La SCIENCE et les sciences / PLAISIR, FORCE et DHARMA
Sache que je suis la semence primordiale de tous les êtres, la science des sages, le courage des vaillants (BG 07/10)
Je suis la force-balam des forts, affranchie des désirs-kâma et des passions-râga. Chez les vivants je suis kama (le désir), mis en harmonie avec le dharma (l’ordre), ô taureau des Bharata (BG 07/11)
Théorie :
I°) Croyez-vous en l’Être ou en les êtres ?
1 Sache que je suis la semence primordiale de tous les êtres…(BG 07/10). L’homme profane est limité à ses sens ; or les sens lui présentent un monde composé d’objets séparés. L’idée ne lui vient pas que quelque chose puisse unir ces objets et encore moins que quelque chose puisse les faire exister. Pour reprendre le symbole du collier (BG 07/07), le profane perçoit le collier et ne se doute pas de la présence du fil lui donnant sa cohérence. Le savoir par quoi l’on perçoit l’existence, en divers corps, d’autant d’êtres aux natures différentes, est rajasique (passionné) (BG 18/21). En se disant semence primordiale Krishna rappelle à son disciple Arjuna qu’il est la cause primordiale de tout. Il détaille chaque domaine de la vie humaine et rappelle qu’il est au cœur de ce domaine. Aussi belle qu’elle soit par elle-même, la boite à bijoux n’a pas à tirer gloire des bijoux qu’elle contient, d’autant que les diamants sont impérissables alors que le bois dont elle est faite ne l’est point. Ainsi l’homme qui comprend ce sutra sait que toute valeur qu’il rencontre en lui ou hors de lui ne provient que de Dieu. Krishna dit à Arjuna : Tu ne seras dans ma main qu’un instrument, ô toi l’archer à l’infaillible main gauche ! (BG 11/33) ; il est infaillible par la puissance de sa foi en Krishna.
2 Normalement, le croyant d’une des grandes religions doit avoir conscience que Dieu est la semence primordiale de tous les êtres. Mais, le plus souvent, le croyant conçoit cela au début du monde, comme un récit de genèse, et perd le fil du collier ensuite. Or c’est au présent, à chaque instant, que la présence de l’Être assure le devenir de l’existence. Exister signifie ‘être en dehors’. En dehors de quoi ? En dehors de l’Être précisément. En réalité, rien n’est en dehors de l’Être : …ce Purusha suprême, en qui tous les êtres demeurent et par qui tout cet univers est pénétré…(BG 08/22). Mais, du point de vue sensoriel de l’homme profane, les êtres semblent exister, être en dehors. Indivisible, il paraît se répartir entre les êtres. Il doit être connu comme le maintien des êtres dans l’existence ; il les absorbe et les émet tour à tour (BG 13/16). La conception et le vécu spirituel d’un croyant exotériste sont très différents de ceux d’un croyant ésotériste pour lequel l’existence, au sens propre d’être ‘en dehors’ est une illusion (maya). Il est une forme transitoirement manifestée de l’Unique.
II°) La science moderne usurpatrice
1 … la science des sages…(BG 07/10). Ce que l’homme moderne nomme ‘la science’ désigne un ensemble de savoir sur la nature mortelle permettant d’en tirer une puissance utile à travers la technologie. Non seulement ce n’est pas ‘la’ science, donc la seule, mais c’est la plus inférieure des sciences à cause de l’impermanence du monde sur lequel elle porte.
2 Ici, il s’agit de ‘la’ science… des sages, que la Gita définit précisément : La science qui embrasse le ‘Champ’ (le monde matériel, corporel) et le ‘Connaisseur du Champ’ (Le principe créateur), est à mes yeux la vraie science (BG 13/02). Et aussi : …le fait de reconnaître l’importance de la réalisation spirituelle, et la recherche philosophique de la vérité absolue, voilà ce qu’on nomme la science ; et l’ignorance est tout ce qui va contre (BG 13/11). De là à considérer que ‘la’ science moderne est globalement ignorance, il n’y a qu’un pas. En tant que science laïque (bel euphémisme pour dire en pratique ‘athée’), elle refuse de considérer le ‘Connaisseur du Champ’ (Le principe créateur) ; elle se coupe de l’Être et se condamne par là au destin de l’existence qui est la mort.
