Le YOGA de PATANJALI et l’ÉTUDE des ÉCRITURES (BG 04/28)

Le YOGA de PATANJALI et l’ÉTUDE des ÉCRITURES (BG 04/28)

Bhagavad Gita 04/28, Commentaire Théorique et Méditation Opérative

Le YOGA de PATANJALI et l’ÉTUDE des ÉCRITURES (BG 04/28)

Le YOGA de PATANJALI et l’ÉTUDE des ÉCRITURES

D’autres, ascètes rigoureux en leurs observances, sacrifient en offrant leurs richesses,

ou en pratiquant l’ascèse,

ou le yoga en huit phases,

ou en s’adonnant à la récitation védique,

ou à l’étude des Écritures pour acquérir le savoir absolu

(BG 04/28)

Théorie :

La charité, ascèse première

1        Dans ce sutra, Krishna continue à exposer à Arjuna les différentes voies de l’ascèse spirituelle. Voici maintenant ceux qui sacrifient en offrant leurs richesses. Après les précédents sutras, traitant de la maîtrise subtile des sensations et du sacrifice des sens, on a l’impression de revenir à une chose très évidente. Dans toutes les traditions, le sacrifice le plus ordinaire est bien l’aumône en général (BG 17/13 et 20) et les dons au clergé en particulier. Mais ce sacrifice, dravya yajna en sanskrit, comprend la richesse matérielle, psychique et intellectuelle. La compassion affective et le partage des connaissances en font aussi partie, si bien que cette ascèse n’est aucunement réservée aux matériellement riches.

2        On observe ici une curiosité ; le texte précise : D’autres, ascètes rigoureux en leurs observances. Il s’agit d’un trait d’ironie, chose plutôt rare dans la Bhagavad Gita. On remarque d’ailleurs que la chose est moins rare dans l’Évangile (Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu : Mc 12/17 = P 240) ou (les publicains et les prostituées vous précèdent au Royaume de Dieu : Mt 21/31 = P 237) ou (Guides aveugles, qui arrêtez au filtre le moustique et engloutissez le chameau : Mt 23/24 = P 243). Mais revenons à la Gita : en quoi cette remarque est-elle ironique ? Krishna rappelle aux amateurs de subtiles ascèses -qui maîtrisent finement leurs sens- que maîtriser les sens en méditation tout en continuant d’accumuler les objets des sens est assez contradictoire. Vivez sobrement d’abord, ensuite essayez de vous détacher intérieurement. En cela les ascètes seront rigoureux en leurs observances.

3        Il convient de rappeler à ce propos la conception du rôle de la richesse dans l’Hindouisme. La vie théorique de l’hindou traditionnel est divisée en quatre périodes nommée ashramas. La première, brahmacharya, concerne l’éducation générale et religieuse. La deuxième, grihastha, désigne la vie de l’homme marié, ayant des enfants et pratiquant un métier propre à rapporter de l’argent, de la richesse économique. La troisième, vanaprastha, est intermédiaire entre un engagement complet dans le monde et le détachement du monde. L’homme a toujours un œil sur ses affaires, conseillant son fils ou le repreneur de ses entreprises, mais il commence à se retirer progressivement et accentue sa pratique de la méditation. La quatrième période, nommée, samnyasa désigne le renoncement au monde, qui peut être accompagné d’un retrait érémitique ou monastique, ou simplement vécu à proximité de la famille, mais en retrait de celle-ci. Chaque âge de la vie recouvre à peu près deux décennies, et le deuxième âge est celui où l’homme est le plus riche et peut donc faire des dons. S’il rentre dans le troisième et quatrième âge, plus méditatif et directement spirituel, sans se dégager de ses biens matériels et de leurs soucis, alors un problème se pose, que le sutra présent envisage ironiquement.

4        Dans l’évangile gnostique de Thomas, Jésus dit semblablement : Celui qui a trouvé le monde et s’est fait riche, qu’il renonce au monde (Thomas 110) et dans les canoniques : Comme il sera difficile à ceux qui ont des richesses d’entrer dans le Royaume de Dieu ! » (Mc 10/23 = P 217).

L’ascèse, condition sine qua non de la transmission

1        La deuxième forme de pratique spirituelle envisagée dans ce sutra dit simplement en pratiquant l’ascèse. Cela recouvre les pratiques précédentes de maîtrise des sens et du mental, de même que les pratiques suivantes de respirations ou de jeûne et bien d’autres encore. Le mot ascèse signifie ‘entraînement’, ‘exercice’. Il convient de l’entendre en ce sens et non comme une privation et une souffrance volontaire. L’ascèse bien vécue est progressive et plaisante, à tous les stades de son cheminement, faisant passer l’individu d’une sensibilité grossière à une plus subtile, d’une performance limitée à une plus large.

2        On retrouvera cette notion en fin de Gita : Cet enseignement, tu ne dois pas le communiquer à ceux qui ne pratiquent pas l’ascèse… (BG 18/67). Pourquoi donc ? Parce que l’homme véritable fait l’objet de deux naissances. La première, biologique et culturelle, fait de lui un homme au sens profane du terme ; un animal humain serait mieux dire, même s’il est bardé de prestigieux diplômes universitaires. La deuxième fait de lui un deux-fois-né, au sens de la Gita (le respect des ‘deux-fois-nés’ : BG 17/14 et aussi : excellent brâhmane ô meilleur des deux-fois-nés : BG 01/07). Également au sens de l’Évangile (à moins de naître d’en haut, nul ne peut voir le Royaume de Dieu : Jn 03/03 = P 030). Doctrinalement, cette seconde naissance revient à prendre conscience du fait que l’homme n’est pas limité à sa vie corporelle et mentale et que, plus profondément, une conscience l’habite, qui est un rayon de la conscience divine, transmigrant d’une forme transitoire à une autre. Le but de la vie change alors complètement. Au lieu de simplement satisfaire ses enveloppes psychocorporelles, l’homme cherche à centrer sa conscience sur ce rayon, qu’on nomme atman, et à le faire s’approcher de son origine divine jusqu’à la réalisation ultime qui consiste à s’y fondre. Cette transformation nécessite réception d’un enseignement, tel que la Bhagavad Gita précisément, et ensuite un énorme et très long travail sur soi, qui est précisément l’ascèse en question. Celui qui refuse le principe même de l’ascèse, de l’auto-transformation, et qui ne vit que pour jouir, ne mérite pas de recevoir l’enseignement dont il ne pourrait faire qu’un mauvais usage, voilà pourquoi il ne convient pas de l’introduire dans les mystères.

