QUI CHOISIT, Le MAITRE ou le DISCIPLE ? (BG 02/07)

QUI CHOISIT, Le MAITRE ou le DISCIPLE ? (BG 02/07)

Bhagavad Gita 02/07 Commentaire Théorique et Méditation Opérative

QUI CHOISIT, Le MAITRE ou le DISCIPLE ? (BG 02/07)

QUI CHOISIT, Le MAITRE ou le DISCIPLE ?

La compassion me fait perdre mon sang froid.

Ne sachant plus où est mon devoir, je m’adresse à toi.

Dis-moi clairement la voie juste.

Je suis à présent ton disciple, je prends refuge en toi,

instruis-moi.

BG 02/07)

Théorie :

La régression est toujours possible jusqu’à la libération-moksha

1        La compassion me fait perdre mon sang froid. Enfin ! Après avoir pataugé dans le pathos d’une sentimentalité aussi peu masculine que noble, Arjuna, bouté par les remarques cinglantes de Krishna sur son aspect anarya et son manque de virilité, commence à laisser s’ouvrir l’œil de sa conscience. La première qualité de l’homme d’action, surtout lorsqu’elle est guerrière, est en effet le sang froid.

2        Ne sachant plus où est mon devoir, je m’adresse à toi. Un abîme distingue ici Arjuna de l’homme moderne, car  ce dernier a des droits (les Droits de l’Homme), mais ne pense pas son existence en termes de devoirs. L’action politique lui semble être, par essence, la lutte pour la préservation de ses droits acquis et l’obtention de nouveaux droits. L’homme moderne marche à cloche-pied sur le pied droit et, curieusement, surtout quand il est ‘de gauche’, ne se sert pas de l’autre. Il semble penser que marcher sur deux pieds, en alternant droits et devoirs, n’est pas démocratique.

3        Le devoir, dans une civilisation indo-européenne, se détermine socialement par la caste-varna ; non la caste native, mais celle correspondant à la nature de l’être (BG 04/13). Or Arjuna est kshatrya, chevalier, il a passé les qualifications initiatiques pour cela, il a déjà beaucoup combattu ; aussi est-il quasi incroyable qu’il puisse oublier son devoir sur le champ de bataille. Krishna le lui reprochera (BG 02/31).

4        Il est vrai que cette bataille est particulière, puisqu’il s’agit d’une guerre civile et même familiale ; le choc résultant ramène Arjuna à un âge antérieur à sa formation de chevalier. Nous assistons là à un cas de régression psychologique temporaire due à une circonstance très particulière. Tant que la libération-moksha n’est pas obtenue (la ‘mise sur orbite spirituelle’ pourrait-on dire) l’état spirituel d’un homme n’est pas stabilisé ; il peut encore retomber.

Être à sa place pour recevoir le sacré

1        Dis-moi clairement la voie juste. On pourrait penser qu’Arjuna est à peine respectueux de son interlocuteur en lui donnant quasiment un ordre. De même qu’alors qu’il n’était que son subordonné, il lui ordonnait : arrête mon char entre les deux armées (BG 01/21), le voici maintenant disant : Dis-moi clairement la voie juste. Sauf que désormais il ne s’adresse plus à son subordonné, mais à son maître ! On dirait qu’il a gardé le style de leur première relation en la transposant dans la seconde. Arjuna est encore dans le flou de savoir quelle voie il suit et qui dirige la marche. Pendant quelque temps il va continuer à jouer au chef tout en étant déjà disciple : Par ces paroles apparemment contradictoires, tu sembles vouloir me jeter dans la confusion. Enseigne-moi sans équivoque une règle unique et précise qui me conduise au Souverain Bien (BG 03/02). Il faudra attendre encore longtemps avant que les choses ne se stabilisent : quelle que soit la façon dont j’ai pu te manquer de respect…Alors, me prosternant devant toi, j’implore ton pardon, adorable seigneur, comme un père pardonne à son fils, un ami à son ami, un amant à son aimée (BG 11/41-44). Me voici résolu, les doutes m’ont quitté. J’agirai selon ta parole (BG 18/73).

2        L’Évangile offre un parallèle de cette situation avec Pierre, qui ne peut pas s’empêcher de donner des ordres à Jésus. Alors que Jésus annonce sa fin tragique : Pierre, le tirant à lui, se mit à le morigéner en disant : » Favorable à toi, Seigneur ! Non, cela ne t’arrivera point ! » (Mt 16/22 = P 122). Ou, alors que Jésus marche sur les eaux, se rapprochant de la barque des disciples : Pierre lui dit : « Seigneur, si c’est bien toi, donne-moi l’ordre de venir à toi sur les eaux. » (Mt 14/28 = P 107). Pierre ordonne à Jésus l’ordre qu’il estime devoir recevoir de lui ! Un comble. Sauf qu’à la première tentative il s’entendra dire : « Passe derrière moi, Satan ! Tu es pour moi un scandale, car tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes ! » (Mt 16/23 = P 122) et après la deuxième voyant le vent, il prend peur et, commençant à couler, il s’écrie : »Seigneur, sauve-moi ! » (Mt 14/30 = P 107).