3 Notons cependant que, si la Gita précise : La science qui embrasse le ‘Champ’ et le ‘Connaisseur du Champ’ est à mes yeux la vraie science, c’est que la conception dite aujourd’hui moderne existait déjà pour certains il y a plus de deux mille ans au moment de sa rédaction. La différence c’est qu’ils représentaient une minorité aberrante, alors qu’ils sont aujourd’hui en position de monopole quasi parfait.
III°) Je suis le karma Yogi parfait
1 …Je suis… le courage des vaillants (BG 07/10). Je suis la force-balam des forts, affranchie des désirs-kâma et des passions-râga…(BG 07/11). Les vaillants et les forts, catégories qui se recoupent largement, ne sont pas valorisés pour la puissance brute qu’ils possèdent mais plutôt pour l’usage qu’ils en font : le courage. Le courage implique quasiment que l’action soit désintéressée car s’il y a courage, il y a risque pour celui qui agit ; en cas de mort ou d’invalidité, il ne pourra donc pas jouir de la victoire, quand bien même il aurait contribué à obtenir. Ce point est renforcé par le fait que les forts-vaillants se sont affranchis des désirs et des passions, ce qui garantit qu’ils n’agissent pas par égoïsme. …celui qui…a renoncé à toute entreprise intéressée, celui-là est appelé gunatita (celui qui a transcendé les gunas) (BG 14/25).
2 Le grand maître védantin Shankara (vers 800) définit kâma comme le désir pour ce que nous n’avons pas et râga pour ce que nous possédons déjà. Autrement dit, la force des forts ne s’exerce pas ici pour satisfaire leur esprit de conquête, ni pour la préservation de leurs acquis. Il s’agit vraiment de karma-Yoga.
3 Sauf rares exceptions éminemment chevaleresques, toute formation guerrière développe chez les combattants la haine de l’ennemi (Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi : Mt 05/43 = P 065). Un champion du monde d’échec américain déclarait : « Je suis à mon meilleur quand j’ai envie de tuer mon adversaire ». Pour l’homme ordinaire, sans désir et sans passion, rien ne se passe, aucune action. Il faut aimer son prochain comme soi-même et surtout comme forme de Dieu pour agir sans passion et en même temps avec courage.
IV°) La place du plaisir dans l’ordre divin
1 Chez les vivants je suis kâma (le désir), mis en harmonie avec le dharma (l’ordre), ô taureau des Bharata (BG 07/11). Comme déjà vu, le Christianisme a tendance à considérer le plaisir et donc le désir, qui est toujours désir du plaisir, comme peccamineux en soi. La flagellation et la crucifixion seraient seules vertueuses. C’est oublier que Jésus ne s’est ni auto-flagellé, ni auto-crucifié et qu’on le suspectait même, selon ses propres dires, d’être : un homme glouton et buveur de vin, ami des publicains-collabos et des pécheurs ! (Mt 11/19 = P 079). Comment le plaisir-kama pourrait-il alors être en harmonie avec le Dharma-ordre divin ?
2 La difficulté n’est guère moins grande quand on compare le présent sutra avec l’ensemble de la Bhagavad Gita. Les objets des sens font naître le désir et l’aversion. Mais il faut se garder de tomber en leur pouvoir, car ceux-ci constituent un obstacle à la réalisation spirituelle. (BG 03/34). Sache que tes ennemis ici-bas, c’est le désir et la colère (BG 03/37). Commence par maîtriser tes sens en vue de terrasser ce démon (du désir), destructeur du savoir et de la réalisation spirituelle (BG 03/41). Tue l’ennemi qu’est le désir, et qui est certes difficile à vaincre (BG 03/43). Alors, là aussi, comment harmoniser le désir avec le Dharma ?
