COMMENT S’AFFRANCHIR des GUNAS ? (BG 07/12-14)

COMMENT S’AFFRANCHIR des GUNAS ? (BG 07/12-14)

Bhagavad Gita 07/12 à 14 Commentaire Théorique et Méditation Opérative

COMMENT S’AFFRANCHIR des GUNAS ? (BG 07/12-14)

COMMENT S’AFFRANCHIR des GUNAS ?

Tout état de l’être, qu’il procède du sattva (Vertu), du raja (Passion) ou du tamas (Ignorance), sache qu’il est issu de moi seul. Pourtant je ne suis pas dans les gunas, ils sont en moi. (BG 07/12)

Trompé par ces états constitués des trois qualités de la nature (gunas), le monde ne me connaît pas dans mon aspect immuable et transcendant (BG 07/13)

En vérité, ma divine magie (maya), constituée des trois gunas, est presqu’infranchissable ; mais seuls ceux qui prennent refuge en moi traversent le voile de cette illusion (BG 07/14)

Théorie :

I°)    Il y a monothéisme et monothéisme…

1          Tout état de l’être, qu’il procède du sattva (Vertu), du raja (Passion) ou du tamas (Ignorance), sache qu’il est issu de moi seul…(BG 07/12). Le Maître spirituel présente ici trois notions déjà envisagées et qui seront examinées de façon complète au chapitre 14 : sattva, rajas et tamas. On les appelle les gunas (prononcer gounas) ; le mot guna signifie ‘qualité ou attribut’. Il y a trois qualités, trois orientations possibles de la conscience dans la vie humaine. Sattva oriente vers le bonheur, le savoir désintéressé, la quête spirituelle et la libération du samsara (la ronde des naissances et des morts). Rajas suggère la satisfaction des désirs collectifs ou individuels et des objets de la passion. Tamas fait chuter vers la paresse, la négligence, les illusions, la stupidité, la passivité. Ces trois tendances existent chez tous les humains et chacune lutte sans cesse pour dominer les deux autres (BG 14/10).

2          Première conséquence de ce sutra : tous les êtres, qu’ils nous semblent bons ou mauvais ou composés des deux, sont issus de Dieu. Cela fonde le monothéisme. Il n’y a qu’une source de la manifestation et non pas, comme dans le Manichéisme, un couple d’opposés, Dieu et Diable, en lutte perpétuelle. Le Christianisme se prétend monothéiste (tout en affirmant que l’Hindouisme est un polythéisme, ce qui est faux) ;  mais, en réalité, le monothéisme chrétien est sujet à caution. En présentant la ‘création comme tirée du néant par Dieu’ (creatio ex nihilo), la théologie introduit une étrange notion de ‘néant’ qui, selon les sens du mot, n’existe pas, mais qui tient en fait la place d’un diable bien actif dans la pensée et la vie des chrétiens.

3          D’où la grande importance de ce sutra qui précise sache qu’il est issu de moi seul. Mais ce n’est pas tout. Même si un Chrétien considérait que tout vient de Dieu seul (et non du néant aussi), y compris ce qui semble mal du point de vue humain, il serait certes monothéiste, mais de façon duelle car il y aurait Dieu et le monde, comme deux réalités, à jamais distinctes. L’Hindouisme, dans sa forme védantique et yogique telle qu’enseignée dans la Bhagavad Gita, est un monothéisme non duel, puisque la création est considérée comme étant en Dieu et la séparation de la créature et de Dieu considérée comme une illusion (maya), une ignorance (absence de gnose) et non comme une réalité intangible et perpétuelle. C’est justement ce que précise Krishna dans la suite du sutra : Pourtant je ne suis pas dans les gunas, ils sont en moi (BG 07/12).

4          Pour illustrer ce ils sont en moi et je ne suis pas en eux le symbole classique des vagues des l’océan s’avère parlant. L’océan pourrait dire ‘les vagues sont en moi’ car elles ne sont composées que d’une infime partie de lui. Mais aussi ‘moi je ne suis pas en elles’ car, par calme plat il n’y a pas de vagues et l’océan n’en est moins lui-même. De plus, même lorsque la tempête est au plus fort, la quasi-totalité de l’océan n’en est aucunement affectée.