Le yoga première phase : Yama : cinq devoirs moraux

1        Enfin le texte fait référence au yoga en huit phases que la tradition nomme aussi Patanjali-yoga, car Patanjali est le sage qui a écrit les ‘Yoga sutra’ dits de Patanjali, qui est le manuel de base de cette discipline. On le nomme aussi raja-yoga, soit ‘yoga royal’, car il domine, dans l’océan des pratiques spirituelles hindoues, comme le roi dans la capitale.

2        L’expression yoga en huit phases fait référence au plan en huit parties, ou membres,  des ‘Yogas sutras’ de Patanjali. Cela conduit le cheminant des règles d’éducation mondaine à la fusion dans le principe spirituel.

3        La première phase, le premier membre, se nomme yama. Il s’agit des devoirs moraux envers les autres et soi-même. Ils sont au nombre de cinq. Premier : ahimsha, souvent maladroitement traduit par non-violence, alors qu’il s’agit de non-nuisance, qui peut parfois nécessiter l’emploi d’une certaine force.

4        Deuxième : satya, la vérité ou du moins la véracité (dire ce que l’on croit être le plus vrai).

5        Troisième : asteya, respect de la propriété d’autrui, donc absence de vol. Quatrième : brahmacharya, comportement qui mène à Brahma, par le contrôle des sens, en particulier la sexualité, si puissamment incitatrice pour l’homme. Cinquièmement : aparigraha, non possessivité et dégagement du superflu.

6        On constate que quatre de ces yama ne constituent pas en eux-mêmes un enseignement spirituel, mais relèvent simplement de ce qu’on appelle, même dans l’Occident profane, l’éducation. Par contre brahmacharya, qui est l’orientation de l’être vers Dieu, est le fondement d’une civilisation basée sur une religion. Nous venons de commettre un pléonasme, car une civilisation, comme le monde moderne, qui ne serait pas basée sur une religion, ne saurait être qu’un monument d’orgueil humain qui ne peut que courir à sa perte. On dira donc que brahmacharya est la touche sine qua non d’une véritable civilisation humaine.

Le yoga deuxième phase : Niyama 1 : shaucha, faire du corps un temple

Le deuxième ‘membre’ du yoga se nomme niyama. Il s’agit d’un ensemble de cinq disciplines personnelles pour l’acquisition de certaines vertus. D’abord Shaucha, la pureté, dont l’hygiène corporelle fait partie. Mais cela dépasse largement la notion moderne de l’hygiène. Dans un passage de l’Évangile, Jésus parle du Temple de Jérusalem et le texte décrypte le symbole qu’il emploie en précisant : Mais lui parle du lieu-de-la-présence-naos-(sanctuaire) de son corps-sôma (Jn 02/21 = P 029). Toute la Thora, avec la ‘tente de la rencontre’, puis sa version solide qu’est le temple de Jérusalem, construit initialement par Salomon, met l’accent sur un lieu où Dieu se laisse rencontrer. Il est notable que l’expression ‘lieu de la présence (divine)’, soit naos en grec évangélique, désigne le sanctuaire, sans préciser sa forme et sa matière (tente, édifice de pierre ?), et encore plus remarquable que, pour Jésus, ce lieu de la présence est le corps humain. Le sien déjà, celui de ses disciples ensuite. Nous sommes là en plein yoga, aussi la pureté vise-t-elle à faire du corps un véritable outil de captation spirituelle, comme le précisera plus tard la Gita : Lorsque sattva-vérité est dans sa maturité, dans ce corps, la lumière de la connaissance pénètre, par toutes les portes (des sens) (BG 14/11).

Le yoga deuxième phase : Niyama 2, samtosha, le contentement

Samtosha, le contentement, est l’art de ne pas se plaindre et de se satisfaire de ce que la vie apporte spontanément. En somme, l’exact contraire du consumérisme. C’est, pour le méditant,  le moment de comprendre la perversité fondamentale du monde économique dans lequel il vit. Le commerce est un métier légitime et honorable, correspondant à une sous-partie de la troisième varna-caste, les vaïshyas. Il consiste à mettre en relation l’homme qui a besoin d’un objet quelconque avec cet objet qui, parfois, provient de loin. Mais l’économie moderne est pervertie, puisqu’elle est devenue une gigantesque machine à susciter des besoins qui n’existent pas. Son essence est la publicité, dont la méthode consiste à exalter indéfiniment les sept péchés capitaux. Il n’est pas exagéré de dire que, techniquement, la conception moderne de l’économie est diabolique. Les USA ont même eu, à une certaine époque, des lois interdisant aux industriels de fabriquer des produits durables, afin d’obliger les consommateurs à racheter souvent les mêmes choses, faisant ainsi tourner plus rapidement la machine économique (obsolescence programmée) ! C’est quasiment de l’ivrognerie obligatoire. Il y a donc dans samtosha, une dimension vraiment politique de refus du libéralisme consumériste.

Le yoga deuxième phase : Niyama 3, tapas, la force d’âme

Tapas permet de supporter les épreuves, parfois vraiment pénibles, que la vie apporte. Là aussi le caractère anti-yoga du monde moderne doit être conscientisé. L’idéal des systèmes politiques démocratiques consiste à organiser la vie de telle façon que personne ne subisse d’épreuves. Déjà on considère que, si un homme subit une épreuve, ce n’est pas le fait de son karma, de son destin, mais c’est la ‘faute à pas de chance’, selon l’idiote expression à la mode, et c’est bien sûr une injustice, puisque cela arrive à lui et non à son voisin, censé lui être rigoureusement égal. Or, premièrement, ce programme est irréalisable, sinon sous forme de promesses électorales, deuxièmement, dans la mesure où il est réalisé en partie, il façonne des humains de plus en plus faibles, physiquement et surtout psychologiquement. Quand on voit les raisons pour lesquelles les gens dépriment ou se suicident en Occident, comparées aux conditions de vie de nombreux africains ou asiatiques, on mesure le degré de dégénérescence de l’humain moderne. Dans les traditions antiques, tapas est ritualisé sous forme de jeûne ou de résistance au froid, à la chaleur, à la veille prolongée etc. Mais l’essentiel demeure l’égalité d’âme dans les épreuves spontanées de la vie. La Gita y revient souvent : L’homme libre de tout attachement, qui ne dit plus ‘je’, doté de fermeté et d’enthousiasme, inaffecté par le succès ou l’échec, est appelé sattvique (BG 18/26).

