Les ACTIONS CULMINENT dans la CONNAISSANCE
Les divers sacrifices (yajna), décrits dans les Védas, vont dans la bouche de Brahman (et mènent à Lui). Sache que tous sont nés de l’action (karma), et, le comprenant, tu obtiendras la libération.
Le sacrifice de la connaissance est supérieur au sacrifice des objets, ô vainqueur des ennemis (Arjuna). Toutes les actions culminent dans la connaissance de l’absolu.
(BG 04/32-33)
Théorie :
Un Dieu pour l’homme
1 Les divers sacrifices (yajna), décrits dans les Védas, vont dans la bouche de Brahman… Brahman est l’Absolu. Cette notion, sauf rares exceptions de mystiques métaphysiciens comme maître Eckhart, est inconnue du Christianisme, dont le Credo affirme ‘Je crois en Dieu, créateur…’. Cela n’implique pas que la conception chrétienne de Dieu soit limitée au Créateur, mais en pratique, dans les rites de la messe et l’enseignement du catéchisme, il n’est jamais question de Dieu autrement que comme créateur du monde. Dieu est donc envisagé par rapport à l’homme et non en Lui-même ; en fonction des grâces qu’Il offrira à l’homme et non avec l’intention que l’homme puisse se fondre en Dieu.
2 Dans le Christianisme, on évoque ‘le sacrifice de la messe’, mais dans la conscience du fidèle, le destinataire est le Christ ou le Créateur ; de fait, on ne sacrifie pas à l’Absolu.
Que retenir de l’Hindouisme pour un Occidental ?
1 Les divers sacrifices, décrits dans les Védas… « Pourquoi y en a-t-il plusieurs sortes ? » Parce qu’il y a plusieurs types d’hommes, déjà caractérisés par leur appartenance aux quatre grandes castes-varnas de la société sacrale hindoue, et ensuite différenciés au point qu’il n’est pas deux humains exactement semblables. Tous les humains n’ont donc pas à accomplir tous les sacrifices. Les femmes et les hommes en ont de spécifiques, les jeunes et les vieux de même, et cela varie beaucoup selon la fonction sociale. Mais tous vivent sous le regard de l’Absolu et des dieux, et par conséquent, pratiquent le sacrifice, ce qui signifie qu’ils se maintiennent en harmonie avec les forces supérieures.
2 « Un Occidental s’intéressant à la spiritualité orientale étudie la Bhagavad Gita et quelques aspects du yoga, mais que connaît-il des Védas et cela présente-t-il un intérêt pour lui, voire un caractère indispensable ? » Les préceptes fondamentaux des différentes traditions, dans leur exotérisme, sont identiques pour l’essentiel et cela se trouve très bien résumé dans le décalogue biblique. De plus les yamas et les niyamas, soit les préceptes sociaux et de discipline personnelle que nous avons rappelés à propos du yoga de Patanjali (BG 04/23) complètent parfaitement le décalogue biblique. Il n’est point nécessaire d’aller chercher plus en détail ; mieux vaut s’investir dans leur mise en œuvre, qui est sans limites. La véritable indispensabilité de l’Orient se situe au niveau de la pensée non-duelle et de son mode de réalisation, qui est le yoga.
Le sacrifice alimentaire inversé en Christianisme
1 …Les sacrifices…vont dans la bouche de Brahman…L’image employée ici est de type anthropomorphique. L’homme a besoin de nourriture pour vivre corporellement, de relations et d’instruction pour vivre mentalement, d’où le symbolisme du repas où l’on partage nourriture et conversation avec son hôte. Ici on invite Brahman à partager notre nourriture. Symboliquement Brahman mange le sacrifice, qui n’est autre que le sacrificateur ; il l’intègre en Lui-même et telle est le symbolisme alimentaire de la réintégration dans le Principe.
2 En mode chrétien, le symbole semble inversé. C’est le Christ -supposé divin en théologie dogmatique- qui donne son corps à manger au fidèle. Ce n’est plus l’Absolu-Brahman qui mange l’offrande, mais le fidèle qui mange le divin venant s’offrir à lui. Il y aurait de bonnes raisons spirituelles de considérer cette inversion comme suspecte.
