La MAITRISE SPIRITUELLE des SENS (BG 04/26-27)

La MAITRISE SPIRITUELLE des SENS (BG 04/26-27)

Bhagavad Gita 04/26-27 Commentaire Théorique et Méditations Opératives

La MAITRISE SPIRITUELLE des SENS (BG 04/26-27)

La MAITRISE SPIRITUELLE des SENS

D’autres sacrifient l’ouïe et les autres sens, dans le feu de l’ascèse ;

d’autres sacrifient les sons et les autres objets sensibles, dans le feu des sens.

Ceux qui désirent atteindre la réalisation spirituelle par la maîtrise des sens et du mental, offrent en sacrifice,

dans le feu du mental maîtrisé, les activités de tous leurs sens, et leur souffle vital.

(BG 04/26-27)

Théorie :

La légitimité de l’ascèse sensorielle

1        D’autres sacrifient l’ouïe et les autres sens, dans le feu de l’ascèse. Dans ce sutra et les suivants, la Bhagavad Gita envisage les différentes sortes de sacrifices. L’idée de sacrifier un organe sensoriel est choquante, et semble s’apparenter à un suicide partiel, puisqu’elle constitue une amputation volontaire. Il est cependant nécessaire de comprendre que le yogi n’a pas pour but unique, ou même seulement premier, de jouir du monde par tous les sens (BG 05/22 et 16/11). Son but est de dépasser les limites de l’humain pour se fondre dans Brahman, l’Absolu. Or la limite de l’humain est constituée par le corps-mental, et les sens sont ce par quoi le mental est attaché à la matière. Atteindre Brahman et sacrifier les sens se présentent donc comme atteindre le grand large et larguer les amarres. Condition nécessaire bien que non suffisante.

2        Cela compris, il est évident qu’il faut relativiser l’expression sacrifient l’ouïe et les autres sens, car l’homme qui sacrifierait en permanence tous les sens se retrouverait en état végétatif comme un comateux et il mourrait à moins d’assistance médicale artificielle. C’est pourquoi, en pratique, certains yogis sacrifient un sens de façon privilégiée (le vœu de silence des moines par exemple), tout en maintenant actifs les autres, ou ne sacrifient un sens qu’à certaines périodes.

3        Le Christianisme médiéval a connu de nombreuses recluses, qui se faisaient emmurer à vie dans leur cellule sans vue, ne recevant que peu de nourriture et quelques buches pour l’hiver, auquel cas le sacrifice des sens était assez radical, bien que sans amputation.

L’ascèse sensorielle en méditation-dhyana

Pour le débutant en méditation-dhyana, les cinq sens sont mis hors circuit, ce qui a pour conséquence première que le mental se rue sur la mémoire, qui contient tant de souvenirs sensoriels, et sur l’imagination, qui peut en fabriquer d’autres. Mais le yoga nomme le mental ‘sens interne’, car sa fonction première est de coordonner les  sens. Le mental doit donc être compté dans les autres sens. Or, si on lui interdit les souvenirs et les imaginations (BG 06/24), le mental soit se rebelle, et c’est la distraction dans la méditation, soit opère ce que l’Évangile appelle ‘métanoïa’ (Mt 03/02 = P 015), qui désigne l’abandon de la fascination pour le monde et le ‘retournement’ vers Dieu.

Les déviations de l’ascèse sensorielle

1        Comme toute pratique comporte sa part d’excès possibles, on a pu rencontrer en Inde des ascètes qui lèvent un bras jusqu’à dessèchement de ce dernier, ou qui ont fait vœu de ne jamais se coucher ou s’assoir, se reposant appuyés sur une sorte de balançoire. Le Christianisme a connu et connaît de même des hommes pour se châtrer, pensant par là apaiser les désirs sexuels, et même se faire crucifier chaque vendredi saint. L’auto-flagellation fut de règle pendant des siècles dans les monastères. En ce qui concerne le Christianisme, il est vrai que certaines paroles attribuées par l’Évangile à Jésus emploient un symbolisme brutal, sinon ambigu. Si ton œil droit est pour toi une occasion de péché, arrache-le et jette-le loin de toi : car mieux vaut pour toi que périsse un seul de tes membres et que tout ton corps ne soit pas jeté dans la géhenne. (Mt 05/29-30 = P 060) et même chose pour la main et le pied… alors, pourquoi pas le sexe, ce serait moins handicapant.

2        La Gita s’oppose clairement à ces excès. Les hommes qui pratiquent de terribles austérités, non conformes aux Écritures, s’y livrant par orgueil, égoïsme, par la force du désir et de l’attachement, torturent les multiples éléments composant leur corps… sache qu’ils raisonnent comme des Asuras (démons)  (BG 17/05-06).

