Les QUATRE GENS de BIEN
Les gens de bien qui me vénèrent sont de quatre espèces : ô Arjuna : l’affligé, celui qui prend son destin en main et poursuit la richesse, celui qui aspire à la connaissance (par curiosité intellectuelle) et le sage (jnani), qui possède la connaissance, ô meilleur des Bharata (BG 07/16)
Théorie :
I°) Ne pas confondre avec les castes-varnas
1 Les gens de bien qui me vénèrent sont de quatre espèces, ô Arjuna… (BG 07/16). L’Inde a le génie des ordonnancements hiérarchiques ; c’est une civilisation d’architectes. Cela répugne à la mentalité nivelatrice des démocraties actuelles. Mais, quand on dispose de la discrimination, si souvent évoquée dans la Gita (BG 02/67, 05/20, 07/20, 10/10 etc.), on ne prend plus l’original pour l’imitation, encore moins pour sa parodie et l’on hiérarchise le réel.
2 Comme un autre précédent sutra hiérarchise quatre sortes d’hommes, on pourrait avoir tendance à les confondre : C’est moi qui ai créé les quatre varnas-castes, selon les gunas de chacun (les différences dans la nature mentale) et avec pour chacun son svadharma (ses devoirs propres)…(BG 04/13). Les castes sont en rapport avec la nature de chacun, dont découle son devoir propre ; or personne n’a pour nature l’affliction, même si certains hommes sont assurément plus doués pour le bonheur que d’autres.
3 Celui qui prend son destin en main et poursuit la richesse peut appartenir à n’importe quelle caste-varna, car tout homme doit gérer son destin ; la richesse est surtout culturelle pour les brahmanes, liée au pouvoir pour les kshatriyas-nobles, matérielle pour les vaïshyas-artisans et de service pour les shudras. Tout homme, s’il le veut, est riche de quelque chose.
4 Celui qui aspire à la connaissance (par curiosité intellectuelle) dispose des qualités humaines d’un brahmane, mais il n’est pas nécessairement assez avancé sur le chemin spirituel pour remplir les fonctions d’un véritable brahmane.
5 Quant au sage (jnani), qui possède la connaissance, il peut faire partie de n’importe quelle caste-varna, même de la plus inférieure et peut théoriquement être une femme (Ceux qui prennent refuge en moi, fussent-ils de basse extraction, une femme, un vaïshyas (3° caste), ou un shudras (serviteur, 4° caste), atteignent le but suprême : BG 09/32). Certains grands maîtres, comme Sri Nisargadatta Maharaj, sont issus d’une sous-caste des vaïshyas (marchand de cigarettes) ce qui n’a vraiment rien de prestigieux et encore moins de simplement utile socialement.
II°) Symbolisme des nombres de 1 à 4
Après les quatre espèces de malfaisants du sutra précédent (que le sutra ne détaillait d’ailleurs pas), voici les quatre espèces de bienfaisants que cette fois il détaille. Le nombre quatre présente une dimension symbolique. En arithmétique sacrée, le zéro désigne l’Absolu. Le un, l’Unique divin créateur. Le deux, la dualité nécessaire à la manifestation. Le trois, premier nombre impair de la série, retrouve la possibilité de réintégrer le un, d’où son emploi fréquent dans l’Évangile selon Jean (Le troisième jour il y eut une noce à Cana…Il se réveillera le troisième jour…), et dans la Gita (les trois mondes, les trois gunas). Le quatre, produit de deux fois deux, désigne la matérialité enclose sur elle-même, quasi matérialiste (…quand Jésus arriva auprès de Lazare, il était mort depuis quatre jours…Le paralytique de Capharnaüm est porté par quatre hommes…). Ici, dans le monde terrestre, quatre sortes de malfaisants, quatre sortes de bienfaisants, de même que quatre castes-varnas pour régir ce monde selon une hiérarchie correcte (C’est moi qui ai créé les quatre varnas-castes… : BG 04/13).
III°) La prière, précieuse ou dangereuse
1 …l’affligé…(BG 07/16) est le premier des quatre gens de bien dans la liste ascendante de Krishna. Être affligé n’est pas en soi une qualité ; ce serait même plutôt un défaut de la part de celui qui ne maîtrise pas la qualité yogique de samtosha, le contentement (BG 04/22 et 28). La phrase est elliptique : il faut entendre ‘les affligés qui recourent à moi’. Ce thème sera repris : Tiens pour certain que celui qui m’aime ne périra jamais (BG 09/31). Ceux qui prennent refuge en moi, ô Partha, fussent-ils de basse extraction, une femme, un vaïshyas (3° caste), ou un shudras (serviteur, 4° caste), atteignent le but suprême (BG 09/32). Dans la spiritualité de la Gita, le désespoir n’a pas sa place ; dans la pire des situations qu’un croyant puisse rencontrer, Dieu ne l’abandonnera jamais s’il l’invoque. Consonance évangélique : Demandez et l’on vous donnera ; cherchez et vous trouverez ; frappez et l’on vous ouvrira (Mt 07/07 = P 162). Et aussi, dans les Béatitudes : Heureux les affligés, car ils seront-consolés (Mt 05 = P 057) ; on remarque ici la même formulation elliptique. Un proverbe français précise : « Dieu ordonne ; Dieu donne ».
2 La grand maître védantin Chinamayananda introduit à ce propos une nuance de première importance, souvent ignorée des ‘Chrétiens modernes’. Dans la vie religieuse ordinaire presque toutes les prières (bhajan en sanskrit) sont de demandes individuelles ou collectives. Par la prière l’individu puise dans une force supra individuelle à son profit individuel. Le swami compare cela à un ventilateur que l’on branche par grosse chaleur. On puise dans la force électrique et il rafraichit. Si on le branche en plein hiver, il exposera dangereusement au froid. Dans les deux cas la puissance électrique se donne à qui l’invoque, provoquant bien-être dans un cas, coup de froid dans l’autre. Il en va de même de la prière. Son exaucement peut être une catastrophe si le motif de la prière est faux. La prière est une arme à double tranchant. Son résultat dépend du degré de foi, comme l’Évangile le montre souvent (Mt 17/20 = P 127), mais aussi du bien fondé de la demande, comme le montre la prière inexaucée de la parabole du ‘mauvais riche’ (Lc 16/19-31 = P 202). Aussi quand un croyant fait longuement une prière et que rien ne s’améliore ou même que cela produit le contraire, il devrait se poser des questions sur le bien fondé de sa prière. Souvent les hommes prient Dieu pour qu’ils puissent faire le mal sans avoir à en subir les conséquences. Par exemple, en démocratie, les bonnes âmes prient pour que les gouvernants guident le peuple avec sagesse. Mais comment celui qui a été élu grâce à des promesses intenables et des mensonges par omission sans nombre, en vue de flatter le vote souvent égoïste et presque toujours ignorant du peuple, pourrait-il guider avec sagesse ? Dans cet exemple faire le mal consiste à croire que le moins produit le plus ; et la conséquence, c’est que ‘le peuple a les gouvernants qu’il mérite’.