3 Elle découle entièrement de deux points de doctrine. Premièrement, le dogme fondamental du Christianisme, décrétant que Jésus est Dieu par nature et non par réalisation spirituelle.
4 Deuxièmement, que Jésus est le seul être humain à se trouver dans ce cas. En effet, le grec monogenes de l’Évangile, est toujours traduit par ‘le fils unique de Dieu’ alors qu’il signifie aussi ‘l’Unique engendré’, sans préciser combien de fois il engendre, et en fait il engendre autant de fois qu’un être émerge dans l’existence.
5 Cette conception fut décrétée sous les ordres de l’empereur romain Constantin, au concile de Nicée en 325. En fait, de nombreux partisans d’Arius se trouvaient aussi à ce Concile et considéraient que Jésus s’était fondu en Dieu mais n’était pas Dieu, nativement, en tant qu’individu. Leur conception, bien que n’employant pas les mêmes termes, peut être globalement assimilée à celle de la réalisation-moksha en Orient. Le sens du nom d’Arius, comme une sorte de clin d’œil symbolique, vient du mot arien, du sanskrit arya, qui signifie ‘noble’ et auquel Krishna fait référence, puisque cela désigne ceux à qui est destiné son enseignement (BG 02/02).
6 Si on envisage le Christianisme sous cet angle arien, le problème de l’inversion symbolique envisagé précédemment (L’homme sacrifie la nourriture à Dieu et non pas Dieu à l’homme) ne se pose plus. Jésus est un homme, comme ses disciples d’alors ou d’aujourd’hui le sont aussi. Il a sacrifié son être tout entier à Dieu, et c’est pourquoi il a réalisé Dieu. Le regard de l’exotérisme, relativement grossier et toujours quelque peu idolâtre, résume cela en disant abusivement : ‘Jésus est Dieu’. Jésus a clairement réalisé le programme de la Gita : Fixe ton mental en moi. Consacre-moi ton être, offre-moi tes sacrifices, et marques de respect. Ton être tout entier uni à moi, ton but suprême, tu viendras à moi (BG 09/34).
7 Ainsi ce n’est pas Dieu qui s’offre à manger au croyant dans le sacrifice de la messe, comme le croient les exotéristes chrétiens, c’est Jésus qui s’offre à Dieu et aussi, comme un bon maître, qui s’offre en exemple à ses disciples pour qu’eux-mêmes s’offrent à Dieu semblablement. En communiant à son corps et à son sang, ils se prédisposent à parcourir le même chemin d’unification à Dieu. Sachant donc que d’antiques sages, désireux de la délivrance, ont accompli leur œuvre, toi aussi accomplis l’œuvre que ces sages ont accomplie autrefois (BG 04/15) ; Jésus a parcouru ce chemin, il invite ses disciples à faire de même.
8 Le sacrifice christique, en lui-même, n’est pas une inversion par rapport au sacrifice védique ; c’est le même ; et il n’en est qu’un. C’est seulement l’interprétation théologique et dogmatique du sacrifice de Jésus qui constitue une inversion, en présentant Dieu-Jésus qui se sacrifierait à l’homme en se donnant à manger à lui.
Agir dans la bonne direction
1 Sache que tous sont nés de l’action (karma), et, le comprenant, tu obtiendras la libération. Ce passage, isolé de son contexte, pourrait facilement prêter à mésinterprétation. On pourrait comprendre que ‘Tous les sacrifices étant nés de l’action, ainsi c’est en agissant qu’on obtient la libération.’ Cette interprétation est fausse car On ne peut atteindre Brahman que par la connaissance (BG 13/17). De plus, le simple bon sens permet de comprendre cela. En effet, toute action est produite par un corps mortel sur un monde mortel ; comment pourrait-elle faire sortir du cycle des naissances et des morts ?
