L’AVOCAT ARJUNA (BG 02/03-06)

L’AVOCAT ARJUNA (BG 02/03-06)

Bhagavad Gita 02/03 à 06 Commentaire Théorique et Méditation Opérative

L’AVOCAT ARJUNA (BG 02/03-06)

L’AVOCAT ARJUNA

                 Ne cède pas à ce manque de virilité, cela te sied mal, chasse de ton cœur cette défaillance mesquine et ressaisis-toi, ô vainqueur de tes ennemis ! » (BG 02/03)

                 Arjuna dit : « Comment pourrais-je, dans le combat, décocher mes flèches sur des êtres que je vénère, tels que Bhisma et Drona ô destructeur des ennemis ? (BG 02/04)

                 Plutôt qu’attenter à la vie de maîtres respectables, mieux vaudrait vivre d’aumônes ici-bas. Fussent-ils cupides, ils sont quand même mes maîtres. Leur mort souillerait de sang notre victoire. (BG 02/05)

                 Et nous ignorons ce qui serait le pire : de les vaincre ou d’être vaincus par eux. En tuant les (adversaires) fils de  Dhristarâshtra alignés devant nous, nous perdrions même le goût de vivre. (BG 02/06)

Théorie :

Le genre sexuel est un axe important de la vocation

1        Ne cède pas à ce manque de virilité, cela te sied mal…Krishna continue son discours fortement entamé au précédent sutra. La réaction d’Arjuna (ne pas vouloir combattre car il y a des parents et des personnes respectables dans l’armée adverse) n’est pas en soi une mauvaise chose, c’est une réaction de femme, spontanément plus sensible aux liens de la chair qu’à l’éthique et la spiritualité. Mais, pour Arjuna, qui est un homme, de plus un chevalier, et précisément au moment du combat, cela prend l’allure d’un manque catastrophique de jugement. Krishna lui dit donc carrément : tu te trompes de sexe !

2        On dira, certes : « Il y a du féminin dans tout homme, comme du viril dans toute femme. » La chose est connue depuis qu’Elohim les fit mâle et femelle (Gn 02). Mais la modernité a inventé une chose vraiment nouvelle : il y aurait des hommes plus féminins que masculins et des femmes plus masculines que féminines. D’où la reconnaissance, jusque dans les lois des pays ‘avancés sur les questions sociétales’, de la légitimité de l’homosexualité, et même de la prétendue transsexualité (car, en réalité, l’homme et la femme peuvent singer l’autre sexe, mais certainement pas le devenir). La proportion de masculin et de féminin dans chaque homme et chaque femme est différente, mais si un homme avait plus de féminin que de masculin, il serait né femme et réciproquement.

3        Une chose peut donner l’illusion du contraire : l’humain est un animal éminemment culturel. Dans une culture qui devient féminoïde, comme on l’observe dans toutes les décadences de civilisations, et en particulier l’Occident moderne, les hommes, souvent élevés par une mère seule ou un père inexistant, voire absent, peuvent ne se nourrir que de valeurs féminines et finir par ressentir leur masculinité comme un handicap, voire une tumeur nécessitant opération.

4        Cependant, du point de vue spirituel, on rêve en prétendant : « Il y a des homosexuels et des transgenre croyants. » Bien sûr, il y en a qui croient en Dieu, au sens où ils pensent que le monde ne s’est pas fait tout seul et que son auteur est fondamentalement bon. Il n’empêche que, du point de vue des religions abrahamiques, où la conception est pensée comme une création d’un être nouveau, si Dieu fait un homme, c’est pour lui indiquer un destin d’homme, et semblablement pour la femme. Comment croire en Dieu en prétendant que Dieu nous a imposé un genre erroné ? En religion orientale, les conditions d’une naissance résultant du karma des existences antérieures, chacun naît homme ou femme selon ce karma et son sexe actuel résulte de son comportement passé ; il ne saurait donc être erroné. Dans tous les cas, le sexe désigne une importante partie de la vocation.

Qui décide des victoires ou des défaites des combats humains ?

1        …chasse de ton cœur cette défaillance mesquine et ressaisis-toi, ô vainqueur de tes ennemis ! Ce dernier qualificatif fait référence aux exploits d’Arjuna avant l’épisode présent de la Bhagavad Gita. En quoi la défaillance d’Arjuna est-elle mesquine ? En ceci qu’à force de vouloir épargner la vie de ses proches, par ailleurs injustes, il risque de légitimer un pouvoir politique disqualifié, qui ne pourra que multiplier les malheurs de tout le peuple. ‘On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs’ ; Arjuna se soucie du sort des coquilles et va priver les affamés d’omelette. Le calcul est aussi stupide que mesquin.