3 Les trois premières catégories (l’affligé, l’homme aux richesses, l’homme curieux) invoquent le divin dans un but personnel. Non le sage-jnani. Dans le ‘Notre Père’ enseigné par Jésus à ses disciples, il n’est pas de demande individuelle, sinon le pain quotidien qui ne désigne certainement pas seulement celui du boulanger, et qui dans ce sens grossier serait assez minimaliste.
IV°) Richesse et gunas
1 … celui qui prend son destin en main et poursuit la richesse…(BG 07/16). Comme déjà vu, il est un mépris hypocrite de la richesse que l’on rencontre souvent en terre chrétienne catholique et qui n’est pas évangélique (BG 07/05-07 IV 3). La Gita, concevant le monde comme manifestation de Dieu et non pas création, envisage positivement la richesse. La puissance, la beauté, la magnificence, l’abondance de Dieu se manifestent dans la richesse du monde.
2 Le principe des gunas s’applique à la richesse. La richesse tamasique est matérielle, financière, quantitative. Elle n’en est pas moins utile. Ainsi Jésus conseille : Maintenant, que celui qui a une bourse la prenne…(Lc 22/36 = P 262). D’ailleurs Jésus propose bon nombre de paraboles financières (Les Talents, les Mines, l’Intendant malhonnête, la Tour, la Drachme perdue). Il n’y a donc pas lieu de prétendre mépriser l’argent. L’argent est une sorte de préparation à la spiritualité : Faites-vous des amis avec le malhonnête argent, afin qu’au jour où il viendra à manquer, ceux-ci vous accueillent dans les tentes éternelles. Qui est fidèle en très peu de chose est fidèle aussi en beaucoup, et qui est malhonnête en très peu est malhonnête aussi en beaucoup.
Si donc vous ne vous êtes pas montrés fidèles pour le malhonnête argent, qui vous confiera le vrai bien ? Et si vous ne vous êtes pas montrés fidèles pour le bien étranger, qui vous donnera le vôtre ? (Lc 16/10-12 = P 198). La richesse tamasique, pour être la plus grossière conception de la richesse, n’en est pas moins importante ; elle est vitale pour les pauvres. Mais les plus pauvres, la caste des shudras, possèdent une richesse qui leur est propre : la capacité de service que rien ne peut empêcher.
3 La richesse rajasique (le mot signifie ‘royal’) concerne la troisième caste des Vaishyas, et la deuxième, les kshatryas. Les vaïshyas représentent les agents de production économique ; ce sont eux qui fabriquent la richesse matérielle alors que la caste noble suscite ou crée la richesse culturelle. Pour la caste Kshatriya-noble, la doctrine de la richesse se colore différemment …la générosité…fait partie des devoirs des kshatriyas, en tant qu’expression de leur nature propre (BG 18/43). Il faut un minimum de richesse pour être généreux. La fonction du noble-kshatriya est le gouvernement, la diplomatie, la justice, la police, l’armée, donc une fonction d’autorité, de commandement, qui doit en imposer au peuple et si possible susciter son admiration. Un certain faste est alors nécessaire. Mais ce faste doit être généreux pour que le peuple se sente participant, fut-ce de loin, et non exploité.
4 La richesse sattvique se situe à la frontière de la culture et de la spiritualité. Sattva est lumineux, et exempt de tout mal, par son incorruptibilité. Cette qualité lie par l’attachement au bonheur, et par l’attachement à la science (BG 14/06). Il s’agit de la richesse la plus subtile, mais aussi de celle dont il est le plus difficile de se défaire. Parfois, il faut pour le spirituel, sacrifier le bonheur à la vérité, ou la science des choses mortelles pour la science de la libération spirituelle. C’est pourquoi il est dit deux fois dans la Gita : Le yogi…considère une motte de terre, une pierre, et de l’or comme identiques…(BG 06/08). Il ne s’agit pas d’un aveuglement sur l’évidente hiérarchie de ces trois choses, mais d’un dépassement radical du mortel en vue de la libération.
5 L’affligé, par définition, est dépassé par les événements, contrairement à celui qui poursuit la richesse et qui, lui, prend son destin en main. Ce dernier se trouve dans une position plus normale sur le plan terrestre étant donné que l’Adam primordial est présenté dans la Genèse comme le roi de la création (Gn 01/28). Mais toute chose a son revers ici-bas et l’amateur de richesse devra faire un gros effort lorsqu’il deviendra samnyasi, ce qui signifie ‘totalement soumis’ à la volonté divine.
V°) Connaissance et amour
1 … celui qui aspire à la connaissance (par curiosité intellectuelle)…(BG 07/16) symbolise la troisième espèce de gens de bien. Des facultés proprement humaines, donc mortelles, l’intellect-buddhi est la plus grande. Le mental domine les sens (normalement du moins). L’intellect domine le mental (en ce qu’il échappe aux limites de l’ego auxquelles le mental en lui-même est soumis) (BG 03/42). L’aspiration à la connaissance est le fait de l’intellect-buddhi, d’où la place des gens de biens dans la hiérarchie établie par Krishna.
2 Les partisans des religions baktiques, donc essentiellement affectives, comme le Christianisme ou certains adeptes du bakti-yoga en Inde, réprouveraient cette hiérarchie, estimant que l’amour domine la connaissance. Tel n’est pas le point de vue de la Bhagavad Gita, car la connaissance, même seulement théorique, par curiosité intellectuelle, cherche à découvrir le tout, alors que l’amour a toujours une tendance à s’attacher à une seule chose, comme si elle était le tout…(BG 18/22) ; cette chose pouvant être un individu, une race, un art, une nation, une religion, à l’exclusion des autres.
