La CONNAISSANCE et la PAIX (BG 04/39)

La CONNAISSANCE et la PAIX (BG 04/39)

Bhagavad Gita 04/39 Commentaire Théorique et Méditation Opérative

La CONNAISSANCE et la PAIX (BG 04/39)

La CONNAISSANCE et la PAIX

L’homme plein de foi acquiert la connaissance,

s’il est tendu vers elle, tous ses sens domptés.

Une fois en possession de la connaissance, il ne tarde pas à atteindre la paix suprême.

(BG 04/39)

Théorie :

Rapport de la foi et de la connaissance spirituelle

1        L’homme plein de foi acquiert la connaissance, s’il est tendu vers elle. Le but du yoga spirituel qu’enseigne la Bhagavad Gita est la connaissance. Mais la connaissance de quoi ? L’illusoire est impermanent ; le réel ne cesse jamais d’être. Cette vérité est connue par ceux qui ont vu la réalité (BG 02/16). La Gita cherche la connaissance de la réalité. Pour le profane, la réalité, c’est la matérialité, par opposition aux rêves, aux fantasmes. Pour la Gita la réalité est ce qui ne cesse jamais d’être. Elle échappe donc totalement aux sens, qui, eux, cessent puisque le corps est mortel ; de même qu’aux pensées mentales qui cessent déjà dans le sommeil profond, ainsi qu’à la mort du cerveau.

2        Il est ici question de la foi, dans un certain rapport avec cette connaissance. Nous vivons dans une culture moderne devenue matérialiste il y a déjà très longtemps, si bien que les mots évoquant la spiritualité sont quasiment tous piégés. La religion dominante de l’Occident depuis deux mille ans est le Christianisme, même s’il est aujourd’hui largement minoritaire en Occident. Il en reste quand même quelque chose : une certaine conception de la foi. Le Christianisme, tant Orthodoxe que Catholique-romain et Réformé-protestant, est basé sur le Credo élaboré au IV° siècle sous l’empereur Constantin. Officiellement, la foi, en Christianisme, est l’adhésion à ce Credo. Il ne fait aucun doute cependant que de nombreux Chrétiens sincères et profondément épris de l’Évangile sont mal à l’aise avec la conception des trois personnes divines, ou de la  naissance virginale de Jésus, pour ne citer que deux points. Leur foi est en Dieu, plutôt que dans les formulations théologiques du Credo officiel. Reste cependant que la conception occidentale de la foi a quelque chose de littéral, légaliste et dogmatique.

3        La foi, en sanskrit shraddha, est d’une nature toute différente, si bien qu’il vaut mieux, là comme pour nombre de notions du yoga spirituel, ne pas traduire, pour éviter la confusion avec la conception chrétienne. Shraddha présente un point commun avec la foi, c’est Dieu. Mais, point fondamental, Dieu n’est pas conçu seulement comme le Très-haut, le transcendant ; il est aussi conçu comme le très intérieur. Un des refrains de la Gita est que le Soi, qui s’identifie à Brahman, l’absolu, réside au cœur de tous les êtres. Or cela est radicalement différent de la conception dogmatique chrétienne de la foi, même si quelques mystiques chrétiens ont l’intuition profonde de shraddha.

4        La BG pose clairement l’acquisition de la connaissance comme conditionnée par une plénitude de foi : L’homme plein de foi. La raison évidente est qu’il est impossible d’accéder à la connaissance spirituelle, sans le préalable de la foi en Dieu. Cela exclut totalement l’athéisme. Encore qu’il convient d’être prudent. Certains Occidentaux se prétendent ‘spirituels sans Dieu’, ce qui est littéralement absurde, mais ils veulent souvent signifier, bien que maladroitement, qu’ils n’adhèrent pas au Dieu officiel du Credo chrétien. Il serait imprudent d’en conclure qu’ils sont dépourvus de toute foi, et même de shraddha.

5        La Gita pose donc la foi-shraddha comme condition sine qua non de la connaissance. Cet enseignement, tu ne dois pas le communiquer à ceux qui ne pratiquent pas l’ascèse, ni à l’homme sans religion… (BG 18/67). Ce précepte n’est pas littéralement applicable en Occident, car beaucoup de gens, qui se sont de fait détachés de la religion chrétienne, y ont substitué une recherche spirituelle, qui s’appuie précisément sur le yoga, ou du moins ce qu’ils en perçoivent, ignorant en général la Bhagavad Gita.