Le yoga deuxième phase : Niyama 4, svadhyaya, la connaissance de soi et du Soi

1        Le quatrième niyama, svadhyaya, est la connaissance de soi, en particulier apportée par l’étude des Écritures. Le monde moderne a mis à la place le ‘développement personnel’, dont quelqu’un a dit justement qu’il était « la spiritualité du libéralisme ». En réalité c’est une anti-spiritualité, ou une parodie, car ce qu’il s’agit de développer n’est autre que l’ego. Le yogi est défini par sa capacité à l’affranchissement du faux ego (BG 13/08). Ce qui suppose qu’il y en ait un vrai : la méthode d’entretien de la santé légitime du corps et du mental, sans aucune enflure ou développement exponentiel du moi.

2        Autre point essentiel de svadhyaya : le passage obligé par l’étude des Écritures, sacrées évidemment. Cela distancie le yogi de l’Occident profane, qui prétend remplacer la religion par la psychologie. Le ridicule du projet pointe son nez dans les cas extrêmes, comme celui ou un gouvernement organise une ‘cellule psychologique’ pour consoler les parents dont les enfants ont été tués à l’école par un tireur fou. Si dévoué et humain que soit le psychologue, dans son ignorance volontaire (et d’ailleurs politiquement obligatoire) des lois du karma, que peut-il conseiller qui ne soit pas lamentablement inadapté au dramatique de la situation ?

3        Mais il est à noter aussi que svadhyaya distancie le yogi de la religion occidentale que fut le Christianisme, et qu’elle est encore, bien que très faiblement. Si on reprend le même exemple, le prêtre fera-t-il mieux que le psychologue, en expliquant aux parents que Dieu a permis que leur enfant soit massacré par un fou pour éprouver leur foi… et que l’enfant lui-même ira certainement dans les limbes, ce qui lui évitera l’enfer ?

4        Enfin svadhyaya serait une notion moins éloignée du Protestantisme chrétien que du Catholicisme ou de l’Orthodoxie. En effet, dans ces deux dernières formes du Christianisme, en particulier le Catholicisme, l’autorité essentielle n’est pas l’Écriture biblique et évangélique, mais le clergé et surtout le pape. Alors que le Protestantisme valorise l’interprétation que chaque croyant saura scruter dans l’Écriture. Or l’Écriture, par exemple la Bhagavad Gita, en Orient, définit le cœur de l’homme comme étant le Soi, autrement dit la présence du divin dans l’humain : Je suis le Soi (atman), Arjuna, siégeant dans le cœur de tous les êtres. Je suis le début, le milieu et aussi la fin de toutes les créatures (BG 10/20). Alors la connaissance de soi devient la découverte et la réalisation du Soi… autrement dit ‘le développement personnel’ devient un ‘développement du supra-personnel en soi.’

Le yoga deuxième phase : Niyama 5, Ishvara pranidhana, le foi

1        Ishvara est le nom donné à Dieu dans le yoga. Il s’agit de l’Unique, du principe de toute chose.

2        Au prétexte qu’il y a de nombreux dévas, dieux, dans l’Hindouisme, nombre d’Occidentaux, souvent des Chrétiens pour raison de propagande, prétendent que cette religion est polythéiste. Ils diffament une religion qui attire certains Chrétiens et dont la doctrine est tellement plus cohérente et complète que la leur ; d’autres fois ils répètent une erreur sans la vérifier, ce qui s’apparente à un mensonge par négligence. En réalité, l’Hindouisme est un monothéisme, beaucoup plus affirmé que le monothéisme chrétien avec la ‘Sainte Trinité du Père, du Fils et de l’Esprit saint, tous trois censés être semblablement Dieu’. Les devas sont des puissances intermédiaires entre Ishvara et les humains, selon une conception hiérarchisée du monde.

3        D’ailleurs, les religions qui paraissent des polythéismes ne semblent telles que par l’oubli et la dégénérescence d’une origine monothéiste. La propagande chrétienne se pose comme le premier monothéisme de l’histoire, sous forme du Judéo-christianisme (depuis Abraham), imité ensuite par l’Islam, alors qu’en réalité toutes les religions ont un sommet monothéiste, et éventuellement des dérives polythéistes quand elles dégénèrent, ou selon le point de vue de leurs adeptes les moins éclairés.

4        Toujours est-il qu’Ishvara pranidhana désigne la foi. Toute religion repose sur le concept de foi en son Dieu. Mais il faut insister sur le fait que la conception chrétienne de la foi (du moins à notre époque et depuis assez longtemps) est différente de la foi qu’on nomme shraddha en sanskrit. Le Christianisme exotérique est fondé sur une conception de Dieu comme autre que l’humain (le Tout Autre même, le Très-Haut) et sa dynamique est une relation de type sentimentale entre Dieu et l’humain, une relation d’amour. Les fluctuations inévitables du psychisme imprègnent donc souvent la foi des plus grands mystiques chrétiens en leur Dieu, comme le montrent leurs autobiographies et autres témoignages sur leur vie. Très différemment, shraddha se présente comme une certitude, une évidence : Ceux qui pratiquent constamment cet enseignement, avec foi et sans tergiverser, se libèrent des chaînes du karma (BG 03/31). L’homme de renoncement, imprégné de sattva, intelligent, a tranché tous ses doutes (BG 18/10). Celui qui, par le yoga de l’union divine, s’est détaché des œuvres, dont les doutes ont été tranchés par la conscience de sa véritable identité… (BG 04/41). La Bhagavad Gita termine même sur ce point essentiel : Me voici résolu, les doutes m’ont quitté. J’agirai selon ta parole (BG 18/73).

Le yoga troisième phase : asana

1        Asana signifie littéralement ‘assiette’, au sens français d’être ‘bien dans son assiette’ ou de ‘l’assiette de l’impôt’. En somme ce sur quoi repose l’impôt ou le corps. L’idée est d’avoir une base stable.

2        Certains yogis disent qu’il y a 7 postures, d’autres 70, 700 ou 7000, selon le nombre de variantes que l’on intègre dans la liste. Les sept catégories sont : Fermetures (pliures), ouvertures (cambrures), penchés latéraux, torsions, inversions, équilibres, assises. Certaines de ces postures sont toniques, d’autres non. Leur but est de pouvoir se poser en méditation sans que le malaise du corps gène la concentration de la conscience.

3        Le symbolisme des postures s’apparente à ce que nous avons envisagé sur le corps comme temple du yogi, comme l’indique aussi l’Évangile.

4        Ce qu’on nomme le hatha-yoga comprend la partie posturale et énergétique du yoga. Les hatha-yogi spécialisés ont parfois tendance à sur-développer le travail des postures, ce qui produit une déviation acrobatique, souvent liée à une recherche de valorisation du moi.