3 C’est pourquoi la Gita qualifie sévèrement cette tendance d’aveugle à la vérité…(il est bien connu que ‘l’amour rend aveugle’) savoir sans principes, qui ne remonte pas à la cause (BG 18/22). De fait, nombre d’horreurs (croisades, guerres raciales, guerres de religions) se sont faites au nom de l’amour de Dieu, de la patrie, de la race, de la tribu ou simplement d’un individu.
4 On objectera : « L’amour universel domine ces limites. » De fait la Gita dit bien : Je suis identique en tous les êtres, n’en détestant ni n’en préférant aucun (BG 09/29), cependant la suite du sutra donne : Mais ceux qui m’adorent sont en moi, et je suis aussi en eux. Cette dernière remarque constitue une préférence plus que marquée ! D’ailleurs, quitte à se contredire quant à sa non-préférence, Krishna déclare à Arjuna : C’est pour te témoigner ma faveur, et par mon pouvoir yoguique, que cette forme suprême t’a été montrée… cette forme universelle n’a jamais été contemplée par quiconque avant toi (BG 11/47). À la fin Krishna dit de celui qui transmet sa doctrine : Nul…sur terre ne me sera jamais plus cher que lui (BG 18/69). Comment mieux montrer que l’amour est nécessairement préférentiel ? Pour aimer, il faut quelqu’un à aimer et ce quelqu’un a forcément un contour qui fait qu’il est lui et non n’importe qui d’autre. L’amour est la meilleure forme de la relation duelle, mais dans la non-dualité, il s’agit de connaissance, non d’amour.
5 L’expérience érotique le révèle bien elle-même. On aime une personne, son visage, sa voix, son corps, ses idées, ses sentiments, mais au cœur de la fusion érotique, les yeux se ferment, dissolvant le visage, le dialogue s’évapore dans le baiser, la forme du corps disparaît dans le contact, la plénitude absorbe la variété des idées et des sentiments. Le summum de l’expérience érotique est l’amour du Tout, la fusion dans le Tout, non dans une personne en particulier. Les Juifs ont raison de parler de ‘connaitre une femme’ en employant le mot connaitre et non seulement aimer.
VI°) La connaissance de quoi ?
1 En français le mot connaissance ne s’emploie pas au singulier. Un homme a beaucoup de connaissances quand il a nombre de relations mondaines, politiques ou ‘d’affaires’. Il se peut -mais ce n’est pas lié- qu’il ait aussi beaucoup de connaissances encyclopédiques. Mais ‘la connaissance’ toute seule, on se demande bien ce dont il s’agit. Cela résulte d’une culture nivelée par des siècles d’égalitarisme. Si l’on demande à un Juif ou un Musulman : « As-tu la connaissance du Livre ? », il saura que l’on évoque la Thora ou le Coran. Un Européen va à la médiathèque et non plus à la bibliothèque, car il ne se souvient pas que la Bible est ‘le’ livre alors que les autres sont ‘les livres’, en principe reliés au Livre, d’où le nom de bibliothèque.
2 La Bhagavad Gita (sur ce point comme pour la question des castes-varnas, des voies spirituelles, du rapport des sexes, etc.) est nettement hiérarchique, parce qu’elle est résolument orientée vers la spiritualité (la puissance-archè du sacré-hiéro). Par conséquent celui qui aspire à la connaissance sait que…vaines sont les sciences de ces insensés…(BG 09/12), soit les sciences qui ne s’occupent que de la matière mortelle. Il sait que le but des sciences est l’accomplissement humain total : Le seigneur dit : « Je vais à nouveau t’enseigner la meilleure de toutes les connaissances. L’ayant obtenue, les ascètes atteignent la perfection après cette vie (BG 14/01). Il sait que Ce savoir est roi entre toutes les sciences; il est le secret d’entre les secrets, la connaissance la plus pure…et impérissable (BG 09/02). Même s’il n’a pas encore la réalisation complète (moksha), son illusion est déjà dissipée, puisqu’il sait distinguer le mortel de l’immortel : Arjuna dit : « Avec bonté, tu m’as révélé le suprême secret concernant le grand Soi, et grâce à tes paroles, mon illusion s’est maintenant évanouie (BG 11/01). La connaissance qu’il recherche sait que La science qui embrasse le ‘Champ’ (le monde des corps) et le ‘Connaisseur du Champ’ (Le principe spirituel du monde), est à mes yeux la vraie science (BG 13/02). Enfin il hiérarchise résolument …le fait de reconnaître l’importance de la réalisation spirituelle, et la recherche philosophique de la vérité absolue, voilà ce qu’on nomme la science ; et l’ignorance est tout ce qui va contre (BG 13/11).
VII°) L’identification par la connaissance
1 La quatrième et dernière espèce des gens de biens, c’est… le sage (jnani), qui possède la connaissance, ô meilleur des Bharata (BG 07/16). Le Maha-bharata est une épopée, une sorte de Bible hindoue, dont la Bhagavad Gita est une sous-partie, et même le diamant de la couronne, comme l’Évangile dans la Bible. On comprend alors le compliment adressé à Arjuna par Krishna : ô meilleur des Bharata.
2 Ce quatrième est directement relié au troisième, puisqu’il possède la connaissance ; il en constitue l’aboutissement. « Qu’est-ce que posséder la connaissance ? » C’est l’incarner, la devenir, la mettre en œuvre en tout : en conscience intuitive, en pensées, en paroles et en actes.
3 Jésus était dans ce cas, c’est pourquoi le simple récit de sa vie et de ses paroles, le plus souvent de circonstances, peut tenir lieu d’un enseignement spirituel. En Inde, Krishna était aussi dans ce cas mais, d’une façon plus métaphysique et philosophique, Vyasa n’évoque que sa doctrine, confrontée il est vrai aux questions de son disciple Arjuna. Jean le Baptiste, en disant de Jésus : Qui a l’épouse est l’époux (Jn 03 = P 032) affirme qu’il possède la connaissance, l’épouse désignant la sagesse, même s’il est aussi possible, à la façon juive, qu’elle soit incarnée par une femme réelle, peut-être Marie Madeleine.