3 Un premier point consiste à considérer que le monde existe, que c’est la volonté de Dieu, et que l’archétype divin du monde est le paradis et non l’enfer, ce dernier ne résultant que de la coupure de la créature avec le Créateur. Intervient alors la notion hindoue de sva-bhâva, qui est le désir légitime de chacun selon sa propre nature. Il est lié, dans la religion hindoue, à la déesse Bhavani, dont le nom sanskrit signifie ‘celle qui donne l’existence et assure le bien-être.’ (une notion proche de Kâmadhenu, la vache d’abondance mythique qui exauce tous les désirs : BG 03/10). La Gita rappelle de même : Même un homme sage agit selon sa propre nature. Tous les êtres, même les animaux, suivent leur nature. À quoi bon prétendre refouler cette loi ? (BG 03/33)
4 De plus, en traitant des deux voies, Bhoga et Yoga (BG 06/37-40 III 3 et BG 06/41-42 II 5), nous avons exposé que le plaisir, s’il est vécu comme un don des dieux et avec reconnaissance, est déjà un acte vertueux qui mérite un paradis (transitoire et proportionné aux bonnes actions) mais ne dispense pas de revenir dans le monde mortel selon le processus des réincarnations dans la transmigration-samsara. Cela consonne d’ailleurs avec bien des aspects de la vie du Christ, que l’on voit souvent dans des banquets, appréciant le parfum à deux reprises (sans compter les cadeaux des mages et le parfum mortuaire) et appréciant manifestement la compagnie des femmes (alors même qu’il réserve certains enseignements et certaines fonctions aux hommes). Nourris par les sacrifices (yajna), les Devas (dieux) vous procureront les jouissances que vous souhaitez. Celui qui jouit de leurs dons, sans rien leur donner en retour, est vraiment un voleur (BG 03/12).
5 Une doctrine équilibrée se présente finalement. D’une part il existe un désir harmonisable avec le Dharma, pour celui qui suit la voie de Bhoga dans un esprit religieux en rendant grâce aux dieux. D’autre part, pour celui qui ne cherche pas en premier le bonheur dans le samsara, mais qui possède une la claire vision des maux qu’apportent la naissance, la maladie, la douleur, la vieillesse, la mort… (BG 13/08) et qui connaît l’importance de la réalisation spirituelle et de la recherche philosophique de la vérité absolue (BG 13/11), pour lui le désir n’est pas une recherche mais une acceptation secondaire. C’est-à-dire qu’il ne refuse pas le plaisir quand il se présente spontanément (comme il ne refuse pas non plus l’épreuve) mais, pour lui, le but premier est la libération, qui, elle, ne dépend ni du plaisir ni de la souffrance, mais de la connaissance seule (Cela (Brahman) ne peut être atteint que par la connaissance : BG 13/17).
6 Passons sur le taureau des Bharata, qui fait allusion aux exploits passés d’Arjuna sur les champs de bataille.
Pratique :
Pratique I : I°) Croyez-vous en l’Être ou en les êtres ? Sache que je suis la semence primordiale de tous les êtres…(BG 07/10). L’homme profane est limité à ses sens ; or les sens lui présentent un monde composé d’objets séparés. L’idée ne lui vient pas que quelque chose puisse unir ces objets et encore moins que quelque chose puisse les faire exister. En se disant semence primordiale Krishna rappelle à son disciple Arjuna qu’il est la cause primordiale de tout. Il détaille chaque domaine de la vie humaine et rappelle qu’il est au cœur de ce domaine. Aussi belle qu’elle soit par elle-même, la boite à bijoux n’a pas à tirer gloire des bijoux qu’elle contient, d’autant que les diamants sont impérissables alors que le bois dont elle est faite ne l’est point. Ainsi l’homme qui comprend ce sutra sait que toute valeur qu’il rencontre en lui ou hors de lui ne provient que de Dieu. Krishna dit à Arjuna : Tu ne seras dans ma main qu’un instrument, ô toi l’archer à l’infaillible main gauche ! (BG 11/33) ; il est infaillible par la puissance de sa foi en Krishna. La conception et le vécu spirituel d’un croyant exotériste sont très différents de ceux d’un croyant ésotériste pour lequel l’existence, au sens propre d’être ‘en dehors’ de Dieu est une illusion (maya). Les êtres ne sont que les ombres portées et multiples de l’Être unique.
