont parfois des érections, mais les dormeurs aussi, et cela n’a rien à voir avec une imagination libidineuse. La raison de cette absence de tentation sexuelle chez Jésus vient de ce que la sexualité n’est pas mauvaise, et qu’elle est au contraire un lieu d’accomplissement ésotérique majeur.

Pour les femmes, la chose est au moins aussi importante que pour les hommes, car la femme est plus sexuelle que l’homme. En effet les deux principales fonctions de la femme, amoureuse et maternelle, passent par la sexualité ; même s’il est évident que la femme peut remplir beaucoup d’autres fonctions. Pour l’homme tantrique, le Fidèle d’Amour, le ‘yogi de la main gauche’ la fonction amoureuse peut se vivre d’une façon non profane, sans déperdition de semence. Et la fonction paternelle est manifestement moins sexuelle que chez la femme.

Un tantrisme différent chez l’homme et chez la femme

De plus, le symbolisme du corps montre que les organes sexuels de la femme sont plus proches de son cœur, alors que ceux de l’homme en sont éloignés et sont même à l’extérieur de son corps. Ce qui signifie qu’un homme peut facilement être sexuel sans cœur, et faire l’amour sans amour ; alors qu’une femme a moins tendance, en matière amoureuse, à scinder le sentiment de la sensation. Il en résulte que, soit un homme est transcendant par rapport à la femme s’il s’unit avec elle tantriquement ; soit il est pour ainsi dire à son niveau, s’il s’unit avec elle de façon aimante mais encore profane en gâchant sa semence (mais alors il s’épuisera plus vite que la femme et ne restera donc pas longtemps à son niveau) : soit il sera nettement inférieur à la femme, entrant dans la luxure, qui consiste à vivre la sexualité coupé du cœur (une femme aussi peut être luxurieuse, mais moins fort et moins probablement qu’un homme, à cause de la présence persistante du sentiment chez elle).

Reste une question : « Il nous appelle à devenir pleinement humains (anthropos) dit la Magdaléenne aux disciples hommes. Si Myriam et Jésus constituent un parfait yin-yang, comment cela pourrait-il se passer entre un homme, fut-il disciple, et Jésus ? » En réalité cela ne se passe pas entre un homme et Jésus, car alors on entrerait dans une interprétation homosexuelle de l’évangile (interprétation qui, certes, existe, y compris dans certains milieux cléricaux, eux-mêmes fréquemment homosexuels). Mais cela est impossible car le yin-yang correspondant à l’anthropos, ne saurait être un yang-yang. Dans le précepte ésotérique déjà envisagé (être yin vis-à-vis du ciel et yang vis-à-vis du monde), c’est vis-à-vis du ciel, de l’Esprit Saint, de la parole de Dieu (sperma : Mt 13/27 = P 089) que l’homme est yin, non vis-à-vis de son messager de l’Esprit fut-il réalisé-moksha.

Myriam, la femme choisie

Pierre dit à Marie : « Nous savons que l’Enseigneur t’a aimée différemment des autres femmes… » (My p10/1-3). Dans cet évangile la chose est officielle, mais comment nier que cela transparaît à l’évidence dans les évangiles canoniques ? Voici une femme, qui dans la ville était une pécheresse. Ayant appris qu’il était à table dans la maison du pharisien, elle avait apporté un vase de parfum (Lc 07/37… = P 080) Et se plaçant par derrière, à ses pieds, tout en pleurs, elle se mit à lui arroser les pieds de ses larmes ; et elle les essuyait avec ses cheveux, les couvrait de baisers, les oignait de parfum. Si cette scène n’est pas une scène d’amour, et d’amour physique (le symbolisme des pieds n’est pas neutre), nous voudrions bien qu’un théologien nous explique ce que c’est.

Le pharisien s’en choque d’ailleurs et Jésus la justifie : Je suis entré dans ta maison, et tu ne m’as pas versé d’eau sur les pieds ; elle, au contraire, m’a arrosé les pieds de ses larmes et les a essuyés avec ses cheveux. Tu ne m’as pas donné de baiser ; elle, au contraire, depuis que je suis entré, n’a cessé de me couvrir les pieds de baisers. Tu n’as pas répandu d’huile sur ma tête ; elle, au contraire, a répandu du parfum sur mes pieds. Puis Jésus fait une sorte de révélation : ‘l’amour dissout le karma’ comme pourrait dire un oriental : À cause de cela, je te le dis, ses péchés, ses nombreux péchés, lui sont remis, parce qu’elle a montré beaucoup d’amour. Et Jésus interprète son geste amoureux et sensuel en terme spirituels : il dit à la femme : »Ta foi t’a sauvée ; va en paix. » Le pharisien percevait un dérèglement de la libido, Jésus a reconnu l’expression de la foi… en langage féminin évidemment.

On objectera : « Il n’est pas sûr que cette femme soit Myriam de Magdala ». La question est discutée, puisque le texte ne le précise pas, mais cela ne change rien au rapport de Jésus avec la femme ;  car, si elle n’a pas de nom dans la scène, c’est précisément parce qu’il s’agit de la femme en général. (Ceci dit, il n’est guère possible de douter que ce soit la même femme, puisque Jean écrit, lors de la résurrection de Lazare : Marie était celle qui oignit le Seigneur de parfum et lui essuya les pieds avec ses cheveux ; c’était son frère Lazare qui était malade : Jn 11/2 = P 220).

Hiérarchie visible et hiérarchie cachée

Pierre continue à l’adresse de Myriam : « Dis-nous les paroles qu’Il t’a dites, dont tu te souviens, et dont nous n’avons pas la connaissance » (My p10/4-6). Jésus n’enseignait pas la même chose à tous ses disciples. Dans les canoniques on dit qu’il enseignait en paraboles les foules et qu’il expliquait les paraboles en particulier aux disciples (Mc 04/33 = P 092). Mais on observe aussi des enseignements particuliers pour Nathanaël (Jn 01/48 = P 025), Nicodème (Jn 03/01 = P 030) etc. La hiérarchie des enseignements diffusés par Jésus ne se limitait donc pas à la distinction foule-disciples.

Dans cet évangile, Pierre lui-même le reconnaît, chose remarquable, puisqu’il est théoriquement le chef de l’Église (Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les Portes de l’Hadès ne tiendront pas contre elle : Mt 16/18 = P 121). Ce qui illustre une chose connue de toutes les traditions complètes : la hiérarchie institutionnelle visible, en cache une autre, spirituelle, secrète. Dans les canoniques c’est le rapport (souvent tendu) de Pierre et de Jean (Jn 21/20 = P 317). Comme souvent, sur cette question aussi, la Bhagavad Gita est parfaitement explicite : De la manière même dont ils se tournent vers moi, Je me communique à eux. Les hommes suivent ma voie de multiples façons…(BG 04/11)

Le yin de la femme vis-à-vis du ciel

Mais le plus inattendu, dans ce passage, c’est que le chef des hommes ignore certains enseignements offerts par Jésus à une femme. Selon la manie idéologique contemporaine, on en conclura à « l’égalité de l’homme et de la femme », voire, plus logiquement, à « la supériorité de cette dernière ». Le message évident, compte tenu de tout le reste de l’Évangile, c’est que la femme, si elle est capable de dépasser sa condition de femme (chose rare), justement par l’amour fusionnel (ils ne sont qu’une seule chair) accède de plein pied à la spiritualité, qui est par nature supra-sexuelle. Mais elle a alors cet avantage, pourrait-on dire, d’être plus yin que yang, et donc plus naturellement disposée à être yin vis-à-vis du ciel, dès lors qu’elle s’est tournée vers le ciel.

Les deux féminismes

La plupart des erreurs sont des vérités tombées à la renverse. Dans ce qu’on appelle globalement ‘le féminisme’ deux tendances s’affrontent. La première, qui seule mérite son nom, veut sauvegarder les qualités féminines de la femme, tout en prétendant son égalité, voire sa supériorité par rapport à l’homme. Le problème de ce ‘féminisme féminin’, c’est que la nature de la femme c’est d’aimer l’homme fusionnellement et non de se perdre dans les comparaisons et les compétitions.