4 En somme le jnani est le réalisé ; d’où l’extraordinaire affirmation de Krishna qui ne tardera pas : je considère l’homme épris de sagesse, l’éveillé, comme moi-même…(BG 07/18). Il le confirmera plus loin : Parmi les Pandava (les quatre frères d’Arjuna), je suis toi-même…(BG 10/37). L’Évangile gnostique de Thomas tient le même propos : Celui qui s’abreuvera à ma bouche deviendra comme moi, et moi je serai lui (Thomas 108).
Pratique :
Pratique I : III°) La prière, précieuse ou dangereuse …l’affligé…(BG 07/16) est le premier des quatre gens de bien dans la liste ascendante de Krishna. Être affligé n’est pas en soi une qualité ; ce serait même plutôt un défaut de la part de celui qui ne maîtrise pas la qualité yogique de samtosha, le contentement (BG 04/22 et 28). Il faut entendre ‘les affligés qui recourent à moi’. Consonance évangélique : Demandez et l’on vous donnera ; cherchez et vous trouverez ; frappez et l’on vous ouvrira (Mt 07/07 = P 162). Un proverbe français précise : « Dieu ordonne ; Dieu donne ». La prière est une arme à double tranchant. Son résultat dépend du degré de foi, mais aussi du bien fondé de la demande. Aussi quand un croyant fait longuement une prière et que rien ne s’améliore ou même que cela produit le contraire, il devrait se poser des questions sur le bien fondé de sa prière. Souvent les hommes prient Dieu pour qu’ils puissent faire le mal sans avoir à en subir les conséquences. Les trois premières catégories (l’affligé, l’homme aux richesses, l’homme curieux) invoquent le divin dans un but personnel. Non le sage-jnani. Dans le ‘Notre Père’ enseigné par Jésus à ses disciples, il n’est pas de demande individuelle, sinon le pain quotidien qui ne désigne certainement pas seulement celui du boulanger, et qui dans ce sens grossier serait assez minimaliste.
Pratique II : IV°) Richesse et gunas … celui qui prend son destin en main et poursuit la richesse…(BG 07/16). La Gita, concevant le monde comme manifestation de Dieu et non pas création, envisage positivement la richesse. La puissance, la beauté, la magnificence, l’abondance de Dieu se manifestent dans la richesse du monde. Le principe des gunas s’applique à la richesse. La richesse tamasique est matérielle, financière, quantitative. Elle n’en est pas moins utile. Ainsi Jésus conseille : Maintenant, que celui qui a une bourse la prenne…(Lc 22/36 = P 262). D’ailleurs Jésus propose bon nombre de paraboles financières (Les Talents, les Mines, l’Intendant malhonnête, la Tour, la Drachme perdue). Faites-vous des amis avec le malhonnête argent. La richesse rajasique (le mot signifie ‘royal’) concerne la troisième caste des Vaishyas-artisans, qui fabriquent la richesse matérielle alors que la caste Kshatriya-noble suscite ou crée la richesse culturelle. La richesse sattvique se situe à la frontière de la culture et de la spiritualité. Il s’agit de la richesse la plus subtile, mais aussi de celle dont il est le plus difficile de se défaire. Parfois, il faut pour le spirituel, sacrifier le bonheur à la vérité, ou la science des choses mortelles pour la science de la libération spirituelle.
Pratique III : V°) Connaissance et amour … celui qui aspire à la connaissance (par curiosité intellectuelle)…(BG 07/16) symbolise la troisième espèce de gens de bien. L’intellect domine le mental (en ce qu’il échappe aux limites de l’ego auxquelles le mental en lui-même est soumis) (BG 03/42). La connaissance, même seulement théorique, par curiosité intellectuelle, cherche à découvrir le tout, alors que l’amour a toujours une tendance à s’attacher à une seule chose, comme si elle était le tout…(BG 18/22) ; cette chose pouvant être un individu, une race, un art, une nation, une religion, à l’exclusion des autres. L’expérience érotique le révèle bien elle-même. On aime une personne, son visage, sa voix, son corps, ses idées, ses sentiments, mais au cœur de la fusion érotique, les yeux se ferment, dissolvant le visage, le dialogue s’évapore dans le baiser, la forme du corps disparaît dans le contact, la plénitude absorbe la variété des idées et des sentiments. Le summum de l’expérience érotique est l’amour du Tout, la fusion dans le Tout, non dans une personne en particulier. Les Juifs ont raison de parler de ‘connaitre une femme’ en employant le mot connaitre et non seulement aimer.
Pratique IV : VI°) La connaissance de quoi ? celui qui aspire à la connaissance sait que…vaines sont les sciences de ces insensés…(BG 09/12), soit les sciences qui ne s’occupent que de la matière mortelle. Même s’il n’a pas encore la réalisation complète (moksha), l’illusion du yogi est déjà dissipée, puisqu’il sait distinguer le mortel de l’immortel : Arjuna dit : « Avec bonté, tu m’as révélé le suprême secret concernant le grand Soi, et grâce à tes paroles, mon illusion s’est maintenant évanouie (BG 11/01). Il hiérarchise résolument …le fait de reconnaître l’importance de la réalisation spirituelle, et la recherche philosophique de la vérité absolue, voilà ce qu’on nomme la science ; et l’ignorance est tout ce qui va contre (BG 13/11).
Pratique V : VII°) L’identification par la connaissance La quatrième et dernière espèce des gens de biens, c’est… le sage (jnani), qui possède la connaissance (BG 07/16). « Qu’est-ce que posséder la connaissance ? » C’est l’incarner, la devenir, la mettre en œuvre en tout : en conscience intuitive, en pensées, en paroles et en actes. Jésus était dans ce cas. En somme le jnani est le réalisé ; d’où l’extraordinaire affirmation de Krishna qui ne tardera pas : je considère l’homme épris de sagesse, l’éveillé, comme moi-même…(BG 07/18). L’Évangile gnostique de Thomas tient le même propos : Celui qui s’abreuvera à ma bouche deviendra comme moi, et moi je serai lui (Thomas 108).