2 « Alors qu’est-ce qui est à comprendre ? » Que l’action est indispensable, l’homme ayant un corps et un cerveau et ne pouvant pas ne pas agir (BG 03/05 et 08). Elle est indispensable, mais non suffisante, car seule libère l’action sacrificielle, celle offerte en nourriture à Brahman. On n’oppose donc pas la méditation à l’action, mais l’action consacrée, salvatrice, à l’action profane, damnante (BG 03/16).
La supériorité du sacrifice de la connaissance
1 Le sacrifice de la connaissance (jnana yajna) est supérieur au sacrifice des objets (dravya yajna). Le sacrifice des objets consiste à travailler pour produire des objets et ensuite les offrir en sacrifice à Dieu, ou à ses représentants, que sont les consacrés, la veuve, l’orphelin et le métèque pour employer le langage biblique du Deutéronome. Jésus reprend l’idée dans la parabole du jugement dernier (…dans la mesure où vous avez fait le bien à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait : Mt 25/40 = P 252).
2 Qu’est-ce alors que le sacrifice de la connaissance ? Dans la culture occidentale, l’expression s’avère très rare, et un moderne pourrait se demander si elle présente un sens. Si un homme moderne ‘fait jouer ses connaissances’, c’est en vue d’arranger ses propres affaires : où est le sacrifice ? S’il cherche à approfondir sa connaissance de la physique quantique ou de la philosophie, c’est pour satisfaire sa curiosité intellectuelle. Alors la chose est plus noble (BG 07/16 et 18), mais le sacrifice n’est toujours pas en vue.
3 Il n’y a sacrifice de la connaissance qu’au moment où l’humain abandonne tout son savoir mental, comme le donateur de biens abandonne ses biens. « Et pourquoi ferait-il une telle chose. Ne risque-t-il pas de devenir stupide ? » Il fait une telle chose quand il médite, car il a compris que tout le savoir mental sur le monde mortel ne fait pas sortir du mortel. Il a l’intuition que les choses et les êtres, qui apparaissent au mental comme séparés, sont en fait reliés à une cause commune (Il paraît se répartir entre les êtres, mais il est indivisible : BG 13/16). Il comprend aussi qu’il ne peut unir son esprit-atman à l’Esprit divin-Brahman, qu’en cessant de penser mentalement de façon duelle. C’est en cela qu’il sacrifie quelque chose, au sens privatif du mot sacrifier. Et, se plongeant dans la contemplation de l’Unique (Tout son être engagé dans la méditation sur Brahman : BG 05/21), il pratique l’aspect sacré du sacrifice : il expérimente une félicité sans fin (BG 05/21).
4 Maintenant, en quoi Le sacrifice de la connaissance est supérieur au sacrifice des objets ? En cela que le sacrifice s’objets est duel et celui de la connaissance non-duel. Dans le sacrifice d’objets, le sacrificateur se prive des objets au profit du dieu-deva, si le sacrifice est consumé (holocauste), et au profit du pauvre qui représente Dieu s’il pratique l’aumône. Il y a donc le sacrificateur et le bénéficiaire du sacrifice, comme deux personnes distinctes. Dans le sacrifice de la connaissance (sous entendu ‘humaine’), il s’agit de la remplacer par la connaissance divine, unitive, non-duelle. Or la connaissance de Dieu, c’est Dieu (Tu es le Savant et l’objet de toute science, tu es la demeure suprême : BG 11/38). Quand le spirituel obtient la connaissance de Dieu, il ne se distingue plus de Dieu. Par ce culte, il me connaît en essence, ce que je suis et qui je suis ; et, me connaissant de la sorte, il entre en moi et ne se distingue plus (BG 18/55).
5 Ce sutra trouve son exact équivalent dans la parole de Jésus : C’est l’esprit qui vivifie, la chair-sarx ne sert de rien. Les paroles que je vous ai dites sont esprit et elles sont vie (Jn 06/63 = P 110). En effet le sacrifice d’objets relève toujours de la chair.
