L’HONNEUR et la PEUR (BG 02/34-37)

L’HONNEUR et la PEUR (BG 02/34-37)

Bhagavad Gita 02/34-37 Commentaire Théorique et Méditation Opérative

L’HONNEUR et la PEUR (BG 02/34-37)

L’HONNEUR et la PEUR

          Et les gens iront colportant ta honte à jamais. Pour un homme d’honneur, le déshonneur est pire que la mort (BG 02/34)

          Les guerriers au grand char penseront que c’est par peur que tu as fui le combat. Ceux qui te tenaient en haute estime n’auront plus pour toi que mépris (BG 02/35)

          Et tes ennemis tiendront sur ton compte mille propos insultants ; ils contesteront ta vaillance. Quel malheur plus fâcheux ?  (BG 02/36)

          Ou bien, tué, tu accéderas au ciel ; Ou bien, victorieux, tu régneras sur la terre. Redresse-toi donc… résolu à combattre (BG 02/37)

Théorie :

Ce qui est bon pour une femme ne l’est pas nécessairement pour un homme

1        Le chevalier Arjuna refuse de mener une guerre contre des malfaisants dont certains se trouvent être ses parents et ses proches, et ceci au prétexte qu’on ne tue pas ses parents. Ce faisant, il raisonne comme une femme et non comme un homme, ce que précisément lui reproche Krishna : Ne cède pas à ce manque de virilité, cela te sied mal, chasse de ton cœur cette défaillance mesquine et ressaisis-toi (BG 02/03).

2        La femme portant le bébé, et se chargeant prioritairement de sa petite enfance, est naturellement plus sensible aux liens charnels et familiaux qu’à l’harmonie globale des différents états sociaux dans l’ensemble de la civilisation. Le refus d’Arjuna n’est pas mal en soi, puisqu’il serait bien pour une femme. Dans toutes les civilisations d’inspiration spirituelle, la guerre est le fait de certains hommes, jamais des femmes ;  et l’éducation des petits enfants le fait des femmes, accessoirement des hommes.

3        Cette erreur de point de vue de la part d’Arjuna met en danger la civilisation entière, en tolérant l’installation sur le trône d’un roi disqualifié. C’est donc pour lui une honte, bien que cela ne le serait pas (ou en tout cas beaucoup moins) pour une femme. Voilà pourquoi Krishna lui dit : Les gens iront colportant ta honte à jamais. Le à jamais est sans doute un effet de style en forme d’exagération, mais l’action honteuse de notre héros est bien réelle. En fait, il est assez inimaginable qu’un véritable chevalier soutienne à ce point des sentiments uniquement féminins. Mais, par pédagogie, la Bhagavad Gita envisage tous les points de vue sur une situation, puisqu’elle ne s’adresse pas à Arjuna seulement, mais à tous les Hindous et au-delà à l’humanité.

4        Les terres chrétiennes sont aujourd’hui presque toutes converties à l’erreur égalitaire démocratique. Les femmes, comme les hommes, n’actualisent que médiocrement les qualités propres de leur sexe, tout en tentant pathétiquement d’imiter celles de l’autre sexe. Si les Chrétiens avaient encore le Christ pour maître, ils auraient remarqué que Jésus propose des paraboles féminines (Le levain : Mt 13/33 = P 091 ; La drachme perdue : Lc 15/08 = P 196 etc) et d’autres masculines (La guerre : Lc 14/31 = P 193 ; le semeur : Mc 04/03 = P 084 etc). Ils remarqueraient aussi que les apôtres sont tous des hommes (Mc 03/13 = P 054), ce qui ne contrarie en rien la présence de grandes mystiques féminines (La Samaritaine : Jn 04/24 = P 036 ; Marie de Magdala : Jn 12/03 = P 228). Il est assez affligeant de voir à quel point le ‘Christianisme moderne’ est devenu anti-christique sur nombre de questions.

Du bon usage de l’honneur pour tous

1        Pour un homme d’honneur, le déshonneur est pire que la mort. La notion d’honneur a été envisagée au sutra précédent. Elle est particulièrement importante pour un noble-kshatrya, pour la raison qu’il est (après les brahmanes qui le dépassent) au sommet de la hiérarchie sociale. Son devoir d’exemplarité est donc premier. Pour les brahmanes, la situation est différente ; en principe, leur aspiration, leur génie propre, visent la fusion dans le divin, ce qui rend assez secondaire les questions d’honneur, au sens civilisationel et social du terme.