Connaissance et volonté humaine

1        … acquiert la connaissance, s’il est tendu vers elle. Cette phrase de Krishna, d’une grande profondeur, pose clairement que la foi, même sous sa forme shraddha, n’est pas suffisante pour l’acquisition de la connaissance. Par conséquent le précepte protestant du ‘salut par la foi seule’ est ici hors de propos. La Gita enseigne que la foi conduit au paradis, mais transitoirement. Les maîtres versés dans le triple Véda (Rig, Sama et Yajur), buveurs de soma (boisson védique) et lavés de leurs fautes, cherchent à gagner le ciel (svarga), en m’honorant par des sacrifices (yajnas). Ils atteignent le monde céleste (paradis) du roi des dieux (Indra) et y expérimentent les plaisirs des dieux (BG 09/20). Ayant savouré le vaste monde céleste, et après y avoir épuisé le bénéfice de leurs mérites, ils doivent retourner au monde des mortels. Ainsi, ceux qui suivent la voie védique, mais qui n’aspirent qu’au bonheur, n’obtiennent que le cycle de la naissance et de la mort (BG 09/21). Là se situe une grande différence avec la doctrine chrétienne, qui pose que le salut par la foi conduit à la ‘vie éternelle’, par conséquent sans retour.

2        Pourquoi la Gita déclare-t-elle que la connaissance n’est accessible que si on est tendu vers elle ? Précisément parce qu’elle gît au cœur de l’homme, et que l’homme, généralement, est tout occupé par l’extérieur dont l’informent ses sens. Il faut un formidable travail de retournement de l’attention -de conversion-, travail qui nécessite de parcourir les étapes du yoga que nous avons évoquées dans le précédent sutra (BG 04/38).

3        Alors se pose la question du rapport de la concentration et de la volonté. Et, là aussi, une différence de perspective, qui peut rapidement tourner à l’affrontement, se situe entre le Christianisme et le Yoga. Le Christianisme théologique affirme que l’homme ne saurait se sauver lui-même et qu’il doit passer par le Sauveur en la personne de Jésus et de lui seul. Telle est l’interprétation littérale de la parole du Christ : Je suis la voie, la vérité, la vie. Nul ne vient au Père que par moi (Jn 14/06 = P 263). Les autorités officielles du Christianisme en concluent que le Christ, et par conséquent la religion qu’elles représentent, est le passage obligé vers Dieu. À cette interprétation exotérique se superpose une autre, ésotérique. Elle pose que Jésus, dans ce type de déclarations, que l’on rencontre d’ailleurs chez les réalisés hindous, s’exprime, non en tant qu’individu juif né à Bethléem, mais en tant qu’identifié au divin, de son vivant humain, et en tant que constituant par là une voie de réalisation spirituelle pour les disciples qui voudront suivre son enseignement et son exemple. La critique de l’exotérisme chrétien à l’ésotérisme yogique découle d’une lecture littérale des enseignements évangéliques. L’Hindouisme connaît cela aussi, c’est pourquoi la BG précise : Il est une parole fleurie, dont se prévalent les hommes qui manquent de sagesse. Ils sont attachés à la lettre du Vêda. Ils prétendent : « Il n’y a rien au-delà » (BG 02/42). Que l’on remplace Véda par Bible et l’on obtiendra la même chose en ésotérisme chrétien. Sachant que le terme évangélique gnosis signifie exactement connaissance (jnana), au sens de ce sutra, le yogi dira comme Jésus : Malheur à vous, les légistes, parce que vous avez enlevé la clef de la gnose ! Vous-mêmes n’êtes pas entrés, et ceux qui voulaient entrer, vous les en avez empêchés ! » (Lc 11/52 = P 171). Non qu’il leur souhaite malheur, mais qu’il trouve malheureux, pour eux, qu’ils se bornent à ce niveau littéral d’interprétation. L’opposition entre l’homme sauvé par Dieu (ou son incarnation en Jésus) et l’homme qui se sauve par ses propres forces résulte donc d’une interprétation bornée de l’enseignement spirituel.

4        Si l’homme était une chose, sans conscience ni initiative propre, il pourrait être sauvé indépendamment de sa volonté, comme une pierre est ramassée par la main. Mais Jésus dit bien : Qui cherche trouve (Mt 07/07 = P 162), ce qui implique qu’il ne trouve que s’il cherche. De même, le yogi n’acquière la connaissance que s’il est tendu vers elle.