La culmination dans la connaissance de l’Absolu
1 Toutes les actions culminent dans la connaissance de l’absolu. Ce passage implique un lien entre l’action et la connaissance, dans le sens où l’action aiderait à la connaissance. Les animaux, ainsi que les hommes, agissent. Jusqu’à preuve du contraire, les animaux n’agissent que pour manger, boire, acquérir un territoire ou copuler, et ne perfectionnent leurs connaissances que dans ces domaines. Les hommes aussi font tout cela ; nombre d’entre eux ne font que cela ; mais certains agissent aussi pour connaître. Telle est la soif de l’explorateur, qui pourra même risquer sa vie pour sa quête, encore que l’appât de la célébrité ou de l’enrichissement y soient souvent pour quelque chose. Telle la soif du chercheur, tant scientifique que philosophe, ou du grand artiste, qui tire de lui-même des mondes de beauté, de grandeur et de mystère.
2 Cependant l’action des jambes et des bras se limite de fait à la connaissance du monde matériel. L’action mentale -car c’est une action selon le yoga- peut aider à la connaissance, par le partage de connaissances. Les sages, ayant leur mental fixé entièrement sur moi, leurs sens absorbés en moi, s’éveillant l’un l’autre (à la connaissance du divin) et ne parlant que de moi, sont satisfaits et heureux (BG 10/09). Les sages qui voient la réalité t’enseigneront cette connaissance, si tu…les interroges…(BG 04/34).
3 Mais la connaissance du sage provient fondamentalement de sa méditation. Celui qui s’est perfectionné par l’union mystique du yoga, avec le temps, trouve la science en lui-même (et réalise le Soi) (BG 04/38). Ainsi l’action physique diminue avec le temps, celle visant à acquérir la doctrine spirituelle lui succède, l’action mentale pure du méditant discursif prend le relais, et finalement, la pure contemplation conduit à la réalisation du Soi. Voilà et comment Toutes les actions culminent dans la connaissance de l’absolu.
Pratique :
Pratique I : Le paragraphe Un Dieu pour l’homme a expliqué que le Christianisme, en tant que religion dogmatique, n’envisage pas l’Absolu (Brahman), pour s’y intégrer, mais seulement le Créateur, pour en obtenir des grâces, pour l’immédiat, ou pour le salut individuel. D’où l’importance de savoir quelle est la quête essentielle de chacun.
Pratique II : Que retenir de l’Hindouisme pour un Occidental ? a montré qu’il n’est pas nécessaire de plonger dans l’Hindouisme religieux et mythologique pour aborder la spiritualité orientale. Seuls importent la doctrine non-dualiste du Védanta-Samkhya et la pratique du yoga, qui, tous deux, se trouvent dans la Bhagavad Gita. Outre le danger du ‘tourisme religieux’ en Inde, fortement promu par l’industrie touristique, existe celui de la confusion entre la religiosité hindoue, multiforme, et sa véritable spiritualité.
Pratique III : Le paragraphe Le sacrifice alimentaire inversé en Christianisme s’adresse aux Chrétiens qui ont discerné l’inversion que constitue le sacrifice eucharistique de Dieu-Jésus offert aux hommes, par rapport au sacrifice védique indiqué dans ce sutra. En réalité le sacrifice de la messe ne constitue pas une inversion de la doctrine universelle du sacrifice, l’inversion ne se trouve que dans son interprétation dogmatique. L’homme se sacrifie à Dieu, non Dieu à l’homme.
Pratique IV : Dans Agir dans la bonne direction, il fut exposé que l’homme, ayant un corps, ne peut pas ne pas agir et que seule libère l’action sacrificielle, c’est-à-dire offerte à Dieu et conforme au Dharma.
Pratique V : Dans La supériorité du sacrifice de la connaissance, ainsi que dans La culmination dans la connaissance de l’Absolu, nous avons vu que, ultimement, la seule chose parfaite que l’humain puisse offrir à Dieu, c’est de vouloir Le connaître comme étant le Tout (Tu es véritablement la totalité : BG 11/40) et de vouloir s’unir à lui sans séparation (Par ce culte, il me connaît en essence, ce que je suis et qui je suis ; et, me connaissant de la sorte, il entre en moi et ne se distingue plus : BG 18/55).