2        Arjuna dit : « Comment pourrais-je, dans le combat, décocher mes flèches sur des êtres que je vénère…La soumission d’Arjuna à son ego est évidente. Le problème n’est pas de savoir s’il vénère ou déteste ceux qui mènent une guerre injuste, le problème du kshatrya qu’il est consiste à lutter contre les tenants d’une guerre injuste. Les sentiments individuels n’ont pas à intervenir en cette affaire civilisationelle et collective.

3        … tels que Bhisma et Drona ô destructeur des ennemis ? Échange de compliments : Arjuna a eu droit à vainqueur des ennemis, il rend à Krishna destructeur des ennemis. Est-ce simplement cela ? Certes non. Dans la Bible, par exemple le livre de Josué, riche en batailles, l’accent est toujours mis sur le fait que la victoire ou la défaite revient en tout premier à Adonaï (Dieu) quelque soit la bravoure des militaires. De même ici. Arjuna n’a pas encore compris que Krishna, par sa réalisation, est devenue une incarnation divine (BG 04/08) ; il le saisira plus tard (BG 10/12). Mais il le pressent déjà : le vrai vainqueur des ennemis, ce sera Krishna. Il le dira d’ailleurs lui-même : Tous ces guerriers, je les ai d’avance abattus. Tu ne seras dans ma main qu’un instrument, ô toi l’archer à l’infaillible main gauche ! (BG 11/33). Évidemment, c’est en fonction de leur respect du Dharma (la Loi), que les humains obtiennent victoire ou défaite. Le futur disciple le comprendra complètement à la toute fin de la Gita : Là où est Krishna, le maître de tous les yogis…, règnent prospérité, victoire, bonheur et ordre juste. Telle est mon inébranlable conviction (BG 18/78).

La juste mesure de l’aumône

1        … Plutôt qu’attenter à la vie de maîtres respectables, mieux vaudrait vivre d’aumônes ici-bas…Arjuna, qui refuse de tirer ses flèches contre ses mauvais amis, puise quand même dans son vaste carquois tous les arguments possibles pour justifier de ne pas faire son devoir. Il respecte ses maîtres, très bien, mais ferme les yeux sur beaucoup d’autres choses.

2        On peut s’étonner du mieux vaudrait vivre d’aumônes ici-bas et se dire : « Notre chevalier mépriserait-il les mendiants ? » Il y a des mendiants qui le sont par fainéantise et méritent effectivement le mépris. C’est d’ailleurs le problème des sociétés modernes où l’assistance est devenue collective, obligatoire et s’exerce par l’intermédiaire de fonctionnaires qui ne connaissent pas, ou mal, les bénéficiaires des aides publiques : les fraudes et les abus prennent des dimensions gigantesques. Pour certains, c’est même devenu un métier. Il y a aussi, comme dans l’Évangile, l’aveugle mendiant, qui ne peut guère faire autre chose (Jn 09/01 = P 148). Alors la charité est un devoir dans la société hindoue, comme dans toute société sacrée (BG 17/13), sauf la moderne où l’obligation est de payer ses impôts et non d’être charitable. On peut se moquer des bourgoises d’autrefois, qui avaient ‘leurs’ pauvres : au moins elles savaient à qui elles donnaient et à quoi cela servait.

L’hypocrisie d’Arjuna

… Fussent-ils cupides, ils sont quand même mes maîtres…Ici se pose un problème de ‘casquette’, comme on dit à propos de ceux qui remplissent plusieurs fonctions, parfois contradictoires. Il est certain qu’Arjuna a raison de respecter ses maîtres (BG 13/07, 17/14), d’autant que plusieurs sont des maîtres spirituels et traitent de questions plus importantes que les batailles politiques. Il n’empêche que, dans le cadre de sa fonction de défenseur du peuple contre des usurpateurs disqualifiés, Arjuna n’a pas à faire intervenir sa reconnaissance personnelle vis-à-vis de tel ou tel de ses adversaires. Dans tous les procès, on trouve des avocats prompts à faire admirer leur client dans des domaines qui n’ont rien à voir avec l’affaire en cours. Fidèle disciple de ses maîtres, Arjuna n’en est pas pour autant dépourvu d’hypocrisie.

Le problème de la guerre juste

1        Leur mort souillerait de sang notre victoire. Un non-violent, disciple de Gandhi, pourrait objecter : « Y a-t-il des victoires militaires qui ne soient pas souillées de sang ? » À cela il convient de répondre que le sanskrit ‘ahimsha’, traduit en ‘non-violence’ par Gandhi et ses partisans, est mal compris, car il s’agit de non-nuisance. Il y a des violences bénéfiques, comme celle du policier qui tire sur un assassin de masse, ou celle du tortionnaire qui veut faire parler un rapteur d’enfants. Les idéalistes sont des gens dangereux, qui oublient méthodiquement que, dans la pratique de la vie, on doit souvent choisir entre deux maux le moindre, et non entre un bien et un mal. Personne ne doit abandonner le devoir pour lequel il est né… même quand il semble uni au mal : car toutes les œuvres sont enveloppées par le mal, comme le feu par la fumée (BG 18/48).