5        Dans sa critique du Yoga, le Christianisme évoque « la volonté humaine qui cherche à s’auto réaliser orgueilleusement ». Or la Gita aborde la volonté, en précisant qu’il en est de trois sortes, correspondant aux gunas, les trois forces structurantes de tout l’univers. La nature matérielle est formée des trois gunas: sattva, rajas et tamas, qui sont issues de la prakriti (Nature)…Ce sont elles qui maintiennent l’impérissable habitant dans le corps (BG 14/05). Dans ces trois forces, la tendance spiritualisante est sattva (Lorsque sattva-vérité est dans sa maturité, dans ce corps, la lumière de la connaissance pénètre, par toutes les portes (des sens) : BG 14/11). Et la volonté sattvique est décrite ainsi : La volonté qui, par une concentration sans faille, grâce au yoga, gouverne le mental, le prana (souffles vitaux) et les sens, est sattvique (pure) (BG 18/33). On voit donc que la volonté humaine peut conduire à la spiritualité quand elle est bien orientée (et non égotique) et qu’elle s’identifie alors quasiment à la concentration. Ici, la concentration ne doit pas être interprétée seulement comme qualité mentale et psychologique, mais comme retour au centre de tout et ce centre est Dieu : Mais les grandes âmes (mahatmas)…participant de ma divine nature, m’adorent avec un amour exclusif, me reconnaissant comme le principe immuable de tous les êtres (BG 09/13).

6        …tous ses sens domptés…Cette précision résulte du fait, déjà signalé, que la conscience de l’homme profane est tournée vers l’extérieur, vers le monde périssable, par l’entremise des cinq sens. Pour retourner la conscience vers l’intériorité, il faut dompter les cinq sens : Aussi convient-il de maîtriser tous les sens, et de s’asseoir, concentré, fermement uni à moi. Qui tient ses sens en son pouvoir est vraiment confirmé en sagesse (BG 02/61).

Connaissance et paix

Une fois en possession de la connaissance, il ne tarde pas à atteindre la paix suprême. La paix est assurément une situation plus confortable, pour l’individu que la guerre ; qu’il s’agisse de la paix et de la guerre intérieures ou extérieures. On note dans ce passage que la paix suprême, c’est-à-dire la paix spirituelle, que rien ne saurait empêcher, ne s’obtient pas en la cherchant, mais en cherchant la connaissance de la vérité, dont elle n’est qu’une sorte de fruit. Il est maintes religions mais une seule spiritualité, aussi n’est-il pas étonnant que Jésus enseigne la même chose : Je vous laisse la paix ; c’est ma paix que je vous donne ; je ne vous la donne pas comme le monde la donne. Que votre cœur ne se trouble ni ne s’effraie (Jn 14/27 = P 263).

Pratique :

Pratique I : L’homme plein de foi acquiert la connaissance, s’il est tendu vers elle. Dans Rapport de la foi et de la connaissance spirituelle fut exposé que la Gita cherche la connaissance de la réalité, qui est est ce qui ne cesse jamais d’être. Elle échappe donc totalement aux sens, de même qu’aux pensées mentales, tous deux impermanents par nature. La foi chrétienne est l’adhésion au Credo formulé au IV° siècle. La foi-shraddha de la Bhagavad Gita conçoit Dieu comme Absolu et non seulement comme créateur et, en tant que créateur, comme Unique et non pas trine. La plus grande différence est que le Dieu de shraddha réside dans le cœur de tout être. Cela rejoint parfaitement l’enseignement de l’Évangile, puisque Jésus considère que le lieu de la présence (naos en grec) est le corps (grec soma) de l’homme (Jn 02/21 = P 029). La connaissance se trouvera donc à l’intérieur.

Pratique II : Le yogi acquière la connaissance, s’il est tendu vers elle. Dans Connaissance et volonté humaine nous avons vu que cette phrase de Krishna pose que la foi, même sous sa forme shraddha, n’est pas suffisante pour l’acquisition de la connaissance. Pourquoi la Gita déclare-t-elle que la connaissance n’est accessible que si on est tendu vers elle ? Précisément parce qu’elle gît au cœur de l’homme, et que l’homme, généralement, est tout occupé par l’extérieur dont l’informent ses sens. Il faut un formidable travail de retournement de l’attention -de conversion-, travail qui nécessite de parcourir les étapes du yoga que nous avons évoquées dans le précédent sutra (BG 04/38). On voit donc que la volonté humaine peut conduire à la spiritualité quand elle est bien orientée (et non égotique) et qu’elle s’identifie alors quasiment à la concentration. Ici, la concentration ne doit pas être interprétée seulement comme qualité mentale et psychologique, mais comme retour au centre de tout et ce centre est Dieu

Pratique III : Une fois en possession de la connaissance, il ne tarde pas à atteindre la paix suprême. Dans Connaissance et paix On note dans ce passage que la paix suprême, c’est-à-dire la paix spirituelle, que rien ne saurait empêcher, ne s’obtient pas en la cherchant, mais en cherchant la connaissance de la vérité, dont elle n’est qu’une sorte de fruit. Comme la spiritualité est une, Jésus enseigne : Je vous laisse la paix ; c’est ma paix que je vous donne ; je ne vous la donne pas comme le monde la donne. Que votre cœur ne se trouble ni ne s’effraie (Jn 14/27 = P 263). Une bonne appréciation de la connaissance spirituelle est donc l’expérience effective d’une paix intérieure indépendante des événements et des êtres.

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