Le  crucicentrisme chrétien

Cette problématique est liée au crucicentrisme chrétien. Dans le Christianisme, la croix de Jésus peut être interprétée comme le prix sacrificiel qu’il a accepté de payer pour pouvoir diffuser son enseignement dans un milieu défavorable. La croix peut aussi être interprétée comme le moyen de rachat des âmes damnées (théorie de la rédemption) au prix de la souffrance de Jésus offerte en échange au diable. Selon les époques et les différents maîtres, la doctrine penche d’un côté ou de l’autre. L’une des deux est nettement dualiste et il se trouve que c’est l’officielle. En tout cas, Jésus dit nettement que Le Fils de l’homme doit beaucoup souffrir, être rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, être tué et, après trois jours, se lever-anistanai (Mc 08/31 = P 122) ; mais dans lequel des deux sens dit-il cela ?

Le feu des sens mystiques

1        …d’autres sacrifient les sons et les autres objets sensibles, dans le feu des sens. Voilà une bien mystérieuse pratique. Un sutra éloigné nous éclaire : Lorsque sattva-vérité (l’orientation spirituelle de l’être) est dans sa maturité, dans ce corps, la lumière de la connaissance pénètre, par toutes les portes (des sens) (BG 14/11). Cela signifie que le sage accompli perçoit les vérités spirituelles directement par les sens. Il se trouve dans l’état de l’humanité originelle où le beau était toujours le témoin fidèle du vrai et le laid du faux. On n’avait pas encore inventé la ‘beauté du diable’.

2        Ceux qui sacrifient les objets sensibles, dans le feu des sens opèrent un sacrifice plus subtil que les précédents. Il convient d’entendre qu’ils ne sacrifient les objets sensibles que dans la mesure où ils sont appréhendés seulement pour la jouissance. C’est ce que font les moines, et les ascètes en général, en ne gardant que des objets sensibles fortement chargés de symbolisme spirituel. Alors, le feu des sens joue pleinement son rôle, mais dans un sens purement mystique.

Les deux sens du symbole du feu en Évangile et en Yoga

1        Ces deux sutras évoquent trois fois le symbole du feu. Il est remarquable que l’Évangile emploie ce symbole moins souvent que la Bhagavad Gita et dans un sens presque toujours négatif de châtiment. À l’achèvement de l’ère : les anges se présenteront et sépareront les méchants d’entre les justes pour les jeter dans la fournaise de feu : là seront les pleurs et les grincements de dents (Mt 13/49-50 = P 095). Tout arbre qui ne donne pas un bon fruit, on le coupe et on le jette au feu (Mt 07/20 = P 073). Je suis venu jeter un feu sur la terre, et comme je voudrais que déjà il fût allumé ! (Lc 12/49= P 180). Le seul emploi évangélique positif du feu -au sens d’une ascèse purificatrice- se trouve dans : chacun sera salé au feu (Mc 09/49 = P 132).

2        À l’inverse, la Gita n’utilise le symbole du feu que dans le sens positif du pouvoir de l’ascèse. Purifiés au feu de la connaissance, nombreux sont venus se fondre en moi (BG 04/10). Comme un feu réduit le bois en cendre, Arjuna, ainsi le feu de la connaissance réduit en cendres toutes les conséquences des actions. (BG 04/37). Le feu est explicitement présenté comme le purificateur divin : Parmi les Vasus, je suis le purificateur, dieu du feu (Agni). (BG 10/23). Le divin dit même clairement : Je suis le feu (BG 09/16).

3        Le feu détruisant les mondes, et donc la création-manifestation (De tes langues de feu, tu lèches de toutes parts et dévores l’ensemble des mondes : BG 11/30), il est le moyen privilégié de réintégration dans le divin. Aussi n’est-ce pas par hasard que les Chrétiens, comme les Juifs avant eux, enterrent leurs morts dans des ‘cimetières’ (mot qui signifie ‘dortoir’), comme pour retrouver le monde terrestre à la résurrection. Alors que les Hindous incinèrent leurs morts, de façon à ne laisser aucune trace de leur individualité dans la manifestation. Finalement le feu s’identifie au Brahman (Absolu) lui-même et au moyen par lequel on y parvient : D’autres offrent le soi-ego comme un sacrifice, par le Soi-Atman, dans le feu du Brahman Suprême (BG 04/25).

