Un christianisme inacceptable en l’état
Le choix dépend de la constitution humaine de chacun (de l’éveil de ses koshas)
1 Dans les chapitres suivants, nous examinerons quatre voies possibles, entre lesquelles se répartissent les chercheurs spirituels confrontés à cette question ; chercheurs qui ne sont pas rares en occident.
2 Ces voies ne sont pas déterminées au hasard ; elles dépendent de la structure générale de l’humain, qui est commune à tous les hommes, et aussi du développement plus ou moins complet de chaque élément de cette structure qui, lui, est spécifique à chaque individu.
3 La conception moderne profane comprend l’humain comme étant formé d’un seul élément, le corps, la pensée étant réduite à n’être qu’une simple conséquence de l’activité du cerveau.
4 La conception ‘chrétienne moderne’ revient à considérer deux parties : le corps et l’âme. Cette dernière étant supposée immortelle et devant retrouver un ‘corps de résurrection’ lui-même immortel après la mort, corps qui servira à souffrir ‘éternellement’ en enfer ou jouir ‘éternellement’ au paradis.
5 La conception chrétienne antique discernait trois éléments : corps, âme, esprit, (latin : corpus, anima, spiritus ; grec : soma, psychè, pneuma). L’âme recouvrait alors le mental, et l’esprit était considéré comme capable de concevoir le divin à défaut d’être divin lui-même.
6 La théorie hindoue des koshas, c’est-à-dire des ‘enveloppes’ constituant l’individualité humaine, distingue cinq niveaux et nous nous appuierons sur elle, qui semble la plus adéquate dans les théories connues sur cette question.
7 Ana maya kosha, tout d’abord. Maya signifie ‘illusion’, ‘mirage’, ‘réalité transitoire, mortelle, éphémère’. Ana signifie ‘nourriture’. Ana maya kosha est donc ‘l’enveloppe illusoire faite de nourriture’, autrement dit le corps en tant qu’objet ; celui qui reste à titre de cadavre lorsque la vie s’en est allée.
8 Prana maya kosha ensuite. Prana signifie ‘force vitale’, ‘énergie’. C’est donc toujours le corps, mais en tant qu’il est vivant, et donc percevant, mobile, doué de conscience sensorielle.
9 Mano maya kosha : mano vient de manas, qui signifie ‘le mental’ : mémoire, imagination, sens logique, émotion etc.
10 Jnana maya kosha : jnana est la connaissance, équivalent du français gnose et du grec gnosis. Le savoir est d’ordre mental et toujours au service de l’ego, la connaissance-gnose est supra individuelle, non limitée à l’ego.
11 Ananda maya kosha : ananda est la béatitude, la joie divine. C’est l’état de la conscience cachée au fond de l’humain, lorsque les enveloppes précédentes ne l’occultent pas par leur opacité.
Premier choix : la conscience individuelle et le syncrétisme
1 Étant donné que ana maya kosha ne désigne en fait que le cadavre, on peut grouper les deux premières enveloppes, les deux premiers koshas ; ce qui donne ana-prana-maya-kosha, le ‘corps fait de nourriture et d’énergie’. Un homme qui ne développe que cela est un homme profane, égocentré. Il est représentatif du type de l’homme moderne moyen, qui juge de tout en fonction de son intérêt individuel, que ce soit pour voter, consommer, se marier ou divorcer. Son niveau de conscience est celui de la conscience individuelle. Il juge de tout par lui-même, pour lui-même ; lui-même s’identifiant essentiellement au corps.
2 À proprement parler cet homme de conscience individuelle n’a pas de préoccupation religieuse ou spirituelle. Mais, en pratique, il s’y intéressera quand même, plus ou moins, et peut-être beaucoup. La raison en est qu’un corps vivant n’a pas envie de mourir. La perception attristante de la mort de ceux qui lui sont utiles, parmi les autres, ou de sa propre mort, que le vieillissement rend présente, cette perception pénible sera adoucie par l’idée chrétienne de la ‘résurrection des corps’ ou l’idée hindoue de la réincarnation.
3 Cet homme de conscience individuelle choisira donc, comme il vote ou comme il consomme, les idéologies religieuses qui lui procurent le maximum de confort dans sa sensation d’être un corps vivant, mais malheureusement sujet à vieillir. Il pratiquera donc le syncrétisme, qui consiste à choisir, dans les différentes doctrines religieuses et spirituelles, ce qui plait dans l’une ou dans l’autre, et à les assembler en fonction du jugement indépendant de l’individu lui-même et pour lui-même. Et ce choix, uniquement guidé par le confort psychologique, se fera sans soucis de cohérence doctrinale. La marque de fabrique du syncrétisme, c’est précisément son incohérence.
Le christianisme est-il encore viable ?
Avant de commencer le commentaire de l’Évangile, péricope par péricope, nous ferons une douzième étude sur la question de la foi. Son objet sera le suivant. Vu l’énorme différence de perspective entre, d’une part, la théologie dogmatique et les pratiques rituelles chrétiennes et, d’autre part, la spiritualité orientale de type yogique, non-dualiste, à base métaphysique, comme celle enseignée dans la Bhagavad Gita, la question se pose légitimement pour le chercheur spirituel né chrétien (ou baptisé enfant) de savoir s’il est opportun pour lui de demeurer dans le christianisme, s’il faut l’aménager, et alors comment, ou s’il convient d’en sortir carrément, et alors pour aller où ?
Deuxième choix : la conscience collective et la religion
1 Comme vu dans la théorie des koshas-enveloppes, tout homme possède les cinq koshas. Mais tout homme ne les développe pas au même degré, et ne s’identifie pas à l’une ou l’autre de même façon. Ainsi tout homme a un mental, manas, donc mano-maya-kosha, mais, pour beaucoup, le mental ne sert qu’à alimenter, servir, observer, raconter, fantasmer la vie du corps. Il n’a pas de vie propre et surtout, il sert le corps et ne se sert pas du corps comme d’un instrument.
2 L’homme chez qui le centre de gravité de la conscience est le mental vit à un niveau de conscience qu’on appelle collectif. En effet, si, physiquement, l’homme ne peut pas vivre seul mais doit avoir un minimum de vie sociale, à plus forte raison du point de vue mental. L’idéologie, les croyances, la représentation du monde que l’on se fait, la plupart des affects aussi sont question de culture et non de nature. Si un homme n’avait pas été élevé par son milieu, n’avait pas appris le langage, la lecture, l’utilisation des différents médias, sa pensée serait quasiment réduite à l’état animal.
3 L’homme de conscience individuelle, bornée au corps, se croit séparé des autres humains car la frontière épidermique présente pour lui un caractère d’absolu. Mais, pour beaucoup d’humains, la frontière est culturelle et non épidermique d’abord. Ils s’identifient à leur croyance, à leur culture et se définiront comme ‘français’, ou comme ‘chrétien’ ou comme ‘occidental’, ou comme ‘moderne’, comme ‘de gauche’ ou tout autre équivalent. La conscience d’un tel homme est de type collective. Il choisit une collectivité, nationale, religieuse, philosophique, sexuelle, etc, et en fait le cœur de son être. La plupart du temps, d’ailleurs, il ne choisit pas cette collectivité, c’est elle qui le choisit, et il s’y trouve bien par habitude. L’homme de conscience individuelle est choisi par son corps, l’homme de conscience collective est choisi par sa culture.
4 Toute culture, quand on creuse un peu, présente une dimension religieuse. Même l’athée (l’homme qui ne croit pas en Dieu) ou l’agnostique (l’homme qui ne sait pas s’il croit en Dieu ou n’y croit pas) ont une dimension religieuse, puisqu’ils ne peuvent se définir que par rapport à un concept religieux, fut-il négatif (athée=sans Dieu ; agnostique=sans gnose).
5 L’homme de conscience individualiste se définit par son corps mais ne peut pas changer de corps, malgré les ‘merveilles’ de la chirurgie esthétique et le ‘paradis’ de la transition de genre. L’homme de conscience collective, par contre, peut changer, comme celui qui se convertit de l’athéisme au christianisme, ou du christianisme au bouddhisme. Il peut quitter sa bulle native de conceptions collectives pour rentrer dans une autre qui le séduira mieux. Si cet homme de conscience collective a l’impression de suffoquer dans son milieu catholique natif, il changera de religion, avec plus ou moins de radicalité.
Troisième choix : la conscience universelle et l’ésotérisme religieux
1 Si manas, le mental et donc l’enveloppe mano-maya-kosha, correspondent à une conscience collective, à quoi correspond jnana et l’enveloppe jnana-maya-kosha ? Manas est l’intelligence cérébrale et elle est entièrement au service de l’ego (ahamkara en sanskrit). Un homme peut être d’une intelligence cérébrale supérieure et parfaitement égocentrique. Napoléon disait ainsi : « Les hommes m’intéressent tant qu’ils me sont utiles. » Jnana est l’intelligence cordiale, intuitive, supra mentale, supra individuelle. Elle recherche le vrai, indépendamment de l’intérêt que l’ego y trouvera physiquement, mentalement, culturellement ou affectivement. En théorie, tout scientifique, de quelque science que ce soit, devrait être centré sur jnana-maya-kosha. En réalité, les scientifiques véritables sont rarissimes et les ingénieurs innombrables, qui vendent leur savoir technologique à tel ou tel marchand, sans se soucier des conséquences pour le monde et les humains, du moment que cela leur fait gagner de l’argent.
2 Dès lors que jnana recherche la vérité supra individuelle, l’homme dont la conscience place son centre en elle, ne sera déterminé ni par son corps, ni par sa culture native. L’univers sera son centre d’intérêt ; il cherchera à le comprendre. Et quel que soit l’origine historique ou géographique d’une théorie explicative du monde, dans tous ses aspects, seul lui importera de faire sienne celle qui est la plus complète, cohérente, qui colle le mieux à l’expérience et à l’intuition profonde. Cet homme, centré sur jnana-maya-kosha, développera une conscience universelle. Toute idée d’une race, d’une nation, d’une religion, en tous points supérieurs parce que c’est la sienne lui apparaîtra stupide.
3 Lui aura une véritable recherche spirituelle. Dans la mesure où une religion est toujours conditionnée dans sa forme par une race, une culture, une époque, il se sentira encagé dans une religion. Particulièrement dans une religion prosélyte, comme le bouddhisme, le christianisme ou l’islam. En effet, la volonté de chercher à ce que tout le monde pense et agisse comme soi-même relève inévitablement d’un complexe de supériorité et d’une étroitesse d’esprit. Celui qui intuitionne que ‘l’infini ne se répète jamais’ ne saurait prétendre enfermer l’infini dans une seule forme culturelle, si noble soit-elle. Il sera toujours disposé à découvrir quel qu’aspect de la vérité universelle en dehors des sentiers qu’il connaît.
4 Pour cette raison, l’homme de conscience universelle, même s’il reste fidèle à sa culture et sa religion, cherchera à travers elle à atteindre le centre, comme celui qui chemine le long d’un rayon du cercle pour atteindre le point où tous les rayons se touchent. Autant dire qu’il ne se contentera pas d’une religion dans ses formes limitées au temps, à l’époque, à la race qui l’a conçue ou qui la transmet présentement. S’il appartient, comme les chrétiens, à une religion prosélyte, missionnaire, propagandiste, il aura beaucoup de mal à y trouver une dimension ésotérique, c’est-à-dire profonde, universelle, car celui qui sait que tous les rayons mènent au centre, n’a pas l’idée de prétendre que son rayon est supérieur aux autres, et manifeste donc un certain mépris pour la propagande.
Quatrième choix : la conscience unitive et l’ésotérisme absolu
1 D’ordinaire la joie profane est toujours suscitée par quelque chose d’extérieur à l’être qui la ressent : l’amour d’une femme ou d’un homme, la contemplation d’un paysage, l’écoute d’une musique sublime, les honneurs mondains, la célébrité, la fortune etc. Ananda est cette enveloppe de l’être humain, ananda-maya-kosha, où l’humain constate que le cœur de son être est joie. Cela ne dépend pas des événements, des perceptions extérieures, mais ne se peut rencontrer qu’intérieurement, par la méditation. Et c’est cela, l’ésotérisme absolu. Non pas l’intériorité précieuse de telle tradition culturelle ou religieuse, dans quel qu’organisation secrète, mais l’intériorité de tout homme, du moins de tout homme qui accède à son intériorité, à la présence du divin en lui, présence qui constitue son centre et le maintien dans l’existence.
2 L’homme dont le centre de conscience se stabilise à ce niveau ne se définira pas comme d’une race, d’un pays, d’une culture, d’une civilisation, d’une religion. Il ne se définira aucunement car il sentira que l’infini est en lui, que l’absolu est sa destination normale. Seul le yoga, qui est précisément la voie de l’absolu, lui semblera être sa patrie.
3 Dans les chapitres suivants (2, 3, 4 et 5) nous allons examiner en détail les problèmes qui se poseront et les solutions qui se présenteront selon qu’un homme se centre sur la conscience individuelle, collective, universelle ou unitive. Ou, pour dire les choses autrement, selon qu’il est identifié à ana-prana-maya-kosha (le corps), mano-maya-kosha (le mental), jnana-maya-kosha (l’intelligence cordiale), ou ananda-maya-kosha (la béatitude unitive). En somme au corps, au mental, à l’intellect supra individuel, ou au rayon divin qui soutient son être dans l’existence (le Soi).
La conscience individuelle et le syncrétisme
Le syncrétisme et l’hérésie
1 Dans les mondes anciens, ce qu’on appelle aujourd’hui ‘religion d’État’ était la norme ; et ceci sous tous les cieux. Tout roi ou empereur se présentait comme de droit divin, quand il ne s’attribuait pas une ascendance divine, à la manière d’un César ou d’une Cléopâtre. Les théologiens ont agi de même en faveur de Jésus, d’où les récits de sa naissance ‘divine’ par Matthieu et Luc, récits que Marc et Jean, ainsi que les évangiles gnostiques, ont clairement éliminés.
2 Le droit et le roi étaient donc liés à la religion d’État et, en pratique, tout le monde était adepte de cette religion, au moins officiellement. L’idée de mélanger les doctrines religieuses était donc interprétée comme une sorte de collaboration avec l’étranger, voire avec l’ennemi. Chaque religion prétendait à la parfaite cohérence organique de sa doctrine. Il n’était pas question de choisir. D’ailleurs l’étymologie du mot ‘hérésie’, est précisément ‘le choix’. L’hérétique est celui qui prétend avoir le droit de choisir dans sa religion, ce qu’il garde et ce qu’il refuse. Et l’on sait que le christianisme (entre autres) a souvent traité les hérétiques par le feu.
Le christianisme, religion syncrétique
1 Mais, derrière cette façade se cache une réalité beaucoup plus nuancée, voire contradictoire. Une multitude d’aspects du christianisme trouve sa source hors de l’enseignement de Jésus et du monde juif qui était le sien. Et, parmi eux, quelques points parmi les plus fondamentaux des dogmes. Par exemple le dogme premier que ‘Jésus est Dieu’, affirmation dont l’évangile ne porte trace, puisqu’il établit au contraire la parfaite hiérarchie entre Dieu le père et lui.
2 De plus le christianisme, d’origine essentiellement paulinienne, avec sa doctrine de la croix comme but de la mission de Jésus et unique moyen de salut des humains, a rencontré de nombreuses autres doctrines religieuses au cours de son expansion. Et, malgré sa puissance et la brutalité de ses méthodes, il a souvent fallu qu’il compose avec ces doctrines. On sait que l’histoire de nombreux saints des régions anciennement celtiques reprennent la mythologie des dieux qui les ont précédés, et ne présentent aucune épaisseur historique ; mais ils furent élaborés pour amener diplomatiquement les dévots de l’ancienne religion dans le giron de la nouvelle, sans trop les dépayser.
3 En un mot, le christianisme est un immense syncrétisme, accumulé en deux mille ans d’histoire, et la période récente, depuis la révolution de 1789, a opéré un tournant radical sur de nombreux éléments de sa doctrine. Le christianisme démocratique, technophile, féministe, évolutionnisme et même homosexuel des papes récents n’a que peu de points communs avec celui des siècles passés… malgré l’illusion de la continuité que procure l’identité du nom de cette religion.
4 La définition officielle du syncrétisme donne ‘combinaison de doctrines et de systèmes incompatibles’. Or nous avons abondamment vu que l’ensemble du credo chrétien est incohérent avec ses propres écritures évangéliques, outre que ses différents points sont souvent incohérents entre eux. Voilà qui répond bien à la définition de syncrétisme.
Une caractéristique raciale
1 Mais le fait que l’Église elle-même soit hypocrite dans sa critique du syncrétisme, ne constitue pas une justification de ce dernier. La tendance générale des occidentaux actuels au syncrétisme s’explique par différents facteurs qui sont loin d’être spirituels. D’abord, une caractéristique de la race blanche est la forte individuation de ses membres. Sur le plan physique, la chose est criante, quand on voit des cheveux bruns, blonds, roux, des yeux bleus, verts, noisettes, marrons, plus les variétés de cheveux combinées avec celles des yeux. Les Noirs ont tous les cheveux noirs, et les yeux marron, de même les chinois ou les japonais ; seuls les hindous font, et encore très rarement, exception.
2 L’aveuglement de l’idéologie égalitaire rend tabou tout propos sur les races humaines, la notion n’étant tolérée que pour les animaux (et encore pas pour les ‘anti-spécistes’). Il est facile de comprendre la raison d’être de cette nouvelle idéologie ‘antiraciste’. Si les européens n’ont pas le monopole des génocides, il est manifeste qu’ils ont excellé dans cet art. La conquête des Amériques du sud et centrale par les Espagnols et de l’Amérique du nord par les européens du nord en ont fait l’atroce démonstration. Et cela sans parler de la colonisation de l’Afrique et des guerres européennes en Asie. Maintenant que certains des pays autrefois ravagés par les européens en viennent à les concurrencer sur le plan matériel, une bienvenue idéologie égalitaire est devenue la norme. Et l’on est donc passé du racisme ordinaire en faveur des Blancs à la ‘tabouisation’ de la notion de race.
3 C’est pourtant un fait, non seulement indéniable, mais aussi significatif, qu’il existe des races et que cela participe de la richesse et de la variété du patrimoine humain.
4 Sur le plan de ce que le yoga nomme ahamkara, c’est-à-dire l’ego, le moi individuel, ces variations se retrouvent. Les Noirs et les extrêmes orientaux se vivent plus comme membres d’une ethnie, d’une communauté et font souvent preuve d’une individualité moins marquée… et moins individualiste que les Blancs occidentaux.
Un syncrétisme démocrate et consumériste
1 Il n’est donc pas étonnant que le XVIII° siècle européen, et en particulier français, ait mis au point la théorie démocratique ; c’est la tendance assez naturelle d’un peuple individualiste. Cela ne rend d’ailleurs pas ce peuple compétent pour s’auto-gouverner, comme le prouvent les nombreux moyens efficaces de le manipuler, mais il est dans sa nature de s’illusionner sur le fait qu’il en serait capable. Et la première ruse des manipulateurs de foules consiste précisément à entretenir cette illusion.
2 Bien naturellement, cette tournure de caractère devait se manifester dans le domaine religieux. Et ceci avec passion, comme le montrent la croisade contre les Cathares, les guerres de religions entre Catholiques et Réformés, l’interdiction de la religion par la Terreur révolutionnaire, puis la guerre idéologique permanente de la laïcité contre les religions.
3 Les anglais ont inventé la machine et le capitalisme, qui ont généré une pléthore de biens de consommation, si bien que l’homme qui fait son marché est devenu aujourd’hui un consumériste ; il trouve normal de choisir toujours, en politique, en économie, et, pourquoi pas, en religion.
4 Reste qu’il faut beaucoup d’intelligence pour que l’ensemble de ces choix produise une doctrine cohérente. C’est pourquoi les obsédés du choix deviennent presque inévitablement des syncrétistes.
Exemples du théosophisme et de l’anthroposophie
1 Au XIX° siècle Héléna Blavatsky fonda avec quelques autres la Société Théosophique qui se donna la fière devise : « Il n’y a pas de religion supérieure à la vérité. » La chose est exacte, mais le procédé employé par la ST n’en est pas moins problématique. Un dissident de cette société, Rudolf Steiner, fonda, en 1913, l’Anthroposophie, cousine germaine (dans tous les sens du terme) de la ST.
2 Outre que ces conceptions mélangent les doctrines de différentes religions, y compris des religions mortes comme l’égyptienne, elles franchissent une frontière qualitative, puisqu’elles y adjoignent les théories parfaitement non religieuses et d’ailleurs mouvantes de la modernité. En somme elles considèrent ‘la’ Science, avec un grand S, comme disent les modernes, c’est-à-dire la science de la matière étudiée sous l’angle de méthodes quantitatives (du point de vue spirituel, la plus inférieure des sciences, bien que légitime) ; ils considèrent donc la science en question comme une source au moins aussi importante que les théories métaphysiques ou les révélations religieuses, voire comme leur fondement. Leur syncrétisme est donc beaucoup plus étendu que celui des grandes religions.
3 Un exemple suffira à constater en quoi cela fausse la perspective originelle de certaines doctrines spirituelles. La Bhagavad Gita enseigne avec précision la doctrine du samsara (BG 03/16), la ronde des naissances et des morts, par laquelle l’atman d’un être parcourt de nombreuses incarnations (BG 02/22), progressives ou régressives, selon que son orientation intérieure est plus ou moins savante et vertueuse. Mais Steiner mêle cette notion avec le progressisme matérialiste et l’utopisme technologique moderne, en précisant que le grand intérêt de la réincarnation, c’est que cela permet aux humains de profiter des progrès de la science à venir. Alors que, s’ils mourraient sans autre vie humaine, comme selon la doctrine chrétienne (on n’a qu’une vie terrestre et ensuite le jugement définitif), ils ne pourraient pas profiter du progrès futur de la science. En somme, la science matérielle fabrique un paradis (ce que les écologistes actuels sont fort loin de considérer comme établi), et la réincarnation est la chose la plus souhaitable du monde pour en jouir indéfiniment.
4 Le problème, c’est que les spiritualités orientales envisagent le samsara en sens inverse de ce progressisme. Toi, qui est échoué dans ce monde éphémère et misérable, consacre-toi à moi (BG 09/33) M’ayant atteint, ces grandes âmes (mahatma) ne reprennent plus naissance en ce monde, qui recèle la souffrance et qui est éphémère… (BG 08/15) Du point de vue des spiritualités orientales donc, la vie humaine est toujours emprunte de souffrance pour la plupart des habitants de la terre, et les sages actuels sont bien d’avis que la science matérialiste ne fait qu’en rajouter : il suffit de constater le désastre écologique produit par la société industrielle et le permanent progrès des armes de destruction massive des humains.
5 Il est donc clair que la conscience individuelle et son inévitable méthode syncrétique ne produisent rien de bon en matière de spiritualité et ne saurait donc réformer la culture et la religion très égarées du temps présent.
La conscience collective et le changement de religion
Ce qui a eu un début aura une fin
1 Les français ayant une religion sont encore généralement chrétiens. Or cette religion, plus qu’aucune autre, se tient pour supérieure à toutes, ce qui fait que la quitter lui paraît relever d’une absolue folie. Mais, en même temps, pour la raison qu’elle se prétend la meilleure religion, elle est très propagandiste (la plus propagandiste de toutes les religions sans aucun doute). Elle se pense donc comme la religion pour laquelle on quitte les autres, et non comme une religion qu’on quitte pour une autre.
2 Et le christianisme se pense immortel. Mais c’est oublier que, selon l’axiome métaphysique : ‘Tout ce qui a un début a une fin’. Or l’exotérisme chrétien a un début situé précisément à la ‘conversion’ de Paul de Tarse, puis à l’époque des grands conciles dogmatiques, et finalement à la romanisation du christianisme naissant par Constantin au IV° siècle. Quand sera la fin de cette doctrine et de l’institution qui la porte ? Nous l’ignorons, mais il ne fait aucun doute qu’elles auront une fin.
Dépendante de son terreau culturel, aucune religion n’est universelle
1 Une religion prend sa forme dans une époque donnée, une race particulière et une culture identifiable. Or la race blanche, dans laquelle le christianisme est né, se déchristianise rapidement et massivement ; c’est même elle qui a inventé le principe d’une civilisation sans base religieuse, avec la révolution de 1789 et la laïcité. La modernité a bouleversé, l’une après l’autre, toutes les valeurs établies au moment de la formation de cette religion.
2 Et les régions du monde les plus densément chrétiennes ne sont plus désormais en Europe, mais en Afrique et en Amérique. Pour toutes ces raisons, le christianisme est condamné à changer de nature, au point d’en devenir presque méconnaissable. Et ceci même s’il garde le nom et certaines de ses anciennes apparences, comme c’est le cas, par exemple, pour la Franc-Maçonnerie moderne devenue quasi antipodale de ses origines en matière de doctrine.
L’idéologie problématique du bouc émissaire
1 De plus, ce que l’on nomme le christianisme, et qui est en fait seulement l’exotérisme chrétien, est basé sur le principe juif du bouc émissaire. Les hommes projettent leurs péchés sur l’animal innocent, que l’on sacrifie à leur place pour apaiser la colère de Dieu ; colère due aux péchés des hommes. On pourrait penser que c’est une ruse pour tromper Dieu, qui devrait logiquement exiger que soit châtié le pécheur, ou le plus précieux du pécheur, c’est-à-dire son enfant, et non pas un animal innocent, qui n’a rien à voir avec le péché de ses propriétaires.
2 Mais l’épisode biblique de Yahvé exigeant d’Abraham qu’il lui sacrifie son fils unique, Isaac, qu’il a eu tant de mal à avoir, change la donne dans le judaïsme. Abraham accepte de sacrifier son fils mais, au dernier moment, la main de Dieu l’en empêche. Abraham trouve ensuite un bélier dont les cornes se sont prises dans un buisson, alors Dieu accepte qu’il le sacrifie en lieu et place de son fils. C’est le bouc émissaire. Donc on passe des sacrifices humains aux sacrifices d’animaux pour apaiser la colère de Dieu due aux péchés des hommes.
Quel rôle a la crucifixion de Jésus ?
1 En ce qui concerne le christianisme, tout repose sur le rôle que l’on attribue à la crucifixion de Jésus. L’évangile, dans son fond, ne survalorise pas la croix. Le prologue de Jean dit : à tous ceux qui l’ont accueilli (le logos, le verbe de Dieu), il a donné pouvoir de devenir enfants de Dieu, à ceux qui croient en son nom (Jn 01/12 = P 001). C’est donc clairement la réception de l’enseignement spirituel de Jésus qui est salvateur ; il n’est pas question de sa mort sur la croix. D’ailleurs Jésus dit : Si vous demeurez dans ma parole, vous êtes vraiment mes disciples, vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous libèrera (Jn 08/31-32 = P 147). Il n’est toujours pas question de la crucifixion.
2 On remarque que le mot connaître-ginôskein est le même que le mot gnose dans cet autre passage de Jésus invectivant les docteurs religieux : Malheur à vous, les légistes, parce que vous avez enlevé la clef de la gnose ! Vous-mêmes n’êtes pas entrés, et ceux qui voulaient entrer, vous les en avez empêchés ! » (Lc 11/52 = P 171). Dans tout cela il est question de la réalisation spirituelle par la connaissance gnostique et non par la consommation physique d’une hostie qui serait le corps du Christ réactualisé, bien qu’invisiblement, par la puissance d’un rite quelque peu magique, opéré par le prêtre seul. En fait, ce salut par la connaissance est exactement ce que proposent les trois évangiles gnostiques que nous avons précédemment étudiés. C’est exactement la voie que propose la Bhagavad Gita : Cela (Brahman), est la lumière de toutes les lumières, brillant par-delà les ténèbres… Il réside au cœur de chacun. On ne peut l’atteindre que par la connaissance (BG 13/17)
3 Mais le problème, c’est que les évangiles canoniques semblent aussi dire le contraire ! C’est-à-dire que la crucifixion de Jésus, plus le rite eucharistique, qui fait apparaître en tout temps et tout lieu le corps du christ, plus la communion à ce corps réactualisé, sont indispensables au salut, et non pas la connaissance-gnose.
Le salut du corps ou la libération ?
1 Ainsi Jésus dit : Le Fils de l’homme (c’est ainsi que Jésus se nomme lui-même), doit beaucoup souffrir, être rejeté par les anciens, les princes des sacrificateurs-(prêtres), et les scribes, être tué et, le troisième jour, être réveillé-egeirein (Lc 09/22 = P 122). Le mot egeirein correspond à buddhi en sanskrit, et signifie l’éveil spirituel par désidentification de la conscience au corps. Que cette opération de détachement soit pénible, vu l’attachement habituel des humains au corps, est compréhensible. Mais l’interprétation théologique de ce passage est que, après trois jours, le cadavre de Jésus va se réveiller et sortir du tombeau. Ce n’est plus une interprétation spirituelle, mais charnelle, littérale. La mission de Jésus n’est plus alors de libérer les humains de leur vie corporelle mortelle (comme la mission de Krishna dans la Bhagavad Gita), la mission de Jésus devient : permettre aux humains de retrouver un corps, leur corps, après la mort et de le garder ensuite indéfiniment.
2 On a donc deux conceptions religieuses radicalement différentes et même opposées. D’une part la religion du salut du corps et, d’autre part, la spiritualité de l’affranchissement d’une forme, nécessairement limitative : Si quelqu’un vient à moi sans haïr … jusqu’à sa propre vie, il ne peut être mon disciple (Lc 14/26 = P 192).
La réintroduction du ‘bouc émissaire’ juif dans la christianisme
1 Comment un même texte ‘sacré’ peut-il contenir et même entremêler deux enseignements aussi contradictoires ? Voici la seule explication qui colle à l’histoire du christianisme.
2 A°) Jésus a enseigné la réalisation spirituelle par la connaissance, comme vu. Ceci à une élite : ses disciples. De plus il a enseigné des principes moraux aux foules, et aussi des doctrines profondes, mais sous une forme occultée, les paraboles : C’est par un grand nombre de paraboles de ce genre qu’il leur annonçait la Parole selon qu’ils pouvaient l’entendre et il ne leur parlait pas sans parabole, mais, en particulier, il expliquait tout à ses disciples. (Mc 04/33 = P 092).
3 B°) À partir de Paul de Tarse, on a interprété la vie et la mission tout entière de Jésus en terme de bouc émissaire. La crucifixion n’était plus le sacrifice héroïque que le Christ avait dû consentir pour pouvoir enseigner au grand jour la doctrine oubliée de la réalisation du divin dans l’homme. La crucifixion est devenue l’opération par laquelle Jésus représente le bouc émissaire, que les hommes, à travers le rite eucharistique, offrent à Dieu, en effaçage de leurs péchés. Ce n’est donc pas Jésus qui sauve les hommes par son enseignement, que les hommes doivent comprendre et mettre en œuvre dans leur vie. Mais c’est Jésus qui sauve les hommes par sa chair crucifiée, souffrante, que les hommes doivent manger, en ayant foi qu’il s’agit bien de la présence réelle de sa chair et qu’elle a pouvoir de les sauver corporellement au-delà de la mort.
4 Il est établi, par les savants les plus officiels du christianisme papal, que les évangiles canoniques ont été écrits après les lettres de Paul, et dans le sens de l’interprétation que Paul donnait à la mission du Christ. Rappelons que Paul n’a jamais vu Jésus de son vivant, et qu’il ne cite jamais son enseignement ; pour lui, le Christ se résume à la crucifixion : le bouc émissaire.
5 C°) Donc, et c’est la troisième phase du processus, les évangiles canoniques ont été écrits en puisant dans les paroles que l’on connaissait de Jésus, mais encadrées par l’enseignement de Paul. En somme Jésus a été incarcéré dans Paul : la spiritualité dans la religion, l’ésotérisme dans l’exotérisme, la libération spirituelle dans la résurrection des corps. Et cela a donné les propos incessamment contradictoires des évangiles canoniques.
Traces pauliniennes dans les Évangiles canoniques
1 Voici, en résumé, les traces pauliniennes les plus nettes dans les évangiles canoniques. « Jésus a fait cesser les sacrifices d’animaux, en chassant les marchands du temple (Jn 02/15 = P 028). Il s’est substitué aux animaux sacrifiés, devenant l’agneau pascal (Voici l’agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde : Jn 01/29 = P 023). Il est donc né pour être crucifié et mangé (ceci vous servira de signe : vous trouverez un nouveau-né enveloppé de langes et couché dans une mangeoire : Lc 02/12 = P 008). Et il a été crucifié pour sauver les hommes (Jésus prit du pain, le bénit, le rompit et le donna aux disciples en disant : »Prenez, mangez, ceci est mon corps. Puis, prenant une coupe, il rendit grâces et la leur donna en disant : »Buvez-en tous, car ceci est mon sang, le sang de l’alliance, qui va être répandu pour une multitude en rémission des péchés : Mt 26/26-28 = P 259). Finalement Jésus est ressuscité corporellement (Voyez mes mains et mes pieds ; c’est bien moi ! Palpez-moi et rendez-vous compte qu’un esprit n’a ni chair ni os, comme vous voyez que j’en ai : Lc 24/09 = P 315), et c’est cette résurrection de la chair qui constitue le but de la vie chrétienne.
2 Un passage de l’évangile canonique montre bien que la théorie du bouc émissaire est l’axe central de la construction religieuse chrétienne. Les grands prêtres et les Pharisiens réunirent alors un conseil : »… Si nous le laissons ainsi tous croiront en lui (Jésus), les Romains viendront, ils supprimeront notre Lieu Saint et notre nation. » Mais l’un d’entre eux, Caïphe, étant grand prêtre cette année-là, leur dit : » Vous n’y entendez rien. Vous ne songez même pas qu’il est de votre intérêt qu’un seul homme meure pour le peuple et que la nation ne périsse pas tout entière (voilà le bouc émissaire). » Jusqu’à maintenant il s’agit de la conception du grand prêtre juif : supprimer Jésus pour sauver les intérêts des chefs religieux juifs. Mais ensuite on passe à la religion chrétienne. Or cela, il ne le dit pas de lui-même ; mais, étant grand prêtre cette année-là, il prophétisa que Jésus allait mourir pour la nation, et non pas pour la nation seulement, mais encore afin de rassembler dans l’unité les enfants de Dieu dispersés (Jn 11/47… = P 221). Et, bien sûr, le christianisme paulinien est le lieu où se rassembleront les enfants de Dieu dispersés dans le monde entier. Et la suite indique le mode opératoire : Dès ce jour-là donc, ils résolurent de le tuer, ce que réactualise l’eucharistie chrétienne.
L’inversion du principe du sacrifice
1 La différence avec l’ancienne alliance juive, alliance que Jésus place justement à la source de la nouvelle (Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang, versé pour vous : Lc 22/20 = P 259), la différence donc, c’est que, contrairement au bouc émissaire, Jésus choisit de donner sa vie (je donne ma vie : Jn 10/17 = P 149).
2 Certes, dans toutes les traditions ésotériques, il est question du dépassement de l’individualité et du sacrifice de celle-ci. Par exemple la Bhagavad Gita déclare : Personne ne devient un yogi sans le renoncement à soi-même (BG 06/02). Mais ce sacrifice a un sens, car c’est sacrifier un moins pour un plus : Même dans ce monde, ceux dont l’esprit se fixe sur l’immuable transcendent la naissance (donc tout ce qui est manifesté). Brahman est pur et sans distinction. Par conséquent, ils sont établis en Brahman (BG 05/19). On sacrifie le moins, le ‘petit soi’ (BG 06/05), qui est l’ego, au plus, le ‘grand Soi’ (BG 06/06), l’atman, lequel s’identifiera à Brahman (Ceux qui, en s’appuyant sur cette connaissance, ont réussi à s’identifier à moi, n’ont pas besoin de renaître… : BG 14/02). Le sacrifice du moins pour le plus a un sens.
3 Alors que, dans la doctrine chrétienne, Jésus lui-même est Dieu, et il se sacrifie pour les hommes pécheurs. En somme, on sacrifie le plus pour le moins, inversant ainsi le principe même de tout sacrifice.
Une contestation dogmatique de moins en moins silencieuse
Beaucoup quittent le christianisme à cause des innombrables scandales, financiers et sexuels, en particulier dans le catholicisme romain, scandales que l’institution semble fabriquer par sa structure même. Mais ce désaveu d’ordre moral cache une vague de défections beaucoup plus essentielle, une crise de la foi dans les dogmes fondamentaux. Et cette crise touche le clergé lui-même, en tout premier. Il n’est que de voir la disparition subreptice des sujets les plus essentiellement dogmatiques et théologiques dans les homélies et les innombrables interventions papales. Nombre de points doctrinaux ne passent plus. Tel ‘l’enfer éternel’, pourtant clairement inscrit dans le Catéchisme de l’Église Catholique’ de saint Jean-Paul II. Même le ‘salut éternel’ de gens plus ou moins ‘pratiquants’ dont tous les proches savent très bien qu’ils étaient fort éloignés de la sainteté. Idem ‘l’infaillibilité pontificale’, bien souvent aussi la ‘présence réelle’ eucharistique, sans parler du ‘monopole du magistère dans l’interprétation de l’évangile’.
Le goût théologique pour l’absurde
1 Il est un autre aspect du christianisme qui, à raison, est peu supportable par un homme contemporain : c’est le goût invétéré de sa doctrine pour l’absurde ; alors que Krishna, dans la Bhagavad Gita affirme : Parmi les argumentations (pravadatam), je suis la logique (BG 10/32). Et pourtant, saint Paul conseille : n’ayez pas de prétentions déraisonnables, mais pensez à être raisonnables…(Rm 12/03) ; il semble que le conseil ait été fort peu suivi, y compris par qui le donnait.
2 Dogmatiquement, Marie est ‘théotokos’, c’est-à-dire ‘mère de Dieu’. Or Dieu est, par concept, ‘celui qui est sans père et sans mère’, ‘l’Unique’, ‘celui dont tout dépend et qui ne dépend de rien’ ; comment aurait-il une mère ?
3 Un jour, à la fête de l’assomption de la Vierge, un prêtre congolais opérant en France osa reprendre cette dernière interrogation, mais ce fut pour enchaîner aussitôt : « C’est un mystère et, devant le mystère, on s’incline. » Au moyen-âge, cela passait, aujourd’hui cette péremptoire argumentation devient très difficile à avaler pour qui n’a pas une mentalité d’esclave.
4 Autre exemple : la trinité selon laquelle il y aurait ‘un seul Dieu, mais trois personnes divines distinctes’.
5 Ou encore ‘Jésus est le fils de Dieu et Dieu envoie son fils se faire crucifier pour sauver les créatures… de son fils’, et les sauver de qui ? Qui donc aurait une telle puissance sur Dieu pour qu’il faille que Dieu meure sur la croix ? Et quel être est ce Dieu qui conçoit un fils pour le faire crucifier par un autre ?
6 Lorsqu’un imprudent pose ce genre de question à un théologien, il reçoit inévitablement comme réponse : « C’est un mystère. Celui qui refuse de s’incliner se dresse orgueilleusement devant Dieu »… on sent presque grésiller le fagot.
7 Le biais pervers de ce raisonnement consiste en ceci : la perfection de l’intelligence mentale est constituée par la logique, d’où il résulte que rien de vrai ne peut être illogique. Cependant, il existe des choses supra-logiques, ce qui n’est pas du tout la même chose qu’illogique.
8 Par exemple, Jésus dit à Philippe : Ne crois-tu pas que je suis dans le Père et que le Père est en moi ? Les paroles que je vous dis, je ne les dis pas de moi-même : mais le Père demeurant en moi fait ses œuvres (Jn 14/10 = P 263). Si l’on considère des poupées gigognes, la plus grande contient la plus petite, mais il est impossible que la plus petite contienne la plus grande ; prétendre le contraire serait précisément une contradiction, un illogisme. Or, il semble que, dans le passage précédemment cité, Jésus commette cette contradiction : il ne peut pas, semble-t-il, à la fois être dans le père et le père être en lui.
9 La solution du problème spirituel ainsi posé, c’est que l’exemple des poupées gigognes vaut dans l’espace. Or le père divin est l’auteur de l’espace, mais n’est pas lui-même soumis à l’espace. Jésus est dans le père, en tant qu’humain, créature de Dieu, comme le précise la Bhagavad Gita (Tous les êtres demeurent en moi, mais moi je ne suis pas contenu en eux : BG 09/04).
10 Jésus, dans une même phrase, s’exprime à deux niveaux différents. Dans je suis dans le Père, le je suis désigne Jésus en tant que ‘fils de l’homme’, en tant qu’homme, créature. Mais, dans le Père est en moi, Jésus signifie que Dieu a pris la place laissée par son ego sacrifié et que Dieu agit en lui, à travers lui (Voici mon Serviteur que j’ai choisi, mon Bien-aimé qui a toute ma faveur. Je placerai sur lui mon Esprit… : Mt 12/18 = P 055). Sans cesse, Jésus s’exprime tantôt en tant qu’homme (le Père est plus grand que moi : Jn 14/28 = P 263), tantôt en tant qu’habité par Dieu (tout est possible à celui qui croit : Mc 09/23 = P 127), Jésus, alors, parle en tant que Dieu puisqu’il dit par ailleurs : tout est possible à Dieu (Mc 10/27 = P 217).
11 Dans la théologie chrétienne, on assiste donc à une confusion fréquente entre la supra-logique spirituelle et l’illogisme confinant à l’absurde.
12 Et cette tendance est fort éloignée d’être récente. Comme on l’a vu, les évangiles canoniques ont été rédigés et remaniés au cours des quatre siècles séparant la mort de Jésus de la ‘canonisation des Écritures’. Cette période fut traversée par un formidable bouillonnement doctrinal, qui s’exprima par de véritables combats théologiques qui devaient déboucher, après Constantin, sur des combats tout court. Les récits évangéliques furent manifestement remaniés pour s’aligner, au fur et à mesure, sur la théologie dominante. Ainsi une partie des absurdités théologiques gagna le texte sacré lui-même.
13 Certes, on ne fit pas dire à l’évangile que ‘Marie était mère de Dieu’.
On ne lui fit pas dire non plus que le pape était infaillible, encore que le passage Je te donnerai les clefs du Royaume des Cieux : quoi que tu lies sur la terre, ce sera tenu dans les cieux pour lié, et quoi que tu délies sur la terre, ce sera tenu dans les cieux pour délié (Mt 16/09 = P 121), le donnerait à penser. Il est d’ailleurs notable que les orthodoxes, bien que respectueux du texte sacré, refusent catégoriquement ce verset.
14 On ne fit pas non plus dire à l’évangile qu’il y aurait un ‘enfer éternel’, car la fournaise ardente : là seront les pleurs et les grincements de dents (Mt 13/50 = P 095) ne dure qu’une ère-aiôn. Concept très enveloppant qui, comme nous l’avons vu, peut signifier ‘ère, siècle, éon, perpétuité, éternité’ sans autre précision. Mais la notion d’éternité n’est pas applicable ici, puisque l’éternité métaphysique n’est pas une durée, d’une part et, d’autre part, que ce qui a un début aura aussi une fin, or l’enfer a un début, puisqu’il résulte d’un jugement ponctuel à la fin de la vie d’un homme.
15 Par contre, certaines absurdités notoires, issues de la théologie, ont gangréné le texte sacré lui-même. Nous en donnerons quatre exemples.
La contamination de l’absurde théologique dans certains passages d’évangile (la parabole de l’enfant prodigue)
1 Le premier exemple est la parabole de l’enfant prodigue (Lc 15/11-32 = P 197) : Un homme avait deux fils. Le plus jeune dit à son père : »Père, donne-moi la part de fortune qui me revient. » On note la délicatesse de la demande ! Il fait comme si son père était déjà mort ; il le tue donc putativement. Car, en réalité, rien ne lui revient tant que son père est vivant, sinon ce que son père voudrait lui donner de sa propre initiative.
2 Le père leur partagea son bien. On note le curieux pluriel. Le père fait comme si son fils aîné lui avait demandé aussi son bien, ce qui n’est pas le cas… et du coup le père se dépossède de tout : comportement bien étrange pour un pater familias.
3 Peu de jours après, rassemblant tout son avoir, le plus jeune fils partit pour un pays lointain et y dissipa son bien en vivant dans l’inconduite. Quand il eut tout dépensé, une famine sévère survint en cette contrée et il commença à sentir la privation. On voit ici jouer la loi universelle des ‘actions et réactions concordantes’, autrement dit de la ‘justice immanente’, du dharma…
Une conversion stomacale
1 Rentrant alors en lui-même, il se dit : « Combien de mercenaires de mon père ont du pain en surabondance, et moi je suis ici à périr de faim ! » L’enfant prodigue accède ici à l’intelligence de l’estomac : la situation qu’il a quittée était meilleure que celle qu’il s’est faite.
2 Je veux partir, aller vers mon père et lui dire : « Père j’ai péché contre le Ciel et envers toi ; je ne mérite plus d’être appelé ton fils, traite-moi comme l’un de tes mercenaires. » On remarque le jugement pertinent du fils cadet sur lui-même : il revient pour ne pas mourir de faim, et il est effectivement un fils indigne. Mais rien ne signale qu’il ait été touché sur le plan de l’intelligence ou du sentiment ; sa conversion est stomacale : je suis ici à périr de faim ! Certes, rentrant alors en lui-même suppose une certaine intériorité, mais d’amour désintéressé ou de connaissance spirituelle, guère de trace, en tout cas, pas de preuve.
3 Les paroles qu’il se prépare à dire à son père sont-elles sincères ? ou simplement une stratégie pour avoir du pain ? Il connaît l’art de dire à celui dont on espère quelque chose ce qu’il a envie d’entendre. Jésus, dans ce genre de situation, ne gobe pas l’hameçon avec le ver de terre. Lorsque certains juifs malhonnêtes lui disent : « Maître, nous savons que tu es véridique et que tu ne te préoccupes pas de qui que ce soit ; car tu ne regardes pas au rang des personnes, mais tu enseignes en toute vérité la voie de Dieu… » Il leur répond :« Pourquoi me tendez-vous un piège ? » (Mc 12/14 = P 240). Or, au moment où nous en sommes de la parabole, l’enfant prodigue n’est rien d’autre qu’un dilapideur de la fortune de son père.
Le fils en demande encore beaucoup
1 Tandis qu’il était encore loin, son père l’aperçut et fut pris de pitié. Belle réaction du père, mais la chose devient scabreuse ensuite le père courut se jeter à son cou et l’embrassa tendrement. Le père ne devait manifester sa joie qu’une fois que le fils se soit remis en règle vis-à-vis de lui. Un fils qui dilapide la fortune de son père, et revient seulement pour manger ne saurait être un fils, ni même un serviteur, tout au plus un mendiant. Le fils alors (après que le père l’ait embrassé) lui dit : »Père, j’ai péché contre le Ciel et envers toi, je ne mérite plus d’être appelé ton fils. »
2 L’analyse du fils prodigue est pertinente. Un titre suppose une qualification. La Bhagavad Gita le dit bien : C’est moi qui ai créé les quatre varnas-castes, selon les gunas de chacun (les différences dans la nature mentale) et avec pour chacun son svadharma (ses devoirs propres)… (BG 04/13). En somme chacun occupe une place en rapport avec ses qualifications (les gunas de chacun). Le fils prodigue reconnaît, ou fait semblant de reconnaître, qu’il n’a pas les qualifications requises pour être un digne fils, c’est pourquoi il demande à son père d’être employé comme serviteur ; ce qui est encore bien ambitieux, car un serviteur avec un passé comme le sien a peu de probabilités d’être embauché par quiconque.
Un futur maître inférieur aux serviteurs
1 Le point de rupture, le point d’absurdité que nous voulons montrer arrive ensuite : Mais le père dit à ses serviteurs : »Vite, apportez la plus belle robe et l’en revêtez, mettez-lui un anneau au doigt et des chaussures aux pieds. Amenez le veau gras, tuez-le, mangeons et festoyons, car mon fils que voilà était mort et il est revenu à la vie ; il était perdu et il est retrouvé ! » Car enfin, en quoi son fils est-il revenu à la vie ? A la vie physique, certainement, puisqu’il le croyait peut-être mort, et on comprend que le père soit heureux de le savoir vivant, ce qui lui permettra d’avoir le temps de remonter la pente de sa faute colossale. Mais, en terme de dignité, de qualification, de quel droit serait-il le digne fils de son père ?
2 Et comment les serviteurs, qui sont, eux, fidèles à leur maître, pourraient-ils considérer ce fils, qui a traité son père comme s’il était mort, qui a dilapidé sa fortune, alors qu’eux travaillent pour l’entretenir au contraire ? Le service du serviteur n’est justifié que par la supériorité réelle du maître. En quoi le fils revenu est-il supérieur aux serviteurs, lui qui, précisément, n’y prétend plus ?
La parodie du pardon
Le geste du père, généralement interprété par les prêtres comme du pardon, n’est-il pas une deuxième erreur de sa part, après avoir fait la première erreur de le laisser s’emparer de la moitié de son bien sans la moindre qualification ?
L’aîné a fidélité dévaluée
1 Aux remarques précédentes, un prêtre répondra : « Vous ne comprenez rien à cette parabole, et vous commettez l’erreur du fils ainé. »
3 Voyons donc ce que dit celui-ci dans la suite du récit. Son fils aîné était aux champs. Donc il travaillait pour son père. Quand, à son retour, il fut près de la maison, il entendit de la musique et des danses. Appelant un des serviteurs, il s’enquérait de ce que cela pouvait bien être. Celui-ci lui dit : »C’est ton frère qui est arrivé, et ton père a tué le veau gras, parce qu’il l’a recouvré en bonne santé. » Il se mit alors en colère, et il refusait d’entrer. La colère n’est certes pas une vertu, encore que cela arrive à Jésus (Promenant alors sur eux un regard de colère…Mc 03/05 = P 052), mais il a le sentiment que son père est injuste. L’explication du serviteur est assurément un peu courte pour justifier l’attitude du père : il l’a recouvré en bonne santé ; est-ce suffisant pour en faire un fils digne de ce nom ?
Le père qui donne ce qu’il ne possède plus
1 Ensuite intervient une conversation entre le fils aîné et le père : Voilà tant d’années que je te sers, sans avoir jamais transgressé un seul de tes ordres, et jamais tu ne m’as donné un chevreau, à moi, pour festoyer avec mes amis ; et puis ton fils que voici revient-il, après avoir dévoré ton bien avec des prostituées, tu fais tuer pour lui le veau gras ! L’injustice du père est manifeste, comment le fils aîné n’aurait-il pas raison sur ce point ?
2 Mais le père lui dit : »Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi ». Ici se situe une chose étrange. En effet, le début avait précisé Le père leur partagea son bien ce qui signifie que le père ne possède plus rien, et qu’il a coupé en deux son bien entre ses deux fils. Cela contredit l’affirmation finale tout ce qui est à moi est à toi, puisque, à strictement parler, le père ne possède plus rien : il ne vit plus que de la charité de son fils aîné qui travaille pour lui.
L’aspect non duel de la parabole
1 Bien évidemment, nous n’ignorons pas le sens spirituel de cette parabole, qui est que l’aîné se croit séparé du père, alors qu’en fait, d’un point de vue non-dualiste, il est un avec le père, comme Jésus dit le père et moi nous sommes un (Jn 10/30 = P 185). L’aîné de la parabole figure le juste, l’homme semblable au jeune homme riche qui disait « Maître, tout cela, je l’ai observé dès ma jeunesse » (Mc 10/20 = P 216) et il parle de rien de moins que de tous les commandements de Moïse. Et le texte précise : Alors Jésus fixa sur lui son regard et l’aima. Mais, à l’aîné, comme au jeune homme riche, une chose manque, comme lui dit Jésus : cette chose est de savoir qu’il n’est point séparé de Dieu : c’est la connaissance non-duelle.
2 Le père invite l’aîné, figure du juste, à progresser encore pour devenir un yogi. Un yogi est celui qui connaît, au moins théoriquement, l’unité fondamentale de l’atman individuel et du Brahman universel. Celui qui accède à la justice, et lui seul, peut envisager d’aboutir à cette connaissance ultime de la non-dualité. Mais le prodigue, lorsqu’il revient vers son père, n’est qu’un mendiant ; il lui reste à faire la preuve effective qu’il est capable de justice. Il ne se situe donc pas encore au niveau de celui qui est digne fils de son père et peut disposer de ses biens.
Les paraboles à pointes
1 Nous savons bien ce que disent les modernistes à propos des paraboles : « Il ne faut pas chercher de la cohérence dans les paraboles, il convient de voir seulement la pointe de la parabole, et le reste n’est qu’un habillage du récit. » Mais, comme le faisaient les Anciens, nous refusons cette méthode d’interprétation, qui est un moyen habile d’évacuer une grande partie de l’enseignement contenu dans les paraboles, et de choisir plus ou moins arbitrairement, où se trouve la fameuse ‘pointe’ de la parabole.
2 Car, pour les prêtres, dont la théologie n’est aucunement non-duelle, la pointe n’est pas le discours du père à son aîné, mais la pleine réintégration du cadet dans sa légitimité de fils que rien en fait ne justifie.
3 On dit alors : « C’est toute la beauté du pardon du père ! » Mais il est clair que l’amour ne saurait être injuste ; même si l’amour vrai est supérieur à la simple justice. Tout comme la vérité ne saurait être absurde, même si la vérité spirituelle est plus grande que la logique.
La négation des réactions concordantes
1 Vis-à-vis des serviteurs, le traitement du fils cadet est injuste, alors que lui-même ne demandait qu’à devenir serviteur, ce qui eut été déjà un grand privilège, pour quelqu’un qui n’était qu’un mendiant reconnaissant son crime, et non un serviteur qualifié présentement au chômage.
2 On pourrait objecter que la Bhagavad Gita affirme : L’homme, même le plus coupable, s’il vient à m’adorer et à tourner vers moi seul tout son culte, doit être considéré comme un juste, car ses intentions sont droites (BG 09/30). Mais en quoi le cadet manifeste-t-il une aussi absolue concentration sur l’Unique ? Jésus dit bien : Si ton frère vient à pécher, réprimande-le et, s’il se repent, remets-lui (Lc 17/03 = P 134). Le père ne l’a pas réprimandé, lorsqu’il lui a fait cette invraisemblable demande de toucher son héritage avant que son père ne soit mort ! C’est encore une étrangeté de la parabole en l’état que nous lui connaissons. Nous savons bien qu’un prêtre répondra à cela : « L’homme est libre, Dieu laisse l’homme saccager la création, au nom de cette liberté qu’il lui accorde. » Mais nous savons aussi que cela est une illusion, car la seule liberté vraie et spirituelle qui existe est décrite par Jésus : que ta volonté soit faite (Mt 26/42 = P 269). Celui qui utilise sa liberté pour saccager ne récoltera pas la belle robe, l’anneau au doigt et le veau gras ; il récoltera ce qu’il aura semé.
Les lauriers avant la bataille
1 Quant à la précision indispensable au pardon : s’il se repent, elle demeure problématique dans cette parabole. Le cadet meurt de faim, il revient là où il espère trouver à manger. Certes il dit : J’ai péché contre le ciel et contre toi. Mais Jésus ne se méfie-t-il pas : Ce n’est pas en me disant : « Seigneur, Seigneur », qu’on entrera dans le Royaume des Cieux, mais c’est en faisant la volonté de mon Père qui est dans les cieux (Mt 07/21 = P 074). Or, dans la parabole de l’enfant prodigue, on dispose d’une belle parole d’un ventre affamé pour avoir sa soupe. Le père s’est-il informé de constater qui fera sa volonté ? N’offre-t-il pas le laurier de la victoire à celui qui n’a même pas commencé la bataille ?