3        Il n’y a pas de spiritualité sans connaissance de la hiérarchie, puisque la hiérarchie est la puissance (archè) du sacré (hiéros). Certes, les hiérarchies humaines sont loin de refléter toujours la circulation descendante du sacré. Mais nul ne saurait recevoir cette puissance spirituelle s’il n’est pas à sa place.

Qui choisit : Le maître ou le disciple ?

1        Je suis à présent ton disciple. Arjuna se relève à peine d’une sortie de route magistrale, en matière psychologique et doctrinale, et le voici qui décide de tout sans demander à personne ! Krishna acceptera-t-il de le prendre pour disciple ? Rentre-t-on chez un maître spirituel comme dans un hall de gare ? On dit, certes, que ‘quand le disciple est prêt, le maître arrive’ ; mais le disciple prêt est-il celui qui ordonne ou celui qui demande ? L’attitude d’Arjuna cadre mal avec le respect du maître enseigné dans la Gita et qui intervient juste après le respect des dieux : L’hommage rituel aux dieux, le respect des ‘deux-fois-nés’, des gurus (maîtres spirituels), des sages, des brâhmanes…(BG 17/14)

2        Dans l’Évangile de Jean les deux premiers disciples de Jésus lui sont envoyés par Jean le Baptiste (Jn 01/36 = P 024) ; un maître envoie un disciple à un autre maître, supérieur. Le troisième est recruté directement par Jésus : il rencontre Philippe et lui dit : »Suis-moi ! » (Jn 01/45 = P 025). Le quatrième, Nathanaël, est présenté à Jésus par un disciple et accepté par le maître comme étant qualifié (Jn 01/47 = P 025). On ne voit guère de disciple s’imposer à son maître.

3        Certains tentent le coup, bien que faisant preuve de soumission : Un scribe s’approche et lui dit : « Maître, je cheminerai avec toi où que tu ailles ! », mais Jésus, sans encore l’accepter, pose les règles : Les renards ont des tanières, les oiseaux du ciel des nids ; mais le fils de l’humain n’a pas où reposer sa tête (Mt 08/19-20 = P 151). Un autre veut poser les conditions lui-même, sans succès : « Seigneur, permets-moi en premier de m’éloigner et de rendre les honneurs funèbres à mon père. » Jésus l’accepte, mais inverse les conditions : « Chemine avec moi, et laisse les cadavres rendre les honneurs funèbres à leurs cadavres. » (Mt 08/21-22 = P 151). Un autre encore pose, lui aussi, des conditions : Je cheminerai avec toi, seigneur ; mais, en premier, permets moi de me séparer de ceux de ma maison (Lc 09/61 = P 151) et il se fait rudement renvoyer à ses foyers : Quiconque met à la main à la charrue, et regarde vers l’arrière, est inapte au royaume de Dieu (Lc 09/62 = P 151).

4        Bien qu’il ait eu des mots assez durs envers Arjuna sur son manque de virilité (Ne cède pas à ce manque de virilité, cela te sied mal : BG 02/03), Krishna semble bien accueillant par rapport à Jésus. Mais c’est justement en rapport avec ce reproche que Krishna se montre presque aussi tolérant que Jésus envers les femmes fautives (Moi non plus, je ne te condamne pas : Jn 08/11 = P 144). Quand Arjuna aura retrouvé ses esprits et sa virilité, Krishna sera plus exigeant : T’en rapportant à toi-même, tu te dis : « Je ne combattrai pas » ; vaine est ta résolution. Car ta nature de kshatriya l’emportera. Lié par ton karma (action), né de ta nature propre, tu seras obligé de faire ce que, par égarement, tu ne veux pas faire (BG 18/59-60).

Le chemin et le refuge

1        Je prends refuge en toi. Cette notion de refuge est typiquement orientale. Centrale dans le Bouddhisme, elle importe aussi dans l’Hindouisme. Elle correspond évidemment à l’exotérisme religieux ; c’est l’homme écrasé par la vie qui recherche un refuge. Ceux qui prennent refuge en moi, fussent-ils de basse extraction, une femme, un vaïshyas (3° caste), ou un shudras (serviteur, 4°  caste), atteignent le but suprême (BG 09/32). Telle est bien la situation présente du pauvre Arjuna qui, sous le coup de l’émotion, a perdu la notion de son sexe autant que de sa caste.