Les QUATRE GENS de BIEN (BG 07/16)
Les QUATRE GENS de BIEN (BG 07/16)
Les QUATRE GENS de BIEN
Les gens de bien qui me vénèrent sont de quatre espèces : ô Arjuna : l’affligé, celui qui prend son destin en main et poursuit la richesse, celui qui aspire à la connaissance (par curiosité intellectuelle) et le sage (jnani), qui possède la connaissance, ô meilleur des Bharata (BG 07/16)
Théorie :
I°) Ne pas confondre avec les castes-varnas
1 Les gens de bien qui me vénèrent sont de quatre espèces, ô Arjuna… (BG 07/16). L’Inde a le génie des ordonnancements hiérarchiques ; c’est une civilisation d’architectes. Cela répugne à la mentalité nivelatrice des démocraties actuelles. Mais, quand on dispose de la discrimination, si souvent évoquée dans la Gita (BG 02/67, 05/20, 07/20, 10/10 etc.), on ne prend plus l’original pour l’imitation, encore moins pour sa parodie et l’on hiérarchise le réel.
2 Comme un autre précédent sutra hiérarchise quatre sortes d’hommes, on pourrait avoir tendance à les confondre : C’est moi qui ai créé les quatre varnas-castes, selon les gunas de chacun (les différences dans la nature mentale) et avec pour chacun son svadharma (ses devoirs propres)…(BG 04/13). Les castes sont en rapport avec la nature de chacun, dont découle son devoir propre ; or personne n’a pour nature l’affliction, même si certains hommes sont assurément plus doués pour le bonheur que d’autres.
3 Celui qui prend son destin en main et poursuit la richesse peut appartenir à n’importe quelle caste-varna, car tout homme doit gérer son destin ; la richesse est surtout culturelle pour les brahmanes, liée au pouvoir pour les kshatriyas-nobles, matérielle pour les vaïshyas-artisans et de service pour les shudras. Tout homme, s’il le veut, est riche de quelque chose.
4 Celui qui aspire à la connaissance (par curiosité intellectuelle) dispose des qualités humaines d’un brahmane, mais il n’est pas nécessairement assez avancé sur le chemin spirituel pour remplir les fonctions d’un véritable brahmane.
5 Quant au sage (jnani), qui possède la connaissance, il peut faire partie de n’importe quelle caste-varna, même de la plus inférieure et peut théoriquement être une femme (Ceux qui prennent refuge en moi, fussent-ils de basse extraction, une femme, un vaïshyas (3° caste), ou un shudras (serviteur, 4° caste), atteignent le but suprême : BG 09/32). Certains grands maîtres, comme Sri Nisargadatta Maharaj, sont issus d’une sous-caste des vaïshyas (marchand de cigarettes) ce qui n’a vraiment rien de prestigieux et encore moins de simplement utile socialement.
II°) Symbolisme des nombres de 1 à 4
Après les quatre espèces de malfaisants du sutra précédent (que le sutra ne détaillait d’ailleurs pas), voici les quatre espèces de bienfaisants que cette fois il détaille. Le nombre quatre présente une dimension symbolique. En arithmétique sacrée, le zéro désigne l’Absolu. Le un, l’Unique divin créateur. Le deux, la dualité nécessaire à la manifestation. Le trois, premier nombre impair de la série, retrouve la possibilité de réintégrer le un, d’où son emploi fréquent dans l’Évangile selon Jean (Le troisième jour il y eut une noce à Cana…Il se réveillera le troisième jour…), et dans la Gita (les trois mondes, les trois gunas). Le quatre, produit de deux fois deux, désigne la matérialité enclose sur elle-même, quasi matérialiste (…quand Jésus arriva auprès de Lazare, il était mort depuis quatre jours…Le paralytique de Capharnaüm est porté par quatre hommes…). Ici, dans le monde terrestre, quatre sortes de malfaisants, quatre sortes de bienfaisants, de même que quatre castes-varnas pour régir ce monde selon une hiérarchie correcte (C’est moi qui ai créé les quatre varnas-castes… : BG 04/13).
III°) La prière, précieuse ou dangereuse
1 …l’affligé…(BG 07/16) est le premier des quatre gens de bien dans la liste ascendante de Krishna. Être affligé n’est pas en soi une qualité ; ce serait même plutôt un défaut de la part de celui qui ne maîtrise pas la qualité yogique de samtosha, le contentement (BG 04/22 et 28). La phrase est elliptique : il faut entendre ‘les affligés qui recourent à moi’. Ce thème sera repris : Tiens pour certain que celui qui m’aime ne périra jamais (BG 09/31). Ceux qui prennent refuge en moi, ô Partha, fussent-ils de basse extraction, une femme, un vaïshyas (3° caste), ou un shudras (serviteur, 4° caste), atteignent le but suprême (BG 09/32). Dans la spiritualité de la Gita, le désespoir n’a pas sa place ; dans la pire des situations qu’un croyant puisse rencontrer, Dieu ne l’abandonnera jamais s’il l’invoque. Consonance évangélique : Demandez et l’on vous donnera ; cherchez et vous trouverez ; frappez et l’on vous ouvrira (Mt 07/07 = P 162). Et aussi, dans les Béatitudes : Heureux les affligés, car ils seront-consolés (Mt 05 = P 057) ; on remarque ici la même formulation elliptique. Un proverbe français précise : « Dieu ordonne ; Dieu donne ».
2 La grand maître védantin Chinamayananda introduit à ce propos une nuance de première importance, souvent ignorée des ‘Chrétiens modernes’. Dans la vie religieuse ordinaire presque toutes les prières (bhajan en sanskrit) sont de demandes individuelles ou collectives. Par la prière l’individu puise dans une force supra individuelle à son profit individuel. Le swami compare cela à un ventilateur que l’on branche par grosse chaleur. On puise dans la force électrique et il rafraichit. Si on le branche en plein hiver, il exposera dangereusement au froid. Dans les deux cas la puissance électrique se donne à qui l’invoque, provoquant bien-être dans un cas, coup de froid dans l’autre. Il en va de même de la prière. Son exaucement peut être une catastrophe si le motif de la prière est faux. La prière est une arme à double tranchant. Son résultat dépend du degré de foi, comme l’Évangile le montre souvent (Mt 17/20 = P 127), mais aussi du bien fondé de la demande, comme le montre la prière inexaucée de la parabole du ‘mauvais riche’ (Lc 16/19-31 = P 202). Aussi quand un croyant fait longuement une prière et que rien ne s’améliore ou même que cela produit le contraire, il devrait se poser des questions sur le bien fondé de sa prière. Souvent les hommes prient Dieu pour qu’ils puissent faire le mal sans avoir à en subir les conséquences. Par exemple, en démocratie, les bonnes âmes prient pour que les gouvernants guident le peuple avec sagesse. Mais comment celui qui a été élu grâce à des promesses intenables et des mensonges par omission sans nombre, en vue de flatter le vote souvent égoïste et presque toujours ignorant du peuple, pourrait-il guider avec sagesse ? Dans cet exemple faire le mal consiste à croire que le moins produit le plus ; et la conséquence, c’est que ‘le peuple a les gouvernants qu’il mérite’.