II°)    L’homme doit se détromper de la danse des gunas

1          Trompé par ces états constitués des trois qualités de la nature (gunas), le monde ne me connaît pas dans mon aspect immuable et transcendant (BG 07/13). Cela signifie que les hommes, généralement, ne perçoivent Dieu qu’à travers le monde et tendent à le limiter au monde. C’est un peu comme si quelqu’un confondait le sculpteur et la sculpture. Mais il y a plus, infiniment plus. Si les gunas sont en moi, les hommes, dont le corps est produit par les gunas (les trois gunas sont à l’origine du corps :  BG 14/20) sont aussi en Dieu. Par conséquent, les qualités de Dieu se trouvent aussi dans les hommes ; non pas dans leur corps, mais dans leur atman (Celui-là voit juste, qui voit le principe souverain résidant dans tous les êtres ; l’impérissable au cœur du périssable : BG 13/27). C’est ainsi que Trompé par ces états constitués des trois qualités de la nature (gunas) le monde, c’est-à-dire les hommes, ne me connaît pas dans mon aspect immuable et transcendant ; ce qui signifie qu’ils ne réalisent généralement pas cet aspect immuable et transcendant en eux-mêmes. La Gita ne cesse d’affirmer : Je réside dans le propre cœur des hommes (BG 10/11). La libération-moksha consiste à sortir de cette ignorance.

2          L’affirmation le monde ne me connaît pas trouve son équivalent dans l’Évangile selon Jean : l’Esprit de Vérité, que le monde ne peut pas recevoir, parce qu’il ne le voit pas ni ne le reconnaît (Jn 14/17 = P 263). Le monde, dans Jean, c’est l’homme limité au corps-mental ; il est aveugle à l’esprit.

3          D’où l’indispensabilité de la méditation-dhyana par laquelle la conscience de l’humain, n’étant distraite ni par les sens ni par le mental, peut rencontrer la présence divine en lui-même. L’homme harmonisé par le Yoga et devenu contemplatif atteint rapidement Brahman (BG 05/06).

III°)    Comment s’affranchir des gunas ?

1          En vérité, ma divine magie (maya), constituée des trois gunas, est presqu’infranchissable ; mais seuls ceux qui prennent refuge en moi traversent le voile de cette illusion (BG 07/14). L’homme profane, non seulement croit à la réalité du monde matériel, mais n’accorde de réalité qu’à ce monde. Lorsqu’il évoque ‘la réalité’, il ne parle que de la matière. Le mot maya est composé de mâ (non) et de yâ (ce qui est) ; littéralement ‘non ce qui est’. Formule elliptique qu’il faut entendre comme ‘La réalité n’est pas ce qui vous semble sensoriellement qu’elle est’. Autrement dit : le matérialiste est un illusionné.

2          L’homme religieux (Juif, Chrétien, Musulman) accorde aussi une réalité au monde matériel, mais un peu comme on accorde de la réalité à la sculpture sans oublier le sculpteur. Les deux sont réels, mais l’un est plus vivant que l’autre. La sculpture est le monde, le sculpteur est Dieu.

3          La conception orientale, et yogique en particulier, n’est ni celle du profane, ni celle du croyant religieux, type chrétien. Comme les événements du rêve font croire illusoirement à des êtres séparés et en relations (parfois conflictuelles) et que le dormeur, une fois réveillé, se dit « C’était une illusion, ce n’était pas réel », de même, le spirituel se dit : « Les personnages du monde physique et psychique perçus dans l’état de veille sont aussi une illusion. La preuve en est qu’ils disparaissent dans le sommeil ». Ce raisonnement est vrai en particulier pour ce personnage qu’il voit en se regardant dans un miroir.

4          Dire ma divine magie (maya)…est presqu’infranchissable signifie qu’il est très difficile, non pas de concevoir ce qui vient d’être exposé, mais d’accorder autant de réalité et même infiniment plus au fil du collier, invisible mais immortel, qu’aux perles, visibles mais mortelles. Notons cependant que Krishna déclare cela presqu’infranchissable et non tout à fait impossible. Pourquoi ? Parce que Certains perçoivent le Soi par eux-mêmes, par la méditation de leur propre Soi…(BG 13/24). Cependant, ce cas une fois envisagé, il convient de l’oublier en pratique car, si le lecteur était dans ce cas il n’aurait pas à lire ce livre et l’auteur n’aurait pas à l’écrire ; généralement les réalisés n’écrivent pas eux-mêmes (exemple : Jésus). Résultat : La Gita affirme ici que l’être incarné (l’atman transmigrant) est prisonnier du corps et qu’en plus toute évasion est impossible ; on frôle le pessimisme…

5          … seuls ceux qui prennent refuge en moi traversent le voile de cette illusion. Voilà l’équivalent oriental de la parole de Jésus : Je suis la Voie, la Vérité, la Vie. Nul ne vient au Père que par moi (Jn 14/06 = P 263). Celui qui est parvenu au Père, qui a fusionné dans le divin, peut déclarer cela.

