Le PIÈGE de la DUALITÉ et le PRINCIPE du SAS (BG 02/08-10)

Le PIÈGE de la DUALITÉ et le PRINCIPE du SAS (BG 02/08-10)

Bhagavad Gita 02/08-10, Commentaire Théorique et Méditation Opérative

Le PIÈGE de la DUALITÉ et le PRINCIPE du SAS (BG 02/08-10)

Le PIÈGE de la DUALITÉ et le PRINCIPE du SAS

                 C’est que je n’entrevois pas ce qui pourrait éloigner la tristesse qui consume mes forces, dussé-je acquérir le pouvoir incontesté sur terre ou la souveraineté sur les dieux. »

                 Quand il eut déclaré à Krishna qu’il ne combattrait pas, le destructeur des ennemis s’enferma dans le silence.

                 Alors Krishna répondit en souriant, au héros désemparé entre les deux armées :

(BG 02/08-10)

Théorie :

Le principe du sas

1        C’est que je n’entrevois pas ce qui pourrait éloigner la tristesse qui consume mes forces…Cette réflexion d’Arjuna enseigne que le moral agit sur le physique ou, si l’on préfère, le psychisme sur le corps. L’affirmation est évidente, et cependant son rappel nécessaire, tant notre culture matérialiste a tendance à vouloir traiter de façon uniquement matérielle les problèmes matériels. Au moins Arjuna, dans son désespoir, ne fait pas cette erreur.

2        Par contre il en fait une autre en disant je n’entrevois pas ce qui pourrait éloigner la tristesse. Car la tristesse étant un désordre psychique ne peut être vraiment résolue qu’au niveau supérieur : spirituel. C’est précisément ce que fera Krishna, en lui rappelant la présence en lui de l’atman immortel (BG 02/13).

3        Autre erreur du malheureux Arjuna : je n’entrevois pas. C’est le psychisme qui souffre ; or le psychisme est borné et ne perçoit que les événements en cours. Krishna rappellera : le plaisir et la douleur ont un début et une fin, et ne durent pas (BG 02/14). Le principe de la foi est celui du sas. Un sas est un volume intermédiaire, isolé entre deux autres qui sont hétérogènes, comme le milieu aérien et le milieu liquide par exemple. Le sas a deux portes dont l’une ne peut s’ouvrir que si l’autre est fermée. L’action de la foi sur le psychisme nécessite un passage par un sas. Il faut commencer à sentir l’amélioration avant qu’elle ne se réalise. Celui qui n’a pas cette audace, qui n’entrevoit pas et donc attend de voir pour croire, comme Thomas dans l’Évangile  (Jn 20/25 = P 316), n’accèdera pas vraiment à l’état spirituel. Jésus le dit clairement : tout ce que vous demandez en priant, croyez que vous l’avez déjà reçu, et cela vous sera accordé (Mc 11/24 = P 235). La foi désintègre la succession temporelle : tout ce que vous demandez en priant, (présent) croyez que vous l’avez déjà reçu (passé), et cela vous sera accordé (futur). Jésus enseigne le principe du sas, comme l’enseigne Krishna.

Tant qu’il ne s’est pas fait oiseau, l’homme peut toujours tomber

1        …dussé-je acquérir le pouvoir incontesté sur terre ou la souveraineté sur les dieux. Arjuna reprend, quasi mot pour mot, un argument déjà employé et d’ailleurs parfaitement stupide : Tous ceux-là, je ne veux pas les frapper, même s’ils me frappent, fut-ce en vue de régner sur les trois mondes, encore bien moins sur la seule terre (BG 01/35). Dans les deux cas, il prétend mépriser le pouvoir royal sur la terre. Il s’agit assurément d’un mensonge, car seuls les brahmanes et les yogis peuvent s’offrir le luxe de mépriser ce qui caractérise la caste des kshatryas à laquelle appartient Arjuna. Son tout nouveau maître le lui rappellera d’ailleurs. T’en rapportant à toi-même, tu te dis : « Je ne combattrai pas » ; alors vaine est ta résolution. Car ta nature de kshatriya l’emportera. Lié par ton karma (action), né de ta nature propre, tu seras obligé de faire ce que, par égarement, tu ne veux pas faire (BG 18/59-60).

