Des DÉSIRS au DÉSIR (BG 05/11-12)

Des DÉSIRS au DÉSIR (BG 05/11-12)

Bhagavad Gita 05/11-12 Commentaire Théorique et Méditation Opérative

Des DÉSIRS au DÉSIR (BG 05/11-12)

Des DÉSIRS au DÉSIR

      Les yogis, ayant abandonné l’attachement, accomplissent les actions seulement avec le corps, les sens, le mental et l’intellect, pour la seule fin de la purification (de leur ego). (BG 05/11)

      L’homme unifié (qui a trouvé l’harmonie intérieure), qui a renoncé aux fruits de l’action, atteint la paix éternelle. Celui dont le mental est instable (sans équilibre intérieur) poussé par le désir et attaché au résultat, est enchaîné. (BG 05/12)

Théorie :

Attachez votre mental à Dieu

Les yogis, ayant abandonné l’attachement…La phrase est elliptique. Il convient de lire : Les yogis, ayant abandonné l’attachement…au mortel. En effet, tant qu’il vit, le mental s’attache à quelque chose. L’ascèse consiste à faire qu’il s’attache à l’Absolu, Brahman : le yogi ferme qui, chaque jour, se souvient de moi constamment, sans se laisser distraire par autre chose, m’atteint facilement (BG 08/14).

Que fais-tu du non-manifesté ?  

1        … accomplissent les actions seulement avec le corps, les sens, le mental et l’intellect. On pourait se demander : « Avec quoi de plus pourrait-on accomplir une action ? Le seulement du texte est assez étrange.» En effet, pour beaucoup, l’humain n’est composé que des sens, du mental et de l’intellect. Et encore, les gens souvent ne distinguent-ils pratiquement plus le mental de l’intellect ; l’humain est corps et âme (ou psychisme), cela leur suffit. Il convient de se rappeler que, pour le Christianisme originel, l’homme était conçu tripartite : soma, psychè, pneuma, soit corps, âme et esprit-pneuma, ce dernier s’identifiant à Dieu (tout à fait comme l’atman dans la Gita BG 02/30).

2        La Bhagavad Gita précise : Les grands principes des êtres sont : le non-manifesté, l’intellect, l’individu (le moi, l’ego), le mental, les dix organes des sens, et les cinq objets des sens (BG 13/05). On retrouve la liste du présent sutra, avec en plus les objets des sens que les sens supposent. Une autre différence tient aux dix organes des sens, alors que les malheureux Occidentaux n’en ont que cinq. Ce sont les cinq organes de perception, auxquels il faut ajouter les cinq organes d’actions : pieds, pour locomotion, sexe pour reproduction, anus pour excrétion, cordes vocales pour locution, et mains pour action. La seule vraie différence entre les deux listes est le non-manifesté.

3        La conséquence de cet apparent détail est essentielle. Les profanes ignorent qu’ils sont des dieux, manifestations de Dieu. Les Chrétiens devraient le savoir, puisque Jésus déclare : J’ai dit : vous êtes des dieux (Jn 10/34 = P 185). Mais les Chrétiens ont fait de Jésus un Dieu, s’oubliant ainsi eux-mêmes comme dieux. Jésus n’était pas créationniste, mais immanentiste et son enseignement avait pour but essentiel de révéler aux disciples qu’ils étaient issus de Dieu… et pouvaient y retourner. Jésus disait : « Heureux, vous, les unifiés et les élus, vous trouverez le Royaume ; vous êtes issus de lui et vous y retournerez » (Évangile selon Thomas : 049).

4        Le yogi accomplit les actions seulement avec le corps, les sens, le mental et l’intellect et pas avec le non-manifesté, qui est sa part divine, immortelle, qui n’a aucun besoin d’agir pour améliorer quoi que ce soit et que le yogi maintient seulement éveillée pour qu’elle réintègre consciemment son Origine.

Le yogi cherche-t-il égoïstement son salut ?