Les ACTIONS CULMINENT dans la CONNAISSANCE (BG 04/32-33)
Les ACTIONS CULMINENT dans la CONNAISSANCE (BG 04/32-33)
Les ACTIONS CULMINENT dans la CONNAISSANCE
Les divers sacrifices (yajna), décrits dans les Védas, vont dans la bouche de Brahman (et mènent à Lui). Sache que tous sont nés de l’action (karma), et, le comprenant, tu obtiendras la libération.
Le sacrifice de la connaissance est supérieur au sacrifice des objets, ô vainqueur des ennemis (Arjuna). Toutes les actions culminent dans la connaissance de l’absolu.
(BG 04/32-33)
Théorie :
Un Dieu pour l’homme
1 Les divers sacrifices (yajna), décrits dans les Védas, vont dans la bouche de Brahman… Brahman est l’Absolu. Cette notion, sauf rares exceptions de mystiques métaphysiciens comme maître Eckhart, est inconnue du Christianisme, dont le Credo affirme ‘Je crois en Dieu, créateur…’. Cela n’implique pas que la conception chrétienne de Dieu soit limitée au Créateur, mais en pratique, dans les rites de la messe et l’enseignement du catéchisme, il n’est jamais question de Dieu autrement que comme créateur du monde. Dieu est donc envisagé par rapport à l’homme et non en Lui-même ; en fonction des grâces qu’Il offrira à l’homme et non avec l’intention que l’homme puisse se fondre en Dieu.
2 Dans le Christianisme, on évoque ‘le sacrifice de la messe’, mais dans la conscience du fidèle, le destinataire est le Christ ou le Créateur ; de fait, on ne sacrifie pas à l’Absolu.
Que retenir de l’Hindouisme pour un Occidental ?
1 Les divers sacrifices, décrits dans les Védas… « Pourquoi y en a-t-il plusieurs sortes ? » Parce qu’il y a plusieurs types d’hommes, déjà caractérisés par leur appartenance aux quatre grandes castes-varnas de la société sacrale hindoue, et ensuite différenciés au point qu’il n’est pas deux humains exactement semblables. Tous les humains n’ont donc pas à accomplir tous les sacrifices. Les femmes et les hommes en ont de spécifiques, les jeunes et les vieux de même, et cela varie beaucoup selon la fonction sociale. Mais tous vivent sous le regard de l’Absolu et des dieux, et par conséquent, pratiquent le sacrifice, ce qui signifie qu’ils se maintiennent en harmonie avec les forces supérieures.
2 « Un Occidental s’intéressant à la spiritualité orientale étudie la Bhagavad Gita et quelques aspects du yoga, mais que connaît-il des Védas et cela présente-t-il un intérêt pour lui, voire un caractère indispensable ? » Les préceptes fondamentaux des différentes traditions, dans leur exotérisme, sont identiques pour l’essentiel et cela se trouve très bien résumé dans le décalogue biblique. De plus les yamas et les niyamas, soit les préceptes sociaux et de discipline personnelle que nous avons rappelés à propos du yoga de Patanjali (BG 04/23) complètent parfaitement le décalogue biblique. Il n’est point nécessaire d’aller chercher plus en détail ; mieux vaut s’investir dans leur mise en œuvre, qui est sans limites. La véritable indispensabilité de l’Orient se situe au niveau de la pensée non-duelle et de son mode de réalisation, qui est le yoga.
Le sacrifice alimentaire inversé en Christianisme
1 …Les sacrifices…vont dans la bouche de Brahman…L’image employée ici est de type anthropomorphique. L’homme a besoin de nourriture pour vivre corporellement, de relations et d’instruction pour vivre mentalement, d’où le symbolisme du repas où l’on partage nourriture et conversation avec son hôte. Ici on invite Brahman à partager notre nourriture. Symboliquement Brahman mange le sacrifice, qui n’est autre que le sacrificateur ; il l’intègre en Lui-même et telle est le symbolisme alimentaire de la réintégration dans le Principe.
2 En mode chrétien, le symbole semble inversé. C’est le Christ -supposé divin en théologie dogmatique- qui donne son corps à manger au fidèle. Ce n’est plus l’Absolu-Brahman qui mange l’offrande, mais le fidèle qui mange le divin venant s’offrir à lui. Il y aurait de bonnes raisons spirituelles de considérer cette inversion comme suspecte.