2 Dans cette parabole, en l’état où la présente le texte canonique (et nous pensons qu’elle est mal interprétée et retranscrite, et que Jésus ne l’a pas dite ainsi) dans cette parabole donc apparaît une conception fausse du pardon. Il est évident que pardonner à un homme qui ne remonte pas la pente, et qui continuer à fauter, revient à approuver la faute, à la faire prospérer, à y collaborer indirectement.
3 Les chrétiens ne veulent voir dans cette parabole que la générosité du père, mais la générosité ne saurait être aveugle, privée d’intelligence et de justice. La gita dit : Le don qui est fait en un lieu et un moment impropres, à des indignes, sans respect ou en méprisant, est dit être tamasique (BG 17/22). Tamasique, ici, signifie contreproductif. Donner à un indigne est indigne.
Donner à un indigne est indigne
1 Si la royauté française en est arrivée à la décadence, au point de susciter la révolution de 1789, c’est justement parce que les pères de noble naissance raisonnaient comme le père de cette parabole : ils accordaient des privilèges à qui n’était pas qualifié, et il en résultait la maltraitance du peuple par ces indignes.
2 Certains argueront de l’exemple de l’ouvrier de la onzième heure (Mt 20/01-06 = P 219). Ce dernier n’a travaillé qu’une heure, et a touché le même salaire que ceux qui ont travaillé toute la journée, entraînant la jalousie de ceux qui avaient travaillé depuis le matin. Mais la situation est toute différente, car l’ouvrier de la onzième heure a cherché du travail depuis le matin ; il n’a jamais été dans l’inconduite ; il n’a jamais désespéré de trouver du travail. Simplement, il ne s’est pas trouvé d’employeur pour l’embaucher. Rien à voir donc avec l’usurpateur des biens de son père et dilapideur par-dessus le marché.
Confusion de la non-dualité et du diabolisme
1 On voit très clairement que le Dieu de Jésus n’ignore pas la justice dans la parabole du roi qui remet à son esclave dix mille talents (Mt 18/24 = P 134). Comme celui-ci, après avoir bénéficié d’un immense pardon du roi, ne pardonne pas lui-même à un collègue qui lui doit une somme dérisoire, ses compagnons vont le dénoncer auprès du roi : Voyant ce qui s’était passé, ses compagnons en furent navrés, et ils allèrent raconter toute l’affaire à leur maître (Mt 18/31). Ils ne lui pardonnent pas ; ils ne restent pas neutres et silencieux ; ils l’accusent au contraire. Pourquoi ? Parce que le pardon ne peut être que conditionnel ; sinon on pardonne tout et on justifie le mal. Or cela n’est pas de la non-dualité, c’est du diabolisme.
2 Dans le christianisme moderne le pardon est conçu presque comme un ‘droit de l’homme’, c’est la parodie du pardon. On dira, certes que, dans un cas, il s’agit d’un fils (le fils prodigue) et, dans l’autre cas, il s’agit d’un esclave-doulos (les dix mille talents : Mt 18/23 = P 134). Mais c’est une circonstance aggravante, non atténuante. Le fils se doit à plus d’exemplarité qu’un simple esclave.
La lutte sans haine
1 Il est très courant, dans les milieux chrétiens, de confondre deux choses : l’une est pardonner au pécheur, l’autre est de cesser de lui en vouloir.
2 Si A blesse injustement B d’une façon quelconque, B en voudra à A ; c’est naturel. Il aura envie de se venger de A, de se faire justice, ou qu’on lui fasse justice contre A. La chose n’est pas mauvaise puisque Jésus l’illustre précisément dans la parabole de la veuve et du juge inique (Lc 18/02 = P 212) et il questionne même : Dieu ne ferait-il pas justice à ses élus ?
3 Reste que, si B a rencontré A et a été blessé par lui, ce n’est pas par hasard. Soit son karma lui fait rencontrer une réaction concordante à ses propres actions passées. Soit son destin l’expose à une situation qui sera pour lui une opportunité de progrès, car il est sur le point d’en être capable. Si donc B a en lui de la haine contre A, c’est qu’il rejette totalement sur A la responsabilité de ce qui s’est passé. Il refuse alors le fait que ce malheur le concerne, à titre de réparation ou à titre d’épreuve initiatique. Il convient donc que B n’ait pas de haine envers A, ne lui en veuille pas, alors même qu’il lui intentera un procès si la chose est justifiée. Jésus précise cela en disant : Aimez vos ennemis, et priez pour vos persécuteurs (Mt 05/44 = P 065). Les ennemis n’en sont pas moins des ennemis, et cela ne dispense pas de s’en protéger, par la guerre défensive au besoin, mais sans haine.
4 Lorsqu’on parle de pardonner, on confond le fait de n’avoir plus de haine contre le malfaisant et le fait de faire comme s’il avait bien agi, alors que ce n’est aucunement le cas. Ainsi on entend dire, même par des prêtres, que « le chrétien pardonne tout », mais cela est absurde : quiconque aura dit une parole contre le Fils de l’homme, cela lui sera remis ; mais quiconque aura parlé contre l’Esprit Saint, cela ne lui sera remis ni en ce monde ni dans l’autre (Mt 12/32 = P 166). La Bhagavad Gita n’est pas en reste : Les ignorants, privés de foi, qui doutent des Écrits sacrés, sont des hommes perdus. Celui qui doute ne connaitra le Brahman ni en ce monde ni en l’autre (BG 04/40) et aussi : ceux qui méprisent mon enseignement et ne le mettent pas en pratique, ces insensés à qui toute connaissance échappe, sache-le, ils courent à leur perte (BG 03/32).
L’enseignement délétère de Paul sur la foi et les œuvres
1 Comme déjà indiqué, nous suspectons dans ce genre de parabole une influence paulinienne funeste. Comme quelques autres paraboles, elle est disharmonieuse par rapport à l’ensemble de l’enseignement christique et par rapport à la sagesse universelle telle que l’expose la BG. Nous pensons qu’elle fait partie des enseignements du Christ trafiqués après coup, sous l’influence de la conception paulinienne du christianisme.
2 Et en voici la preuve. Dans sa première lettre, aux Romains, lettre dans laquelle il expose pour ainsi dire son programme, Paul affirme (Rm 04/04) : Si quelqu’un accomplit un travail, son salaire ne lui est pas accordé comme un don gratuit, mais comme un dû. Au contraire, si quelqu’un, sans rien accomplir, a foi en Celui qui rend juste l’homme impie (le Christ), il lui est accordé d’être juste par sa foi. Nous avons ici la fameuse théorie de ‘la foi sans les œuvres’ ; tout tient dans le sans rien accomplir.
3 Appliqué à la parabole de l’enfant prodigue : « L’aîné accompli son travail, le plus jeune n’a rien accompli (c’est le moins qu’on puisse dire, puisqu’il a même tout dilapidé). Mais le plus jeune manifeste sa foi, puisqu’il s’en remet au jugement de son père ; il est donc rendu juste par là-même ! »
4 Sauf qu’on le présente comme plus juste que son frère aîné, le coléreux, qui refuse d’entrer : on aimerait savoir en quoi il est plus juste. Jésus, quant à lui, dit tout autre chose : « Ce n’est pas celui qui me dit : ‘Seigneur, Seigneur qui entrera dans le royaume des cieux ; mais celui qui fait la volonté de mon père qui est dans les cieux (Mt 07/21 = P 074). Le plus jeune a dit ‘Seigneur, Seigneur’, en quoi a-t-il fait la volonté ? alors que l’aîné, précisément l’a faite et le dit : jamais je n’ai transgressé un seul de tes ordres. Donc, non seulement le jeune n’est pas plus juste que l’aîné, mais aussi rien ne prouve, dans le texte du récit, qu’il soit seulement juste lui-même. On ne peut que l’espérer, le souhaiter pour lui.
5 En (Rm 04/06), Paul assène sa doctrine : C’est ainsi que le psaume de David proclame heureux l’homme à qui Dieu accorde d’être juste, indépendamment de la pratique des œuvres. Il pousse à l’extrême le principe du bouc émissaire : il suffit de tuer le bouc, l’homme n’a plus à faire le bien, il suffit qu’il ait sacrifié le bouc. Jésus, par sa croix, paie la facture pour nous les pécheurs, il suffit que nous ayons foi en lui, et foi dans cette opération magique de la torture christique qui nous sauve. Assurément Paul est en complet désaccord avec celui qui a dit : Pourquoi m’appelez-vous « Seigneur, Seigneur », et ne faites-vous pas ce que je dis ? (Lc 06/46 = P 074)
La Loi obsolète selon Paul
1 On sait que, du temps de Luther, et encore aujourd’hui chez ses disciples, le christianisme s’est déchiré sur la question de la foi et des œuvres. S’appuyant sur les ambiguïtés multiples des lettres de Paul, beaucoup en sont arrivés à considérer que la foi sans les œuvres suffisait. Et l’on a même dépassé ce stade dans certains milieux chrétiens, où l’on estime que prétendre faire les œuvres est orgueilleux et qu’un bon chrétien est une sorte de raté, qui s’humilie devant son Dieu et attend tout de Lui. Paul, en se déclarant lui-même un avorton a bien ouvert la voie à ce genre d’aberration.
2 Il déclare, par exemple : La Loi aboutit à la colère de Dieu, mais là où il n’y a pas de Loi, il n’y a pas non plus de transgression (Rm 04/15). À l’entendre, il faudrait presque supprimer les lois pour que les délinquants disparaissent par miracle ! Le problème de cette théorie, c’est que la création, telle que décrire dans la Genèse biblique, aussi bien que la manifestation, selon la doctrine hindoue, reflètent l’harmonie et la perfection du divin. Il est un ordre du monde et l’humain, en tant qu’il possède des organes d’actions, se doit à y travailler. Assume donc ta tâche, uniquement pour le maintien de l’ordre universel (BG 03/20). Alors que les ignorants agissent… par attachement à l’acte, l’homme sage doit aussi agir, mais sans attachement, en ayant en vue l’ordre du monde et guider le peuple sur la voie juste (BG 03/25).
3 Avec un dualisme qui frise le manichéisme, Paul se plait à opposer la loi et l’amour, la justice et le pardon. Car le péché n’aura plus de pouvoir sur vous : en effet, vous n’êtes plus sujets de la Loi, vous êtes sujets de la grâce de Dieu (Rm 06/14). Comment peut-on dire à tous les membres d’une religion que ‘le péché n’a plus de pouvoir sur eux’ ?
4 Tout au contraire Jésus enseigne une parabole exactement contraire (Mt 21/28 = P 237): Un homme a deux enfants. S’adressant au premier, il dit : »Mon enfant, va-t’en aujourd’hui travailler à la vigne. »-« Je ne veux pas », répond-il ; ensuite pris de remords, il y alla. S’adressant au second, il dit la même chose ; l’autre répondit : »Entendu, Seigneur », et il n’y alla point. Lequel des deux a fait la volonté du père ? »-« Le premier « , disent-ils. Et Jésus conclut en précisant : Jean (le baptiste) est venu dans la voie de la justice. Certes, Jésus apporte plus que Jean le baptiste, mais prétendre prendre Jésus en laissant Jean, l’amour en délaissant la justice, c’est construire sur le sable. N’allez pas croire que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir (Mt 05/17 = P 058).
La contamination de l’absurde théologique dans certains passages d’évangile
1 Un autre exemple d’absurdité théologique rejaillissant jusque dans le texte évangélique est donné par la parabole de la brebis perdue. Nous avons vu que l’évangile apocryphe gnostique de Thomas reprend cette parabole avec une autre conclusion ; cohérente, celle-là.
2 Il ne faut pas s’étonner de cela. Plusieurs fois dans les évangiles canoniques, on voit les disciples ne pas comprendre les paraboles : Ses disciples lui demandaient ce que pouvait bien signifier cette parabole (Lc 08/09 = P 185). Et même Jésus les réprimander pour cela : Vous ne saisissez pas cette parabole ? Et comment comprendrez-vous toutes les paraboles ? (Mc 04/13 = P 086). Un évangile, fut-il canonisé par un concile il y a des siècles, n’est jamais que le point de vue d’une école religieuse sur ce que Jésus a dit ou voulu dire. C’est toujours l’interface entre une révélation et une compréhension humaine : la face humaine ne saurait être totalement exempte de limite.
La théorie de la ‘felix culpa et l’absurdité de la ‘brebis perdue’
1 Saint Augustin, après saint Ambroise, a émis la théorie de la ‘felix culpa’, la ‘faute heureuse’. Cela revient à peu près à dire: « Le paradis, avant la faute d’Adam et Ève était très bien. Dieu le dit d’ailleurs, dans le récit de la genèse : il vit que cela était bon. Mais la faute d’Adam et Ève a nécessité la rédemption, le rachat, par le Christ, de l’âme des damnés au diable, et cela a amené à quelque chose d’encore mieux que l’état initial du paradis terrestre. Donc cette faute fut finalement heureuse… » Le danger de cette étrange logique est contenu dans la tentation de raisonner par récurrence : « Même sauvé par le Christ, si on faisait encore une faute, on pourrait encore faire progresser les choses… » et aurait-on jamais une raison de s’arrêter en si bon chemin ? Donc, entre la ‘felix culpa’ et ‘vive le mal !’ la frontière est ténue.
2 La conclusion de la parabole de la brebis perdue, dans Luc, repose sur cette théorie : C’est ainsi, je vous le dis, qu’il y aura plus de joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se repent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes, qui n’ont pas besoin de repentir (Lc 15/07 = P 195). Mathieu fait la même erreur, mais se rattrape ensuite avec une deuxième conclusion : Ainsi on ne veut pas, chez votre Père qui est aux cieux, qu’un seul de ces petits se perde (Mt 18/12 = P 195).
La hiérarchie inversée dès les évangiles canoniques
1 Un pécheur qui se repent, c’est assurément une belle chose ; mais comment soutenir qu’un juste qui l’a toujours été n’est pas une meilleure chose ? Jésus ne dit-il pas : Ce ne sont pas les gens bien portants qui ont besoin de médecin, mais les malades (Mt 09/12 = P 049) et aussi : je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs (Mt 09/13 = P 049). Cela ne signifie pas que les justes ne sont pas sauvés, mais plutôt que, n’étant pas en situation de noyade, ils n’ont pas besoin de l’être autrement que par la parole de Dieu.
2 Encore une fois la Bhagavad Gita est parfaitement claire sur cette question : Ceux qui prennent refuge en moi…fussent-ils de basse extraction, une femme, un vaïshyas (3° caste), ou un shudras (serviteur, 4° caste), atteignent le but suprême. À plus forte raison, les pieux brahmanes ainsi que les sages royaux qui se donnent à moi. Toi, qui est échoué dans ce monde éphémère et misérable, consacre-toi à moi (BG 09/32-33). Tout repose sur le à plus forte raison. Le christianisme, surtout moderne, inverse la hiérarchie : pour un peu il placerait le bon larron (Lc 23/39 = P 295) au-dessus du jeune homme riche (Mc 10/18 = P 216).
3 Il n’est pas très difficile de comprendre le pourquoi de cette inversion. Jésus, pendant la Cène (son dernier repas avec ses disciples) leur lave les pieds, ce qui est normalement, à l’époque, le travail d’un esclave. Et il leur dit : « Comprenez-vous ce que je vous ai fait ? Vous m’appelez Maître et Seigneur, et vous dites bien, car je le suis. Si donc je vous ai lavé les pieds, moi le Seigneur et le Maître, vous aussi vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. Car c’est un exemple que je vous ai donné, pour que vous fassiez, vous aussi comme moi j’ai fait pour vous (Jn 13/12-15 = P 257). Jésus lave les pieds de ses disciples, or, la théologie dogmatique pose que Jésus est Dieu ; donc Dieu s’abaisse devant l’homme, sa créature. L’inversion est parfaite.
4 Si l’on considère (comme en ésotérisme chrétien) que Jésus est un réalisé, il en va tout autrement. Son geste d’esclave (laver les pieds des maîtres) est à comparer à la parole de Marie à l’ange Gabriel : Je suis l’esclave-doulos du Seigneur ; qu’il m’advienne selon ta parole (Lc 01/38 = P 004). L’esclavage, dans les deux cas, est un symbole ésotérique du nirvana, l’extinction de l’individualité humaine, condition de la réalisation spirituelle du divin.
5 La preuve que Jésus, dans le passage du ‘lavement des pieds’, n’entend pas inverser la hiérarchie humaine, c’est qu’il conclue par ces mots : En vérité, en vérité, je vous le dis, le serviteur n’est pas plus grand que son maître, ni l’envoyé plus grand que celui qui l’a envoyé (Jn 13/16 = P 257).
Les adversaires de Paul dès le premier christianisme
La critique que nous faisons ici à Paul n’est pas nouvelle, puisqu’on la lui faisait de son vivant, comme il en atteste lui-même : si la vérité de Dieu éclate pour sa gloire grâce à mon mensonge, pourquoi suis-je encore condamné comme pécheur ? Faut-il dire : « Faisons le mal pour qu’il en sorte du bien », comme certains nous accusent injurieusement de le dire ? Ceux-là méritent leur condamnation (Rm 03/07). Ceux qui l’accusaient avaient de bonnes raisons ; Paul, cultivant l’ambiguïté à plaisir, fait tout pour qu’on en tire ces conclusions.
Vive le mal, cela fait du bien !
1 Paul dit, par exemple : Avant la loi de Moïse, le péché était déjà dans le monde, mais le péché ne peut être imputé à personne tant qu’il n’y a pas de loi (Rm 05/13). Voilà une position d’un exotérisme absolu. Paul considère que la Loi n’est pas inscrite dans le cœur de hommes et qu’elle n’existe qu’extérieurement à eux. Or Jésus enseigne le contraire. Le serviteur qui, connaissant la volonté de son maître, n’aura rien préparé ou fait selon sa volonté, recevra un grand nombre de coups. Quant à celui qui, sans la connaître, aura par sa conduite mérité des coups, il n’en recevra qu’un petit nombre (Lc 12/48 = P 179). On pourrait se poser la question : « Pourquoi frapper, même si ce n’est qu’un petit nombre de coups, un homme à qui la loi n’a pas été enseignée ? » Donc, ou Jésus est injuste, ou tout homme a la Loi inscrite dans son cœur et donc est responsable, jusqu’à un certain point, de son comportement. Celui qui a la Loi extérieurement exprimée par Moïse, en plus de la loi dans le cœur, est doublement prévenu, et c’est pourquoi il mérite plus de coups s’il agit mal. Mais Paul envisage l’humain comme s’il s’agissait d’un animal, seulement guidé par son instinct lorsqu’il dit : le péché ne peut être imputé à personne tant qu’il n’y a pas de loi.
2 Et Paul en rajoute une couche en affirmant : Quant à la loi de Moïse, elle est intervenue pour que se multiplie la faute (opinion parfaitement perverse) ; mais là où le péché s’est multiplié, la grâce a surabondé (Rm 05/20) et voilà l’absurde théorie de la ‘felix culpa’ : Vive le mal, cela fait du bien ! Comment nier qu’il existe un vrai masochisme, sinon chrétien, du moins paulinien ?
La contamination de l’absurde théologique dans certains passages d’évangile (la parabole des vignerons homicides)
1 On retrouve ici la problématique de l’absurde (Mt 12/01-11 = P 238). Un homme planta une vigne… puis il la loua à des vignerons… Il envoya un serviteur aux vignerons, le moment venu, pour recevoir d’eux une part des fruits de la vigne. Mais ils se saisirent de lui, le battirent et le renvoyèrent les mains vides… De nouveau, il leur envoya un autre serviteur… puis beaucoup d’autres : ils battirent les uns, tuèrent les autres. Il lui restait encore quelqu’un, un fils bien-aimé ; il le leur envoya le dernier, en se disant : »Ils respecteront mon fils. » Mais ces vignerons se dirent entre eux : »Celui-ci est l’héritier ; venez, tuons-le, et l’héritage sera à nous. » Il était évident qu’après avoir constaté le massacre de nombreux serviteurs, le propriétaire était suicidaire et même criminel d’envoyer son fils seul. La conclusion de la parabole devait intervenir avant le meurtre du fils : Il viendra, fera périr les vignerons et donnera la vigne à d’autres.
2 Certes, il y a des paraboles scandaleuses, par exemple l’économe infidèle (Lc 16/01-12 = P 198) que Jésus donne en exemple : le maître (Jésus) loua cet intendant malhonnête d’avoir agi de façon avisée. Mais le sens spirituel est rétabli dans la parabole même : les fils de ce monde-ci sont plus avisés envers leurs propres congénères que les fils de la lumière. Dans les vignerons homicides il ne s’agit pas de scandale moral, mais d’absurdité, qui est un scandale pour l’intelligence.
L’ésotérisme passera pour du blasphème
1 Nous marchons sur un terrain miné. Car il est bien connu que l’interprétation théologique classique de cette parabole est que le propriétaire de la vigne est Dieu, son fils est Jésus, les serviteurs massacrés sont les prophètes, les vignerons homicides sont les méchants juifs ‘déicides’ qui ont tué Jésus. Et donc traiter d’absurde le choix du propriétaire de la vigne revient à désigner ainsi le christianisme théologique dans sa théorie la plus centrale : Jésus, bouc émissaire, ou mieux, agneau pascal innocent, et victime expiatoire des péchés des hommes dans la rédemption, donc le rachat (mais à qui ?) des hommes pour leur salut. Il y a de quoi scandaliser les chrétiens convaincus et Jésus a dit : malheur à l’homme par qui le scandale arrive ! (Mt 18/07 = P 131). Sauf qu’ici, il ne s’agit pas de faire arriver le scandale, pour choquer les chrétiens, mais de se demander si l’attitude du propriétaire de la vigne n’est pas scandaleuse, ce qui n’est pas du tout la même chose.
2 L’intérêt d’une parabole, c’est que la logique qui prévaut dans l’histoire soit transposable sur le plan spirituel. Mais, si l’histoire elle-même est illogique, voire absurde, quelle transposition spirituelle pourra-t-on faire ?
Jésus paulinien ou Jésus gnostique ?
En somme la question posée, et nous revenons à ce qui fut dit à propos de la théorie du bouc émissaire, est de savoir si l’on adhère à la théorie paulinienne d’un Jésus résumé à la crucifixion, moyen de la rédemption, réactualisée dans l’eucharistie, qui permet la réanimation du corps après la mort, ou si on adhère à l’enseignement, clairement gnostique, d’un Jésus johannique (avant l’encadrement paulinien du texte) : Si vous demeurez dans ma parole, vous êtes vraiment mes disciples, vous connaîtrez la vérité et la vérité vous libérera (Jn 08/32 = P 147).
Une parabole antisémite
La parabole des vignerons homicides s’inscrit dans le conflit des premiers chrétiens et des juifs ‘déicides’ (Jésus étant dogmatiquement déclaré Dieu, le meurtre de Jésus par les chefs juifs devient un déicide), comme le montre le passage final : le Royaume de Dieu vous sera retiré pour être confié à un peuple qui lui fera produire ses fruits » (Mt 21/43 = P 238). Ce peuple, ce sont les Romains, et l’Église romaine. Dès lors les juifs ont une fausse religion et les chrétiens la seule vraie. Cette parable est largement fondatrice de l’antisémitisme chrétien.
Toutes les paraboles canoniques sont-elles de Jésus ?
Jésus a-t-il prononcé cette parabole ? Cela supposerait qu’il approuve l’envoi, par le père, de son fils à l’abattoir. Or la chose est douteuse, car Jésus regrette : si vous aviez compris ce que signifie : C’est la miséricorde que je veux, et non le sacrifice, vous n’auriez pas condamné des gens qui sont sans faute (Mt 12/07 = P 051). Et aussi, après avoir entendu Jésus énumérer les commandements, un scribe lui dit : cela (les commandements) vaut mieux que tous les holocaustes et tous les sacrifices. Et Jésus, voyant qu’il avait fait une remarque pleine de sens, lui dit : »Tu n’es pas loin du Royaume de Dieu. »… (Mc 12/33 = P 157). De plus, si Jésus était venu pour être crucifié, comme le dit la doctrine officielle, pourquoi aurait-il fait cette prière à Gethsémanie : il tomba à terre, et il pria pour que, s’il était possible, cette heure passât loin de lui (Mc 14/00 = P 269) ?
Selon Paul, l’homme est une chose
1 Selon Paul, le questionnement que nous faisons vis-à-vis du texte évangélique et de la théologie est un blasphème. Il dit ainsi, avec son sens habituel de la nuance : Mais toi, homme, qui es-tu donc, pour entrer en contestation avec Dieu ? (toujours le dualisme : l’homme n’est rien et Dieu est tout. Hors de question d’envisager qu’il y ait trace de Dieu dans l’homme) L’œuvre dira-t-elle à l’ouvrier : « Pourquoi m’as-tu faite ainsi ? » (Rm 09/20). Cette dernière remarque est révélatrice : L’homme, selon Paul, n’est qu’une chose, maniée comme matière inerte par le créateur. Le potier n’est-il pas maître de son argile, pour faire avec la même pâte un objet pour un usage honorable et un autre pour un usage méprisable ? À l’entendre, il y aurait des hommes méprisables ! Tout au contraire de ce point de vue, dans la théorie des varnas-castes, la Gita précise : Il vaut mieux remplir sa propre fonction, même si elle est moins relevée, que d’accomplir celle d’un autre, même supérieure. Par l’accomplissement des devoirs prescrits, que sa nature assigne à chacun, on n’encourt jamais aucun mal (BG 18/47).
2 Il est révélateur de constater que la Gita emploie aussi l’image du potier : Le seigneur réside dans le cœur de tous les êtres, ô Arjuna, les amenant à tourner, par son pouvoir d’illusion (yoga maya), comme de l’argile sur un tour de potier (BG 18/61). Ici l’aspect objectif, terreux, de l’humain, ne concerne que sa forme corporelle et aussi sa fonction sociale. Mais, au cœur de tous les êtres se trouve Brahman (l’absolu).
La contamination de l’absurde théologique dans certains passages d’évangile (la parabole du bon pasteur)
1 On retrouve cette configuration absurde dans la parabole du bon pasteur, ou du moins dans son interprétation théologique et classique (Jn 10/01 = P 149). Celui qui n’entre pas par la porte dans l’enclos des brebis, mais en fait l’escalade par une autre voie, celui-là est un voleur et un brigand. Celui qui entre par la porte est pasteur des brebis… Le texte continue ainsi d’une façon assez évidente, mais une remarque de l’évangéliste étonne : Jésus leur tint ce discours mystérieux, mais eux ne comprirent pas ce dont il leur parlait. Jusque-là le discours n’a rien de mystérieux, pourquoi l’évangéliste le qualifie-t-il ainsi ? Et comment est-ce possible que les auditeurs ne comprennent pas que Jésus, maître célèbre et thaumaturge puissant, se compare à un pasteur de brebis, dans un pays essentiellement agricole où prospère l’élevage comme la Palestine de son temps ?
2 Jésus continue, puis arrive un passage très connu des chrétiens : Je suis le bon pasteur ; le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis. Ce passage est interprété dans le sens « Jésus se fait volontairement crucifier pour sauver les damnés de l’enfer. » Mais cette interprétation n’a aucun rapport avec le texte, qui signifie simplement que le berger consacre sa vie à s’occuper de ses brebis, comme le menuisier à faire des meubles, comme fait tout professionnel qui vit son métier comme une vocation. Un hindou dirait que c’est du karma-yoga, du yoga de l’action.
L’étrange pasteur qui se fait tuer pour ses brebis
1 Puis le drame arrive : Le mercenaire, qui n’est pas le pasteur et à qui n’appartiennent pas les brebis, voit-il venir le loup, il laisse les brebis et s’enfuit, et le loup s’en empare et les disperse. C’est qu’il est salarié-mercenaire ; il ne se soucie-pas des brebis… On comprend que le propriétaire du troupeau l’abandonnera moins facilement, face au danger, que ne le fera un simple salarié. Outre l’apologie de la propriété privée, qu’on ne saurait nier, il n’y a là que du bon sens.
2 Arrive plus tard la fameuse phrase : je donne ma vie pour mes brebis. Là encore, la pré-interprétation théologique, imprimée dès le catéchisme dans le cerveau des petits chrétiens, leur fait lire : « Jésus donne sa vie sur la croix pour sauver les hommes de l’enfer ». Mais cela n’a toujours aucun rapport avec le texte.
3 Ensuite Jésus dit : Le père m’aime, parce que je (dis)-pose mon âme-vie-psukhê, pour la prendre de nouveau. Personne ne me l’enlève ; je la (dis)-pose moi-même. J’ai pouvoir de la (dis)-poser ; et j’ai pouvoir de la prendre de nouveau. Tel est le commandement que j’ai pris de mon père. L’interprétation théologique surimpose : « Jésus donne sa vie sur la croix, mais il a le pouvoir de réanimer son cadavre et de sortir vivant du tombeau. Dieu le père lui a commandé de se faire crucifier pour les hommes et de ressusciter ensuite. Jésus a obéi à cet ordre ; Dieu l’aime pour cela. »
4 Selon la thèse théologique, Jésus est Dieu. Entre Dieu et l’homme mortel, la théorie de la creatio ex nihilo place un abîme infranchissable. Comment Dieu pourrait-il se sacrifier pour un mortel, alors que Jésus lui-même dit clairement : combien un homme vaut plus qu’une brebis !…(Mt 12/12 = P 052) et aussi : vous valez mieux, vous, qu’une multitude de passereaux (Mt 10/31 = P 173). La hiérarchie des valeurs de la parabole du ‘bon berger’ contredit frontalement ces deux remarques de Jésus. Car, enfin, il y a infiniment plus de distance entre Dieu et l’homme, qu’entre l’homme et l’animal étant donné que l’homme est aussi un animal mortel. Évidemment, si on entre en ésotérisme en considérant que Jésus est un homme qui a réalisé Dieu, tout change, car un homme peut se sacrifier pour d’autres hommes, surtout si c’est pour leur transmettre la doctrine de l’immortalité.
5 En somme, selon la théologie, le Dieu qui a ordonné à Abraham de ne pas lui sacrifier son fils Isaac, commande à son fils divin, Jésus, de se faire crucifier, non pas pour Dieu, mais pour les hommes ! Comment ne pas voir que c’est le monde à l’envers ? Ici le principe universel du sacrifice, soit le sacrifice du moins pour honorer le plus, est retourné, inversé. On pourrait dire ‘satanisé’ dans la mesure où ‘satan’ signifie l’adversaire en hébreu, celui qui inverse tout. La Gita explique : Le jugement tamasique (ténébreux), est plongé dans les ténèbres… prend l’adharma (l’injuste) pour le dharma (le juste), et voit toutes choses à l’envers (BG 18/32). On sacrifie l’homme à Dieu, non Dieu à l’homme. Le sabbat a été fait pour l’homme, et non l’homme pour le sabbat (Mc 02/27 = P 051), dit justement Jésus.
Que signifie croire en la crucifixion ?
1 Encore une fois, notre propos n’est pas de nier que Jésus soit mort crucifié. L’intelligence des faits impose de conclure, deux mille ans après, que nous n’en savons rien. Nous savons seulement que certains des premiers chrétiens disaient cela ; mais pas tous, car plusieurs évangiles apocryphes n’en parlent pas, pas plus qu’ils n’évoquent la naissance miraculeuse de Jésus (que Jean et Marc omettent aussi). Et nous savons que quelques rares historiens latins témoignent du fait que des chrétiens de leur époque disaient cela, mais sans témoigner avoir eux-mêmes vu cela ; ce qui est bien différent. Le reste n’est que croyance.
2 La foi n’a de sens qu’expérimentalement vécue. La foi en la présence de Dieu dans l’homme consiste à vivre sa vie selon des critères supra égocentriques : c’est un fait expérimental. La foi en la crucifixion de Jésus ne peut être qu’une croyance ou une hypothèse historique. La nier n’a aucun sens, car on n’a pas de preuve négative. L’affirmer n’en a guère plus ; seulement une plausibilité historique : Jésus devenait gênant pour beaucoup de puissants, et les romains crucifiaient sans beaucoup d’hésitation.
Une parabole est une construction logique
1 Pour en revenir au texte, une parabole signifie évidemment autre chose que ce qu’elle dit littéralement. Mais elle ne peut pas signifier le contraire de ce qu’elle dit. L’histoire parabolique, comme celle d’une fable de la Fontaine, développe une certaine logique, sur le plan des faits prosaïques. Cette logique doit être ensuite transposée sur le plan moral ou spirituel ; transposée, pas inversée.
2 Un berger se doit de lutter contre les loups pour protéger son troupeau. Il le fait en utilisant des chiens, en s’armant aussi, en faisant rentrer son troupeau dans l’enclos des brebis. Mais, s’il sacrifie sa vie en se livrant aux loups, comment les brebis seront-elles sauvées ? Tout au contraire, le texte dit clairement ce qui arrivera : le loup s’en empare et les disperse. Comment ne pas voir l’absurdité de l’interprétation théologique, qui prétend qu’en livrant sa vie aux loups le berger sauve les brebis ?
Jésus martyre, oui ; suicidaire, non
1 Si, de fait, Jésus est bien mort sur le croix, et s’il a choisi cela, au sens d’en avoir pris le risque, et non d’avoir tout fait pour être crucifié, au sens d’en avoir pris le risque pour pouvoir diffuser son enseignement dans un milieu rétif à le recevoir, alors, assurément, Jésus est un ‘martyre’. Et ce, au double sens du mot, d’abord un ‘témoin’, sens étymologique, et ensuite ‘un homme qui risque va vie, charitablement, pour une cause supérieure : la transmission de l’enseignement spirituel’.
2 Si, de plus, la chose s’est passée ainsi, il n’est pas inconcevable que Jésus ait institué un rite qui transmette, par un intermédiaire symbolique, comme tout rite, quelque chose de ses qualités humaines à celui qui le reçoit ; et tel serait le rite eucharistique. Mais cela ne fait toujours pas le sacrifice de Dieu pour l’homme, du supérieur pour l’inférieur. En parlant ainsi, nous n’enlevons rien à la grandeur du Christ, sinon l’absurdité de certaines interprétations.
Sauf exceptions, Dieu est ineffaçable dans l’homme
1 Les chrétiens, par la théologie, ne voient plus Jésus qu’à travers les lunettes déformantes de la théorie paulinienne. Et voici cette théorie, exprimée dans le jargon si spécial de Paul : tous les hommes ont péché, ils sont privés de la gloire de Dieu, et lui, gratuitement, les fait devenir justes par sa grâce, en vertu de la rédemption accomplie dans le Christ Jésus. Car le projet de Dieu était que le Christ soit instrument de pardon, en son sang, par le moyen de la foi (Rm 03/23). Selon Paul les fautes des hommes font qu’ils sont privés de la gloire de Dieu. C’est avoir une piètre idée de la création de l’homme à l’image de Dieu selon la Genèse. Pour Paul la faute de l’homme efface la trace de Dieu en lui, pour le spirituel, Dieu étant Dieu, sa trace ne saurait être effacée par quiconque. Tout au plus le péché peut recouvrir de poussière la trace du divin dans l’homme, mais ce serait faire du diable un Dieu que de lui accorder le pouvoir d’effacer l’œuvre de Dieu.
2 Certes, la Bhagavad Gita envisage les hommes ennemis de Dieu qui disent : « Cet univers est dépourvu de vérité (irréel), d’ordre, et de dieu ; il est né uniquement de l’union dans le désir sexuel. Qu’y a-t-il d’autre ? » (BG 16/08) et le texte conclue : Soutenant cette vue, ces âmes dépravées, qui ont ruiné leur propre Soi, rapetissant leur intelligence, se livrent à des actions criminelles, et sont les ennemis du genre humain et du monde, qu’ils visent à détruire (BG 16/09). Il y a donc des humains qui franchissent de leur vivant une sorte de point de non-retour, qui rend la réalisation spirituelle impossible. C’est comme s’ils passaient, de leur vivant, du monde des hommes à celui des fauves. La BG précise ainsi : La porte menant à cet enfer destructeur du Soi a une triple entrée : la luxure, la colère, et l’avidité. Par conséquent, il faut les abandonner toutes trois (BG 16/21). Il y a donc une possibilité, pour l’homme de détruire, non pas le Soi en lui-même, car il est indestructible par nature, mais de détruire l’accès que sa nature humaine lui donnait au Soi. Revenons à saint Paul ; il semble que pour lui tous les humains soient dans ce cas, ce qui revient à noircir outrageusement le tableau de la condition humaine.
La Rédemption : une religion marchande
1 Ensuite Paul fait intervenir l’idée mercantile du rachat des hommes par Dieu au diable : et Dieu, gratuitement, fait devenir justes les hommes par sa grâce, en vertu de la rédemption accomplie dans le Christ Jésus. Le mot rédemption, pilier central de la théologie chrétienne, signifie ‘rachat’.
2 Paul continue : Car le projet de Dieu était que le Christ soit instrument de pardon, en son sang, par le moyen de la foi. Jésus n’est pas, pour Paul, le maître de sagesse, le révélateur de l’unité suprême de toute chose avec Dieu ; il est celui dont le sang, offert par torture, est instrument de pardon divin… à condition qu’on y croit : par le moyen de la foi. Et ensuite, Paul se défend, avec une incroyable impertinence, de l’évidente conséquence de sa doctrine : Sommes-nous en train d’abolir la Loi au moyen de la foi ? Pas du tout ! (Rm 03/31).
Le christianisme théologique, une religion de kali-yuga
Le mystère du christianisme n’est pas un mystère spirituel ; c’est un mystère d’incompréhension : pourquoi avoir soumis Jésus à l’interprétation qu’en a Paul de Tarse ? Vu de l’orient, la réponse à cette question est évidente : « Au moment où a été élaboré la théorie paulinienne et son adoption par les pères de l’Église, le monde était, depuis quelque deux mille ans déjà, dans le kali-yuga. » Aussi voici notre conclusion : Les mages venus d’orient furent les premiers à connaître le Christ pour ce qu’il était ; sans eux, on ne saurait le connaître vraiment.
Le problème de l’espérance corporelle du christianisme
1 Le christianisme théologique est exotérique en ceci qu’il refuse le principe de moksha, la ‘grande réalisation’, la fusion non distinctive de l’humain et du divin. En somme il refuse ce qu’affirme ce sutra de la BG : Par ce culte, il me connaît en essence, ce que je suis et qui je suis ; et, me connaissant de la sorte, il entre en moi et ne se distingue plus (BG 18/55). Donc, dans la conception théologique chrétienne, l’homme est toujours et sera à jamais séparé de Dieu. Et la marque la plus déterminante de ce fait c’est que l’homme aura un corps, comme l’enseigne la théorie de la ‘résurrection des corps’, un corps immortel qu’il gardera indéfiniment. Or, qui dit corps, dit forme, qui dit forme, dit limite ; c’est pourquoi la spiritualité orientale précise qu’il faut passer au-delà du nom et de la forme (nama rupa) pour réaliser le divin (et ne se distingue plus).
2 Parmi les chercheurs spirituels, nés en christianisme théologique et qui aspirent à le dépasser, beaucoup étouffent dans cette incarcération corporelle. Ils en viennent à considérer le christianisme comme une sorte de ‘religion matérialiste’. Déjà, la théologie prétend que l’être humain est créé au moment de la rencontre du spermatozoïde du père et de l’ovule de la mère, en somme au moment de la conception biologique. Peut-on imaginer une théorie plus matérialiste ? Ensuite toute l’espérance du chrétien consiste en la résurrection, soit retrouver un corps, son corps, après la mort.
L’enseignement de l’Évangile est très différent : la femme aux sept maris
Cela ne cadre pas avec certains passages de l’évangile (même si d’autres abondent dans le sens de la résurrection des corps). Par exemple dans ‘la femme aux sept maris’ Jésus affirme : lorsqu’on ressuscite d’entre les morts, on ne prend ni femme ni mari, mais on est comme des anges dans les cieux (Mc 12/25 = P 241). Par conséquent il n’y a plus de sexualité ; donc on n’est plus dans l’état humain d’existence, mais dans un état supra-humain, ce que symbolisent les anges. Ce n’est, certes, pas encore la fusion en Dieu, mais ce n’est déjà plus la ‘résurrection des corps’ au sens théologique.
Les disciples ne comprennent pas la résurrection
1 Une autre chose est frappante. Après la transfiguration, Jésus descend de la montagne avec quelques disciples privilégiés et leur ordonne de ne raconter à personne ce qu’ils ont vu, si ce n’est quand le fils de l’humain sera ressuscité d’entre les morts (Mc 09/09 = P 126) et l’évangéliste précise : Ils gardent la recommandation, tout en se demandant entre eux ce que signifie « ressusciter d’entre les morts ».
2 Quand un homme perd un proche aimé, qu’il se trouve devant son cadavre, il aspire à le voir se réveiller, comme s’il n’était qu’endormi, évanoui ou au pire comateux. L’idée du corps qui se réveille est dans la conscience de tout homme. Comment, alors, les disciples se demandaient-ils entre eux ce que signifie « ressusciter d’entre les morts » ? Leur questionnement suppose qu’ils ne s’en faisaient pas une idée aussi matérialiste qu’une simple réanimation du cadavre, les retrouvailles d’un corps qui serait ‘mon’ corps.
3 Même chose lorsque Jésus annonce, d’après l’évangile canonique, sa propre résurrection : ils ne comprennent pas cette chose, elle leur est voilée pour qu’ils ne la perçoivent pas.
4 La théologie présente comme une chose profondément mystérieuse la théorie de la résurrection des corps, et donc de l’enfermement ad vitam aeternam de l’humain dans un corps, alors qu’il s’agit d’une conception remarquablement matérialiste dont tout homme rêve un jour ou l’autre. Il serait plus compréhensible que l’étonnement des disciples concerne la réintégration en Dieu, que leur tradition ignorait.
Face à tant d’illogismes, l’idée du changement de religion
1 Le monde profane d’aujourd’hui présente un point commun avec les ésotéristes métaphysiciens d’autrefois : le goût de la logique. Dans l’Inde, six voies de connaissance (qu’on appelle les six darshanas) se répartissent les domaines du savoir, et la première est la logique, le nyaya : condition sine qua non de toutes les autres. La superstition et l’absurdité ne sont donc pas de mise dans l’ésotérisme spirituel. En modernité, presque tout le monde fait des études qui développent le sens logique. Il serait naïf d’en conclure que les modernes se comportent logiquement d’une façon générale, mais un bon nombre d’entre eux, face aux croyances multiples qu’exige leur religion native, se souviennent qu’ils ont appris à raisonner. C’est ainsi que les nombreux illogismes, dont nous n’avons signalé que quelques échantillons, conduisent naturellement à la question : « Ne serait-il pas plus avisé de changer de religion ? »
2 Le côté essentiellement émotionnel, affectif, sentimental de l’argumentaire chrétien, après avoir opéré avec efficacité sur les masses analphabètes de l’Europe jusqu’à l’époque moderne, peine de plus en plus à emporter l’adhésion populaire des peuples formatés au mode de raisonnement technologique moderne.
3 Reste à savoir maintenant, dans l’offre mondiale des religions, laquelle choisir ?
Le judaïsme ?
1 Certains natifs chrétiens quittent leur religion pour le judaïsme. La chose est un peu étrange, étant donné que le judaïsme est déjà compris dans le christianisme, la Thora constituant ‘l’ancien testament’ des chrétiens. L’avantage, si l’on peut dire, d’une telle conversion, consiste surtout à se libérer de ce qu’on quitte plutôt qu’à découvrir ce qu’on trouve. Ce qu’ils quittent, c’est la sclérose dogmatique de la religion romaine, le césaro-papisme et son culte de la personnalité. C’est aussi la quasi réduction de la pratique religieuse à la messe.
2 Ce qu’on y trouve c’est le goût de l’étude de la parole de Dieu ; la passion des débats d’interprétation de cette parole. Le Moyen-âge chrétien connaissait cela sous le nom de ‘disputatio’. Beaucoup de démocrates, égalitaristes par constitution, se plaignent de ce qu’il nomment ‘la surreprésentation des juifs dans certaines institutions’, sans voir que ce phénomène, réel, est dû en bonne partie au fait que leur tradition spirituelle les accoutume à l’étude et à la réflexion personnelle, alors que le christianisme procède exactement à l’inverse avec le prétendu monopole interprétatif de la parole que posséderait le magistère papal.
3 Une difficulté de taille demeure cependant. La Thora, le texte sacré des juifs a été traduit, plusieurs siècles avant Jésus, en grec, sous le nom de ‘Septante’. Mais l’interprétation profonde et en particulier cabalistique de la Thora nécessite de revenir à l’hébreu. Le problème des traductions ou de l’étude des langues anciennes, qui se pose déjà pour le christianisme, puisque l’évangile est écrit en grec, se pose encore plus pour le judaïsme, puisque l’idéal est d’apprendre l’hébreu, ce qui n’est pas chose simple pour un français (le sanskrit est beaucoup plus proche du français que ne l’est l’hébreu).
L’islam ?
À l’époque actuelle, un certain nombre de natifs chrétiens se convertissent à l’islam. La démarche est assez différente de celle qui oriente vers le judaïsme. Beaucoup sont attirés par la dimension politique et sociale assumée de cette religion. En réalité, toute religion complète présente nécessairement aussi un modèle social et politique. Les chrétiens modernes, souvent ignorants de l’histoire, comme tous les modernes, n’ont pas conscience de ce fait. Une religion n’est pas une spiritualité pure et n’a pas à l’être. Elle ne vise pas seulement à la relation entre l’homme et Dieu, ni même à la relation collective entre les hommes et Dieu. Elle vise à la réalisation, sur le plan de la vie humaine, donc aussi sociale et politique, des enseignements divins transmis par la révélation et les Écritures. C’est pourquoi les chrétiens prient : que ton Règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel (Mt 06/10 = P 160).
Islam : le christianisme politique, rappel d’histoire
1 Dans l’hindouisme, l’enseignement sur les varnas-castes traite de cela avec précision, comme en témoigne la Bhagavad Gita. Dans la chrétienté de ‘l’ancien régime’ les états-sociaux (clergé, noblesse, tiers-états et service) correspondaient exactement aux varnas-castes hindoues (Brahmanes, kshatryas, vaïshyas, shudras). Et l’église chrétienne chapotait et ordonnait cet ordre social, par les vœux des moines, le sacre des rois et des chevaliers, et les nombreuses initiations de métiers du tiers-état, tant masculins que féminins.
2 La révolution de 1789 a brisé la chrétienté, puis interdit le christianisme, du moins en France. La religion fut rétablie par Napoléon Bonaparte, mais non la chrétienté, et ce malgré son sacre où il se couronna lui-même, en présence du pape Pie VII, qui était quasiment son prisonnier.
Islam : Le pape qui adore l’arbre et critique ses fruits
Puis la démocratie s’installa, dans un premier temps contre la volonté de l’Église, ensuite avec son acceptation, maintenant avec son soutien enthousiaste. L’Église chrétienne s’est convertie à la révolution. D’où la situation surréaliste actuelle. Le pape prêche la démocratie à tous les pays, comme si c’était un enseignement de Jésus, qui en fait dit exactement le contraire (la porte étroite : Mt 07/13 = P 072). Mais la démocratie conduit mécaniquement au divorce, à l’euthanasie, aux manipulations génétiques diverses, au capitalisme consumériste et naturicide, aux ventes d’armes et au renforcement permanent de leur puissance etc. Alors le pape passe son temps à protester contre les résultats inévitables de la démocratie qu’il prêche. Il semble avoir oublié ce passage : tout arbre bon produit de bons fruits, tandis que l’arbre gâté produit de mauvais fruits. C’est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez (Mt 07/17 = P 073). La démocratie est mauvaise parce que le ‘démos’ n’est pas spirituel : Jésus ne se fiait pas à eux, parce qu’il les connaissait tous ; il n’avait pas besoin d’un témoignage sur l’homme : car lui-même connaissait ce qu’il y avait dans l’homme (Jn 02/25 = P 030).
Islam : Une religion apolitique ne saurait exister
1 Donc, le christianisme accepte désormais la théorie de la laïcité, qui veut que les affaires scientifiques, artistiques, politiques, sociales et économiques soient gérées en dehors de toute référence au religieux ; chose qui n’existe dans aucune religion ancienne et qu’on ne trouve en christianisme que depuis le XX° siècle. Mais, contradictoirement et hypocritement, les papes ne cessent de vouloir faire de la politique, alors qu’ils ne gouvernent qu’un état ridiculement petit, le Vatican. En sommes ils veulent que le peuple décide par et pour lui-même (démocratie) en choisissant toujours ce que le pape lui ordonne de faire ! La chose serait risible, si elle n’était pathétique.
2 Toujours est-il que certains chrétiens natifs choisissent de passer à l’islam et travaillent donc à ce que la loi coranique supplante, plus ou moins complètement, les lois changeantes et hasardeuses de la démocratie. Ils veulent ainsi une civilisation à fondement religieux. Ce choix ne manque pas d’une noblesse théorique certaine ; mais une partie notable de l’islam actuel est engagé dans une interprétation rigide et sclérosée de sa propre tradition, et a tendance à réduire la religion à une conquête politique, voire guerrière ou terroriste (un peu comme les zélotes du temps de Jésus).
Islam : Les avantages du passage à l’islam
1 Heureusement, toutes les conversions à l’islam ne se font pas dans cette direction. Certains recherchent, au travers l’exotérisme islamique, l’ésotérisme soufi. Le problème de l’indispensabilité de la langue arabe se pose alors. Ainsi que celui de trouver le bon soufisme, car il y a bien des branches, et la politique, pas toujours très pure, s’en mêle souvent.
2 L’avantage de l’islam, comme d’ailleurs du judaïsme, c’est la légèreté de sa dogmatique. Il y a peu d’articles de foi (contrairement au christianisme, où ils prolifèrent et ne cessent d’augmenter au fil du temps surtout dans le catholicisme romain). De plus les articles de foi de l’islam son assez fondamentaux et, pourrait-on dire, de bon sens.
3 Un autre ‘avantage’ de l’islam, pour un natif chrétien, c’est qu’il n’implique pas un reniement pur et simple du christ (comme c’est le cas théoriquement, mais théoriquement seulement, dans le judaïsme). En effet, et nombre de chrétiens ignorent ce fait essentiel, Jésus et Marie ont une place éminente dans le Coran. Jésus n’y est pas considéré comme Dieu (c’est tout le problème de la quasi idolâtrie chrétienne de Jésus) mais comme le ‘réceptacle de l’esprit de Dieu’, ce qui correspond exactement aux dires de Jésus sur lui-même dans les évangiles canoniques.
4 De plus, sauf dans certaines formes de l’islam chiite iranien ou de l’islam afghan, le clergé est beaucoup moins pesant et indispensable en islam qu’en christianisme catholique ou orthodoxe. En christianisme originel la sacralité est centrée sur l’eucharistie, ce qui rend le prêtre indispensable. Alors que, pour le musulman, la sacralité est centrée sur le Coran, et son lien à Dieu est direct, sans autre intermédiaire obligé que le Coran. Par cet aspect, le protestantisme chrétien ressemble à l’islam.
Le bouddhisme ?
1 Une chose étrange se produit dans la perception des religions orientales dans l’Occident actuel. Il y plus de gens qui participent à un cours de yoga que de gens qui vont à la messe chaque semaine, et pourtant, l’hindouisme demeure relativement peu connu. Par contre le bouddhisme demeure très bien coté, malgré que, de fait, très peu de personnes en pratiquent la voie. Il convient de clarifier cette ambiguïté.
2 D’abord, peu de gens savent que le bouddhisme dérive de l’hindouisme d’une façon ressemblant à la dérivation du christianisme à partir du judaïsme. Le prince Siddhârta, dit ‘le Bouddha’, était un prince hindou, ayant vécu en Inde toute sa vie, comme Jésus était d’ascendance noble (fils de David) ayant vécu toute sa vie en Palestine et dans la pratique du judaïsme.
Le Bouddha n’a pas fondé le bouddhisme
Pas plus que Jésus n’a fondé une nouvelle religion, le Bouddha n’a fondé le bouddhisme. Le Bouddha a fondé un ordre monastique, pour hommes seulement, afin de mettre en œuvre les principes de la doctrine hindoue de la non-dualité. Après sa mort cette institution, comme toute institution, a eu tendance à penser le monde pour elle-même et à vouloir conquérir le monde. C’est ainsi que l’on tenta d’étendre les règles propres à la vie monastique à toute la société. Comme, dans un monastère, les moines sont tous égaux en principe, le bouddhisme, sortit de ses frontières initiales, se trouva confronté à la théorie des varnas-castes essentielle dans l’hindouisme, et base du karma-yoga (les castes pensent les humain spécifiques et non égaux et indifférenciés). Donc la conception sociale différait totalement entre le bouddhisme d’après Bouddha et l’hindouisme.
La variété des bouddhismes
Un conflit en résulta, qui connut diverses phases. Au III° siècle avant l’ère chrétienne, du temps du roi Ashoka, qui se convertit au bouddhisme, un empire bouddhiste recouvrit une grande partie de l’Inde, mais, finalement, l’hindouisme reconquit le pays et chassa le bouddhisme hors de l’Inde. Dès lors, ce dernier se développa à Ceylan, actuellement Sri Lanka, puis au Tibet, en Chine, en Indochine, et au Japon. À chaque fois le bouddhisme, religion d’importation, se mêla aux religions et spiritualités locales, en Chine au Confucianisme et au Taoïsme, au Japon au Shintoïsme. Si bien que le bouddhisme, aujourd’hui, présente des formes et des doctrines extrêmement différentes selon son pays d’origine.
Le bouddhisme tibétain n’est qu’un bouddhisme particulier
1 Lorsque la Chine envahit le Tibet (ou le ‘récupéra’ selon son point de vue) le bouddhisme y fut persécuté. Le chef du bouddhisme tibétain, le Dalaï Lama, qui était aussi chef de l’état dans ce pays théocratique, se réfugia en Inde, mais chercha surtout à rayonner dans le monde entier, en particulier en occident, pour faire perdurer sa tradition sous d’autres cieux.
2 Pendant longtemps, recevoir le Dalaï Lama fut, pour les politiciens occidentaux, un moyen de protester contre la Chine pour son invasion du Tibet. Le Dalaï Lama devint une ‘star’ ; ses innombrables interventions rencontrèrent un grand succès. Pour les occidentaux, le bouddhisme tibétain devint l’image même du bouddhisme en général, oubliant à quel point il était particulier.
3 Ce qui joua aussi beaucoup, c’est que les néo-bouddhistes occidentaux étaient d’anciens chrétiens : Le Dalaï-Lama devint leur nouveau pape, avec le gros avantage de l’exotisme, et une souplesse doctrinale qui contrastait agréablement avec la rigidité dogmatique de la romanité chrétienne. À tour de bras, les chefs du bouddhisme tibétains ordonnèrent des moines et des lamas occidentaux, s’adressant à un public occidental… jusqu’au jour où les problèmes d’abus sexuels et de trafics financiers, si coutumiers dans l’église catholique, entachèrent l’excellente image du bouddhisme tibétain d’occident. En fait, ceux qui s’étaient convertis à la nouvelle religion n’avaient pas changé autant qu’ils le prétendaient.
4 Le déracinement culturel du bouddhisme tibétain, propulsé en avion jusqu’en occident, est tel qu’il serait hasardeux de prédire ce qu’il deviendra. Une seule chose est sûre, son nouveau terrain de développement est si différent, qu’il se transformera beaucoup et deviendra autre chose. Le rapport de Jésus et du christianisme romain peut en donner une idée, alors même que Jésus a vécu à deux pas de l’occident, dans un pays déjà hellénisé depuis des siècles, et romanisé depuis des décennies. La différence culturelle est beaucoup plus grande encore pour le bouddhisme tibétain.
Bouddhisme : Les avantages
1 Plusieurs aspects séduisent les ex-chrétiens dans le bouddhisme. D’abord la transmigration, dont la doctrine provient de l’hindouisme. L’état natif d’un homme a donc un sens, résultant de ses actions dans les cycles antérieurs d’existence. La mort n’est plus terrorisée par la menace de ‘l’enfer éternel’. Le pape n’est plus le seul qui ait le droit de réfléchir à la compréhension des Écritures.