4        Pourquoi cette différence de traitement du feu entre la Gita et l’Évangile ? Cette différence ne vient certainement pas d’une particularité de Jésus ou de Krishna en matière de personne ou d’enseignement. Jésus a choisi douze apôtres, nombre symbolisant la complétude de son enseignement. À la mort de Jésus, ces apôtres se sont dispersés, comme il le dit la veille de sa mort : Voici venir l’heure – et elle est venue – où vous serez dispersés chacun de votre côté (Jn 16/32 = P 266). Pour autant, dispersés ne signifie pas entrés en hérésie, car Jésus dit, dans le même discours : J’ai veillé et aucun d’eux ne s’est perdu, sauf le fils de perdition (Jn 17/12 = P 267). Or les quatre évangiles canoniques ne présentent que l’enseignement de deux apôtres : Jean et Matthieu, sur les Douze. Les évangiles des dix autres apôtres sont absents du corpus chrétien officiel. Cela montre que ce corpus a été élaboré en fonction des besoins d’une Église essentiellement exotérique, religieuse et destinée à tous, selon la volonté de Constantin, l’empereur romain qui fut à l’origine de l’Église catholique romaine. Les témoignages plus ésotériques ont été occultés, voire condamnés, puis oubliés.

5        Or le feu est ce qui dématérialise tout objet et le transforme en chaleur et lumière ; symboliquement parlant, en amour et connaissance, autrement dit en Dieu. Le feu est le symbole de ceux qui veulent se fusionner en Dieu, et non de ceux qui désirent préserver leur individualité dans le samsara, par la réincarnation (BG) ou la résurrection des corps (théologie chrétienne).

L’évitement des fautes ne suffit pas pour atteindre le but

Ceux qui désirent atteindre la réalisation spirituelle par la maîtrise des sens et du mental, offrent en sacrifice, dans le feu du mental maîtrisé, les activités de tous leurs sens, et leur souffle vital. Dans tous les cas, dès lors qu’il s’agit d’un vrai sacrifice, le but est d’atteindre la réalisation spirituelle. Offrir en sacrifice les activités de tous leurs sens et le souffle vital revient à demeurer rigoureusement immobile en méditation. Aussi convient-il de maîtriser tous les sens, et de s’asseoir, concentré, fermement uni à moi. Qui tient ses sens en son pouvoir est vraiment confirmé en sagesse (BG 02/61). Il faut cependant signaler que cette voie de maîtrise des sens et du mental pèche pour n’être définie que négativement dans ce sutra. Aussi faut-il préciser : Il convient de détourner le mental instable et agité de ce qui le fait vagabonder, quelle que soit la cause de sa distraction, et de le ramener sous le seul contrôle du Soi (BG 06/26). Le Soi est alors l’indispensable élément positif, car on ne peut pas réaliser quoi que ce soit en évitant seulement les erreurs. Alors, la méditation consiste à réaliser pleinement l’identité de l’atman (élément immortel individuel) et de Brahman (l’Absolu). Ceux qui, en s’appuyant sur cette connaissance, ont réussi à s’identifier à moi, n’ont pas besoin de renaître… (BG 14/02).

Pratique :

Pratique I : Les sens attachent le mental au monde et l’être incarné au samsara. La maîtrise des sens revient donc à larguer les amarres pour voguer vers Brahman. Telle est ‘La légitimité de l’ascèse sensorielle’.

Pratique II : Dans la méditation, le mental se décroche des sens, pour se ruer sur la mémoire et l’imagination, dont il faut le décrocher aussi, pour le retourner (métanoïa) vers le Soi, autrement dit vers Dieu. Telle est ‘L’ascèse sensorielle en méditation-dhyana’.

Pratique III : Toute pratique est menacée par ses excès, comme vu dans ‘Les déviations de l’ascèse sensorielle’. Pour un chrétien yogi (et donc non dogmatique) se pose la question du ‘crucicentrisme chrétien’. Jésus a-t-il sacrificiellement pris le risque de la croix pour transmettre son Évangile ? Ou a-t-il échangé, auprès du diable, sa souffrance contre les âmes des damnés ? Incontournable et redoutable question de l’ascèse chrétienne, si elle veut demeurer yogique, donc non-duelle.

Pratique IV : Ceux qui sacrifient les objets des sens et non les sens eux-mêmes se concentrent sur la seule dimension symbolique et spirituelle des perceptions sensorielles. Ils éliminent les perceptions qui ne seraient que jouissives. Telle est la voie du ‘feu des sens mystiques’.

Pratique V : Dans ‘Les deux sens du symbole du feu en Évangile et en Yoga’, nous avons vu que le feu est punitif en Évangile et ascétique en Bhagavad Gita. Cela vient du fait que le Christianisme exotérique est une religion de salut de l’individualité, obtenu par l’intermédiaire d’un être extérieur au dévot, le Christ, alors que la Gita, bien que n’ignorant pas cet aspect, représenté alors par Krishna, est essentiellement un yoga de fusion dans l’Absolu Brahman. Il est  clair qu’alors, on ne fuit pas le feu, on y entre.

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