Pratique II : II°) La science moderne usurpatrice …Je sui la science des sages…(BG 07/10). Ce que l’homme moderne nomme ‘la science’ désigne un ensemble de savoir sur la nature mortelle permettant d’en tirer une puissance utile à travers la technologie. Non seulement ce n’est pas ‘la’ science, donc la seule, mais c’est la plus inférieure des sciences à cause de l’impermanence du monde sur lequel elle porte. La vraie science, dit la Gita, envisage en même temps la nature et son auteur. La science spirituelle de la nature doit mener à la contemplation de son auteur et non à la destruction de la nature elle-même, comme c’est manifestement le cas de la science moderne. La question est donc pour chacun, même qui n’a pas le titre de savant : que fais-tu de ta science ? Où te mène te science ?
Pratique III : III°) Je suis le karma Yogi parfait …Je suis… le courage des vaillants (BG 07/10). Je suis la force-balam des forts, affranchie des désirs-kâma et des passions-râga…(BG 07/11). Le courage implique quasiment que l’action soit désintéressée car s’il y a courage, il y a risque pour celui qui agit. Ce point est renforcé par le fait que les forts-vaillants se sont affranchis des désirs et des passions, ce qui garantit qu’ils n’agissent pas par égoïsme. …celui qui…a renoncé à toute entreprise intéressée, celui-là est appelé gunatita (celui qui a transcendé les gunas) (BG 14/25). Sauf rares exceptions éminemment chevaleresques, toute formation guerrière développe chez les combattants la haine de l’ennemi (Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi : Mt 05/43 = P 065). Pour l’homme ordinaire, sans désir et sans passion, rien ne se passe, aucune action. Il faut aimer son prochain comme soi-même et surtout comme forme de Dieu pour agir sans passion et en même temps avec courage.
Pratique IV : IV°) La place du plaisir dans l’ordre divin Chez les vivants je suis kâma (le désir), mis en harmonie avec le dharma (l’ordre), ô taureau des Bharata (BG 07/11). Comme déjà vu, le Christianisme a tendance à considérer le plaisir et donc le désir, qui est toujours désir du plaisir, comme peccamineux en soi. La difficulté n’est guère moins grande quand on compare le présent sutra avec l’ensemble de la Bhagavad Gita. Tue l’ennemi qu’est le désir, et qui est certes difficile à vaincre (BG 03/43). Alors, là aussi, comment harmoniser le désir avec le Dharma ? Un premier point consiste à considérer que le monde existe, que c’est la volonté de Dieu, et que l’archétype divin du monde est le paradis et non l’enfer. Même un homme sage agit selon sa propre nature. Tous les êtres, même les animaux, suivent leur nature. À quoi bon prétendre refouler cette loi ? (BG 03/33). Une doctrine équilibrée se présente finalement. Pour celui qui ne cherche pas en premier le bonheur dans le samsara, mais qui possède une la claire vision des maux qu’apportent la naissance, la maladie, la douleur, la vieillesse, la mort… (BG 13/08) et qui connaît l’importance de la réalisation spirituelle et de la recherche philosophique de la vérité absolue (BG 13/11), pour lui le désir n’est pas une recherche mais une acceptation secondaire. C’est-à-dire qu’il ne refuse pas le plaisir quand il se présente spontanément, comme il ne refuse pas non plus l’épreuve. C’est la connaissance qui sauve et elle n’a pas de rapport direct avec plaisir ou souffrance.