2 Et surtout la doctrine n’est pas dualiste comme la théologie chrétienne, donc l’état d’être atteint par le Bouddha est la destination de tous les bouddhistes, alors que, dans le christianisme dogmatique, seul Jésus peut dire sans blasphémer : le père et moi nous sommes un. (Ce qui n’est pas le cas pour les évangiles gnostiques de Thomas et Philippe)
Bouddhisme : son hétérogénéité par rapport à l’occident
1 Les problèmes d’adéquation du bouddhisme à l’occident n’en sont pas moins profonds, mais ils apparaissent moins au regard superficiel. Comme nous l’avons vu, du IV° au XIX° siècle, soit pendant un millénaire et demi, la civilisation occidentale a vécu avec le concept des ‘états sociaux’ (clergé, noblesse, tiers-état, service) ; sa structure socialo-religieuse était semblable à celle de l’Inde hindoue. De plus sa langue, d’origine grecque, la faisait dériver, comme le sanskrit, d’un tronc commun indo-européen. Le bouddhisme, par son refus d’une conception sacrée de la société, par son idéal d’une civilisation théocratique qui serait un immense monastère, est fort éloigné de cette conception indo-européenne. On dira, certes : « L’Europe est aujourd’hui démocratique », mais un millénaire et demi de civilisation ne s’efface pas aussi facilement qu’on le croit.
2 Le deuxième problème provient de la multiplicité des formes du bouddhisme. Le Dalaï-Lama n’aura sans doute pas de successeur, ou en tout cas pas aussi célèbre, car l’histoire de l’annexion du Tibet par la Chine est désormais de l’histoire ancienne, et la fonction théocratique du Dalaï-Lama est proprement inimaginable en Europe. Il est donc assez probable que ce bouddhisme, ainsi que les autres formes, deviennent des poches exotiques dans la variété européenne, sans constituer une vraie alternative au christianisme décadent.
L’hindouisme ? L’incapacité des homme modernes à comprendre les varnas-castes
1 Comme déjà suggéré, il serait parfaitement évident que la distanciation avec le christianisme se fasse en direction de l’hindouisme. Cela sur le plan des conceptions structurelles de la société européenne traditionnelle, la chrétienté. Comme on l’a vu, la chrétienté était structurée selon le principe des états-sociaux correspondant exactement aux varnas-castes de l’Inde. Or les français actuels sont matraqués par la propagande révolutionnaire et démocratique depuis plus de deux siècles. La plupart ignorent l’histoire et confondent donc la dégénérescence de cette théorie avec son principe. Ils pensent que, pour éviter la décadence de la noblesse, il faut supprimer la noblesse. C’est un peu comme un médecin qui ne pratiquerait qu’un remède à toute maladie : l’amputation.
2 La révolution de 1789 avait raison dans sa critique, tort dans la solution qu’elle proposa. C’est d’ailleurs le cas général des révolutions politiques. Il fallait réformer la noblesse et non l’interdire. La réformer nécessitait trois choses. Premièrement, supprimer le principe de l’hérédité des castes, qui n’est pas originel. Deuxièmement : supprimer tous les privilèges de ceux qui n’accomplissaient pas les devoirs correspondants. Troisièmement, assurer l’accès libre de toute personne qualifiée pour une fonction à cette fonction et aux privilèges assortis, quel que soit sa condition de naissance.
3 Le rapport de l’occident avec l’hindouisme est évident. C’est la tradition spirituelle qui pense le plus clairement ces choses, en particulier dans la très célèbre Bhagavad Gita. C’est moi qui ai créé les quatre varnas-castes, selon les gunas de chacun (les différences dans la nature mentale) et avec pour chacun son svadharma (ses devoirs propres) (BG 04/13). Il est donc clair que la situation sociale d’une personne, son svadharma, sa vocation propre, ne dépend pas de celle de ses parents, mais des qualités qui lui sont propres, les gunas de chacun. Certes, nombre d’indiens actuellement considèrent les varnas comme étant héréditaires, qu’ils soient partisans ou opposés aux varnas ; mais cela résulte de l’ignorance de leur propre enseignement. Les varnas héréditaires sont une dégénérescence, une sclérose, une sénilité du système social ; il ne convient pas de tuer le malade, mais de le soigner, en redonnant sa souplesse à la pratique spirituelle de la vie sociale.
Hindouisme : l’art de neutraliser les paraboles avec une pointe
1 La Bhagavad Gita est indispensable aux occidentaux pour restaurer cela correctement. La raison en est que les chrétiens ne savent plus lire l’enseignement social et politique de Jésus dans les évangiles. Cependant il a laissé bien des enseignements sous forme symbolique, en particulier dans les paraboles.
2 Mais les modernes ont une machine de guerre efficace pour occulter ces enseignements de Jésus : Ils prétendent, comme nous l’avons vu, qu’une parabole ne peut avoir qu’un enseignement, la fameuse ‘pointe de la parabole’ et que tout le reste n’est qu’un habillage, selon la mode de l’époque, habillage et qui serait désormais obsolète et dépassé. Ainsi on dégage le plus clair de l’enseignement de Jésus, en ne gardant qu’un maigre contenu moraliste qui ne dérangera personne.
Hindouisme : les varnas-castes dans l’évangile
Le principe royal est sans cesse affirmé dans l’enseignement parabolique de Jésus. Il en va du Royaume des Cieux comme d’un roi qui voulut régler ses comptes avec ses serviteurs (Mt 18/23 = P 134). Il en va du Royaume des Cieux comme d’un roi qui fit un festin de noces pour son fils (Mt 22/02 = P 191). Quel est le roi qui, partant faire la guerre à un autre roi… (Lc 14/31 = P 193). Le pouvoir ne se partage pas, il ne peut être que royal et non collectif. La preuve en est que, même en démocratie, on donne toujours les pleins pouvoirs à quelqu’un en temps de guerre ; rien n’est plus efficace, pour se faire battre, que de parlementer pendant que l’adversaire attaque.
Hindouisme : le dépassement de l’erreur révolutionnaire
1 Lorsque Bonaparte fut envoyé par la Révolution pour la campagne d’Italie, on lui adjoignit un co-général, car on se méfiait de ses initiatives. Mais une armée à deux têtes ne saurait vaincre. Napoléon fit mettre aux arrêts son co-général et en avertit le gouvernement par ces mots lapidaires : « Un mauvais général vaut mieux que deux bons. » La gloire de ses conquêtes, au retour, fit qu’on oublia ce qui méritait théoriquement la cour martiale.
2 Mais, si le pouvoir ne se partage pas, tout bon roi doit s’entourer de conseillers (c’est cela qui distingue le roi du tyran). Cela suppose un conseil royal, entourant la décision royale, sans la contraindre. Mais aussi une consultation générale du peuple, au moins épisodique. Telle était la fonction des ‘états généraux’ dans le France royale traditionnelle. Il s’agissait d’une enquête, auprès des trois états-sociaux (clergé, noblesse, tiers-état), dans l’ensemble du royaume, chaque état-social présentant au roi une ‘lettre de doléances’, c’est-à-dire l’expression de ses conseils et de ses souhaits. Lorsque Louis XVI se décida enfin à réunir les États-Généraux, en 1789, cela n’avait pas été fait depuis 1614, soit plus d’un siècle et demi ! Ce fut donc trop tard et les états-généraux se transformèrent en Assemblée Nationale, laissant croire au peuple qu’il pouvait s’autogouverner, et ce fut le début de l’erreur d’une prétendue démo-cratie.
Hindouisme : Jésus et la varnas des kshatryas
1 Pour ce qui est de la nécessité d’un ordre, qu’il soit policier ou militaire, Jésus se positionne clairement. Le centurion romain (un chef militaire donc) lui dit : J’ai sous moi des soldats, et je dis à l’un : Va ! et il va, et à un autre : Viens ! et il vient, et à mon esclave-doulos : Fais ceci ! et il le fait (Mt 8/05 = P 076) et le texte précise : Jésus fut dans l’admiration et dit à ceux qui le suivaient : »En vérité, je vous le dis, chez personne je n’ai trouvé une telle foi en Israël (Mt 08/10 = P 076). Le centurion partait du principe que la maladie doit obéir au prophète christique de même façon que ses soldats lui obéissaient à lui. En somme que ton Règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel (Mt 6/10 = P 160).
2 La fonction de justice est clairement illustrée aussi dans l’évangile : Il y avait dans une ville un juge qui ne craignait pas Dieu et n’avait de considération pour personne… (Lc 18/02 = P 212) et aussi : Hâte-toi de t’accorder avec ton adversaire, tant que tu es encore avec lui sur le chemin, de peur que l’adversaire ne te livre au juge, et le juge au garde, et qu’on ne te jette en prison… (Mt 5/25 = P 181)
3 La fonction de bonne administration est aussi illustrée évangéliquement : Un homme riche avait un intendant… (Lc 16/01 P 197) et aussi : Heureux ce serviteur que son maître en arrivant trouvera occupé de la sorte ! (Mt 24/46 = P 179). En somme les fonctions royales, de conseil, de police, d’armée, de justice et d’administration qui synthétisent les différents aspects de la varna-caste des kshatrya-nobles sont illustrées dans l’évangile.
Hindouisme : Jésus et la varnas des brahmanes
La fonction supérieure de brahmanes-clergé l’est aussi par de nombreux personnages : Syméon (Lc 02/25 = P 010), Anne (Lc 02/36 = P 010), Nicodème (Jn 03/01 = P 030 et surtout Jn 07/50 = P 143), Joseph d’Arimathie (Mc 15/43 = P 302) et surtout par Jésus lui-même.
Hindouisme : Jésus et la varnas des Vaishyas et des shudras
1 La varna-caste du tiers-état-vaishya est aussi représentée par l’artisan charpentier (Mc 06/03 = P 100) le jardinier (Mc 04/26 = P 088), le semeur (Mc 4/03 = P 084), le propriétaire terrien (Mt 13/24 = P 089), le commerçant (Mt 13/45 = P 094), c’est-à-dire précisément dans ses trois aspects : agriculture, artisanat, commerce.
2 Quant à la dernière varna-castes, celle du service, les shudras, elle n’est pas oubliée non plus : il en va du Royaume des Cieux comme d’un roi qui voulut régler ses comptes avec ses serviteurs (Mt 18/23 = P 134) et aussi : Je suis l’esclave-doulos du Seigneur ; qu’il m’advienne selon ta parole ! (Lc 01/38 = P 004).
3 Tout ce qui vient d’être dit concerne les femmes non moins que les hommes, comme le montrent de nombreux passages d’évangile. Ainsi que quelques femmes… qui les assistaient de leurs biens (Lc 08/03 P 081). Le Royaume des Cieux est semblable à du levain qu’une femme a pris et enfoui dans trois mesures de farine… (Mt 13/33 = P 091). Marthe était absorbée par les multiples soins du service… (Lc 10/40 = P 159). Deux femmes seront à moudre ensemble… (Lc 17/35 = P 210) ? Personne ne coud une pièce de drap non foulé à un vieux vêtement ; autrement, la pièce neuve tire sur le vieux vêtement et la déchirure s’aggrave (Mc 025/21 = P 050), etc.
Hindouisme : le corps social
Après avoir critiqué Paul, rendons lui justice sur ce point, car il dit : Prenons une comparaison : en un corps unique, nous avons plusieurs membres, qui n’ont pas tous la même fonction ; de même, nous qui sommes plusieurs, nous sommes un seul corps dans le Christ, et membres les uns des autres, chacun pour sa part (Rm 12/04). C’est ce que, même dans les sociétés démocratiques, on ne peut pas s’empêcher de nommer ‘le corps social’.
Hindouisme : un christianisme anti-christique
1 Sur cette question des varnas-castes, pierre d’achoppement des occidentaux dans la Bhagavad Gita, on se demande comment les chrétiens peuvent-ils tranquillement cultiver une doctrine diamétralement opposée à celle de leur maître ? Car Jésus dit : « Un homme de haute naissance se rendit dans un pays lointain pour recevoir la dignité royale et revenir ensuite. (Donc il faut les qualités requises pour être roi la haute naissance. Et ce n’est pas le peuple, en bas, qui transmet la dignité royale, mais ‘l’influence du ciel’, comme disent les chinois le pays lointain)…
2 Mais ses concitoyens le haïssaient et ils dépêchèrent à sa suite une ambassade chargée de dire : »Nous ne voulons pas que celui-là règne sur nous. » (La haine du vulgaire pour le noble véritable)… Quant à mes ennemis, ceux qui n’ont pas voulu que je règne sur eux, amenez-les ici, et égorgez-les en ma présence (Lc 19/12 = P 227). Il est difficile d’être plus explicite que le Christ sur cette question, vraie pierre d’achoppement pour l’homme moderne. Il avait prévenu, dans la parabole des ‘vignerons homicides’ : La pierre qu’avaient rejetée les bâtisseurs, c’est elle qui est devenue pierre de faîte. Quiconque tombera sur cette pierre s’y fracassera, et celui sur qui elle tombera, elle l’écrasera (Lc 20/17-18 = P 234).
Hindouisme : la foi croit, la spiritualité pratique
Une des différences essentielles entre l’approche religieuse et la voie spirituelle concerne le caractère opératif de cette dernière. La religion exige surtout la foi, une foi souvent aveugle d’ailleurs, comme on l’a vu dans le Credo puisqu’il s’agit d’affirmer sa foi aussi en des faits historiques invérifiables. Pour le reste, certes, il convient de respecter plus ou moins un comportement moral, mais la rigueur religieuse n’est pas bien exigeante étant donné que le croyant est sauvé par un autre, le Sauveur, et doit surtout faire preuve d’humilité vis-à-vis de lui. Comme dit la Gita : Tout plein de sa croyance, il cherche à se concilier cette divinité (deva) (BG 07/22). Dans la spiritualité, c’est autre chose : Pourquoi m’appelez-vous « Seigneur, Seigneur », et ne faites-vous pas ce que je dis ? (Lc 06/46 = P 074).
Hindouisme : L’indispensabilité des varnas pour la spiritualité dans la profession
1 Or, tout homme et toute femme passant une grande partie de sa vie dans l’exercice de son métier, de sa vocation sociale, il est essentiel que sa spiritualité puisse s’y enraciner aussi. C’est précisément le but du karma-yoga, le ‘yoga de l’action’, mieux traduit par le ‘yoga dans l’action’ qu’analyse si attentivement la Bhagavad Gita. Le renoncement… est difficile à atteindre sans le karma-Yoga. L’homme harmonisé par le karma-Yoga, et devenu contemplatif, atteint rapidement Brahman (BG 05/06).
2 Dans la chrétienté traditionnelle, pendant quinze siècles, sans compter les quatre premiers du christianisme, tout cela apparaissait comme une évidence. Mais la démocratie a rapidement épousé la société industrielle, qui a détruit le symbolisme des métiers, pour les réduire à n’être plus que des moyens de gagner de l’argent, lui-même moyen de s’adonner à la consommation. Dès lors le métier n’a plus aucune profondeur culturelle, encore moins spirituelle ; il n’est plus un lieu de réalisation. Et l’on voit dans les conflits sociaux, à propos de l’âge de la retraite par exemple, de lamentables esclaves portant une pancarte : « Vivement la retraite, que l’on commence à vivre » ! Dès lors que le christianisme se veut démocratique, et par là-même consumériste-industriel, il convenait de prétendre que tous les enseignements de Jésus sur la question des varnas-castes, ne constituant pas la ‘pointe des paraboles’, doivent être considérés comme obsolètes. L’adhésion du christianisme à l’anti-civilisation démocratico-industrielle a largement contribué à détruire l’aspect opératif de cette religion et à faire passer aux oubliettes une importante partie de l’enseignement symbolique du Christ.
3 Beaucoup penseront que ces considérations ne sont intéressantes qu’à titre de théorie spirituelle ou d’histoire. Mais c’est ne pas comprendre que le système des varnas-castes ne peut pas ne pas exister. Ce n’est pas qu’il existait avant et qu’il n’existe plus aujourd’hui. C’est qu’il était reconnu avant, et intégré dans l’enseignement spirituel, et qu’il est nié aujourd’hui, y compris par les chefs chrétiens qui devraient l’enseigner à l’image de leur maître supposé, Jésus. En effet, aussi vrai qu’il n’existe pas deux humains égaux et que, par conséquent, la théorie de l’égalité, fondatrice de la démocratie, est une pure erreur, aussi vrai il existe des qualifications et donc une vocation propre à chaque individu : les quatre varnas-castes, selon les gunas de chacun (les différences dans la nature mentale) et avec pour chacun son svadharma (ses devoirs propres)… (BG 04/13).
On pourrait, avec raison, objecter : « Les métiers modernes, qui ne sont que des gagne-pain, des emplois, au service d’une civilisation profondément injuste sont fort peu aptes à servir de base à une pratique spirituelle. » C’est vrai, mais il convient de se souvenir de l’ouvrier de la onzième heure, qui n’a travaillé justement qu’un douzième du temps et fut payé à plein temps, car nous sommes à l’époque d’une fin de cycle (Mt 20/01 = P 219). La Gita ne manque pas de considérer la chose : Personne ne doit abandonner le devoir pour lequel il est né… même quand il semble uni au mal : car toutes les œuvres sont enveloppées par le mal, comme le feu par la fumée (BG 18/48).
Hindouisme : particularité de l’islam
Une autre objection mérite d’être prise en considération : « Dans l’islam il n’est pas question de varna-castes. Or cette tradition possède un exotérisme et un ésotérisme, le soufisme, cette dimension sociale de la spiritualité n’est donc pas indispensable. » Quand un aspect est spécifique à une religion, il est hautement probable que cet aspect provienne des particularités raciales, géographiques, ou historique de sa naissance. L’islam est né en Arabie, région quasi totalement déserte, ce qui exclut l’agriculture, et une grande partie de l’artisanat. C’est pourquoi les peuples de ces régions étaient essentiellement des caravaniers et des marchands, ne constituant pas une civilisation autonome, mais plutôt un trait d’union entre civilisations (orientale et occidentale). Ils étaient guerriers aussi, pour protéger les caravanes, et pour le brigandage ou les razzias. La structure sociale de l’islam s’en ressent fortement et délimite, par nécessité, l’ère d’expansion de cette religion particulière. Le système des états-sociaux européens et des varnas hindoues présente une incomparable universalité, applicable dans une civilisation complète, qui se suffit à elle-même.
Hindouisme : particularité du bouddhisme
Une remarque analogue vaut pour le bouddhisme. Ainsi certains disent : « Le bouddhisme a la même métaphysique de base que l’hindouisme, pour la raison qu’il en est issu, tout en étant exempt de la théorie des varnas-castes, si gênantes dans la Bhagavad Gita quand on vit en milieu démocratique. » C’est assurément l’une des grandes raisons du succès médiatique du bouddhisme en occident, par rapport à la culture nettement anti-hindoue des européens et américains du nord. Mais, comme nous l’avons dit, le bouddhisme est un monachisme, et pas plus que dans un monastère chrétien ou un ashram hindou les états-sociaux n’ont à intervenir dans le bouddhisme. Mais, lorsque le bouddhisme prétend s’adresser à tous les membres d’une civilisation, alors, de deux choses l’une, où il devient incomplet, ignorant le monde des métiers, de l’économie, de la fonction sociale si importante dans la vie des humains, ou il adopte une structure sociale qui lui est étrangère. Ainsi, dans certains pays d’Indochine, on trouve des temples à la fois bouddhistes et hindous ; on y vénère le Bouddha, mais les sculptures illustrent l’enseignement de la Bhagavad Gita et du Mahabaratha. Dans ce cas, curieusement, le bouddhisme a retrouvé la fonction qu’il avait du temps du Bouddha, en Inde. Beaucoup d’occidentaux préfèrent le bouddhisme à l’hindouisme à cause de son défaut : il manque, comme le christianisme moderne et démocratique, d’une véritable spiritualité sociale et professionnelle. Ces occidentaux étant issu du christianisme contemporain, qui en manque aussi, on comprend l’erreur de leur choix.
Hindouisme : l’incontournable ‘corps social’
Traditionnellement, mais aussi dans le monde actuel, on parle du ‘corps social’ et ce langage, au riche symbolisme, est profondément juste ; il revient, ni plus ni moins, à faire référence aux varnas-castes. Le cœur symbolise les brahmanes-clergé, le cœur théorique de la civilisation, seule partie invisible, parce que précisément transcendante (du moins en principe). La tête symbolise le gouvernement (on parle du ‘chef’ de l’état) soit les kshatryas-nobles. Les bras et les mains symbolisent le travail humain, soit les vaïshya-agriculteurs-artisan-commerçants, et les jambes les shudras, le service. Il n’y a pas de société humaine sans corps social et donc pas de civilisation digne de ce nom sans varnas-castes. Ce que nous entendons par ‘digne de ce nom’, signifie ‘avec une verticalité une dimension spirituelle directrice de l’ensemble et de chacune de ses parties’.
Hindouisme : l’imposture des occidentaux
Une autre étrangeté se présente, à propos des occidentaux dans leur rapport avec l’hindouisme. Le hatha-yoga (postures corporelles, respiration et relaxation) rencontre un franc succès en occident, alors que l’hindouisme a généralement mauvaise presse. C’est d’autant plus absurde que le yoga est le cœur de l’hindouisme. Les occidentaux nomment ‘yoga’ ce qui n’est en fait que le ‘hatha-yoga’ et encore une petite partie corporelle de ce dernier. Au point qu’on voit aujourd’hui de nombreuses écoles de yoga, qui jettent sur le marché des centaines de professeurs chaque année, à large dominante féminine, s’adressant à un public majoritairement féminin, et dont beaucoup n’hésitent pas à annoncer sur leur site internet que « la spiritualité étant souvent sujette à charlatanerie, on évitera sagement la question » ! Reste à leur demander pourquoi ils continuent de nommer leur discipline yoga, mot dont l’origine hindoue et la doctrine ne laisse aucun doute. En fait ils enseignent en même temps les postures-asanas, et l’imposture spirituelle.
Hindouisme : l’ambiguïté des gourous voyageurs
1 Revenant au propos de départ (quitter le christianisme pour l’hindouisme) un obstacle serait que l’hindouisme (de même que le judaïsme) n’est pas une religion prosélyte, comme le sont le christianisme, l’islam et le bouddhisme. En théorie, un étranger, un ‘mléccha’ (barbare), ne peut pas devenir hindou.
2 On s’étonnera : « Pourtant des maîtres hindous, ou supposés tels, sillonnent l’occident et y remportent un certain succès. » La chose est exacte et provient du fait que l’Angleterre a colonisé l’Inde pendant presque trois siècles et qu’elle a fait main basse sur son aristocratie, en imposant les écoles à l’occidentale. De fait, tout indien cultivé d’aujourd’hui, ainsi que plusieurs de ses ancêtres, a été formaté à l’occidentalité moderne, en parallèle d’une culture traditionnelle profondément différente. Les ‘missionnaires hindous’ en occident sont donc, en quelque sorte, ‘le choc en retour’ des missionnaires chrétiens qu’ils ont subi. Cela devrait inciter à demeurer prudent quant à l’authenticité de leur enseignement.
3 Un exemple parmi bien d’autres. Tel gourou hindou prêchant en occident a déclaré : « Au fond, ‘liberté, égalité, fraternité’ sont d’excellents principes en harmonie avec la tradition spirituelle de l’Inde. » Mais il entendait probablement ‘liberté’ comme libération-moksha, ignorant que le slogan démocratique a été mis au point par les partisans du suffrage censitaire (les riches seuls votaient) et que la liberté en question désignait la liberté d’exploiter la nature ou le prolétariat à des fins financières. De même ‘égalité’ se confondait probablement avec identité spirituelle (Je suis identique en tous les êtres, n’en détestant ni n’en préférant aucun… : BG 09/29), alors que ‘l’infini ne se répète jamais’ et qu’il n’est pas deux êtres égaux dans le cosmos. Et ‘fraternité’ était confondue avec la sécurité sociale à cotisation obligatoire, en oubliant que sans père commun, et donc divin, les hommes ne sauraient être frères (ce qu’interdit le concept moderne de laïcité). On conviendra que pour soutenir de telles opinions, et les présenter comme des enseignements spirituels, il faut ou une ignorance de ce dont on parle, ou une flagornerie vis-à-vis du public occidental que l’on cherche à séduire ; les deux n’étant pas exclusifs.
Hindouisme : le vrai sens de la conversion
1 Dans ce qui précède, on a employé le mot conversion au sens ordinaire d’abandonner une religion pour adhérer à une autre, ou d’abandonner l’irréligion pour entrer dans l’une d’elles. Mais le sens spirituel de la conversion est tout autre. Jésus, à la suite de Jean le Baptiste, déclare, d’après une traduction catholique habituelle : repentez-vous et croyez à la bonne nouvelle (Mc 01/15 = P 038). La traduction est doublement faussée. D’abord ‘euangelion’ signifie ‘bonne annonce’ et non pas ‘bonne nouvelle’. Jésus n’a jamais prétendu enseigner quelque chose de nouveau, comme les partisans du progrès technique ou les politiciens du ‘tout nouveau tout beau’. Jésus se fait la voix de l’éternel, qui ne saurait pas plus être nouveau qu’ancien. Il précise d’ailleurs tout scribe devenu disciple du Royaume des Cieux est semblable à un propriétaire qui tire de son trésor du neuf et du vieux (Mt 13/51 = P 096). Ensuite ‘metanoien’ ne signifie pas ‘repentir’, il n’est pas question de ‘remonter une pente’, mais d’orienter son intelligence (noien) vers l’au-dessus, l’au-delà (meta). Autrement dit « quittez l’horizontalité de l’humain mortel et entrez dans la verticalité symbolique du divin, éternel, ici et maintenant. »
2 Par conséquent, la véritable conversion consiste à passer de l’exotérisme (je suis le corps-mental) à l’ésotérisme (je suis l’atman et l’atman est identique à Brahman). Que le point de départ soit le pur profane, athée ou agnostique, ou que ce soit l’exotériste qui ne cherche que la ‘résurrection des corps’ ne fait pas grande différence ; la conversion spirituelle est nécessaire dans les deux cas.
Hindouisme : une conversion impossible, mais non sans solution
1 Une autre critique d’une conversion du christianisme vers l’hindouisme mérite considération : « L’hindouisme authentique ne fait pas de prosélytisme. Donc, en principe, il ne se vit qu’en Inde. Or l’Inde, depuis son indépendance en 1948, est une démocratie, la spiritualité des varnas-castes, le karma-yoga de la Bhagavad Gita, ne peut donc pas s’y vivre mieux qu’ailleurs. »
2 Il est facile de percevoir la grande part d’illusion de ce propos. On rêve, quand on parle à propos de l’Inde de ‘la plus grande démocratie du monde’. Le système des castes-varnas est détruit, depuis des siècles, par la colonisation anglaise, chez les brahmanes, privés de l’éducation traditionnelle, chez les ksatriyas, privés du gouvernement, de la défense et de la police et de la justice, et chez les vaïshyas, destructurés par l’industrialisation et la concurrence étrangère ; cela est certain. L’Inde n’en demeure pas moins le pays le plus religieux du monde. Et aussi celui où la doctrine spirituelle de la non-dualité est la mieux conservée, par une chaîne de transmission continue et millénaire.
3 De plus, le niveau d’extrême pauvreté économique et culturelle d’une grande partie du sous-continent indien (dû essentiellement à la concurrence étrangère, ruinant l’économie traditionnelle, et à l’explosion démographique, que la médecine moderne a générée), rend l’expression politique de cette soi-disant démocratie fort peu significative.
4 Pour finir, l’évolution politique et culturelle du pays progresse nettement dans le sens d’une réappropriation de l’hindouité contre laquelle les occidentaux ont lutté pendant des siècles de l’intérieur de l’Inde et contre laquelle ils luttent toujours de l’extérieur. Aussi est-il raisonnable de penser que l’Inde, si elle est fort loin d’être représentative de l’enseignement de la BG sur les varnas-castes, est au moins aussi éloignée d’être une démocratie. D’ailleurs, le gigantisme de sa taille rend la chose complètement impossible ; on est à mille lieux d’un canton suisse ! (sans compter qu’il serait difficile à un européen honnête de présenter un seul pays démocratique réel, même sur son continent).
5 En conclusion, il est bien évident que le passage du christianisme à l’hindouisme, avec déménagement en Inde, ne peut constituer une solution que pour quelques individus très atypiques. De même l’établissement, ou le rétablissement, guidé par des maîtres hindous, d’une civilisation spirituellement normale en occident relève de l’utopie dans le contexte actuel. La doctrine même des cycles enseignée par l’hindouisme interdit désormais d’espérer cela.
6 On était parti d’un paradoxe et on arrive à un autre : la solution théoriquement la meilleure, et de loin (le recours à l’hindouisme) est en fait impraticable. Les autres solutions n’étant pas satisfaisantes non plus, le changement de religion ne semble pas une solution à l’évidente et profonde dégénérescence du christianisme, sans parler de ses grandes limitations par rapport à l’enseignement complet du Christ, même du temps de sa ‘splendeur’ (XII° siècle).
7 Nous avons vu que l’homme qui s’identifie à son mental relève d’une conscience collective culturelle ou religieuse. Il est manifeste qu’après deux mille ans de christianisme, l’occident est en divorce avec sa conscience collective traditionnelle. Pour autant, il n’est pas facile de passer d’une conscience collective dans une autre. On le perçoit clairement dans les mariages interraciaux. Un musulman épousant en France une chrétienne (même inactive religieusement) ne sera pas à l’aise avec son propre héritage culturel. Et il n’est pas rare que ses enfants deviennent plus radicalement musulmans qu’il ne l’était lui-même, comprenant qu’une civilisation bâtarde n’est pas bonne à grand-chose.
8 En conclusion, la conversion à l’hindouisme, au sens de changement de religion est, sauf cas atypique, une fausse solution. Par contre, la conversion, au sens spirituel que nous avons signalé, d’une anti-civilisation moderne ou d’un christianisme exotérique démocratisé, vers la pure doctrine hindoue de la Bhagavad Gita, des Upanishads et du Védanta et du Christ est assurément une solution, pour ne pas dire ‘la’ solution au problème posé dans cette étude.
La conscience universelle et la restauration d’un ésotérisme chrétien
Qui peut donner le titre de chrétien ?
1 Il arrive, en Europe ou aux USA, que des Témoins de Jéhovah frappent à la porte des maisons pour prêcher la bonne parole, selon le précepte donné par Jésus à ses disciples (Mc 06/07 = P 101). Ils se disent chrétiens, mais les grandes églises (Catholique romaine, Orthodoxe, Luthérienne, Calviniste et Anglicane) ne les reconnaissent pas comme chrétiens. Si on connaît l’histoire, on s’aperçoit que les Catholiques et les Orthodoxes ont longtemps été en guerre, dans tous les sens du terme, et se sont excommuniés mutuellement ; l’un refusant à l’autre le titre de chrétien. Pendant les guerres de religion entre Catholiques et Luthériens au XVI° et XVII° siècle, il en allait de même : chacun traitait l’autre d’hérétique. Aujourd’hui, au contraire, il est de bon ton, à Rome et ailleurs, de parler d’œcuménisme.
2 La question se pose donc : « Qui a droit de décider qui est chrétien et ne l’est pas ? » L’église constantinienne a persécuté de nombreuses communautés qui se considéraient comme disciples de Jésus, et dont nous n’avons plus aujourd’hui qu’un évangile déterré après des siècles. Puis cette même église, a finalement reconnu comme chrétiens, les Orthodoxes, puis les Luthériens, puis les Calvinistes, puis les Anglicans ; qui peut dire que le mouvement est terminé ?
Les Églises officielles sont-elles chrétiennes ?
Manifestement, seul le Christ peut dire qui est chrétien. Et il n’est pas sûr, alors, que les églises officielles soient si bien reconnues par lui qu’elles le prétendent. Ne questionne-t-il pas, en tant que prophète : le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? (Lc 18/08 = P 212). Et à se apôtres ne dit-il pas, de son vivant : Vous aussi, vous êtes à ce point sans intelligence ? Ne comprenez-vous…(Mc 07/18 = P 114). Vous aussi, maintenant encore, vous êtes sans intelligence ? (Mt 15/16 = P 212). Vous ne comprenez pas encore et vous ne saisissez pas ? Avez-vous donc l’esprit bouché ? (Mc 08/17 = P 119). Vous avez des yeux et vous ne regardez pas ! Vous avez des oreilles et vous n’écoutez pas ! Et ne vous remémorez-vous pas? (Mc 08/18 = P 119)
Le Christ jugera, cela suffit
1 De tout cela résulte une attitude ferme. Dès lors que l’ésotérisme non-dualiste ne se peut plus trouver dans l’une des Églises officielles, il n’y a aucune bonne raison de soumettre le supérieur à l’inférieur et d’attendre l’autorisation de ces Églises officielles pour envisager l’exploration, théorique et pratique, d’un christianisme ésotérique et non-dualiste. Le Christ en jugera, et cela seul suffit.
2 Il se trouve que, contrairement à l’époque de la domination inquisitoriale, et en occident du moins, on ne risque pas sa vie à développer officiellement un point de vue différent de celui des théologiens. Le monde moderne est un malheur, mais ‘à quelque chose malheur est bon’ selon le proverbe. Il serait dommage de ne pas en profiter spirituellement. On doit même voir en cela un effet de la providence, non prévu par les révolutionnaires et les modernistes, mais sans doute perceptible de plus haut.
Le christianisme est autre chose qu’un paulinisme déguisé
1 Comme nous l’avons vu, la désignation de chrétienne, pour la religion de ce nom, est abusive, car elle serait mieux nommée paulinienne. La théologie chrétienne reflète le point de vue très particulier de Paul sur le Christ et sa mission, se résumant pratiquement à ceci : ‘Jésus est né pour être volontairement crucifié, afin de sauver les hommes de la damnation éternelle, salut qui s’opère et se prolonge par le rite eucharistique et aboutit à la résurrection des corps individuels des croyants’. En conséquence, non seulement il apparaît légitime de se dire chrétien sans l’autorisation des Églises pauliniennes mais, de plus, un christianisme non-dualiste et évangélique est plus assuré d’être fidèle qu’un paulinisme déguisé en christianisme.
2 À titre d’illustration, voici, dès sa première lettre, aux Romains, la conception de Paul : Je sais que le bien n’habite pas en moi, c’est-à-dire dans l’être de chair que je suis. En effet, ce qui est à ma portée, c’est de vouloir le bien, mais pas de l’accomplir (Épitre aux Romains = Rm 07/18). Autrement dit une dévaluation radicale de l’humain et une identification à l’être de chair que je suis. Plus un dualisme bétonné : ce qui est à ma portée, c’est de vouloir le bien, mais pas de l’accomplir. Pourquoi donc Jésus enseigne-t-il : Ce n’est pas en me disant : « Seigneur, Seigneur », qu’on entrera dans le Royaume des Cieux, mais c’est en faisant la volonté de mon Père qui est dans les cieux (Mt 07/21 = P 074), s’il était vraiment impossible que l’homme puisse accomplir sa volonté ?
3 Autre exemple : Moi, par ma raison, je suis au service de la loi de Dieu, et, par ma nature charnelle, au service de la loi du péché (Rm 07/25). Un dualisme fondamental.
4 Au niveau de la structuration de l’Église, dont Paul fut le grand architecte, l’organisation à plusieurs niveaux de compréhension (exotérique et ésotérique) était inconcevable pour lui, comme le montre le passage suivant : Frères, je vous exhorte au nom de notre Seigneur Jésus Christ : ayez tous un même langage ; qu’il n’y ait pas de division entre vous, soyez en parfaite harmonie de pensées et d’opinions (1 Cor 01/01). Il est évident qu’une parfaite harmonie de pensées et d’opinions implique que tout le monde pense la même chose, et que l’enseignement commun soit donc au niveau de la plus ordinaire compréhension. L’Église selon Paul ne pouvait être qu’exotérique.
Conscience universelle et ésotérisme : quel rapport ?
1 On se souvient que l’homme identifié à son corps physique et énergétique développe une conscience individuelle, prétendant juger de tout selon son ego. Il pratiquera donc le pur athéisme ou le syncrétisme consumériste le plus incohérent. Celui qui s’identifie à son mental, et donc à sa culture et à sa religion, développera une conscience collective. Mais le problème, en occident, c’est que la conscience collective traditionnelle, la chrétienté, est en déphasage total avec la modernité produite par ce même occident. D’où l’actualité du questionnement de Jésus : Si un royaume est divisé contre lui-même, ce royaume-là ne peut subsister. Et si une maison est divisée contre elle-même, cette maison-là ne pourra se maintenir (Mc 03/24 = P 165). Beaucoup d’occidentaux, sans être ni athées, ni agnostiques, cherchent donc ailleurs que dans cette maison divisée.
2 Et, parmi ces chercheurs, certains comprennent que l’identification au mental, et donc à la culture et la religion d’une collectivité particulière, ne suffit plus. Ils passent alors à la conscience universelle, qui correspond à l’enveloppe jnana-maya-kosha (l’enveloppe de l’individualité faite d’intellect supra individuel). Leur représentation du monde change alors. Ils cessent de se considérer comme reliés à Dieu par leur religion, alors que les autres humains, athées mais aussi ceux des autres religions, seraient destinés à la perdition (seraient des ‘infidèles’ comme disaient les croisés).
Le symbolisme du cercle
1 Dès lors, leur conscience universelle leur fait concevoir le monde comme un cercle, avec son centre et ses rayons. Le centre est Dieu, et il n’y en a qu’Un. Les rayons sont autant de formes et de chemins religieux. Les points de la circonférence sont autant d’individus humains. Les parties de la circonférence, au nord, au sud, à l’est, à l’ouest, sont autant de cultures religieuses différentes. Toutes les religions conduisent au même et unique Dieu, mais pas par le même chemin. De la manière même dont ils se tournent vers moi, Je me communique à eux. Les hommes suivent ma voie de multiples façons…(BG 04/11).
2 Une différence importante intervient cependant. Certaines religions (hindouisme et bouddhisme) annoncent clairement qu’elles conduisent au centre. D’autres (les trois religions abrahamiques) nient, non moins clairement, qu’il n’est pas possible d’atteindre le centre et qu’une telle prétention constitue justement la plus grande des fautes, le blasphème.
3 Pour les natifs chrétiens la question fondamentale devient donc : « Ma religion est une maison divisée. Les théologiens dogmatiques affirment depuis deux mille ans que Dieu est inatteignable, que nous sommes à jamais des créatures. Mais certains, dans les temps passés déjà (maître Eckart par exemple), et de plus en plus aujourd’hui, affirment, sur la base de nombreux passages des évangiles canoniques, et aussi sur celle des évangiles gnostiques de découverte récente et providentielle, que l’enseignement de Jésus à ses disciples choisis était ésotérique et non-dualiste (dites : notre père qui est aux cieux… Le père et moi, nous sommes un….) Face à cette opposition d’un christianisme dualiste d’une part et non-dualiste d’autre part, que faire ? »
L’exo-ésotérisme de la conscience universelle
1 Une solution se présente alors : la conception d’une religion-spiritualité, de structure exotérique-ésotérique. La solution ne serait pas alors de choisir entre l’une et l’autre voie, mais de considérer la conception théologique dualiste comme l’exotérisme chrétien, et la conception non-dualiste comme l’ésotérisme chrétien. Nous avons suffisamment illustré la présence de ces deux dimensions dans les évangiles canoniques, sans compter les autres, pour ne pas avoir à y revenir.
2 Quels sont les avantages et les inconvénients de cette attitude ? De la part des représentants du clergé officiel, cette attitude sera condamnée. Cela s’explique par deux choses. La première c’est leurs bornes mentales, qui font que, ne percevant pas la dimension divine de leur propre intériorité, ils refusent de la considérer comme réelle chez autrui.
3 La seconde, c’est que leur ego de sacerdote trouve une immense satisfaction dans l’idée d’être des intermédiaires indispensables entre Dieu et les hommes. Voyons comment commence le premier verset de la première lettre de Paul (aux Romains) : Paul, serviteur du Christ Jésus, appelé à être Apôtre, mis à part pour l’Évangile de Dieu, à tous les bien-aimés de Dieu qui sont à Rome (Rm 01/01). Tout l’exotérisme est dit dans cette simple première phrase. D’abord mis à part : on ne confond pas les moutons et les bergers ; ils n’appartiennent pas à la même espèce (ils ne sont pas différentes varnas-castes d’une même espèce, mais bien une autre espèce). Ensuite mis à part pour l’Évangile de Dieu : il n’est de bonne annonce de Dieu que celle faite par lui (le cercle n’a plus qu’un rayon). Les autres formes religieuses : ont échangé la gloire du Dieu impérissable contre des idoles représentant l’être humain périssable ou bien des volatiles, des quadrupèdes et des reptiles (Rm 01/23). Voilà ce que Paul, rencontrant l’immense bestiaire de la religion hindoue, se dirait ; et qu’il se dit déjà relativement au bestiaire des religions proches de lui. Mais n’a-t-il pas entendu parler des loups, renards, corbeaux, serpents, et autres bestioles qui animent le discours évangélique ? Et s’il est un sens symbolique dans celles-ci, pourquoi pas dans celles-là ? Enfin, lorsqu’il s’adresse à tous les bien-aimés de Dieu qui sont à Rome, il semble affirmer en creux que les étrangers à son Église ne font pas partie des biens-aimés de Dieu.
4 Nous sommes assez loin de l’affirmation de Jean le Baptiste : toute chair verra le salut de Dieu (Lc 03/06 = P 015). Et aussi de la Gita : Je suis identique en tous les êtres, n’en détestant ni n’en préférant aucun… (BG 09/29).
Réouverture possible de l’ésotérisme chrétien
1 On se doute bien qu’une telle mentalité, plus le bras séculier au service de l’Église, donnera les Croisades en externe et l’Inquisition en interne, comme l’histoire chrétienne l’a illustré abondamment. Comme dit, ‘à quelque chose malheur est bon’, la laïcité de la démocratie nous protège de cela… un peu comme la rouille protège le fer, ou comme la neige maintient les maisons ‘au chaud’ lorsque le froid est glacial.
2 Cependant ne rêvons pas : l’histoire ne procède pas en ligne droite, comme le croient les idolâtres du progrès. Et ceux qui savent que l’histoire est un éloignement du principe ne doivent pas croire non plus que cet éloignement est rectiligne. Il n’est pas totalement impossible qu’une inquisition religieuse réinstalle ses ravages, qu’elle soit de forme chrétienne ou autre. Si cela, dont on ne voit pas les prémices actuellement, devait arriver, la voie de la conscience universelle par la restauration d’un ésotérisme chrétien deviendrait à nouveau impossible.
‘En connaître un rayon’ ne suffit plus
1 Le symbolisme du cercle amène une question : « Quel rôle joueront les autres traditions spirituelles, les autres rayons du cercle, dans cette optique ? » Un dicton français affirme, à propos d’un professionnel expert dans son métier, un ‘pro’ comme on dit aujourd’hui, qu’il ‘en connaît un rayon’. Cette expression, bien que lumineuse, est insuffisante ; désormais, il faut considérer le cercle entier, pour mieux éclairer son centre de plusieurs rayons.
2 En pratique, se centrer sur les évangiles ne suffit plus, il faut aussi considérer les plus importants des textes révélés des autres religions, au moins de certaines. En fait, il n’y en a pas autant que l’image des rayons du cercle pourrait le laisser craindre. Des textes sacrés les plus reconnus des trois religions abrahamiques, seul émerge l’évangile de Jean. Et encore, comme nous l’avons vu, en tenant compte du fait qu’un nombre certain de modifications ont été rajoutées au texte originel, pour le faire cadrer avec le schéma paulinien général des évangiles canoniques. On sait que le concile qui fit entrer l’évangile johannique dans le canon des écritures le fit de justesse, et sans doute au prix d’un grand marchandage. La dispersion des formes et des écrits du bouddhisme rend l’emploi ésotérique de leurs textes assez peu universel. Reste l’hindouisme dont la littérature religieuse est immense. Mais, ce qui ressort de cet Himalaya (je suis l’Himalaya : BG 10/25), ce sont les Védas, les Upanishad du yoga, et la Bhagavad Gita. Or la Bhagavad Gita synthétise tout cela, comme elle prend soin de le préciser : Ces sujets ont déjà été traités par des rishis, en des hymnes védiques variés, et aussi dans les ‘aphorismes sur le Brahman’ (Vedanta-sutra), bien argumenté et sans équivoque (BG 13/04). Ainsi, avec l’ensemble des évangiles et de la Bhagavad Gita (qui apparaîtra comme une sorte d’évangile déposé aux pieds de Jésus enfant par les mages venus d’orient : Mt 02/01 = P 011), on dispose aujourd’hui d’une synthèse, parfaitement accessible et parfaitement cohérente doctrinalement, non pas de ‘notre’ révélation, mais de ‘la’ révélation.
Les illusions œcuméniques
1 Le danger permanent auquel cette voie sera exposée est le syncrétisme, dont nous avons parlé à propos de la conscience individuelle egocentrique. Il ne s’agit pas de tomber dans l’illusion de l’œcuménisme. La définition officielle donne ceci : « L’œcuménisme est un mouvement interconfessionnel, qui tend à promouvoir des actions communes entre les divers courants du christianisme, en dépit de leur différences doctrinales, avec pour objectif l’unité visible des chrétiens ». Autrement dit ‘une unité stratégique contre un concurrent commun : les religions non chrétiennes’.
2 Si cela peut donner quelques réalisations diplomatiques utiles, pourquoi pas ? Ce sera toujours mieux que les guerres de religions. Mais il ne s’agit pas, dans la conscience universelle par la voie ésotérique dont nous parlons présentement, de promouvoir la paix sociale ou l’écologie. Je vous laisse la paix ; c’est ma paix que je vous donne ; je ne vous la donne pas comme le monde la donne. Que votre cœur ne se trouble ni ne s’effraie (Jn 14/27 = P 263).
3 Nombre de choses dont traitent les réunions œcuméniques, finalement, relèvent plus du domaine politique que du domaine religieux proprement dit. Et il est vrai que les papautés récentes passent le plus clair de leur temps à confondre ces deux domaines, tout en prêchant hypocritement la démocratie et la laïcité.
4 Il s’agit de s’unir, au contraire, sur les plus hautes questions. Non pas ‘en dépit de leurs différences doctrinales’, mais sur le fondement transcendant, métaphysique, non-duel commun de leurs différents enseignements.
La clé de voûte n’est pas au ras du sol
1 Jésus offre une magnifique clé de cela, une clé de voûte précisément, dans le passage des vignerons homicides, dont nous avons parlé plus haut en en critiquant certains aspects absurdes : Jésus leur dit : »N’avez-vous jamais lu dans les Écritures : La pierre qu’avaient rejetée les bâtisseurs c’est elle qui est devenue pierre de faîte… (Mt 21/42 = P 238). Cette pierre qu’avaient rejetée les savants religieux du temps de Jésus, c’est l’ésotérisme non-dualiste. Jésus dit à Nicodème, l’un des principaux parmi les docteurs juifs : Tu es Maître en Israël, et ces choses-là, tu ne les saisis pas ? (Jn 03/10 = P 030). Cette pierre, c’est aussi l’ésotérisme évangélique que la théologie dualiste s’ingénie à renier depuis deux mille ans.
2 Et c’est aussi représenté dans l’évangile par une autre clé : Malheur à vous, les légistes, parce que vous avez enlevé la clef de la gnose ! Vous-mêmes n’êtes pas entrés, et ceux qui voulaient entrer, vous les en avez empêchés (Lc 11/52 = P 171). Jésus a dit à Pierre : Je te donnerai les clefs du Royaume des Cieux : quoi que tu lies sur la terre, ce sera tenu dans les cieux pour lié, et quoi que tu délies sur la terre, ce sera tenu dans les cieux pour délié (Mt 16/19 = P 121). Voilà qu’apparaissent plusieurs clés : ne serait-ce pas celle de l’exotérisme chrétien et celle de l’ésotérisme ? Celles de ceux du dehors (À vous le mystère du Royaume de Dieu a été donné ; mais à ceux-là qui sont dehors tout arrive en paraboles : Mc 04/11 = P 085) et celles du ceux du dedans (le Royaume de Dieu est dedans de vous : Lc 17/21 = P 206).
3 Lorsque les autorités exotériques traitent de l’œcuménisme, elles prétendent manier la clé qui unira les différentes formes religieuses, mais elles n’envisagent de placer cette clé qu’à hauteur d’homme et non au sommet de la voûte. Dans son livre ‘De l’unité transcendante des religions’, un grand spirituel, Frithjof Schuon, a bien saisi tout cela.
1 Sous la plume des autorités religieuses chrétiennes, l’ésotérisme est assimilé à l’occultisme, l’astrologie, la nécromantie, l’alchimie, la cartomancie, la magie, la divination ou mantique, la voyance, le magnétisme, l’hypnotisme etc. Ce procédé repose sur deux principes essentiels de l’art de la diffamation : 1°) la confusion de la parodie avec l’original, 2°) l’amalgame.
2 D’abord la confusion de la parodie avec l’original. Dans la manifestation, toute chose étant vouée à vieillir avant de mourir, celui qui ne connaît d’une chose ou d’une idée que son stade final s’en fera une représentation négative. Ainsi, parlez des Romains à ceux dont la culture ne dépasse pas les films hollywoodiens, et ils verront aussitôt les jeux du cirque, les gladiateurs, les esclaves nombreux, et les propriétaires repus. Mais ce n’est pas avec cela que la République romaine a conquis le tour de la Méditerranée. Parlez de l’Ancien Régime et ils ne verront que les dépenses somptuaires de Louis XIV et les débauches de Louis XV vieillissant. Parlez des castes-varnas à presque tout le monde et l’on vous soutiendra qu’elles sont héréditaires par principe, alors qu’elles ne le sont que par sclérose.
Propagande anti ésotérisme : l’amalgame
1 Ensuite l’amalgame. Une fois que l’on a identifié quelques institutions originellement honorables, mais désormais parvenues à leur décadence, il suffit d’en grouper un certain nombre et de leur mêler l’institution ou le concept que l’on désire diffamer. En somme ‘on met tout dans le même sac’ selon l’expression populaire, et on l’étiquette ‘mauvais’ : telle est la technique de l’amalgame. La propagande anti ésotérisme du christianisme excelle dans ces ‘arts’.
2 C’est un cas de ce que la Gita nomme l’ascèse tamasique : L’ascèse inspirée par de folles illusions, que l’on pratique en se torturant soi-même, ou pour nuire à autrui, est dite tamasique (BG 17/19). Car, en l’occurrence, la folle illusion de l’exotérisme est de croire qu’il aura plus de succès auprès des profanes en reniant le cœur de sa propre doctrine et les enseignements de son maître Jésus. En cela l’exotérisme se torture lui-même, car il détruit la source spirituelle de sa propre tradition. Et il vise clairement à nuire à autrui, c’est-à-dire à tous ceux qui cherchent à remonter aux sources pures de l’enseignement christique.
Propagande : L’occultisme
1 Revoyons un peu en détail les éléments de cet amalgame que l’Église fait avec l’ésotérisme. D’abord l’occultisme. Le mot vient du latin ‘occultus’ signifiant ‘caché, secret’. Les arts et les sciences occultes, qui actuellement sont dans un degré plus ou moins extrême de dégénérescence, mais qui autrefois connurent une certaine puissance et efficacité, ont toujours été cachés pour la raison évidente qu’on ne laisse pas un enfant jouer avec un poignard tranchant. Il fallait, pour y accéder, non seulement posséder la technique nécessaire, mais aussi l’éthique garantissant que la technique sera bien employée. Aujourd’hui, où la technologie est distribuée à tous sans discernement, au nom de l’égalité démocratique, cette prudence indispensable est violée.
2 Et il est bien étrange de voir l’Église s’opposer à l’occultisme sous toutes ses formes quand on lit dans l’évangile : il n’y a rien de caché qui ne doive être manifesté et rien n’est demeuré secret que pour venir au grand jour (Mc 04/22 = P 087). Si le secret était toujours mauvais, pourquoi les enfants demeurent-ils neuf mois ans le ventre de leur mère, et douze ans dans son giron ?
Propagande : L’astrologie
1 Vient ensuite l’astrologie, dans la liste des savoirs damnés. Il est amusant de voir l’art sacré occidental rempli de références aux signes du zodiaque, d’apprendre que les papes ont eu des astrologues jusqu’à une date récente, et de lire dans l’évangile le traitement honorifique qui est réservé aux mages : Nous avons vu, son astre à son lever et sommes venus lui rendre hommage (Mt 02/02 = P 011).
2 De plus, le refus de l’astrologie revient à dire qu’il n’y aurait pas d’affinité entre le destin d’un homme et la nature du cosmos dans lequel son être prend forme ; donc qu’il n’y aurait pas de lien entre le macrocosme et le microcosme. Non seulement l’homme et Dieu auraient un ‘lien’ ex nihilo, mais aussi l’homme et la nature ! Comme si l’individu humain n’avait aucun rapport avec le monde dont il est constitué. L’aveuglement de l’Église à la cause écologique, qui dura jusqu’à une date récente, relève de cette mentalité dualiste appliquée à la relation de l’homme et du cosmos.
Propagande : La nécromancie
L’Église amalgame aussi l’ésotérisme avec la nécromancie, qui est ‘l’art de communiquer avec les morts’. Il s’agit en fait d’une illusion, car la dite communication ne peut se faire au plus qu’avec certains déchets psychiques laissés par l’être qui vient de quitter son corps. Comme le dit la Gita : Lorsque le seigneur prend un corps, ou l’abandonne, il prend et emporte avec lui les sens et le mental, comme le vent emporte les parfums des fleurs (BG 15/08). Autrement dit l’être spirituel du mort est bel et bien parti, inaccessible. Et, de même que les éléments corporels sont soumis à putréfaction, les éléments psychiques sont également soumis à décomposition. C’est pourquoi il vaut mieux mettre leurs restes à distance. Dans l’évangile deux allusions claires sont faite à cela : Comme Jésus met pied à terre, vient à sa rencontre un homme de la ville, possédé de démons. Depuis un temps considérable il n’a pas mis de vêtement ; et il ne demeure pas dans une maison, mais dans les tombes (Lc 08/27 = P 098). Voilà quelqu’un qui, précisément, communique avec les morts. Et aussi : Les disciples, voyant Jésus marcher sur la mer, croient que c’est un fantôme et poussent des cris…(Mc 06/49 = P 107). Les officiels actuels de l’Église ont raison de condamner la nécromancie ; mais vouloir identifier cela avec l’ésotérisme spirituel relève d’une méthode guère plus propre que ce que l’on condamne.
Propagande : L’alchimie
Dans la suite des fausses indentifications, on trouve aussi l’alchimie, une science traditionnelle qui, comme son nom le laisse deviner, vient de l’islam, et qui est l’origine historique de la moderne chimie. Dans les anciens mondes il n’existait pas de science matérialiste pure ; même les sciences de la nature présentaient un aspect de signification spirituelle par le biais du symbolisme. Il n’y a rien de répréhensible en soi.
Propagande : La cartomancie et la divination ou manitique
1 La cartomancie et la divination ou mantique font également parties de ‘sciences diaboliques’ aux yeux du clergé moderne. Il faut distinguer deux choses. La première de ces choses est la peur de l’inconnu, qui pousse beaucoup de gens à chercher à se faire décrire leur avenir par avance. Cela relève du manque de foi dans la bonté de la providence, et d’un décentrement par rapport au présent, qui est le seul temps où puisse se vivre la spiritualité. De plus, l’homme qui recourt à ce genre d’information perd la foi dans la puissance de sa propre action ; tout au contraire, Jésus enseigne : tout ce que vous demandez en priant, croyez que vous l’avez déjà reçu, et cela vous sera accordé (Mc 11/24 = P 235).