3 Les trois premières catégories (l’affligé, l’homme aux richesses, l’homme curieux) invoquent le divin dans un but personnel. Non le sage-jnani. Dans le ‘Notre Père’ enseigné par Jésus à ses disciples, il n’est pas de demande individuelle, sinon le pain quotidien qui ne désigne certainement pas seulement celui du boulanger, et qui dans ce sens grossier serait assez minimaliste.
IV°) Richesse et gunas
1 … celui qui prend son destin en main et poursuit la richesse…(BG 07/16). Comme déjà vu, il est un mépris hypocrite de la richesse que l’on rencontre souvent en terre chrétienne catholique et qui n’est pas évangélique (BG 07/05-07 IV 3). La Gita, concevant le monde comme manifestation de Dieu et non pas création, envisage positivement la richesse. La puissance, la beauté, la magnificence, l’abondance de Dieu se manifestent dans la richesse du monde.
2 Le principe des gunas s’applique à la richesse. La richesse tamasique est matérielle, financière, quantitative. Elle n’en est pas moins utile. Ainsi Jésus conseille : Maintenant, que celui qui a une bourse la prenne…(Lc 22/36 = P 262). D’ailleurs Jésus propose bon nombre de paraboles financières (Les Talents, les Mines, l’Intendant malhonnête, la Tour, la Drachme perdue). Il n’y a donc pas lieu de prétendre mépriser l’argent. L’argent est une sorte de préparation à la spiritualité : Faites-vous des amis avec le malhonnête argent, afin qu’au jour où il viendra à manquer, ceux-ci vous accueillent dans les tentes éternelles. Qui est fidèle en très peu de chose est fidèle aussi en beaucoup, et qui est malhonnête en très peu est malhonnête aussi en beaucoup.
Si donc vous ne vous êtes pas montrés fidèles pour le malhonnête argent, qui vous confiera le vrai bien ? Et si vous ne vous êtes pas montrés fidèles pour le bien étranger, qui vous donnera le vôtre ? (Lc 16/10-12 = P 198). La richesse tamasique, pour être la plus grossière conception de la richesse, n’en est pas moins importante ; elle est vitale pour les pauvres. Mais les plus pauvres, la caste des shudras, possèdent une richesse qui leur est propre : la capacité de service que rien ne peut empêcher.
3 La richesse rajasique (le mot signifie ‘royal’) concerne la troisième caste des Vaishyas, et la deuxième, les kshatryas. Les vaïshyas représentent les agents de production économique ; ce sont eux qui fabriquent la richesse matérielle alors que la caste noble suscite ou crée la richesse culturelle. Pour la caste Kshatriya-noble, la doctrine de la richesse se colore différemment …la générosité…fait partie des devoirs des kshatriyas, en tant qu’expression de leur nature propre (BG 18/43). Il faut un minimum de richesse pour être généreux. La fonction du noble-kshatriya est le gouvernement, la diplomatie, la justice, la police, l’armée, donc une fonction d’autorité, de commandement, qui doit en imposer au peuple et si possible susciter son admiration. Un certain faste est alors nécessaire. Mais ce faste doit être généreux pour que le peuple se sente participant, fut-ce de loin, et non exploité.
4 La richesse sattvique se situe à la frontière de la culture et de la spiritualité. Sattva est lumineux, et exempt de tout mal, par son incorruptibilité. Cette qualité lie par l’attachement au bonheur, et par l’attachement à la science (BG 14/06). Il s’agit de la richesse la plus subtile, mais aussi de celle dont il est le plus difficile de se défaire. Parfois, il faut pour le spirituel, sacrifier le bonheur à la vérité, ou la science des choses mortelles pour la science de la libération spirituelle. C’est pourquoi il est dit deux fois dans la Gita : Le yogi…considère une motte de terre, une pierre, et de l’or comme identiques…(BG 06/08). Il ne s’agit pas d’un aveuglement sur l’évidente hiérarchie de ces trois choses, mais d’un dépassement radical du mortel en vue de la libération.
5 L’affligé, par définition, est dépassé par les événements, contrairement à celui qui poursuit la richesse et qui, lui, prend son destin en main. Ce dernier se trouve dans une position plus normale sur le plan terrestre étant donné que l’Adam primordial est présenté dans la Genèse comme le roi de la création (Gn 01/28). Mais toute chose a son revers ici-bas et l’amateur de richesse devra faire un gros effort lorsqu’il deviendra samnyasi, ce qui signifie ‘totalement soumis’ à la volonté divine.
V°) Connaissance et amour
1 … celui qui aspire à la connaissance (par curiosité intellectuelle)…(BG 07/16) symbolise la troisième espèce de gens de bien. Des facultés proprement humaines, donc mortelles, l’intellect-buddhi est la plus grande. Le mental domine les sens (normalement du moins). L’intellect domine le mental (en ce qu’il échappe aux limites de l’ego auxquelles le mental en lui-même est soumis) (BG 03/42). L’aspiration à la connaissance est le fait de l’intellect-buddhi, d’où la place des gens de biens dans la hiérarchie établie par Krishna.
2 Les partisans des religions baktiques, donc essentiellement affectives, comme le Christianisme ou certains adeptes du bakti-yoga en Inde, réprouveraient cette hiérarchie, estimant que l’amour domine la connaissance. Tel n’est pas le point de vue de la Bhagavad Gita, car la connaissance, même seulement théorique, par curiosité intellectuelle, cherche à découvrir le tout, alors que l’amour a toujours une tendance à s’attacher à une seule chose, comme si elle était le tout…(BG 18/22) ; cette chose pouvant être un individu, une race, un art, une nation, une religion, à l’exclusion des autres.