La SCIENCE et les sciences / PLAISIR, FORCE et DHARMA (BG 07/10-11)
La SCIENCE et les sciences / PLAISIR, FORCE et DHARMA (BG 07/10-11)
La SCIENCE et les sciences / PLAISIR, FORCE et DHARMA
Sache que je suis la semence primordiale de tous les êtres, la science des sages, le courage des vaillants (BG 07/10)
Je suis la force-balam des forts, affranchie des désirs-kâma et des passions-râga. Chez les vivants je suis kama (le désir), mis en harmonie avec le dharma (l’ordre), ô taureau des Bharata (BG 07/11)
Théorie :
I°) Croyez-vous en l’Être ou en les êtres ?
1 Sache que je suis la semence primordiale de tous les êtres…(BG 07/10). L’homme profane est limité à ses sens ; or les sens lui présentent un monde composé d’objets séparés. L’idée ne lui vient pas que quelque chose puisse unir ces objets et encore moins que quelque chose puisse les faire exister. Pour reprendre le symbole du collier (BG 07/07), le profane perçoit le collier et ne se doute pas de la présence du fil lui donnant sa cohérence. Le savoir par quoi l’on perçoit l’existence, en divers corps, d’autant d’êtres aux natures différentes, est rajasique (passionné) (BG 18/21). En se disant semence primordiale Krishna rappelle à son disciple Arjuna qu’il est la cause primordiale de tout. Il détaille chaque domaine de la vie humaine et rappelle qu’il est au cœur de ce domaine. Aussi belle qu’elle soit par elle-même, la boite à bijoux n’a pas à tirer gloire des bijoux qu’elle contient, d’autant que les diamants sont impérissables alors que le bois dont elle est faite ne l’est point. Ainsi l’homme qui comprend ce sutra sait que toute valeur qu’il rencontre en lui ou hors de lui ne provient que de Dieu. Krishna dit à Arjuna : Tu ne seras dans ma main qu’un instrument, ô toi l’archer à l’infaillible main gauche ! (BG 11/33) ; il est infaillible par la puissance de sa foi en Krishna.
2 Normalement, le croyant d’une des grandes religions doit avoir conscience que Dieu est la semence primordiale de tous les êtres. Mais, le plus souvent, le croyant conçoit cela au début du monde, comme un récit de genèse, et perd le fil du collier ensuite. Or c’est au présent, à chaque instant, que la présence de l’Être assure le devenir de l’existence. Exister signifie ‘être en dehors’. En dehors de quoi ? En dehors de l’Être précisément. En réalité, rien n’est en dehors de l’Être : …ce Purusha suprême, en qui tous les êtres demeurent et par qui tout cet univers est pénétré…(BG 08/22). Mais, du point de vue sensoriel de l’homme profane, les êtres semblent exister, être en dehors. Indivisible, il paraît se répartir entre les êtres. Il doit être connu comme le maintien des êtres dans l’existence ; il les absorbe et les émet tour à tour (BG 13/16). La conception et le vécu spirituel d’un croyant exotériste sont très différents de ceux d’un croyant ésotériste pour lequel l’existence, au sens propre d’être ‘en dehors’ est une illusion (maya). Il est une forme transitoirement manifestée de l’Unique.
II°) La science moderne usurpatrice
1 … la science des sages…(BG 07/10). Ce que l’homme moderne nomme ‘la science’ désigne un ensemble de savoir sur la nature mortelle permettant d’en tirer une puissance utile à travers la technologie. Non seulement ce n’est pas ‘la’ science, donc la seule, mais c’est la plus inférieure des sciences à cause de l’impermanence du monde sur lequel elle porte.
2 Ici, il s’agit de ‘la’ science… des sages, que la Gita définit précisément : La science qui embrasse le ‘Champ’ (le monde matériel, corporel) et le ‘Connaisseur du Champ’ (Le principe créateur), est à mes yeux la vraie science (BG 13/02). Et aussi : …le fait de reconnaître l’importance de la réalisation spirituelle, et la recherche philosophique de la vérité absolue, voilà ce qu’on nomme la science ; et l’ignorance est tout ce qui va contre (BG 13/11). De là à considérer que ‘la’ science moderne est globalement ignorance, il n’y a qu’un pas. En tant que science laïque (bel euphémisme pour dire en pratique ‘athée’), elle refuse de considérer le ‘Connaisseur du Champ’ (Le principe créateur) ; elle se coupe de l’Être et se condamne par là au destin de l’existence qui est la mort.