2        Arjuna a partiellement raison, en ceci qu’il est des morts plus fâcheuses et navrantes que d’autres, simplement parce qu’il est des hommes meilleurs et plus utiles à la société que d’autres. Quand à ceux qui prétendent absolutiser toute vie humaine, comme les opposants irréductibles à la peine de mort ou à toute violence, il convient de leur oppose que Croire que l’atman peut tuer ou être tué, c’est deux fois tomber dans l’erreur. Car l’atman ne tue, et ne peut pas être tué (BG 02/19).

La politique est l’art du possible, non de l’idéal

        Et nous ignorons ce qui serait le pire : de les vaincre ou d’être vaincus par eux. Voilà le meilleur des nombreux arguments de l’avocat Arjuna dans l’affaire BG. La politique n’est pas l’art de l’idéal (et donc souvent de l’idéologie) mais l’art du possible. La paix et la justice absolues ne sont pas de ce monde. Jésus le rappelle avec pertinence : Je vous laisse la paix ; c’est ma paix que je vous donne ; je ne vous la donne pas comme le monde la donne (Jn 14/27 = P 263) et aussi : Les pauvres, vous les aurez toujours avec vous…(Mc 14/07 = P 228). Dans la pratique de l’action, surtout l’action politique et encore plus l’action guerrière, il s’agit toujours de trouver le moins mauvais compromis et jamais la solution parfaite. Jésus enseigne cela comme une évidence dans ‘la parabole de la guerre’. Quel est le roi qui, partant faire la guerre à un autre roi, ne commencera par s’asseoir pour examiner s’il est capable, avec dix mille hommes, de se porter à la rencontre de celui qui marche contre lui avec vingt mille ?Sinon, alors que l’autre est encore loin, il lui envoie une ambassade pour demander la paix (Lc 14/31-32 = P 193). Il est clair que cette paix aura un prix et que rien ne garantit que l’agresseur soit dans son droit. Le souci du roi doit être de choisir le moins pénible pour son peuple. Les barouds d’honneurs sont souvent de brillantes, orgueilleuses et stupides solutions.

Arjuna, à bout, recours au mauvais goût

1        En tuant les (adversaires) fils de Dhristarâshtra alignés devant nous, nous perdrions même le goût de vivre. Ici, Arjuna semble proche d’avoir épuisé tous ses arguments ; il retombe dans un pathos de très mauvais goût. Car enfin de deux choses l’une : ou il recommence à vivre normalement après la victoire contre les usurpateurs (et c’est très probable, malgré sa grandiloquence) ou il perd le goût de vivre et meurt de tristesse ou de suicide. Dans ce dernier cas, il commet un crime pire que les autres, puisque l’on doit aimer son prochain comme soi-même et donc d’abord soi-même. Le meurtre de soi-même, que l’on nomme suicide, est pire que le meurtre de quiconque d’autre (nous excluons ici certains cas de suicides guerriers du genre kamikaze, ou suicide d’un torturé pour éviter de livrer ses proches).

2        Que conclure de ces quatre sutras ? Vyasa, l’auteur de la Bhagavad Gita, passe avec méthode en revue toutes les sortes de faux arguments dans les conflits, qu’ils soient militaires, judiciaires ou privés. Quand on a compris cela, on constate à quelque point il est courant de rencontrer des Arjuna, dans le miroir ou autour de soi.

Pratique :

Pratique I : Dans Le genre sexuel est un axe important de la vocation, nous avons vu que refuser son genre sexuel, c’est refuser la volonté de Dieu (pour un croyant de religion abrahamique), et refuser la loi du karma (pour un croyant oriental). Le sexe n’est pas seulement une caractéristique physiologique ; c’est un révélateur de vocation.

Pratique II : Dans Qui décide des victoires ou des défaites des combats humains ? fut exposé que les forces humaines en présence n’expliquent jamais à eux seuls le résultat des entreprises. Chaque acteur traîne avec lui le poids de son karma. C’est pourquoi le yogi agit du mieux qu’il peut, sans se laisser affecter par les résultats, qu’il pourrait souvent trouver injustes s’ils ne résultaient que de son action immédiate.

Pratique III : Dans La juste mesure de l’aumône nous avons étudié la différence entre l’assistance publique anonyme et impersonnelle et le précepte de l’aumône et de l’hospitalité dans les sociétés religieuses.

Pratique IV : Dans Le problème de la guerre juste et dans La politique est l’art du possible, non de l’idéal fut examinée l’illusion que représentent les théories non-violentes gandhiennes, en opposant l’idéalisme à l’imperfection du monde. ‘Le mieux est souvent l’ennemi du bien’, comme dit la sagesse populaire, et la perfection n’est pas de ce monde… sinon dans le cœur des sages (BG 18/46).

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