2 Quant à la deuxième chose qu’il convient de distinguer, il s’agit, encore une fois, du lien du macrocosme (c’est-à-dire le cosmos) et du microcosme (c’est-à-dire le monde physique, psychique et mental propre à l’individu). Rien n’est séparé dans la manifestation, et le lien de ces deux mondes, macro et micro, est permanent et concerne tous les domaines de l’individualité. C’est justement ce qui explique la relative pertinence de ces sciences traditionnelles (comme de l’astrologie). Mais elles ne peuvent, au mieux, indiquer que des influences que subira tel individu ; et tout dépend, dans la vraie vie, de la façon dont il gérera ces influences. Connaître les courants et les vents ne permet pas de savoir où ira le voilier, s’il est barré par un bon capitaine. La prédiction ne sera infaillible que pour un radeau inerte. Si ces sciences ont du succès, c’est surtout parce que nombre des humains qui y recourent sont des radeaux inertes.
Propagande : La voyance
1 La voyance aussi fait partie des sciences traditionnelles diabolisées plutôt que réellement diaboliques que l’Église institutionnelle met volontiers dans le même sac que l’ésotérisme. Or l’évangile affirme que Jésus possédait ce don : Le soir venu, la barque était au milieu de la mer, et lui, seul, à terre. Les voyant s’épuiser à ramer, car le vent leur était contraire, vers la quatrième veille de la nuit il vient vers eux en marchant sur la mer… (Mc 06/48 = P 107). Jésus voit les disciples, en pleine nuit, à grande distance. Lorsqu’il guérit un certain aveugle, en s’y reprenant à deux fois précise le texte, la chose est aussi indiquée : Après cela, il mit de nouveau ses mains sur les yeux de l’aveugle, et celui-ci vit clair et fut rétabli, et il voyait tout nettement, même de loin (Mc 08/25 = P 120). À entendre les clercs actuels on pourrait se demander si Jésus n’était pas un ‘voyant suspect’. De plus les évangiles canoniques font très souvent référence aux prophètes de l’Ancien Testament qui auraient prévu et prédit Jésus… ‘voyants suspects’ aussi, sans doute.
2 La Gita indique la même chose, puisque Samjaya, qui rapporte le dialogue de Krishna et d’Arjuna, se trouve aux pieds de son maître, le roi aveugle, et lui décrit à distance la bataille qui se joue entre les fils de ce dernier et l’armée d’Arjuna. C’est le sage Vyasa qui lui a transmis la voyance et l’audition à distance : Par la grâce de Vyasa, j’ai entendu ce yoga suprême et très profond, de la bouche même de Krishna, le seigneur de tous les yogas, qui, en personne, parlait à Arjuna (BG 18/75). D’ailleurs, des études de science moderne portent sur ces sujets et démontrent au moins qu’il y a là plus que du hasard.
Propagande : Le magnétisme
Le magnétisme et l’hypnotisme font aussi partie du panier ‘d’abominations’ amalgamées avec l’ésotérisme, selon les instances officielles du christianisme contemporain. Cela donne la mesure de l’ignorance du dit clergé, car la pratique de ces sciences est courante et leur efficacité bien des fois démontrée. Et, là aussi, l’Évangile signale moult fois le regard de Jésus et les impositions des mains qu’il pratique sur ceux qu’il guérit.
Propagande : La magie
1 Reste la magie, dans l’amalgame ésotérique. Le dictionnaire la définit ainsi : « La magie est une pratique fondée sur la croyance en l’existence d’êtres, de pouvoirs et de forces, occultes et surnaturels, permettant d’agir sur le monde matériel par le biais de rituels spécifiques ». Sa condamnation par le clergé est amusante car : Jésus étant né à Bethléem de Judée, au temps du roi Hérode, voici que des mages venus d’Orient arrivèrent à Jérusalem (Mt 02/01 = P 011). D’autre part n’est-il pas évident que la définition de la magie correspond parfaitement aux rites religieux eux-mêmes ? La Bhagavad Gita en fait aussi la critique, mais dans le cadre même de la religion quand elle est dépourvue de vraie spiritualité : Hommes de désir, … leurs discours, tournés vers les plaisirs et les pouvoirs magiques, se perdent dans le dédale des rites…(BG 02/43)
2 Les hommes étant ce qu’ils sont, en tout domaine il se trouve des faussaires et, dans les sciences occultes, ils prolifèrent d’autant plus que la pratique de ces sciences implique souvent des dons qui ne sont pas à la portée de tout le monde, et qu’il est donc facile de prétendre posséder sans que le quidam ne puisse suspecter la supercherie. De plus, les inquiets qui recourent à ces sciences sont souvent dépourvus de la culture minimale qu’il faudrait pour ne pas se faire abuser. Mais, s’il fallait interdire toute pratique susceptible d’abus, il faudrait commencer par interdire la religion et l’on ne voit pas quelle science ou technique pourrait subsister.
L’ésotérisme technique et l’ésotérisme spirituel
1 Comme déjà dit, ‘ésotérisme’ ne veut rien dire d’autre ‘qu’intérieur’. Parler d’ésotérisme tout court ne veut donc pas dire grand-chose ; encore faut-il préciser de quelle intériorité il s’agit. La haine de l’ésotérisme par l’Église chrétienne utilise cette ambiguïté de façon méthodique. Dans tous les exemples précédents, il s’agissait de techniques dont l’usage déviant pouvait éventuellement s’avérer dangereux.
2 Or, quand on parle d’ésotérisme en matière de spiritualité, il s’agit de tout autre chose. Il est question de la présence de Dieu dans le cœur de chaque humain. Cette présence est affirmée à longueur de Bhagavad Gita (Je suis le Soi (atman), siégeant dans le cœur de tous les êtres. Je suis le début, le milieu et aussi la fin de toutes les créatures : BG 10/20).
3 Mais cette présence est seulement effleurée dans l’évangile. Jésus leur dit : »N’est-il pas écrit dans votre Loi : J’ai dit : vous êtes des dieux ? L’Écriture a appelé dieux ceux à qui la parole de Dieu fut adressée, et l’Écriture ne peut être récusée (Jn 10/34-35 = P 185). Nous disons bien effleurée, car dire vous êtes des dieux et affirmer ‘Dieu est dans le cœur de tous les êtres’, ce n’est aucunement la même chose. Les dieux de la tradition grecque, comme les devas de la tradition hindoue, désignent des puissances spirituelles supérieures à l’état humain d’existence. Mais le pluriel du mot montre à l’évidence qu’il ne s’agit pas de l’Unique.
4 L’Évangile ne laisse apparaître clairement la présence du divin dans le cœur d’un humain qu’à propos de Jésus lui-même, lorsqu’il dit : Moi et le Père nous sommes un (Jn 10/30 = P 185), ainsi que dans de nombreux passages du genre je suis dans le père et le père est en moi.
L’ésotérisme du prologue de Jean
1 Il n’est, semble-t-il qu’un passage qui exprime clairement que Dieu est en tout humain, mais l’Église a opéré depuis longtemps un véritable travail de faussaire afin de ramener cet enseignement à une interprétation dualiste. Il s’agit du célèbre prologue de l’évangile de Jean (évangile gnostique mais trafiqué, ‘paulinisé’ par la suite) (Jn 01/13-19 = P 001). Là se trouve le germe de l’ésotérisme chrétien. Aussi tâchons de ‘dépauliniser’ ce passage et d’en saisir le sens profond.
2 Le Verbe est la lumière véritable, qui éclaire tout homme ; il vint dans le monde. Le Verbe (verbum en latin, logos en grec) est la parole de Dieu, exprimée en langue humaine par Jésus (et aussi bien par Krishna, à une date plus ancienne, en tradition orientale). Dire qu’elle éclaire tout homme, ce n’est pas loin de dire qu’elle est en tout homme. En effet, qu’on éclaire le chemin d’un aveugle ou qu’on le laisse dans le noir, cela ne change rien pour lui. La lumière qui éclaire tout homme suppose donc qu’il y ait en tout homme un œil spirituel pour voir cette lumière et le paysage qu’elle éclaire.
3 Cela suppose aussi que cet œil spirituel, comme les yeux physiques, peut être défectueux, aveugle. Au stade du cycle humain où nous sommes (au commencement il n’en était pas ainsi : Mt 19/08 = P 214) la plupart des hommes sont mal-voyants (ils croient en Dieu, mais de façon dualiste) ou aveugles (ils ne croient qu’en eux-mêmes, en tant que mortels). D’où la nécessité d’une intervention ‘extérieure’ par l’incarnation du logos en Jésus ou Krishna et la diffusion de leur enseignement.
4 Le texte continue : Il est dans le monde, et le monde fut par lui, et le monde ne l’a pas reconnu. La traduction officielle catholique dit il était dans le monde mais le grec emploie une sorte de ‘présent de narration’, spirituellement parlant un ‘éternel présent’. Autrement dit : Dieu est dans le monde ; s’il cessait un instant d’y être, le monde disparaîtrait immédiatement. Comme dit la Gita : Tu es… le support ultime de l’édifice du monde… C’est sur ta trame, ô toi aux formes infinies, qu’est tissé cet univers (BG 11/38). Aux formes infinies signifie que chaque être est une manifestation spécifique, bien que transitoire, et nécessairement limitée, de l’Unique. Revenant au prologue johannique, le monde fut par lui doit être traduit le monde est par lui, car, à chaque instant, Dieu créé le monde.
4 Il est venu chez lui, et les siens ne l’ont pas accueilli. Ici le passé est justifié, puisqu’il s’agit de la présence du logos en Jésus et du refus de la plupart de ses contemporains.
Les engendrés de Dieu
1 Mais à tous ceux qui l’ont accueilli, il a donné pouvoir de devenir enfants de Dieu, à ceux qui croient en son nom… Le texte, ici, est exo-ésotérique. Car le logos, à proprement parler, n’a pas donné aux hommes pouvoir de devenir enfants de Dieu : ils sont enfants de Dieu par conception, par ‘creatio ex deo’. Il leur a donné pouvoir de la réaliser. Celui qui n’en a pas connaissance vit comme s’il n’était pas enfant de Dieu.
2 Ensuite arrive l’œuvre du faussaire, selon le proverbe italien (traduttore traditore) : lui qui ne fut engendré ni du sang, ni d’un vouloir de chair, ni d’un vouloir d’homme, mais de Dieu. La traduction fait croire que l’on parle de Jésus, alors que le début de la phrase montre clairement qu’il s’agit des humains qui l’ont accueilli. Donc la traduction exacte est : qui sont engendrés, non des sangs (du père et de la mère), ni d’une volonté de chair (par désir sexuel), ni d’une volonté d’homme-anêr (anêr signifie ‘celui qui engendre, le guerrier’, quelque chose comme le pater familias) mais de Dieu. Autrement dit, ne peuvent être considérés comme engendrés de Dieu que ceux qui sont conscients de l’être et qui le prouvent par l’accueil qu’ils font à la parole de Dieu.
3 L’ésotérisme spirituel n’est pas autre chose que la compréhension et l’accueil de cette parole, plus la façon de vivre qui lui correspond.
La théologie occultante
1 Le colossal travail de l’Église depuis deux mille ans vise simultanément à développer la foi dans le Christ comme sauveur de la mort (par la résurrection des corps) (C’est l’exotérisme chrétien) et à occulter, systématiquement, la dimension ésotérique de son message : Dieu est en nous et Il est notre destinée (Tu es l’Indivisible, l’être suprême, qu’il faut réaliser… : BG 11/18) (C’est l’ésotérisme chrétien censé ne pas exister). Si bien, qu’à y regarder de près, l’accusation d’occultisme se retourne. C’est la dogmatique, la théologie exotérique chrétienne qui occulte le message le plus profond de Jésus. En accusant les spirituels non-dualistes d’occultisme, les officiels du christianisme se dévoilent (dans l’art du faussaire : toujours accuser le premier de ce dont on risque d’être accusé).
2 En théorie, la religion (dualiste) doit mener à la spiritualité véritable (non-dualiste) et y préparer. En pratique, la religion est souvent le pire ennemi de la spiritualité non-dualiste. Jésus a été tué par des religieux, précisément pour cela. Et l’Église officielle est bien souvent plus l’héritière des religieux juifs du temps de Jésus que de Jésus.
L’Eglise de Caïphe
Il est vrai que c’est écrit, pour qui sait lire. Lors du recrutement de Simon par son frère André qui l’amène à Jésus il est dit : Il l’amena à Jésus. Jésus le regarda et dit : »Tu es Simon, le fils de Jean, tu seras appelé Képhas, ce qui signifie rocher-petros. En fait Képhas est l’hellénisation du nom hébreux Kaïphe, qui est lui-même le nom du grand prêtre qui condamna Jésus à la croix (Jn 18/14 = P 271). L’indentification des deux personnages par leur nom commun, et cela du fait même de Jésus, est une façon spectaculaire d’affirmer : « Pas plus Caïphe que Caïphe-Képhas ne sont rentrés dans le mystère de mon enseignement et de ma personne. » Pour pénétrer ce mystère, il faut une autre dimension, ésotérique et non-duelle.
1 Nous venons d’exposer ce qu’est le véritable ésotérisme spirituel. Et aussi de le distinguer de l’ésotérisme technique, visant simplement à ne pas mettre des moyens de puissance entre des mains ignorantes ou immorales. L’ésotérisme spirituel n’est tel, et donc ‘intérieur’, que du fait de la dégénérescence cyclique de l’humanité ; c’est une connaissance oubliée, ou niée, qui, à l’origine, était une évidence pour tous les humains.
2 Ce que nous venons d’exposer concerne la pure doctrine de l’unité suprême, le pur monothéisme, qui fait que rien n’est réellement hors de Dieu, faute de quoi il ne saurait être l’Unique. Mais trois points essentiels caractérisent l’ésotérisme (spirituel) : le symbolisme, la métaphysique et la méditation.
Le symbolisme dans l’Évangile et la Bhagavad Gita
1 Si on lit la Bhagavad Gita on s’aperçoit qu’il y a peu de symbolisme. Au contraire, presque tout est symbolique dans l’évangile (contrairement à ce que croient les exotéristes, qui se figurent que tout est historique). C’est que la Bhagavad Gita, et plus généralement l’hindouisme, est un ésotérisme à l’air libre. L’homme d’orient, par qui et pour qui elle a été écrite, a le sens métaphysique et cet enseignement ne le choque pas. Cela ne veut pas dire que tous les hindous sont des métaphysiciens et des spirituels non dualistes, mais l’idée ne leur vient pas, en tout cas, de clouer sur une croix ceux qui le sont. Jésus enseignait dans des conditions d’adversité beaucoup grande que Krishna ; il devait voiler de symbolisme son discours. D’où l’importance des paraboles dans l’Évangile. Et aussi le fait que, pourrait-on dire, tout est parabole dans l’Évangile. Même le récit de la naissance de Jésus, des mages, du massacre des enfants innocents, de nombreux de miracles. Seuls les exotéristes s’obsèdent avec la recherche stérile de savoir ce qui est historique dans l’Évangile. On ne le saura jamais, et il est spirituellement inutile qu’on le sache.
2 Le problème, c’est que les occidentaux, et les chrétiens en particulier, ont très peu le sens du symbolisme. À force de chercher l’historique, ils ne perçoivent plus les symboles. Pour l’occidental et le chrétien moyen, ou un récit est historique, ou il est faux ; généralement, le texte évangélique n’est ni l’un ni l’autre : il est symbolique. Jésus devait exprimer une doctrine spirituelle, fondamentalement non-duelle, tout en l’occultant, car il savait que les autorités religieuses de son temps ne l’accepteraient pas. Il utilisa donc les matériaux culturels de son temps (chameau, loup, brebis, pain, vin, levain, parfum, sel, vêtement, semence, glaive etc), non pour faire de l’historique couleur locale, mais comme symboles universels. Ceux qui disent que ‘l’Évangile est daté’ (sous-entendu ‘obsolète’), au prétexte que Jésus utilise les matériaux de son temps ne comprennent pas que, par le biais du symbolisme, son enseignement vaut pour tout le temps qui restera jusqu’à la fin du cycle.
1 À la fin d’un cycle d’humanité, l’intelligence est subvertie. En terme de la Gita, le tamasique domine, c’est-à-dire la force qui procède à la chute de toute chose et de toute connaissance. Le jugement tamasique (ténébreux), est plongé dans les ténèbres ; il prend l’adharma (l’injuste) pour le dharma (le juste), et voit toutes choses à l’envers (BG 18/32). Ainsi en est-il désormais de la métaphysique.
2 Le mot vient du classement des œuvres d’Aristote, après sa mort. On distingua la ‘physique’, comprenant toutes les œuvres du maître concernant le monde cosmique, que l’on peut appréhender par les sens, et la méta-physique, signifiant littéralement ‘au-delà de la physique’ comprenant toutes les œuvres spirituelles. La notion même de métaphysique implique que l’on reconnaisse quelque chose au-delà du corps et de l’âme humaine, quelque chose auquel l’humain ait accès, et dont il possède par conséquent un équivalent en lui-même. Autrement dit la métaphysique implique que l’on reconnaisse du divin dans l’humain et la possibilité pour l’humain de n’être pas indéfiniment identifié à un corps-mental.
3 En ce sens, le christianisme théologique n’a pas de métaphysique, bien qu’il y prétende, car l’humain y est toujours lié à un corps, soit le corps mortel, soit, après la résurrection, le ‘corps de résurrection’ supposé immortel.
Sartres, prophète de la modernité
1 Dans le contexte actuel, Jean-Paul Sartres est le grand philosophe moderne de l’existentialisme. Cette prétendue philo-sophie est en fait une anti-sophie, une anti-sagesse. « L’existentialisme considère que l’être humain forme l’essence de sa vie par ses propres actions, indépendamment de toute influence extérieure. » Autrement dit, l’être est le fruit de l’action. Et, comme l’action (physique, verbale ou mentale) ne peut être que le fait du corps, l’être humain c’est un corps. Non pas un corps inerte, mais un corps agissant. Nous avons donc affaire à une forme cérébralisée du matérialisme. Sartres est un exemple parfait d’anti-sage, puisqu’il affirme que « l’existence doit précéder l’essence », avec le sous-entendu que l’existence doit générer l’essence.
2 ‘Exister’ vient du latin ‘ex-sistere’, composé de ex, indiquant l’extériorité, et de sistere, forme dérivée de stare ‘être debout’. Donc, exister c’est ‘se tenir à l’extérieur’ ; mais à l’extérieur de quoi ? Bien évidemment à l’extérieur du principe divin, qui est l’Être pur.
3 Ainsi, quand on pose la question de savoir si ‘on croit à l’existence de Dieu’, la question est absurde, car Dieu n’existe pas, Dieu est ; et c’est le monde, la création, la manifestation qui existe comme une projection de Dieu, un reflet de son être, une image de sa nature cachée.
4 Les athées ont raison quand ils disent que ‘Dieu n’existe pas’, mais ils ont tort quand ils prétendent que le ‘monde est’, car, en réalité, le monde n’est qu’un reflet transitoire, éphémère, mortel, comme l’expérience la plus pratique le prouve. Et, aussi bien, les croyants ordinaires ont tort lorsqu’ils disent qu’ils ‘croient en l’existence de Dieu’ car ce qui existe réellement c’est le monde et non Dieu. On voit ainsi que la spiritualité véritable s’éloigne presque autant des athées que des croyants dualistes.
L’inversion généralisée
1 Mais revenons à ces prétendus prophètes du monde moderne que sont les existentialistes. Les savants matérialistes, et autres neuroscientifiques, prétendent que la pensée n’est qu’une production de l’activité neuronale du cerveau. Les philosophes existentialistes ne disent pas autre chose, mais l’expriment de façon plus compliquée et plus abstraite en affirmant que l’existence précède l’essence, et pour ainsi dire la fabrique.
2 En somme, le monde crée Dieu et non Dieu le monde. Encore une fois, en un sens, ils ont raison, mais ce n’est pas le sens qu’ils croient. Ils ont raison car les humains se fabriquent sans cesse de faux dieux, l’argent, le plaisir, le pouvoir, la célébrité, la science-technologique, le petit Jésus né d’une vierge pour être crucifié en échange du salut des humains tous pécheurs.
3 Le monde moderne est ‘satanique’, au sens technique du terme où ‘satan’, en hébreux, signifie ‘l’adversaire’, ‘celui qui toujours nie’, ‘celui qui met tout à l’envers’. En science naturelles, on prétend que le moins donne le plus, avec la théorie de l’évolution darwinienne. En politique, on prétend que le moins donne le plus, avec la vérité et le bon gouvernement de tous qui sort des urnes contenant la sommation des égoïsmes individuels. En philosophie, on prétend, avec l’existentialisme, que l’action fait l’être, et donc que le monde fait Dieu. En religion exotérique, on prétend que le moins est plus que le plus, avec la théorie de la rédemption : ‘Jésus-Dieu se sacrifie pour les hommes’.
Mais tout cela, évidemment, est une parodie, un retournement de la métaphysique véritable qui pose que le plus donne le moins, que le sur-Être (Dieu non manifesté) donne l’Être (Dieu créateur), et que l’Être donne le monde. Et que, par conséquent, il n’y aurait pas de monde sans l’Être divin, pas d’Être divin sans le sur-Être. La métaphysique enseigne autre chose aussi, c’est que le monde émane entièrement de l’Être, et l’Être émane entièrement du sur-Être. Par conséquent, ultimement, l’Être n’est rien d’autre qu’un aspect du sur-Être, et le monde et l’homme ne sont rien d’autre que des aspects de l’Être et donc de Dieu. Il y a donc Dieu dans l’homme, et l’homme peut remonter à sa source, qui est Dieu. Et la spiritualité véritable, c’est cette remontée, ce retour à la source. Le yoga, mot qui signifie en sanskrit ‘union’, est la même chose que la spiritualité, puisqu’il désigne l’ensemble des doctrines et des techniques de méditation qui permettent de dominer l’illusion dualiste. Cette illusion dualiste fait croire à tout un chacun que moi est séparé des autres, séparé du monde, séparé de Dieu, alors qu’en fait chaque individu est un unique et transitoire reflet de l’Unique.
La vraie foi-shraddha
1 La voie spirituelle ésotérique nécessite la foi dans ces données de la métaphysique. On nomme cette foi shraddha en sanskrit. Il ne s’agit pas de croire des faits non vérifiables, comme nous l’avons remarqué dans le Credo chrétien. Il ne s’agit pas non plus de croire des affirmations absurdes, comme le fait que Dieu aurait une mère (qui ne pourrait être, symboliquement que le sur-Être) et non une créature.
2 Pour autant, la foi-shraddha n’est pas une chose simple, et c’est même, au début du moins, une discipline exigeante. En effet, le mental est rempli de désirs pour les choses mortelles, il en fabrique à longueur de temps. Le corps est rempli de peur de tout ce qui pourrait lui nuire, et d’attachement à tout ce qui lui semble favorable. Ces désirs, ces attachements, ces peurs sont autant d’obstacles à la foi-shraddha, si bien que l’homme doute sans cesse qu’il est d’essence divine, ou l’oublie. La Gita enseigne : L’être inconscient de son identité spirituelle ne peut ni maîtriser son mental, ni méditer. Qui ne médite pas ne connaîtra pas la sérénité ; sans elle, d’où lui viendrait le bonheur ? (BG 02/66) et aussi : L’homme qui renonce à tous les désirs créés par le mental, satisfait dans le Soi et par le Soi, cet homme a pleinement conscience de son identité spirituelle (BG 02/55).
3 Pour le chrétien exotérique, avoir la foi, c’est croire que Jésus, par son sacrifice crucifiant, le sauvera de la mort. Mais, dans l’Évangile, Jésus enseigne aussi : tout ce que vous demandez en priant, croyez que vous l’avez déjà reçu, et cela vous sera accordé (Mc 11/24 = P 235). Si vous avez une foi qui n’hésite point, non seulement vous ferez ce que je viens de faire au figuier, mais même si vous dites à cette montagne : »Soulève-toi et jette-toi dans la mer », cela se fera. Et tout ce que vous demanderez dans une prière pleine de foi, vous l’obtiendrez (Mt 21/21 = P 235). Cet enseignement, comme souvent dans l’Évangile, est exo-ésotérique. Il s’agit de demander, donc comme si Dieu était extérieur au disciple, mais aussi d’ordonner directement (Soulève-toi et jette-toi dans la mer) et de croire en l’infaillibilité même rétroactive, de la demande, donc comme si la puissance invoquée était dans l’homme, faisait partie de lui.
La preuve de Dieu est en vous
Un dernier point est essentiel, concernant la dimension métaphysique de l’ésotérisme : la preuve de la vérité est elle-même ésotérique, c’est-à-dire intérieure. Les hommes modernes, adorateurs de la science de la matière, demandent aux savants des ‘preuves de Dieu’. Les exotéristes demandent au pape, aux miracles, et aux Écritures qu’ils croient historiques, des preuves de Dieu. Mais le spirituel comprend qu’il n’aurait pas en lui le concept de Dieu, si Dieu n’était pas. Il est lui-même, justement en tant que spirituel, la preuve de Dieu.
Le symbolisme en occident
1 Comme caractéristique de l’ésotérisme chrétien, nous avons vu trois points : en premier, le symbolisme. Le symbolisme est nécessaire en occident par prudence politique et diplomatique à cause du peu de disposition des cultures occidentales pour la spiritualité pure. Jésus se devait de parler à mots couverts. Mais le symbolisme est aussi nécessaire parce que le langage humain a été élaboré pour les choses de la terre ; du moins le langage tel qu’on le parle depuis quelques milliers d’années, en fin de cycle d’humanité. Les mots du langage ordinaire désignent des choses perceptibles, objectives, ou des sentiments qui s’expriment corporellement et deviennent par-là perceptibles. Rien de tel avec les ‘objets’ de la spiritualité métaphysique. L’absolu, l’indéfini, l’infinitude peuvent se suggérer symboliquement mais ne peuvent pas se donner à voir. Voilà les deux grandes raisons pour lesquelles l’ésotérisme chrétien est et sera toujours d’expression symbolique.
2 Au début du christianisme, on représentait la croix sans le crucifié. La représentation était un langage symbolique. L’évangile selon Philippe illustre bien ce point : Yeshoua est venu, le monde s’est ouvert, dans les quatre directions de la croix (Ph 53). A fil du temps, et aujourd’hui définitivement, on représente le crucifié, souvent de façon très pathétique, ou esthétisante, et la croix n’est plus qu’un support. On est dans l’émotion religieuse vis-à-vis du sacrifice du Christ et non plus dans la compréhension de sa signification et de son message.
La méditation réalisatrice
1 En deuxième point de l’ésotérisme chrétien, nous avons vu la métaphysique, au sens exacte de ‘ce qui est au-delà de la forme, des corps physiques, quel qu’ils soient’. Le troisième point concerne la méditation. Le symbolisme est la langue qu’il faut comprendre théoriquement la spiritualité. La métaphysique offre une carte précise du voyage qu’il convient d’entreprendre. La méditation permet d’intégrer cette connaissance à tous les niveaux de l’être. Par le symbolisme métaphysique, le disciple comprend et connaît quel est l’unique désir vers lequel tendent tous ses désirs. Par la méditation, l’être devient ce qu’il connait. Il réalise le divin et parvient au terme de son voyage spirituel.
2 ‘Meditare’, en latin, signifie s’entraîner. C’est au départ un terme militaire. Cela indique déjà plusieurs choses. D’abord, c’est une opération virile (l’homme fait la guerre, la femme fait les enfants). Ensuite cela nécessite discipline, courage et audace. Mais, en l’occurrence, la guerre est verticale : lutter contre les forces appesantissantes pour s’élever spirituellement. Et elle est intérieure : contre les peurs, le défaitisme, le désespoir, la dispersion, l’illusion. C’est très exactement ce que les musulmans appellent la ‘grande guerre sainte’ la guerre spirituelle intérieure.
3 Le profane consomme et jouit. Le religieux prie et demande au sacrifice du Christ de le faire parvenir où il veut : le corps de résurrection, le paradis. Le spirituel médite. Il ne demande pas ; non par orgueil, mais parce qu’il a compris que tout ce qu’il peut désirer n’est qu’un aspect du divin, et que le divin tout entier lui a été donné. Il est inélégant de demander une partie du tout qui nous fut déjà offert. Seulement, comme dans toute réception d’un présent, encore faut-il se donner la peine, ou la joie, d’ouvrir le paquet. La quête d’intériorité en quoi consiste la méditation n’est pas autre chose que l’ouverture du cadeau.
Le sens inverse du symbolisme et l’ambiguïté paulinienne
1 Nous avons déjà remarqué l’inconséquence de ces occidentaux qui ‘font du yoga’, c’est-à-dire beaucoup de postures et peu de méditation, tout en ignorant méthodiquement l’enseignement du dharma (la Loi universelle) qui risquerait par trop de déranger le confort et la fondamentale injustice de leur mode de vie capitaliste et bourgeois. Ils veulent un vernis spirituel sur leur vie profane, mais en aucun cas une restructuration de cette dernière, qui ferait de leur vie tout entière un chemin spirituel.
2 Mais les choses ne se passent pas ainsi. La spiritualité n’est pas ‘un truc en plus’, une sorte de bijou décoratif. C’est une conversion, au sens d’un retournement, de toute la structure de l’humain vers l’Unique. Autant dire que rien n’est autant dérangeant que la spiritualité ; du moins pour celui qui s’est construit entièrement à l’horizontale.
3 La Bhagavad Gita enseigne : Ce qui est ténèbres pour les êtres est, pour le sage maître de ses sens, le temps de l’éveil. Ce à quoi tous les êtres sont éveillés n’est que ténèbres pour l’être illuminé (BG 02/69). Il s’agit du ‘sens inverse de l’analogie’. Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut, mais à l’inverse. Comme la tour d’un château fort se reflète dans les douves ; c’est la même, mais inversée. Ainsi les valeurs de l’homme profane et de l’homme spirituel sont le reflet inversé l’une de l’autre. Jésus enseigne aussi cela : ce qui est élevé pour les hommes est objet de dégoût devant Dieu (Lc 16/15 = P 200).
Le faux sens inverse de l’analogie
1 Paul, sur lequel la théologie et le christianisme exotérique est fondé (et non sur l’Évangile), reprend ce thème (1 Cor 02/01), mais selon cet étrange génie de l’ambiguïté qui le caractérise. Frères, quand je suis venu chez vous, je ne suis pas venu vous annoncer le mystère de Dieu avec le prestige du langage ou de la sagesse. Pourquoi Paul s’attaque-t-il au bon et au beau langage ? Faudrait-il parler mal pour être dans le vrai ? Jésus n’était-il pas un remarquable orateur, lui dont on dit : ils étaient frappés de son enseignement, car il les enseignait comme ayant autorité… (Mc 01/22 = P 041) ? Et : tout le peuple était ravi de son enseignement (Mc 11/18 = P 233). Et aussi : tout le peuple l’écoutait, suspendu à ses lèvres (Lc 19/48 = P 233) ?
2 La maîtrise du sens inverse de l’analogie ne consiste pas à mettre toute qualité à l’envers. Paul continue dans la même veine : Mon langage, ma proclamation de l’Évangile, n’avaient rien d’un langage de sagesse qui veut convaincre…(1 Cor 02/04). Pourquoi Paul en veut-il à la sagesse ; serait-elle mauvaise ? Convaincre en utilisant le sens logique, si caractéristique de l’âme humaine, serait-il devenu un péché ? Ne dit-on pas de Jésus : l’enfant grandissait, se fortifiait et se remplissait de sagesse… (Lc 02/40 = P 014) ? Jésus n’est-il pas d’une logique terriblement convaincante avec ses adversaires ? (Quel sera d’entre vous l’homme qui aura une seule brebis, et si elle tombe dans un trou, le jour du sabbat, n’ira la prendre et la révéler ? Or, combien un homme vaut plus qu’une brebis ! : Mt 12/11 = P 052) ?
3 La réponse paulinienne à notre objection ne tarde pas : pour que votre foi repose, non pas sur la sagesse des hommes, mais sur la puissance de Dieu. Et encore une dualité quasi manichéenne. Pourquoi la sagesse des hommes ne serait-elle pas un prélude à la sagesse de Dieu ? Une sagesse de la terre que l’on puisse transposée en sagesse du ciel ? Jésus ne fait-il pas cela à longueur de temps, dans ses paraboles, en transposant la logique humaine en logique en vue du royaume de Dieu ? (Conclusion de la parabole de la tour et de la guerre : Ainsi donc, quiconque parmi vous ne renonce pas à tous ses biens ne peut être mon disciple : Lc 14/33 = P 193 ; tout est dans le ainsi donc).
4 Toujours avec ce même dualisme inoxydable, Paul explique : L’homme, par ses seules capacités, n’accueille pas ce qui vient de l’Esprit de Dieu ; pour lui ce n’est que folie, et il ne peut pas comprendre, car c’est par l’Esprit qu’on examine toute chose. …(1 Cor 02/14). Étrange raisonnement en vérité car, pour que l’Esprit de Dieu puisse être compréhensible, il faut bien que quelque chose de même nature se trouve en l’homme. On retrouve la remarque de l’aveugle dont on éclaire le chemin nocturne ; il n’y verra pas plus. Il faut bien que l’œil ait quelque affinité avec la lumière pour la percevoir. Si l’esprit de l’homme était à ce point étranger à l’Esprit de Dieu, l’homme serait en quelque sorte animal et même peut-être minéral. Et Paul conclut invraissemblablement : nous, nous avons la pensée du Christ !…(1 Cor 02/16). Comment peut-on savoir que la pensée du Christ est vraie, si nous ne sommes qu’erreur ? Paul en vient à définir la foi comme quasiment le contraire de l’intelligence.
5 On peut dire que chez Paul, le sens inverse de l’analogie est devenu fou. En effet, il raisonne comme si ce qui scandalise le profane est nécessairement spirituel, et ce qui est spirituel doit scandaliser tout ce qui semble profane. Il dit par exemple (1 Cor 01/18) : Le Christ m’a envoyé pour annoncer l’Évangile, et cela sans avoir recours au langage de la sagesse humaine, ce qui rendrait vaine la croix du Christ. Car le langage de la croix est folie pour ceux qui vont à leur perte, mais pour ceux qui vont vers leur salut, pour nous, il est puissance de Dieu. Or Jésus dit : Malheur au monde à cause des scandales ! Il est fatal, certes, qu’il arrive des scandales, mais malheur à l’homme par qui le scandale arrive ! (Mt 18/07 = P 131). Contrastant fortement avec cet enseignement, Paul semble faire du scandale une preuve de la vérité de son enseignement : Nous, nous proclamons un Messie crucifié, scandale pour les Juifs, folie pour les nations païennes. (1 Cor 01/23). Et aussi : Car ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes, et ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes (1 Cor 01/25). Mais que peut bien signifier folie de Dieu et aussi faiblesse de Dieu ? En quoi Dieu a-t-il jamais été faible ou fou ? C’est seulement quand on pousse l’idolâtrie de la nature humaine de Jésus jusqu’à en faire Dieu qu’on peut parler ainsi.
6 Paul utilise un autre argument étrange : Frères, vous qui avez été appelés par Dieu, regardez bien : parmi vous, il n’y a pas beaucoup de sages aux yeux des hommes, ni de gens puissants ou de haute naissance (1 Cor 01/26). Il est vrai que les philosophes latins disaient du christianisme paulinien que c’était une « religion pour les femmes et les esclaves ». Mais le témoignage de l’Évangile s’inscrit en faux contre cette conception prolétarienne du christianisme (conception très à la mode avec le pape François et son idée du ‘christianisme aux marges’ ainsi que sa volonté de mettre la ‘périphérie au centre’). La noblesse raciale de la famille de Jésus n’est-elle pas de haute naissance ? Ses fréquentations ne comptent-elles pas Siméon, Anne, Nicodème, Nathanaël, Lazare, Marie, Marthe, la femme de l’intendant d’Hérode, un centurion, Joseph d’Arimathie ? Cela fait beaucoup de beau monde de ‘haute naissance’. Pas beaucoup de sages aux yeux des hommes dit Paul et qu’en est-il alors des auditoires de Jésus : un jour qu’il était en train d’enseigner, qu’il y avait, assis, des Pharisiens et des docteurs de la Loi venus de tous les villages de Galilée, de Judée, et de Jérusalem… (Lc 05/17 = P 048) ?
Paul au-dessus de tous… selon lui-même
Reste qu’il faut percer en quoi exactement les démonstrations tortueuses de Paul sont erronées et trompeuses. Il dit refuser la sagesse des hommes, mais il refuse aussi celle d’un certain homme qui se nomme Jésus. Jamais Paul ne cite Jésus, qu’il n’a jamais rencontré, et dont il n’a pas reçu l’enseignement. Il pourrait le recevoir de ceux qui furent les disciples choisis de Jésus, mais non, il se place d’entrée de jeu au-dessus d’eux. Dans la première ligne de sa première lettre, il s’annonce lui-même : Paul, serviteur du Christ Jésus, appelé à être Apôtre, mis à part pour l’Évangile de Dieu… (Rm 01/01). À part de qui ? Il n’y a aucun doute, à part des disciples et même des apôtres de Jésus.
Un détournement d’héritage
1 Et là se trouve sans doute la réponse à l’une des grandes énigmes du christianisme. Jésus a choisi douze apôtres, et deux seulement se retrouvent dans les écrits évangéliques sacrés de cette religion : Matthieu et Jean. Où sont passé les dix autres ? Thomas, Philippe, Judas sans oublier Marie-Madeleine se retrouvent miraculeusement sortis de terre au XX° siècle. Qui les a enterrés, persécutés et fait disparaître pendant si longtemps ? Paul, évidemment et son Église. Le refus par Paul de la sagesse des hommes, y compris celle du Christ, au seul profit de sa propre interprétation du mystère de la Croix peut à bonne raison, être interprété comme un détournement d’héritage, de l’héritage de Jésus et de Celui qui l’a inspiré.
2 Le sens inverse de l’analogie s’applique lorsqu’il s’agit de choisir le mortel plutôt que l’immortel, le limité plutôt que l’infini, la forme particulière plutôt que la totalité. Mais le sens inverse de l’analogie ne signifie aucunement que toute qualité humaine serait un défaut spirituel. Et particulièrement en ce qui concerne l’intelligence, fut-elle seulement cérébrale et logique. Là se situe une véritable perversion de l’influence de Paul, perversion qui a contaminé en grande partie le christianisme théologique.
Pourquoi Dieu a-t-il permis cela ?
1 Reste une question : « Comment les dix apôtres, notoirement absents des Écritures officielles du christianisme ont-il pu se soumettre à un enseignement paulinien tellement inférieur à celui de leur maître Jésus ? » La réponse est qu’ils ne s’y sont pas soumis ; la preuve en est les quelques évangiles gnostiques que l’on a retrouvé et qui laissent très raisonnablement penser qu’il y en a encore d’autres à découvrir. Ils ne s’y sont pas soumis, ils ont été soumis, par le bras séculier, lorsque l’Église est devenue religion d’État du temps de Constantin, et qu’elle est passée, presque du jour au lendemain, de plus ou moins persécutée à méthodiquement persécutrice.
2 Ultime question alors : « Pourquoi Dieu a-t-il permis une telle chose, un tel tronquage de la doctrine chrétienne presque au départ de sa course ? » A cette question s’impose la réponse que voici : « Pour la même raison qu’il a permis la crucifixion de Jésus. Si Jésus n’avait pas parlé, sa doctrine serait inconnue de l’occident. Dès lors qu’il a parlé, sa mort en devait être le prix, vu la nature globale du public auquel il s’adressait. » Le christianisme, en deux mille ans, a reproduit le drame de l’enseignement de Jésus dans le tout petit créneau des trois ans de sa vie publique.
Pierre n’a pas compétence en matière d’ésotérisme
1 Ceci dit, il y a lieu d’être prudent en matière d’ésotérisme. Non pas que l’ésotérisme en soit présente un danger, comme le prétend l’Église officielle de Pierre, mais parce que nous sommes en fin de cycle et que les contrefaçons abondent. Jésus dit : Si donc on vous dit : »Le voici au désert », n’y allez pas ; »Le voici dans les retraites », n’en croyez rien (Mt 24/26 = P 207). Le désert et les retraites figurent assurément des lieux ésotériques par rapport à la ville sainte ou aux champs : Jésus signale ici le danger des faux prophètes.
2 Mais Jésus ne manque pas d’indiquer que l’Église officielle de Pierre n’a aucune compétence en ce qui concerne l’ésotérisme. Lors de la deuxième pêche miraculeuse, Pierre le questionne à ce propos : Pierre aperçoit, marchant à leur suite, le disciple que Jésus aimait, … Le voyant donc, Pierre dit à Jésus : »Seigneur, et lui ? » Jésus lui dit : »Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne, que t’importe ? Toi, suis-moi. » (Jn 21/22 = P 317)
3 Ceux que satisfait l’Église exotérique prétendent que celle-ci représente l’enseignement du Christ et durera jusqu’à la fin des temps. Mais ce n’est pas ce que dit Jésus : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les Portes de l’Hadès ne tiendront pas contre elle (Mt 16/18 = P 121). Pierre, comme son nom (rocher) l’indique, est la fondation, pas l’Église. L’Église de Pierre est une église terrienne, voire sous-terraine, comme le montre le fait que la résurrection des corps est son principal et presqu’unique horizon (quand cet horizon n’est pas tout simplement de la politique humaine). Mon Église est celle du Christ bâtie sur Pierre, mais non limitée à Pierre. C’est contre elle que l’Hadès (séjour des morts chez les Grecs) n’aura pas de puissance.
Une nouvelle aspiration à l’ésotérisme chrétien
1 Tout faux prophète mis à part, il n’en reste pas moins que l’occident chrétien, ou ex chrétien, aspire à une spiritualité qui dépasse l’exotérisme religieux et dualiste, c’est-à-dire cherche un ésotérisme véritable. Cela est-il nouveau ? Évidemment non. Mais la dégénérescence accélérée de l’exotérisme religieux a largement amplifié cette quête. Nombreux sont ceux qui demeurent affamés dans le monde religieux chrétien et ne se résolvent pas pour autant à s’abrutir dans le consumérisme matérialiste, fut-il réputé écologique et équitable. Trois raisons poussent à cette recherche d’ésotérisme.
2 La première est ancienne comme l’humain : l’homme a en lui une trace de Dieu. La Bhagavad Gita dit : Certains perçoivent le Soi par eux-mêmes, par la méditation de leur propre Soi… (BG 13/24). Il se trouve de ces individus d’exception partout où il y a des humains. Dans le judaïsme, malgré son absence notoire de métaphysique non-dualiste, il s’en est trouvé et, dès lors qu’ils se sont fait connaître, ils ont fini douloureusement ; Jésus en constitue l’archétype. Dans le christianisme théologique, donc paulinien, il en alla presque toujours de même. Aujourd’hui, Dieu merci, l’inquisition est, sinon morte, du moins muselée ; cela rend possible l’épanouissement spirituel des êtres bénis de Dieu qui perçoivent spontanément leur propre Soi.
3 La deuxième raison de recherche d’ésotérisme vient du monde moderne lui-même. L’invention de l’imprimerie, l’institution de l’école obligatoire, les études plus généralisées ont développé le sens logique et le respect de la raison chez les humains modernes. L’anticléricalisme lui-même, en diminuant la confiance souvent aveugle du peuple envers le clergé, en interrogeant, par la critique historique, la cohérence des textes sacrés, a stimulé l’activité intellectuelle des chercheurs spirituels. Un diton affirme que, ‘pour accéder à l’amande, il faut brise la coque’ ; l’anti cléricalisme et même l’anti-religion, à leur corps défendant, ont contribué à cette entreprise.
4 La troisième raison de recherche d’ésotérisme vient, depuis la fin du XVIII° siècle, et surtout depuis le XX°, de la diffusion d’enseignements orientaux parvenus en occident dans les bagages des marchands. Ce fut d’abord une curiosité d’exotisme ; beaucoup comprirent rapidement qu’il en allait de la survie spirituelle de l’occident. Guénon et Schuon font partie de ces initiateurs de l’Esprit.
Jésus dépassait immensément son milieu religieux
1 Une chose nous reste à préciser à propos ‘d’ésotérisme chrétien’ : c’est qu’il ne pourra jamais n’être que chrétien. D’une part à cause de ce qui vient d’être dit sur le symbolisme du cercle. Mais aussi à cause de la nature structurellement exotérique du christianisme, et cela depuis son origine paulinienne.
2 L’enseignement de Jésus dépassait immensément celui de la religion dans laquelle il est né. Les évangiles témoignent abondamment de l’incompréhension, non seulement du peuple et des docteurs, mais aussi de ses propres disciples. Ils gardent la recommandation, tout en se demandant entre eux ce que signifie « ressusciter d’entre les morts (Mc 09/10 = P 126). Ils ne comprenaient pas cette parole et ils craignaient de l’interroger (Mc 09/32 = P 128). Jésus s’en plaint souvent : Race infidèle, leur répond-il, jusques à quand serai-je auprès de vous ? Jusques à quand vous supporterai-je ? (Mc 09/19 = P 127). Vous ne comprenez pas encore et vous ne saisissez pas ? Avez-vous donc l’esprit bouché ? Des yeux pour ne point voir et des oreilles pour ne point entendre ? Et ne vous rappelez-vous pas ? (Mc 08/17-18 = P 119). On remarque d’ailleurs que ces remarques sont rapportées surtout par l’évangéliste Marc, le premier évangile écrit. Il semble qu’ensuite les chrétiens aient eu tendance à se figurer de plus en plus qu’ils avaient compris. Même à la fin de l’évangile, l’incompréhension demeure : l’abandonnant, ils prirent tous la fuite (M 14/50 = P 270).
3 L’immense distance entre l’enseignement de Jésus et sa tradition native explique le questionnement des docteurs : Les Juifs, étonnés, disaient : » Comment connaît-il les lettres sans avoir étudié ? (Jn 07/15 = P 139). Il semble évident que Jésus se trouvait précisément dans le cas évoqué par la Gita : Certains perçoivent le Soi par eux-mêmes, par la méditation de leur propre Soi… Cela, d’ailleurs, n’exclut pas qu’il ait aussi reçu des informations spirituelles humaines provenant de l’extérieur du judaïsme. La situation de la Palestine entre l’orient et l’occident rend la chose très vraisemblable. Et le passage des mages venus d’orient (Mt 02/01 = P 011), et qui avaient voyagé deux ans pourrait être une indication symbolique de cette influence.
Le christianisme est exotérique depuis deux mille ans
1 Mais le christianisme naissant a interprété les choses autrement : puisque Jésus en savait tant sur Dieu, c’est que Jésus était Dieu. Telle fut l’interprétation mise dans la bouche de l’apôtre Thomas dans les canoniques : Mon Seigneur et mon Dieu ! » (Jn 20/28 = P 316). Mais, à partir de là, l’ésotérisme est mort. Si Jésus parle de Dieu parce qu’il est Dieu, donc, comme nous ne sommes pas Dieu, ce qu’il dit le concerne et ne nous concerne pas. Nous sommes, ad vitam aeternam, des créatures séparées de Dieu… en dehors, exotériques.
2 On comprend donc que la recherche d’un ésotérisme chrétien ne consiste pas seulement à remonter les quelques derniers siècles d’un christianisme modernisé. Ni à retrouver la trace d’organisations ésotériques médiévales désormais disparues. Cela revient à remonter avant l’institution du christianisme comme religion et religion d’État de l’empire romain de Constantin. Presque deux millénaires nous en séparent.
Les évangiles canoniques ne sont pas ‘paroles d’évangile’
1 Et ce n’est pas tout. Le Nouveau Testament tout entier a été écrit et canonisé par cette religion exotérique, après l’élaboration des dogmes théologiques et conformément à leurs limites mentales. Il n’est donc pas possible, dans l’ésotérisme chrétien, de prendre une parole d’évangile pour une ‘parole d’évangile’. Cette expression, un peu candide, supposait que l’on possédait la lettre de la vérité pure avec le texte évangélique canonique. Mais c’était ignorer qu’il présente un symbolisme parfois plus complexe qu’il n’y paraît. Ignorer aussi tous les apports de la critique historique que l’Église officielle a bien fini par accepter, tant ils sont évidents. Ignorer aussi que Jésus lui-même suggère bien que l’Écriture n’est pas facile à manier lorsqu’il dit : N’êtes-vous pas dans l’erreur, en ne connaissant ni les Écritures ni la puissance de Dieu ? (Mc 12/24 = P 241). Jésus dit cela à de savants docteurs qui, sans aucun doute, pratiquaient beaucoup les Écritures et pensaient les connaître.
2 La Bhagavad Gita n’est pas en reste en précisant : Il est une parole fleurie, dont se prévalent les hommes qui manquent de sagesse. Ils sont attachés à la lettre du Vêda. Ils prétendent : « Il n’y a rien au-delà » (BG 02/42) et aussi : Lorsque ton intellect, rendu perplexe par ce que tu auras entendu (les Védas), se fixera, inébranlable et ferme, dans la contemplation, alors tu atteindras la réalisation spirituelle (BG 02/53).
3 Dans ces conditions, qui donc se prétendra capable de distinguer, à travers les nombreux voiles de la tradition chrétienne, la parole vraie et complète de Jésus ? (le voile du Sanctuaire se déchira en deux, du haut en bas : Mc 15/38 = P 301). On comprend que le risque est grand d’obtenir une doctrine, certes ésotérique par bien des aspects (qui sont d’ailleurs dans l’évangile) mais incomplète et même dangereusement incohérente. Quelle solution alors ?
La BG tuteur de l’ésotérisme chrétien
1 Si nous reprenons le symbolisme du cercle évoqué plus haut : le centre est Dieu ; les points de la circonférence sont les différents individus humains ; les rayons, le chemin menant de chaque individu à Dieu ; les différentes parties du cercle (est, ouest, nord, sud) les différentes traditions spirituelles. Vu ce que nous avons dit par ailleurs sur les affinités entre les cultures grecques et hindoues (langues indo-européennes, modes de civilisations par varnas-castes, proximité raciale etc) il est possible et même indispensable d’utiliser la tradition hindoue comme une sorte de tuteur dans la culture d’une plante qui se nomme ésotérisme chrétien.
2 Cela éviterait les obstacles que nous avons signalés d’une ‘conversion à l’hindouisme’. Et aussi les obstacles, plus redoutables encore, d’un ésotérisme amateuriste. Comme on le comprendra, c’est la voie que nous avons choisie. Comme un randonneur en terrain glissant, pentu et accidenté, nous nous appuyons sur deux bâtons : l’Évangile et la Bhagavad Gita.
2 Et nous ne craignons pas de déclarer ce que tout connaisseur de ces enseignements ne pourra que confirmer : la complétude et la cohérence doctrinale de la Gita est très supérieure à celle des évangiles canonique (plus les gnostiques récemment découverts). Il ne s’agira pas de faire dire à tout prix à l’évangile ce que la Gita exprime clairement. Mais il s’agira d’utiliser les limpides enseignements de la Gita pour souvent discerner ce qu’on n’aurait pas perçu sans eux : la présence de ces mêmes enseignements, mais plus cachés, parabolisés, symbolisés, dans l’Évangile : J’ouvrirai la bouche pour dire des paraboles, je clamerai des choses cachées depuis la fondation du monde (Mt 13/35 = P 092). Des choses cachées au moins dans la tradition biblique et sa conception de la fondation du monde.
Une histoire parabolique et un traité de sagesse
1 Un autre point importe aussi dans le choix de cette voie. Alors que les évangiles sont une histoire, fort peu historique en vérité, mais cependant très inscrite dans un temps, un lieu, une race et une culture particulière, la Bhagavad Gita, une fois passé le premier chapitre, est un traité de sagesse spirituelle et non-dualiste d’une remarquable transcendance par rapport à telle civilisation ou religion particulière, tout en envisageant en détail les fondamentaux de toute civilisation, religion et spiritualité pour notre temps de kali-yuga.
2 Le Christ, d’après l’évangile canonique, est censé avoir dit : Allez dans le monde entier, proclamez l’Évangile à toute la création (Mc 16/15 = P 318). Le XXI° siècle une fois entamé, on constate que l’orient est fort peu chrétien, que l’occident se déchristianise massivement et que seuls les continents africain noir et américain du sud comptent un grand nombre de chrétiens, malgré le caractère très manifestement étranger de cette religion par rapport à leur culture d’origine. Vue la nature universelle de son enseignement, la Bhagavad Gita est plus assurée d’une diffusion mondiale, bien que beaucoup plus lente car non épaulée par la force du glaive et de la colonisation.
La conscience unitive et l’ésotérisme absolu
Un exotérisme pour tous
1 En quatrième solution à la crise de l’exotérisme chrétien et à l’absence d’ésotérisme spirituel et non-dualiste en occident, nous avons évoqué la ‘pratique d’un ésotérisme absolu’. La notion peut sembler étrange. Historiquement, une certaine opposition s’est développée entre René Guénon et son disciple Frithjof Schuon sur cette question, ce qui n’amoindrit guère l’intérêt que présentent ces deux grands maîtres spirituels d’occident pleinement conscients de l’universalité de l’Esprit au travers de ses différentes formes traditionnelles.
2 Dans une civilisation idéale (du moins pour notre phase cyclique du kali-yuga), il faut une religion exotérique, avec des rites extérieurs visibles, une certaine théâtralité et une collectivisation des pratiques. Cette religion doit proposer comme objectif quelque chose de comparable au paradis, c’est-à-dire un séjour post-mortem, heureux, individuel, et présenté comme très long (Ayant atteint le monde des vertueux et y ayant séjourné pendant de longues années… : BG 06/41), ou comme ‘éternel’ dans l’exotérisme théologique chrétien, qui ne recule devant aucune exagération.
Une voie apparemment bouchée en christianisme
1 Mais comme, malgré tout, il demeure quelques individus capables de saisir le sens de la non-dualité, il faut aussi un ésotérisme spirituel. Dans la civilisation relativement idéale envisagée, cet ésotérisme se situe à l’intérieur de l’exotérisme, comme l’intérieur d’une maison se situe à l’intérieur de son enveloppe, la façade et le vestibule constituant son exotérisme (théorie guénonienne).
2 Dans le christianisme, la présence d’un ésotérisme non-dualiste intérieur est en principe impossible dès la fondation de cette religion (du II° au IV° siècle). En effet les dogmes réservent la réalisation du divin à Jésus seul, ce qui exclut tout ésotérisme véritable. Cependant tel n’était pas l’enseignement de Jésus, comme les évangiles en gardent nettement la trace, et il semble certain que, pendant quelques siècles au moins, certaines organisations ésotériques aient pu survivre à l’intérieur de la chrétienté, sinon toujours à l’intérieur du christianisme. Il est manifeste que cela n’est plus le cas, au moins depuis un demi-millénaire. Retrouver un tel ésotérisme au cœur du christianisme actuel semble des plus irréalistes, d’autant qu’on peut se demander si le christianisme moderne est encore un exotérisme.
L’état christique sans le christianisme ?
1 Il semblerait qu’il n’y ait point de solution. Sauf que la notion d’ésotérisme ne présente pas qu’un sens institutionnel (l’intérieur de l’exotérisme), mais aussi un sens absolu (théorie schuonienne). Cela recouvre tout simplement le fait que Dieu est en tout être. L’ésotérisme absolu se trouve au cœur de la conscience de chacun ; il n’est pas à chercher dans quelque organisation plus ou moins secrète ou élitiste. L’ésotérisme absolu constitue l’élite intérieure de l’organisation de tout chercheur spirituel. Je te vois partout en ta forme infinie… Je n’en vois ni la fin, ni le milieu, ni le début, ô seigneur de l’univers, qui assume la forme de toutes choses (BG 11/16). Tout être, et même toute chose, n’est qu’une forme transitoire du Seigneur. La Bhagavad Gita reprend ce thème fondamental sous tous les angles : Je suis à la fois le surgissement et la résorption de l’univers entier. (BG 07/06). Je suis le Soi (atman)… siégeant dans le cœur de tous les êtres. Je suis le début, le milieu et aussi la fin de toutes les créatures (BG 10/20).