5        En schématisant, on peut dire que le yoga hindou est utile aux Chrétiens parce qu’il déborde leur religion par en haut et par en bas. Par en haut avec sa notion de non-Être, qui n’existe pas dans la théologie officielle, sa conception de la non-dualité (idem) et ses méthodes d’intégration dans le divin (idem). Par en bas, car le Christianisme, souvent vécu comme un crucicentrisme, perçoit la spiritualité comme nécessairement liée à un corps souffrant, crucifié. En Christianisme, le bonheur du corps est suspecté de péché et même le simple ‘silence des organes’ semble souvent être un manque d’ardeur mystique. Résultat, la plupart des grands mystiques chrétiens furent en parallèle de grands masochistes, et les Chrétiens, en particulier membres du clergé, ‘mal dans leur peau’ sont légion, par manque d’une méthode d’intégration du corps dans la spiritualité, autrement dit par manque de hatha-yoga. Le Christianisme ‘moderne’ prend conscience de cela et cherche à légitimer le sport occidental, ce qui est un moindre mal mais demeure parfaitement profane, chose regrettable pour une religion. Certains chrétiens pratiquent le hatha-yoga, mais deviennent rapidement suspects d’hérésie car, si on le comprend, on ne peut le détacher de l’ensemble du yoga global.

Le yoga quatrième phase : pranayama

1        Prana signifie ‘force vitale’ et yama ‘maîtrise’. Il s’agit donc globalement de la maîtrise de la force vitale. Trois moyens prédominent dans cette entreprise : l’alimentation, la sexualité, la respiration. En culture occidentale, dans les cours de yoga, on limite pratiquement le pranayama à la respiration.

2        Sans alimentation le corps manque de force. Quand on jeûne, les deux impressions dominantes sont le froid et la fatigue. Mais trop d’alimentation, comme c’est le cas assez généralement en Occident actuel, fait grossir le corps avec excès, le fatigue par un labeur digestif exagéré, et gâche la force du corps en travaux inutiles. La Bhagavad Gita envisage la question sur le plan qualitatif, en considérant les trois sortes de nourritures selon les gunas (BG 17/07-10) et sur le plan quantitatif : Le yogi mange peu (BG 18/52). Le yoga est inaccessible à celui qui mange trop, ou jeûne trop (BG 06/16).

3        La question de la sexualité, en rapport avec le pranayama, est généralement occultée en ‘yoga occidental’, car elle est trop anticonsumériste et de plus ne respecte pas la superstition de la parité et de l’égalité sexuelle. En effet on ne saurait nier la différence (qui n’est autre que la complémentarité) de la sexualité masculine et féminine. La production d’ovules chez la femme est déterminée par la nature et quasi indépendante de sa volonté. La production de spermatozoïdes chez l’homme dépend de la dépense qu’il en fait à chaque éjaculation. Les rapports sexuels complets chez l’homme (avec éjaculation) entrainent donc une grande dépense énergétique ; d’où le proverbe latin ‘L’homme est triste après le coït’. Le pranayama en matière de sexualité consiste pour l’homme en deux méthodes que le yoga dit tantrique nomme de ‘main droite’ ou de ‘main gauche’. La méthode de main droite est celle, théorique du moins, des moines chrétiens, la chasteté : pas de pensées et donc pas de pratiques sexuelles. Ainsi l’énergie sexuelle, qui est la base de l’énergie du corps, se transmute spontanément, en fonction des centres d’intérêt de l’individu, en énergie physique, ou mentale, ou spirituelle. La méthode ‘main gauche’ consiste, pour un homme, à avoir des rapports sexuels avec une femme, jusqu’à conduire cette dernière à l’orgasme, mais sans dépense de sa semence par l’homme, donc sans éjaculation. Est-ce pour autant sans orgasme pour l’homme ? La question est difficile, car l’orgasme masculin est très court et coûte cher en énergie. De plus, le plaisir de faire l’amour est bien loin de se limiter à ce spasme, certes jouissif, mais éphémère chez l’homme. Il faut, pour cela, une maîtrise de la respiration et des muscles liés à la sexualité et surtout des pensées. Les Fidèles d’Amour médiévaux connaissaient quelque chose d’équivalent à ce yoga sexuel dit tantrique. Mais il n’en est plus question dans le ‘Christianisme moderne’.

4        Quant à l’aspect respiratoire du pranayama, sa nécessité est plus évidente. Le rythme respiratoire peut être volontaire ou automatique. Il constitue donc le moyen d’agir sur les autres rythmes, en particulier cardiaque, et aussi neuronique, qui s’influencent l’un l’autre dans le corps. La stabilisation physique et mentale nécessaire en méditation passe donc obligatoirement par la maîtrise de la respiration.

5        L’Occident n’a pas d’équivalent du pranayama respiratoire. Cependant les amateurs de plongée, ou autrefois les professionnels chasseurs de perles, et les musiciens pratiquant un instrument à vent pratiquent de fait un pranayama parfois extrêmement virtuose. Le sutra suivant celui-ci envisagera la question ; nous y reviendrons donc.

Le yoga cinquième phase : pratyahara

Prati signifie ‘loin de’ et ahara ‘nourriture’ ou, plus largement, ‘ce que nous prenons de l’extérieur’. Pratyahara est alors le retrait par rapport aux stimulis extérieurs. La conscience opère la séparation entre l’intérêt pour les choses extérieures et celui pour les choses intérieures et ne garde que ces dernières. La pensée peut donc vagabonder, comme dans le rêve ou l’imagination, tout en demeurant coupée du monde extérieur au corps. Un lecteur plongé dans un passionnant roman au point d’ignorer ce qui se passe autour de lui est en pratyahara. Les autistes ont une faculté naturelle, et problématique, à cet exercice, les gens sujets à la distraction en manquent par  contre et leur vie intérieure risque d’être pauvre. Après avoir décrit la posture de méditation (asana), la BG signale aussitôt ce premier point : Il doit tenir son buste, sa tête et sa nuque érigés, en équilibre et immobiles, fixer le bout de son nez, sans regarder autour de lui (BG 06/13).