3 Elle découle entièrement de deux points de doctrine. Premièrement, le dogme fondamental du Christianisme, décrétant que Jésus est Dieu par nature et non par réalisation spirituelle.
4 Deuxièmement, que Jésus est le seul être humain à se trouver dans ce cas. En effet, le grec monogenes de l’Évangile, est toujours traduit par ‘le fils unique de Dieu’ alors qu’il signifie aussi ‘l’Unique engendré’, sans préciser combien de fois il engendre, et en fait il engendre autant de fois qu’un être émerge dans l’existence.
5 Cette conception fut décrétée sous les ordres de l’empereur romain Constantin, au concile de Nicée en 325. En fait, de nombreux partisans d’Arius se trouvaient aussi à ce Concile et considéraient que Jésus s’était fondu en Dieu mais n’était pas Dieu, nativement, en tant qu’individu. Leur conception, bien que n’employant pas les mêmes termes, peut être globalement assimilée à celle de la réalisation-moksha en Orient. Le sens du nom d’Arius, comme une sorte de clin d’œil symbolique, vient du mot arien, du sanskrit arya, qui signifie ‘noble’ et auquel Krishna fait référence, puisque cela désigne ceux à qui est destiné son enseignement (BG 02/02).
6 Si on envisage le Christianisme sous cet angle arien, le problème de l’inversion symbolique envisagé précédemment (L’homme sacrifie la nourriture à Dieu et non pas Dieu à l’homme) ne se pose plus. Jésus est un homme, comme ses disciples d’alors ou d’aujourd’hui le sont aussi. Il a sacrifié son être tout entier à Dieu, et c’est pourquoi il a réalisé Dieu. Le regard de l’exotérisme, relativement grossier et toujours quelque peu idolâtre, résume cela en disant abusivement : ‘Jésus est Dieu’. Jésus a clairement réalisé le programme de la Gita : Fixe ton mental en moi. Consacre-moi ton être, offre-moi tes sacrifices, et marques de respect. Ton être tout entier uni à moi, ton but suprême, tu viendras à moi (BG 09/34).
7 Ainsi ce n’est pas Dieu qui s’offre à manger au croyant dans le sacrifice de la messe, comme le croient les exotéristes chrétiens, c’est Jésus qui s’offre à Dieu et aussi, comme un bon maître, qui s’offre en exemple à ses disciples pour qu’eux-mêmes s’offrent à Dieu semblablement. En communiant à son corps et à son sang, ils se prédisposent à parcourir le même chemin d’unification à Dieu. Sachant donc que d’antiques sages, désireux de la délivrance, ont accompli leur œuvre, toi aussi accomplis l’œuvre que ces sages ont accomplie autrefois (BG 04/15) ; Jésus a parcouru ce chemin, il invite ses disciples à faire de même.
8 Le sacrifice christique, en lui-même, n’est pas une inversion par rapport au sacrifice védique ; c’est le même ; et il n’en est qu’un. C’est seulement l’interprétation théologique et dogmatique du sacrifice de Jésus qui constitue une inversion, en présentant Dieu-Jésus qui se sacrifierait à l’homme en se donnant à manger à lui.
Agir dans la bonne direction
1 Sache que tous sont nés de l’action (karma), et, le comprenant, tu obtiendras la libération. Ce passage, isolé de son contexte, pourrait facilement prêter à mésinterprétation. On pourrait comprendre que ‘Tous les sacrifices étant nés de l’action, ainsi c’est en agissant qu’on obtient la libération.’ Cette interprétation est fausse car On ne peut atteindre Brahman que par la connaissance (BG 13/17). De plus, le simple bon sens permet de comprendre cela. En effet, toute action est produite par un corps mortel sur un monde mortel ; comment pourrait-elle faire sortir du cycle des naissances et des morts ?