2 Nous avons abondamment vu que cette notion se trouve indubitablement aussi dans les évangiles apocryphes gnostiques et même dans les canoniques. La question revient alors à celle-ci : « Peut-on réaliser l’état christique sans le christianisme ? l’état krishnaïte sans l’hindouisme ? et l’état bouddhique sans le bouddhisme ? » En tout cas, le peut-on sans l’institution, sans le ritualisme, sans la communauté ecclésiale correspondante avec, comme seul recours, la parole sacrée et la pratique méditative individuelle, ou d’un groupe restreint ? En théorie, la réponse est indubitablement ‘oui’. Jésus dit : lorsque deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d’eux (Mt 18/20 = P 134).
Y a-t-il risque d’orgueil ?
1 Certains perçoivent le Soi par eux-mêmes, par la méditation de leur propre Soi ; d’autres le voient par le yoga de la connaissance (samkhya yoga) ; d’autres encore par karma yoga (la discipline de l’action) (BG 13/24). Le premier cas (perçoivent le Soi par eux-mêmes, par la méditation de leur propre Soi) ne suppose aucune tradition religieuse ou spirituelle, et même pas d’écrit sacré à la limite. Le second cas (d’autres perçoivent le Soi par le yoga de la connaissance : samkhya yoga) : pour cela l’enseignement de la BG est nécessaire, et nous en disposons. Le troisième cas (d’autres perçoivent le Soi par le karma yoga, la discipline de l’action) ; pour cela aussi nous disposons de l’enseignement complet et clair de la Gita.
2 En pratique, les obstacles existent. « Qui fait l’ange fait la bête » dit Blaise Pascal. À se vouloir pur esprit, on risque de tomber dans certains travers, en particulier l’orgueil. Encore que la chose soit plus théorique que réelle, car l’orgueilleux a besoin des autres pour se figurer supérieur aux autres. Si sa voie se déroule en présence intérieure de l’Unique, et qu’elle est quasiment inconnue de ceux qu’il fréquente dans sa vie sociale, d’ailleurs limitée, en quoi consisterait son orgueil ?
Les trésors sont enterrés, non disparus
1 Il faut certainement une volonté supérieure à la moyenne pour pratiquer un tel chemin. Mais, après tout, il y a des hommes qui traversent le Pacifique à la rame, qui font le tour du monde à vélo, qui écrivent une œuvre immense sans jamais la publier, qui divulguent un enseignement profond, à longueur de vie, pour quelques modestes auditeurs.
2 De même que les plus beaux joyaux du monde exposés dans les musées ou sur la gorge des belles, ne forment qu’une infime partie de ceux que contient la terre en son sein, de même les figures spirituelles officielles, auréolées de leur célébrité, ne sont certainement qu’une partie, peut-être même une très petite partie des vrais spirituels dont seul Dieu sonde les reins et les cœurs.
3 Nous vivons depuis des siècles dans une culture démocratique qui produit mécaniquement un nivellement nécessairement par le bas. Un authentique spirituel ne peut en aucun cas percer dans un tel contexte. L’égalité a l’élite en horreur. Mais, si la médiocrité des masses peut toujours recouvrir de son bruit le vrai langage des spirituels, elle ne peut pas toujours les empêcher de parler, presque jamais les empêcher de penser, et jamais les empêcher de méditer. La quasi-unanimité de la médiocrité et de la vulgarité dans notre modernité est donc une illusion : les trésors sont enterrés ; ils ne sont pas disparus.
La méthode de l’ésotérisme absolu
1 Jésus dit alors aux Juifs qui l’avaient cru : Si vous demeurez dans ma parole, vous êtes vraiment mes disciples, vous connaîtrez la vérité et la vérité vous libérera (Jn 08/32 = P 147). Quiconque le veut a accès à tout cela, du moins dans tous les pays occidentaux actuellement. C’est l’équation sacrée : discipline+parole-logos+compréhension-de-la-vérité = libération.
2 Pourquoi la parabole de l’ouvrier de la onzième heure (Mt 20/01 = P 219) ne s’adresserait qu’aux croyants exotériques ? Les cœurs spirituels ne ressentent-ils pas l’universalité de ces paroles de la Gita ? Que ton esprit s’attache à moi. Offre-moi ta dévotion, et ton sacrifice. Promets-moi obéissance. Alors, sans nul doute, tu viendras à moi. Je te le promets solennellement, car tu es mon cher ami (BG 18/65). Renonçant à tous les dharmas (à toutes les règles, y compris des institutions religieuses exotériques), que je sois ton unique refuge. Je t’affranchirai de tous les maux (BG 18/66). Cet enseignement, tu ne dois pas le communiquer à ceux qui ne pratiquent pas l’ascèse, ni à l’homme sans religion, ni à qui n’est pas désireux de l’entendre, ou qui se plait à se dénigrer (genre saint Paul se présentant comme un avorton)(BG 18/67). Mais celui qui transmettra ce mystère suprême à mes serviteurs, me servant lui-même avec ferveur, celui-là, assurément, entrera en moi (BG 18/68). Nul, parmi les hommes, n’accomplit pour moi un service plus précieux que lui, nul sur terre ne me sera jamais plus cher que lui (BG 18/69).
2 Et quand à celui qui apprendra à réciter et étudier notre dialogue sacré, il m’offrira par là-même le sacrifice de la connaissance (jnana yajnena). Telle est ma pensée (BG 18/65-70). Le texte donne ici une clé, d’ailleurs connue de toutes les traditions spirituelles et multimillénaires : apprendre, réciter, étudier le texte sacré. Et, puisque la providence veut que la culture soit aujourd’hui mondiale, les textes sacrés. Il est alors bien clair que la Bhagavad Gita, qui reprend, en les enrichissant pour la partie pratique, les Upanishad du yoga, ressort comme étant le texte révélé le plus synthétique et le plus complet. Pour les natifs chrétiens, les évangiles, canoniques et certains apocryphes, interprétés en fonction des clés non-dualistes orientales viendront s’y ajouter, puisque telle fut leur vocation native.
La levée des secrets
1 On pourrait objecter que l’étude du texte sacré risque d’être limitée pour un homme enfermé dans ses seules ressources individuelles. Mais c’est là que la providence intervient aussi. La modernité a achevé de détruire les organisations ésotériques en occident, mais elle a rendu, par la mondialisation culturelle et spirituelle, largement accessibles les enseignements spirituels orientaux et en particulier hindous. Celui qui suivra, en exclusivité ou principalement, la voie de l’ésotérisme absolu sera lecteur des écrits de sagesse universels, actuellement si répandus et accessibles, et sera de tradition orale en récitant le ou les textes sacrés fondamentaux qu’il a choisi de placer dans son cœur.
2 La gita donne, pourrait-on dire, la recette de la pratique de l’ésotérisme absolu : Ce savoir est roi entre toutes les sciences; il est le secret d’entre les secrets, la connaissance la plus pure, que l’on peut réaliser par intuition directe, en accord avec le dharma (l’ordre universel), facile à pratiquer et impérissable (BG 09/02).
3 Ce savoir est roi entre toutes les sciences : Sur la voie de la connaissance, le jnana-yoga, il n’y a rien de supérieur. Il est le secret d’entre les secrets : c’est précisément l’ésotérisme absolu.
L’intuition directe
La connaissance la plus pure, que l’on peut réaliser par intuition directe : voilà le point central. Aucun intermédiaire institutionnel n’est indispensable, même si certains peuvent être transitoirement utiles. Mieux encore, aucune technique méditative n’est indispensable car, dès lors qu’il y a une technique, avec sa procédure, l’intuition n’est pas totalement directe. Lorsqu’un chercheur va voir un professeur de yoga en occident, du moins un parmi les rares qui savent encore que le yoga ne se limite pas aux postures-asanas, on lui servira une multitude de techniques de méditation : un vrai supermarché de la spiritualité. Mais, s’il écoute un maître réalisé, du genre de Sri Nisargadata Maharaj, il s’étonnera de l’entendre souvent parler de méditation sans préciser jamais comment faire. C’est que, pour lui, l’intuition directe est la voie : « Méditez sur votre propre conscience ». « Votre propre conscience est Dieu ».
Quel que soit sa façon de vivre
En accord avec le dharma (l’ordre universel) : ce point évoque la nécessité de ne pas être désordonné par rapport aux lois universelles du cosmos et de la vie humaine. Mais, en fait, la marge de liberté est grande, comme l’indique la Gita elle-même : Le yogi, établi dans l’unité, qui Me vénère comme demeurant dans tous les êtres, vit en Moi, quel que soit sa façon de vivre (BG 06/31) et aussi : Devenu indifférent aux fruits des actes, toujours comblé, ne dépendant de rien ni de personne, celui-là, en réalité, n’agit pas, bien qu’engagé dans l’action (BG 04/20).
Il faut peu de choses et même une seule
Facile à pratiquer et impérissable : Le facile à pratiquer souligne la possibilité, et même la nécessité, d’être, au moins en grande partie, autodidacte. C’est une erreur, finalement encore exotérique, de croire qu’il faut des sommes de techniques différentes et des fréquentations nombreuses de maîtres, quand ce ne sont pas des pèlerinages et des cérémonies, pour progresser dans la voie de l’Unique. Comme dit Jésus au jeune homme riche : Une seule chose te manque : … viens, suis-moi (Mc 10/21 = P 216) ou bien, en version féminine, à Marthe : tu te soucies et t’agites pour beaucoup de choses ; pourtant il en faut peu, et même une seule… (Lc 10/42 = P 159)
L’Unique habite la solitude
1 Il est regrettable de voir nombre d’occidentaux courir sans cesse d’une doctrine à une autre, d’un maître à un autre, en cherchant celui qui sera le bon, le vrai. Tourisme pseudo ésotérique bien souvent. Un goût certain de la solitude est nécessaire à la voie ésotérique et particulièrement sous la forme que nous envisageons présentement. Le yogi, maître de son corps, doit constamment garder son mental concentré sur le Soi-atman, demeurant dans la solitude, seul… (BG 06/09). Dans le monde moderne, surtout en situation urbaine, ce sera souvent « demeurant dans la foule, seul ». Car il est vrai que le spirituel se sent souvent plus seul dans l’urbanisme concentrationnaire moderne que dans la nature sauvage. Et, en fin de texte la Gita y revient évoquant le yogi : qui demeure seul, en un lieu solitaire, mangeant peu, maître de sa pensée, de sa parole, et de son corps, toujours pratiquant l’Union spirituelle, attentif à écarter les passions… (BG 18/52)
2 L’Évangile ne manque pas de préciser cet aspect. Le matin, bien avant le jour, Jésus se leva, sortit et s’en alla dans un lieu désert, et là il priait (Mc 01/00 = P 045). Et aussi : Jésus, se rendant compte qu’ils allaient venir s’emparer de lui pour le faire roi, s’enfuit à nouveau dans la montagne, tout seul (Jn 6/15 = P 106). Pour toi, quand tu pries, retire-toi dans ta chambre, ferme sur toi la porte, et prie ton Père qui est là, dans le secret…(Mt 06/06 = P 068)
3 On vient progressivement à la voie de l’ésotérisme absolu quand on a compris le fait de reconnaître l’importance de la réalisation spirituelle, et la recherche philosophique de la vérité absolue, voilà ce qu’on nomme la science ; et l’ignorance est tout ce qui va contre (BG 13/11). Car, alors, les discours humains, qu’ils soient religieux, universitaires, scientifiques, politiques, ou mondains en viennent à retenir l’attention encore moins que les sons animaux dans la nature.
4 Alors, l’évidence silencieuse de Dieu dans le cœur devient la voie. Mais, si l’on s’y engage, on constate ce que prévient la Bhagavad Gita : La tâche est plus ardue pour ceux qui fixent leur mental sur le non-manifesté, car avancer par la voie de l’absolu impersonnel est toujours difficile pour l’être incarné (BG 12/05). La chose est curieuse d’ailleurs, car il est dit aussi : Renonçant mentalement à toutes les actions et parfaitement maître de lui, l’être incarné vit heureux dans la cité aux neufs portes, sans agir ni faire agir (le corps et les sens) (BG 05/13). La voie de l’ésotérisme absolu est à la fois plus ardue et le seul vrai lieu où l’on peut vivre heureux quand on est dans la cité aux neufs portes (le corps). Tous les ermites le savent, qu’ils soient ermites dans la foule moderne ou ermites monastiques. Et alors on comprend la réponse de Jésus au jeune homme riche : un homme accourut et, s’agenouillant devant Jésus, il l’interrogeait : »Bon maître, que dois-je faire pour avoir en héritage la vie pour l’éon ? » Jésus lui dit : »Pourquoi m’appelles-tu bon ? Nul n’est bon que l’Unique seul (Mc 10/18 = P 216).
Credo chrétien et Métaphysique non-dualiste 12 : Quelle voie suivre ?
Credo chrétien et Métaphysique non-dualiste 12 : Quelle voie suivre ?
Un christianisme inacceptable en l’état
Le choix dépend de la constitution humaine de chacun (de l’éveil de ses koshas)
1 Dans les chapitres suivants, nous examinerons quatre voies possibles, entre lesquelles se répartissent les chercheurs spirituels confrontés à cette question ; chercheurs qui ne sont pas rares en occident.
2 Ces voies ne sont pas déterminées au hasard ; elles dépendent de la structure générale de l’humain, qui est commune à tous les hommes, et aussi du développement plus ou moins complet de chaque élément de cette structure qui, lui, est spécifique à chaque individu.
3 La conception moderne profane comprend l’humain comme étant formé d’un seul élément, le corps, la pensée étant réduite à n’être qu’une simple conséquence de l’activité du cerveau.
4 La conception ‘chrétienne moderne’ revient à considérer deux parties : le corps et l’âme. Cette dernière étant supposée immortelle et devant retrouver un ‘corps de résurrection’ lui-même immortel après la mort, corps qui servira à souffrir ‘éternellement’ en enfer ou jouir ‘éternellement’ au paradis.
5 La conception chrétienne antique discernait trois éléments : corps, âme, esprit, (latin : corpus, anima, spiritus ; grec : soma, psychè, pneuma). L’âme recouvrait alors le mental, et l’esprit était considéré comme capable de concevoir le divin à défaut d’être divin lui-même.
6 La théorie hindoue des koshas, c’est-à-dire des ‘enveloppes’ constituant l’individualité humaine, distingue cinq niveaux et nous nous appuierons sur elle, qui semble la plus adéquate dans les théories connues sur cette question.
7 Ana maya kosha, tout d’abord. Maya signifie ‘illusion’, ‘mirage’, ‘réalité transitoire, mortelle, éphémère’. Ana signifie ‘nourriture’. Ana maya kosha est donc ‘l’enveloppe illusoire faite de nourriture’, autrement dit le corps en tant qu’objet ; celui qui reste à titre de cadavre lorsque la vie s’en est allée.
8 Prana maya kosha ensuite. Prana signifie ‘force vitale’, ‘énergie’. C’est donc toujours le corps, mais en tant qu’il est vivant, et donc percevant, mobile, doué de conscience sensorielle.
9 Mano maya kosha : mano vient de manas, qui signifie ‘le mental’ : mémoire, imagination, sens logique, émotion etc.
10 Jnana maya kosha : jnana est la connaissance, équivalent du français gnose et du grec gnosis. Le savoir est d’ordre mental et toujours au service de l’ego, la connaissance-gnose est supra individuelle, non limitée à l’ego.
11 Ananda maya kosha : ananda est la béatitude, la joie divine. C’est l’état de la conscience cachée au fond de l’humain, lorsque les enveloppes précédentes ne l’occultent pas par leur opacité.
Premier choix : la conscience individuelle et le syncrétisme
1 Étant donné que ana maya kosha ne désigne en fait que le cadavre, on peut grouper les deux premières enveloppes, les deux premiers koshas ; ce qui donne ana-prana-maya-kosha, le ‘corps fait de nourriture et d’énergie’. Un homme qui ne développe que cela est un homme profane, égocentré. Il est représentatif du type de l’homme moderne moyen, qui juge de tout en fonction de son intérêt individuel, que ce soit pour voter, consommer, se marier ou divorcer. Son niveau de conscience est celui de la conscience individuelle. Il juge de tout par lui-même, pour lui-même ; lui-même s’identifiant essentiellement au corps.
2 À proprement parler cet homme de conscience individuelle n’a pas de préoccupation religieuse ou spirituelle. Mais, en pratique, il s’y intéressera quand même, plus ou moins, et peut-être beaucoup. La raison en est qu’un corps vivant n’a pas envie de mourir. La perception attristante de la mort de ceux qui lui sont utiles, parmi les autres, ou de sa propre mort, que le vieillissement rend présente, cette perception pénible sera adoucie par l’idée chrétienne de la ‘résurrection des corps’ ou l’idée hindoue de la réincarnation.
3 Cet homme de conscience individuelle choisira donc, comme il vote ou comme il consomme, les idéologies religieuses qui lui procurent le maximum de confort dans sa sensation d’être un corps vivant, mais malheureusement sujet à vieillir. Il pratiquera donc le syncrétisme, qui consiste à choisir, dans les différentes doctrines religieuses et spirituelles, ce qui plait dans l’une ou dans l’autre, et à les assembler en fonction du jugement indépendant de l’individu lui-même et pour lui-même. Et ce choix, uniquement guidé par le confort psychologique, se fera sans soucis de cohérence doctrinale. La marque de fabrique du syncrétisme, c’est précisément son incohérence.
Le christianisme est-il encore viable ?
Avant de commencer le commentaire de l’Évangile, péricope par péricope, nous ferons une douzième étude sur la question de la foi. Son objet sera le suivant. Vu l’énorme différence de perspective entre, d’une part, la théologie dogmatique et les pratiques rituelles chrétiennes et, d’autre part, la spiritualité orientale de type yogique, non-dualiste, à base métaphysique, comme celle enseignée dans la Bhagavad Gita, la question se pose légitimement pour le chercheur spirituel né chrétien (ou baptisé enfant) de savoir s’il est opportun pour lui de demeurer dans le christianisme, s’il faut l’aménager, et alors comment, ou s’il convient d’en sortir carrément, et alors pour aller où ?
Deuxième choix : la conscience collective et la religion
1 Comme vu dans la théorie des koshas-enveloppes, tout homme possède les cinq koshas. Mais tout homme ne les développe pas au même degré, et ne s’identifie pas à l’une ou l’autre de même façon. Ainsi tout homme a un mental, manas, donc mano-maya-kosha, mais, pour beaucoup, le mental ne sert qu’à alimenter, servir, observer, raconter, fantasmer la vie du corps. Il n’a pas de vie propre et surtout, il sert le corps et ne se sert pas du corps comme d’un instrument.
2 L’homme chez qui le centre de gravité de la conscience est le mental vit à un niveau de conscience qu’on appelle collectif. En effet, si, physiquement, l’homme ne peut pas vivre seul mais doit avoir un minimum de vie sociale, à plus forte raison du point de vue mental. L’idéologie, les croyances, la représentation du monde que l’on se fait, la plupart des affects aussi sont question de culture et non de nature. Si un homme n’avait pas été élevé par son milieu, n’avait pas appris le langage, la lecture, l’utilisation des différents médias, sa pensée serait quasiment réduite à l’état animal.
3 L’homme de conscience individuelle, bornée au corps, se croit séparé des autres humains car la frontière épidermique présente pour lui un caractère d’absolu. Mais, pour beaucoup d’humains, la frontière est culturelle et non épidermique d’abord. Ils s’identifient à leur croyance, à leur culture et se définiront comme ‘français’, ou comme ‘chrétien’ ou comme ‘occidental’, ou comme ‘moderne’, comme ‘de gauche’ ou tout autre équivalent. La conscience d’un tel homme est de type collective. Il choisit une collectivité, nationale, religieuse, philosophique, sexuelle, etc, et en fait le cœur de son être. La plupart du temps, d’ailleurs, il ne choisit pas cette collectivité, c’est elle qui le choisit, et il s’y trouve bien par habitude. L’homme de conscience individuelle est choisi par son corps, l’homme de conscience collective est choisi par sa culture.
4 Toute culture, quand on creuse un peu, présente une dimension religieuse. Même l’athée (l’homme qui ne croit pas en Dieu) ou l’agnostique (l’homme qui ne sait pas s’il croit en Dieu ou n’y croit pas) ont une dimension religieuse, puisqu’ils ne peuvent se définir que par rapport à un concept religieux, fut-il négatif (athée=sans Dieu ; agnostique=sans gnose).
5 L’homme de conscience individualiste se définit par son corps mais ne peut pas changer de corps, malgré les ‘merveilles’ de la chirurgie esthétique et le ‘paradis’ de la transition de genre. L’homme de conscience collective, par contre, peut changer, comme celui qui se convertit de l’athéisme au christianisme, ou du christianisme au bouddhisme. Il peut quitter sa bulle native de conceptions collectives pour rentrer dans une autre qui le séduira mieux. Si cet homme de conscience collective a l’impression de suffoquer dans son milieu catholique natif, il changera de religion, avec plus ou moins de radicalité.
Troisième choix : la conscience universelle et l’ésotérisme religieux
1 Si manas, le mental et donc l’enveloppe mano-maya-kosha, correspondent à une conscience collective, à quoi correspond jnana et l’enveloppe jnana-maya-kosha ? Manas est l’intelligence cérébrale et elle est entièrement au service de l’ego (ahamkara en sanskrit). Un homme peut être d’une intelligence cérébrale supérieure et parfaitement égocentrique. Napoléon disait ainsi : « Les hommes m’intéressent tant qu’ils me sont utiles. » Jnana est l’intelligence cordiale, intuitive, supra mentale, supra individuelle. Elle recherche le vrai, indépendamment de l’intérêt que l’ego y trouvera physiquement, mentalement, culturellement ou affectivement. En théorie, tout scientifique, de quelque science que ce soit, devrait être centré sur jnana-maya-kosha. En réalité, les scientifiques véritables sont rarissimes et les ingénieurs innombrables, qui vendent leur savoir technologique à tel ou tel marchand, sans se soucier des conséquences pour le monde et les humains, du moment que cela leur fait gagner de l’argent.
2 Dès lors que jnana recherche la vérité supra individuelle, l’homme dont la conscience place son centre en elle, ne sera déterminé ni par son corps, ni par sa culture native. L’univers sera son centre d’intérêt ; il cherchera à le comprendre. Et quel que soit l’origine historique ou géographique d’une théorie explicative du monde, dans tous ses aspects, seul lui importera de faire sienne celle qui est la plus complète, cohérente, qui colle le mieux à l’expérience et à l’intuition profonde. Cet homme, centré sur jnana-maya-kosha, développera une conscience universelle. Toute idée d’une race, d’une nation, d’une religion, en tous points supérieurs parce que c’est la sienne lui apparaîtra stupide.
3 Lui aura une véritable recherche spirituelle. Dans la mesure où une religion est toujours conditionnée dans sa forme par une race, une culture, une époque, il se sentira encagé dans une religion. Particulièrement dans une religion prosélyte, comme le bouddhisme, le christianisme ou l’islam. En effet, la volonté de chercher à ce que tout le monde pense et agisse comme soi-même relève inévitablement d’un complexe de supériorité et d’une étroitesse d’esprit. Celui qui intuitionne que ‘l’infini ne se répète jamais’ ne saurait prétendre enfermer l’infini dans une seule forme culturelle, si noble soit-elle. Il sera toujours disposé à découvrir quel qu’aspect de la vérité universelle en dehors des sentiers qu’il connaît.
4 Pour cette raison, l’homme de conscience universelle, même s’il reste fidèle à sa culture et sa religion, cherchera à travers elle à atteindre le centre, comme celui qui chemine le long d’un rayon du cercle pour atteindre le point où tous les rayons se touchent. Autant dire qu’il ne se contentera pas d’une religion dans ses formes limitées au temps, à l’époque, à la race qui l’a conçue ou qui la transmet présentement. S’il appartient, comme les chrétiens, à une religion prosélyte, missionnaire, propagandiste, il aura beaucoup de mal à y trouver une dimension ésotérique, c’est-à-dire profonde, universelle, car celui qui sait que tous les rayons mènent au centre, n’a pas l’idée de prétendre que son rayon est supérieur aux autres, et manifeste donc un certain mépris pour la propagande.
Quatrième choix : la conscience unitive et l’ésotérisme absolu
1 D’ordinaire la joie profane est toujours suscitée par quelque chose d’extérieur à l’être qui la ressent : l’amour d’une femme ou d’un homme, la contemplation d’un paysage, l’écoute d’une musique sublime, les honneurs mondains, la célébrité, la fortune etc. Ananda est cette enveloppe de l’être humain, ananda-maya-kosha, où l’humain constate que le cœur de son être est joie. Cela ne dépend pas des événements, des perceptions extérieures, mais ne se peut rencontrer qu’intérieurement, par la méditation. Et c’est cela, l’ésotérisme absolu. Non pas l’intériorité précieuse de telle tradition culturelle ou religieuse, dans quel qu’organisation secrète, mais l’intériorité de tout homme, du moins de tout homme qui accède à son intériorité, à la présence du divin en lui, présence qui constitue son centre et le maintien dans l’existence.
2 L’homme dont le centre de conscience se stabilise à ce niveau ne se définira pas comme d’une race, d’un pays, d’une culture, d’une civilisation, d’une religion. Il ne se définira aucunement car il sentira que l’infini est en lui, que l’absolu est sa destination normale. Seul le yoga, qui est précisément la voie de l’absolu, lui semblera être sa patrie.
3 Dans les chapitres suivants (2, 3, 4 et 5) nous allons examiner en détail les problèmes qui se poseront et les solutions qui se présenteront selon qu’un homme se centre sur la conscience individuelle, collective, universelle ou unitive. Ou, pour dire les choses autrement, selon qu’il est identifié à ana-prana-maya-kosha (le corps), mano-maya-kosha (le mental), jnana-maya-kosha (l’intelligence cordiale), ou ananda-maya-kosha (la béatitude unitive). En somme au corps, au mental, à l’intellect supra individuel, ou au rayon divin qui soutient son être dans l’existence (le Soi).
La conscience individuelle et le syncrétisme
Le syncrétisme et l’hérésie
1 Dans les mondes anciens, ce qu’on appelle aujourd’hui ‘religion d’État’ était la norme ; et ceci sous tous les cieux. Tout roi ou empereur se présentait comme de droit divin, quand il ne s’attribuait pas une ascendance divine, à la manière d’un César ou d’une Cléopâtre. Les théologiens ont agi de même en faveur de Jésus, d’où les récits de sa naissance ‘divine’ par Matthieu et Luc, récits que Marc et Jean, ainsi que les évangiles gnostiques, ont clairement éliminés.
2 Le droit et le roi étaient donc liés à la religion d’État et, en pratique, tout le monde était adepte de cette religion, au moins officiellement. L’idée de mélanger les doctrines religieuses était donc interprétée comme une sorte de collaboration avec l’étranger, voire avec l’ennemi. Chaque religion prétendait à la parfaite cohérence organique de sa doctrine. Il n’était pas question de choisir. D’ailleurs l’étymologie du mot ‘hérésie’, est précisément ‘le choix’. L’hérétique est celui qui prétend avoir le droit de choisir dans sa religion, ce qu’il garde et ce qu’il refuse. Et l’on sait que le christianisme (entre autres) a souvent traité les hérétiques par le feu.
Le christianisme, religion syncrétique
1 Mais, derrière cette façade se cache une réalité beaucoup plus nuancée, voire contradictoire. Une multitude d’aspects du christianisme trouve sa source hors de l’enseignement de Jésus et du monde juif qui était le sien. Et, parmi eux, quelques points parmi les plus fondamentaux des dogmes. Par exemple le dogme premier que ‘Jésus est Dieu’, affirmation dont l’évangile ne porte trace, puisqu’il établit au contraire la parfaite hiérarchie entre Dieu le père et lui.
2 De plus le christianisme, d’origine essentiellement paulinienne, avec sa doctrine de la croix comme but de la mission de Jésus et unique moyen de salut des humains, a rencontré de nombreuses autres doctrines religieuses au cours de son expansion. Et, malgré sa puissance et la brutalité de ses méthodes, il a souvent fallu qu’il compose avec ces doctrines. On sait que l’histoire de nombreux saints des régions anciennement celtiques reprennent la mythologie des dieux qui les ont précédés, et ne présentent aucune épaisseur historique ; mais ils furent élaborés pour amener diplomatiquement les dévots de l’ancienne religion dans le giron de la nouvelle, sans trop les dépayser.
3 En un mot, le christianisme est un immense syncrétisme, accumulé en deux mille ans d’histoire, et la période récente, depuis la révolution de 1789, a opéré un tournant radical sur de nombreux éléments de sa doctrine. Le christianisme démocratique, technophile, féministe, évolutionnisme et même homosexuel des papes récents n’a que peu de points communs avec celui des siècles passés… malgré l’illusion de la continuité que procure l’identité du nom de cette religion.
4 La définition officielle du syncrétisme donne ‘combinaison de doctrines et de systèmes incompatibles’. Or nous avons abondamment vu que l’ensemble du credo chrétien est incohérent avec ses propres écritures évangéliques, outre que ses différents points sont souvent incohérents entre eux. Voilà qui répond bien à la définition de syncrétisme.
Une caractéristique raciale
1 Mais le fait que l’Église elle-même soit hypocrite dans sa critique du syncrétisme, ne constitue pas une justification de ce dernier. La tendance générale des occidentaux actuels au syncrétisme s’explique par différents facteurs qui sont loin d’être spirituels. D’abord, une caractéristique de la race blanche est la forte individuation de ses membres. Sur le plan physique, la chose est criante, quand on voit des cheveux bruns, blonds, roux, des yeux bleus, verts, noisettes, marrons, plus les variétés de cheveux combinées avec celles des yeux. Les Noirs ont tous les cheveux noirs, et les yeux marron, de même les chinois ou les japonais ; seuls les hindous font, et encore très rarement, exception.
2 L’aveuglement de l’idéologie égalitaire rend tabou tout propos sur les races humaines, la notion n’étant tolérée que pour les animaux (et encore pas pour les ‘anti-spécistes’). Il est facile de comprendre la raison d’être de cette nouvelle idéologie ‘antiraciste’. Si les européens n’ont pas le monopole des génocides, il est manifeste qu’ils ont excellé dans cet art. La conquête des Amériques du sud et centrale par les Espagnols et de l’Amérique du nord par les européens du nord en ont fait l’atroce démonstration. Et cela sans parler de la colonisation de l’Afrique et des guerres européennes en Asie. Maintenant que certains des pays autrefois ravagés par les européens en viennent à les concurrencer sur le plan matériel, une bienvenue idéologie égalitaire est devenue la norme. Et l’on est donc passé du racisme ordinaire en faveur des Blancs à la ‘tabouisation’ de la notion de race.
3 C’est pourtant un fait, non seulement indéniable, mais aussi significatif, qu’il existe des races et que cela participe de la richesse et de la variété du patrimoine humain.
4 Sur le plan de ce que le yoga nomme ahamkara, c’est-à-dire l’ego, le moi individuel, ces variations se retrouvent. Les Noirs et les extrêmes orientaux se vivent plus comme membres d’une ethnie, d’une communauté et font souvent preuve d’une individualité moins marquée… et moins individualiste que les Blancs occidentaux.
Un syncrétisme démocrate et consumériste
1 Il n’est donc pas étonnant que le XVIII° siècle européen, et en particulier français, ait mis au point la théorie démocratique ; c’est la tendance assez naturelle d’un peuple individualiste. Cela ne rend d’ailleurs pas ce peuple compétent pour s’auto-gouverner, comme le prouvent les nombreux moyens efficaces de le manipuler, mais il est dans sa nature de s’illusionner sur le fait qu’il en serait capable. Et la première ruse des manipulateurs de foules consiste précisément à entretenir cette illusion.
2 Bien naturellement, cette tournure de caractère devait se manifester dans le domaine religieux. Et ceci avec passion, comme le montrent la croisade contre les Cathares, les guerres de religions entre Catholiques et Réformés, l’interdiction de la religion par la Terreur révolutionnaire, puis la guerre idéologique permanente de la laïcité contre les religions.
3 Les anglais ont inventé la machine et le capitalisme, qui ont généré une pléthore de biens de consommation, si bien que l’homme qui fait son marché est devenu aujourd’hui un consumériste ; il trouve normal de choisir toujours, en politique, en économie, et, pourquoi pas, en religion.
4 Reste qu’il faut beaucoup d’intelligence pour que l’ensemble de ces choix produise une doctrine cohérente. C’est pourquoi les obsédés du choix deviennent presque inévitablement des syncrétistes.
Exemples du théosophisme et de l’anthroposophie
1 Au XIX° siècle Héléna Blavatsky fonda avec quelques autres la Société Théosophique qui se donna la fière devise : « Il n’y a pas de religion supérieure à la vérité. » La chose est exacte, mais le procédé employé par la ST n’en est pas moins problématique. Un dissident de cette société, Rudolf Steiner, fonda, en 1913, l’Anthroposophie, cousine germaine (dans tous les sens du terme) de la ST.
2 Outre que ces conceptions mélangent les doctrines de différentes religions, y compris des religions mortes comme l’égyptienne, elles franchissent une frontière qualitative, puisqu’elles y adjoignent les théories parfaitement non religieuses et d’ailleurs mouvantes de la modernité. En somme elles considèrent ‘la’ Science, avec un grand S, comme disent les modernes, c’est-à-dire la science de la matière étudiée sous l’angle de méthodes quantitatives (du point de vue spirituel, la plus inférieure des sciences, bien que légitime) ; ils considèrent donc la science en question comme une source au moins aussi importante que les théories métaphysiques ou les révélations religieuses, voire comme leur fondement. Leur syncrétisme est donc beaucoup plus étendu que celui des grandes religions.
3 Un exemple suffira à constater en quoi cela fausse la perspective originelle de certaines doctrines spirituelles. La Bhagavad Gita enseigne avec précision la doctrine du samsara (BG 03/16), la ronde des naissances et des morts, par laquelle l’atman d’un être parcourt de nombreuses incarnations (BG 02/22), progressives ou régressives, selon que son orientation intérieure est plus ou moins savante et vertueuse. Mais Steiner mêle cette notion avec le progressisme matérialiste et l’utopisme technologique moderne, en précisant que le grand intérêt de la réincarnation, c’est que cela permet aux humains de profiter des progrès de la science à venir. Alors que, s’ils mourraient sans autre vie humaine, comme selon la doctrine chrétienne (on n’a qu’une vie terrestre et ensuite le jugement définitif), ils ne pourraient pas profiter du progrès futur de la science. En somme, la science matérielle fabrique un paradis (ce que les écologistes actuels sont fort loin de considérer comme établi), et la réincarnation est la chose la plus souhaitable du monde pour en jouir indéfiniment.
4 Le problème, c’est que les spiritualités orientales envisagent le samsara en sens inverse de ce progressisme. Toi, qui est échoué dans ce monde éphémère et misérable, consacre-toi à moi (BG 09/33) M’ayant atteint, ces grandes âmes (mahatma) ne reprennent plus naissance en ce monde, qui recèle la souffrance et qui est éphémère… (BG 08/15) Du point de vue des spiritualités orientales donc, la vie humaine est toujours emprunte de souffrance pour la plupart des habitants de la terre, et les sages actuels sont bien d’avis que la science matérialiste ne fait qu’en rajouter : il suffit de constater le désastre écologique produit par la société industrielle et le permanent progrès des armes de destruction massive des humains.
5 Il est donc clair que la conscience individuelle et son inévitable méthode syncrétique ne produisent rien de bon en matière de spiritualité et ne saurait donc réformer la culture et la religion très égarées du temps présent.
La conscience collective et le changement de religion
Ce qui a eu un début aura une fin
1 Les français ayant une religion sont encore généralement chrétiens. Or cette religion, plus qu’aucune autre, se tient pour supérieure à toutes, ce qui fait que la quitter lui paraît relever d’une absolue folie. Mais, en même temps, pour la raison qu’elle se prétend la meilleure religion, elle est très propagandiste (la plus propagandiste de toutes les religions sans aucun doute). Elle se pense donc comme la religion pour laquelle on quitte les autres, et non comme une religion qu’on quitte pour une autre.
2 Et le christianisme se pense immortel. Mais c’est oublier que, selon l’axiome métaphysique : ‘Tout ce qui a un début a une fin’. Or l’exotérisme chrétien a un début situé précisément à la ‘conversion’ de Paul de Tarse, puis à l’époque des grands conciles dogmatiques, et finalement à la romanisation du christianisme naissant par Constantin au IV° siècle. Quand sera la fin de cette doctrine et de l’institution qui la porte ? Nous l’ignorons, mais il ne fait aucun doute qu’elles auront une fin.
Dépendante de son terreau culturel, aucune religion n’est universelle
1 Une religion prend sa forme dans une époque donnée, une race particulière et une culture identifiable. Or la race blanche, dans laquelle le christianisme est né, se déchristianise rapidement et massivement ; c’est même elle qui a inventé le principe d’une civilisation sans base religieuse, avec la révolution de 1789 et la laïcité. La modernité a bouleversé, l’une après l’autre, toutes les valeurs établies au moment de la formation de cette religion.
2 Et les régions du monde les plus densément chrétiennes ne sont plus désormais en Europe, mais en Afrique et en Amérique. Pour toutes ces raisons, le christianisme est condamné à changer de nature, au point d’en devenir presque méconnaissable. Et ceci même s’il garde le nom et certaines de ses anciennes apparences, comme c’est le cas, par exemple, pour la Franc-Maçonnerie moderne devenue quasi antipodale de ses origines en matière de doctrine.
L’idéologie problématique du bouc émissaire
1 De plus, ce que l’on nomme le christianisme, et qui est en fait seulement l’exotérisme chrétien, est basé sur le principe juif du bouc émissaire. Les hommes projettent leurs péchés sur l’animal innocent, que l’on sacrifie à leur place pour apaiser la colère de Dieu ; colère due aux péchés des hommes. On pourrait penser que c’est une ruse pour tromper Dieu, qui devrait logiquement exiger que soit châtié le pécheur, ou le plus précieux du pécheur, c’est-à-dire son enfant, et non pas un animal innocent, qui n’a rien à voir avec le péché de ses propriétaires.
2 Mais l’épisode biblique de Yahvé exigeant d’Abraham qu’il lui sacrifie son fils unique, Isaac, qu’il a eu tant de mal à avoir, change la donne dans le judaïsme. Abraham accepte de sacrifier son fils mais, au dernier moment, la main de Dieu l’en empêche. Abraham trouve ensuite un bélier dont les cornes se sont prises dans un buisson, alors Dieu accepte qu’il le sacrifie en lieu et place de son fils. C’est le bouc émissaire. Donc on passe des sacrifices humains aux sacrifices d’animaux pour apaiser la colère de Dieu due aux péchés des hommes.
Quel rôle a la crucifixion de Jésus ?
1 En ce qui concerne le christianisme, tout repose sur le rôle que l’on attribue à la crucifixion de Jésus. L’évangile, dans son fond, ne survalorise pas la croix. Le prologue de Jean dit : à tous ceux qui l’ont accueilli (le logos, le verbe de Dieu), il a donné pouvoir de devenir enfants de Dieu, à ceux qui croient en son nom (Jn 01/12 = P 001). C’est donc clairement la réception de l’enseignement spirituel de Jésus qui est salvateur ; il n’est pas question de sa mort sur la croix. D’ailleurs Jésus dit : Si vous demeurez dans ma parole, vous êtes vraiment mes disciples, vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous libèrera (Jn 08/31-32 = P 147). Il n’est toujours pas question de la crucifixion.
2 On remarque que le mot connaître-ginôskein est le même que le mot gnose dans cet autre passage de Jésus invectivant les docteurs religieux : Malheur à vous, les légistes, parce que vous avez enlevé la clef de la gnose ! Vous-mêmes n’êtes pas entrés, et ceux qui voulaient entrer, vous les en avez empêchés ! » (Lc 11/52 = P 171). Dans tout cela il est question de la réalisation spirituelle par la connaissance gnostique et non par la consommation physique d’une hostie qui serait le corps du Christ réactualisé, bien qu’invisiblement, par la puissance d’un rite quelque peu magique, opéré par le prêtre seul. En fait, ce salut par la connaissance est exactement ce que proposent les trois évangiles gnostiques que nous avons précédemment étudiés. C’est exactement la voie que propose la Bhagavad Gita : Cela (Brahman), est la lumière de toutes les lumières, brillant par-delà les ténèbres… Il réside au cœur de chacun. On ne peut l’atteindre que par la connaissance (BG 13/17)
3 Mais le problème, c’est que les évangiles canoniques semblent aussi dire le contraire ! C’est-à-dire que la crucifixion de Jésus, plus le rite eucharistique, qui fait apparaître en tout temps et tout lieu le corps du christ, plus la communion à ce corps réactualisé, sont indispensables au salut, et non pas la connaissance-gnose.
Le salut du corps ou la libération ?
1 Ainsi Jésus dit : Le Fils de l’homme (c’est ainsi que Jésus se nomme lui-même), doit beaucoup souffrir, être rejeté par les anciens, les princes des sacrificateurs-(prêtres), et les scribes, être tué et, le troisième jour, être réveillé-egeirein (Lc 09/22 = P 122). Le mot egeirein correspond à buddhi en sanskrit, et signifie l’éveil spirituel par désidentification de la conscience au corps. Que cette opération de détachement soit pénible, vu l’attachement habituel des humains au corps, est compréhensible. Mais l’interprétation théologique de ce passage est que, après trois jours, le cadavre de Jésus va se réveiller et sortir du tombeau. Ce n’est plus une interprétation spirituelle, mais charnelle, littérale. La mission de Jésus n’est plus alors de libérer les humains de leur vie corporelle mortelle (comme la mission de Krishna dans la Bhagavad Gita), la mission de Jésus devient : permettre aux humains de retrouver un corps, leur corps, après la mort et de le garder ensuite indéfiniment.
2 On a donc deux conceptions religieuses radicalement différentes et même opposées. D’une part la religion du salut du corps et, d’autre part, la spiritualité de l’affranchissement d’une forme, nécessairement limitative : Si quelqu’un vient à moi sans haïr … jusqu’à sa propre vie, il ne peut être mon disciple (Lc 14/26 = P 192).
La réintroduction du ‘bouc émissaire’ juif dans la christianisme
1 Comment un même texte ‘sacré’ peut-il contenir et même entremêler deux enseignements aussi contradictoires ? Voici la seule explication qui colle à l’histoire du christianisme.
2 A°) Jésus a enseigné la réalisation spirituelle par la connaissance, comme vu. Ceci à une élite : ses disciples. De plus il a enseigné des principes moraux aux foules, et aussi des doctrines profondes, mais sous une forme occultée, les paraboles : C’est par un grand nombre de paraboles de ce genre qu’il leur annonçait la Parole selon qu’ils pouvaient l’entendre et il ne leur parlait pas sans parabole, mais, en particulier, il expliquait tout à ses disciples. (Mc 04/33 = P 092).
3 B°) À partir de Paul de Tarse, on a interprété la vie et la mission tout entière de Jésus en terme de bouc émissaire. La crucifixion n’était plus le sacrifice héroïque que le Christ avait dû consentir pour pouvoir enseigner au grand jour la doctrine oubliée de la réalisation du divin dans l’homme. La crucifixion est devenue l’opération par laquelle Jésus représente le bouc émissaire, que les hommes, à travers le rite eucharistique, offrent à Dieu, en effaçage de leurs péchés. Ce n’est donc pas Jésus qui sauve les hommes par son enseignement, que les hommes doivent comprendre et mettre en œuvre dans leur vie. Mais c’est Jésus qui sauve les hommes par sa chair crucifiée, souffrante, que les hommes doivent manger, en ayant foi qu’il s’agit bien de la présence réelle de sa chair et qu’elle a pouvoir de les sauver corporellement au-delà de la mort.
4 Il est établi, par les savants les plus officiels du christianisme papal, que les évangiles canoniques ont été écrits après les lettres de Paul, et dans le sens de l’interprétation que Paul donnait à la mission du Christ. Rappelons que Paul n’a jamais vu Jésus de son vivant, et qu’il ne cite jamais son enseignement ; pour lui, le Christ se résume à la crucifixion : le bouc émissaire.
5 C°) Donc, et c’est la troisième phase du processus, les évangiles canoniques ont été écrits en puisant dans les paroles que l’on connaissait de Jésus, mais encadrées par l’enseignement de Paul. En somme Jésus a été incarcéré dans Paul : la spiritualité dans la religion, l’ésotérisme dans l’exotérisme, la libération spirituelle dans la résurrection des corps. Et cela a donné les propos incessamment contradictoires des évangiles canoniques.
Traces pauliniennes dans les Évangiles canoniques
1 Voici, en résumé, les traces pauliniennes les plus nettes dans les évangiles canoniques. « Jésus a fait cesser les sacrifices d’animaux, en chassant les marchands du temple (Jn 02/15 = P 028). Il s’est substitué aux animaux sacrifiés, devenant l’agneau pascal (Voici l’agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde : Jn 01/29 = P 023). Il est donc né pour être crucifié et mangé (ceci vous servira de signe : vous trouverez un nouveau-né enveloppé de langes et couché dans une mangeoire : Lc 02/12 = P 008). Et il a été crucifié pour sauver les hommes (Jésus prit du pain, le bénit, le rompit et le donna aux disciples en disant : »Prenez, mangez, ceci est mon corps. Puis, prenant une coupe, il rendit grâces et la leur donna en disant : »Buvez-en tous, car ceci est mon sang, le sang de l’alliance, qui va être répandu pour une multitude en rémission des péchés : Mt 26/26-28 = P 259). Finalement Jésus est ressuscité corporellement (Voyez mes mains et mes pieds ; c’est bien moi ! Palpez-moi et rendez-vous compte qu’un esprit n’a ni chair ni os, comme vous voyez que j’en ai : Lc 24/09 = P 315), et c’est cette résurrection de la chair qui constitue le but de la vie chrétienne.
2 Un passage de l’évangile canonique montre bien que la théorie du bouc émissaire est l’axe central de la construction religieuse chrétienne. Les grands prêtres et les Pharisiens réunirent alors un conseil : »… Si nous le laissons ainsi tous croiront en lui (Jésus), les Romains viendront, ils supprimeront notre Lieu Saint et notre nation. » Mais l’un d’entre eux, Caïphe, étant grand prêtre cette année-là, leur dit : » Vous n’y entendez rien. Vous ne songez même pas qu’il est de votre intérêt qu’un seul homme meure pour le peuple et que la nation ne périsse pas tout entière (voilà le bouc émissaire). » Jusqu’à maintenant il s’agit de la conception du grand prêtre juif : supprimer Jésus pour sauver les intérêts des chefs religieux juifs. Mais ensuite on passe à la religion chrétienne. Or cela, il ne le dit pas de lui-même ; mais, étant grand prêtre cette année-là, il prophétisa que Jésus allait mourir pour la nation, et non pas pour la nation seulement, mais encore afin de rassembler dans l’unité les enfants de Dieu dispersés (Jn 11/47… = P 221). Et, bien sûr, le christianisme paulinien est le lieu où se rassembleront les enfants de Dieu dispersés dans le monde entier. Et la suite indique le mode opératoire : Dès ce jour-là donc, ils résolurent de le tuer, ce que réactualise l’eucharistie chrétienne.
L’inversion du principe du sacrifice
1 La différence avec l’ancienne alliance juive, alliance que Jésus place justement à la source de la nouvelle (Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang, versé pour vous : Lc 22/20 = P 259), la différence donc, c’est que, contrairement au bouc émissaire, Jésus choisit de donner sa vie (je donne ma vie : Jn 10/17 = P 149).
2 Certes, dans toutes les traditions ésotériques, il est question du dépassement de l’individualité et du sacrifice de celle-ci. Par exemple la Bhagavad Gita déclare : Personne ne devient un yogi sans le renoncement à soi-même (BG 06/02). Mais ce sacrifice a un sens, car c’est sacrifier un moins pour un plus : Même dans ce monde, ceux dont l’esprit se fixe sur l’immuable transcendent la naissance (donc tout ce qui est manifesté). Brahman est pur et sans distinction. Par conséquent, ils sont établis en Brahman (BG 05/19). On sacrifie le moins, le ‘petit soi’ (BG 06/05), qui est l’ego, au plus, le ‘grand Soi’ (BG 06/06), l’atman, lequel s’identifiera à Brahman (Ceux qui, en s’appuyant sur cette connaissance, ont réussi à s’identifier à moi, n’ont pas besoin de renaître… : BG 14/02). Le sacrifice du moins pour le plus a un sens.
3 Alors que, dans la doctrine chrétienne, Jésus lui-même est Dieu, et il se sacrifie pour les hommes pécheurs. En somme, on sacrifie le plus pour le moins, inversant ainsi le principe même de tout sacrifice.
Une contestation dogmatique de moins en moins silencieuse
Beaucoup quittent le christianisme à cause des innombrables scandales, financiers et sexuels, en particulier dans le catholicisme romain, scandales que l’institution semble fabriquer par sa structure même. Mais ce désaveu d’ordre moral cache une vague de défections beaucoup plus essentielle, une crise de la foi dans les dogmes fondamentaux. Et cette crise touche le clergé lui-même, en tout premier. Il n’est que de voir la disparition subreptice des sujets les plus essentiellement dogmatiques et théologiques dans les homélies et les innombrables interventions papales. Nombre de points doctrinaux ne passent plus. Tel ‘l’enfer éternel’, pourtant clairement inscrit dans le Catéchisme de l’Église Catholique’ de saint Jean-Paul II. Même le ‘salut éternel’ de gens plus ou moins ‘pratiquants’ dont tous les proches savent très bien qu’ils étaient fort éloignés de la sainteté. Idem ‘l’infaillibilité pontificale’, bien souvent aussi la ‘présence réelle’ eucharistique, sans parler du ‘monopole du magistère dans l’interprétation de l’évangile’.
Le goût théologique pour l’absurde
1 Il est un autre aspect du christianisme qui, à raison, est peu supportable par un homme contemporain : c’est le goût invétéré de sa doctrine pour l’absurde ; alors que Krishna, dans la Bhagavad Gita affirme : Parmi les argumentations (pravadatam), je suis la logique (BG 10/32). Et pourtant, saint Paul conseille : n’ayez pas de prétentions déraisonnables, mais pensez à être raisonnables…(Rm 12/03) ; il semble que le conseil ait été fort peu suivi, y compris par qui le donnait.
2 Dogmatiquement, Marie est ‘théotokos’, c’est-à-dire ‘mère de Dieu’. Or Dieu est, par concept, ‘celui qui est sans père et sans mère’, ‘l’Unique’, ‘celui dont tout dépend et qui ne dépend de rien’ ; comment aurait-il une mère ?
3 Un jour, à la fête de l’assomption de la Vierge, un prêtre congolais opérant en France osa reprendre cette dernière interrogation, mais ce fut pour enchaîner aussitôt : « C’est un mystère et, devant le mystère, on s’incline. » Au moyen-âge, cela passait, aujourd’hui cette péremptoire argumentation devient très difficile à avaler pour qui n’a pas une mentalité d’esclave.
4 Autre exemple : la trinité selon laquelle il y aurait ‘un seul Dieu, mais trois personnes divines distinctes’.
5 Ou encore ‘Jésus est le fils de Dieu et Dieu envoie son fils se faire crucifier pour sauver les créatures… de son fils’, et les sauver de qui ? Qui donc aurait une telle puissance sur Dieu pour qu’il faille que Dieu meure sur la croix ? Et quel être est ce Dieu qui conçoit un fils pour le faire crucifier par un autre ?
6 Lorsqu’un imprudent pose ce genre de question à un théologien, il reçoit inévitablement comme réponse : « C’est un mystère. Celui qui refuse de s’incliner se dresse orgueilleusement devant Dieu »… on sent presque grésiller le fagot.
7 Le biais pervers de ce raisonnement consiste en ceci : la perfection de l’intelligence mentale est constituée par la logique, d’où il résulte que rien de vrai ne peut être illogique. Cependant, il existe des choses supra-logiques, ce qui n’est pas du tout la même chose qu’illogique.
8 Par exemple, Jésus dit à Philippe : Ne crois-tu pas que je suis dans le Père et que le Père est en moi ? Les paroles que je vous dis, je ne les dis pas de moi-même : mais le Père demeurant en moi fait ses œuvres (Jn 14/10 = P 263). Si l’on considère des poupées gigognes, la plus grande contient la plus petite, mais il est impossible que la plus petite contienne la plus grande ; prétendre le contraire serait précisément une contradiction, un illogisme. Or, il semble que, dans le passage précédemment cité, Jésus commette cette contradiction : il ne peut pas, semble-t-il, à la fois être dans le père et le père être en lui.
9 La solution du problème spirituel ainsi posé, c’est que l’exemple des poupées gigognes vaut dans l’espace. Or le père divin est l’auteur de l’espace, mais n’est pas lui-même soumis à l’espace. Jésus est dans le père, en tant qu’humain, créature de Dieu, comme le précise la Bhagavad Gita (Tous les êtres demeurent en moi, mais moi je ne suis pas contenu en eux : BG 09/04).
10 Jésus, dans une même phrase, s’exprime à deux niveaux différents. Dans je suis dans le Père, le je suis désigne Jésus en tant que ‘fils de l’homme’, en tant qu’homme, créature. Mais, dans le Père est en moi, Jésus signifie que Dieu a pris la place laissée par son ego sacrifié et que Dieu agit en lui, à travers lui (Voici mon Serviteur que j’ai choisi, mon Bien-aimé qui a toute ma faveur. Je placerai sur lui mon Esprit… : Mt 12/18 = P 055). Sans cesse, Jésus s’exprime tantôt en tant qu’homme (le Père est plus grand que moi : Jn 14/28 = P 263), tantôt en tant qu’habité par Dieu (tout est possible à celui qui croit : Mc 09/23 = P 127), Jésus, alors, parle en tant que Dieu puisqu’il dit par ailleurs : tout est possible à Dieu (Mc 10/27 = P 217).
11 Dans la théologie chrétienne, on assiste donc à une confusion fréquente entre la supra-logique spirituelle et l’illogisme confinant à l’absurde.
12 Et cette tendance est fort éloignée d’être récente. Comme on l’a vu, les évangiles canoniques ont été rédigés et remaniés au cours des quatre siècles séparant la mort de Jésus de la ‘canonisation des Écritures’. Cette période fut traversée par un formidable bouillonnement doctrinal, qui s’exprima par de véritables combats théologiques qui devaient déboucher, après Constantin, sur des combats tout court. Les récits évangéliques furent manifestement remaniés pour s’aligner, au fur et à mesure, sur la théologie dominante. Ainsi une partie des absurdités théologiques gagna le texte sacré lui-même.
13 Certes, on ne fit pas dire à l’évangile que ‘Marie était mère de Dieu’.
On ne lui fit pas dire non plus que le pape était infaillible, encore que le passage Je te donnerai les clefs du Royaume des Cieux : quoi que tu lies sur la terre, ce sera tenu dans les cieux pour lié, et quoi que tu délies sur la terre, ce sera tenu dans les cieux pour délié (Mt 16/09 = P 121), le donnerait à penser. Il est d’ailleurs notable que les orthodoxes, bien que respectueux du texte sacré, refusent catégoriquement ce verset.
14 On ne fit pas non plus dire à l’évangile qu’il y aurait un ‘enfer éternel’, car la fournaise ardente : là seront les pleurs et les grincements de dents (Mt 13/50 = P 095) ne dure qu’une ère-aiôn. Concept très enveloppant qui, comme nous l’avons vu, peut signifier ‘ère, siècle, éon, perpétuité, éternité’ sans autre précision. Mais la notion d’éternité n’est pas applicable ici, puisque l’éternité métaphysique n’est pas une durée, d’une part et, d’autre part, que ce qui a un début aura aussi une fin, or l’enfer a un début, puisqu’il résulte d’un jugement ponctuel à la fin de la vie d’un homme.