Le yoga sixième phase : Dharana

Vient ensuite, et naturellement, la concentration proprement dite. Alors qu’en pratyahara la conscience peut vagabonder, tant qu’elle demeure enfermée dans la vie intérieure, la concentration dharana la fixe radicalement. La posture-asana n’est spirituelle que par la prise de conscience de sa dimension symbolique. Le retrait-des-sens-pratyahara n’est pas en soi spirituel. Il aide simplement à la spiritualité dont le monde extérieur distrait puissamment. Il y a sans doute plus de choses dans le monde intérieur propres à distraire aussi de la spiritualité ; sinon tous les prisonniers du monde deviendraient des spirituels et presque tous les infirmes. De même la concentration-dharana n’est pas en soi spirituelle. La BG la présente comme ayant un rapport direct avec la volonté : La volonté qui, par une concentration sans faille, grâce au yoga, gouverne le mental, le prana (souffles vitaux) et les sens, est sattvique (pure) (BG 18/33). Ceci dit, cette volonté et cette concentration peuvent n’être que profanes. Napoléon disait : « Quand on veut fortement, constamment, on réussit toujours. » Que prouvent ces remarques ? Que la vie spirituelle n’est pas à côté des qualités profanes, encore moins en opposition, mais s’appuie dessus, comme une maison sur ses fondations.

Le yoga septième phase : Dhyana

Dhyana est la méditation proprement dite. Un problème de vocabulaire se pose ici, car la culture chrétienne emploie le mot méditation dans un tout autre sens. Un moine médite les Écritures lorsqu’il pense attentivement aux messages de la Bible. En yoga, la méditation-dhyana présuppose la concentration-dharana, à un point d’intensité que l’Occident ne pratique qu’exceptionnellement. Mais une autre chose opère la différence : la méditation yogique vise à la fusion du méditant avec ce sur quoi il médite. Or ceci n’est pas une question technique, mais métaphysique et théologique. Les religions abrahamiques, considérant le monde séparé de Dieu, et non issu de Dieu et produit en Dieu (BG 11/07) (creatio ex nihilo), affirment qu’il est impossible à la conscience d’un humain de se fondre en la Conscience absolue qu’est Dieu. Elles affirment aussi qu’une telle tentative constitue le plus grand péché d’orgueil possible. Au contraire les deux grandes spiritualités orientales, Hindouisme et Bouddhisme, envisagent le monde et ses êtres comme se développant en Dieu. Elles professent même que l’impression d’en être séparé est précisément l’illusion cosmique, maya, que la méditation-dhyana a pour objectif de détruire. On voit donc que, par la doctrine, autant que par la technique et la finalité, dhyana est tout autre chose que ce qu’on nomme méditation en Christianisme. L’homme est fait de sa foi. Ce qu’est l’objet de sa foi, il le devient aussi (BG 17/03). Dhyana est la foi réalisatrice de l’identification suprême. Et la Gita y insiste : Ceux qui, en s’appuyant sur cette connaissance, ont réussi à s’identifier à moi, n’ont pas besoin de renaître (BG 14/02). …libre du sens de l’ego, de la violence, de l’orgueil, de la luxure, de la colère, de la convoitise, en paix avec lui-même, celui-là est mûr pour se fondre en Brahman (BG 18/53) Identifié au Brahman, l’âme sereine, il ne souffre plus… (BG 18/54). Précisons que la gnose chrétienne (car il y en a bel et bien une, malgré sa supposée hérésie) n’ignore pas cela : La Vérité ne se réalise pas comme dans le monde, celui qui voit le soleil ne devient pas le soleil… Mais si tu connais le Souffle (pneuma) tu es le Souffle, si tu perçois le Christ tu deviens le Christ (Évangile selon Philippe 44 )…Alors on n’est plus seulement un chrétien, on est le Christ (Évangile selon Philippe 67).

Le yoga huitième phase : Samadhi

1        Le samadhi n’est pas une étape du yoga, mais son but, ou l’état atteint lorsque le but est touché. La conscience individuelle est alors totalement absorbée dans le Conscience divine. Aucune dualité ne subsiste entre le méditant et le sujet de méditation. Il n’y a d’ailleurs plus de sujet de méditation. La Conscience divine, qui gît au centre du cœur du méditant (BG 10/11, 20) intègre totalement la conscience de ce dernier.

2        Sam signifie ‘ensemble’, a signifie ‘vers’, et dhi signifie ‘mettre’ ; le samadhi, c’est ‘mettre ensemble’, en ‘union complète’ la conscience individuelle et la Conscience divine. Le samadhi n’est pas conscience de quelque chose ; c’est la Conscience pure, qui ne se particularise en rien qui puisse être limité dans une définition.

3        On distingue trois degrés de samadhi. Savikalpa samadhi, c’est-à-dire ‘avec semence’, cette dernière étant un mantra, une image symbolique, ultime sujet de méditation que le yogi devient littéralement. Nirvikalpa samadhi, soit ‘samadhi sans semence’, qui est le samadhi proprement dit, où sujet et objet sont un. Et Sahaja samadhi, le ‘samadhi spontané’ (sans effort) et aussi permanent, dans lequel le méditant peut à nouveau retourner dans la vie active, sans quitter l’état de conscience universelle qu’il a atteint en méditation. À proprement parler, à ce stade, il n’a plus à méditer, au sens d’un exercice spirituel. On pourrait dire que sa conscience est en orbite et n’a plus d’effort à faire pour se maintenir dans le domaine céleste, tout en ayant parfaitement conscience de ce qui se passe sur la terre.

4        La Bhagavad Gita fait deux références précises au samadhi. D’abord elle l’envisage par opposition aux partisans des rites religieux qui ne font pas sortir du samsara (ronde des naissances et des morts) : Ce sont des Hommes de désir, ils sont obsédés par les plaisirs célestes, leurs discours, tournés vers les plaisirs et les pouvoirs magiques, se perdent dans le dédale des rites et ne débouchent que sur les renaissances comme fruit des actes (BG 02/43). Et le texte poursuit : Ceux que fascinent les jouissances et les pouvoirs succombent au prestige d’un tel enseignement. Chez eux l’intelligence n’est pas prête pour cette connaissance et pour l’état de Samâdhi (BG 02/44). Ils sont enchaînés par une conception duelle. Il y a Dieu et moi ; ma religion est ma relation avec Dieu et réciproquement. Mais alors, même si je prie un seul Dieu et non plusieurs, mon Dieu n’est pas l’Unique, puisque je suis hors de lui. Je me considère comme infime en face de Dieu, et je me crois humble, alors que c’est orgueil de prétendre être en dehors de Lui.  Comme le précise le sutra, c’est bien une question d’intelligence spirituelle, et précisément métaphysique. Dans le monde physique, les objets sont séparés, alors que la relation de Dieu et du monde est non-duelle. L’intelligence physique ne peut concevoir cela, mais c’est une évidence pour l’intelligence métaphysique, ou intelligence du cœur.