La deuxième forme de ‘féminisme’ est devenu l’ennemi de tout ce qui a trait au genre sexuel (au ‘monde genré’ comme elles disent). Cela aboutit à nier les genres sexuels, et donc les sexes, et donc à nier le féminin, chose fâcheuse pour qui se veut encore ‘féministe’. À ce point le non-sens de l’absurde menace fortement.

Dans l’humain tout est genré

En réalité tout est ‘genré’ dans l’humain, chaque cellule du corps et tous les aspects de l’âme ; seul l’esprit-pneuma est supra sexuel, donc non genré. Mais, comme l’idéologie féministe est coupée de toute source spirituelle véritable (elle ne naît d’ailleurs qu’avec le monde profane), elle ignore ce domaine supra sexuel ; mais elle en garde la nostalgie, car même ceux qui nient Dieu ont Dieu en eux. Alors cette idéologie cherche à tuer le genre là où il est, dans le corps et l’âme, à défaut de découvrir le supra sexuel dans l’esprit-pneuma. Le supra sexuel prétendu du refus du monde genré n’est qu’une vérité tombée à la renverse, une parodie.

La femme sans peur

Marie leur dit : « Ce qui ne vous a pas été donné d’entendre, je vais vous l’annoncer :… (My p10/7-9). Donc Myriam a reçu un enseignement spécial en vue de le transmettre. Bien que plus accentuée ici, la chose n’est pas ignorée des canoniques : Jésus lui dit : »… va trouver mes frères et dis-leur : je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu. «  Marie de Magdala vient annoncer aux disciples qu’elle a vu le Seigneur et qu’il lui a dit cela (Jn 20/17-18 = P 311).

Myriam continue : « J’ai eu une vision de l’Enseigneur, et je lui ai dit : ‘Seigneur, je te vois aujourd’hui, dans cette apparition.’ Il répondit : ‘Bienheureuse, toi qui ne te troubles pas à ma vue…’ (My p10/10-15). Voilà encore un point d’importance : la peur est exclusive de la foi ; quand on a la foi, on n’a plus peur. Jésus le dit lors de la ‘tempête apaisée’ : Pourquoi avez-vous peur ainsi ? N’avez-vous pas la foi ? » (Mc 04/40 = P 097).

Et la BG n’est pas en reste : Les guerriers au grand char penseront que c’est par peur que tu as fui le combat. Ceux qui te tenaient en haute estime n’auront plus pour toi que mépris (BG 02/35). Même une très modeste pratique (du yoga) permet d’éviter de grandes peurs (BG 02/40). Quand il est sans… peur… cet ascète est dit solitaire ferme en la sagesse (BG 02/56).

L’apparition dans le noûs

Le dialogue Jésus-Myriam continue ainsi : « Là où est le noûs, là est le trésor.’ Alors, je Lui dis : ‘Seigneur, dans l’instant, celui qui contemple Ton apparition, est-ce par la psyché qu’il voit ? Ou par le pneuma ?’ L’Éveilleur répondit : ‘Ni par la psyché, ni par le pneuma : mais le noûs étant entre les deux, c’est lui qui voit…’ (My p10/16-25)… ensuite quatre pages du manuscrit manquent, car trop abîmées pour être utilisables. Et elles nous laissent sur notre faim.

Il n’empêche que beaucoup de choses sont révélées dans ce qui est accessible. Pour l’homme profane matérialiste, l’humain est un corps. Comme dit la Gita des ‘homme diaboliques (asuras)’ qui ressemblent tellement aux modernes : Ils disent : « Cet univers est dépourvu de vérité, d’ordre, et de dieu ; il est né uniquement de l’union dans le désir sexuel. Qu’y a-t-il d’autre ? » (BG 16/08). Si ces hommes reconnaissent, en plus du corps, un psychisme, c’est uniquement comme résultat de l’activité cellulaire du cerveau, donc du corps. Le christianisme primitif reconnaissait une tripartition humaine (latin : corpus, anima, spiritus ; grec : soma, psychè, pneuma). L’Évangile de Myriam se situe dans ce dernier contexte, mais avec une importante subtilité supplémentaire : le ‘noûs’ se situe entre psyché et pneuma, donc entre âme (au sens ordinaire) et Esprit (au sens spirituel : Dieu est Esprit).

L’âme comprend la mémoire, l’imagination, le sens logique, la sensibilité, les sentiments. L’esprit-pneuma correspond à l’atman, encore appelé Soi, de la Bhagavad Gita ; c’est le rayon divin dans l’humain. Je suis le Soi (atman)… siégeant dans le cœur de tous les êtres… (BG 10/20). « Alors, se dira-t-on, qu’est-ce que le ‘noûs’ ? » Cette notion est empruntée à la philosophie grecque par Jésus (comme la notion d’Hadès, par exemple, dans les canoniques : Mt 11/26 = P 136). Cinq siècles avant le Christ on trouve des références au noûs. Platon, Aristote et Plotin ont beaucoup développé ce concept. On pourrait le traduire par l’intellect, ou intelligence cordiale et spirituelle, au sens où l’intellect pur se distingue de la raison cérébrale, ou intelligence terrestre. C’est le sens des symboles, le sens métaphysique ; et il est supra individuel, non limité par l’ego.

Deux conceptions de la résurrection du Christ

Le Christ philosophe, qui enseigne Myriam, lui dit qu’il lui est apparu au niveau du noûs, et non au niveau du corps-soma. Cela donne la clé d’une énorme contradiction des évangiles canoniques, contradictions déjà signalée ici. Jésus apparaît à Marie de Magdala dans Jean et il lui dit : Ne me touche pas, car je ne suis pas encore monté vers le Père… (Jn 20/17 = P 311). Outre que cela confirme les relations ordinairement tactiles de Jésus et Myriam, ce qu’il lui dit n’est pas un interdit de toucher, mais une impossibilité, car, dans le noûs il n’y a pas de contact sensoriel. Contradictoirement, Luc, qui n’a pas assisté à la scène en question, n’étant pas disciple direct de Jésus, mais disciple de Paul et qui élabore un évangile paulinien, Luc donc décrit l’apparition de Jésus aux apôtres : Voyez mes mains et mes pieds ; c’est bien moi ! Palpez-moi et rendez-vous compte qu’un esprit n’a ni chair ni os, comme vous voyez que j’en ai (Lc 24/09 = P 315). Apparition en mode subtil dans le premier cas (certains disent ‘en mode imaginal’) apparition en mode grossier, matériel, dans le cas de Luc.

« Que penser de tout cela ? » Soit Jésus est apparu ‘ressuscité’ sous les deux formes, physique et imaginale. Soit Jésus n’est apparu ressuscité qu’en mode subtil, dans le noûs, et donc uniquement à des disciples qualifiés, et alors, au fil des siècles, comme dans toutes les traditions, le merveilleux et l’interprétation des récits à la lettre se sont développés. D’où les témoins nombreux de la résurrection dans les écrits non évangéliques du Nouveau Testament et d’où les interprétations quasi matérialistes de la résurrection dans les évangiles canoniques eux-mêmes ; évangiles canoniques qui ne furent fixés et ‘canonisés’ qu’au IV° siècle.

Nous laissons le lecteur consulter sa propre inspiration quant à trancher entre les deux.

Le passage de la psychè au noûs

La récitation des Écritures révélées est fondamentale dans toutes les traditions spirituelles. Ce qui montre d’ailleurs la grande dégénérescence du christianisme, surtout catholique romain, où les dogmes et les innombrables discours des papes ont quasiment remplacé l’Écriture comme autorité spirituelle. Il est courant de voir un catholique se moquer d’un Témoin de Jéhovah parce qu’il cite souvent l’Écriture, comme s’il s’agissait d’une déviance. Ainsi la Gita dit : Certains ascètes… s’adonnent à la récitation védique ou à l’étude des Écritures pour acquérir le savoir absolu (BG 04/28) et aussi : L’ascèse de la parole est constituée par la récitation des Védas… (BG 17/15).