6          … ma divine magie (maya), constituée des trois gunas…Les maitres hindous contemporains utilisent souvent le cinéma comme matière à parabole. Il est en effet encore plus efficace que l’image du rêve envisagée précédemment. Le spectateur n’est pas endormi, encore qu’il se trouve en légère hypnose, par l’ambiance ténébreuse, la fixité du regard et celle du corps. Il peut ressentir les plus violentes émotions, rire, pleurer, avoir peur, crier tant il accorde aux personnages du film la même réalité et parfois plus qu’à ceux de la vie physique. Or il sait très bien que tout cela n’est qu’un jeu d’images colorées, animées, sonorisées qu’un simple clic sur un bouton peut réduire à néant.

7          La Gita enseigne que les trois gunas précédemment décrites sont la matière première de l’illusion cosmique. Mais autant il est facile de se persuader de l’illusion du cinéma… une fois  le film terminé, autant l’illusion du monde nécessite de faire cesser le jeu des trois gunas. Le seul moyen pour cela est la méditation-dhyana. L’entraînement doit donc se poursuivre jusqu’à ce que le méditant, plongé dans le vécu le plus passionnant qui soit, puisse s’en distancier instantanément, comme on arrête un film pour prouver son caractère illusoire.

8          Plus loin, Arjuna posera justement la question qui nous occupe : Quels sont les signes distinctifs de celui qui a transcendé les gunas, ô seigneur ? Quel est sa conduite ? Et par quelles voies transcende-t-il les trois gunas ? » (BG 14/21) La réponse de Krishna peut sembler étrange : Il ne hait pas l’évidence, l’activité et l’erreur, quand ils sont présents (dans son expérience), et ne les désire pas non plus quand ils sont absents (BG 14/22). Il doit donc cultiver l’attitude neutre (ni désir ni haine) vis-à-vis de l’évidence. De quoi parle-t-on ? De la plupart des choses dont on ne connait pas les causes par les perceptions sensorielles et le raisonnement. Exemple : « Pourquoi Untel est doué quand tel autre est handicapé ? », « Pourquoi certains coupables libres et certains innocents condamnés ? » La vie humaine est essentiellement tissée de ces choses non évidentes. La loi des ‘actions et réactions concordantes’, autrement dit du karma, permet de comprendre et d’accepter cela en général, mais non de connaître la cause de tel ou tel effet particulier.

9          Celui qui veut transcender les gunas doit cultiver l’attitude neutre vis-à-vis de l’activité. Nous avons  vu que l’action ne peut libérer du monde matériel où se déroule l’action. En effet l’action est toujours le fait d’un corps mortel agissant sur le monde mortel. Le méditant, devenant contemplatif (BG 05/06), a donc tendance à privilégier la contemplation sur l’action. La voie juste consiste en la neutralité. Ne pas agir inutilement, par besoin compulsif, comme chez les hyperactifs. Ne pas refuser d’agir quand le corps, qui en a besoin de bien des façons, rend cela nécessaire. Le problème, dans notre société de consommation exponentielle, est d’arriver à déterminer ce que signifie nécessaire.

10        Dernier domaine où doit s’exercer l’attitude neutre : l’erreur. Un parent ou un professeur ou un patron se doivent de corriger l’erreur de leurs subordonnés. Dans l’Évangile Jésus enseigne la nécessité de la correction fraternelle : Si ton frère commets une faute, va, fais-lui reproche, entre toi et lui seul. S’il t’écoute, tu as gagné ton frère (Mt 18/15 = P 134). Question maintenant : « Quels sont nos subordonnés, quels sont nos frères ? » Certes, d’un point de vue religieux, tous les hommes sont nos frères, mais tous n’entendent pas que nous soyons les leurs ! Si un homme commence à s’affliger de l’océan d’erreurs sur lequel flotte le radeau dérivant de la modernité, il va mourir de consomption ! Comment alors pourrait-il cultiver la sérénité (BG 17/16) sinon en traversant le voile ?