2        Ce sutra rajoute que, pour un kshatrya, la mort est moins à craindre que le déshonneur. Pour les hommes qui croient que tout finit avec la mort, qu’il n’y a rien au-delà (BG 16/11), rien ne peut être plus grave que la mort. Mais, pour ceux qui savent que l’atman survit au corps, et que le cycle existentiel suivant la mort dépend de ce qui fut vécu avant elle, le principe du déshonneur plus grave que la mort devient une évidence.

3        Notons cependant que, dans un système spirituel-social de castes, tous les humains sont concernés par la notion d’honneur. Un serviteur, que quelqu’un chercherait à soudoyer pour obtenir des informations sur ses maîtres, estimera cela déshonorant. D’autre part, il arrive, dans la caste noble, que ce principe soit follement appliqué, comme on le voit dans la pratique des duels pour des peccadilles soi-disant déshonorantes.

4        Dans une civilisation traditionnelle, chaque caste possède son propre système d’honneur, dépendant de son échelle de valeur spécifique. La démocratie a passé tout cela au rouleau compresseur. Il n’en résulte pas un code d’honneur commun à tous, mais une légitimation générale du déshonneur : acheter toujours moins cher, au détriment des producteurs, voter pour le plus rentable individuellement, au détriment de la société.

La peur, son utilité, son dépassement par la foi

1        Les guerriers au grand char penseront que c’est par peur que tu as fui le combat. Ici apparait le thème de la peur. Un petit enfant, très émotif, a peur de nombre de choses qu’il ne comprend pas. Cette peur est nécessaire à sa survie, car il y a beaucoup de choses qu’il doit encore apprendre avant de s’y confronter. Malheur à celui qui n’a pas peur des voitures en traversant la rue. La non-crainte, par contre, fait partie des qualités des ‘hommes divins’ (spirituellement orientés) (BG 16/01). Entre les deux, le travail sur l’éradication de la peur, qui procède essentiellement par le renforcement de la foi, constitue une importante partie de la voie spirituelle. Le chevalier, homme de guerre, doit particulièrement veiller à ce point : L’héroïsme, la vigueur, la détermination…le courage au combat…sont les devoirs des kshatriyas… (BG 18/43).

2        Arjuna et Krishna sont montés sur un char de combat (BG 01/14). Dans l’Antiquité, le char tiré par des chevaux était à la guerre ce qu’a été le char d’assaut pendant la deuxième guerre mondiale. Krishna se soucie donc de l’avis de l’élite guerrière.

3        Comme toujours quand il s’agit de qualités ou de défauts, il y a peur et peur. Un homme sans peur deviendrait vite suicidaire. Un homme qui cède à sa peur ne peut pas remplir une grande mission. Le courage est aussi une qualité féminine, mais dans un autre domaine. Jésus l’évoque : La femme, sur le point d’accoucher, s’attriste parce que son heure est venue ; mais lorsqu’elle a donné le jour à l’enfant, elle ne se souvient plus des douleurs, dans la joie qu’un homme soit venu au monde (Jn 16/21 = P 266) ; il donne d’ailleurs le courage de la femme en exemple aux disciples masculins.

Une pédagogie qui fait ‘feu de tout bois’

1        Ceux qui te tenaient en haute estime n’auront plus pour toi que mépris. Certes, l’homme spirituel n’a soucis que de plaire à Dieu. Mais le jugement d’un deux-fois né qualifié n’en perd pas sa valeur pour autant. Cela n’a rien à voir avec la ‘gloire médiatique’ telle que conçue actuellement.

2        Et tes ennemis tiendront sur ton compte mille propos insultants ; ils contesteront ta vaillance. Quel malheur plus fâcheux ? On pourrait discuter de savoir s’il s’agit vraiment de la chose la plus fâcheuse… Krishna se met ici à la portée d’un Arjuna assez empêtré dans son ego. Or, si quelqu’un se soucie de sa réputation, c’est bien l’ego.

3        Krishna montre ainsi qu’en matière de pédagogie, il ne faut pas craindre de ‘faire feu de tout bois’. Semblablement, Jésus utilise l’orgueil mondain comme symbole spirituel dans ‘la parabole choix des places’ (Lc 14/07 = P 189) et même la rouerie corruptrice comme symbole de l’honnêteté dans ‘la parabole de l’intendant malhonnête’ (Lc 16/01 = P 198).