15 Par contre, certaines absurdités notoires, issues de la théologie, ont gangréné le texte sacré lui-même. Nous en donnerons quatre exemples.
La contamination de l’absurde théologique dans certains passages d’évangile (la parabole de l’enfant prodigue)
1 Le premier exemple est la parabole de l’enfant prodigue (Lc 15/11-32 = P 197) : Un homme avait deux fils. Le plus jeune dit à son père : »Père, donne-moi la part de fortune qui me revient. » On note la délicatesse de la demande ! Il fait comme si son père était déjà mort ; il le tue donc putativement. Car, en réalité, rien ne lui revient tant que son père est vivant, sinon ce que son père voudrait lui donner de sa propre initiative.
2 Le père leur partagea son bien. On note le curieux pluriel. Le père fait comme si son fils aîné lui avait demandé aussi son bien, ce qui n’est pas le cas… et du coup le père se dépossède de tout : comportement bien étrange pour un pater familias.
3 Peu de jours après, rassemblant tout son avoir, le plus jeune fils partit pour un pays lointain et y dissipa son bien en vivant dans l’inconduite. Quand il eut tout dépensé, une famine sévère survint en cette contrée et il commença à sentir la privation. On voit ici jouer la loi universelle des ‘actions et réactions concordantes’, autrement dit de la ‘justice immanente’, du dharma…
Une conversion stomacale
1 Rentrant alors en lui-même, il se dit : « Combien de mercenaires de mon père ont du pain en surabondance, et moi je suis ici à périr de faim ! » L’enfant prodigue accède ici à l’intelligence de l’estomac : la situation qu’il a quittée était meilleure que celle qu’il s’est faite.
2 Je veux partir, aller vers mon père et lui dire : « Père j’ai péché contre le Ciel et envers toi ; je ne mérite plus d’être appelé ton fils, traite-moi comme l’un de tes mercenaires. » On remarque le jugement pertinent du fils cadet sur lui-même : il revient pour ne pas mourir de faim, et il est effectivement un fils indigne. Mais rien ne signale qu’il ait été touché sur le plan de l’intelligence ou du sentiment ; sa conversion est stomacale : je suis ici à périr de faim ! Certes, rentrant alors en lui-même suppose une certaine intériorité, mais d’amour désintéressé ou de connaissance spirituelle, guère de trace, en tout cas, pas de preuve.
3 Les paroles qu’il se prépare à dire à son père sont-elles sincères ? ou simplement une stratégie pour avoir du pain ? Il connaît l’art de dire à celui dont on espère quelque chose ce qu’il a envie d’entendre. Jésus, dans ce genre de situation, ne gobe pas l’hameçon avec le ver de terre. Lorsque certains juifs malhonnêtes lui disent : « Maître, nous savons que tu es véridique et que tu ne te préoccupes pas de qui que ce soit ; car tu ne regardes pas au rang des personnes, mais tu enseignes en toute vérité la voie de Dieu… » Il leur répond :« Pourquoi me tendez-vous un piège ? » (Mc 12/14 = P 240). Or, au moment où nous en sommes de la parabole, l’enfant prodigue n’est rien d’autre qu’un dilapideur de la fortune de son père.
Le fils en demande encore beaucoup
1 Tandis qu’il était encore loin, son père l’aperçut et fut pris de pitié. Belle réaction du père, mais la chose devient scabreuse ensuite le père courut se jeter à son cou et l’embrassa tendrement. Le père ne devait manifester sa joie qu’une fois que le fils se soit remis en règle vis-à-vis de lui. Un fils qui dilapide la fortune de son père, et revient seulement pour manger ne saurait être un fils, ni même un serviteur, tout au plus un mendiant. Le fils alors (après que le père l’ait embrassé) lui dit : »Père, j’ai péché contre le Ciel et envers toi, je ne mérite plus d’être appelé ton fils. »
2 L’analyse du fils prodigue est pertinente. Un titre suppose une qualification. La Bhagavad Gita le dit bien : C’est moi qui ai créé les quatre varnas-castes, selon les gunas de chacun (les différences dans la nature mentale) et avec pour chacun son svadharma (ses devoirs propres)… (BG 04/13). En somme chacun occupe une place en rapport avec ses qualifications (les gunas de chacun). Le fils prodigue reconnaît, ou fait semblant de reconnaître, qu’il n’a pas les qualifications requises pour être un digne fils, c’est pourquoi il demande à son père d’être employé comme serviteur ; ce qui est encore bien ambitieux, car un serviteur avec un passé comme le sien a peu de probabilités d’être embauché par quiconque.
Un futur maître inférieur aux serviteurs
1 Le point de rupture, le point d’absurdité que nous voulons montrer arrive ensuite : Mais le père dit à ses serviteurs : »Vite, apportez la plus belle robe et l’en revêtez, mettez-lui un anneau au doigt et des chaussures aux pieds. Amenez le veau gras, tuez-le, mangeons et festoyons, car mon fils que voilà était mort et il est revenu à la vie ; il était perdu et il est retrouvé ! » Car enfin, en quoi son fils est-il revenu à la vie ? A la vie physique, certainement, puisqu’il le croyait peut-être mort, et on comprend que le père soit heureux de le savoir vivant, ce qui lui permettra d’avoir le temps de remonter la pente de sa faute colossale. Mais, en terme de dignité, de qualification, de quel droit serait-il le digne fils de son père ?
2 Et comment les serviteurs, qui sont, eux, fidèles à leur maître, pourraient-ils considérer ce fils, qui a traité son père comme s’il était mort, qui a dilapidé sa fortune, alors qu’eux travaillent pour l’entretenir au contraire ? Le service du serviteur n’est justifié que par la supériorité réelle du maître. En quoi le fils revenu est-il supérieur aux serviteurs, lui qui, précisément, n’y prétend plus ?
La parodie du pardon
Le geste du père, généralement interprété par les prêtres comme du pardon, n’est-il pas une deuxième erreur de sa part, après avoir fait la première erreur de le laisser s’emparer de la moitié de son bien sans la moindre qualification ?
L’aîné a fidélité dévaluée
1 Aux remarques précédentes, un prêtre répondra : « Vous ne comprenez rien à cette parabole, et vous commettez l’erreur du fils ainé. »
3 Voyons donc ce que dit celui-ci dans la suite du récit. Son fils aîné était aux champs. Donc il travaillait pour son père. Quand, à son retour, il fut près de la maison, il entendit de la musique et des danses. Appelant un des serviteurs, il s’enquérait de ce que cela pouvait bien être. Celui-ci lui dit : »C’est ton frère qui est arrivé, et ton père a tué le veau gras, parce qu’il l’a recouvré en bonne santé. » Il se mit alors en colère, et il refusait d’entrer. La colère n’est certes pas une vertu, encore que cela arrive à Jésus (Promenant alors sur eux un regard de colère…Mc 03/05 = P 052), mais il a le sentiment que son père est injuste. L’explication du serviteur est assurément un peu courte pour justifier l’attitude du père : il l’a recouvré en bonne santé ; est-ce suffisant pour en faire un fils digne de ce nom ?
Le père qui donne ce qu’il ne possède plus
1 Ensuite intervient une conversation entre le fils aîné et le père : Voilà tant d’années que je te sers, sans avoir jamais transgressé un seul de tes ordres, et jamais tu ne m’as donné un chevreau, à moi, pour festoyer avec mes amis ; et puis ton fils que voici revient-il, après avoir dévoré ton bien avec des prostituées, tu fais tuer pour lui le veau gras ! L’injustice du père est manifeste, comment le fils aîné n’aurait-il pas raison sur ce point ?
2 Mais le père lui dit : »Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi ». Ici se situe une chose étrange. En effet, le début avait précisé Le père leur partagea son bien ce qui signifie que le père ne possède plus rien, et qu’il a coupé en deux son bien entre ses deux fils. Cela contredit l’affirmation finale tout ce qui est à moi est à toi, puisque, à strictement parler, le père ne possède plus rien : il ne vit plus que de la charité de son fils aîné qui travaille pour lui.
L’aspect non duel de la parabole
1 Bien évidemment, nous n’ignorons pas le sens spirituel de cette parabole, qui est que l’aîné se croit séparé du père, alors qu’en fait, d’un point de vue non-dualiste, il est un avec le père, comme Jésus dit le père et moi nous sommes un (Jn 10/30 = P 185). L’aîné de la parabole figure le juste, l’homme semblable au jeune homme riche qui disait « Maître, tout cela, je l’ai observé dès ma jeunesse » (Mc 10/20 = P 216) et il parle de rien de moins que de tous les commandements de Moïse. Et le texte précise : Alors Jésus fixa sur lui son regard et l’aima. Mais, à l’aîné, comme au jeune homme riche, une chose manque, comme lui dit Jésus : cette chose est de savoir qu’il n’est point séparé de Dieu : c’est la connaissance non-duelle.
2 Le père invite l’aîné, figure du juste, à progresser encore pour devenir un yogi. Un yogi est celui qui connaît, au moins théoriquement, l’unité fondamentale de l’atman individuel et du Brahman universel. Celui qui accède à la justice, et lui seul, peut envisager d’aboutir à cette connaissance ultime de la non-dualité. Mais le prodigue, lorsqu’il revient vers son père, n’est qu’un mendiant ; il lui reste à faire la preuve effective qu’il est capable de justice. Il ne se situe donc pas encore au niveau de celui qui est digne fils de son père et peut disposer de ses biens.
Les paraboles à pointes
1 Nous savons bien ce que disent les modernistes à propos des paraboles : « Il ne faut pas chercher de la cohérence dans les paraboles, il convient de voir seulement la pointe de la parabole, et le reste n’est qu’un habillage du récit. » Mais, comme le faisaient les Anciens, nous refusons cette méthode d’interprétation, qui est un moyen habile d’évacuer une grande partie de l’enseignement contenu dans les paraboles, et de choisir plus ou moins arbitrairement, où se trouve la fameuse ‘pointe’ de la parabole.
2 Car, pour les prêtres, dont la théologie n’est aucunement non-duelle, la pointe n’est pas le discours du père à son aîné, mais la pleine réintégration du cadet dans sa légitimité de fils que rien en fait ne justifie.
3 On dit alors : « C’est toute la beauté du pardon du père ! » Mais il est clair que l’amour ne saurait être injuste ; même si l’amour vrai est supérieur à la simple justice. Tout comme la vérité ne saurait être absurde, même si la vérité spirituelle est plus grande que la logique.
La négation des réactions concordantes
1 Vis-à-vis des serviteurs, le traitement du fils cadet est injuste, alors que lui-même ne demandait qu’à devenir serviteur, ce qui eut été déjà un grand privilège, pour quelqu’un qui n’était qu’un mendiant reconnaissant son crime, et non un serviteur qualifié présentement au chômage.
2 On pourrait objecter que la Bhagavad Gita affirme : L’homme, même le plus coupable, s’il vient à m’adorer et à tourner vers moi seul tout son culte, doit être considéré comme un juste, car ses intentions sont droites (BG 09/30). Mais en quoi le cadet manifeste-t-il une aussi absolue concentration sur l’Unique ? Jésus dit bien : Si ton frère vient à pécher, réprimande-le et, s’il se repent, remets-lui (Lc 17/03 = P 134). Le père ne l’a pas réprimandé, lorsqu’il lui a fait cette invraisemblable demande de toucher son héritage avant que son père ne soit mort ! C’est encore une étrangeté de la parabole en l’état que nous lui connaissons. Nous savons bien qu’un prêtre répondra à cela : « L’homme est libre, Dieu laisse l’homme saccager la création, au nom de cette liberté qu’il lui accorde. » Mais nous savons aussi que cela est une illusion, car la seule liberté vraie et spirituelle qui existe est décrite par Jésus : que ta volonté soit faite (Mt 26/42 = P 269). Celui qui utilise sa liberté pour saccager ne récoltera pas la belle robe, l’anneau au doigt et le veau gras ; il récoltera ce qu’il aura semé.
Les lauriers avant la bataille
1 Quant à la précision indispensable au pardon : s’il se repent, elle demeure problématique dans cette parabole. Le cadet meurt de faim, il revient là où il espère trouver à manger. Certes il dit : J’ai péché contre le ciel et contre toi. Mais Jésus ne se méfie-t-il pas : Ce n’est pas en me disant : « Seigneur, Seigneur », qu’on entrera dans le Royaume des Cieux, mais c’est en faisant la volonté de mon Père qui est dans les cieux (Mt 07/21 = P 074). Or, dans la parabole de l’enfant prodigue, on dispose d’une belle parole d’un ventre affamé pour avoir sa soupe. Le père s’est-il informé de constater qui fera sa volonté ? N’offre-t-il pas le laurier de la victoire à celui qui n’a même pas commencé la bataille ?
2 Dans cette parabole, en l’état où la présente le texte canonique (et nous pensons qu’elle est mal interprétée et retranscrite, et que Jésus ne l’a pas dite ainsi) dans cette parabole donc apparaît une conception fausse du pardon. Il est évident que pardonner à un homme qui ne remonte pas la pente, et qui continuer à fauter, revient à approuver la faute, à la faire prospérer, à y collaborer indirectement.
3 Les chrétiens ne veulent voir dans cette parabole que la générosité du père, mais la générosité ne saurait être aveugle, privée d’intelligence et de justice. La gita dit : Le don qui est fait en un lieu et un moment impropres, à des indignes, sans respect ou en méprisant, est dit être tamasique (BG 17/22). Tamasique, ici, signifie contreproductif. Donner à un indigne est indigne.
Donner à un indigne est indigne
1 Si la royauté française en est arrivée à la décadence, au point de susciter la révolution de 1789, c’est justement parce que les pères de noble naissance raisonnaient comme le père de cette parabole : ils accordaient des privilèges à qui n’était pas qualifié, et il en résultait la maltraitance du peuple par ces indignes.
2 Certains argueront de l’exemple de l’ouvrier de la onzième heure (Mt 20/01-06 = P 219). Ce dernier n’a travaillé qu’une heure, et a touché le même salaire que ceux qui ont travaillé toute la journée, entraînant la jalousie de ceux qui avaient travaillé depuis le matin. Mais la situation est toute différente, car l’ouvrier de la onzième heure a cherché du travail depuis le matin ; il n’a jamais été dans l’inconduite ; il n’a jamais désespéré de trouver du travail. Simplement, il ne s’est pas trouvé d’employeur pour l’embaucher. Rien à voir donc avec l’usurpateur des biens de son père et dilapideur par-dessus le marché.
Confusion de la non-dualité et du diabolisme
1 On voit très clairement que le Dieu de Jésus n’ignore pas la justice dans la parabole du roi qui remet à son esclave dix mille talents (Mt 18/24 = P 134). Comme celui-ci, après avoir bénéficié d’un immense pardon du roi, ne pardonne pas lui-même à un collègue qui lui doit une somme dérisoire, ses compagnons vont le dénoncer auprès du roi : Voyant ce qui s’était passé, ses compagnons en furent navrés, et ils allèrent raconter toute l’affaire à leur maître (Mt 18/31). Ils ne lui pardonnent pas ; ils ne restent pas neutres et silencieux ; ils l’accusent au contraire. Pourquoi ? Parce que le pardon ne peut être que conditionnel ; sinon on pardonne tout et on justifie le mal. Or cela n’est pas de la non-dualité, c’est du diabolisme.
2 Dans le christianisme moderne le pardon est conçu presque comme un ‘droit de l’homme’, c’est la parodie du pardon. On dira, certes que, dans un cas, il s’agit d’un fils (le fils prodigue) et, dans l’autre cas, il s’agit d’un esclave-doulos (les dix mille talents : Mt 18/23 = P 134). Mais c’est une circonstance aggravante, non atténuante. Le fils se doit à plus d’exemplarité qu’un simple esclave.
La lutte sans haine
1 Il est très courant, dans les milieux chrétiens, de confondre deux choses : l’une est pardonner au pécheur, l’autre est de cesser de lui en vouloir.
2 Si A blesse injustement B d’une façon quelconque, B en voudra à A ; c’est naturel. Il aura envie de se venger de A, de se faire justice, ou qu’on lui fasse justice contre A. La chose n’est pas mauvaise puisque Jésus l’illustre précisément dans la parabole de la veuve et du juge inique (Lc 18/02 = P 212) et il questionne même : Dieu ne ferait-il pas justice à ses élus ?
3 Reste que, si B a rencontré A et a été blessé par lui, ce n’est pas par hasard. Soit son karma lui fait rencontrer une réaction concordante à ses propres actions passées. Soit son destin l’expose à une situation qui sera pour lui une opportunité de progrès, car il est sur le point d’en être capable. Si donc B a en lui de la haine contre A, c’est qu’il rejette totalement sur A la responsabilité de ce qui s’est passé. Il refuse alors le fait que ce malheur le concerne, à titre de réparation ou à titre d’épreuve initiatique. Il convient donc que B n’ait pas de haine envers A, ne lui en veuille pas, alors même qu’il lui intentera un procès si la chose est justifiée. Jésus précise cela en disant : Aimez vos ennemis, et priez pour vos persécuteurs (Mt 05/44 = P 065). Les ennemis n’en sont pas moins des ennemis, et cela ne dispense pas de s’en protéger, par la guerre défensive au besoin, mais sans haine.
4 Lorsqu’on parle de pardonner, on confond le fait de n’avoir plus de haine contre le malfaisant et le fait de faire comme s’il avait bien agi, alors que ce n’est aucunement le cas. Ainsi on entend dire, même par des prêtres, que « le chrétien pardonne tout », mais cela est absurde : quiconque aura dit une parole contre le Fils de l’homme, cela lui sera remis ; mais quiconque aura parlé contre l’Esprit Saint, cela ne lui sera remis ni en ce monde ni dans l’autre (Mt 12/32 = P 166). La Bhagavad Gita n’est pas en reste : Les ignorants, privés de foi, qui doutent des Écrits sacrés, sont des hommes perdus. Celui qui doute ne connaitra le Brahman ni en ce monde ni en l’autre (BG 04/40) et aussi : ceux qui méprisent mon enseignement et ne le mettent pas en pratique, ces insensés à qui toute connaissance échappe, sache-le, ils courent à leur perte (BG 03/32).
L’enseignement délétère de Paul sur la foi et les œuvres
1 Comme déjà indiqué, nous suspectons dans ce genre de parabole une influence paulinienne funeste. Comme quelques autres paraboles, elle est disharmonieuse par rapport à l’ensemble de l’enseignement christique et par rapport à la sagesse universelle telle que l’expose la BG. Nous pensons qu’elle fait partie des enseignements du Christ trafiqués après coup, sous l’influence de la conception paulinienne du christianisme.
2 Et en voici la preuve. Dans sa première lettre, aux Romains, lettre dans laquelle il expose pour ainsi dire son programme, Paul affirme (Rm 04/04) : Si quelqu’un accomplit un travail, son salaire ne lui est pas accordé comme un don gratuit, mais comme un dû. Au contraire, si quelqu’un, sans rien accomplir, a foi en Celui qui rend juste l’homme impie (le Christ), il lui est accordé d’être juste par sa foi. Nous avons ici la fameuse théorie de ‘la foi sans les œuvres’ ; tout tient dans le sans rien accomplir.
3 Appliqué à la parabole de l’enfant prodigue : « L’aîné accompli son travail, le plus jeune n’a rien accompli (c’est le moins qu’on puisse dire, puisqu’il a même tout dilapidé). Mais le plus jeune manifeste sa foi, puisqu’il s’en remet au jugement de son père ; il est donc rendu juste par là-même ! »
4 Sauf qu’on le présente comme plus juste que son frère aîné, le coléreux, qui refuse d’entrer : on aimerait savoir en quoi il est plus juste. Jésus, quant à lui, dit tout autre chose : « Ce n’est pas celui qui me dit : ‘Seigneur, Seigneur qui entrera dans le royaume des cieux ; mais celui qui fait la volonté de mon père qui est dans les cieux (Mt 07/21 = P 074). Le plus jeune a dit ‘Seigneur, Seigneur’, en quoi a-t-il fait la volonté ? alors que l’aîné, précisément l’a faite et le dit : jamais je n’ai transgressé un seul de tes ordres. Donc, non seulement le jeune n’est pas plus juste que l’aîné, mais aussi rien ne prouve, dans le texte du récit, qu’il soit seulement juste lui-même. On ne peut que l’espérer, le souhaiter pour lui.
5 En (Rm 04/06), Paul assène sa doctrine : C’est ainsi que le psaume de David proclame heureux l’homme à qui Dieu accorde d’être juste, indépendamment de la pratique des œuvres. Il pousse à l’extrême le principe du bouc émissaire : il suffit de tuer le bouc, l’homme n’a plus à faire le bien, il suffit qu’il ait sacrifié le bouc. Jésus, par sa croix, paie la facture pour nous les pécheurs, il suffit que nous ayons foi en lui, et foi dans cette opération magique de la torture christique qui nous sauve. Assurément Paul est en complet désaccord avec celui qui a dit : Pourquoi m’appelez-vous « Seigneur, Seigneur », et ne faites-vous pas ce que je dis ? (Lc 06/46 = P 074)
La Loi obsolète selon Paul
1 On sait que, du temps de Luther, et encore aujourd’hui chez ses disciples, le christianisme s’est déchiré sur la question de la foi et des œuvres. S’appuyant sur les ambiguïtés multiples des lettres de Paul, beaucoup en sont arrivés à considérer que la foi sans les œuvres suffisait. Et l’on a même dépassé ce stade dans certains milieux chrétiens, où l’on estime que prétendre faire les œuvres est orgueilleux et qu’un bon chrétien est une sorte de raté, qui s’humilie devant son Dieu et attend tout de Lui. Paul, en se déclarant lui-même un avorton a bien ouvert la voie à ce genre d’aberration.
2 Il déclare, par exemple : La Loi aboutit à la colère de Dieu, mais là où il n’y a pas de Loi, il n’y a pas non plus de transgression (Rm 04/15). À l’entendre, il faudrait presque supprimer les lois pour que les délinquants disparaissent par miracle ! Le problème de cette théorie, c’est que la création, telle que décrire dans la Genèse biblique, aussi bien que la manifestation, selon la doctrine hindoue, reflètent l’harmonie et la perfection du divin. Il est un ordre du monde et l’humain, en tant qu’il possède des organes d’actions, se doit à y travailler. Assume donc ta tâche, uniquement pour le maintien de l’ordre universel (BG 03/20). Alors que les ignorants agissent… par attachement à l’acte, l’homme sage doit aussi agir, mais sans attachement, en ayant en vue l’ordre du monde et guider le peuple sur la voie juste (BG 03/25).
3 Avec un dualisme qui frise le manichéisme, Paul se plait à opposer la loi et l’amour, la justice et le pardon. Car le péché n’aura plus de pouvoir sur vous : en effet, vous n’êtes plus sujets de la Loi, vous êtes sujets de la grâce de Dieu (Rm 06/14). Comment peut-on dire à tous les membres d’une religion que ‘le péché n’a plus de pouvoir sur eux’ ?
4 Tout au contraire Jésus enseigne une parabole exactement contraire (Mt 21/28 = P 237): Un homme a deux enfants. S’adressant au premier, il dit : »Mon enfant, va-t’en aujourd’hui travailler à la vigne. »-« Je ne veux pas », répond-il ; ensuite pris de remords, il y alla. S’adressant au second, il dit la même chose ; l’autre répondit : »Entendu, Seigneur », et il n’y alla point. Lequel des deux a fait la volonté du père ? »-« Le premier « , disent-ils. Et Jésus conclut en précisant : Jean (le baptiste) est venu dans la voie de la justice. Certes, Jésus apporte plus que Jean le baptiste, mais prétendre prendre Jésus en laissant Jean, l’amour en délaissant la justice, c’est construire sur le sable. N’allez pas croire que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir (Mt 05/17 = P 058).
La contamination de l’absurde théologique dans certains passages d’évangile
1 Un autre exemple d’absurdité théologique rejaillissant jusque dans le texte évangélique est donné par la parabole de la brebis perdue. Nous avons vu que l’évangile apocryphe gnostique de Thomas reprend cette parabole avec une autre conclusion ; cohérente, celle-là.
2 Il ne faut pas s’étonner de cela. Plusieurs fois dans les évangiles canoniques, on voit les disciples ne pas comprendre les paraboles : Ses disciples lui demandaient ce que pouvait bien signifier cette parabole (Lc 08/09 = P 185). Et même Jésus les réprimander pour cela : Vous ne saisissez pas cette parabole ? Et comment comprendrez-vous toutes les paraboles ? (Mc 04/13 = P 086). Un évangile, fut-il canonisé par un concile il y a des siècles, n’est jamais que le point de vue d’une école religieuse sur ce que Jésus a dit ou voulu dire. C’est toujours l’interface entre une révélation et une compréhension humaine : la face humaine ne saurait être totalement exempte de limite.
La théorie de la ‘felix culpa et l’absurdité de la ‘brebis perdue’
1 Saint Augustin, après saint Ambroise, a émis la théorie de la ‘felix culpa’, la ‘faute heureuse’. Cela revient à peu près à dire: « Le paradis, avant la faute d’Adam et Ève était très bien. Dieu le dit d’ailleurs, dans le récit de la genèse : il vit que cela était bon. Mais la faute d’Adam et Ève a nécessité la rédemption, le rachat, par le Christ, de l’âme des damnés au diable, et cela a amené à quelque chose d’encore mieux que l’état initial du paradis terrestre. Donc cette faute fut finalement heureuse… » Le danger de cette étrange logique est contenu dans la tentation de raisonner par récurrence : « Même sauvé par le Christ, si on faisait encore une faute, on pourrait encore faire progresser les choses… » et aurait-on jamais une raison de s’arrêter en si bon chemin ? Donc, entre la ‘felix culpa’ et ‘vive le mal !’ la frontière est ténue.
2 La conclusion de la parabole de la brebis perdue, dans Luc, repose sur cette théorie : C’est ainsi, je vous le dis, qu’il y aura plus de joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se repent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes, qui n’ont pas besoin de repentir (Lc 15/07 = P 195). Mathieu fait la même erreur, mais se rattrape ensuite avec une deuxième conclusion : Ainsi on ne veut pas, chez votre Père qui est aux cieux, qu’un seul de ces petits se perde (Mt 18/12 = P 195).
La hiérarchie inversée dès les évangiles canoniques
1 Un pécheur qui se repent, c’est assurément une belle chose ; mais comment soutenir qu’un juste qui l’a toujours été n’est pas une meilleure chose ? Jésus ne dit-il pas : Ce ne sont pas les gens bien portants qui ont besoin de médecin, mais les malades (Mt 09/12 = P 049) et aussi : je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs (Mt 09/13 = P 049). Cela ne signifie pas que les justes ne sont pas sauvés, mais plutôt que, n’étant pas en situation de noyade, ils n’ont pas besoin de l’être autrement que par la parole de Dieu.
2 Encore une fois la Bhagavad Gita est parfaitement claire sur cette question : Ceux qui prennent refuge en moi…fussent-ils de basse extraction, une femme, un vaïshyas (3° caste), ou un shudras (serviteur, 4° caste), atteignent le but suprême. À plus forte raison, les pieux brahmanes ainsi que les sages royaux qui se donnent à moi. Toi, qui est échoué dans ce monde éphémère et misérable, consacre-toi à moi (BG 09/32-33). Tout repose sur le à plus forte raison. Le christianisme, surtout moderne, inverse la hiérarchie : pour un peu il placerait le bon larron (Lc 23/39 = P 295) au-dessus du jeune homme riche (Mc 10/18 = P 216).
3 Il n’est pas très difficile de comprendre le pourquoi de cette inversion. Jésus, pendant la Cène (son dernier repas avec ses disciples) leur lave les pieds, ce qui est normalement, à l’époque, le travail d’un esclave. Et il leur dit : « Comprenez-vous ce que je vous ai fait ? Vous m’appelez Maître et Seigneur, et vous dites bien, car je le suis. Si donc je vous ai lavé les pieds, moi le Seigneur et le Maître, vous aussi vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. Car c’est un exemple que je vous ai donné, pour que vous fassiez, vous aussi comme moi j’ai fait pour vous (Jn 13/12-15 = P 257). Jésus lave les pieds de ses disciples, or, la théologie dogmatique pose que Jésus est Dieu ; donc Dieu s’abaisse devant l’homme, sa créature. L’inversion est parfaite.
4 Si l’on considère (comme en ésotérisme chrétien) que Jésus est un réalisé, il en va tout autrement. Son geste d’esclave (laver les pieds des maîtres) est à comparer à la parole de Marie à l’ange Gabriel : Je suis l’esclave-doulos du Seigneur ; qu’il m’advienne selon ta parole (Lc 01/38 = P 004). L’esclavage, dans les deux cas, est un symbole ésotérique du nirvana, l’extinction de l’individualité humaine, condition de la réalisation spirituelle du divin.
5 La preuve que Jésus, dans le passage du ‘lavement des pieds’, n’entend pas inverser la hiérarchie humaine, c’est qu’il conclue par ces mots : En vérité, en vérité, je vous le dis, le serviteur n’est pas plus grand que son maître, ni l’envoyé plus grand que celui qui l’a envoyé (Jn 13/16 = P 257).
Les adversaires de Paul dès le premier christianisme
La critique que nous faisons ici à Paul n’est pas nouvelle, puisqu’on la lui faisait de son vivant, comme il en atteste lui-même : si la vérité de Dieu éclate pour sa gloire grâce à mon mensonge, pourquoi suis-je encore condamné comme pécheur ? Faut-il dire : « Faisons le mal pour qu’il en sorte du bien », comme certains nous accusent injurieusement de le dire ? Ceux-là méritent leur condamnation (Rm 03/07). Ceux qui l’accusaient avaient de bonnes raisons ; Paul, cultivant l’ambiguïté à plaisir, fait tout pour qu’on en tire ces conclusions.
Vive le mal, cela fait du bien !
1 Paul dit, par exemple : Avant la loi de Moïse, le péché était déjà dans le monde, mais le péché ne peut être imputé à personne tant qu’il n’y a pas de loi (Rm 05/13). Voilà une position d’un exotérisme absolu. Paul considère que la Loi n’est pas inscrite dans le cœur de hommes et qu’elle n’existe qu’extérieurement à eux. Or Jésus enseigne le contraire. Le serviteur qui, connaissant la volonté de son maître, n’aura rien préparé ou fait selon sa volonté, recevra un grand nombre de coups. Quant à celui qui, sans la connaître, aura par sa conduite mérité des coups, il n’en recevra qu’un petit nombre (Lc 12/48 = P 179). On pourrait se poser la question : « Pourquoi frapper, même si ce n’est qu’un petit nombre de coups, un homme à qui la loi n’a pas été enseignée ? » Donc, ou Jésus est injuste, ou tout homme a la Loi inscrite dans son cœur et donc est responsable, jusqu’à un certain point, de son comportement. Celui qui a la Loi extérieurement exprimée par Moïse, en plus de la loi dans le cœur, est doublement prévenu, et c’est pourquoi il mérite plus de coups s’il agit mal. Mais Paul envisage l’humain comme s’il s’agissait d’un animal, seulement guidé par son instinct lorsqu’il dit : le péché ne peut être imputé à personne tant qu’il n’y a pas de loi.
2 Et Paul en rajoute une couche en affirmant : Quant à la loi de Moïse, elle est intervenue pour que se multiplie la faute (opinion parfaitement perverse) ; mais là où le péché s’est multiplié, la grâce a surabondé (Rm 05/20) et voilà l’absurde théorie de la ‘felix culpa’ : Vive le mal, cela fait du bien ! Comment nier qu’il existe un vrai masochisme, sinon chrétien, du moins paulinien ?
La contamination de l’absurde théologique dans certains passages d’évangile (la parabole des vignerons homicides)
1 On retrouve ici la problématique de l’absurde (Mt 12/01-11 = P 238). Un homme planta une vigne… puis il la loua à des vignerons… Il envoya un serviteur aux vignerons, le moment venu, pour recevoir d’eux une part des fruits de la vigne. Mais ils se saisirent de lui, le battirent et le renvoyèrent les mains vides… De nouveau, il leur envoya un autre serviteur… puis beaucoup d’autres : ils battirent les uns, tuèrent les autres. Il lui restait encore quelqu’un, un fils bien-aimé ; il le leur envoya le dernier, en se disant : »Ils respecteront mon fils. » Mais ces vignerons se dirent entre eux : »Celui-ci est l’héritier ; venez, tuons-le, et l’héritage sera à nous. » Il était évident qu’après avoir constaté le massacre de nombreux serviteurs, le propriétaire était suicidaire et même criminel d’envoyer son fils seul. La conclusion de la parabole devait intervenir avant le meurtre du fils : Il viendra, fera périr les vignerons et donnera la vigne à d’autres.
2 Certes, il y a des paraboles scandaleuses, par exemple l’économe infidèle (Lc 16/01-12 = P 198) que Jésus donne en exemple : le maître (Jésus) loua cet intendant malhonnête d’avoir agi de façon avisée. Mais le sens spirituel est rétabli dans la parabole même : les fils de ce monde-ci sont plus avisés envers leurs propres congénères que les fils de la lumière. Dans les vignerons homicides il ne s’agit pas de scandale moral, mais d’absurdité, qui est un scandale pour l’intelligence.
L’ésotérisme passera pour du blasphème
1 Nous marchons sur un terrain miné. Car il est bien connu que l’interprétation théologique classique de cette parabole est que le propriétaire de la vigne est Dieu, son fils est Jésus, les serviteurs massacrés sont les prophètes, les vignerons homicides sont les méchants juifs ‘déicides’ qui ont tué Jésus. Et donc traiter d’absurde le choix du propriétaire de la vigne revient à désigner ainsi le christianisme théologique dans sa théorie la plus centrale : Jésus, bouc émissaire, ou mieux, agneau pascal innocent, et victime expiatoire des péchés des hommes dans la rédemption, donc le rachat (mais à qui ?) des hommes pour leur salut. Il y a de quoi scandaliser les chrétiens convaincus et Jésus a dit : malheur à l’homme par qui le scandale arrive ! (Mt 18/07 = P 131). Sauf qu’ici, il ne s’agit pas de faire arriver le scandale, pour choquer les chrétiens, mais de se demander si l’attitude du propriétaire de la vigne n’est pas scandaleuse, ce qui n’est pas du tout la même chose.
2 L’intérêt d’une parabole, c’est que la logique qui prévaut dans l’histoire soit transposable sur le plan spirituel. Mais, si l’histoire elle-même est illogique, voire absurde, quelle transposition spirituelle pourra-t-on faire ?
Jésus paulinien ou Jésus gnostique ?
En somme la question posée, et nous revenons à ce qui fut dit à propos de la théorie du bouc émissaire, est de savoir si l’on adhère à la théorie paulinienne d’un Jésus résumé à la crucifixion, moyen de la rédemption, réactualisée dans l’eucharistie, qui permet la réanimation du corps après la mort, ou si on adhère à l’enseignement, clairement gnostique, d’un Jésus johannique (avant l’encadrement paulinien du texte) : Si vous demeurez dans ma parole, vous êtes vraiment mes disciples, vous connaîtrez la vérité et la vérité vous libérera (Jn 08/32 = P 147).
Une parabole antisémite
La parabole des vignerons homicides s’inscrit dans le conflit des premiers chrétiens et des juifs ‘déicides’ (Jésus étant dogmatiquement déclaré Dieu, le meurtre de Jésus par les chefs juifs devient un déicide), comme le montre le passage final : le Royaume de Dieu vous sera retiré pour être confié à un peuple qui lui fera produire ses fruits » (Mt 21/43 = P 238). Ce peuple, ce sont les Romains, et l’Église romaine. Dès lors les juifs ont une fausse religion et les chrétiens la seule vraie. Cette parable est largement fondatrice de l’antisémitisme chrétien.
Toutes les paraboles canoniques sont-elles de Jésus ?
Jésus a-t-il prononcé cette parabole ? Cela supposerait qu’il approuve l’envoi, par le père, de son fils à l’abattoir. Or la chose est douteuse, car Jésus regrette : si vous aviez compris ce que signifie : C’est la miséricorde que je veux, et non le sacrifice, vous n’auriez pas condamné des gens qui sont sans faute (Mt 12/07 = P 051). Et aussi, après avoir entendu Jésus énumérer les commandements, un scribe lui dit : cela (les commandements) vaut mieux que tous les holocaustes et tous les sacrifices. Et Jésus, voyant qu’il avait fait une remarque pleine de sens, lui dit : »Tu n’es pas loin du Royaume de Dieu. »… (Mc 12/33 = P 157). De plus, si Jésus était venu pour être crucifié, comme le dit la doctrine officielle, pourquoi aurait-il fait cette prière à Gethsémanie : il tomba à terre, et il pria pour que, s’il était possible, cette heure passât loin de lui (Mc 14/00 = P 269) ?
Selon Paul, l’homme est une chose
1 Selon Paul, le questionnement que nous faisons vis-à-vis du texte évangélique et de la théologie est un blasphème. Il dit ainsi, avec son sens habituel de la nuance : Mais toi, homme, qui es-tu donc, pour entrer en contestation avec Dieu ? (toujours le dualisme : l’homme n’est rien et Dieu est tout. Hors de question d’envisager qu’il y ait trace de Dieu dans l’homme) L’œuvre dira-t-elle à l’ouvrier : « Pourquoi m’as-tu faite ainsi ? » (Rm 09/20). Cette dernière remarque est révélatrice : L’homme, selon Paul, n’est qu’une chose, maniée comme matière inerte par le créateur. Le potier n’est-il pas maître de son argile, pour faire avec la même pâte un objet pour un usage honorable et un autre pour un usage méprisable ? À l’entendre, il y aurait des hommes méprisables ! Tout au contraire de ce point de vue, dans la théorie des varnas-castes, la Gita précise : Il vaut mieux remplir sa propre fonction, même si elle est moins relevée, que d’accomplir celle d’un autre, même supérieure. Par l’accomplissement des devoirs prescrits, que sa nature assigne à chacun, on n’encourt jamais aucun mal (BG 18/47).
2 Il est révélateur de constater que la Gita emploie aussi l’image du potier : Le seigneur réside dans le cœur de tous les êtres, ô Arjuna, les amenant à tourner, par son pouvoir d’illusion (yoga maya), comme de l’argile sur un tour de potier (BG 18/61). Ici l’aspect objectif, terreux, de l’humain, ne concerne que sa forme corporelle et aussi sa fonction sociale. Mais, au cœur de tous les êtres se trouve Brahman (l’absolu).
La contamination de l’absurde théologique dans certains passages d’évangile (la parabole du bon pasteur)
1 On retrouve cette configuration absurde dans la parabole du bon pasteur, ou du moins dans son interprétation théologique et classique (Jn 10/01 = P 149). Celui qui n’entre pas par la porte dans l’enclos des brebis, mais en fait l’escalade par une autre voie, celui-là est un voleur et un brigand. Celui qui entre par la porte est pasteur des brebis… Le texte continue ainsi d’une façon assez évidente, mais une remarque de l’évangéliste étonne : Jésus leur tint ce discours mystérieux, mais eux ne comprirent pas ce dont il leur parlait. Jusque-là le discours n’a rien de mystérieux, pourquoi l’évangéliste le qualifie-t-il ainsi ? Et comment est-ce possible que les auditeurs ne comprennent pas que Jésus, maître célèbre et thaumaturge puissant, se compare à un pasteur de brebis, dans un pays essentiellement agricole où prospère l’élevage comme la Palestine de son temps ?
2 Jésus continue, puis arrive un passage très connu des chrétiens : Je suis le bon pasteur ; le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis. Ce passage est interprété dans le sens « Jésus se fait volontairement crucifier pour sauver les damnés de l’enfer. » Mais cette interprétation n’a aucun rapport avec le texte, qui signifie simplement que le berger consacre sa vie à s’occuper de ses brebis, comme le menuisier à faire des meubles, comme fait tout professionnel qui vit son métier comme une vocation. Un hindou dirait que c’est du karma-yoga, du yoga de l’action.
L’étrange pasteur qui se fait tuer pour ses brebis
1 Puis le drame arrive : Le mercenaire, qui n’est pas le pasteur et à qui n’appartiennent pas les brebis, voit-il venir le loup, il laisse les brebis et s’enfuit, et le loup s’en empare et les disperse. C’est qu’il est salarié-mercenaire ; il ne se soucie-pas des brebis… On comprend que le propriétaire du troupeau l’abandonnera moins facilement, face au danger, que ne le fera un simple salarié. Outre l’apologie de la propriété privée, qu’on ne saurait nier, il n’y a là que du bon sens.
2 Arrive plus tard la fameuse phrase : je donne ma vie pour mes brebis. Là encore, la pré-interprétation théologique, imprimée dès le catéchisme dans le cerveau des petits chrétiens, leur fait lire : « Jésus donne sa vie sur la croix pour sauver les hommes de l’enfer ». Mais cela n’a toujours aucun rapport avec le texte.
3 Ensuite Jésus dit : Le père m’aime, parce que je (dis)-pose mon âme-vie-psukhê, pour la prendre de nouveau. Personne ne me l’enlève ; je la (dis)-pose moi-même. J’ai pouvoir de la (dis)-poser ; et j’ai pouvoir de la prendre de nouveau. Tel est le commandement que j’ai pris de mon père. L’interprétation théologique surimpose : « Jésus donne sa vie sur la croix, mais il a le pouvoir de réanimer son cadavre et de sortir vivant du tombeau. Dieu le père lui a commandé de se faire crucifier pour les hommes et de ressusciter ensuite. Jésus a obéi à cet ordre ; Dieu l’aime pour cela. »
4 Selon la thèse théologique, Jésus est Dieu. Entre Dieu et l’homme mortel, la théorie de la creatio ex nihilo place un abîme infranchissable. Comment Dieu pourrait-il se sacrifier pour un mortel, alors que Jésus lui-même dit clairement : combien un homme vaut plus qu’une brebis !…(Mt 12/12 = P 052) et aussi : vous valez mieux, vous, qu’une multitude de passereaux (Mt 10/31 = P 173). La hiérarchie des valeurs de la parabole du ‘bon berger’ contredit frontalement ces deux remarques de Jésus. Car, enfin, il y a infiniment plus de distance entre Dieu et l’homme, qu’entre l’homme et l’animal étant donné que l’homme est aussi un animal mortel. Évidemment, si on entre en ésotérisme en considérant que Jésus est un homme qui a réalisé Dieu, tout change, car un homme peut se sacrifier pour d’autres hommes, surtout si c’est pour leur transmettre la doctrine de l’immortalité.
5 En somme, selon la théologie, le Dieu qui a ordonné à Abraham de ne pas lui sacrifier son fils Isaac, commande à son fils divin, Jésus, de se faire crucifier, non pas pour Dieu, mais pour les hommes ! Comment ne pas voir que c’est le monde à l’envers ? Ici le principe universel du sacrifice, soit le sacrifice du moins pour honorer le plus, est retourné, inversé. On pourrait dire ‘satanisé’ dans la mesure où ‘satan’ signifie l’adversaire en hébreu, celui qui inverse tout. La Gita explique : Le jugement tamasique (ténébreux), est plongé dans les ténèbres… prend l’adharma (l’injuste) pour le dharma (le juste), et voit toutes choses à l’envers (BG 18/32). On sacrifie l’homme à Dieu, non Dieu à l’homme. Le sabbat a été fait pour l’homme, et non l’homme pour le sabbat (Mc 02/27 = P 051), dit justement Jésus.
Que signifie croire en la crucifixion ?
1 Encore une fois, notre propos n’est pas de nier que Jésus soit mort crucifié. L’intelligence des faits impose de conclure, deux mille ans après, que nous n’en savons rien. Nous savons seulement que certains des premiers chrétiens disaient cela ; mais pas tous, car plusieurs évangiles apocryphes n’en parlent pas, pas plus qu’ils n’évoquent la naissance miraculeuse de Jésus (que Jean et Marc omettent aussi). Et nous savons que quelques rares historiens latins témoignent du fait que des chrétiens de leur époque disaient cela, mais sans témoigner avoir eux-mêmes vu cela ; ce qui est bien différent. Le reste n’est que croyance.
2 La foi n’a de sens qu’expérimentalement vécue. La foi en la présence de Dieu dans l’homme consiste à vivre sa vie selon des critères supra égocentriques : c’est un fait expérimental. La foi en la crucifixion de Jésus ne peut être qu’une croyance ou une hypothèse historique. La nier n’a aucun sens, car on n’a pas de preuve négative. L’affirmer n’en a guère plus ; seulement une plausibilité historique : Jésus devenait gênant pour beaucoup de puissants, et les romains crucifiaient sans beaucoup d’hésitation.
Une parabole est une construction logique
1 Pour en revenir au texte, une parabole signifie évidemment autre chose que ce qu’elle dit littéralement. Mais elle ne peut pas signifier le contraire de ce qu’elle dit. L’histoire parabolique, comme celle d’une fable de la Fontaine, développe une certaine logique, sur le plan des faits prosaïques. Cette logique doit être ensuite transposée sur le plan moral ou spirituel ; transposée, pas inversée.
2 Un berger se doit de lutter contre les loups pour protéger son troupeau. Il le fait en utilisant des chiens, en s’armant aussi, en faisant rentrer son troupeau dans l’enclos des brebis. Mais, s’il sacrifie sa vie en se livrant aux loups, comment les brebis seront-elles sauvées ? Tout au contraire, le texte dit clairement ce qui arrivera : le loup s’en empare et les disperse. Comment ne pas voir l’absurdité de l’interprétation théologique, qui prétend qu’en livrant sa vie aux loups le berger sauve les brebis ?
Jésus martyre, oui ; suicidaire, non
1 Si, de fait, Jésus est bien mort sur le croix, et s’il a choisi cela, au sens d’en avoir pris le risque, et non d’avoir tout fait pour être crucifié, au sens d’en avoir pris le risque pour pouvoir diffuser son enseignement dans un milieu rétif à le recevoir, alors, assurément, Jésus est un ‘martyre’. Et ce, au double sens du mot, d’abord un ‘témoin’, sens étymologique, et ensuite ‘un homme qui risque va vie, charitablement, pour une cause supérieure : la transmission de l’enseignement spirituel’.
2 Si, de plus, la chose s’est passée ainsi, il n’est pas inconcevable que Jésus ait institué un rite qui transmette, par un intermédiaire symbolique, comme tout rite, quelque chose de ses qualités humaines à celui qui le reçoit ; et tel serait le rite eucharistique. Mais cela ne fait toujours pas le sacrifice de Dieu pour l’homme, du supérieur pour l’inférieur. En parlant ainsi, nous n’enlevons rien à la grandeur du Christ, sinon l’absurdité de certaines interprétations.
Sauf exceptions, Dieu est ineffaçable dans l’homme
1 Les chrétiens, par la théologie, ne voient plus Jésus qu’à travers les lunettes déformantes de la théorie paulinienne. Et voici cette théorie, exprimée dans le jargon si spécial de Paul : tous les hommes ont péché, ils sont privés de la gloire de Dieu, et lui, gratuitement, les fait devenir justes par sa grâce, en vertu de la rédemption accomplie dans le Christ Jésus. Car le projet de Dieu était que le Christ soit instrument de pardon, en son sang, par le moyen de la foi (Rm 03/23). Selon Paul les fautes des hommes font qu’ils sont privés de la gloire de Dieu. C’est avoir une piètre idée de la création de l’homme à l’image de Dieu selon la Genèse. Pour Paul la faute de l’homme efface la trace de Dieu en lui, pour le spirituel, Dieu étant Dieu, sa trace ne saurait être effacée par quiconque. Tout au plus le péché peut recouvrir de poussière la trace du divin dans l’homme, mais ce serait faire du diable un Dieu que de lui accorder le pouvoir d’effacer l’œuvre de Dieu.
2 Certes, la Bhagavad Gita envisage les hommes ennemis de Dieu qui disent : « Cet univers est dépourvu de vérité (irréel), d’ordre, et de dieu ; il est né uniquement de l’union dans le désir sexuel. Qu’y a-t-il d’autre ? » (BG 16/08) et le texte conclue : Soutenant cette vue, ces âmes dépravées, qui ont ruiné leur propre Soi, rapetissant leur intelligence, se livrent à des actions criminelles, et sont les ennemis du genre humain et du monde, qu’ils visent à détruire (BG 16/09). Il y a donc des humains qui franchissent de leur vivant une sorte de point de non-retour, qui rend la réalisation spirituelle impossible. C’est comme s’ils passaient, de leur vivant, du monde des hommes à celui des fauves. La BG précise ainsi : La porte menant à cet enfer destructeur du Soi a une triple entrée : la luxure, la colère, et l’avidité. Par conséquent, il faut les abandonner toutes trois (BG 16/21). Il y a donc une possibilité, pour l’homme de détruire, non pas le Soi en lui-même, car il est indestructible par nature, mais de détruire l’accès que sa nature humaine lui donnait au Soi. Revenons à saint Paul ; il semble que pour lui tous les humains soient dans ce cas, ce qui revient à noircir outrageusement le tableau de la condition humaine.
La Rédemption : une religion marchande
1 Ensuite Paul fait intervenir l’idée mercantile du rachat des hommes par Dieu au diable : et Dieu, gratuitement, fait devenir justes les hommes par sa grâce, en vertu de la rédemption accomplie dans le Christ Jésus. Le mot rédemption, pilier central de la théologie chrétienne, signifie ‘rachat’.
2 Paul continue : Car le projet de Dieu était que le Christ soit instrument de pardon, en son sang, par le moyen de la foi. Jésus n’est pas, pour Paul, le maître de sagesse, le révélateur de l’unité suprême de toute chose avec Dieu ; il est celui dont le sang, offert par torture, est instrument de pardon divin… à condition qu’on y croit : par le moyen de la foi. Et ensuite, Paul se défend, avec une incroyable impertinence, de l’évidente conséquence de sa doctrine : Sommes-nous en train d’abolir la Loi au moyen de la foi ? Pas du tout ! (Rm 03/31).
Le christianisme théologique, une religion de kali-yuga
Le mystère du christianisme n’est pas un mystère spirituel ; c’est un mystère d’incompréhension : pourquoi avoir soumis Jésus à l’interprétation qu’en a Paul de Tarse ? Vu de l’orient, la réponse à cette question est évidente : « Au moment où a été élaboré la théorie paulinienne et son adoption par les pères de l’Église, le monde était, depuis quelque deux mille ans déjà, dans le kali-yuga. » Aussi voici notre conclusion : Les mages venus d’orient furent les premiers à connaître le Christ pour ce qu’il était ; sans eux, on ne saurait le connaître vraiment.
Le problème de l’espérance corporelle du christianisme
1 Le christianisme théologique est exotérique en ceci qu’il refuse le principe de moksha, la ‘grande réalisation’, la fusion non distinctive de l’humain et du divin. En somme il refuse ce qu’affirme ce sutra de la BG : Par ce culte, il me connaît en essence, ce que je suis et qui je suis ; et, me connaissant de la sorte, il entre en moi et ne se distingue plus (BG 18/55). Donc, dans la conception théologique chrétienne, l’homme est toujours et sera à jamais séparé de Dieu. Et la marque la plus déterminante de ce fait c’est que l’homme aura un corps, comme l’enseigne la théorie de la ‘résurrection des corps’, un corps immortel qu’il gardera indéfiniment. Or, qui dit corps, dit forme, qui dit forme, dit limite ; c’est pourquoi la spiritualité orientale précise qu’il faut passer au-delà du nom et de la forme (nama rupa) pour réaliser le divin (et ne se distingue plus).
2 Parmi les chercheurs spirituels, nés en christianisme théologique et qui aspirent à le dépasser, beaucoup étouffent dans cette incarcération corporelle. Ils en viennent à considérer le christianisme comme une sorte de ‘religion matérialiste’. Déjà, la théologie prétend que l’être humain est créé au moment de la rencontre du spermatozoïde du père et de l’ovule de la mère, en somme au moment de la conception biologique. Peut-on imaginer une théorie plus matérialiste ? Ensuite toute l’espérance du chrétien consiste en la résurrection, soit retrouver un corps, son corps, après la mort.
L’enseignement de l’Évangile est très différent : la femme aux sept maris
Cela ne cadre pas avec certains passages de l’évangile (même si d’autres abondent dans le sens de la résurrection des corps). Par exemple dans ‘la femme aux sept maris’ Jésus affirme : lorsqu’on ressuscite d’entre les morts, on ne prend ni femme ni mari, mais on est comme des anges dans les cieux (Mc 12/25 = P 241). Par conséquent il n’y a plus de sexualité ; donc on n’est plus dans l’état humain d’existence, mais dans un état supra-humain, ce que symbolisent les anges. Ce n’est, certes, pas encore la fusion en Dieu, mais ce n’est déjà plus la ‘résurrection des corps’ au sens théologique.
Les disciples ne comprennent pas la résurrection
1 Une autre chose est frappante. Après la transfiguration, Jésus descend de la montagne avec quelques disciples privilégiés et leur ordonne de ne raconter à personne ce qu’ils ont vu, si ce n’est quand le fils de l’humain sera ressuscité d’entre les morts (Mc 09/09 = P 126) et l’évangéliste précise : Ils gardent la recommandation, tout en se demandant entre eux ce que signifie « ressusciter d’entre les morts ».
2 Quand un homme perd un proche aimé, qu’il se trouve devant son cadavre, il aspire à le voir se réveiller, comme s’il n’était qu’endormi, évanoui ou au pire comateux. L’idée du corps qui se réveille est dans la conscience de tout homme. Comment, alors, les disciples se demandaient-ils entre eux ce que signifie « ressusciter d’entre les morts » ? Leur questionnement suppose qu’ils ne s’en faisaient pas une idée aussi matérialiste qu’une simple réanimation du cadavre, les retrouvailles d’un corps qui serait ‘mon’ corps.
3 Même chose lorsque Jésus annonce, d’après l’évangile canonique, sa propre résurrection : ils ne comprennent pas cette chose, elle leur est voilée pour qu’ils ne la perçoivent pas.
4 La théologie présente comme une chose profondément mystérieuse la théorie de la résurrection des corps, et donc de l’enfermement ad vitam aeternam de l’humain dans un corps, alors qu’il s’agit d’une conception remarquablement matérialiste dont tout homme rêve un jour ou l’autre. Il serait plus compréhensible que l’étonnement des disciples concerne la réintégration en Dieu, que leur tradition ignorait.
Face à tant d’illogismes, l’idée du changement de religion
1 Le monde profane d’aujourd’hui présente un point commun avec les ésotéristes métaphysiciens d’autrefois : le goût de la logique. Dans l’Inde, six voies de connaissance (qu’on appelle les six darshanas) se répartissent les domaines du savoir, et la première est la logique, le nyaya : condition sine qua non de toutes les autres. La superstition et l’absurdité ne sont donc pas de mise dans l’ésotérisme spirituel. En modernité, presque tout le monde fait des études qui développent le sens logique. Il serait naïf d’en conclure que les modernes se comportent logiquement d’une façon générale, mais un bon nombre d’entre eux, face aux croyances multiples qu’exige leur religion native, se souviennent qu’ils ont appris à raisonner. C’est ainsi que les nombreux illogismes, dont nous n’avons signalé que quelques échantillons, conduisent naturellement à la question : « Ne serait-il pas plus avisé de changer de religion ? »
2 Le côté essentiellement émotionnel, affectif, sentimental de l’argumentaire chrétien, après avoir opéré avec efficacité sur les masses analphabètes de l’Europe jusqu’à l’époque moderne, peine de plus en plus à emporter l’adhésion populaire des peuples formatés au mode de raisonnement technologique moderne.
3 Reste à savoir maintenant, dans l’offre mondiale des religions, laquelle choisir ?
Le judaïsme ?