2        La souveraineté sur les dieux, dont Arjuna prétend qu’elle ne le consolerait pas de sa peine actuelle, est une autre façon d’exprimer l’outrance dont il avait déjà fait preuve en disant ne pas vouloir régner sur les trois mondes. En effet les mondes en question sont la terre, le monde intermédiaire et le ciel (BG 11/20) et les dieux font précisément partie des trois mondes, dans une position supérieure aux hommes. Il est absurde de prétendre que le monde des dieux ne peut consoler des imperfections du monde des hommes. Arjuna se prétend ici au-dessus du monde des dieux, alors qu’il est au-dessous du monde des hommes-kshatrya dans lequel il est censé exceller.

3        « Pourquoi la Gita nous présente-t-elle une telle déconfiture dans l’argumentation de notre chevalier ? » Non pour prendre plaisir à humilier le pauvre Arjuna, qui est vraiment malheureux de devoir châtier les gens qu’il respecte, mais pour montrer que, tant qu’un homme n’est pas réalisé, la chute est toujours possible, le brouillage du jugement, l’inversion des valeurs et même une certaine folie dans les affirmations.

Un grand archet se trompe de cible

1        Nous venons de remarquer qu’Arjuna se répète. Quand, dans un dialogue, quelqu’un commence à répéter un argument, c’est qu’il n’en a plus d’autres et qu’il refuse l’évidence. Ou alors, c’est que son interlocuteur, en ne retenant pas cet argument, refuse lui-même l’évidence. Dans les deux cas, le dialogue est faussé : un blocage psychologique empêche la reconnaissance de la vérité, par l’un ou par l’autre.

2        Quand il eut déclaré à Krishna qu’il ne combattrait pas, le destructeur des ennemis s’enferma dans le silence. ‘Destructeur des ennemis’ est l’un des nombreux titres qu’a mérité Arjuna par ses actions passées dans des guerres justes. « Pourquoi ce titre est-il rappelé ici ? » Pour montrer qu’Arjuna est aveuglé : il prend pour amis ceux qui, de fait, sont devenus ses ennemis et ne manifestent semble-t-il aucune hésitation à lui tirer leurs flèches. Se tromper d’objectif à ce point, n’est-ce pas une erreur stratégique majeure pour un défenseur de la nation ?

3        Arjuna s’enferma dans le silence. Il a manqué au passage beaucoup d’occasions de se taire. Son silence n’est pas encore celui, respectueux, du disciple suspendu aux lèvres du maître ; mais au moins cesse-t-il de se faire l’avocat du diable !

Souris : Tout ce qui arrive est bon

1        Alors Krishna répondit en souriant, au héros désemparé. On ne saura pas, dans ce sutra, ce que répondit Krishna, mais seulement qu’il sourit. Habile façon d’exprimer qu’Arjuna n’était pas en état d’accéder à la rationalité d’un enseignement. Il devait être consolé et qu’y a-t-il de plus consolant qu’un sourire ? Krishna s’adresse à lui comme à une femme qui, souvent, n’est en état de saisir la logique que lorsque son cœur est réchauffé par une relation chaleureuse. L’un pleure, l’autre sourit ; les deux vivent la même situation ; l’un est émotionnel, l’autre sage.

2        Il manque à Arjuna un point essentiel de la foi : Si Dieu est bon sans ombres, et si le monde est régit par Dieu, alors tout ce qui arrive à un être quelconque est le meilleur qui puisse lui arriver, compte-tenu de ses actions passées. Les pénibilités sont des remèdes, voire des chirurgies nécessaires.

L’arme du diable est la tenaille : l’outil de la dualité

1        Le héros désemparé entre les deux armées symbolise ce que la Gita nomme les couples d’opposés. Le yogi est dégagé des couples d’opposés (BG 04/22). Les hommes vertueux…ne se laissent plus abuser par les couples d’opposés (BG 07/28). Le diable (DBL), comme son nom l’indique, est le double, l’être de la dualité. Sa ruse consiste toujours à enfermer la pensée dans deux propositions, en lui laissant l’illusion de la liberté, étant invitée à choisir entre les deux. Sauf qu’aucune de ces deux propositions n’est réellement juste et qu’il y en a bien d’autres que ces deux.

2        Une célèbre parole de Churchill (de notre point de vue, une idiotie) illustre ce propos. Il définit la démocratie comme étant « Le moins mauvais système politique, tous les autres étant éliminés » : or la démocratie est la lutte intestine et permanente entre les tenants provisoires du pouvoir et l’opposition. L’un comme l’autre ayant pour caractéristique de ne se fonder que sur des points de vue humains, excluant toute transcendance et toute révélation. Pas étonnant que la civilisation qui a choisi cette voie entre les deux armées ait tendance à détruire le monde et l’homme par la machine.