3 C’est pourquoi la Gita qualifie sévèrement cette tendance d’aveugle à la vérité…(il est bien connu que ‘l’amour rend aveugle’) savoir sans principes, qui ne remonte pas à la cause (BG 18/22). De fait, nombre d’horreurs (croisades, guerres raciales, guerres de religions) se sont faites au nom de l’amour de Dieu, de la patrie, de la race, de la tribu ou simplement d’un individu.
4 On objectera : « L’amour universel domine ces limites. » De fait la Gita dit bien : Je suis identique en tous les êtres, n’en détestant ni n’en préférant aucun (BG 09/29), cependant la suite du sutra donne : Mais ceux qui m’adorent sont en moi, et je suis aussi en eux. Cette dernière remarque constitue une préférence plus que marquée ! D’ailleurs, quitte à se contredire quant à sa non-préférence, Krishna déclare à Arjuna : C’est pour te témoigner ma faveur, et par mon pouvoir yoguique, que cette forme suprême t’a été montrée… cette forme universelle n’a jamais été contemplée par quiconque avant toi (BG 11/47). À la fin Krishna dit de celui qui transmet sa doctrine : Nul…sur terre ne me sera jamais plus cher que lui (BG 18/69). Comment mieux montrer que l’amour est nécessairement préférentiel ? Pour aimer, il faut quelqu’un à aimer et ce quelqu’un a forcément un contour qui fait qu’il est lui et non n’importe qui d’autre. L’amour est la meilleure forme de la relation duelle, mais dans la non-dualité, il s’agit de connaissance, non d’amour.
5 L’expérience érotique le révèle bien elle-même. On aime une personne, son visage, sa voix, son corps, ses idées, ses sentiments, mais au cœur de la fusion érotique, les yeux se ferment, dissolvant le visage, le dialogue s’évapore dans le baiser, la forme du corps disparaît dans le contact, la plénitude absorbe la variété des idées et des sentiments. Le summum de l’expérience érotique est l’amour du Tout, la fusion dans le Tout, non dans une personne en particulier. Les Juifs ont raison de parler de ‘connaitre une femme’ en employant le mot connaitre et non seulement aimer.
VI°) La connaissance de quoi ?
1 En français le mot connaissance ne s’emploie pas au singulier. Un homme a beaucoup de connaissances quand il a nombre de relations mondaines, politiques ou ‘d’affaires’. Il se peut -mais ce n’est pas lié- qu’il ait aussi beaucoup de connaissances encyclopédiques. Mais ‘la connaissance’ toute seule, on se demande bien ce dont il s’agit. Cela résulte d’une culture nivelée par des siècles d’égalitarisme. Si l’on demande à un Juif ou un Musulman : « As-tu la connaissance du Livre ? », il saura que l’on évoque la Thora ou le Coran. Un Européen va à la médiathèque et non plus à la bibliothèque, car il ne se souvient pas que la Bible est ‘le’ livre alors que les autres sont ‘les livres’, en principe reliés au Livre, d’où le nom de bibliothèque.
2 La Bhagavad Gita (sur ce point comme pour la question des castes-varnas, des voies spirituelles, du rapport des sexes, etc.) est nettement hiérarchique, parce qu’elle est résolument orientée vers la spiritualité (la puissance-archè du sacré-hiéro). Par conséquent celui qui aspire à la connaissance sait que…vaines sont les sciences de ces insensés…(BG 09/12), soit les sciences qui ne s’occupent que de la matière mortelle. Il sait que le but des sciences est l’accomplissement humain total : Le seigneur dit : « Je vais à nouveau t’enseigner la meilleure de toutes les connaissances. L’ayant obtenue, les ascètes atteignent la perfection après cette vie (BG 14/01). Il sait que Ce savoir est roi entre toutes les sciences; il est le secret d’entre les secrets, la connaissance la plus pure…et impérissable (BG 09/02). Même s’il n’a pas encore la réalisation complète (moksha), son illusion est déjà dissipée, puisqu’il sait distinguer le mortel de l’immortel : Arjuna dit : « Avec bonté, tu m’as révélé le suprême secret concernant le grand Soi, et grâce à tes paroles, mon illusion s’est maintenant évanouie (BG 11/01). La connaissance qu’il recherche sait que La science qui embrasse le ‘Champ’ (le monde des corps) et le ‘Connaisseur du Champ’ (Le principe spirituel du monde), est à mes yeux la vraie science (BG 13/02). Enfin il hiérarchise résolument …le fait de reconnaître l’importance de la réalisation spirituelle, et la recherche philosophique de la vérité absolue, voilà ce qu’on nomme la science ; et l’ignorance est tout ce qui va contre (BG 13/11).
VII°) L’identification par la connaissance
1 La quatrième et dernière espèce des gens de biens, c’est… le sage (jnani), qui possède la connaissance, ô meilleur des Bharata (BG 07/16). Le Maha-bharata est une épopée, une sorte de Bible hindoue, dont la Bhagavad Gita est une sous-partie, et même le diamant de la couronne, comme l’Évangile dans la Bible. On comprend alors le compliment adressé à Arjuna par Krishna : ô meilleur des Bharata.
2 Ce quatrième est directement relié au troisième, puisqu’il possède la connaissance ; il en constitue l’aboutissement. « Qu’est-ce que posséder la connaissance ? » C’est l’incarner, la devenir, la mettre en œuvre en tout : en conscience intuitive, en pensées, en paroles et en actes.
3 Jésus était dans ce cas, c’est pourquoi le simple récit de sa vie et de ses paroles, le plus souvent de circonstances, peut tenir lieu d’un enseignement spirituel. En Inde, Krishna était aussi dans ce cas mais, d’une façon plus métaphysique et philosophique, Vyasa n’évoque que sa doctrine, confrontée il est vrai aux questions de son disciple Arjuna. Jean le Baptiste, en disant de Jésus : Qui a l’épouse est l’époux (Jn 03 = P 032) affirme qu’il possède la connaissance, l’épouse désignant la sagesse, même s’il est aussi possible, à la façon juive, qu’elle soit incarnée par une femme réelle, peut-être Marie Madeleine.