2        L’aspect compassionnel de Jésus est mis en valeur dans le Christianisme, au point d’en cacher bien d’autres et de laisser croire à nombre de Chrétiens que leur religion est plus compassionnelle que d’autres. En fait cela ne reflète pas leur religion, mais le discours sur leur religion, discours, au vu de l’histoire de l’Occident, assez peu suivi de mise en pratique. Jérusalem, Jérusalem, toi qui tues les prophètes et lapides ceux qui te sont envoyés, combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants à la manière dont une poule rassemble ses poussins sous ses ailes…, et vous n’avez pas voulu ! (Mt 23/37 = P 243). Venez à moi, vous tous qui peinez et ployez sous le fardeau, et moi je vous soulagerai (Mt 11/28 = P 155). Mon joug est aisé et mon fardeau léger (Mt 11/30 = P 155).

3        Par nature, la religion est un refuge, la spiritualité un chemin. Il faut bien, de temps en temps, un refuge sur le chemin.

La carte et la boussole de la doctrine

1        Instruis-moi. Là se situe la véritable et indispensable fonction du maître. Le vecteur, verbal ou scripturaire, de l’instruction demeure secondaire, par rapport à son contenu. Il est manifeste qu’en Christianisme les Réformés-Protestants, sont plus rigoureux en la matière que les Catholiques et les Orthodoxes, centrés sur l’eucharistie et autres rites cléricaux plus que sur la Parole révélée de la Bible. Pourtant Jésus est nommé à longueur d’Évangile didaskalos, mot grec signifiant ‘maître enseignant’. Il est écrit dans les prophètes : ‘Tous sont enseignés par Dieu’. Quiconque écoute d’auprès du père, et apprend-manthanein, vient à moi (Jn 06/45 = P 109). Ici Jésus pose l’écoute et l’étude de l’enseignement comme condition initiatique.

2        Dans la Bhagavad Gita, qui est une forme déjà savante de l’Hindouïsme, l’accent est fortement mis sur l’instruction et la connaissance qui en résulte. D’autres…s’adonnent à la récitation védique ou à l’étude des Écritures pour acquérir le savoir absolu (BG 04/28). Et quand à celui qui apprendra à réciter et étudier notre dialogue sacré, il m’offrira par là-même le sacrifice de la connaissance (jnana yajnena). Telle est ma pensée. Quant à l’homme de foi sincère qui, sans vaine raillerie, l’écoutera, il s’affranchira des suites de ses actes coupables, et atteindra lui aussi les mondes heureux des actions méritoires (BG 18/70-71)

3          Cette dernière demande -bien que formulée à l’impératif- prouve qu’Arjuna commence à discerner le besoin, pour lui, de s’équiper d’une carte et d’une boussole.

Pratique :

Pratique I : Dans La régression est toujours possible jusqu’à la libération-moksha fut exposé que, par manque de sang froid, de contrôle des émotions, Arjuna a perdu le sens de son devoir. Il erre sans boussole. Le moderne revendique les Droits de l’Homme et oublie les devoirs correspondants ; il est en permanence comme Arjuna avant ce sutra. D’où le précepte : ‘En spiritualité, celui qui n’avance pas recule’. Tant que la libération-moksha n’est pas obtenue (la ‘mise sur orbite spirituelle’ pourrait-on dire) l’état spirituel d’un homme n’est pas stabilisé ; il peut toujours retomber.

Pratique II : Dans Être à sa place pour recevoir le sacré nous avons vu qu’Arjuna joue encore au chef vis-à-vis de Krishna, alors même qu’il se propose d’être son disciple. Pierre, dans l’Évangile, se distingue aussi dans ce registre, non sans perdre la face. Il n’y a pas de spiritualité sans connaissance de la hiérarchie, puisque la hiérarchie est la puissance (archè) du sacré (hiéros). Mais nul ne saurait recevoir cette puissance spirituelle s’il n’est pas à sa place.

Pratique III : Dans Qui choisit : Le maître ou le disciple ? il fut montré qu’Arjuna, bien que se proposant comme disciple, manque notoirement de respect pour le maître. Et aussi que Jésus semble beaucoup plus exigeant que Krishna en la matière. C’est qu’en Arjuna, ici, véritablement, la femme parle et l’homme semble absent (comme lors du récit de la tentation dans la Genèse biblique). Quand Arjuna aura repris conscience de son genre, Krishna resserrera la discipline. La religion est pour les femmes, la spiritualité pour les hommes ; chacun ayant les deux en soi, en proportions diverses.

Pratique IV : Dans La carte et la boussole de la doctrine fut exposé que la spiritualité est une science (BG 09/02, 09/12), non une vague rêverie émotionnelle, et que son étude est exigée, tant par Jésus que par Krishna.

 

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