3        Le yogi, qui a compris le piège des couples d’opposés, repère facilement ce jeu duel. Les erreurs de chaque thèse alimentent et justifient en apparence celles de la thèse opposée. La Gita suggère fortement que ce mode de raisonnement duel est ‘la’ méthode diabolique qui maintient l’être dans le samsara : On reconnait le renonçant perpétuel (samnyasin) à ceci qu’il est étranger à l’aversion et au désir. Il a surmonté les couples d’opposés et il s’affranchit aisément de la servitude (de l’existence mortelle) (BG 05/03). Voilà aussi pourquoi la méditation, au sens yogique (dhyana), n’est pas un raisonnement sur un sujet religieux ou spirituel, mais qu’elle consiste en un état de conscience supra mental. En effet, le mental, logique ou pas, est toujours duel.

4        Quand l’homme spirituel sent la peine venir, qu’il repère vite les deux mâchoires de la tenaille. Il désarmera le diable.

Pratique :

Pratique I : Dans Le principe du sas fut exposé qu’Arjuna a perdu le secret de la foi qui est le passage par un sas. Un sas est un volume intermédiaire, isolé entre deux autres qui sont hétérogènes, comme le milieu aérien et le milieu liquide par exemple. Le sas a deux portes dont l’une ne peut s’ouvrir que si l’autre est fermée. Il faut commencer à sentir l’amélioration avant qu’elle ne se réalise. Celui qui n’a pas cette audace, qui  n’entrevoit pas et donc attend de voir pour croire, comme le Thomas de l’Évangile  (Jn 20/25 = P 316), n’accèdera pas vraiment à l’état spirituel. Jésus le dit clairement : tout ce que vous demandez en priant, croyez que vous l’avez déjà reçu, et cela vous sera accordé (Mc 11/24 = P 235).

Pratique II : Dans Tant qu’il ne s’est pas fait oiseau, l’homme peut tomber Arjuna prétend que la royauté terrestre, même parfaite, et de plus la royauté sur les dieux ne le consoleraient pas. L’outrance confine ici à la folie. Arjuna, qui est ici au-dessous de son statut de chevalier se prétend au-dessus des dieux. Cela frise le blasphème et démontre un point fondamental en spiritualité : tant que l’homme n’est pas réalisé, il peut chuter. Le mythe de Lucifer, dans le Christianisme illustre aussi cela, comme le mythe d’Icare chez les Grecs.

Pratique III : Dans Un grand archet se trompe de cible. En appelant Arjuna ‘Destructeur des ennemis’ le texte suggère son erreur : il prend pour amis ceux qui, de fait, sont devenus ses ennemis. L’Évangile conseille de même de se méfier des loups déguisés en brebis. Confiance n’est pas naïveté ; fidélité n’est pas aveuglement.

Pratique IV : Dans Souris : Tout ce qui arrive est bon nous avons vu que l’un pleure, l’autre sourit ; les deux vivent la même situation ; l’un est émotionnel, l’autre sage. Il manque à Arjuna un point essentiel de la foi : Si Dieu est bon sans ombres, et si le monde est régi par Dieu, alors tout ce qui arrive à un être quelconque est le meilleur qui puisse lui arriver, compte-tenu de ses actions passées. Les pénibilités sont des remèdes, voire des chirurgies nécessaires.

Pratique V : Dans L’arme du diable est la tenaille : l’outil de la dualité, nous avons vu que le héros désemparé entre les deux armées symbolise ce que la Gita nomme les couples d’opposés. Le diable (DBL), comme son nom l’indique, est le double, l’être de la dualité. Sa ruse consiste toujours à enfermer la pensée dans deux propositions, en lui laissant l’illusion de la liberté, puisqu’elle est invitée à choisir entre les deux. Sauf qu’aucune de ces deux propositions n’est réellement juste et qu’il y en a bien d’autres que ces deux. Le yogi, qui a compris le piège des couples d’opposés repère facilement ce jeu duel. Les erreurs de chaque thèse alimente et justifie en apparence celles de la thèse opposée. La Gita suggère fortement que ce mode de raisonnement duel est ‘la’ méthode diabolique qui maintient l’être dans le samsara. Voilà pourquoi la méditation-dhyana, étant supra mentale, est non-duelle. Quand l’homme spirituel sent la peine venir, qu’il repère vite les deux mâchoires de la tenaille. Il désarmera le diable.

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