2 « Alors qu’est-ce qui est à comprendre ? » Que l’action est indispensable, l’homme ayant un corps et un cerveau et ne pouvant pas ne pas agir (BG 03/05 et 08). Elle est indispensable, mais non suffisante, car seule libère l’action sacrificielle, celle offerte en nourriture à Brahman. On n’oppose donc pas la méditation à l’action, mais l’action consacrée, salvatrice, à l’action profane, damnante (BG 03/16).
La supériorité du sacrifice de la connaissance
1 Le sacrifice de la connaissance (jnana yajna) est supérieur au sacrifice des objets (dravya yajna). Le sacrifice des objets consiste à travailler pour produire des objets et ensuite les offrir en sacrifice à Dieu, ou à ses représentants, que sont les consacrés, la veuve, l’orphelin et le métèque pour employer le langage biblique du Deutéronome. Jésus reprend l’idée dans la parabole du jugement dernier (…dans la mesure où vous avez fait le bien à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait : Mt 25/40 = P 252).
2 Qu’est-ce alors que le sacrifice de la connaissance ? Dans la culture occidentale, l’expression s’avère très rare, et un moderne pourrait se demander si elle présente un sens. Si un homme moderne ‘fait jouer ses connaissances’, c’est en vue d’arranger ses propres affaires : où est le sacrifice ? S’il cherche à approfondir sa connaissance de la physique quantique ou de la philosophie, c’est pour satisfaire sa curiosité intellectuelle. Alors la chose est plus noble (BG 07/16 et 18), mais le sacrifice n’est toujours pas en vue.
3 Il n’y a sacrifice de la connaissance qu’au moment où l’humain abandonne tout son savoir mental, comme le donateur de biens abandonne ses biens. « Et pourquoi ferait-il une telle chose. Ne risque-t-il pas de devenir stupide ? » Il fait une telle chose quand il médite, car il a compris que tout le savoir mental sur le monde mortel ne fait pas sortir du mortel. Il a l’intuition que les choses et les êtres, qui apparaissent au mental comme séparés, sont en fait reliés à une cause commune (Il paraît se répartir entre les êtres, mais il est indivisible : BG 13/16). Il comprend aussi qu’il ne peut unir son esprit-atman à l’Esprit divin-Brahman, qu’en cessant de penser mentalement de façon duelle. C’est en cela qu’il sacrifie quelque chose, au sens privatif du mot sacrifier. Et, se plongeant dans la contemplation de l’Unique (Tout son être engagé dans la méditation sur Brahman : BG 05/21), il pratique l’aspect sacré du sacrifice : il expérimente une félicité sans fin (BG 05/21).
4 Maintenant, en quoi Le sacrifice de la connaissance est supérieur au sacrifice des objets ? En cela que le sacrifice s’objets est duel et celui de la connaissance non-duel. Dans le sacrifice d’objets, le sacrificateur se prive des objets au profit du dieu-deva, si le sacrifice est consumé (holocauste), et au profit du pauvre qui représente Dieu s’il pratique l’aumône. Il y a donc le sacrificateur et le bénéficiaire du sacrifice, comme deux personnes distinctes. Dans le sacrifice de la connaissance (sous entendu ‘humaine’), il s’agit de la remplacer par la connaissance divine, unitive, non-duelle. Or la connaissance de Dieu, c’est Dieu (Tu es le Savant et l’objet de toute science, tu es la demeure suprême : BG 11/38). Quand le spirituel obtient la connaissance de Dieu, il ne se distingue plus de Dieu. Par ce culte, il me connaît en essence, ce que je suis et qui je suis ; et, me connaissant de la sorte, il entre en moi et ne se distingue plus (BG 18/55).
5 Ce sutra trouve son exact équivalent dans la parole de Jésus : C’est l’esprit qui vivifie, la chair-sarx ne sert de rien. Les paroles que je vous ai dites sont esprit et elles sont vie (Jn 06/63 = P 110). En effet le sacrifice d’objets relève toujours de la chair.