5        L’autre emploi de samadhi dans la Gita envisage la notion en elle-même, à son stade de réalisation : Lorsque le yogi, mental discipliné par la pratique, atteint le samadhi (l’enstase), et qu’il perçoit le Soi-atman par le soi-ego, il est satisfait dans son propre Soi (BG 06/20). La fusion soi-ego et Soi-atman, en somme humain et divin, est ici parfaitement explicite. Certains connaisseurs traduisent samadhi par ‘enstase’, ce qui signifie ‘se tenir à l’intérieur’ du divin. Cela fait référence, par opposition, à la conception chrétienne de l’extase mystique, en particulier à propos de sainte Thérèse d’Avila ou saint Jean de la Croix. ‘Extase’ signifie ‘se tenir en dehors’ et désigne l’état dans lequel le mystique chrétien a l’impression d’être happé hors de sa conscience psycho-corporelle ordinaire et comme rapproché de la gloire de Dieu. Alors l’humanité du mystique n’est pas réintégrée dans le divin ; elle est comme abandonnée en chemin, ainsi qu’un serpent qui mue et laisse sa vieille peau derrière lui. La conscience du mystique se fond presque dans le divin, mais son corps demeure en dehors puisque sa conscience est en dehors de son corps (ex stase). Cela demeure problématique, comme l’illustre l’expression ‘être hors de soi’, qui désigne la colère ou la folie. Enstase est un concept pertinent, puisqu’il désigne, en langage mystique et spirituellement expérimental, ce que décrit métaphysiquement la doctrine de la non-dualité.

Un résumé hiérarchique de la Bhagavad Gita

Ce sutra est à lui seul un résumé du yoga, voire de la Bhagavad Gita. On y trouve le sacrifice des richesses mortelles, le travail sur soi de l’ascèse, la méthode de méditation complète qu’est le yoga en huit phases, et la référence doctrinale, à travers les Écritures, au savoir absolu de la Révélation. Il est notable que la question doctrinale intervient en dernier, alors qu’en bonne logique, elle doit précéder la pratique, tant ascétique que méditative. Il s’agit d’une présentation hiérarchique, plaçant l’ascèse au-dessus de la ‘pauvreté évangélique’, la méditation au-dessus de l’ascèse, et la connaissance de philosophie sacrée au-dessus des trois autres dans la mesure où, théoriquement la compréhension parfaite de la théorie devrait procurer la réalisation de l’état correspondant.

La récitation des Écritures, pratique spirituelle de base, aujourd’hui presqu’oubliée

1        … ou en s’adonnant à la récitation védique. La récitation des textes sacrés est sans doute la pratique spirituelle la plus universelle. D’abord pour une évidente raison : les traditions spirituelles ont presque toujours été orales avant d’être écrites et souvent la phase d’oralité a duré des millénaires. Certaines, comme la tradition celtique, se devait de n’être qu’orale, alors même que le peuple qui la pratiquait disposait d’une écriture. Le secret initiatique est plus sûrement gardé dans une tradition orale.

2        Jésus n’a pas écrit, alors que l’Évangile prend soin de préciser qu’il savait lire (Lc 04/16 = P 039) et écrire (Jn 08/06 = P 144). La Bhagavad Gita n’est pas écrite par Krishna, mais par le sage Vyasa (BG 10/37 et 18/75).

3        Du point de vue opératif la récitation des textes sacrés est plus efficace que la lecture, même ‘méditative’,  car la Révélation, inscrite dans la mémoire, travaille celle-ci subconsciemment. De plus, la mémoire est toujours sélective, en fonction des passions et des répugnances de l’ego, ce que l’on oublie est précisément ce qu’il faut le plus travailler ; et comment le savoir sans réciter ?

4        Un problème technique se pose et s’oppose ici entre les traditions abrahamiques et la tradition hindoue. Le Judaïsme et l’Islam sont farouchement icônoclastes et privilégient la mémorisation phonétique (par l’ouïe et non par images mentales). Or cette méthode, si elle évite de transformer les icônes mentales en idôles, est moins efficace, car le sens humain dominant est la vue. De plus elle est moins intelligente ; il suffit, pour s’en persuader, de constater qu’un perroquet ou un magnétophone peuvent ‘mémoriser’ un texte sans y rien comprendre. Le Christianisme, théoriquement, n’est pas iconoclaste, mais, à y bien regarder, ses représentations sacrées sont d’une terrible monotonie, répétant sans cesse les images des moments importants du calendrier liturgique. Elles sont assez peu scripturaires. L’Hindouisme n’a pas cette crainte de l’idolâtrie des images et la méthode de mémorisation utilisée met à contribution tous les sens, en particulier la vue et l’ouïe. L’ouïe consiste à phonétiser (mentalement ou verbalement) le texte. Pour ceux qui le chantent, selon un art très précis, une science musicale intervient. Les images mentales nécessitent par contre une créativité du récitant, même si le texte est descriptif, car ce n’est quand même pas un roman, et d’autant plus s’il y a des notions abstraites qu’il faut alors symboliser  comme la grâce, la foi etc. Le récitant, alors, façonne sa propre matière psychique pour y inscrire le texte qu’il mémorise et récite. Sa transformation est en proportion. Un autre aspect de la mémorisation avec images mentales importe : l’ordonnancement des savoirs. La BG comprend plus de 700 sutras, nécessitant parfois plus de dix images mentales par unité. Pour que le mental du récitant ne ressemble pas au grenier d’un musée où s’entassent les tableaux l’un contre l’autre, il faut les disposer dans des espaces organisés et facilement repérables. Un peu comme un guide du musée du Louvre qui peut, de mémoire, décrire les tableaux et sculptures disposés dans chaque pièce. Le récitant qui utilise intelligemment la mémoire visuelle structure ainsi son espace mental, si bien que le plan de l’œuvre mémorisée, ses effets d’échos et ses rapprochements ou contradictions ressortent et littéralement ‘sautent aux yeux’, ce qui est essentiel pour la compréhension du texte. Alors que la mémoire phonétique, comme le montre l’exemple du perroquet, ne garantit aucune compréhension… tout enseignant sait bien qu’un enfant peut réciter une poésie sans y rien comprendre.

L’étude des Écritures

1        L’étude des Écritures pour acquérir le savoir absolu. Il n’est pas si évident qu’on pourrait le penser d’évoquer l’étude des Écritures après avoir noté leur récitation. La Gita se méfie des interprétations littérales : Il est une parole fleurie, dont se prévalent les hommes qui manquent de sagesse. Ils sont attachés à la lettre du Véda. Ils prétendent : « Il n’y a rien au-delà » (BG 02/42). Lire les Écritures, et même pouvoir les réciter, ne suffit pas pour en puiser tout le savoir, il faut les étudier.