3 Notons cependant que, si la Gita précise : La science qui embrasse le ‘Champ’ et le ‘Connaisseur du Champ’ est à mes yeux la vraie science, c’est que la conception dite aujourd’hui moderne existait déjà pour certains il y a plus de deux mille ans au moment de sa rédaction. La différence c’est qu’ils représentaient une minorité aberrante, alors qu’ils sont aujourd’hui en position de monopole quasi parfait.
III°) Je suis le karma Yogi parfait
1 …Je suis… le courage des vaillants (BG 07/10). Je suis la force-balam des forts, affranchie des désirs-kâma et des passions-râga…(BG 07/11). Les vaillants et les forts, catégories qui se recoupent largement, ne sont pas valorisés pour la puissance brute qu’ils possèdent mais plutôt pour l’usage qu’ils en font : le courage. Le courage implique quasiment que l’action soit désintéressée car s’il y a courage, il y a risque pour celui qui agit ; en cas de mort ou d’invalidité, il ne pourra donc pas jouir de la victoire, quand bien même il aurait contribué à obtenir. Ce point est renforcé par le fait que les forts-vaillants se sont affranchis des désirs et des passions, ce qui garantit qu’ils n’agissent pas par égoïsme. …celui qui…a renoncé à toute entreprise intéressée, celui-là est appelé gunatita (celui qui a transcendé les gunas) (BG 14/25).
2 Le grand maître védantin Shankara (vers 800) définit kâma comme le désir pour ce que nous n’avons pas et râga pour ce que nous possédons déjà. Autrement dit, la force des forts ne s’exerce pas ici pour satisfaire leur esprit de conquête, ni pour la préservation de leurs acquis. Il s’agit vraiment de karma-Yoga.
3 Sauf rares exceptions éminemment chevaleresques, toute formation guerrière développe chez les combattants la haine de l’ennemi (Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi : Mt 05/43 = P 065). Un champion du monde d’échec américain déclarait : « Je suis à mon meilleur quand j’ai envie de tuer mon adversaire ». Pour l’homme ordinaire, sans désir et sans passion, rien ne se passe, aucune action. Il faut aimer son prochain comme soi-même et surtout comme forme de Dieu pour agir sans passion et en même temps avec courage.
IV°) La place du plaisir dans l’ordre divin
1 Chez les vivants je suis kâma (le désir), mis en harmonie avec le dharma (l’ordre), ô taureau des Bharata (BG 07/11). Comme déjà vu, le Christianisme a tendance à considérer le plaisir et donc le désir, qui est toujours désir du plaisir, comme peccamineux en soi. La flagellation et la crucifixion seraient seules vertueuses. C’est oublier que Jésus ne s’est ni auto-flagellé, ni auto-crucifié et qu’on le suspectait même, selon ses propres dires, d’être : un homme glouton et buveur de vin, ami des publicains-collabos et des pécheurs ! (Mt 11/19 = P 079). Comment le plaisir-kama pourrait-il alors être en harmonie avec le Dharma-ordre divin ?
2 La difficulté n’est guère moins grande quand on compare le présent sutra avec l’ensemble de la Bhagavad Gita. Les objets des sens font naître le désir et l’aversion. Mais il faut se garder de tomber en leur pouvoir, car ceux-ci constituent un obstacle à la réalisation spirituelle. (BG 03/34). Sache que tes ennemis ici-bas, c’est le désir et la colère (BG 03/37). Commence par maîtriser tes sens en vue de terrasser ce démon (du désir), destructeur du savoir et de la réalisation spirituelle (BG 03/41). Tue l’ennemi qu’est le désir, et qui est certes difficile à vaincre (BG 03/43). Alors, là aussi, comment harmoniser le désir avec le Dharma ?