1        …pour la seule fin de la purification (de leur ego). Un Chrétien admet que l’ego a une part de légitimité ; il l’admet même beaucoup plus largement que le Yogi, puisqu’il croit au ‘corps de résurrection’, qui implique un ‘ego de résurrection’ immortel. En effet, il ne peut y avoir un corps sans ego, c’est-à-dire sans entité consciente. Le ‘corps de résurrection’ évoqué par le Christianisme, a nécessairement quelque chose qui correspond à l’ego du corps mortel. En dehors de cet ego nécessaire, le Chrétien n’envisage l’action que pour l’amour du prochain, la charité. Non pour sa propre purification et encore moins à seule fin de cette purification. Cette préoccupation charitable se trouve aussi dans la Gita : Ceux qui sont voués au bien universel, en vérité…m’atteignent (BG 12/04).

2        Mais la question de la purification par l’action est peu présente dans le Christianisme exotérique, où l’on conçoit le salut par l’intervention du Sauveur, Jésus. L’ascèse purificatrice est alors souvent suspectée de tentative orgueilleuse de se sauver soi-même. En réalité, dans l’ascèse bien menée, c’est le non-manifesté, et donc le divin là aussi, qui dirige la réintégration de l’humain dans sa Source. Tout reviendra à ses racines, la matière retournera aux origines de la matière (Évangile selon Marie). « Tout ce qui est composé sera décomposé et retournera à l’Origine. » (Évangile selon Philippe 10).

3        Certes, on peut considérer, là aussi, que le texte est un peu elliptique et semble exagéré,  car le Yogi n’agit pas à seule fin de la purification mais aussi par charité (BG 17/20-23). Ici le texte envisage le Yogi pur, presque comme ermite (BG 06/09 et 18/52) entièrement tourné vers la libération-moksha (Renonçant mentalement à toutes les actions et parfaitement maître de lui, l’être incarné… : BG 05/13).

4        Un autre aspect intervient aussi. Il est dit : Les divers sacrifices (yajna), décrits dans les Védas, vont dans la bouche de Brahman (et mènent à Lui). Sache que tous sont nés de l’action (karma), et, le comprenant, tu obtiendras la libération (BG 04/32). Tout sacrifice est une relation entre l’humain et les dieux, donc une action, mais, si l’intention est vraiment spirituelle, cette action va au-delà des dieux, vers l’absolu-Brahman lui-même. Il faut donc comprendre que l’action ne libère pas, mais seulement la connaissance (On ne peut atteindre Brahman que par la connaissance : BG 13/17). Cependant l’intention de l’action (soit la connaissance qui la détermine), elle, libère.

Des désirs au désir de l’Unique

1        L’homme unifié (qui a trouvé l’harmonie intérieure), qui a renoncé aux fruits de l’action, atteint la paix éternelle. L’homme unifié atteint l’Un par là-même. La paix éternelle est le seul fruit auquel il aspire ; il n’est donc pas divisé dans ses désirs et parvient au but.

2        Celui dont le mental est instable (sans équilibre intérieur) poussé par le désir et attaché au résultat, est enchaîné. En l’occurrence enchaîné au samsara, la ronde des naissances et des morts.

3        La pratique résultante de ce sutra est assez directe : « Suis-je unifié dans mes désirs ? » En fait, dès qu’il y a des désirs, il ne saurait y avoir unification. Confondus par des angoisses multiples, pris dans les filets de l’illusion et asservis par la dépendance de leurs désirs, ils tombent dans un enfer sordide (BG 16/16). En proie à des désirs insatiables…ils deviennent la proie de l’illusion… (BG 16/10). Fondre les désirs dans le désir de l’Unique devient l’unique désir.

4        Ce mystère était connu de l’ésotérisme chrétien, en particulier dans la série des tapisseries de la Dame à la Licorne (Musée de Cluny). La dernière tapisserie présente la Dame se dépouillant de tous les objets de désir (sensualité-le-chien, richesse-les-bijoux, pouvoir-le lion, paradis-la-licorne) et entrant dans une tente vide qui porte l’inscription frontale : « À mon seul désir », qui est évidemment le désir de l’Unique. La Gita exprime la même chose : Cette doctrine du Yoga a un but unique (a l’Unique pour but)…(BG 02/41).

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