2        Si les Écritures n’avaient pas de sens caché, il ne serait pas nécessaire de les étudier. Face à cette nécessité de l’étude, les différentes branches d’une même tradition choisissent des solutions souvent antipodales. En Christianisme, la branche la plus ancienne, l’Orthodoxie, réservait l’étude aux savants clercs, et ceci d’autant que la population était en grande majorité analphabète. Après la rupture, vers l’an mille, qui sépara les Orthodoxes des Catholiques romains, ces derniers accentuèrent le phénomène à l’extrême, puisque le pape fut censé avoir seul les clés de l’interprétation juste. Cela s’est fixé au concile de Trente (XVI° siècle), par réaction contre le Protestantisme naissant, puis en 1870, avec le dogme de l’infaillibilité pontificale. La Réforme protestante, tout en possédant de savants exégètes, part du principe que tout chrétien doit pouvoir lire l’Évangile pour écouter personnellement les paroles de Jésus et doit étudier l’Écriture en principe tous les jours de sa vie. C’est d’ailleurs pourquoi la Réforme fut un puissant agent de lutte contre l’analphabétisme encore très répandu à l’époque.

3        Maintenant, que l’étude des Écritures soit faite par les chefs religieux seuls, en vue, entre autres, de s’en garder le monopole, ou qu’elle soit pratiquée par tout le peuple des croyants, reste qu’existent mille façons d’interpréter les Écritures. À titre d’aperçu, en voici quelques-unes. Première méthode : Les Pères de l’Église chrétienne affirment : « L’Écriture est à elle-même son propre commentaire ». À ceux qui doutent de l’inspiration de l’écriture sacrée on peut conseiller d’observer que chaque fois qu’un passage semble irréalisable ou scabreux, il est équilibré par un autre, parfois d’apparence contradictoire, mais dont le contexte justifie le radicalisme. Quand on  a constaté cela des milliers de fois, il devient fort difficile de douter qu’une inspiration supra-humaine ait présidé à l’élaboration du texte. Mais, bien sûr, cela n’est possible qu’une fois qu’on a intégré profondément l’ensemble du texte, chose qui n’arrive pratiquement jamais chez ceux qui s’emploient à prouver que les Écritures n’ont qu’une source humaine, comme n’importe quel livre.

4        Deuxième méthode d’interprétation de l’Écriture : Chercher à faire dire à l’Écriture ce qu’affirment les dogmes de la religion qui prétend en découler. Cela est vrai particulièrement pour l’interprétation du clergé, dans le Christianisme, dont la théologie est basée sur des dogmes et sur les lettres de saint Paul et non directement sur l’Évangile. Exemple : Jésus parle bien du Père (Dieu, comme origine du monde), du Fils (lui-même et tous ceux qui entreront totalement dans l’adhésion à la volonté de Dieu) et de l’Esprit Saint (Dieu en tant qu’il pénètre le monde entier et la conscience de tout homme qui l’écoute), mais le dogme chrétien affirme que Père, Fils et Saint Esprit sont trois personnes différentes et également divines, ce que Jésus ne dit nulle part dans l’Évangile. Si bien que le dogme est quasi polythéiste (malgré sa prétention que ces trois Personnes divines n’en sont qu’une, tout en étant différentes) alors que l’enseignement de Jésus est rigoureusement monothéiste, ne distinguant que trois aspects (parmi une infinité d’autres) de Dieu : Père, créateur, Fils manifesté à travers un homme réalisé, Esprit, pénétrant la conscience de tout homme qui le cherche et pénétrant aussi l’Écriture. Cette méthode est évidemment exotérique et constitue un vrai frein à la compréhension spirituelle du message. Le problème se pose guère dans les autres traditions que la chrétienne car elles sont moins dogmatiques, voire pas du tout.

5        Troisième méthode : l’interprétation symbolique. Encore faut-il s’entendre sur ce qu’est un symbole. Ce n’est pas une convention arbitraire comme le code de la route : au feu rouge il faut s’arrêter et au vert il faut rouler. Le symbole est un élément du monde dont les qualités sont analogues à ce qu’il signifie symboliquement. C’est pourquoi les symboles sont universels, même si telle tradition utilise plus tel symbole qu’une autre ou si certains symboles sont envisagés surtout négativement dans une tradition et surtout positivement dans une autre. Par exemple le feu, surtout comme feu de l’enfer dans l’Évangile, et surtout comme feu de l’ascèse transformatrice dans la Bhagavad Gita. Cependant, dans l’Évangile, comme dans la Gita, on trouve aussi le sens complémentaire. Même sans érudition, un homme doué d’intelligence sensible peut faire une lecture symbolique profonde des Écritures. Mais il faut être rigoureux, car beaucoup, même parmis les interprètes dûment canonisés, brodent imaginativement sur l’Écriture, lui faisant exprimer ce qui n’est aucunement dans la nature des symboles employés.

6        Terminons, en quatrième méthode, par les interprétations idéologiques, qui sont légions. Elles doivent être éliminées par tout spirituel sérieux, ce qui n’empêche pas l’Église catholique d’en accepter beaucoup et officiellement. Les interprétations idéologiques ont toutes en commun de poser a priori ce que doit signifier l’Écriture avant même de l’avoir lue. Par exemple l’interprétation féministe de l’Écriture, pose l’égalité de l’homme et de la femme, pratiquement en tout point quand ce n’est pas, comme le suggère le nom de cette interprétation, la domination pure et simple de la femme sur l’homme en tout. Et peu importe si les Écritures de tous les peuples prennent largement le contrepied de cette thèse. Dans ces interprétations il s’agit de complaire à l’idéologie dominante du moment. On trouve ainsi les lectures marxistes, psychanalytiques, progressistes, évolutionnistes, antiracistes ou au contraire racistes, et on trouvera bientôt les lectures homosexuelles, transgenres, et combien d’autres qui défieront l’imagination de l’homme actuel. Celui qui connaît les modes intellectuelles de son temps aura vite fait de repérer ces interprétions qui cherchent à plaire aux hommes et non à Dieu.

7        Reste un point essentiel de ce sutra d’une richesse densifiée : l’étude des Écritures pour acquérir le savoir absolu. Les religions dualistes, comme sont, du moins dans leur exotérisme, le Judaïsme, le Christianisme et l’Islam (les trois religions abrahamiques) posent que la conscience habitant l’homme ne peut réaliser Dieu. La notion de savoir absolu leur apparaît donc comme une prétention blasphématoire. Jésus a été crucifié pour cette raison, comme le soufi Mansour Al allaj en Islam, crucifié en 922 à Bagdad. Les deux religions orientales (Hindouisme et Bouddhisme) conçoivent le monde comme émané de Dieu et apparaissant illusoirement séparé de Lui au regard profane des hommes limités à leur corps. Le monde se résorbe donc cycliquement en Dieu (BG 13/16) et tout individu humain peut, en théorie du moins, se fondre en Lui : Celui qui connaît purusha (l’esprit), prakriti (la Nature), et l’interaction des trois gunas (modes de la Nature), quelle que soit sa condition présente, jamais plus il ne renaîtra en ce monde (BG 13/23). Ceux qui prennent refuge en moi, fussent-ils de basse extraction, une femme, un vaïshyas (3° caste), ou un shudras (serviteur, 4°  caste), atteignent le but suprême (BG 09/32). Quand on pratique les Écritures, il s’agit donc de savoir clairement ce que l’on cherche, une proximité ou une fusion avec l’Esprit qui les inspire ?