Or, dans la mémoire, la vue est dominante, donc, pour mémoriser l’Écriture, il faut visualiser les différents concepts abstraits qu’elle contient en utilisant un langage d’images symboliques. Cela est une opération du mental, donc de la psyché, mais la méditation sur ces enseignements leur donne une force de vie, un peu comme une graine apparemment morte, devient plante vivante, et alors la visualisation se déroule dans le noûs. L’image n’est plus un souvenir, c’est une présence ; ce n’est plus une représentation, c’est une présentation.

C’est ainsi que les membres des diverses cultures, s’ils pratiquent véritablement leur culture et s’en imprègnent, se fabriquent un monde intérieur, subtil, qui devient plus réel que la réalité matérielle. Un matérialiste moderne en conclura qu’ils fantasment et se perdent dans leurs rêves. Mais toutes les cultures spirituelles savent que la monde matériel est ‘maya’, comme disent les hindous, c’est-à-dire ‘illusion’ ; le seul fait que la matière soit solvable et les êtres matériels mortels, suffit à le prouver. Dès lors, les culturelles religieuses et spirituelles cherchent à construire une représentation du monde plus durable, sûre et réelle que le monde matériel.

L’Evangile de Myriam de Magdala : Certains passages de cet évangile sont hermétiques, en raison de leur incomplétude

Ensuite, après les quatre pages encore manquantes, un passage d’une cinquantaine de versets demeure d’une interprétation difficile. Il fait référence à une hiérarchie des vices, des vertus, et des niveaux de l’âme dont nous n’avons pas le schéma, et il décrit, semble-t-il, l’ascension de la conscience au-delà de l’état humain d’existence, en cas de résurrection. Ce passage est aussi la fin du rapport de Myriam, répondant à la question de Pierre, qui lui demandait de leur raconter ce que Jésus lui a enseigné en particulier.

Mysoginie cléricale et femmes initiées

Un conflit résulte de cet exposé : André prit alors la parole et s’adressa à ses frères : « Dites, que pensez-vous de ce qu’elle vient de raconter ? Pour ma part, je ne crois pas que l’Enseigneur ait parlé ainsi ; ces pensées diffèrent de celles que nous avons connues. » Pierre ajouta : « Est-il possible que l’Enseigneur se soit entretenu ainsi, avec une femme, sur des secrets que nous, nous ignorons ? Devons-nous changer nos habitudes ; écouter tous cette femme ? L’a-t-Il vraiment choisie et préférée à nous ? » Alors Marie pleura, elle dit à Pierre…(My p17/9-p18/1)…

André et Pierre sont frères (Jn 01/40 = P 024) ; ils attaquent en formation. André, d’un côté, refusant que Jésus ait eu différents niveaux d’enseignements : ces pensées diffèrent de celles que nous avons connues. Il est pourtant clair, même dans les Évangiles canoniques, que Jésus n’enseignait pas la même chose à tout le monde. Pierre, d’un autre côté, fait étalage d’une attitude purement ‘machiste’ : Myriam ne peut pas avoir été préférée aux hommes, parce qu’elle est femme. Nous avons vu plus haut qu’une certaine misogynie était inhérente à tout exotérisme, et que cela était un mal nécessaire, pour éviter ce qui serait pire, à savoir une ‘yinisation’, une féminisation outrancière des conceptions spirituelles, ce qui entraînerait inévitablement la confusion du psychique et du spirituel. C’est d’ailleurs le cas, massivement, dans le ‘christianisme moderne’.

Les canoniques aussi laissent entendre l’existence d’un misogynisme clérical éventuellement agressif. À cette vue, le Pharisien qui l’avait convié se dit en lui-même : » Si cet homme était prophète, il saurait qui est cette femme qui le touche, et ce qu’elle est : une pécheresse ! » (Lc 07/39 = P 080) et aussi : Ses disciples, s’approchant, le priaient : »Fais-lui grâce, car elle nous poursuit de ses cris. » (Mt 15/21= P 115) et encore : On lui présentait des petits enfants pour qu’il les touchât, mais les disciples les rabrouèrent. Ce que voyant, Jésus se fâcha et leur dit : »Laissez les petits enfants venir à moi…. (Mc 10/14 = P 215), puis, finalement : Or il y en eut qui s’indignèrent entre eux : »À quoi bon ce gaspillage de parfum ? Ce parfum pouvait être vendu plus de trois cents deniers et donné aux pauvres. « Et ils la rudoyaient. Mais Jésus dit : » Laissez-la ; pourquoi la tracassez-vous ? C’est une bonne œuvre qu’elle a accomplie sur moi…(Mc 14/04-06 = P 228)

Et l’histoire de l’Église illustre abondamment cette tendance. Le procès de Jeanne d’Arc, dont nous avons encore assez miraculeusement les dialogues, illustrent à la fois le génie spirituel de Jeanne et l’invraisemblable et hypocrite méchanceté du bien nommé évêque Cochon et de ses nombreux acolytes accusateurs. Au XVII° siècle, en France et en Europe, l’Inquisition pratiqua une frénésie de persécutions pour sorcellerie ; or une très grande majorité de femmes se retrouva sur les bûchers.

Ceci dit, il est de première importance de ne pas ignorer la loi du balancier. Quand une institution fautive se décrédibilise totalement, elle plonge dans l’excès inverse pour tenter de se refaire une vertu aux yeux de l’opinion dominante : ainsi le christianisme est entré aujourd’hui dans sa phase féministe après deux mille ans de misogynie… on imagine jusqu’à quel extrême cela pourra aller !

L’Evangile de Myriam de Magdala : Le langage des larmes

Alors Marie pleura, elle dit à Pierre : « Mon frère Pierre, qu’as-tu dans la tête ? Crois-tu que c’est toute seule, dans mon imagination, que j’ai inventé cette vision, ou qu’à propos de notre Enseigneur je dise des mensonges ? » (My p18/1-6). La réponse de Myriam se situe sur deux plans, ésotérique et psychologique. Elle comprend d’abord que Pierre ne peut concevoir la différence essentielle qu’il y a entre l’imaginaire et l’imaginal, ou entre le psychisme et le noûs, le mental et l’intellect (manomayakosha et vijnanamayakosha en sanskrit). La référence à la tête, donc à l’intelligence cérébrale et non cordiale, est significative.

Puis, au cas où cela resterait incompréhensible pour Pierre (ce qui est probable), elle avance un argument moral : Crois-tu que… j’ai inventé cette vision, ou qu’à propos de notre Enseigneur je dise des mensonges ? Tous savaient l’amour de Myriam pour Jésus et sa réciproque ; comment aurait-elle pu mentir juste après son départ ?

De plus, le texte précise Marie pleura. Si l’homme est de feu, la femme est d’eau ; sa tristesse, son désir, sa joie et ses émotions la mettent en eau. Le pôle viril, nettement illustré dans la Bhagavad Gita, dont le décor est un champ de bataille et qui s’adresse directement, mais non exclusivement, aux kshatryas, est très différent. Quand il est sans trouble dans la souffrance, sans ivresse dans les joies de la vie, libre de la passion, de la peur et de la colère, cet ascète est dit alors solitaire ferme en la sagesse (BG 02/56). Et, lorsque, au début du récit, Arjuna s’égare et oublie son devoir de chevalier, il est noté : Le voyant ainsi envahi par la pitié et le découragement, aveuglé par un flot de larmes, Krishna…lui tient un discours (BG 02/01).