Pratique :

Pratique I : I°)    Il y a monothéisme et monothéisme…   Tout état de l’être, qu’il procède du sattva (Vertu), du raja (Passion) ou du tamas (Ignorance), sache qu’il est issu de moi seul…(BG 07/12). Tous les êtres, qu’ils nous semblent bons ou mauvais ou composés des deux, sont issus de Dieu. Cela fonde le monothéisme. Il n’y a qu’une source de la manifestation et non pas, comme dans le Manichéisme, un couple d’opposés, Dieu et Diable, en lutte perpétuelle. Mais il y a des monothéistes dualistes, comme les religions abrahamiques qui perçoivent Dieu toujours distant des hommes et des monothéistes non-dualistes, pour qui la création est considérée comme étant en Dieu et la séparation de la créature et de Dieu considérée comme une illusion (maya), une ignorance (absence de gnose) et non comme une réalité intangible et perpétuelle. C’est justement ce que précise Krishna dans la suite du sutra : Pourtant je ne suis pas dans les gunas, ils sont en moi (BG 07/12). Comme tel personnage de mes rêves est en moi, moi, en tant qu’ego, je suis en Dieu et, en tant qu’Esprit, je suis non distinct de Dieu. Tel est le sujet de méditation.

Pratique II : II°)    L’homme doit se détromper de la danse des gunas   Trompé par ces états constitués des trois qualités de la nature (gunas), le monde ne me connaît pas dans mon aspect immuable et transcendant (BG 07/13). Cela signifie que les hommes, généralement, ne perçoivent Dieu qu’à travers le monde et tendent à le limiter au monde. C’est un peu comme si quelqu’un confondait le sculpteur et la sculpture. Si les gunas sont en moi, les hommes, dont le corps est produit par les gunas (les trois gunas sont à l’origine du corps :  BG 14/20) sont aussi en Dieu. Par conséquent, les qualités de Dieu se trouvent aussi dans les hommes ; non pas dans leur corps, mais dans leur atman. C’est ainsi que Trompé par ces états constitués des trois qualités de la nature (gunas) le monde, c’est-à-dire les hommes, ne me connaît pas dans mon aspect immuable et transcendant ; ce qui signifie qu’ils ne réalisent généralement pas cet aspect immuable et transcendant en eux-mêmes. La Gita ne cesse d’affirmer : Je réside dans le propre cœur des hommes (BG 10/11). La libération-moksha consiste à sortir de cette ignorance. D’où l’indispensabilité de la méditation-dhyana par laquelle la conscience de l’humain, n’étant distraite ni par les sens ni par le mental, peut rencontrer la présence divine en lui-même. L’homme harmonisé par le Yoga et devenu contemplatif atteint rapidement Brahman (BG 05/06).

Pratique III : III°)    Comment s’affranchir des gunas ? En vérité, ma divine magie (maya), constituée des trois gunas, est presqu’infranchissable ; mais seuls ceux qui prennent refuge en moi traversent le voile de cette illusion (BG 07/14). L’homme profane, non seulement croit à la réalité du monde matériel, mais n’accorde de réalité qu’à ce monde. L’homme religieux (Juif, Chrétien, Musulman) accorde aussi une réalité au monde matériel, mais un peu comme on accorde de la réalité à la sculpture sans oublier le sculpteur.. La sculpture est le monde, le sculpteur est Dieu. La conception orientale et yogique en particulier, n’est ni celle du profane, ni celle du croyant religieux, type chrétien. Le spirituel se dit : Les personnages du monde physique et psychique perçus dans l’état de veille sont une illusion, comme ceux du rêve. La preuve en est qu’ils disparaissent dans le sommeil. Ce raisonnement est vrai pour l’ego lui-même.… seuls ceux qui prennent refuge en moi traversent le voile de cette illusion. Voilà l’équivalent oriental de la parole de Jésus : Je suis la Voie, la Vérité, la Vie. Nul ne vient au Père que par moi (Jn 14/06 = P 263). … ma divine magie (maya), constituée des trois gunas…La magie des trois gunas est la même que celle du cinéma, qui peut faire vivre des émotions et sensations plus fortes que la vie ordinaire et qui pourtant est une pure illusion claire-obscure. Tout le monde comprend que le cinéma est une illusion, mais, pour comprendre que la vie de veille en est une le seul moyen est la méditation-dhyana. L’entraînement doit se poursuivre jusqu’à ce que le méditant, plongé dans le vécu le plus passionnant qui soit, puisse s’en distancier instantanément, comme on arrête un film pour prouver son caractère illusoire.

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