De la terre au ciel

1        Ou bien, tué, tu accéderas au ciel ; Ou bien, victorieux, tu régneras sur la terre. Un Occidental moderne ne manquera pas de remarquer : « Voilà un argument typique de terroriste islamique ; on n’a plus qu’a ajouter les houris célestes pour augmenter la motivation !», et il aura raison. À moins d’être complètement manichéen, il faut bien reconnaître qu’un adversaire efficace ne saurait être dépourvu de qualités. Or les ‘fous d’Allah’, ou autres adeptes de la guerre sainte, possèdent une arme redoutable : la foi. Une armée qui n’a pas peur de la mort dominera toujours une armée matérialiste. Depuis le XV° siècle, l’armement des Occidentaux est supérieur à celui des autres peuples ; mais le secret des armes ne peut demeurer tel bien longtemps. Le fait est que l’homme noble poursuit deux objectifs en parallèle : régner sur la terre et à terme accéder au ciel. Et nulle opposition entre les deux ; c’est l’exercice même du juste dharma sur la terre qui qualifie le croyant pour son accès au ciel.

2        Redresse-toi donc… résolu à combattre. En grec évangélique anistanaï, habituellement traduit par ‘résurrection’, signifie littéralement Redresse-toi. Il s’agit, pour Arjuna de retrouver le sens de la verticalité, la vie sur la terre comme préparation de son prolongement au ciel.

Pratique :

Pratique I : Dans Ce qui est bon pour une femme ne l’est pas nécessairement pour un homme fut exposé que le refus d’Arjuna de sévir contre des malfaisants parce qu’ils sont membres de sa famille est une attitude compréhensible pour une femme, non pour un homme véritable. D’où la honte à laquelle il s’expose. Un Chrétien moderne, donc égalitariste, ne comprend pas cela. Pourquoi, alors, Jésus présente-t-il des paraboles féminines (Le levain ; La drachme perdue) et d’autres masculines (La guerre : le semeur), les apôtres sont-ils tous des hommes, ce qui ne contrarie en rien la présence de grandes mystiques féminines (La Samaritaine ; Marie de Magdala) ? Le Christianisme théologique est occidental ; l’Évangile oriental.

Pratique II : Du bon usage de l’honneur pour tous. Dans une civilisation traditionnelle, chaque caste possède son propre système d’honneur, dépendant de son échelle de valeur spécifique. La démocratie a passé tout cela au rouleau compresseur. Il n’en résulte pas un code d’honneur commun à tous, mais une légitimation générale du déshonneur : acheter toujours moins cher, au détriment des producteurs, voter pour le plus rentable individuellement, au détriment de la société.

Pratique III : La peur, son utilité, son dépassement par la foi. La peur est nécessaire à l’enfant, qui ne connaît pas assez le monde pour s’y confronter. Le spirituel excelle dans la non-crainte. Entre les deux, la puissance de la foi doit consumer la peur. Ne demandez pas à quelqu’un s’il a la foi, regardez s’il a peur.

Pratique IV : On observe, dans Une pédagogie qui fait ‘feu de tout bois’ que Krishna, comme Jésus dans la parabole choix des places’ et dans ‘la parabole de l’intendant malhonnête’, n’hésite pas à utiliser les faiblesses psychiques pour titiller la conscience spirituelle. Au-delà des innombrables théories modernes sur le sujet, une pédagogie se juge à son efficacité.

Pratique V : De la terre au ciel a montré que les ‘fous d’Allah’, ou autres adeptes de la guerre sainte, possèdent une arme redoutable : la foi. Une armée qui n’a pas peur de la mort dominera toujours une armée matérialiste. Depuis le XV° siècle, l’armement des Occidentaux est supérieur à celui des autres peuples ; mais le secret des armes ne peut demeurer tel bien longtemps. De plus, la puissance de leur foi diminue à proportion inverse de celle de leurs armes. L’homme noble poursuit deux objectifs en parallèle : régner sur la terre et à terme accéder au ciel. Et nulle opposition entre les deux ; c’est l’exercice même du juste dharma sur la terre qui qualifie le croyant pour son accès au ciel.

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