Pratique :

Pratique I : Dans ‘La  charité, ascèse première’, nous avons vu que dravya yajna ne désigne pas seulement le don des biens matériels, mais aussi la générosité affective et intellectuelle. Avant de se désencombrer intérieurement, il est indispensable de le faire matériellement. L’homme riche est pauvre en temps et souvent assailli de soucis. Avant de chercher assistance psychologique, faire preuve de courtoisie, de gentillesse et d’écoute, ce qui permettra de se distancier de ses propres problèmes : excellente façon de les limiter.

Pratique II : Abordant ensuite le classique ‘yoga de Patanjali’, encore dit ‘raja yoga’ soit yoga royal, ou ‘yoga en huit phases’, nous avons vu la première, Yama. Il s’agit de règles de bonne conduite sociale : ahimsha, la non-nuisance, satya, la véracité, asteya, la non convoitise des biens d’autrui, aparigrapha, le dégagement du superflu. Tout cela demeure humain, sauf brahmacharya, le contrôle des sens en vue d’orienter la force vitale vers le divin créateur Brahma. On a là les bases d’une vie de civilisé, ce qui ne saurait être sans le reliment à Dieu-Brahma. Quand on parle de la ‘civilisation moderne’, on commet une erreur de langage.

Pratique III : La deuxième phase du yoga de Patanjali est Niyama, ensemble de disciplines personnelles. D’abord Shaucha, la pureté, et l’hygiène corporelle, qui, ultimement consiste à faire du corps du yogi le temple dans lequel se déroule son culte. Ensuite Samtosha, le contentement, qui mettrait au chômage tous les psy et les publicistes, si l’homme savait interpréter comme faisant partie de son karma ce qui lui advient spontanément. Ensuite tapas, l’ascèse, qui développe la force d’âme ; nous sommes là clairement aux antipodes du consumérisme jouisseur. Ensuite svadhyaya, est la connaissance de soi, en particulier apportée par l’étude des Écritures. Le monde moderne a mis à la place le ‘développement personnel’, dont quelqu’un a dit justement qu’il était « la spiritualité du libéralisme ». En réalité c’est une anti-spiritualité, ou une parodie, car ce dont il s’agit est le développement exponentiel du moi. Le dernier point est Ishvara pranidhana, la foi, avec une insistance sur le fait que la foi véritable est une certitude sans fluctuations : Ceux qui pratiquent constamment cet enseignement, avec foi et sans tergiverser, se libèrent des chaînes du karma (BG 03/31).

Pratique IV : La troisième phase du yoga est asana, qui désigne les fameuses postures corporelles. Elles se déclinent en sept catégories : Fermetures (pliures), ouvertures (cambrures), penchés latéraux, torsions, inversions, équilibres, assises. Le Christianisme est dépourvu d’une science équivalente. La quatrième phase est pranayama ou maîtrise de la force vitale, principalement par l’alimentation, la sexualité et la respiration.

Pratique V : La cinquième phase du yoga classique est pratyahara, qui désigne le retrait par rapport aux stimulis extérieurs au corps. Un lecteur plongé dans un passionnant roman au point d’ignorer ce qui se passe autour de lui est en pratyahara. Les autistes ont une faculté naturelle, et problématique, à cet exercice, les gens sujets à la distraction en manquent par  contre et leur vie intérieure risque d’être pauvre. La sixième phase est Dharana, la concentration. Alors la conscience ne  vagabonde plus, pour autant son sujet n’est pas nécessairement spirituel ; un bon joueur d’échecs est puissamment concentré. La septième phase est Dhyana, la méditation. Mais, en Christianisme et en Occident, méditer revient à cogiter sur un sujet philosophique. En yoga méditer-dhyana, c’est devenir ce sur quoi on se concentre. L’homme est fait de sa foi. Ce qu’est l’objet de sa foi, il le devient aussi (BG 17/03). La gnose chrétienne n’ignore pas cela : si tu perçois le Christ tu deviens le Christ (Évangile selon Philippe 44). La huitième phase est Samadhi. Alors la Conscience divine, qui gît au centre du cœur du méditant (BG 10/11, 20) intègre totalement la conscience de ce dernier. Au contraire de l’extase des mystiques chrétiens qui place la conscience du mystique ‘hors de lui’, le samadhi est une enstase, car le yogi rencontre le principe de son être au cœur de son être : Je réside dans le cœur de tous les êtres (BG 10/20).

Pratique VI : Ce très riche sutra envisage ensuite la récitation des Écritures. Les traditions spirituelles ont presque toujours été orales avant d’être écrites. La Révélation, inscrite dans la mémoire, travaille celle-ci subconsciemment. De plus, la mémoire est toujours sélective, en fonction des passions et des répugnances de l’ego, ce que l’on oublie est précisément ce qu’il faut le plus travailler ; et comment le savoir sans réciter ? Un enfant, un perroquet et même un magnétophone peuvent réciter sans comprendre, car la mémoire auditive est reproductive mais non intelligente. Aussi faut-il utiliser aussi la mémoire visuelle, quitte à employer des symboles pour les notions abstraites (amour, foi, grâce etc). Puis vient l’étude des Écritures, qui n’est pas le monopole des prêtres. Il faut se défier des interprétations idéologiques, visant à plaire aux hommes contemporains plutôt qu’à Dieu, et de même aux interprétations dogmatiques, posant à priori ce que doit signifier l’Écriture sans la lire vraiment. Les deux grandes et bonnes méthodes sont la lecture symbolique, sachant qu’un symbole n’est pas une convention mais présente la même nature que ce qu’il symbolise, et la lecture dans le contexte, dont le principe est ‘L’Écriture est à elle-même son propre commentaire.’ La Gita parle du savoir (spirituel) absolu, ce qui revient à affirmer qu’il est accessible à l’homme.

 

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Le YOGA de PATANJALI et l’ÉTUDE des ÉCRITURES (BG 04/28)