La culmination dans la connaissance de l’Absolu
1 Toutes les actions culminent dans la connaissance de l’absolu. Ce passage implique un lien entre l’action et la connaissance, dans le sens où l’action aiderait à la connaissance. Les animaux, ainsi que les hommes, agissent. Jusqu’à preuve du contraire, les animaux n’agissent que pour manger, boire, acquérir un territoire ou copuler, et ne perfectionnent leurs connaissances que dans ces domaines. Les hommes aussi font tout cela ; nombre d’entre eux ne font que cela ; mais certains agissent aussi pour connaître. Telle est la soif de l’explorateur, qui pourra même risquer sa vie pour sa quête, encore que l’appât de la célébrité ou de l’enrichissement y soient souvent pour quelque chose. Telle la soif du chercheur, tant scientifique que philosophe, ou du grand artiste, qui tire de lui-même des mondes de beauté, de grandeur et de mystère.
2 Cependant l’action des jambes et des bras se limite de fait à la connaissance du monde matériel. L’action mentale -car c’est une action selon le yoga- peut aider à la connaissance, par le partage de connaissances. Les sages, ayant leur mental fixé entièrement sur moi, leurs sens absorbés en moi, s’éveillant l’un l’autre (à la connaissance du divin) et ne parlant que de moi, sont satisfaits et heureux (BG 10/09). Les sages qui voient la réalité t’enseigneront cette connaissance, si tu…les interroges…(BG 04/34).
3 Mais la connaissance du sage provient fondamentalement de sa méditation. Celui qui s’est perfectionné par l’union mystique du yoga, avec le temps, trouve la science en lui-même (et réalise le Soi) (BG 04/38). Ainsi l’action physique diminue avec le temps, celle visant à acquérir la doctrine spirituelle lui succède, l’action mentale pure du méditant discursif prend le relais, et finalement, la pure contemplation conduit à la réalisation du Soi. Voilà et comment Toutes les actions culminent dans la connaissance de l’absolu.
Pratique :
Pratique I : Le paragraphe Un Dieu pour l’homme a expliqué que le Christianisme, en tant que religion dogmatique, n’envisage pas l’Absolu (Brahman), pour s’y intégrer, mais seulement le Créateur, pour en obtenir des grâces, pour l’immédiat, ou pour le salut individuel. D’où l’importance de savoir quelle est la quête essentielle de chacun.
Pratique II : Que retenir de l’Hindouisme pour un Occidental ? a montré qu’il n’est pas nécessaire de plonger dans l’Hindouisme religieux et mythologique pour aborder la spiritualité orientale. Seuls importent la doctrine non-dualiste du Védanta-Samkhya et la pratique du yoga, qui, tous deux, se trouvent dans la Bhagavad Gita. Outre le danger du ‘tourisme religieux’ en Inde, fortement promu par l’industrie touristique, existe celui de la confusion entre la religiosité hindoue, multiforme, et sa véritable spiritualité.
Pratique III : Le paragraphe Le sacrifice alimentaire inversé en Christianisme s’adresse aux Chrétiens qui ont discerné l’inversion que constitue le sacrifice eucharistique de Dieu-Jésus offert aux hommes, par rapport au sacrifice védique indiqué dans ce sutra. En réalité le sacrifice de la messe ne constitue pas une inversion de la doctrine universelle du sacrifice, l’inversion ne se trouve que dans son interprétation dogmatique. L’homme se sacrifie à Dieu, non Dieu à l’homme.
Pratique IV : Dans Agir dans la bonne direction, il fut exposé que l’homme, ayant un corps, ne peut pas ne pas agir et que seule libère l’action sacrificielle, c’est-à-dire offerte à Dieu et conforme au Dharma.
Pratique V : Dans La supériorité du sacrifice de la connaissance, ainsi que dans La culmination dans la connaissance de l’Absolu, nous avons vu que, ultimement, la seule chose parfaite que l’humain puisse offrir à Dieu, c’est de vouloir Le connaître comme étant le Tout (Tu es véritablement la totalité : BG 11/40) et de vouloir s’unir à lui sans séparation (Par ce culte, il me connaît en essence, ce que je suis et qui je suis ; et, me connaissant de la sorte, il entre en moi et ne se distingue plus : BG 18/55).
Les ACTIONS CULMINENT dans la CONNAISSANCE (BG 04/32-33)