Myriam de Magdala manquerait-elle de sagesse, ferait-elle preuve de sensiblerie ? Dans les canoniques, en parfaite affinité avec ce Marie pleura, elle est présentée comme exprimant fortement sa vie intérieure au niveau corporel ; hyper-féminine en somme. Dans le passage de la résurrection de Lazare, il est précisé : Il y avait un malade, Lazare, de Béthanie, le village de Marie et de sa sœur Marthe. Marie était celle qui oignit le Seigneur de parfum et lui essuya les pieds avec ses cheveux (car elle avait pleuré sur ses pieds) ; c’était son frère Lazare qui était malade (Jn 11/01-02 = P 220). Donc Myriam fait partie d’une famille riche, dont on enterre les morts somptueusement (Jésus… se rend au tombeau. C’était une grotte, avec une pierre placée par-dessus : Jn 11/38 = P 220). De plus elle est célèbre (beaucoup d’entre les Juifs étaient venus auprès de Marthe et de Marie pour les consoler au sujet de leur frère : Jn 11/19 = P 220 ; Beaucoup d’entre les juifs qui étaient venus auprès de Marie et avaient vu ce que Jésus avait fait, crurent en lui : 11/45 = P 221). Mais cette femme riche, célèbre, et sans doute fort éduquée, avait, auprès de certains du moins, mauvaise réputation (Voici une femme, qui dans la ville était une pécheresse. Ayant appris qu’il était à table dans la maison du Pharisien, elle avait apporté un vase de parfum (Lc 07/37 = P 080). Et c’est là qu’elle oignit le Seigneur de parfum et lui essuya les pieds avec ses cheveux. L’amour, à tous ses niveaux d’expression, est clairement la voie de Myriam. Voie féminine s’il en est. Myriam part de l’intuition spirituelle cordiale et l’exprime presque directement par les sens, en cérébralisant fort peu, contrairement au mode habituellement masculin.

Dans la scène de la mort de son frère Lazare : Arrivée là où était Jésus, Marie, en le voyant, tomba à ses pieds… Lorsqu’il la vit pleurer… Jésus frémit en son esprit et se troubla (Jn 11/32 = P 220). Il serait erroné de penser que Jésus se troubla de la mort de son ami Lazare. Le précepte de la Gita (les (vrais) sages ne se lamentent ni sur les morts ni sur les vivants : BG 02/11) ne disconvient pas à Jésus, qui dit de son côté : Ne craignez rien de ceux qui tuent le corps… (Mt 10/28 = P 173). Alors, pourquoi Jésus se trouble-t-il, et même pleure-t-il (Jésus pleura : Jn 11/35 = P 220) ?

Les larmes de compassion

La mort d’un ami ne l’attriste pas ; apprenant la maladie de Lazare, il déclare : Cette maladie ne mène pas à la mort, elle est pour la gloire de Dieu (Jn 11/04 = P 220). Or, bien que Jésus dise à ses disciples que Cette maladie ne mène pas à la mort, on apprend ensuite que Lazare est bel et bien mort et sent déjà. Visiblement le mot mort n’a pas le même sens pour tout le monde. Un hindou dirait que « La mort d’un homme libéré-moksha, c’est l’anti-mort », car celui qui m’atteint n’a plus à naître… (BG 08/16), et donc plus à mourir.

Les larmes de Jésus ne sont pas de tristesse, comme celles de Myriam, mais de compassion. Ses tortionnaires ne lui arracheront pas une larme, ni un cri : Pendant que s’accomplissent les jours de son élévation, il affermit sa face, pour aller à Jérusalem (Lc 09/51 = P 138). La compassion est l’art d’amener à la sagesse ceux dont l’intelligence spirituelle n’est pas assez aiguisée pour distinguer ce qu’il faut craindre et ce qu’il est inutile de craindre. Submergés par l’émotion et la sensation négative, ils ne peuvent plus penser ; la sagesse brutalement exposée les scandaliserait. Si le sage se met pour ainsi dire ‘sur leur longueur d’onde’ et partage leur passion négative (com-passion), ils se sentent soutenus et compris, ce qui rend leur mental accessible à la sagesse. C’est ainsi que Jésus amène Myriam à la sagesse lors de la mort de son frère Lazare, et c’est ainsi que Myriam, ensuite, tente de mener à la sagesse Pierre, dans la scène qui nous occupe. La compassionnée devient compassionnante.

Les larmes du bakti-yoga

Une autre fois, l’évangile présente Jésus pleurant : lors de son entrée solennelle à Jérusalem, alors qu’il prophétise sa ruine prochaine. Quand il fut proche, à la vue de la ville, il pleura sur elle…  en disant : »Ah ! si en ce jour tu avais compris, toi aussi, le message de paix ! Mais non, il est demeuré caché à tes yeux (Lc 19/41 = P 229). Et, ici encore, Jésus ne pleure pas sur la souffrance, il pleure sur l’ignorance : si en ce jour tu avais compris.

Krishna ne pleure pas dans la Bhagavad Gita. Il est au milieu des hommes en guerre et s’adresse à un chevalier de haut rang destiné à la royauté. Voyant Arjuna envahi par la pitié et le découragement, aveuglé par un flot de larmes (BG 02/01), le bienheureux (Krishna) lui dit : « D’où viennent, Arjuna, à l’heure du danger, ces pensées troubles indignes d’un homme noble (Arya), et qui ne mènent ni au ciel ni à l’honneur ? Ne cède pas à ce manque de virilité, cela te sied mal…(BG 02/03). Cette attitude pleurante, normale pour une femme, est régressive pour un homme ; d’où le reproche de Krishna. Et pourtant la BG note bien, comme déjà vu, que Ceux qui prennent refuge en moi…fussent-ils… une femme… atteignent le but suprême (BG 09/32). Prendre refuge en Dieu sous une forme personnelle, c’est le bakti yoga, le yoga dévotionnel. Il s’agit de la voie naturelle de la femme, ou de l’homme féminin. Celle de l’homme du tiers-État et du noble est le karma yoga, le yoga de l’action sacrale, et celle du brahmane est le jnana yoga, le yoga de la connaissance (BG 18/41).

Myriam révèle la nature de Pierre et de son Église

Après ce passage sur les larmes de Myriam : Lévi prit la parole : « Pierre, tu as toujours été un emporté… (My p18/7-8). Lévi, qui se fait l’avocat de Myriam, est l’un des noms de Matthieu, lui-même auteur d’un évangile canonique (Mc 02/14 = P 049 en parallèle de Mt 09/09 = P 049).

Pierre, tu as toujours été un emporté… La chose est attestée aussi dans les canoniques (Jésus disait ouvertement ces choses. Pierre, le tirant à lui, se mit à le morigéner. Mais Jésus, se retournant et voyant ses disciples, admonesta Pierre et dit : »Passe derrière moi, Satan ! Car tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes ! » (Mc 08/32-33 = P 122). La charge est terrible, entraînant une question à laquelle l’Église officielle n’apporte pas de réponse : « Comment est-il possible que Jésus choisisse, comme chef de son Église (Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église : Mt 16/18 = P 121), un homme qu’il traite de satan quelques lignes plus loin ? » La réponse épiscopale fait dans l’humilisme : « C’est afin que le chef de l’Église ne se prenne pas pour ce qu’il n’est pas. » Pourtant, le plus élémentaire bon sens prescrit de confier les postes d’importance à des gens qualifiés (assurer le devoir d’une autre condition est lourd de danger : BG 03/35).

L’Eglise officielle de Pierre n’est pas toute l’Église, loin s’en faut

Mais la question envisagée ne se pose que si l’on considère l’Église chrétienne officielle, l’Église dirigée par Pierre précisément,  comme étant toute l’Église. Or ce n’est pas le cas, déjà parce que les Orthodoxes n’en font plus partie depuis un millénaire, et les Protestants-Réformés depuis presque un demi-millénaire. Et ensuite au dire des évangiles canoniques eux-mêmes. Lors de la pêche miraculeuse après la résurrection : Se retournant, Pierre aperçoit, marchant à leur suite, le disciple que Jésus aimait, celui-là même qui, durant le repas, s’était penché sur sa poitrine… Le voyant donc, Pierre dit à Jésus : »Seigneur, et lui ? » Jésus lui dit : »Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne, que t’importe ? Toi, suis-moi. » (Jn 21/20-22 = P 317). Le disciple en question est Jean (du moins d’après la théologie officielle), l’auteur du seul évangile en large partie gnostique parmi les canoniques. Il marche à la suite de Pierre, en apparence, mais il voit plus loin que Pierre et le conseille souvent (Jn 21/07 = P 317). C’est le seul disciple dont l’évangile de Jean dit Jésus l’aimait, chose qui est dite aussi pour Myriam de Magdala (Jn 11/05 = P 220). Il s’est penché sur la poitrine de Jésus signifie que son lien au maître est cordial, non cérébral, chose qui le rapproche aussi de Myriam. Et d’ailleurs c’est Jean, et lui seul, qui révèle les points les plus mystérieux  (Jn 20/16 = P 311) concernant Myriam.