3 Un premier point consiste à considérer que le monde existe, que c’est la volonté de Dieu, et que l’archétype divin du monde est le paradis et non l’enfer, ce dernier ne résultant que de la coupure de la créature avec le Créateur. Intervient alors la notion hindoue de sva-bhâva, qui est le désir légitime de chacun selon sa propre nature. Il est lié, dans la religion hindoue, à la déesse Bhavani, dont le nom sanskrit signifie ‘celle qui donne l’existence et assure le bien-être.’ (une notion proche de Kâmadhenu, la vache d’abondance mythique qui exauce tous les désirs : BG 03/10). La Gita rappelle de même : Même un homme sage agit selon sa propre nature. Tous les êtres, même les animaux, suivent leur nature. À quoi bon prétendre refouler cette loi ? (BG 03/33)
4 De plus, en traitant des deux voies, Bhoga et Yoga (BG 06/37-40 III 3 et BG 06/41-42 II 5), nous avons exposé que le plaisir, s’il est vécu comme un don des dieux et avec reconnaissance, est déjà un acte vertueux qui mérite un paradis (transitoire et proportionné aux bonnes actions) mais ne dispense pas de revenir dans le monde mortel selon le processus des réincarnations dans la transmigration-samsara. Cela consonne d’ailleurs avec bien des aspects de la vie du Christ, que l’on voit souvent dans des banquets, appréciant le parfum à deux reprises (sans compter les cadeaux des mages et le parfum mortuaire) et appréciant manifestement la compagnie des femmes (alors même qu’il réserve certains enseignements et certaines fonctions aux hommes). Nourris par les sacrifices (yajna), les Devas (dieux) vous procureront les jouissances que vous souhaitez. Celui qui jouit de leurs dons, sans rien leur donner en retour, est vraiment un voleur (BG 03/12).
5 Une doctrine équilibrée se présente finalement. D’une part il existe un désir harmonisable avec le Dharma, pour celui qui suit la voie de Bhoga dans un esprit religieux en rendant grâce aux dieux. D’autre part, pour celui qui ne cherche pas en premier le bonheur dans le samsara, mais qui possède une la claire vision des maux qu’apportent la naissance, la maladie, la douleur, la vieillesse, la mort… (BG 13/08) et qui connaît l’importance de la réalisation spirituelle et de la recherche philosophique de la vérité absolue (BG 13/11), pour lui le désir n’est pas une recherche mais une acceptation secondaire. C’est-à-dire qu’il ne refuse pas le plaisir quand il se présente spontanément (comme il ne refuse pas non plus l’épreuve) mais, pour lui, le but premier est la libération, qui, elle, ne dépend ni du plaisir ni de la souffrance, mais de la connaissance seule (Cela (Brahman) ne peut être atteint que par la connaissance : BG 13/17).
6 Passons sur le taureau des Bharata, qui fait allusion aux exploits passés d’Arjuna sur les champs de bataille.
Pratique :
Pratique I : I°) Croyez-vous en l’Être ou en les êtres ? Sache que je suis la semence primordiale de tous les êtres…(BG 07/10). L’homme profane est limité à ses sens ; or les sens lui présentent un monde composé d’objets séparés. L’idée ne lui vient pas que quelque chose puisse unir ces objets et encore moins que quelque chose puisse les faire exister. En se disant semence primordiale Krishna rappelle à son disciple Arjuna qu’il est la cause primordiale de tout. Il détaille chaque domaine de la vie humaine et rappelle qu’il est au cœur de ce domaine. Aussi belle qu’elle soit par elle-même, la boite à bijoux n’a pas à tirer gloire des bijoux qu’elle contient, d’autant que les diamants sont impérissables alors que le bois dont elle est faite ne l’est point. Ainsi l’homme qui comprend ce sutra sait que toute valeur qu’il rencontre en lui ou hors de lui ne provient que de Dieu. Krishna dit à Arjuna : Tu ne seras dans ma main qu’un instrument, ô toi l’archer à l’infaillible main gauche ! (BG 11/33) ; il est infaillible par la puissance de sa foi en Krishna. La conception et le vécu spirituel d’un croyant exotériste sont très différents de ceux d’un croyant ésotériste pour lequel l’existence, au sens propre d’être ‘en dehors’ de Dieu est une illusion (maya). Les êtres ne sont que les ombres portées et multiples de l’Être unique.