4 En somme le jnani est le réalisé ; d’où l’extraordinaire affirmation de Krishna qui ne tardera pas : je considère l’homme épris de sagesse, l’éveillé, comme moi-même…(BG 07/18). Il le confirmera plus loin : Parmi les Pandava (les quatre frères d’Arjuna), je suis toi-même…(BG 10/37). L’Évangile gnostique de Thomas tient le même propos : Celui qui s’abreuvera à ma bouche deviendra comme moi, et moi je serai lui (Thomas 108).
Pratique :
Pratique I : III°) La prière, précieuse ou dangereuse …l’affligé…(BG 07/16) est le premier des quatre gens de bien dans la liste ascendante de Krishna. Être affligé n’est pas en soi une qualité ; ce serait même plutôt un défaut de la part de celui qui ne maîtrise pas la qualité yogique de samtosha, le contentement (BG 04/22 et 28). Il faut entendre ‘les affligés qui recourent à moi’. Consonance évangélique : Demandez et l’on vous donnera ; cherchez et vous trouverez ; frappez et l’on vous ouvrira (Mt 07/07 = P 162). Un proverbe français précise : « Dieu ordonne ; Dieu donne ». La prière est une arme à double tranchant. Son résultat dépend du degré de foi, mais aussi du bien fondé de la demande. Aussi quand un croyant fait longuement une prière et que rien ne s’améliore ou même que cela produit le contraire, il devrait se poser des questions sur le bien fondé de sa prière. Souvent les hommes prient Dieu pour qu’ils puissent faire le mal sans avoir à en subir les conséquences. Les trois premières catégories (l’affligé, l’homme aux richesses, l’homme curieux) invoquent le divin dans un but personnel. Non le sage-jnani. Dans le ‘Notre Père’ enseigné par Jésus à ses disciples, il n’est pas de demande individuelle, sinon le pain quotidien qui ne désigne certainement pas seulement celui du boulanger, et qui dans ce sens grossier serait assez minimaliste.
Pratique II : IV°) Richesse et gunas … celui qui prend son destin en main et poursuit la richesse…(BG 07/16). La Gita, concevant le monde comme manifestation de Dieu et non pas création, envisage positivement la richesse. La puissance, la beauté, la magnificence, l’abondance de Dieu se manifestent dans la richesse du monde. Le principe des gunas s’applique à la richesse. La richesse tamasique est matérielle, financière, quantitative. Elle n’en est pas moins utile. Ainsi Jésus conseille : Maintenant, que celui qui a une bourse la prenne…(Lc 22/36 = P 262). D’ailleurs Jésus propose bon nombre de paraboles financières (Les Talents, les Mines, l’Intendant malhonnête, la Tour, la Drachme perdue). Faites-vous des amis avec le malhonnête argent. La richesse rajasique (le mot signifie ‘royal’) concerne la troisième caste des Vaishyas-artisans, qui fabriquent la richesse matérielle alors que la caste Kshatriya-noble suscite ou crée la richesse culturelle. La richesse sattvique se situe à la frontière de la culture et de la spiritualité. Il s’agit de la richesse la plus subtile, mais aussi de celle dont il est le plus difficile de se défaire. Parfois, il faut pour le spirituel, sacrifier le bonheur à la vérité, ou la science des choses mortelles pour la science de la libération spirituelle.
Pratique III : V°) Connaissance et amour … celui qui aspire à la connaissance (par curiosité intellectuelle)…(BG 07/16) symbolise la troisième espèce de gens de bien. L’intellect domine le mental (en ce qu’il échappe aux limites de l’ego auxquelles le mental en lui-même est soumis) (BG 03/42). La connaissance, même seulement théorique, par curiosité intellectuelle, cherche à découvrir le tout, alors que l’amour a toujours une tendance à s’attacher à une seule chose, comme si elle était le tout…(BG 18/22) ; cette chose pouvant être un individu, une race, un art, une nation, une religion, à l’exclusion des autres. L’expérience érotique le révèle bien elle-même. On aime une personne, son visage, sa voix, son corps, ses idées, ses sentiments, mais au cœur de la fusion érotique, les yeux se ferment, dissolvant le visage, le dialogue s’évapore dans le baiser, la forme du corps disparaît dans le contact, la plénitude absorbe la variété des idées et des sentiments. Le summum de l’expérience érotique est l’amour du Tout, la fusion dans le Tout, non dans une personne en particulier. Les Juifs ont raison de parler de ‘connaitre une femme’ en employant le mot connaitre et non seulement aimer.
Pratique IV : VI°) La connaissance de quoi ? celui qui aspire à la connaissance sait que…vaines sont les sciences de ces insensés…(BG 09/12), soit les sciences qui ne s’occupent que de la matière mortelle. Même s’il n’a pas encore la réalisation complète (moksha), l’illusion du yogi est déjà dissipée, puisqu’il sait distinguer le mortel de l’immortel : Arjuna dit : « Avec bonté, tu m’as révélé le suprême secret concernant le grand Soi, et grâce à tes paroles, mon illusion s’est maintenant évanouie (BG 11/01). Il hiérarchise résolument …le fait de reconnaître l’importance de la réalisation spirituelle, et la recherche philosophique de la vérité absolue, voilà ce qu’on nomme la science ; et l’ignorance est tout ce qui va contre (BG 13/11).
Pratique V : VII°) L’identification par la connaissance La quatrième et dernière espèce des gens de biens, c’est… le sage (jnani), qui possède la connaissance (BG 07/16). « Qu’est-ce que posséder la connaissance ? » C’est l’incarner, la devenir, la mettre en œuvre en tout : en conscience intuitive, en pensées, en paroles et en actes. Jésus était dans ce cas. En somme le jnani est le réalisé ; d’où l’extraordinaire affirmation de Krishna qui ne tardera pas : je considère l’homme épris de sagesse, l’éveillé, comme moi-même…(BG 07/18). L’Évangile gnostique de Thomas tient le même propos : Celui qui s’abreuvera à ma bouche deviendra comme moi, et moi je serai lui (Thomas 108).
Les QUATRE GENS de BIEN (BG 07/16)