Pierre est jaloux de Jean et demande à Jésus ce que Jean deviendra après son départ : « Seigneur, et lui ? » et Jésus répond : « Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne, que t’importe ? Toi, suis-moi. » Cela signifie que Jean, qui symbolise l’ésotérisme chrétien dans les canoniques (chose que l’exotérisme chrétien moderne ne reconnaît pas), Jean donc, ou plus précisément sa lignée spirituelle, demeurera jusqu’au retour glorieux du Christ, lors du second avènement de Jésus, à la fin du cycle de l’actuelle humanité. Autrement dit, il y aura toujours un ésotérisme chrétien.

L’Eglise de Pierre tiendra-t-elle jusqu’à la fin ?

Cette réponse de Jésus appelle une autre question : « Si Jésus rappelle cela, à propos de l’ésotérisme, est-ce à dire qu’il n’y aura pas toujours un exotérisme ? » Quand on voit l’ampleur des défections, en matière de croyance, de pratique eucharistique et de foi à échelle mondiale vis-à-vis de l’Église de Rome, on ne peut éluder la question. Et si l’on considère l’égarement, la veulerie, voire la servilité des représentants notoires de cette même Église vis-à-vis des valeurs du monde moderne, la question s’impose carrément.

Certes, on objectera : « Jésus a déclaré à Pierre : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les Portes de l’Hadès ne tiendront pas contre elle (Mt 16/18 = P 121). Donc l’Église de Pierre ne saurait être vaincue par les forces du mal. » Mais il se trouve que cette objection est fausse. Car l’Église est l’Église de Jésus (je bâtirai mon Église dit-il) et non ‘l’Église de Pierre’. Et c’est à Jean, et à Jean seul, non à Pierre, qu’il déclare : Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne, que t’importe ? Le dernier mot, d’ailleurs, suggère fortement que cette perduration ultime de l’Église dans l’épreuve de la fin du cycle déborde complètement les compétences de Pierre : que t’importe ?

Alors, la réponse à la précédente question se fait jour : Jésus n’a pas choisi Pierre pour diriger son Église, comme les papes tachent méthodiquement de le faire croire, il a choisi Pierre pour diriger son exotérisme.

Pierre le misogyne

Mais Lévi, défendant Myriam, n’en a pas fini avec Pierre : je te vois maintenant t’acharner contre la femme, comme le font nos adversaires. Pourtant, si l’Enseigneur l’a rendue digne, qui es-tu pour la rejeter ? … (My p18/9-12).

 ‘Contre la femme’ et non pas ‘contre cette femme’ ; en langage contemporain c’est une définition de la misogynie.

Comme le font nos adversaires : « Qui sont donc ces adversaires ? » Évidemment, ce sont les autres juifs, en particulier les chefs religieux juifs, qui n’acceptent pas le messianisme de Jésus. Or ils sont misogynes ; au point qu’une prière juive, prononcée par les hommes quotidiennement, remercie Dieu de n’être pas né femme.

On pourrait objecter à cela : « La Bhagavad Gita ne pèche-t-elle pas semblablement lorsqu’elle déclare : Ceux qui prennent refuge en moi… fussent-ils de basse extraction comme une femme… atteignent le but suprême (BG 09/32) ? » Faire cette objection serait de la mauvaise foi car, dans le cas de la prière juive, c’est dévaluer la femme sans utilité, alors que, dans le cas du sutra de la Gita, c’est dire que la femme elle-même, malgré l’attachement évident qu’elle a au monde mortel, peut atteindre le suprême ! (que vouloir de plus ?) Cette référence constitue en l’occurrence un contre-exemple à une supposée misogynie de la Bhagavad Gita.

Pierre, qui es-tu ?

Lévi poursuit : Pourtant, si l’Enseigneur l’a rendue digne, qui es-tu pour la rejeter ? Dans cette charge de Lévi se trouve résumée toute la critique de l’ésotérisme spirituel concernant l’exotérisme religieux. Le pape a toujours eu tendance à se substituer au Christ. La meilleure illustration de ce fait, nous l’avons signalée, est constituée par le précepte ‘des deux sources de la Révélation’ selon le Concile de Trente au XVI° siècle. L’une est l’Écriture, en particulier évangélique, l’autre est l’interprétation qu’en donne le magistère papal. Or, il est dit que ces deux sources ne peuvent se contredire, ce qui signifie en fait que les chrétiens doivent s’aligner en tout sur l’interprétation que donne Pierre des enseignements de Jésus. Tour de passe-passe, Pierre s’est substitué à Jésus ! « Passe derrière moi, Satan ! car tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes ! »

Jésus enseigne à ses disciples, donc aussi à Pierre : N’appelez personne votre « Père » sur la terre : car vous n’en avez qu’un, le Père céleste (Mt 23/09 = P 243) en conséquence de quoi, le pape se fait appeler père, car pape veut dire père ; et, pour faire bonne mesure, ‘très saint père’.

L’Evangile de Myriam de Magdala : L’amour total est unité

Calmement implacable, Lévi poursuit : Assurément l’Enseigneur la connait très bien…(My p18/13). On est fondé de voir là une allusion au double sens (charnel et spirituel) de ‘connaître une femme’ dans la mystique juive.

Il l’a aimé plus que nous. Ayons donc du repentir…(My p18/14-15). La Gita donne la clé de ce dernier passage : le sage (jnani), uni et consacré à l’Unique, est le plus grand. Car le sage m’aime par-dessus toutes choses, et je l’aime de même (BG 07/17). Pourquoi Jésus aime-t-il Jean ou Myriam plus que nous ? parce qu’elle-même l’a aimé par-dessus tout.

À proprement parler, Myriam est au-dessus du bien et du mal entendus comme valeurs morales dualistes : ses péchés, ses nombreux péchés, lui sont remis parce qu’elle a montré beaucoup d’amour (Lc 07/47 = P 080). Ce qui n’est pas sans évoquer : L’homme, même le plus coupable, s’il vient à m’adorer et à tourner vers moi seul tout son culte, doit être considéré comme un juste, car ses intentions sont droites (BG 09/30). Et aussi ce mot de saint Augustin : « Aime et fais ce que tu veux. »

Devenons l’anthropos dans son entièreté selon la Bible

L’évangile de Myriam continue : devenons l’Être humain (Anthropos) dans son entièreté ; laissons-le prendre racine en nous, et croître comme Il l’a demandé …(My p18/16-18). Voici l’avant dernier précepte de l’évangile de Myriam, comme un testament de son message le plus spécifique. L’anthropos, c’est l’humain tel que créé à l’origine. Les traductions populaires de l’évangile parlent de Jésus comme ‘fils de l’homme’ mais le grec donne ‘huios to enthropos’, ce qui signifie ‘fils de l’humain’.

Derrière cette référence se situe une problématique liée au récit de la Genèse dans la Bible. La Genèse présente deux récits de la création de l’homme, le premier au chapitre un et le second au chapitre deux. Les exégètes officiels disent généralement que ces récits étaient indépendants et qu’ils ont été regroupés, juxtaposés lors du rassemblement liturgique des Écritures juives. Mais, quand on examine la chose du point de vue ésotérique où nous nous plaçons, cette explication ne tient pas la route. Car il est manifeste que le premier récit est de type exotérique et le second de type ésotérique. Ils sont faits pour se compléter et ne constituent pas une simple juxtaposition.