1 Certains natifs chrétiens quittent leur religion pour le judaïsme. La chose est un peu étrange, étant donné que le judaïsme est déjà compris dans le christianisme, la Thora constituant ‘l’ancien testament’ des chrétiens. L’avantage, si l’on peut dire, d’une telle conversion, consiste surtout à se libérer de ce qu’on quitte plutôt qu’à découvrir ce qu’on trouve. Ce qu’ils quittent, c’est la sclérose dogmatique de la religion romaine, le césaro-papisme et son culte de la personnalité. C’est aussi la quasi réduction de la pratique religieuse à la messe.
2 Ce qu’on y trouve c’est le goût de l’étude de la parole de Dieu ; la passion des débats d’interprétation de cette parole. Le Moyen-âge chrétien connaissait cela sous le nom de ‘disputatio’. Beaucoup de démocrates, égalitaristes par constitution, se plaignent de ce qu’il nomment ‘la surreprésentation des juifs dans certaines institutions’, sans voir que ce phénomène, réel, est dû en bonne partie au fait que leur tradition spirituelle les accoutume à l’étude et à la réflexion personnelle, alors que le christianisme procède exactement à l’inverse avec le prétendu monopole interprétatif de la parole que posséderait le magistère papal.
3 Une difficulté de taille demeure cependant. La Thora, le texte sacré des juifs a été traduit, plusieurs siècles avant Jésus, en grec, sous le nom de ‘Septante’. Mais l’interprétation profonde et en particulier cabalistique de la Thora nécessite de revenir à l’hébreu. Le problème des traductions ou de l’étude des langues anciennes, qui se pose déjà pour le christianisme, puisque l’évangile est écrit en grec, se pose encore plus pour le judaïsme, puisque l’idéal est d’apprendre l’hébreu, ce qui n’est pas chose simple pour un français (le sanskrit est beaucoup plus proche du français que ne l’est l’hébreu).
L’islam ?
À l’époque actuelle, un certain nombre de natifs chrétiens se convertissent à l’islam. La démarche est assez différente de celle qui oriente vers le judaïsme. Beaucoup sont attirés par la dimension politique et sociale assumée de cette religion. En réalité, toute religion complète présente nécessairement aussi un modèle social et politique. Les chrétiens modernes, souvent ignorants de l’histoire, comme tous les modernes, n’ont pas conscience de ce fait. Une religion n’est pas une spiritualité pure et n’a pas à l’être. Elle ne vise pas seulement à la relation entre l’homme et Dieu, ni même à la relation collective entre les hommes et Dieu. Elle vise à la réalisation, sur le plan de la vie humaine, donc aussi sociale et politique, des enseignements divins transmis par la révélation et les Écritures. C’est pourquoi les chrétiens prient : que ton Règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel (Mt 06/10 = P 160).
Islam : le christianisme politique, rappel d’histoire
1 Dans l’hindouisme, l’enseignement sur les varnas-castes traite de cela avec précision, comme en témoigne la Bhagavad Gita. Dans la chrétienté de ‘l’ancien régime’ les états-sociaux (clergé, noblesse, tiers-états et service) correspondaient exactement aux varnas-castes hindoues (Brahmanes, kshatryas, vaïshyas, shudras). Et l’église chrétienne chapotait et ordonnait cet ordre social, par les vœux des moines, le sacre des rois et des chevaliers, et les nombreuses initiations de métiers du tiers-état, tant masculins que féminins.
2 La révolution de 1789 a brisé la chrétienté, puis interdit le christianisme, du moins en France. La religion fut rétablie par Napoléon Bonaparte, mais non la chrétienté, et ce malgré son sacre où il se couronna lui-même, en présence du pape Pie VII, qui était quasiment son prisonnier.
Islam : Le pape qui adore l’arbre et critique ses fruits
Puis la démocratie s’installa, dans un premier temps contre la volonté de l’Église, ensuite avec son acceptation, maintenant avec son soutien enthousiaste. L’Église chrétienne s’est convertie à la révolution. D’où la situation surréaliste actuelle. Le pape prêche la démocratie à tous les pays, comme si c’était un enseignement de Jésus, qui en fait dit exactement le contraire (la porte étroite : Mt 07/13 = P 072). Mais la démocratie conduit mécaniquement au divorce, à l’euthanasie, aux manipulations génétiques diverses, au capitalisme consumériste et naturicide, aux ventes d’armes et au renforcement permanent de leur puissance etc. Alors le pape passe son temps à protester contre les résultats inévitables de la démocratie qu’il prêche. Il semble avoir oublié ce passage : tout arbre bon produit de bons fruits, tandis que l’arbre gâté produit de mauvais fruits. C’est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez (Mt 07/17 = P 073). La démocratie est mauvaise parce que le ‘démos’ n’est pas spirituel : Jésus ne se fiait pas à eux, parce qu’il les connaissait tous ; il n’avait pas besoin d’un témoignage sur l’homme : car lui-même connaissait ce qu’il y avait dans l’homme (Jn 02/25 = P 030).
Islam : Une religion apolitique ne saurait exister
1 Donc, le christianisme accepte désormais la théorie de la laïcité, qui veut que les affaires scientifiques, artistiques, politiques, sociales et économiques soient gérées en dehors de toute référence au religieux ; chose qui n’existe dans aucune religion ancienne et qu’on ne trouve en christianisme que depuis le XX° siècle. Mais, contradictoirement et hypocritement, les papes ne cessent de vouloir faire de la politique, alors qu’ils ne gouvernent qu’un état ridiculement petit, le Vatican. En sommes ils veulent que le peuple décide par et pour lui-même (démocratie) en choisissant toujours ce que le pape lui ordonne de faire ! La chose serait risible, si elle n’était pathétique.
2 Toujours est-il que certains chrétiens natifs choisissent de passer à l’islam et travaillent donc à ce que la loi coranique supplante, plus ou moins complètement, les lois changeantes et hasardeuses de la démocratie. Ils veulent ainsi une civilisation à fondement religieux. Ce choix ne manque pas d’une noblesse théorique certaine ; mais une partie notable de l’islam actuel est engagé dans une interprétation rigide et sclérosée de sa propre tradition, et a tendance à réduire la religion à une conquête politique, voire guerrière ou terroriste (un peu comme les zélotes du temps de Jésus).
Islam : Les avantages du passage à l’islam
1 Heureusement, toutes les conversions à l’islam ne se font pas dans cette direction. Certains recherchent, au travers l’exotérisme islamique, l’ésotérisme soufi. Le problème de l’indispensabilité de la langue arabe se pose alors. Ainsi que celui de trouver le bon soufisme, car il y a bien des branches, et la politique, pas toujours très pure, s’en mêle souvent.
2 L’avantage de l’islam, comme d’ailleurs du judaïsme, c’est la légèreté de sa dogmatique. Il y a peu d’articles de foi (contrairement au christianisme, où ils prolifèrent et ne cessent d’augmenter au fil du temps surtout dans le catholicisme romain). De plus les articles de foi de l’islam son assez fondamentaux et, pourrait-on dire, de bon sens.
3 Un autre ‘avantage’ de l’islam, pour un natif chrétien, c’est qu’il n’implique pas un reniement pur et simple du christ (comme c’est le cas théoriquement, mais théoriquement seulement, dans le judaïsme). En effet, et nombre de chrétiens ignorent ce fait essentiel, Jésus et Marie ont une place éminente dans le Coran. Jésus n’y est pas considéré comme Dieu (c’est tout le problème de la quasi idolâtrie chrétienne de Jésus) mais comme le ‘réceptacle de l’esprit de Dieu’, ce qui correspond exactement aux dires de Jésus sur lui-même dans les évangiles canoniques.
4 De plus, sauf dans certaines formes de l’islam chiite iranien ou de l’islam afghan, le clergé est beaucoup moins pesant et indispensable en islam qu’en christianisme catholique ou orthodoxe. En christianisme originel la sacralité est centrée sur l’eucharistie, ce qui rend le prêtre indispensable. Alors que, pour le musulman, la sacralité est centrée sur le Coran, et son lien à Dieu est direct, sans autre intermédiaire obligé que le Coran. Par cet aspect, le protestantisme chrétien ressemble à l’islam.
Le bouddhisme ?
1 Une chose étrange se produit dans la perception des religions orientales dans l’Occident actuel. Il y plus de gens qui participent à un cours de yoga que de gens qui vont à la messe chaque semaine, et pourtant, l’hindouisme demeure relativement peu connu. Par contre le bouddhisme demeure très bien coté, malgré que, de fait, très peu de personnes en pratiquent la voie. Il convient de clarifier cette ambiguïté.
2 D’abord, peu de gens savent que le bouddhisme dérive de l’hindouisme d’une façon ressemblant à la dérivation du christianisme à partir du judaïsme. Le prince Siddhârta, dit ‘le Bouddha’, était un prince hindou, ayant vécu en Inde toute sa vie, comme Jésus était d’ascendance noble (fils de David) ayant vécu toute sa vie en Palestine et dans la pratique du judaïsme.
Le Bouddha n’a pas fondé le bouddhisme
Pas plus que Jésus n’a fondé une nouvelle religion, le Bouddha n’a fondé le bouddhisme. Le Bouddha a fondé un ordre monastique, pour hommes seulement, afin de mettre en œuvre les principes de la doctrine hindoue de la non-dualité. Après sa mort cette institution, comme toute institution, a eu tendance à penser le monde pour elle-même et à vouloir conquérir le monde. C’est ainsi que l’on tenta d’étendre les règles propres à la vie monastique à toute la société. Comme, dans un monastère, les moines sont tous égaux en principe, le bouddhisme, sortit de ses frontières initiales, se trouva confronté à la théorie des varnas-castes essentielle dans l’hindouisme, et base du karma-yoga (les castes pensent les humain spécifiques et non égaux et indifférenciés). Donc la conception sociale différait totalement entre le bouddhisme d’après Bouddha et l’hindouisme.
La variété des bouddhismes
Un conflit en résulta, qui connut diverses phases. Au III° siècle avant l’ère chrétienne, du temps du roi Ashoka, qui se convertit au bouddhisme, un empire bouddhiste recouvrit une grande partie de l’Inde, mais, finalement, l’hindouisme reconquit le pays et chassa le bouddhisme hors de l’Inde. Dès lors, ce dernier se développa à Ceylan, actuellement Sri Lanka, puis au Tibet, en Chine, en Indochine, et au Japon. À chaque fois le bouddhisme, religion d’importation, se mêla aux religions et spiritualités locales, en Chine au Confucianisme et au Taoïsme, au Japon au Shintoïsme. Si bien que le bouddhisme, aujourd’hui, présente des formes et des doctrines extrêmement différentes selon son pays d’origine.
Le bouddhisme tibétain n’est qu’un bouddhisme particulier
1 Lorsque la Chine envahit le Tibet (ou le ‘récupéra’ selon son point de vue) le bouddhisme y fut persécuté. Le chef du bouddhisme tibétain, le Dalaï Lama, qui était aussi chef de l’état dans ce pays théocratique, se réfugia en Inde, mais chercha surtout à rayonner dans le monde entier, en particulier en occident, pour faire perdurer sa tradition sous d’autres cieux.
2 Pendant longtemps, recevoir le Dalaï Lama fut, pour les politiciens occidentaux, un moyen de protester contre la Chine pour son invasion du Tibet. Le Dalaï Lama devint une ‘star’ ; ses innombrables interventions rencontrèrent un grand succès. Pour les occidentaux, le bouddhisme tibétain devint l’image même du bouddhisme en général, oubliant à quel point il était particulier.
3 Ce qui joua aussi beaucoup, c’est que les néo-bouddhistes occidentaux étaient d’anciens chrétiens : Le Dalaï-Lama devint leur nouveau pape, avec le gros avantage de l’exotisme, et une souplesse doctrinale qui contrastait agréablement avec la rigidité dogmatique de la romanité chrétienne. À tour de bras, les chefs du bouddhisme tibétains ordonnèrent des moines et des lamas occidentaux, s’adressant à un public occidental… jusqu’au jour où les problèmes d’abus sexuels et de trafics financiers, si coutumiers dans l’église catholique, entachèrent l’excellente image du bouddhisme tibétain d’occident. En fait, ceux qui s’étaient convertis à la nouvelle religion n’avaient pas changé autant qu’ils le prétendaient.
4 Le déracinement culturel du bouddhisme tibétain, propulsé en avion jusqu’en occident, est tel qu’il serait hasardeux de prédire ce qu’il deviendra. Une seule chose est sûre, son nouveau terrain de développement est si différent, qu’il se transformera beaucoup et deviendra autre chose. Le rapport de Jésus et du christianisme romain peut en donner une idée, alors même que Jésus a vécu à deux pas de l’occident, dans un pays déjà hellénisé depuis des siècles, et romanisé depuis des décennies. La différence culturelle est beaucoup plus grande encore pour le bouddhisme tibétain.
Bouddhisme : Les avantages
1 Plusieurs aspects séduisent les ex-chrétiens dans le bouddhisme. D’abord la transmigration, dont la doctrine provient de l’hindouisme. L’état natif d’un homme a donc un sens, résultant de ses actions dans les cycles antérieurs d’existence. La mort n’est plus terrorisée par la menace de ‘l’enfer éternel’. Le pape n’est plus le seul qui ait le droit de réfléchir à la compréhension des Écritures.
2 Et surtout la doctrine n’est pas dualiste comme la théologie chrétienne, donc l’état d’être atteint par le Bouddha est la destination de tous les bouddhistes, alors que, dans le christianisme dogmatique, seul Jésus peut dire sans blasphémer : le père et moi nous sommes un. (Ce qui n’est pas le cas pour les évangiles gnostiques de Thomas et Philippe)
Bouddhisme : son hétérogénéité par rapport à l’occident
1 Les problèmes d’adéquation du bouddhisme à l’occident n’en sont pas moins profonds, mais ils apparaissent moins au regard superficiel. Comme nous l’avons vu, du IV° au XIX° siècle, soit pendant un millénaire et demi, la civilisation occidentale a vécu avec le concept des ‘états sociaux’ (clergé, noblesse, tiers-état, service) ; sa structure socialo-religieuse était semblable à celle de l’Inde hindoue. De plus sa langue, d’origine grecque, la faisait dériver, comme le sanskrit, d’un tronc commun indo-européen. Le bouddhisme, par son refus d’une conception sacrée de la société, par son idéal d’une civilisation théocratique qui serait un immense monastère, est fort éloigné de cette conception indo-européenne. On dira, certes : « L’Europe est aujourd’hui démocratique », mais un millénaire et demi de civilisation ne s’efface pas aussi facilement qu’on le croit.
2 Le deuxième problème provient de la multiplicité des formes du bouddhisme. Le Dalaï-Lama n’aura sans doute pas de successeur, ou en tout cas pas aussi célèbre, car l’histoire de l’annexion du Tibet par la Chine est désormais de l’histoire ancienne, et la fonction théocratique du Dalaï-Lama est proprement inimaginable en Europe. Il est donc assez probable que ce bouddhisme, ainsi que les autres formes, deviennent des poches exotiques dans la variété européenne, sans constituer une vraie alternative au christianisme décadent.
L’hindouisme ? L’incapacité des homme modernes à comprendre les varnas-castes
1 Comme déjà suggéré, il serait parfaitement évident que la distanciation avec le christianisme se fasse en direction de l’hindouisme. Cela sur le plan des conceptions structurelles de la société européenne traditionnelle, la chrétienté. Comme on l’a vu, la chrétienté était structurée selon le principe des états-sociaux correspondant exactement aux varnas-castes de l’Inde. Or les français actuels sont matraqués par la propagande révolutionnaire et démocratique depuis plus de deux siècles. La plupart ignorent l’histoire et confondent donc la dégénérescence de cette théorie avec son principe. Ils pensent que, pour éviter la décadence de la noblesse, il faut supprimer la noblesse. C’est un peu comme un médecin qui ne pratiquerait qu’un remède à toute maladie : l’amputation.
2 La révolution de 1789 avait raison dans sa critique, tort dans la solution qu’elle proposa. C’est d’ailleurs le cas général des révolutions politiques. Il fallait réformer la noblesse et non l’interdire. La réformer nécessitait trois choses. Premièrement, supprimer le principe de l’hérédité des castes, qui n’est pas originel. Deuxièmement : supprimer tous les privilèges de ceux qui n’accomplissaient pas les devoirs correspondants. Troisièmement, assurer l’accès libre de toute personne qualifiée pour une fonction à cette fonction et aux privilèges assortis, quel que soit sa condition de naissance.
3 Le rapport de l’occident avec l’hindouisme est évident. C’est la tradition spirituelle qui pense le plus clairement ces choses, en particulier dans la très célèbre Bhagavad Gita. C’est moi qui ai créé les quatre varnas-castes, selon les gunas de chacun (les différences dans la nature mentale) et avec pour chacun son svadharma (ses devoirs propres) (BG 04/13). Il est donc clair que la situation sociale d’une personne, son svadharma, sa vocation propre, ne dépend pas de celle de ses parents, mais des qualités qui lui sont propres, les gunas de chacun. Certes, nombre d’indiens actuellement considèrent les varnas comme étant héréditaires, qu’ils soient partisans ou opposés aux varnas ; mais cela résulte de l’ignorance de leur propre enseignement. Les varnas héréditaires sont une dégénérescence, une sclérose, une sénilité du système social ; il ne convient pas de tuer le malade, mais de le soigner, en redonnant sa souplesse à la pratique spirituelle de la vie sociale.
Hindouisme : l’art de neutraliser les paraboles avec une pointe
1 La Bhagavad Gita est indispensable aux occidentaux pour restaurer cela correctement. La raison en est que les chrétiens ne savent plus lire l’enseignement social et politique de Jésus dans les évangiles. Cependant il a laissé bien des enseignements sous forme symbolique, en particulier dans les paraboles.
2 Mais les modernes ont une machine de guerre efficace pour occulter ces enseignements de Jésus : Ils prétendent, comme nous l’avons vu, qu’une parabole ne peut avoir qu’un enseignement, la fameuse ‘pointe de la parabole’ et que tout le reste n’est qu’un habillage, selon la mode de l’époque, habillage et qui serait désormais obsolète et dépassé. Ainsi on dégage le plus clair de l’enseignement de Jésus, en ne gardant qu’un maigre contenu moraliste qui ne dérangera personne.
Hindouisme : les varnas-castes dans l’évangile
Le principe royal est sans cesse affirmé dans l’enseignement parabolique de Jésus. Il en va du Royaume des Cieux comme d’un roi qui voulut régler ses comptes avec ses serviteurs (Mt 18/23 = P 134). Il en va du Royaume des Cieux comme d’un roi qui fit un festin de noces pour son fils (Mt 22/02 = P 191). Quel est le roi qui, partant faire la guerre à un autre roi… (Lc 14/31 = P 193). Le pouvoir ne se partage pas, il ne peut être que royal et non collectif. La preuve en est que, même en démocratie, on donne toujours les pleins pouvoirs à quelqu’un en temps de guerre ; rien n’est plus efficace, pour se faire battre, que de parlementer pendant que l’adversaire attaque.
Hindouisme : le dépassement de l’erreur révolutionnaire
1 Lorsque Bonaparte fut envoyé par la Révolution pour la campagne d’Italie, on lui adjoignit un co-général, car on se méfiait de ses initiatives. Mais une armée à deux têtes ne saurait vaincre. Napoléon fit mettre aux arrêts son co-général et en avertit le gouvernement par ces mots lapidaires : « Un mauvais général vaut mieux que deux bons. » La gloire de ses conquêtes, au retour, fit qu’on oublia ce qui méritait théoriquement la cour martiale.
2 Mais, si le pouvoir ne se partage pas, tout bon roi doit s’entourer de conseillers (c’est cela qui distingue le roi du tyran). Cela suppose un conseil royal, entourant la décision royale, sans la contraindre. Mais aussi une consultation générale du peuple, au moins épisodique. Telle était la fonction des ‘états généraux’ dans le France royale traditionnelle. Il s’agissait d’une enquête, auprès des trois états-sociaux (clergé, noblesse, tiers-état), dans l’ensemble du royaume, chaque état-social présentant au roi une ‘lettre de doléances’, c’est-à-dire l’expression de ses conseils et de ses souhaits. Lorsque Louis XVI se décida enfin à réunir les États-Généraux, en 1789, cela n’avait pas été fait depuis 1614, soit plus d’un siècle et demi ! Ce fut donc trop tard et les états-généraux se transformèrent en Assemblée Nationale, laissant croire au peuple qu’il pouvait s’autogouverner, et ce fut le début de l’erreur d’une prétendue démo-cratie.
Hindouisme : Jésus et la varnas des kshatryas
1 Pour ce qui est de la nécessité d’un ordre, qu’il soit policier ou militaire, Jésus se positionne clairement. Le centurion romain (un chef militaire donc) lui dit : J’ai sous moi des soldats, et je dis à l’un : Va ! et il va, et à un autre : Viens ! et il vient, et à mon esclave-doulos : Fais ceci ! et il le fait (Mt 8/05 = P 076) et le texte précise : Jésus fut dans l’admiration et dit à ceux qui le suivaient : »En vérité, je vous le dis, chez personne je n’ai trouvé une telle foi en Israël (Mt 08/10 = P 076). Le centurion partait du principe que la maladie doit obéir au prophète christique de même façon que ses soldats lui obéissaient à lui. En somme que ton Règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel (Mt 6/10 = P 160).
2 La fonction de justice est clairement illustrée aussi dans l’évangile : Il y avait dans une ville un juge qui ne craignait pas Dieu et n’avait de considération pour personne… (Lc 18/02 = P 212) et aussi : Hâte-toi de t’accorder avec ton adversaire, tant que tu es encore avec lui sur le chemin, de peur que l’adversaire ne te livre au juge, et le juge au garde, et qu’on ne te jette en prison… (Mt 5/25 = P 181)
3 La fonction de bonne administration est aussi illustrée évangéliquement : Un homme riche avait un intendant… (Lc 16/01 P 197) et aussi : Heureux ce serviteur que son maître en arrivant trouvera occupé de la sorte ! (Mt 24/46 = P 179). En somme les fonctions royales, de conseil, de police, d’armée, de justice et d’administration qui synthétisent les différents aspects de la varna-caste des kshatrya-nobles sont illustrées dans l’évangile.
Hindouisme : Jésus et la varnas des brahmanes
La fonction supérieure de brahmanes-clergé l’est aussi par de nombreux personnages : Syméon (Lc 02/25 = P 010), Anne (Lc 02/36 = P 010), Nicodème (Jn 03/01 = P 030 et surtout Jn 07/50 = P 143), Joseph d’Arimathie (Mc 15/43 = P 302) et surtout par Jésus lui-même.
Hindouisme : Jésus et la varnas des Vaishyas et des shudras
1 La varna-caste du tiers-état-vaishya est aussi représentée par l’artisan charpentier (Mc 06/03 = P 100) le jardinier (Mc 04/26 = P 088), le semeur (Mc 4/03 = P 084), le propriétaire terrien (Mt 13/24 = P 089), le commerçant (Mt 13/45 = P 094), c’est-à-dire précisément dans ses trois aspects : agriculture, artisanat, commerce.
2 Quant à la dernière varna-castes, celle du service, les shudras, elle n’est pas oubliée non plus : il en va du Royaume des Cieux comme d’un roi qui voulut régler ses comptes avec ses serviteurs (Mt 18/23 = P 134) et aussi : Je suis l’esclave-doulos du Seigneur ; qu’il m’advienne selon ta parole ! (Lc 01/38 = P 004).
3 Tout ce qui vient d’être dit concerne les femmes non moins que les hommes, comme le montrent de nombreux passages d’évangile. Ainsi que quelques femmes… qui les assistaient de leurs biens (Lc 08/03 P 081). Le Royaume des Cieux est semblable à du levain qu’une femme a pris et enfoui dans trois mesures de farine… (Mt 13/33 = P 091). Marthe était absorbée par les multiples soins du service… (Lc 10/40 = P 159). Deux femmes seront à moudre ensemble… (Lc 17/35 = P 210) ? Personne ne coud une pièce de drap non foulé à un vieux vêtement ; autrement, la pièce neuve tire sur le vieux vêtement et la déchirure s’aggrave (Mc 025/21 = P 050), etc.
Hindouisme : le corps social
Après avoir critiqué Paul, rendons lui justice sur ce point, car il dit : Prenons une comparaison : en un corps unique, nous avons plusieurs membres, qui n’ont pas tous la même fonction ; de même, nous qui sommes plusieurs, nous sommes un seul corps dans le Christ, et membres les uns des autres, chacun pour sa part (Rm 12/04). C’est ce que, même dans les sociétés démocratiques, on ne peut pas s’empêcher de nommer ‘le corps social’.
Hindouisme : un christianisme anti-christique
1 Sur cette question des varnas-castes, pierre d’achoppement des occidentaux dans la Bhagavad Gita, on se demande comment les chrétiens peuvent-ils tranquillement cultiver une doctrine diamétralement opposée à celle de leur maître ? Car Jésus dit : « Un homme de haute naissance se rendit dans un pays lointain pour recevoir la dignité royale et revenir ensuite. (Donc il faut les qualités requises pour être roi la haute naissance. Et ce n’est pas le peuple, en bas, qui transmet la dignité royale, mais ‘l’influence du ciel’, comme disent les chinois le pays lointain)…
2 Mais ses concitoyens le haïssaient et ils dépêchèrent à sa suite une ambassade chargée de dire : »Nous ne voulons pas que celui-là règne sur nous. » (La haine du vulgaire pour le noble véritable)… Quant à mes ennemis, ceux qui n’ont pas voulu que je règne sur eux, amenez-les ici, et égorgez-les en ma présence (Lc 19/12 = P 227). Il est difficile d’être plus explicite que le Christ sur cette question, vraie pierre d’achoppement pour l’homme moderne. Il avait prévenu, dans la parabole des ‘vignerons homicides’ : La pierre qu’avaient rejetée les bâtisseurs, c’est elle qui est devenue pierre de faîte. Quiconque tombera sur cette pierre s’y fracassera, et celui sur qui elle tombera, elle l’écrasera (Lc 20/17-18 = P 234).
Hindouisme : la foi croit, la spiritualité pratique
Une des différences essentielles entre l’approche religieuse et la voie spirituelle concerne le caractère opératif de cette dernière. La religion exige surtout la foi, une foi souvent aveugle d’ailleurs, comme on l’a vu dans le Credo puisqu’il s’agit d’affirmer sa foi aussi en des faits historiques invérifiables. Pour le reste, certes, il convient de respecter plus ou moins un comportement moral, mais la rigueur religieuse n’est pas bien exigeante étant donné que le croyant est sauvé par un autre, le Sauveur, et doit surtout faire preuve d’humilité vis-à-vis de lui. Comme dit la Gita : Tout plein de sa croyance, il cherche à se concilier cette divinité (deva) (BG 07/22). Dans la spiritualité, c’est autre chose : Pourquoi m’appelez-vous « Seigneur, Seigneur », et ne faites-vous pas ce que je dis ? (Lc 06/46 = P 074).
Hindouisme : L’indispensabilité des varnas pour la spiritualité dans la profession
1 Or, tout homme et toute femme passant une grande partie de sa vie dans l’exercice de son métier, de sa vocation sociale, il est essentiel que sa spiritualité puisse s’y enraciner aussi. C’est précisément le but du karma-yoga, le ‘yoga de l’action’, mieux traduit par le ‘yoga dans l’action’ qu’analyse si attentivement la Bhagavad Gita. Le renoncement… est difficile à atteindre sans le karma-Yoga. L’homme harmonisé par le karma-Yoga, et devenu contemplatif, atteint rapidement Brahman (BG 05/06).
2 Dans la chrétienté traditionnelle, pendant quinze siècles, sans compter les quatre premiers du christianisme, tout cela apparaissait comme une évidence. Mais la démocratie a rapidement épousé la société industrielle, qui a détruit le symbolisme des métiers, pour les réduire à n’être plus que des moyens de gagner de l’argent, lui-même moyen de s’adonner à la consommation. Dès lors le métier n’a plus aucune profondeur culturelle, encore moins spirituelle ; il n’est plus un lieu de réalisation. Et l’on voit dans les conflits sociaux, à propos de l’âge de la retraite par exemple, de lamentables esclaves portant une pancarte : « Vivement la retraite, que l’on commence à vivre » ! Dès lors que le christianisme se veut démocratique, et par là-même consumériste-industriel, il convenait de prétendre que tous les enseignements de Jésus sur la question des varnas-castes, ne constituant pas la ‘pointe des paraboles’, doivent être considérés comme obsolètes. L’adhésion du christianisme à l’anti-civilisation démocratico-industrielle a largement contribué à détruire l’aspect opératif de cette religion et à faire passer aux oubliettes une importante partie de l’enseignement symbolique du Christ.
3 Beaucoup penseront que ces considérations ne sont intéressantes qu’à titre de théorie spirituelle ou d’histoire. Mais c’est ne pas comprendre que le système des varnas-castes ne peut pas ne pas exister. Ce n’est pas qu’il existait avant et qu’il n’existe plus aujourd’hui. C’est qu’il était reconnu avant, et intégré dans l’enseignement spirituel, et qu’il est nié aujourd’hui, y compris par les chefs chrétiens qui devraient l’enseigner à l’image de leur maître supposé, Jésus. En effet, aussi vrai qu’il n’existe pas deux humains égaux et que, par conséquent, la théorie de l’égalité, fondatrice de la démocratie, est une pure erreur, aussi vrai il existe des qualifications et donc une vocation propre à chaque individu : les quatre varnas-castes, selon les gunas de chacun (les différences dans la nature mentale) et avec pour chacun son svadharma (ses devoirs propres)… (BG 04/13).
Hindouisme : Comment vivre sa varnas-castes dans le désordre moderne ?
On pourrait, avec raison, objecter : « Les métiers modernes, qui ne sont que des gagne-pain, des emplois, au service d’une civilisation profondément injuste sont fort peu aptes à servir de base à une pratique spirituelle. » C’est vrai, mais il convient de se souvenir de l’ouvrier de la onzième heure, qui n’a travaillé justement qu’un douzième du temps et fut payé à plein temps, car nous sommes à l’époque d’une fin de cycle (Mt 20/01 = P 219). La Gita ne manque pas de considérer la chose : Personne ne doit abandonner le devoir pour lequel il est né… même quand il semble uni au mal : car toutes les œuvres sont enveloppées par le mal, comme le feu par la fumée (BG 18/48).
Hindouisme : particularité de l’islam
Une autre objection mérite d’être prise en considération : « Dans l’islam il n’est pas question de varna-castes. Or cette tradition possède un exotérisme et un ésotérisme, le soufisme, cette dimension sociale de la spiritualité n’est donc pas indispensable. » Quand un aspect est spécifique à une religion, il est hautement probable que cet aspect provienne des particularités raciales, géographiques, ou historique de sa naissance. L’islam est né en Arabie, région quasi totalement déserte, ce qui exclut l’agriculture, et une grande partie de l’artisanat. C’est pourquoi les peuples de ces régions étaient essentiellement des caravaniers et des marchands, ne constituant pas une civilisation autonome, mais plutôt un trait d’union entre civilisations (orientale et occidentale). Ils étaient guerriers aussi, pour protéger les caravanes, et pour le brigandage ou les razzias. La structure sociale de l’islam s’en ressent fortement et délimite, par nécessité, l’ère d’expansion de cette religion particulière. Le système des états-sociaux européens et des varnas hindoues présente une incomparable universalité, applicable dans une civilisation complète, qui se suffit à elle-même.
Hindouisme : particularité du bouddhisme
Une remarque analogue vaut pour le bouddhisme. Ainsi certains disent : « Le bouddhisme a la même métaphysique de base que l’hindouisme, pour la raison qu’il en est issu, tout en étant exempt de la théorie des varnas-castes, si gênantes dans la Bhagavad Gita quand on vit en milieu démocratique. » C’est assurément l’une des grandes raisons du succès médiatique du bouddhisme en occident, par rapport à la culture nettement anti-hindoue des européens et américains du nord. Mais, comme nous l’avons dit, le bouddhisme est un monachisme, et pas plus que dans un monastère chrétien ou un ashram hindou les états-sociaux n’ont à intervenir dans le bouddhisme. Mais, lorsque le bouddhisme prétend s’adresser à tous les membres d’une civilisation, alors, de deux choses l’une, où il devient incomplet, ignorant le monde des métiers, de l’économie, de la fonction sociale si importante dans la vie des humains, ou il adopte une structure sociale qui lui est étrangère. Ainsi, dans certains pays d’Indochine, on trouve des temples à la fois bouddhistes et hindous ; on y vénère le Bouddha, mais les sculptures illustrent l’enseignement de la Bhagavad Gita et du Mahabaratha. Dans ce cas, curieusement, le bouddhisme a retrouvé la fonction qu’il avait du temps du Bouddha, en Inde. Beaucoup d’occidentaux préfèrent le bouddhisme à l’hindouisme à cause de son défaut : il manque, comme le christianisme moderne et démocratique, d’une véritable spiritualité sociale et professionnelle. Ces occidentaux étant issu du christianisme contemporain, qui en manque aussi, on comprend l’erreur de leur choix.
Hindouisme : l’incontournable ‘corps social’
Traditionnellement, mais aussi dans le monde actuel, on parle du ‘corps social’ et ce langage, au riche symbolisme, est profondément juste ; il revient, ni plus ni moins, à faire référence aux varnas-castes. Le cœur symbolise les brahmanes-clergé, le cœur théorique de la civilisation, seule partie invisible, parce que précisément transcendante (du moins en principe). La tête symbolise le gouvernement (on parle du ‘chef’ de l’état) soit les kshatryas-nobles. Les bras et les mains symbolisent le travail humain, soit les vaïshya-agriculteurs-artisan-commerçants, et les jambes les shudras, le service. Il n’y a pas de société humaine sans corps social et donc pas de civilisation digne de ce nom sans varnas-castes. Ce que nous entendons par ‘digne de ce nom’, signifie ‘avec une verticalité une dimension spirituelle directrice de l’ensemble et de chacune de ses parties’.
Hindouisme : l’imposture des occidentaux
Une autre étrangeté se présente, à propos des occidentaux dans leur rapport avec l’hindouisme. Le hatha-yoga (postures corporelles, respiration et relaxation) rencontre un franc succès en occident, alors que l’hindouisme a généralement mauvaise presse. C’est d’autant plus absurde que le yoga est le cœur de l’hindouisme. Les occidentaux nomment ‘yoga’ ce qui n’est en fait que le ‘hatha-yoga’ et encore une petite partie corporelle de ce dernier. Au point qu’on voit aujourd’hui de nombreuses écoles de yoga, qui jettent sur le marché des centaines de professeurs chaque année, à large dominante féminine, s’adressant à un public majoritairement féminin, et dont beaucoup n’hésitent pas à annoncer sur leur site internet que « la spiritualité étant souvent sujette à charlatanerie, on évitera sagement la question » ! Reste à leur demander pourquoi ils continuent de nommer leur discipline yoga, mot dont l’origine hindoue et la doctrine ne laisse aucun doute. En fait ils enseignent en même temps les postures-asanas, et l’imposture spirituelle.
Hindouisme : l’ambiguïté des gourous voyageurs
1 Revenant au propos de départ (quitter le christianisme pour l’hindouisme) un obstacle serait que l’hindouisme (de même que le judaïsme) n’est pas une religion prosélyte, comme le sont le christianisme, l’islam et le bouddhisme. En théorie, un étranger, un ‘mléccha’ (barbare), ne peut pas devenir hindou.
2 On s’étonnera : « Pourtant des maîtres hindous, ou supposés tels, sillonnent l’occident et y remportent un certain succès. » La chose est exacte et provient du fait que l’Angleterre a colonisé l’Inde pendant presque trois siècles et qu’elle a fait main basse sur son aristocratie, en imposant les écoles à l’occidentale. De fait, tout indien cultivé d’aujourd’hui, ainsi que plusieurs de ses ancêtres, a été formaté à l’occidentalité moderne, en parallèle d’une culture traditionnelle profondément différente. Les ‘missionnaires hindous’ en occident sont donc, en quelque sorte, ‘le choc en retour’ des missionnaires chrétiens qu’ils ont subi. Cela devrait inciter à demeurer prudent quant à l’authenticité de leur enseignement.
3 Un exemple parmi bien d’autres. Tel gourou hindou prêchant en occident a déclaré : « Au fond, ‘liberté, égalité, fraternité’ sont d’excellents principes en harmonie avec la tradition spirituelle de l’Inde. » Mais il entendait probablement ‘liberté’ comme libération-moksha, ignorant que le slogan démocratique a été mis au point par les partisans du suffrage censitaire (les riches seuls votaient) et que la liberté en question désignait la liberté d’exploiter la nature ou le prolétariat à des fins financières. De même ‘égalité’ se confondait probablement avec identité spirituelle (Je suis identique en tous les êtres, n’en détestant ni n’en préférant aucun… : BG 09/29), alors que ‘l’infini ne se répète jamais’ et qu’il n’est pas deux êtres égaux dans le cosmos. Et ‘fraternité’ était confondue avec la sécurité sociale à cotisation obligatoire, en oubliant que sans père commun, et donc divin, les hommes ne sauraient être frères (ce qu’interdit le concept moderne de laïcité). On conviendra que pour soutenir de telles opinions, et les présenter comme des enseignements spirituels, il faut ou une ignorance de ce dont on parle, ou une flagornerie vis-à-vis du public occidental que l’on cherche à séduire ; les deux n’étant pas exclusifs.
Hindouisme : le vrai sens de la conversion
1 Dans ce qui précède, on a employé le mot conversion au sens ordinaire d’abandonner une religion pour adhérer à une autre, ou d’abandonner l’irréligion pour entrer dans l’une d’elles. Mais le sens spirituel de la conversion est tout autre. Jésus, à la suite de Jean le Baptiste, déclare, d’après une traduction catholique habituelle : repentez-vous et croyez à la bonne nouvelle (Mc 01/15 = P 038). La traduction est doublement faussée. D’abord ‘euangelion’ signifie ‘bonne annonce’ et non pas ‘bonne nouvelle’. Jésus n’a jamais prétendu enseigner quelque chose de nouveau, comme les partisans du progrès technique ou les politiciens du ‘tout nouveau tout beau’. Jésus se fait la voix de l’éternel, qui ne saurait pas plus être nouveau qu’ancien. Il précise d’ailleurs tout scribe devenu disciple du Royaume des Cieux est semblable à un propriétaire qui tire de son trésor du neuf et du vieux (Mt 13/51 = P 096). Ensuite ‘metanoien’ ne signifie pas ‘repentir’, il n’est pas question de ‘remonter une pente’, mais d’orienter son intelligence (noien) vers l’au-dessus, l’au-delà (meta). Autrement dit « quittez l’horizontalité de l’humain mortel et entrez dans la verticalité symbolique du divin, éternel, ici et maintenant. »
2 Par conséquent, la véritable conversion consiste à passer de l’exotérisme (je suis le corps-mental) à l’ésotérisme (je suis l’atman et l’atman est identique à Brahman). Que le point de départ soit le pur profane, athée ou agnostique, ou que ce soit l’exotériste qui ne cherche que la ‘résurrection des corps’ ne fait pas grande différence ; la conversion spirituelle est nécessaire dans les deux cas.
Hindouisme : une conversion impossible, mais non sans solution
1 Une autre critique d’une conversion du christianisme vers l’hindouisme mérite considération : « L’hindouisme authentique ne fait pas de prosélytisme. Donc, en principe, il ne se vit qu’en Inde. Or l’Inde, depuis son indépendance en 1948, est une démocratie, la spiritualité des varnas-castes, le karma-yoga de la Bhagavad Gita, ne peut donc pas s’y vivre mieux qu’ailleurs. »
2 Il est facile de percevoir la grande part d’illusion de ce propos. On rêve, quand on parle à propos de l’Inde de ‘la plus grande démocratie du monde’. Le système des castes-varnas est détruit, depuis des siècles, par la colonisation anglaise, chez les brahmanes, privés de l’éducation traditionnelle, chez les ksatriyas, privés du gouvernement, de la défense et de la police et de la justice, et chez les vaïshyas, destructurés par l’industrialisation et la concurrence étrangère ; cela est certain. L’Inde n’en demeure pas moins le pays le plus religieux du monde. Et aussi celui où la doctrine spirituelle de la non-dualité est la mieux conservée, par une chaîne de transmission continue et millénaire.
3 De plus, le niveau d’extrême pauvreté économique et culturelle d’une grande partie du sous-continent indien (dû essentiellement à la concurrence étrangère, ruinant l’économie traditionnelle, et à l’explosion démographique, que la médecine moderne a générée), rend l’expression politique de cette soi-disant démocratie fort peu significative.
4 Pour finir, l’évolution politique et culturelle du pays progresse nettement dans le sens d’une réappropriation de l’hindouité contre laquelle les occidentaux ont lutté pendant des siècles de l’intérieur de l’Inde et contre laquelle ils luttent toujours de l’extérieur. Aussi est-il raisonnable de penser que l’Inde, si elle est fort loin d’être représentative de l’enseignement de la BG sur les varnas-castes, est au moins aussi éloignée d’être une démocratie. D’ailleurs, le gigantisme de sa taille rend la chose complètement impossible ; on est à mille lieux d’un canton suisse ! (sans compter qu’il serait difficile à un européen honnête de présenter un seul pays démocratique réel, même sur son continent).
5 En conclusion, il est bien évident que le passage du christianisme à l’hindouisme, avec déménagement en Inde, ne peut constituer une solution que pour quelques individus très atypiques. De même l’établissement, ou le rétablissement, guidé par des maîtres hindous, d’une civilisation spirituellement normale en occident relève de l’utopie dans le contexte actuel. La doctrine même des cycles enseignée par l’hindouisme interdit désormais d’espérer cela.
6 On était parti d’un paradoxe et on arrive à un autre : la solution théoriquement la meilleure, et de loin (le recours à l’hindouisme) est en fait impraticable. Les autres solutions n’étant pas satisfaisantes non plus, le changement de religion ne semble pas une solution à l’évidente et profonde dégénérescence du christianisme, sans parler de ses grandes limitations par rapport à l’enseignement complet du Christ, même du temps de sa ‘splendeur’ (XII° siècle).
7 Nous avons vu que l’homme qui s’identifie à son mental relève d’une conscience collective culturelle ou religieuse. Il est manifeste qu’après deux mille ans de christianisme, l’occident est en divorce avec sa conscience collective traditionnelle. Pour autant, il n’est pas facile de passer d’une conscience collective dans une autre. On le perçoit clairement dans les mariages interraciaux. Un musulman épousant en France une chrétienne (même inactive religieusement) ne sera pas à l’aise avec son propre héritage culturel. Et il n’est pas rare que ses enfants deviennent plus radicalement musulmans qu’il ne l’était lui-même, comprenant qu’une civilisation bâtarde n’est pas bonne à grand-chose.
8 En conclusion, la conversion à l’hindouisme, au sens de changement de religion est, sauf cas atypique, une fausse solution. Par contre, la conversion, au sens spirituel que nous avons signalé, d’une anti-civilisation moderne ou d’un christianisme exotérique démocratisé, vers la pure doctrine hindoue de la Bhagavad Gita, des Upanishads et du Védanta et du Christ est assurément une solution, pour ne pas dire ‘la’ solution au problème posé dans cette étude.
La conscience universelle et la restauration d’un ésotérisme chrétien
Qui peut donner le titre de chrétien ?
1 Il arrive, en Europe ou aux USA, que des Témoins de Jéhovah frappent à la porte des maisons pour prêcher la bonne parole, selon le précepte donné par Jésus à ses disciples (Mc 06/07 = P 101). Ils se disent chrétiens, mais les grandes églises (Catholique romaine, Orthodoxe, Luthérienne, Calviniste et Anglicane) ne les reconnaissent pas comme chrétiens. Si on connaît l’histoire, on s’aperçoit que les Catholiques et les Orthodoxes ont longtemps été en guerre, dans tous les sens du terme, et se sont excommuniés mutuellement ; l’un refusant à l’autre le titre de chrétien. Pendant les guerres de religion entre Catholiques et Luthériens au XVI° et XVII° siècle, il en allait de même : chacun traitait l’autre d’hérétique. Aujourd’hui, au contraire, il est de bon ton, à Rome et ailleurs, de parler d’œcuménisme.
2 La question se pose donc : « Qui a droit de décider qui est chrétien et ne l’est pas ? » L’église constantinienne a persécuté de nombreuses communautés qui se considéraient comme disciples de Jésus, et dont nous n’avons plus aujourd’hui qu’un évangile déterré après des siècles. Puis cette même église, a finalement reconnu comme chrétiens, les Orthodoxes, puis les Luthériens, puis les Calvinistes, puis les Anglicans ; qui peut dire que le mouvement est terminé ?
Les Églises officielles sont-elles chrétiennes ?
Manifestement, seul le Christ peut dire qui est chrétien. Et il n’est pas sûr, alors, que les églises officielles soient si bien reconnues par lui qu’elles le prétendent. Ne questionne-t-il pas, en tant que prophète : le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? (Lc 18/08 = P 212). Et à se apôtres ne dit-il pas, de son vivant : Vous aussi, vous êtes à ce point sans intelligence ? Ne comprenez-vous…(Mc 07/18 = P 114). Vous aussi, maintenant encore, vous êtes sans intelligence ? (Mt 15/16 = P 212). Vous ne comprenez pas encore et vous ne saisissez pas ? Avez-vous donc l’esprit bouché ? (Mc 08/17 = P 119). Vous avez des yeux et vous ne regardez pas ! Vous avez des oreilles et vous n’écoutez pas ! Et ne vous remémorez-vous pas? (Mc 08/18 = P 119)
Le Christ jugera, cela suffit
1 De tout cela résulte une attitude ferme. Dès lors que l’ésotérisme non-dualiste ne se peut plus trouver dans l’une des Églises officielles, il n’y a aucune bonne raison de soumettre le supérieur à l’inférieur et d’attendre l’autorisation de ces Églises officielles pour envisager l’exploration, théorique et pratique, d’un christianisme ésotérique et non-dualiste. Le Christ en jugera, et cela seul suffit.
2 Il se trouve que, contrairement à l’époque de la domination inquisitoriale, et en occident du moins, on ne risque pas sa vie à développer officiellement un point de vue différent de celui des théologiens. Le monde moderne est un malheur, mais ‘à quelque chose malheur est bon’ selon le proverbe. Il serait dommage de ne pas en profiter spirituellement. On doit même voir en cela un effet de la providence, non prévu par les révolutionnaires et les modernistes, mais sans doute perceptible de plus haut.
Le christianisme est autre chose qu’un paulinisme déguisé
1 Comme nous l’avons vu, la désignation de chrétienne, pour la religion de ce nom, est abusive, car elle serait mieux nommée paulinienne. La théologie chrétienne reflète le point de vue très particulier de Paul sur le Christ et sa mission, se résumant pratiquement à ceci : ‘Jésus est né pour être volontairement crucifié, afin de sauver les hommes de la damnation éternelle, salut qui s’opère et se prolonge par le rite eucharistique et aboutit à la résurrection des corps individuels des croyants’. En conséquence, non seulement il apparaît légitime de se dire chrétien sans l’autorisation des Églises pauliniennes mais, de plus, un christianisme non-dualiste et évangélique est plus assuré d’être fidèle qu’un paulinisme déguisé en christianisme.
2 À titre d’illustration, voici, dès sa première lettre, aux Romains, la conception de Paul : Je sais que le bien n’habite pas en moi, c’est-à-dire dans l’être de chair que je suis. En effet, ce qui est à ma portée, c’est de vouloir le bien, mais pas de l’accomplir (Épitre aux Romains = Rm 07/18). Autrement dit une dévaluation radicale de l’humain et une identification à l’être de chair que je suis. Plus un dualisme bétonné : ce qui est à ma portée, c’est de vouloir le bien, mais pas de l’accomplir. Pourquoi donc Jésus enseigne-t-il : Ce n’est pas en me disant : « Seigneur, Seigneur », qu’on entrera dans le Royaume des Cieux, mais c’est en faisant la volonté de mon Père qui est dans les cieux (Mt 07/21 = P 074), s’il était vraiment impossible que l’homme puisse accomplir sa volonté ?
3 Autre exemple : Moi, par ma raison, je suis au service de la loi de Dieu, et, par ma nature charnelle, au service de la loi du péché (Rm 07/25). Un dualisme fondamental.
4 Au niveau de la structuration de l’Église, dont Paul fut le grand architecte, l’organisation à plusieurs niveaux de compréhension (exotérique et ésotérique) était inconcevable pour lui, comme le montre le passage suivant : Frères, je vous exhorte au nom de notre Seigneur Jésus Christ : ayez tous un même langage ; qu’il n’y ait pas de division entre vous, soyez en parfaite harmonie de pensées et d’opinions (1 Cor 01/01). Il est évident qu’une parfaite harmonie de pensées et d’opinions implique que tout le monde pense la même chose, et que l’enseignement commun soit donc au niveau de la plus ordinaire compréhension. L’Église selon Paul ne pouvait être qu’exotérique.
Conscience universelle et ésotérisme : quel rapport ?
1 On se souvient que l’homme identifié à son corps physique et énergétique développe une conscience individuelle, prétendant juger de tout selon son ego. Il pratiquera donc le pur athéisme ou le syncrétisme consumériste le plus incohérent. Celui qui s’identifie à son mental, et donc à sa culture et à sa religion, développera une conscience collective. Mais le problème, en occident, c’est que la conscience collective traditionnelle, la chrétienté, est en déphasage total avec la modernité produite par ce même occident. D’où l’actualité du questionnement de Jésus : Si un royaume est divisé contre lui-même, ce royaume-là ne peut subsister. Et si une maison est divisée contre elle-même, cette maison-là ne pourra se maintenir (Mc 03/24 = P 165). Beaucoup d’occidentaux, sans être ni athées, ni agnostiques, cherchent donc ailleurs que dans cette maison divisée.
2 Et, parmi ces chercheurs, certains comprennent que l’identification au mental, et donc à la culture et la religion d’une collectivité particulière, ne suffit plus. Ils passent alors à la conscience universelle, qui correspond à l’enveloppe jnana-maya-kosha (l’enveloppe de l’individualité faite d’intellect supra individuel). Leur représentation du monde change alors. Ils cessent de se considérer comme reliés à Dieu par leur religion, alors que les autres humains, athées mais aussi ceux des autres religions, seraient destinés à la perdition (seraient des ‘infidèles’ comme disaient les croisés).
Le symbolisme du cercle
1 Dès lors, leur conscience universelle leur fait concevoir le monde comme un cercle, avec son centre et ses rayons. Le centre est Dieu, et il n’y en a qu’Un. Les rayons sont autant de formes et de chemins religieux. Les points de la circonférence sont autant d’individus humains. Les parties de la circonférence, au nord, au sud, à l’est, à l’ouest, sont autant de cultures religieuses différentes. Toutes les religions conduisent au même et unique Dieu, mais pas par le même chemin. De la manière même dont ils se tournent vers moi, Je me communique à eux. Les hommes suivent ma voie de multiples façons…(BG 04/11).
2 Une différence importante intervient cependant. Certaines religions (hindouisme et bouddhisme) annoncent clairement qu’elles conduisent au centre. D’autres (les trois religions abrahamiques) nient, non moins clairement, qu’il n’est pas possible d’atteindre le centre et qu’une telle prétention constitue justement la plus grande des fautes, le blasphème.
3 Pour les natifs chrétiens la question fondamentale devient donc : « Ma religion est une maison divisée. Les théologiens dogmatiques affirment depuis deux mille ans que Dieu est inatteignable, que nous sommes à jamais des créatures. Mais certains, dans les temps passés déjà (maître Eckart par exemple), et de plus en plus aujourd’hui, affirment, sur la base de nombreux passages des évangiles canoniques, et aussi sur celle des évangiles gnostiques de découverte récente et providentielle, que l’enseignement de Jésus à ses disciples choisis était ésotérique et non-dualiste (dites : notre père qui est aux cieux… Le père et moi, nous sommes un….) Face à cette opposition d’un christianisme dualiste d’une part et non-dualiste d’autre part, que faire ? »
L’exo-ésotérisme de la conscience universelle
1 Une solution se présente alors : la conception d’une religion-spiritualité, de structure exotérique-ésotérique. La solution ne serait pas alors de choisir entre l’une et l’autre voie, mais de considérer la conception théologique dualiste comme l’exotérisme chrétien, et la conception non-dualiste comme l’ésotérisme chrétien. Nous avons suffisamment illustré la présence de ces deux dimensions dans les évangiles canoniques, sans compter les autres, pour ne pas avoir à y revenir.
2 Quels sont les avantages et les inconvénients de cette attitude ? De la part des représentants du clergé officiel, cette attitude sera condamnée. Cela s’explique par deux choses. La première c’est leurs bornes mentales, qui font que, ne percevant pas la dimension divine de leur propre intériorité, ils refusent de la considérer comme réelle chez autrui.
3 La seconde, c’est que leur ego de sacerdote trouve une immense satisfaction dans l’idée d’être des intermédiaires indispensables entre Dieu et les hommes. Voyons comment commence le premier verset de la première lettre de Paul (aux Romains) : Paul, serviteur du Christ Jésus, appelé à être Apôtre, mis à part pour l’Évangile de Dieu, à tous les bien-aimés de Dieu qui sont à Rome (Rm 01/01). Tout l’exotérisme est dit dans cette simple première phrase. D’abord mis à part : on ne confond pas les moutons et les bergers ; ils n’appartiennent pas à la même espèce (ils ne sont pas différentes varnas-castes d’une même espèce, mais bien une autre espèce). Ensuite mis à part pour l’Évangile de Dieu : il n’est de bonne annonce de Dieu que celle faite par lui (le cercle n’a plus qu’un rayon). Les autres formes religieuses : ont échangé la gloire du Dieu impérissable contre des idoles représentant l’être humain périssable ou bien des volatiles, des quadrupèdes et des reptiles (Rm 01/23). Voilà ce que Paul, rencontrant l’immense bestiaire de la religion hindoue, se dirait ; et qu’il se dit déjà relativement au bestiaire des religions proches de lui. Mais n’a-t-il pas entendu parler des loups, renards, corbeaux, serpents, et autres bestioles qui animent le discours évangélique ? Et s’il est un sens symbolique dans celles-ci, pourquoi pas dans celles-là ? Enfin, lorsqu’il s’adresse à tous les bien-aimés de Dieu qui sont à Rome, il semble affirmer en creux que les étrangers à son Église ne font pas partie des biens-aimés de Dieu.
4 Nous sommes assez loin de l’affirmation de Jean le Baptiste : toute chair verra le salut de Dieu (Lc 03/06 = P 015). Et aussi de la Gita : Je suis identique en tous les êtres, n’en détestant ni n’en préférant aucun… (BG 09/29).
Réouverture possible de l’ésotérisme chrétien
1 On se doute bien qu’une telle mentalité, plus le bras séculier au service de l’Église, donnera les Croisades en externe et l’Inquisition en interne, comme l’histoire chrétienne l’a illustré abondamment. Comme dit, ‘à quelque chose malheur est bon’, la laïcité de la démocratie nous protège de cela… un peu comme la rouille protège le fer, ou comme la neige maintient les maisons ‘au chaud’ lorsque le froid est glacial.
2 Cependant ne rêvons pas : l’histoire ne procède pas en ligne droite, comme le croient les idolâtres du progrès. Et ceux qui savent que l’histoire est un éloignement du principe ne doivent pas croire non plus que cet éloignement est rectiligne. Il n’est pas totalement impossible qu’une inquisition religieuse réinstalle ses ravages, qu’elle soit de forme chrétienne ou autre. Si cela, dont on ne voit pas les prémices actuellement, devait arriver, la voie de la conscience universelle par la restauration d’un ésotérisme chrétien deviendrait à nouveau impossible.