Pratique II : II°) La science moderne usurpatrice …Je sui la science des sages…(BG 07/10). Ce que l’homme moderne nomme ‘la science’ désigne un ensemble de savoir sur la nature mortelle permettant d’en tirer une puissance utile à travers la technologie. Non seulement ce n’est pas ‘la’ science, donc la seule, mais c’est la plus inférieure des sciences à cause de l’impermanence du monde sur lequel elle porte. La vraie science, dit la Gita, envisage en même temps la nature et son auteur. La science spirituelle de la nature doit mener à la contemplation de son auteur et non à la destruction de la nature elle-même, comme c’est manifestement le cas de la science moderne. La question est donc pour chacun, même qui n’a pas le titre de savant : que fais-tu de ta science ? Où te mène te science ?
Pratique III : III°) Je suis le karma Yogi parfait …Je suis… le courage des vaillants (BG 07/10). Je suis la force-balam des forts, affranchie des désirs-kâma et des passions-râga…(BG 07/11). Le courage implique quasiment que l’action soit désintéressée car s’il y a courage, il y a risque pour celui qui agit. Ce point est renforcé par le fait que les forts-vaillants se sont affranchis des désirs et des passions, ce qui garantit qu’ils n’agissent pas par égoïsme. …celui qui…a renoncé à toute entreprise intéressée, celui-là est appelé gunatita (celui qui a transcendé les gunas) (BG 14/25). Sauf rares exceptions éminemment chevaleresques, toute formation guerrière développe chez les combattants la haine de l’ennemi (Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi : Mt 05/43 = P 065). Pour l’homme ordinaire, sans désir et sans passion, rien ne se passe, aucune action. Il faut aimer son prochain comme soi-même et surtout comme forme de Dieu pour agir sans passion et en même temps avec courage.
Pratique IV : IV°) La place du plaisir dans l’ordre divin Chez les vivants je suis kâma (le désir), mis en harmonie avec le dharma (l’ordre), ô taureau des Bharata (BG 07/11). Comme déjà vu, le Christianisme a tendance à considérer le plaisir et donc le désir, qui est toujours désir du plaisir, comme peccamineux en soi. La difficulté n’est guère moins grande quand on compare le présent sutra avec l’ensemble de la Bhagavad Gita. Tue l’ennemi qu’est le désir, et qui est certes difficile à vaincre (BG 03/43). Alors, là aussi, comment harmoniser le désir avec le Dharma ? Un premier point consiste à considérer que le monde existe, que c’est la volonté de Dieu, et que l’archétype divin du monde est le paradis et non l’enfer. Même un homme sage agit selon sa propre nature. Tous les êtres, même les animaux, suivent leur nature. À quoi bon prétendre refouler cette loi ? (BG 03/33). Une doctrine équilibrée se présente finalement. Pour celui qui ne cherche pas en premier le bonheur dans le samsara, mais qui possède une la claire vision des maux qu’apportent la naissance, la maladie, la douleur, la vieillesse, la mort… (BG 13/08) et qui connaît l’importance de la réalisation spirituelle et de la recherche philosophique de la vérité absolue (BG 13/11), pour lui le désir n’est pas une recherche mais une acceptation secondaire. C’est-à-dire qu’il ne refuse pas le plaisir quand il se présente spontanément, comme il ne refuse pas non plus l’épreuve. C’est la connaissance qui sauve et elle n’a pas de rapport direct avec plaisir ou souffrance.
La SCIENCE et les sciences / PLAISIR, FORCE et DHARMA (BG 07/10-11)