Genèse 01/26 raconte : Dieu dit : Faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance, et qu’il domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur le bétail, sur toute la terre, et sur tous les reptiles qui rampent sur la terre. Dieu créa l’homme à son image, il le créa à l’image de Dieu, il créa l’homme et la femme. Ici la distinction homme-femme existe dès le commencement ; Dieu crée une dualité. Le projet est clairement horizontal et exotérique : Dieu les bénit, et Dieu leur dit: Soyez féconds, multipliez, remplissez la terre, et l’assujettissez; et dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, et sur tout animal qui se meut sur la terre. La fonction et le destin de l’homme et de la femme sont terrestres.

Genèse 02/07 raconte tout autre chose : L’Éternel Dieu forma l’homme de la poussière de la terre, il souffla dans ses narines un souffle de vie et l’homme devint un être vivant. On note que la poussière de la terre fit l’homme, mais non encore vivant. Quelque chose fut nécessaire, le souffle de vie, d’origine divine et non terrestre, pour que l’homme devienne vivant. On note aussi que l’homme, ici, n’est plus une image, une ressemblance de Dieu, comme dans le premier récit ; il est, dans sa conscience et dans sa vie, un souffle de Dieu, issu de Dieu, et, par-là, connaturel à Lui. La présence ésotérique de Dieu dans l’homme est ainsi soulignée.

L’humain et les animaux

Le récit continue : L’Éternel Dieu dit : « Il n’est pas bon que l’homme soit seul ; je lui ferai une aide semblable à lui. » L’Éternel Dieu forma de la terre tous les animaux des champs et tous les oiseaux du ciel, et il les fit venir vers l’homme, pour voir comment il les appellerait, et afin que tout être vivant portât le nom que lui donnerait l’homme. Et l’homme donna des noms à tout le bétail, aux oiseaux du ciel et à tous les animaux des champs; mais, pour l’homme, il ne trouva point d’aide semblable à lui. L’homme, ici, s’avère co-créateur avec Dieu : il nomme les animaux. Or le nom, c’est l’essence de l’être. Il ne s’agit pas, pour l’homme, de dominer les animaux, comme s’il était un super-animal ; il s’agit d’être le dieu des animaux, radicalement transcendant. Et cette dissemblance est soulignée par le fait qu’il ne trouva point d’aide semblable à lui.

Cette dissemblance est aussi accentuée par le fait que, dans le premier récit de la Genèse, Dieu crée les animaux d’abord et l’homme ensuite, comme à leur suite, dans la foulée, alors que, dans le deuxième récit, il crée l’humain d’abord et ensuite les animaux avec l’aide de l’humain qui les nomme. La situation de l’homme est alors totalement différente : l’humain est une sorte de dieu dont les éléments constitutifs inférieurs sont de nature animale.

L’homme, la femme et les animaux

Alors l’Éternel Dieu fit tomber un profond sommeil sur l’homme, qui s’endormit; il prit une de ses côtes, et referma la chair à sa place. L’Éternel Dieu forma une femme de la côte qu’il avait prise de l’homme, et il l’amena vers l’homme. On note, dans la théorie du Védanta hindou que, dans le sommeil profond, la conscience échappe à deux des caractéristiques les plus contraignantes de la condition humaine, l’espace et le temps. Aucune image, aucun souvenir ne résulte de cet état de conscience et le temps y est aboli. Pourtant la conscience perdure, puisqu’on peut dire au réveil : « J’ai bien dormi ». Donc, en plongeant l’homme dans ce sommeil profond, Dieu le mit en connexion avec un état d’existence transcendant l’humain.

Évidemment, la côte d’Adam est un côté d’Adam, si bien que l’opération décrite est une sorte de séparation des deux moitiés du yin-yang originel humain. Et l’homme laisse éclater sa joie : Et l’homme dit: Voici cette fois celle qui est os de mes os et chair de ma chair! on l’appellera femme, parce qu’elle a été prise de l’homme. On note que, de même que l’homme nomma les animaux, dans ce second récit de la Genèse, de même il nomme la femme. D’où la question, sacrilège aux yeux des modernes égalisateurs : « La femme serait-elle un animal un peu plus évolué que les autres ? » De fait elle se distingue nettement des animaux puisque l’homme dit : elle a été prise de l’homme. Mais il la nomme, comme il nomme les animaux, parce qu’elle remplit une fonction commune avec eux : c’est elle qui fabrique, de son désir et de son corps, l’animal humain. Et on dit bien l’animal humain, celui qui n’a pas encore reçu le souffle de vie divin que seule l’initiation lui transmettra.

Le mariage christique

Ensuite arrive une parole fameuse : C’est pourquoi l’homme quittera son père et sa mère, et s’attachera à sa femme, et ils deviendront une seule chair. Or, lorsque Jésus, le compagnon de Myriam de Magdala, définit le mariage aux Juifs qui revendiquent le droit de divorcer pour n’importe quelle raison, il dit : Ainsi donc l’homme quittera son père et sa mère, et les deux ne feront qu’une seule chair. Ainsi ils ne sont plus deux, mais une seule chair (Mc 10/07-08 = P 214). Jésus choisit, entre les deux récits de la Genèse, le second, l’ésotérique, où il n’est plus question des enfants en faisant du deux le multiple (Soyez féconds, multipliez, remplissez la terre) mais où il est question de retourner du deux à l’un (une seule chair), puis à l’Un (Dieu souffla dans ses narines un souffle de vie).

L’impossible divorce

Les théologiens catholiques fondent l’interdiction du divorce sur la parole de Jésus qui suit ce passage : Eh bien ! ce que Dieu a uni, l’homme ne doit point le séparer (Mc 10/09 = P 214). Or Jésus, ici, ne dit pas que le divorce est interdit, il dit que le mariage est indissoluble, ce qui n’est pas du tout la même chose. De même que le bras gauche d’un homme ne peut divorcer de son bras droit, l’homme et la femme, qui sont une seule chair, ne peuvent divorcer, et n’en ont même pas l’idée, aussi saugrenue que le divorce d’un bras d’avec l’autre.

Une question se pose alors : « Qu’en est-il de ceux, désormais majoritaires qui, de fait, divorcent, quand bien même ils se sont ‘mariés à l’église’ ? » Il en est qu’ils n’ont jamais étés mariés, au sens christique du terme. En conséquence de quoi, dans une Église normale, il devrait y avoir, bien nettement distingués, un mariage exotérique et un mariage ésotérique, lui seul indissoluble, parce qu’indestructible par nature.

Myriam, l’intime de Jésus

Et le texte de la genèse chapitre 2 continue : L’homme et sa femme étaient tous deux nus, et ils n’en avaient point honte. Ce dernier point présente une grande importance, car il a trait à la sexualité comme une chose pure, ce que les théologiens qui envisagent avec horreur l’intimité de Jésus et de Myriam de Magdala n’ont manifestement pas compris (‘Ce qui n’est pas assumé n’est pas sauvé’).

L’androgyne primordial

Nous pouvons revenir maintenant à la prescription que signale l’évangile de Myriam : devenons l’Être humain (Anthropos) dans son entièreté ; laissons-le prendre racine en nous, et croître comme Il l’a demandé …(My p18/16-18). L’Être humain dans son entièreté, c’est-à-dire l’Anthropos, est l’androgyne primordial. Il réfère au deuxième récit de la genèse, et à lui seul.

L’homme moderne, fut-il  chrétien, a tendance à s’imaginer les humains du début du monde soit comme ceux d’aujourd’hui (ce qui revient à ignorer complètement les transformations du monde au cours des quatre âges d’une humanité) soit comme une sorte de singe mal dégrossi, selon la mythologie darwinienne (ce qui revient à croire que le plus sort du moins). Un être humain qui serait la synthèse de l’homme et de la femme contemporains, sans la dégénérescence que ces derniers ont subi depuis des millénaires, est à peu près inimaginable, mais non inconcevable pour autant.

Le texte suggère une progression : laissons-le prendre racine en nous, et croître. Le fait que l’évangile de Myriam introduit une femme, au niveau des apôtres (pour le moins ‘au niveau’ en ce qui concerne Pierre et André), et aussi le fait qu’il est fait clairement référence à la relation particulièrement intime et privilégiée de la Magdaléenne et de Jésus permettent d’établir que l’enracinement de l’anthropos commence par le mariage au sens mystique et transcendant : ils ne sont plus deux mais une seule chair. Et qu’ensuite, une fois établi ce lien fusionnel et sans retour, de l’homme et de la femme, l’anthropos peut envisager l’unité suprême que Jésus revendique (Le père et moi nous sommes un).

Les juifs, et dans une large mesure aussi les musulmans, les hindous et la plupart des cultures noires estiment qu’un homme sans femme n’est pas un homme complet et qu’une femme sans homme est inconcevable. Le thème de l’anthropos s’avère universel. Une question impertinente se fait alors jour : « Le christianisme romain, qui a rejeté cet enseignement du Christ, et qui oblige ses prêtres à faire vœu de célibat sans faire vœux de chasteté, ne donne-t-il pas une sorte d’exemple de contre-anthropos à ses fidèles ? » La réponse, malheureusement, ne fait guère de doute.

L’anthropos et le moine

Le cas du monachisme est totalement différent. D’abord parce qu’on trouve des moines dans le christianisme primitif, mais aussi dans l’hindouisme, car certains ‘yogis de la main droite’ n’ont jamais été mariés, et dans le bouddhisme, dont c’est la structure originelle. Et surtout parce que les moines font vœux de chasteté (les moniales aussi d’ailleurs). Or, si ce vœu est effectivement vécu, cela signifie qu’aucune pensée, et à plus forte raison aucune action, de nature sexuelle n’occupe le mental de ces personnes qui, à proprement parler, ne sont plus des hommes et des femmes, mais transcendent cette condition essentielle de la nature humaine qu’est la dualité sexuelle. On peut dire que les moines véritables accomplissent intérieurement, ésotériquement, le chemin qui fait prendre racine et croître l’anthropos en eux. Inutile de préciser que cette voie, à proprement parler angélique, est éminemment élitiste. Pour les autres, qui n’ont pas les qualifications requises, comme le dit Blaise Pascal : « Qui fait l’ange, fait la bête. » Et les scandales à répétitions de l’Église romaine en la matière illustrent dramatiquement ce propos.

On note, d’ailleurs, que Jésus est à la fois, pourrait-on dire, le patron des deux voies : Celui de l’anthropos par la femme unie à l’homme sous forme d’une seule chair (dans sa relation avec la Magdeleine) et celui de l’anthropos monastique (dans sa présentation théologique classique).

De la compulsivité législative de Pierre

Et le texte termine par ce précepte : Partons annoncer l’Évangile sans chercher à établir d’autres règles et d’autres lois en dehors de celle dont Il fut le témoin (My p18/19-21). Il paraît évident que ce précepte, comme d’autres des évangiles gnostiques, cache un conflit avec l’Église institutionnelle et visible de Pierre.

Le génie des Romains, qui leur donna la puissance de créer un empire multiséculaire, tient dans la discipline ingénieuse de son armée et dans son organisation administrative. Cela constituait pour ainsi dire le pôle viril de l’empire. Et il était complété par un pôle féminin de tolérance et d’ouverture d’esprit, puisque chaque peuple conquis ou allié pouvait garder ses dieux et ses lois de basse justice.

Constantin comprit que la déliquescence de la religion romaine menaçait la solidité de l’empire. Il le dota d’une nouvelle religion d’État, qu’il fabrique an grande partie lui-même, le christianisme. La romanité devint chrétienne et le christianisme exotérique devint romain. Jusqu’à la révolution de 1789, il eut une armée ou utilisa l’armée des princes qu’il sacrait. Aujourd’hui encore il possède une des meilleures administrations et diplomaties du monde. Mais sa faiblesse fut d’oublier le pôle féminin, tolérant, de la romanité antique. Les Conciles et les papes n’ont cessé de promulguer des dogmes, des bulles, des décrets, des encycliques en établissant d’autres règles et d’autres lois en dehors de celle dont Jésus fut le témoin. D’où la mort du dialogue spirituel, la rigidité des formes religieuses, et le colonialisme obtus d’un christianisme romain vis-à-vis des civilisations non romaines. Il faut croire que ce mouvement avait déjà commencé dans les premières années de l’Église, puisque Magdeleine et Lévi se trouvaient déjà aux prises avec André et Pierre sur ce thème.

Une remarque surgit alors : « Faut-il que ce thème soit de première importance pour qu’il constitue le mot de la fin de cet évangile ! » Et de fait, plus il y a de lois morales, moins il y a de liberté spirituelle. Le génial principe de saint Augustin ‘Aime et fait ce que tu veux’ étouffe sous la législation religieuse. On observe d’ailleurs que la démocratie est née dans la décadence de la civilisation chrétienne et que ce qui caractérise la démocratie est bien cette manié compulsive de promulguer sans cesse des lois nouvelles. Au point que les hommes politiques modernes se figurent que changer la loi c’est changer le monde.

« Qu’en est-il de l’enseignement de la Bhagavad Gita sur ce point ? » Celui qui discerne le non-agir au sein même de l’agir, et l’agir au sein même du non-agir, celui-là est sage parmi les hommes. Il est un yogi (en état d’Union), quelque œuvre qu’il fasse par ailleurs (BG 04/18). Ce qui signifie que ce n’est pas l’action en elle-même qui décidera de la bonne ou mauvaise orientation des choses, mais c’est l’état de discernement de celui qui la met en œuvre. Un homme bon avec des lois mauvaises fera un monde meilleur qu’un homme mauvais avec des lois bonnes. En somme la vertu ne se décrète pas ; ce que l’Église, qui décrète le mariage indissoluble alors qu’un humain sur cent en est réellement capable semble obstinément ignorer. Et la Gita y insiste : Le yogi, établi dans l’unité, qui Me vénère comme demeurant dans tous les êtres, vit en Moi, quel que soit sa façon de vivre (BG 06/31).

« Et, même dans les évangiles canoniques, que dit Jésus à propos de la compulsivité législative ? » N’allez pas croire que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir (Mt 05/17 = P 058). Et Jésus n’en a pas rajouté une seule à la Thora. Il n’a fait qu’en conseiller l’interprétation spirituelle à ses disciples les plus qualifiés : « Vous avez entendu qu’il a été dit aux ancêtres : Tu ne tueras point ; et si quelqu’un tue, il en répondra au tribunal. Eh bien ! moi je vous dis : Quiconque se fâche contre son frère en répondra au tribunal… (Mt 05/21-22  = P 059). Évidemment, il ne s’agit pas du même tribunal. Dans le premier cas, c’est celui des hommes, dans le second cas, celui du karma. Sache que tes ennemis ici-bas, c’est le désir et la colère  qui, nés de l’aspect passionnel (rajas), sont voraces et malfaisants. Comme le feu est voilé par la fumée, le miroir terni par les taches, le fœtus enveloppé par des membranes, ceci (notre sagesse) est voilé par cela (le désir ou la colère) (BG 03/37-38).

Dans la pratique spirituelle…

Dans la pratique spirituelle personnelle, opérative, il convient de ne pas s’embarrasser d’une multitude de lois profanes ou religieuses, de se centrer sur ce qui est le plus sûrement de l’ordre de la Révélation, de la ‘parole de Dieu’,  et de s’adonner à la récitation védique ou à l’étude des Écritures pour acquérir le savoir absolu (BG 04/28). Car, d’une part : que les Écritures soient pour toi l’autorité qui détermine ce qui doit être fait et évité. C’est en connaissant les prescriptions des Écritures que tu dois agir dans ce monde (BG 16/24) et d’autre part : Il n’y a pas de plus grand purificateur que la connaissance spirituelle. Celui qui s’est perfectionné par l’union mystique du yoga, avec le temps, trouve la science en lui-même (et réalise le Soi) (BG 04/38).

Conclusion des Credos chrétiens

Pourquoi avoir fait un si long détour ?

La caractéristique de ce site, commentant intégralement l’Évangile et la Bhagavad Gita, consiste à mener ce commentaire en parallèle de plusieurs autres modes de pensée. Premièrement, l’enseignement de la Bhagavad Gita, pour le commentaire de l’Évangile et l’enseignement évangélique de Jésus, pour la Bhagavad Gita. Deuxièmement, les conceptions théologiques qui structurent l’exotérisme chrétien (le visage officiel de la religion chrétienne). Troisièmement les idéologies mouvantes et rapidement changeantes de la modernité.

De plus, ce commentaire, écrit en français, s’adresse à des occidentaux dont la culture est marquée par deux mille ans de christianisme, quand bien même beaucoup d’entre eux n’en ont guère conscience. La culture laïque, profane et même profanante souvent, continue d’employer les schémas de pensée élaborés par les fondateurs du christianisme au cours des quatre premiers siècles de ce dernier, se déroulant entre Jésus et l’empereur Constantin. Il est donc inévitable qu’un occidental abordant l’enseignement de la Bhagavad Gita y introduise subconsciemment ses propres modes de pensées, ce qui rend souvent incompréhensible l’enseignement abordé à cause du phénomène qu’on appelle ‘surimposition’ dans le yoga. Un homme marchant de nuit aperçoit un serpent en travers du chemin, il s’enfuit et, repassant le lendemain, constate que ce n’était qu’une corde. Il a surimposé l’image mentale du serpent, contenue dans sa culture, à celle de la corde perçue par ses sens.

Pour prendre un exemple entre mille, parler des varnas, les castes hindoues, à un occidental, expose automatiquement à le voir assimiler cette conception aux classes sociales actuelles, essentiellement déterminées par l’argent, ou à le voir confondre la noblesse avec l’aristocratie décadente de la fin de l’Ancien Régime, quand ce n’est pas avec les grands bourgeois oppresseurs du prolétariat décrit par Karl Marx dans ‘Le Capital’.

Notre sujet est essentiellement spirituel ; mais d’une spiritualité à l’orientale, c’est-à-dire qui touche tous les aspects de la vie et ne divise pas cette dernière en sacré-profane, sacerdoce-laïcité, religion-vie mondaine, Dieu-et-le-monde. Il nous a donc semblé de première importance d’analyser par le menu la base de la conception religieuse-spirituelle de l’Occident, qui est le Credo chrétien. Et ensuite, pour illustrer le fait que ce credo n’a été aussi massivement dominant et aussi longtemps qu’au prix d’un ‘génocide spirituel’, il nous a semblé important de donner quelques éclaircissements à propos de certains évangiles apocryphes, dit gnostiques, dont l’orientation non-dualiste est souvent proche de la Bhagavad Gita. Beaucoup de chrétiens, mal à l’aise dans le dualisme de la théologie classique, s’y intéressent aujourd’hui, cherchant par-là l’enseignement ésotérique de Jésus et une formulation de son message dé-paulinisée et dé-romanisée.

Garde-vous de mépriser aucun de ces petits (Mt 18/10 = P 131)

Terminons en signalant un danger que l’on rencontre fréquemment chez les demi-savants en matière de spiritualité. Le dépassement des conceptions religieuses du Credo est tellement grand, quand on découvre la métaphysique orientale, qu’on pourrait facilement être tenté de rejeter la religion aussi radicalement qu’un athée matérialiste pourrait le faire. Et cela d’autant que, si on a l’imprudence d’échanger sur le sujet avec un prêtre ou un croyant un peu borné (c’est très facile à trouver), on s’aperçoit rapidement qu’ils sont volontiers tolérants envers les athées alors que l’agressivité, voire la haine, fait surface assez rapidement lorsqu’ils se trouvent en face d’un ésotériste spirituel disciple de Jésus. L’Évangile témoigne de cela à longueur de pages.

Malgré tout, ce serait une incompréhension des rapports de l’ésotérisme et de l’exotérisme que de rejeter la religion, et donc les éléments les plus importants et voyants de sa pratique. Ce serait oublier que la croix chrétienne a deux branches, et que l’horizontale ne concerne pas seulement l’esprit en soi, mais aussi le prochain et même la société tout entière. Les enfants ne peuvent commencer leur cheminement par l’ésotérisme ; et ils ne peuvent profitablement cheminer dans l’exotérisme que si les adultes leur montre l’exemple. De plus, la société moderne, sous prétexte de laïcité, fait preuve de plus en plus de mille techniques déspiritualisantes, certaines opérant dans l’ombre, d’autres plus agressives, il convient donc de maintenir un minimum de présence visible d’une vie religieuse dans la société. L’ésotériste n’est pas dispensé de cela.

Celui donc, qui interpréterait notre commentaire critique du Credo et du christianisme en général comme une opération de déstabilisation de ce dernier serait passé à côté de ce que nous avons clairement exprimé. Le vrai spirituel est un solitaire dans le mesure où, dans le fond de sa compréhension, il est seul, avec l’Unique, en l’Unique, au milieu des autres, qui entendent les choses très différemment et fort matériellement le plus souvent.

La solitude de l’ésotériste

L’ésotérisme n’est pas fait pour celui qui aurait peur de cette solitude ; elle est dans sa vie ce que les quarante jours au désert sont dans la vie de Jésus (Mc 01/13 = P 021), ainsi que ses nombreux temps de prière ; et ce n’est pas pour rien que la Gita fait si souvent référence aux solitaires et aux ascètes. Cet ascète est dit alors solitaire ferme en la sagesse (BG 02/56). Le yogi qui demeure seul, en un lieu solitaire…(BG 18/52). La même fonction est remplie par l’éloge du silence : Celui qui est… silencieux… celui-là m’est cher (BG 12/19). Des mystères secrets, je suis le silence… (BG 10/38). La sérénité… le silence… constituent l’ascèse mentale (BG 17/16).

Le double but de la religion

Le but ordinaire de la religion est double. Premièrement aménager la vie mortelle actuelle, par les prières de demande et leur réponse sous forme de grâce. Nourrissez les dieux (Deva) par les sacrifices et les dieux soutiendront votre vie. De ces échanges mutuels naîtra pour tous la prospérité (BG 03/11). Deuxièmement viser le salut paradisiaque, qui préserve et prolonge l’individualité humaine. Soit sous forme de paradis terrestre ; c’est ce que Jésus promet au ‘bon larron’ : aujourd’hui tu seras avec moi dans le Paradis (Lc 23/43 = P 295). Soit sous forme de royaume des cieux : Les maîtres versés dans le triple Véda (Rig, Sama et Yajur), buveurs de soma (boisson védique) et lavés de leurs fautes, cherchent à gagner le ciel (svarga), en m’honorant par des sacrifices (yajnas). Ils atteignent le monde céleste (paradis) du roi des dieux (Indra) et y expérimentent les plaisirs des dieux (BG 09/20). L’accès au royaume des cieux relève déjà de l’ésotérisme, et c’est pourquoi Jésus aborde le sujet de nuit et auprès d’un homme savant : Nul n’est monté au ciel, hormis celui qui est descendu du ciel, le Fils de l’homme (Jn 03/13 = P 030).

Quant à la ‘grande libération’, moksha, ce n’est plus du ressort de la religion ordinaire, exotérique. Il faut pratiquement faire un détour par l’Orient pour s’apercevoir que Jésus la propose. À moins de vraiment comprendre cette parole : Si vous demeurez dans ma parole, vous êtes vraiment mes disciples, vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous libèrera (Jn 08/32 = P 147) et aussi cette autre : le père et moi nous sommes un.

 

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