‘En connaître un rayon’ ne suffit plus
1 Le symbolisme du cercle amène une question : « Quel rôle joueront les autres traditions spirituelles, les autres rayons du cercle, dans cette optique ? » Un dicton français affirme, à propos d’un professionnel expert dans son métier, un ‘pro’ comme on dit aujourd’hui, qu’il ‘en connaît un rayon’. Cette expression, bien que lumineuse, est insuffisante ; désormais, il faut considérer le cercle entier, pour mieux éclairer son centre de plusieurs rayons.
2 En pratique, se centrer sur les évangiles ne suffit plus, il faut aussi considérer les plus importants des textes révélés des autres religions, au moins de certaines. En fait, il n’y en a pas autant que l’image des rayons du cercle pourrait le laisser craindre. Des textes sacrés les plus reconnus des trois religions abrahamiques, seul émerge l’évangile de Jean. Et encore, comme nous l’avons vu, en tenant compte du fait qu’un nombre certain de modifications ont été rajoutées au texte originel, pour le faire cadrer avec le schéma paulinien général des évangiles canoniques. On sait que le concile qui fit entrer l’évangile johannique dans le canon des écritures le fit de justesse, et sans doute au prix d’un grand marchandage. La dispersion des formes et des écrits du bouddhisme rend l’emploi ésotérique de leurs textes assez peu universel. Reste l’hindouisme dont la littérature religieuse est immense. Mais, ce qui ressort de cet Himalaya (je suis l’Himalaya : BG 10/25), ce sont les Védas, les Upanishad du yoga, et la Bhagavad Gita. Or la Bhagavad Gita synthétise tout cela, comme elle prend soin de le préciser : Ces sujets ont déjà été traités par des rishis, en des hymnes védiques variés, et aussi dans les ‘aphorismes sur le Brahman’ (Vedanta-sutra), bien argumenté et sans équivoque (BG 13/04). Ainsi, avec l’ensemble des évangiles et de la Bhagavad Gita (qui apparaîtra comme une sorte d’évangile déposé aux pieds de Jésus enfant par les mages venus d’orient : Mt 02/01 = P 011), on dispose aujourd’hui d’une synthèse, parfaitement accessible et parfaitement cohérente doctrinalement, non pas de ‘notre’ révélation, mais de ‘la’ révélation.
Les illusions œcuméniques
1 Le danger permanent auquel cette voie sera exposée est le syncrétisme, dont nous avons parlé à propos de la conscience individuelle egocentrique. Il ne s’agit pas de tomber dans l’illusion de l’œcuménisme. La définition officielle donne ceci : « L’œcuménisme est un mouvement interconfessionnel, qui tend à promouvoir des actions communes entre les divers courants du christianisme, en dépit de leur différences doctrinales, avec pour objectif l’unité visible des chrétiens ». Autrement dit ‘une unité stratégique contre un concurrent commun : les religions non chrétiennes’.
2 Si cela peut donner quelques réalisations diplomatiques utiles, pourquoi pas ? Ce sera toujours mieux que les guerres de religions. Mais il ne s’agit pas, dans la conscience universelle par la voie ésotérique dont nous parlons présentement, de promouvoir la paix sociale ou l’écologie. Je vous laisse la paix ; c’est ma paix que je vous donne ; je ne vous la donne pas comme le monde la donne. Que votre cœur ne se trouble ni ne s’effraie (Jn 14/27 = P 263).
3 Nombre de choses dont traitent les réunions œcuméniques, finalement, relèvent plus du domaine politique que du domaine religieux proprement dit. Et il est vrai que les papautés récentes passent le plus clair de leur temps à confondre ces deux domaines, tout en prêchant hypocritement la démocratie et la laïcité.
4 Il s’agit de s’unir, au contraire, sur les plus hautes questions. Non pas ‘en dépit de leurs différences doctrinales’, mais sur le fondement transcendant, métaphysique, non-duel commun de leurs différents enseignements.
La clé de voûte n’est pas au ras du sol
1 Jésus offre une magnifique clé de cela, une clé de voûte précisément, dans le passage des vignerons homicides, dont nous avons parlé plus haut en en critiquant certains aspects absurdes : Jésus leur dit : »N’avez-vous jamais lu dans les Écritures : La pierre qu’avaient rejetée les bâtisseurs c’est elle qui est devenue pierre de faîte… (Mt 21/42 = P 238). Cette pierre qu’avaient rejetée les savants religieux du temps de Jésus, c’est l’ésotérisme non-dualiste. Jésus dit à Nicodème, l’un des principaux parmi les docteurs juifs : Tu es Maître en Israël, et ces choses-là, tu ne les saisis pas ? (Jn 03/10 = P 030). Cette pierre, c’est aussi l’ésotérisme évangélique que la théologie dualiste s’ingénie à renier depuis deux mille ans.
2 Et c’est aussi représenté dans l’évangile par une autre clé : Malheur à vous, les légistes, parce que vous avez enlevé la clef de la gnose ! Vous-mêmes n’êtes pas entrés, et ceux qui voulaient entrer, vous les en avez empêchés (Lc 11/52 = P 171). Jésus a dit à Pierre : Je te donnerai les clefs du Royaume des Cieux : quoi que tu lies sur la terre, ce sera tenu dans les cieux pour lié, et quoi que tu délies sur la terre, ce sera tenu dans les cieux pour délié (Mt 16/19 = P 121). Voilà qu’apparaissent plusieurs clés : ne serait-ce pas celle de l’exotérisme chrétien et celle de l’ésotérisme ? Celles de ceux du dehors (À vous le mystère du Royaume de Dieu a été donné ; mais à ceux-là qui sont dehors tout arrive en paraboles : Mc 04/11 = P 085) et celles du ceux du dedans (le Royaume de Dieu est dedans de vous : Lc 17/21 = P 206).
3 Lorsque les autorités exotériques traitent de l’œcuménisme, elles prétendent manier la clé qui unira les différentes formes religieuses, mais elles n’envisagent de placer cette clé qu’à hauteur d’homme et non au sommet de la voûte. Dans son livre ‘De l’unité transcendante des religions’, un grand spirituel, Frithjof Schuon, a bien saisi tout cela.
Comment l’exotérisme chrétien discrédite l’ésotérisme ?
1 Sous la plume des autorités religieuses chrétiennes, l’ésotérisme est assimilé à l’occultisme, l’astrologie, la nécromantie, l’alchimie, la cartomancie, la magie, la divination ou mantique, la voyance, le magnétisme, l’hypnotisme etc. Ce procédé repose sur deux principes essentiels de l’art de la diffamation : 1°) la confusion de la parodie avec l’original, 2°) l’amalgame.
2 D’abord la confusion de la parodie avec l’original. Dans la manifestation, toute chose étant vouée à vieillir avant de mourir, celui qui ne connaît d’une chose ou d’une idée que son stade final s’en fera une représentation négative. Ainsi, parlez des Romains à ceux dont la culture ne dépasse pas les films hollywoodiens, et ils verront aussitôt les jeux du cirque, les gladiateurs, les esclaves nombreux, et les propriétaires repus. Mais ce n’est pas avec cela que la République romaine a conquis le tour de la Méditerranée. Parlez de l’Ancien Régime et ils ne verront que les dépenses somptuaires de Louis XIV et les débauches de Louis XV vieillissant. Parlez des castes-varnas à presque tout le monde et l’on vous soutiendra qu’elles sont héréditaires par principe, alors qu’elles ne le sont que par sclérose.
Propagande anti ésotérisme : l’amalgame
1 Ensuite l’amalgame. Une fois que l’on a identifié quelques institutions originellement honorables, mais désormais parvenues à leur décadence, il suffit d’en grouper un certain nombre et de leur mêler l’institution ou le concept que l’on désire diffamer. En somme ‘on met tout dans le même sac’ selon l’expression populaire, et on l’étiquette ‘mauvais’ : telle est la technique de l’amalgame. La propagande anti ésotérisme du christianisme excelle dans ces ‘arts’.
2 C’est un cas de ce que la Gita nomme l’ascèse tamasique : L’ascèse inspirée par de folles illusions, que l’on pratique en se torturant soi-même, ou pour nuire à autrui, est dite tamasique (BG 17/19). Car, en l’occurrence, la folle illusion de l’exotérisme est de croire qu’il aura plus de succès auprès des profanes en reniant le cœur de sa propre doctrine et les enseignements de son maître Jésus. En cela l’exotérisme se torture lui-même, car il détruit la source spirituelle de sa propre tradition. Et il vise clairement à nuire à autrui, c’est-à-dire à tous ceux qui cherchent à remonter aux sources pures de l’enseignement christique.
Propagande : L’occultisme
1 Revoyons un peu en détail les éléments de cet amalgame que l’Église fait avec l’ésotérisme. D’abord l’occultisme. Le mot vient du latin ‘occultus’ signifiant ‘caché, secret’. Les arts et les sciences occultes, qui actuellement sont dans un degré plus ou moins extrême de dégénérescence, mais qui autrefois connurent une certaine puissance et efficacité, ont toujours été cachés pour la raison évidente qu’on ne laisse pas un enfant jouer avec un poignard tranchant. Il fallait, pour y accéder, non seulement posséder la technique nécessaire, mais aussi l’éthique garantissant que la technique sera bien employée. Aujourd’hui, où la technologie est distribuée à tous sans discernement, au nom de l’égalité démocratique, cette prudence indispensable est violée.
2 Et il est bien étrange de voir l’Église s’opposer à l’occultisme sous toutes ses formes quand on lit dans l’évangile : il n’y a rien de caché qui ne doive être manifesté et rien n’est demeuré secret que pour venir au grand jour (Mc 04/22 = P 087). Si le secret était toujours mauvais, pourquoi les enfants demeurent-ils neuf mois ans le ventre de leur mère, et douze ans dans son giron ?
Propagande : L’astrologie
1 Vient ensuite l’astrologie, dans la liste des savoirs damnés. Il est amusant de voir l’art sacré occidental rempli de références aux signes du zodiaque, d’apprendre que les papes ont eu des astrologues jusqu’à une date récente, et de lire dans l’évangile le traitement honorifique qui est réservé aux mages : Nous avons vu, son astre à son lever et sommes venus lui rendre hommage (Mt 02/02 = P 011).
2 De plus, le refus de l’astrologie revient à dire qu’il n’y aurait pas d’affinité entre le destin d’un homme et la nature du cosmos dans lequel son être prend forme ; donc qu’il n’y aurait pas de lien entre le macrocosme et le microcosme. Non seulement l’homme et Dieu auraient un ‘lien’ ex nihilo, mais aussi l’homme et la nature ! Comme si l’individu humain n’avait aucun rapport avec le monde dont il est constitué. L’aveuglement de l’Église à la cause écologique, qui dura jusqu’à une date récente, relève de cette mentalité dualiste appliquée à la relation de l’homme et du cosmos.
Propagande : La nécromancie
L’Église amalgame aussi l’ésotérisme avec la nécromancie, qui est ‘l’art de communiquer avec les morts’. Il s’agit en fait d’une illusion, car la dite communication ne peut se faire au plus qu’avec certains déchets psychiques laissés par l’être qui vient de quitter son corps. Comme le dit la Gita : Lorsque le seigneur prend un corps, ou l’abandonne, il prend et emporte avec lui les sens et le mental, comme le vent emporte les parfums des fleurs (BG 15/08). Autrement dit l’être spirituel du mort est bel et bien parti, inaccessible. Et, de même que les éléments corporels sont soumis à putréfaction, les éléments psychiques sont également soumis à décomposition. C’est pourquoi il vaut mieux mettre leurs restes à distance. Dans l’évangile deux allusions claires sont faite à cela : Comme Jésus met pied à terre, vient à sa rencontre un homme de la ville, possédé de démons. Depuis un temps considérable il n’a pas mis de vêtement ; et il ne demeure pas dans une maison, mais dans les tombes (Lc 08/27 = P 098). Voilà quelqu’un qui, précisément, communique avec les morts. Et aussi : Les disciples, voyant Jésus marcher sur la mer, croient que c’est un fantôme et poussent des cris…(Mc 06/49 = P 107). Les officiels actuels de l’Église ont raison de condamner la nécromancie ; mais vouloir identifier cela avec l’ésotérisme spirituel relève d’une méthode guère plus propre que ce que l’on condamne.
Propagande : L’alchimie
Dans la suite des fausses indentifications, on trouve aussi l’alchimie, une science traditionnelle qui, comme son nom le laisse deviner, vient de l’islam, et qui est l’origine historique de la moderne chimie. Dans les anciens mondes il n’existait pas de science matérialiste pure ; même les sciences de la nature présentaient un aspect de signification spirituelle par le biais du symbolisme. Il n’y a rien de répréhensible en soi.
Propagande : La cartomancie et la divination ou manitique
1 La cartomancie et la divination ou mantique font également parties de ‘sciences diaboliques’ aux yeux du clergé moderne. Il faut distinguer deux choses. La première de ces choses est la peur de l’inconnu, qui pousse beaucoup de gens à chercher à se faire décrire leur avenir par avance. Cela relève du manque de foi dans la bonté de la providence, et d’un décentrement par rapport au présent, qui est le seul temps où puisse se vivre la spiritualité. De plus, l’homme qui recourt à ce genre d’information perd la foi dans la puissance de sa propre action ; tout au contraire, Jésus enseigne : tout ce que vous demandez en priant, croyez que vous l’avez déjà reçu, et cela vous sera accordé (Mc 11/24 = P 235).
2 Quant à la deuxième chose qu’il convient de distinguer, il s’agit, encore une fois, du lien du macrocosme (c’est-à-dire le cosmos) et du microcosme (c’est-à-dire le monde physique, psychique et mental propre à l’individu). Rien n’est séparé dans la manifestation, et le lien de ces deux mondes, macro et micro, est permanent et concerne tous les domaines de l’individualité. C’est justement ce qui explique la relative pertinence de ces sciences traditionnelles (comme de l’astrologie). Mais elles ne peuvent, au mieux, indiquer que des influences que subira tel individu ; et tout dépend, dans la vraie vie, de la façon dont il gérera ces influences. Connaître les courants et les vents ne permet pas de savoir où ira le voilier, s’il est barré par un bon capitaine. La prédiction ne sera infaillible que pour un radeau inerte. Si ces sciences ont du succès, c’est surtout parce que nombre des humains qui y recourent sont des radeaux inertes.
Propagande : La voyance
1 La voyance aussi fait partie des sciences traditionnelles diabolisées plutôt que réellement diaboliques que l’Église institutionnelle met volontiers dans le même sac que l’ésotérisme. Or l’évangile affirme que Jésus possédait ce don : Le soir venu, la barque était au milieu de la mer, et lui, seul, à terre. Les voyant s’épuiser à ramer, car le vent leur était contraire, vers la quatrième veille de la nuit il vient vers eux en marchant sur la mer… (Mc 06/48 = P 107). Jésus voit les disciples, en pleine nuit, à grande distance. Lorsqu’il guérit un certain aveugle, en s’y reprenant à deux fois précise le texte, la chose est aussi indiquée : Après cela, il mit de nouveau ses mains sur les yeux de l’aveugle, et celui-ci vit clair et fut rétabli, et il voyait tout nettement, même de loin (Mc 08/25 = P 120). À entendre les clercs actuels on pourrait se demander si Jésus n’était pas un ‘voyant suspect’. De plus les évangiles canoniques font très souvent référence aux prophètes de l’Ancien Testament qui auraient prévu et prédit Jésus… ‘voyants suspects’ aussi, sans doute.
2 La Gita indique la même chose, puisque Samjaya, qui rapporte le dialogue de Krishna et d’Arjuna, se trouve aux pieds de son maître, le roi aveugle, et lui décrit à distance la bataille qui se joue entre les fils de ce dernier et l’armée d’Arjuna. C’est le sage Vyasa qui lui a transmis la voyance et l’audition à distance : Par la grâce de Vyasa, j’ai entendu ce yoga suprême et très profond, de la bouche même de Krishna, le seigneur de tous les yogas, qui, en personne, parlait à Arjuna (BG 18/75). D’ailleurs, des études de science moderne portent sur ces sujets et démontrent au moins qu’il y a là plus que du hasard.
Propagande : Le magnétisme
Le magnétisme et l’hypnotisme font aussi partie du panier ‘d’abominations’ amalgamées avec l’ésotérisme, selon les instances officielles du christianisme contemporain. Cela donne la mesure de l’ignorance du dit clergé, car la pratique de ces sciences est courante et leur efficacité bien des fois démontrée. Et, là aussi, l’Évangile signale moult fois le regard de Jésus et les impositions des mains qu’il pratique sur ceux qu’il guérit.
Propagande : La magie
1 Reste la magie, dans l’amalgame ésotérique. Le dictionnaire la définit ainsi : « La magie est une pratique fondée sur la croyance en l’existence d’êtres, de pouvoirs et de forces, occultes et surnaturels, permettant d’agir sur le monde matériel par le biais de rituels spécifiques ». Sa condamnation par le clergé est amusante car : Jésus étant né à Bethléem de Judée, au temps du roi Hérode, voici que des mages venus d’Orient arrivèrent à Jérusalem (Mt 02/01 = P 011). D’autre part n’est-il pas évident que la définition de la magie correspond parfaitement aux rites religieux eux-mêmes ? La Bhagavad Gita en fait aussi la critique, mais dans le cadre même de la religion quand elle est dépourvue de vraie spiritualité : Hommes de désir, … leurs discours, tournés vers les plaisirs et les pouvoirs magiques, se perdent dans le dédale des rites…(BG 02/43)
2 Les hommes étant ce qu’ils sont, en tout domaine il se trouve des faussaires et, dans les sciences occultes, ils prolifèrent d’autant plus que la pratique de ces sciences implique souvent des dons qui ne sont pas à la portée de tout le monde, et qu’il est donc facile de prétendre posséder sans que le quidam ne puisse suspecter la supercherie. De plus, les inquiets qui recourent à ces sciences sont souvent dépourvus de la culture minimale qu’il faudrait pour ne pas se faire abuser. Mais, s’il fallait interdire toute pratique susceptible d’abus, il faudrait commencer par interdire la religion et l’on ne voit pas quelle science ou technique pourrait subsister.
L’ésotérisme technique et l’ésotérisme spirituel
1 Comme déjà dit, ‘ésotérisme’ ne veut rien dire d’autre ‘qu’intérieur’. Parler d’ésotérisme tout court ne veut donc pas dire grand-chose ; encore faut-il préciser de quelle intériorité il s’agit. La haine de l’ésotérisme par l’Église chrétienne utilise cette ambiguïté de façon méthodique. Dans tous les exemples précédents, il s’agissait de techniques dont l’usage déviant pouvait éventuellement s’avérer dangereux.
2 Or, quand on parle d’ésotérisme en matière de spiritualité, il s’agit de tout autre chose. Il est question de la présence de Dieu dans le cœur de chaque humain. Cette présence est affirmée à longueur de Bhagavad Gita (Je suis le Soi (atman), siégeant dans le cœur de tous les êtres. Je suis le début, le milieu et aussi la fin de toutes les créatures : BG 10/20).
3 Mais cette présence est seulement effleurée dans l’évangile. Jésus leur dit : »N’est-il pas écrit dans votre Loi : J’ai dit : vous êtes des dieux ? L’Écriture a appelé dieux ceux à qui la parole de Dieu fut adressée, et l’Écriture ne peut être récusée (Jn 10/34-35 = P 185). Nous disons bien effleurée, car dire vous êtes des dieux et affirmer ‘Dieu est dans le cœur de tous les êtres’, ce n’est aucunement la même chose. Les dieux de la tradition grecque, comme les devas de la tradition hindoue, désignent des puissances spirituelles supérieures à l’état humain d’existence. Mais le pluriel du mot montre à l’évidence qu’il ne s’agit pas de l’Unique.
4 L’Évangile ne laisse apparaître clairement la présence du divin dans le cœur d’un humain qu’à propos de Jésus lui-même, lorsqu’il dit : Moi et le Père nous sommes un (Jn 10/30 = P 185), ainsi que dans de nombreux passages du genre je suis dans le père et le père est en moi.
L’ésotérisme du prologue de Jean
1 Il n’est, semble-t-il qu’un passage qui exprime clairement que Dieu est en tout humain, mais l’Église a opéré depuis longtemps un véritable travail de faussaire afin de ramener cet enseignement à une interprétation dualiste. Il s’agit du célèbre prologue de l’évangile de Jean (évangile gnostique mais trafiqué, ‘paulinisé’ par la suite) (Jn 01/13-19 = P 001). Là se trouve le germe de l’ésotérisme chrétien. Aussi tâchons de ‘dépauliniser’ ce passage et d’en saisir le sens profond.
2 Le Verbe est la lumière véritable, qui éclaire tout homme ; il vint dans le monde. Le Verbe (verbum en latin, logos en grec) est la parole de Dieu, exprimée en langue humaine par Jésus (et aussi bien par Krishna, à une date plus ancienne, en tradition orientale). Dire qu’elle éclaire tout homme, ce n’est pas loin de dire qu’elle est en tout homme. En effet, qu’on éclaire le chemin d’un aveugle ou qu’on le laisse dans le noir, cela ne change rien pour lui. La lumière qui éclaire tout homme suppose donc qu’il y ait en tout homme un œil spirituel pour voir cette lumière et le paysage qu’elle éclaire.
3 Cela suppose aussi que cet œil spirituel, comme les yeux physiques, peut être défectueux, aveugle. Au stade du cycle humain où nous sommes (au commencement il n’en était pas ainsi : Mt 19/08 = P 214) la plupart des hommes sont mal-voyants (ils croient en Dieu, mais de façon dualiste) ou aveugles (ils ne croient qu’en eux-mêmes, en tant que mortels). D’où la nécessité d’une intervention ‘extérieure’ par l’incarnation du logos en Jésus ou Krishna et la diffusion de leur enseignement.
4 Le texte continue : Il est dans le monde, et le monde fut par lui, et le monde ne l’a pas reconnu. La traduction officielle catholique dit il était dans le monde mais le grec emploie une sorte de ‘présent de narration’, spirituellement parlant un ‘éternel présent’. Autrement dit : Dieu est dans le monde ; s’il cessait un instant d’y être, le monde disparaîtrait immédiatement. Comme dit la Gita : Tu es… le support ultime de l’édifice du monde… C’est sur ta trame, ô toi aux formes infinies, qu’est tissé cet univers (BG 11/38). Aux formes infinies signifie que chaque être est une manifestation spécifique, bien que transitoire, et nécessairement limitée, de l’Unique. Revenant au prologue johannique, le monde fut par lui doit être traduit le monde est par lui, car, à chaque instant, Dieu créé le monde.
4 Il est venu chez lui, et les siens ne l’ont pas accueilli. Ici le passé est justifié, puisqu’il s’agit de la présence du logos en Jésus et du refus de la plupart de ses contemporains.
Les engendrés de Dieu
1 Mais à tous ceux qui l’ont accueilli, il a donné pouvoir de devenir enfants de Dieu, à ceux qui croient en son nom… Le texte, ici, est exo-ésotérique. Car le logos, à proprement parler, n’a pas donné aux hommes pouvoir de devenir enfants de Dieu : ils sont enfants de Dieu par conception, par ‘creatio ex deo’. Il leur a donné pouvoir de la réaliser. Celui qui n’en a pas connaissance vit comme s’il n’était pas enfant de Dieu.
2 Ensuite arrive l’œuvre du faussaire, selon le proverbe italien (traduttore traditore) : lui qui ne fut engendré ni du sang, ni d’un vouloir de chair, ni d’un vouloir d’homme, mais de Dieu. La traduction fait croire que l’on parle de Jésus, alors que le début de la phrase montre clairement qu’il s’agit des humains qui l’ont accueilli. Donc la traduction exacte est : qui sont engendrés, non des sangs (du père et de la mère), ni d’une volonté de chair (par désir sexuel), ni d’une volonté d’homme-anêr (anêr signifie ‘celui qui engendre, le guerrier’, quelque chose comme le pater familias) mais de Dieu. Autrement dit, ne peuvent être considérés comme engendrés de Dieu que ceux qui sont conscients de l’être et qui le prouvent par l’accueil qu’ils font à la parole de Dieu.
3 L’ésotérisme spirituel n’est pas autre chose que la compréhension et l’accueil de cette parole, plus la façon de vivre qui lui correspond.
La théologie occultante
1 Le colossal travail de l’Église depuis deux mille ans vise simultanément à développer la foi dans le Christ comme sauveur de la mort (par la résurrection des corps) (C’est l’exotérisme chrétien) et à occulter, systématiquement, la dimension ésotérique de son message : Dieu est en nous et Il est notre destinée (Tu es l’Indivisible, l’être suprême, qu’il faut réaliser… : BG 11/18) (C’est l’ésotérisme chrétien censé ne pas exister). Si bien, qu’à y regarder de près, l’accusation d’occultisme se retourne. C’est la dogmatique, la théologie exotérique chrétienne qui occulte le message le plus profond de Jésus. En accusant les spirituels non-dualistes d’occultisme, les officiels du christianisme se dévoilent (dans l’art du faussaire : toujours accuser le premier de ce dont on risque d’être accusé).
2 En théorie, la religion (dualiste) doit mener à la spiritualité véritable (non-dualiste) et y préparer. En pratique, la religion est souvent le pire ennemi de la spiritualité non-dualiste. Jésus a été tué par des religieux, précisément pour cela. Et l’Église officielle est bien souvent plus l’héritière des religieux juifs du temps de Jésus que de Jésus.
L’Eglise de Caïphe
Il est vrai que c’est écrit, pour qui sait lire. Lors du recrutement de Simon par son frère André qui l’amène à Jésus il est dit : Il l’amena à Jésus. Jésus le regarda et dit : »Tu es Simon, le fils de Jean, tu seras appelé Képhas, ce qui signifie rocher-petros. En fait Képhas est l’hellénisation du nom hébreux Kaïphe, qui est lui-même le nom du grand prêtre qui condamna Jésus à la croix (Jn 18/14 = P 271). L’indentification des deux personnages par leur nom commun, et cela du fait même de Jésus, est une façon spectaculaire d’affirmer : « Pas plus Caïphe que Caïphe-Képhas ne sont rentrés dans le mystère de mon enseignement et de ma personne. » Pour pénétrer ce mystère, il faut une autre dimension, ésotérique et non-duelle.
Métaphysique + symbolisme + méditation = ésotérisme
1 Nous venons d’exposer ce qu’est le véritable ésotérisme spirituel. Et aussi de le distinguer de l’ésotérisme technique, visant simplement à ne pas mettre des moyens de puissance entre des mains ignorantes ou immorales. L’ésotérisme spirituel n’est tel, et donc ‘intérieur’, que du fait de la dégénérescence cyclique de l’humanité ; c’est une connaissance oubliée, ou niée, qui, à l’origine, était une évidence pour tous les humains.
2 Ce que nous venons d’exposer concerne la pure doctrine de l’unité suprême, le pur monothéisme, qui fait que rien n’est réellement hors de Dieu, faute de quoi il ne saurait être l’Unique. Mais trois points essentiels caractérisent l’ésotérisme (spirituel) : le symbolisme, la métaphysique et la méditation.
Le symbolisme dans l’Évangile et la Bhagavad Gita
1 Si on lit la Bhagavad Gita on s’aperçoit qu’il y a peu de symbolisme. Au contraire, presque tout est symbolique dans l’évangile (contrairement à ce que croient les exotéristes, qui se figurent que tout est historique). C’est que la Bhagavad Gita, et plus généralement l’hindouisme, est un ésotérisme à l’air libre. L’homme d’orient, par qui et pour qui elle a été écrite, a le sens métaphysique et cet enseignement ne le choque pas. Cela ne veut pas dire que tous les hindous sont des métaphysiciens et des spirituels non dualistes, mais l’idée ne leur vient pas, en tout cas, de clouer sur une croix ceux qui le sont. Jésus enseignait dans des conditions d’adversité beaucoup grande que Krishna ; il devait voiler de symbolisme son discours. D’où l’importance des paraboles dans l’Évangile. Et aussi le fait que, pourrait-on dire, tout est parabole dans l’Évangile. Même le récit de la naissance de Jésus, des mages, du massacre des enfants innocents, de nombreux de miracles. Seuls les exotéristes s’obsèdent avec la recherche stérile de savoir ce qui est historique dans l’Évangile. On ne le saura jamais, et il est spirituellement inutile qu’on le sache.
2 Le problème, c’est que les occidentaux, et les chrétiens en particulier, ont très peu le sens du symbolisme. À force de chercher l’historique, ils ne perçoivent plus les symboles. Pour l’occidental et le chrétien moyen, ou un récit est historique, ou il est faux ; généralement, le texte évangélique n’est ni l’un ni l’autre : il est symbolique. Jésus devait exprimer une doctrine spirituelle, fondamentalement non-duelle, tout en l’occultant, car il savait que les autorités religieuses de son temps ne l’accepteraient pas. Il utilisa donc les matériaux culturels de son temps (chameau, loup, brebis, pain, vin, levain, parfum, sel, vêtement, semence, glaive etc), non pour faire de l’historique couleur locale, mais comme symboles universels. Ceux qui disent que ‘l’Évangile est daté’ (sous-entendu ‘obsolète’), au prétexte que Jésus utilise les matériaux de son temps ne comprennent pas que, par le biais du symbolisme, son enseignement vaut pour tout le temps qui restera jusqu’à la fin du cycle.
L’ésotérisme spirituel est un autre nom de la métaphysique
1 À la fin d’un cycle d’humanité, l’intelligence est subvertie. En terme de la Gita, le tamasique domine, c’est-à-dire la force qui procède à la chute de toute chose et de toute connaissance. Le jugement tamasique (ténébreux), est plongé dans les ténèbres ; il prend l’adharma (l’injuste) pour le dharma (le juste), et voit toutes choses à l’envers (BG 18/32). Ainsi en est-il désormais de la métaphysique.
2 Le mot vient du classement des œuvres d’Aristote, après sa mort. On distingua la ‘physique’, comprenant toutes les œuvres du maître concernant le monde cosmique, que l’on peut appréhender par les sens, et la méta-physique, signifiant littéralement ‘au-delà de la physique’ comprenant toutes les œuvres spirituelles. La notion même de métaphysique implique que l’on reconnaisse quelque chose au-delà du corps et de l’âme humaine, quelque chose auquel l’humain ait accès, et dont il possède par conséquent un équivalent en lui-même. Autrement dit la métaphysique implique que l’on reconnaisse du divin dans l’humain et la possibilité pour l’humain de n’être pas indéfiniment identifié à un corps-mental.
3 En ce sens, le christianisme théologique n’a pas de métaphysique, bien qu’il y prétende, car l’humain y est toujours lié à un corps, soit le corps mortel, soit, après la résurrection, le ‘corps de résurrection’ supposé immortel.
Sartres, prophète de la modernité
1 Dans le contexte actuel, Jean-Paul Sartres est le grand philosophe moderne de l’existentialisme. Cette prétendue philo-sophie est en fait une anti-sophie, une anti-sagesse. « L’existentialisme considère que l’être humain forme l’essence de sa vie par ses propres actions, indépendamment de toute influence extérieure. » Autrement dit, l’être est le fruit de l’action. Et, comme l’action (physique, verbale ou mentale) ne peut être que le fait du corps, l’être humain c’est un corps. Non pas un corps inerte, mais un corps agissant. Nous avons donc affaire à une forme cérébralisée du matérialisme. Sartres est un exemple parfait d’anti-sage, puisqu’il affirme que « l’existence doit précéder l’essence », avec le sous-entendu que l’existence doit générer l’essence.
2 ‘Exister’ vient du latin ‘ex-sistere’, composé de ex, indiquant l’extériorité, et de sistere, forme dérivée de stare ‘être debout’. Donc, exister c’est ‘se tenir à l’extérieur’ ; mais à l’extérieur de quoi ? Bien évidemment à l’extérieur du principe divin, qui est l’Être pur.
3 Ainsi, quand on pose la question de savoir si ‘on croit à l’existence de Dieu’, la question est absurde, car Dieu n’existe pas, Dieu est ; et c’est le monde, la création, la manifestation qui existe comme une projection de Dieu, un reflet de son être, une image de sa nature cachée.
4 Les athées ont raison quand ils disent que ‘Dieu n’existe pas’, mais ils ont tort quand ils prétendent que le ‘monde est’, car, en réalité, le monde n’est qu’un reflet transitoire, éphémère, mortel, comme l’expérience la plus pratique le prouve. Et, aussi bien, les croyants ordinaires ont tort lorsqu’ils disent qu’ils ‘croient en l’existence de Dieu’ car ce qui existe réellement c’est le monde et non Dieu. On voit ainsi que la spiritualité véritable s’éloigne presque autant des athées que des croyants dualistes.
L’inversion généralisée
1 Mais revenons à ces prétendus prophètes du monde moderne que sont les existentialistes. Les savants matérialistes, et autres neuroscientifiques, prétendent que la pensée n’est qu’une production de l’activité neuronale du cerveau. Les philosophes existentialistes ne disent pas autre chose, mais l’expriment de façon plus compliquée et plus abstraite en affirmant que l’existence précède l’essence, et pour ainsi dire la fabrique.
2 En somme, le monde crée Dieu et non Dieu le monde. Encore une fois, en un sens, ils ont raison, mais ce n’est pas le sens qu’ils croient. Ils ont raison car les humains se fabriquent sans cesse de faux dieux, l’argent, le plaisir, le pouvoir, la célébrité, la science-technologique, le petit Jésus né d’une vierge pour être crucifié en échange du salut des humains tous pécheurs.
3 Le monde moderne est ‘satanique’, au sens technique du terme où ‘satan’, en hébreux, signifie ‘l’adversaire’, ‘celui qui toujours nie’, ‘celui qui met tout à l’envers’. En science naturelles, on prétend que le moins donne le plus, avec la théorie de l’évolution darwinienne. En politique, on prétend que le moins donne le plus, avec la vérité et le bon gouvernement de tous qui sort des urnes contenant la sommation des égoïsmes individuels. En philosophie, on prétend, avec l’existentialisme, que l’action fait l’être, et donc que le monde fait Dieu. En religion exotérique, on prétend que le moins est plus que le plus, avec la théorie de la rédemption : ‘Jésus-Dieu se sacrifie pour les hommes’.
La métaphysique véritable
Mais tout cela, évidemment, est une parodie, un retournement de la métaphysique véritable qui pose que le plus donne le moins, que le sur-Être (Dieu non manifesté) donne l’Être (Dieu créateur), et que l’Être donne le monde. Et que, par conséquent, il n’y aurait pas de monde sans l’Être divin, pas d’Être divin sans le sur-Être. La métaphysique enseigne autre chose aussi, c’est que le monde émane entièrement de l’Être, et l’Être émane entièrement du sur-Être. Par conséquent, ultimement, l’Être n’est rien d’autre qu’un aspect du sur-Être, et le monde et l’homme ne sont rien d’autre que des aspects de l’Être et donc de Dieu. Il y a donc Dieu dans l’homme, et l’homme peut remonter à sa source, qui est Dieu. Et la spiritualité véritable, c’est cette remontée, ce retour à la source. Le yoga, mot qui signifie en sanskrit ‘union’, est la même chose que la spiritualité, puisqu’il désigne l’ensemble des doctrines et des techniques de méditation qui permettent de dominer l’illusion dualiste. Cette illusion dualiste fait croire à tout un chacun que moi est séparé des autres, séparé du monde, séparé de Dieu, alors qu’en fait chaque individu est un unique et transitoire reflet de l’Unique.
La vraie foi-shraddha
1 La voie spirituelle ésotérique nécessite la foi dans ces données de la métaphysique. On nomme cette foi shraddha en sanskrit. Il ne s’agit pas de croire des faits non vérifiables, comme nous l’avons remarqué dans le Credo chrétien. Il ne s’agit pas non plus de croire des affirmations absurdes, comme le fait que Dieu aurait une mère (qui ne pourrait être, symboliquement que le sur-Être) et non une créature.
2 Pour autant, la foi-shraddha n’est pas une chose simple, et c’est même, au début du moins, une discipline exigeante. En effet, le mental est rempli de désirs pour les choses mortelles, il en fabrique à longueur de temps. Le corps est rempli de peur de tout ce qui pourrait lui nuire, et d’attachement à tout ce qui lui semble favorable. Ces désirs, ces attachements, ces peurs sont autant d’obstacles à la foi-shraddha, si bien que l’homme doute sans cesse qu’il est d’essence divine, ou l’oublie. La Gita enseigne : L’être inconscient de son identité spirituelle ne peut ni maîtriser son mental, ni méditer. Qui ne médite pas ne connaîtra pas la sérénité ; sans elle, d’où lui viendrait le bonheur ? (BG 02/66) et aussi : L’homme qui renonce à tous les désirs créés par le mental, satisfait dans le Soi et par le Soi, cet homme a pleinement conscience de son identité spirituelle (BG 02/55).
3 Pour le chrétien exotérique, avoir la foi, c’est croire que Jésus, par son sacrifice crucifiant, le sauvera de la mort. Mais, dans l’Évangile, Jésus enseigne aussi : tout ce que vous demandez en priant, croyez que vous l’avez déjà reçu, et cela vous sera accordé (Mc 11/24 = P 235). Si vous avez une foi qui n’hésite point, non seulement vous ferez ce que je viens de faire au figuier, mais même si vous dites à cette montagne : »Soulève-toi et jette-toi dans la mer », cela se fera. Et tout ce que vous demanderez dans une prière pleine de foi, vous l’obtiendrez (Mt 21/21 = P 235). Cet enseignement, comme souvent dans l’Évangile, est exo-ésotérique. Il s’agit de demander, donc comme si Dieu était extérieur au disciple, mais aussi d’ordonner directement (Soulève-toi et jette-toi dans la mer) et de croire en l’infaillibilité même rétroactive, de la demande, donc comme si la puissance invoquée était dans l’homme, faisait partie de lui.
La preuve de Dieu est en vous
Un dernier point est essentiel, concernant la dimension métaphysique de l’ésotérisme : la preuve de la vérité est elle-même ésotérique, c’est-à-dire intérieure. Les hommes modernes, adorateurs de la science de la matière, demandent aux savants des ‘preuves de Dieu’. Les exotéristes demandent au pape, aux miracles, et aux Écritures qu’ils croient historiques, des preuves de Dieu. Mais le spirituel comprend qu’il n’aurait pas en lui le concept de Dieu, si Dieu n’était pas. Il est lui-même, justement en tant que spirituel, la preuve de Dieu.
Le symbolisme en occident
1 Comme caractéristique de l’ésotérisme chrétien, nous avons vu trois points : en premier, le symbolisme. Le symbolisme est nécessaire en occident par prudence politique et diplomatique à cause du peu de disposition des cultures occidentales pour la spiritualité pure. Jésus se devait de parler à mots couverts. Mais le symbolisme est aussi nécessaire parce que le langage humain a été élaboré pour les choses de la terre ; du moins le langage tel qu’on le parle depuis quelques milliers d’années, en fin de cycle d’humanité. Les mots du langage ordinaire désignent des choses perceptibles, objectives, ou des sentiments qui s’expriment corporellement et deviennent par-là perceptibles. Rien de tel avec les ‘objets’ de la spiritualité métaphysique. L’absolu, l’indéfini, l’infinitude peuvent se suggérer symboliquement mais ne peuvent pas se donner à voir. Voilà les deux grandes raisons pour lesquelles l’ésotérisme chrétien est et sera toujours d’expression symbolique.
2 Au début du christianisme, on représentait la croix sans le crucifié. La représentation était un langage symbolique. L’évangile selon Philippe illustre bien ce point : Yeshoua est venu, le monde s’est ouvert, dans les quatre directions de la croix (Ph 53). A fil du temps, et aujourd’hui définitivement, on représente le crucifié, souvent de façon très pathétique, ou esthétisante, et la croix n’est plus qu’un support. On est dans l’émotion religieuse vis-à-vis du sacrifice du Christ et non plus dans la compréhension de sa signification et de son message.
La méditation réalisatrice
1 En deuxième point de l’ésotérisme chrétien, nous avons vu la métaphysique, au sens exacte de ‘ce qui est au-delà de la forme, des corps physiques, quel qu’ils soient’. Le troisième point concerne la méditation. Le symbolisme est la langue qu’il faut comprendre théoriquement la spiritualité. La métaphysique offre une carte précise du voyage qu’il convient d’entreprendre. La méditation permet d’intégrer cette connaissance à tous les niveaux de l’être. Par le symbolisme métaphysique, le disciple comprend et connaît quel est l’unique désir vers lequel tendent tous ses désirs. Par la méditation, l’être devient ce qu’il connait. Il réalise le divin et parvient au terme de son voyage spirituel.
2 ‘Meditare’, en latin, signifie s’entraîner. C’est au départ un terme militaire. Cela indique déjà plusieurs choses. D’abord, c’est une opération virile (l’homme fait la guerre, la femme fait les enfants). Ensuite cela nécessite discipline, courage et audace. Mais, en l’occurrence, la guerre est verticale : lutter contre les forces appesantissantes pour s’élever spirituellement. Et elle est intérieure : contre les peurs, le défaitisme, le désespoir, la dispersion, l’illusion. C’est très exactement ce que les musulmans appellent la ‘grande guerre sainte’ la guerre spirituelle intérieure.
3 Le profane consomme et jouit. Le religieux prie et demande au sacrifice du Christ de le faire parvenir où il veut : le corps de résurrection, le paradis. Le spirituel médite. Il ne demande pas ; non par orgueil, mais parce qu’il a compris que tout ce qu’il peut désirer n’est qu’un aspect du divin, et que le divin tout entier lui a été donné. Il est inélégant de demander une partie du tout qui nous fut déjà offert. Seulement, comme dans toute réception d’un présent, encore faut-il se donner la peine, ou la joie, d’ouvrir le paquet. La quête d’intériorité en quoi consiste la méditation n’est pas autre chose que l’ouverture du cadeau.
Le sens inverse du symbolisme et l’ambiguïté paulinienne
1 Nous avons déjà remarqué l’inconséquence de ces occidentaux qui ‘font du yoga’, c’est-à-dire beaucoup de postures et peu de méditation, tout en ignorant méthodiquement l’enseignement du dharma (la Loi universelle) qui risquerait par trop de déranger le confort et la fondamentale injustice de leur mode de vie capitaliste et bourgeois. Ils veulent un vernis spirituel sur leur vie profane, mais en aucun cas une restructuration de cette dernière, qui ferait de leur vie tout entière un chemin spirituel.
2 Mais les choses ne se passent pas ainsi. La spiritualité n’est pas ‘un truc en plus’, une sorte de bijou décoratif. C’est une conversion, au sens d’un retournement, de toute la structure de l’humain vers l’Unique. Autant dire que rien n’est autant dérangeant que la spiritualité ; du moins pour celui qui s’est construit entièrement à l’horizontale.
3 La Bhagavad Gita enseigne : Ce qui est ténèbres pour les êtres est, pour le sage maître de ses sens, le temps de l’éveil. Ce à quoi tous les êtres sont éveillés n’est que ténèbres pour l’être illuminé (BG 02/69). Il s’agit du ‘sens inverse de l’analogie’. Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut, mais à l’inverse. Comme la tour d’un château fort se reflète dans les douves ; c’est la même, mais inversée. Ainsi les valeurs de l’homme profane et de l’homme spirituel sont le reflet inversé l’une de l’autre. Jésus enseigne aussi cela : ce qui est élevé pour les hommes est objet de dégoût devant Dieu (Lc 16/15 = P 200).
Le faux sens inverse de l’analogie
1 Paul, sur lequel la théologie et le christianisme exotérique est fondé (et non sur l’Évangile), reprend ce thème (1 Cor 02/01), mais selon cet étrange génie de l’ambiguïté qui le caractérise. Frères, quand je suis venu chez vous, je ne suis pas venu vous annoncer le mystère de Dieu avec le prestige du langage ou de la sagesse. Pourquoi Paul s’attaque-t-il au bon et au beau langage ? Faudrait-il parler mal pour être dans le vrai ? Jésus n’était-il pas un remarquable orateur, lui dont on dit : ils étaient frappés de son enseignement, car il les enseignait comme ayant autorité… (Mc 01/22 = P 041) ? Et : tout le peuple était ravi de son enseignement (Mc 11/18 = P 233). Et aussi : tout le peuple l’écoutait, suspendu à ses lèvres (Lc 19/48 = P 233) ?
2 La maîtrise du sens inverse de l’analogie ne consiste pas à mettre toute qualité à l’envers. Paul continue dans la même veine : Mon langage, ma proclamation de l’Évangile, n’avaient rien d’un langage de sagesse qui veut convaincre…(1 Cor 02/04). Pourquoi Paul en veut-il à la sagesse ; serait-elle mauvaise ? Convaincre en utilisant le sens logique, si caractéristique de l’âme humaine, serait-il devenu un péché ? Ne dit-on pas de Jésus : l’enfant grandissait, se fortifiait et se remplissait de sagesse… (Lc 02/40 = P 014) ? Jésus n’est-il pas d’une logique terriblement convaincante avec ses adversaires ? (Quel sera d’entre vous l’homme qui aura une seule brebis, et si elle tombe dans un trou, le jour du sabbat, n’ira la prendre et la révéler ? Or, combien un homme vaut plus qu’une brebis ! : Mt 12/11 = P 052) ?
3 La réponse paulinienne à notre objection ne tarde pas : pour que votre foi repose, non pas sur la sagesse des hommes, mais sur la puissance de Dieu. Et encore une dualité quasi manichéenne. Pourquoi la sagesse des hommes ne serait-elle pas un prélude à la sagesse de Dieu ? Une sagesse de la terre que l’on puisse transposée en sagesse du ciel ? Jésus ne fait-il pas cela à longueur de temps, dans ses paraboles, en transposant la logique humaine en logique en vue du royaume de Dieu ? (Conclusion de la parabole de la tour et de la guerre : Ainsi donc, quiconque parmi vous ne renonce pas à tous ses biens ne peut être mon disciple : Lc 14/33 = P 193 ; tout est dans le ainsi donc).
4 Toujours avec ce même dualisme inoxydable, Paul explique : L’homme, par ses seules capacités, n’accueille pas ce qui vient de l’Esprit de Dieu ; pour lui ce n’est que folie, et il ne peut pas comprendre, car c’est par l’Esprit qu’on examine toute chose. …(1 Cor 02/14). Étrange raisonnement en vérité car, pour que l’Esprit de Dieu puisse être compréhensible, il faut bien que quelque chose de même nature se trouve en l’homme. On retrouve la remarque de l’aveugle dont on éclaire le chemin nocturne ; il n’y verra pas plus. Il faut bien que l’œil ait quelque affinité avec la lumière pour la percevoir. Si l’esprit de l’homme était à ce point étranger à l’Esprit de Dieu, l’homme serait en quelque sorte animal et même peut-être minéral. Et Paul conclut invraissemblablement : nous, nous avons la pensée du Christ !…(1 Cor 02/16). Comment peut-on savoir que la pensée du Christ est vraie, si nous ne sommes qu’erreur ? Paul en vient à définir la foi comme quasiment le contraire de l’intelligence.
5 On peut dire que chez Paul, le sens inverse de l’analogie est devenu fou. En effet, il raisonne comme si ce qui scandalise le profane est nécessairement spirituel, et ce qui est spirituel doit scandaliser tout ce qui semble profane. Il dit par exemple (1 Cor 01/18) : Le Christ m’a envoyé pour annoncer l’Évangile, et cela sans avoir recours au langage de la sagesse humaine, ce qui rendrait vaine la croix du Christ. Car le langage de la croix est folie pour ceux qui vont à leur perte, mais pour ceux qui vont vers leur salut, pour nous, il est puissance de Dieu. Or Jésus dit : Malheur au monde à cause des scandales ! Il est fatal, certes, qu’il arrive des scandales, mais malheur à l’homme par qui le scandale arrive ! (Mt 18/07 = P 131). Contrastant fortement avec cet enseignement, Paul semble faire du scandale une preuve de la vérité de son enseignement : Nous, nous proclamons un Messie crucifié, scandale pour les Juifs, folie pour les nations païennes. (1 Cor 01/23). Et aussi : Car ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes, et ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes (1 Cor 01/25). Mais que peut bien signifier folie de Dieu et aussi faiblesse de Dieu ? En quoi Dieu a-t-il jamais été faible ou fou ? C’est seulement quand on pousse l’idolâtrie de la nature humaine de Jésus jusqu’à en faire Dieu qu’on peut parler ainsi.
6 Paul utilise un autre argument étrange : Frères, vous qui avez été appelés par Dieu, regardez bien : parmi vous, il n’y a pas beaucoup de sages aux yeux des hommes, ni de gens puissants ou de haute naissance (1 Cor 01/26). Il est vrai que les philosophes latins disaient du christianisme paulinien que c’était une « religion pour les femmes et les esclaves ». Mais le témoignage de l’Évangile s’inscrit en faux contre cette conception prolétarienne du christianisme (conception très à la mode avec le pape François et son idée du ‘christianisme aux marges’ ainsi que sa volonté de mettre la ‘périphérie au centre’). La noblesse raciale de la famille de Jésus n’est-elle pas de haute naissance ? Ses fréquentations ne comptent-elles pas Siméon, Anne, Nicodème, Nathanaël, Lazare, Marie, Marthe, la femme de l’intendant d’Hérode, un centurion, Joseph d’Arimathie ? Cela fait beaucoup de beau monde de ‘haute naissance’. Pas beaucoup de sages aux yeux des hommes dit Paul et qu’en est-il alors des auditoires de Jésus : un jour qu’il était en train d’enseigner, qu’il y avait, assis, des Pharisiens et des docteurs de la Loi venus de tous les villages de Galilée, de Judée, et de Jérusalem… (Lc 05/17 = P 048) ?
Paul au-dessus de tous… selon lui-même
Reste qu’il faut percer en quoi exactement les démonstrations tortueuses de Paul sont erronées et trompeuses. Il dit refuser la sagesse des hommes, mais il refuse aussi celle d’un certain homme qui se nomme Jésus. Jamais Paul ne cite Jésus, qu’il n’a jamais rencontré, et dont il n’a pas reçu l’enseignement. Il pourrait le recevoir de ceux qui furent les disciples choisis de Jésus, mais non, il se place d’entrée de jeu au-dessus d’eux. Dans la première ligne de sa première lettre, il s’annonce lui-même : Paul, serviteur du Christ Jésus, appelé à être Apôtre, mis à part pour l’Évangile de Dieu… (Rm 01/01). À part de qui ? Il n’y a aucun doute, à part des disciples et même des apôtres de Jésus.
Un détournement d’héritage
1 Et là se trouve sans doute la réponse à l’une des grandes énigmes du christianisme. Jésus a choisi douze apôtres, et deux seulement se retrouvent dans les écrits évangéliques sacrés de cette religion : Matthieu et Jean. Où sont passé les dix autres ? Thomas, Philippe, Judas sans oublier Marie-Madeleine se retrouvent miraculeusement sortis de terre au XX° siècle. Qui les a enterrés, persécutés et fait disparaître pendant si longtemps ? Paul, évidemment et son Église. Le refus par Paul de la sagesse des hommes, y compris celle du Christ, au seul profit de sa propre interprétation du mystère de la Croix peut à bonne raison, être interprété comme un détournement d’héritage, de l’héritage de Jésus et de Celui qui l’a inspiré.
2 Le sens inverse de l’analogie s’applique lorsqu’il s’agit de choisir le mortel plutôt que l’immortel, le limité plutôt que l’infini, la forme particulière plutôt que la totalité. Mais le sens inverse de l’analogie ne signifie aucunement que toute qualité humaine serait un défaut spirituel. Et particulièrement en ce qui concerne l’intelligence, fut-elle seulement cérébrale et logique. Là se situe une véritable perversion de l’influence de Paul, perversion qui a contaminé en grande partie le christianisme théologique.
Pourquoi Dieu a-t-il permis cela ?
1 Reste une question : « Comment les dix apôtres, notoirement absents des Écritures officielles du christianisme ont-il pu se soumettre à un enseignement paulinien tellement inférieur à celui de leur maître Jésus ? » La réponse est qu’ils ne s’y sont pas soumis ; la preuve en est les quelques évangiles gnostiques que l’on a retrouvé et qui laissent très raisonnablement penser qu’il y en a encore d’autres à découvrir. Ils ne s’y sont pas soumis, ils ont été soumis, par le bras séculier, lorsque l’Église est devenue religion d’État du temps de Constantin, et qu’elle est passée, presque du jour au lendemain, de plus ou moins persécutée à méthodiquement persécutrice.
2 Ultime question alors : « Pourquoi Dieu a-t-il permis une telle chose, un tel tronquage de la doctrine chrétienne presque au départ de sa course ? » A cette question s’impose la réponse que voici : « Pour la même raison qu’il a permis la crucifixion de Jésus. Si Jésus n’avait pas parlé, sa doctrine serait inconnue de l’occident. Dès lors qu’il a parlé, sa mort en devait être le prix, vu la nature globale du public auquel il s’adressait. » Le christianisme, en deux mille ans, a reproduit le drame de l’enseignement de Jésus dans le tout petit créneau des trois ans de sa vie publique.
Pierre n’a pas compétence en matière d’ésotérisme
1 Ceci dit, il y a lieu d’être prudent en matière d’ésotérisme. Non pas que l’ésotérisme en soit présente un danger, comme le prétend l’Église officielle de Pierre, mais parce que nous sommes en fin de cycle et que les contrefaçons abondent. Jésus dit : Si donc on vous dit : »Le voici au désert », n’y allez pas ; »Le voici dans les retraites », n’en croyez rien (Mt 24/26 = P 207). Le désert et les retraites figurent assurément des lieux ésotériques par rapport à la ville sainte ou aux champs : Jésus signale ici le danger des faux prophètes.
2 Mais Jésus ne manque pas d’indiquer que l’Église officielle de Pierre n’a aucune compétence en ce qui concerne l’ésotérisme. Lors de la deuxième pêche miraculeuse, Pierre le questionne à ce propos : Pierre aperçoit, marchant à leur suite, le disciple que Jésus aimait, … Le voyant donc, Pierre dit à Jésus : »Seigneur, et lui ? » Jésus lui dit : »Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne, que t’importe ? Toi, suis-moi. » (Jn 21/22 = P 317)
3 Ceux que satisfait l’Église exotérique prétendent que celle-ci représente l’enseignement du Christ et durera jusqu’à la fin des temps. Mais ce n’est pas ce que dit Jésus : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les Portes de l’Hadès ne tiendront pas contre elle (Mt 16/18 = P 121). Pierre, comme son nom (rocher) l’indique, est la fondation, pas l’Église. L’Église de Pierre est une église terrienne, voire sous-terraine, comme le montre le fait que la résurrection des corps est son principal et presqu’unique horizon (quand cet horizon n’est pas tout simplement de la politique humaine). Mon Église est celle du Christ bâtie sur Pierre, mais non limitée à Pierre. C’est contre elle que l’Hadès (séjour des morts chez les Grecs) n’aura pas de puissance.
Une nouvelle aspiration à l’ésotérisme chrétien
1 Tout faux prophète mis à part, il n’en reste pas moins que l’occident chrétien, ou ex chrétien, aspire à une spiritualité qui dépasse l’exotérisme religieux et dualiste, c’est-à-dire cherche un ésotérisme véritable. Cela est-il nouveau ? Évidemment non. Mais la dégénérescence accélérée de l’exotérisme religieux a largement amplifié cette quête. Nombreux sont ceux qui demeurent affamés dans le monde religieux chrétien et ne se résolvent pas pour autant à s’abrutir dans le consumérisme matérialiste, fut-il réputé écologique et équitable. Trois raisons poussent à cette recherche d’ésotérisme.
2 La première est ancienne comme l’humain : l’homme a en lui une trace de Dieu. La Bhagavad Gita dit : Certains perçoivent le Soi par eux-mêmes, par la méditation de leur propre Soi… (BG 13/24). Il se trouve de ces individus d’exception partout où il y a des humains. Dans le judaïsme, malgré son absence notoire de métaphysique non-dualiste, il s’en est trouvé et, dès lors qu’ils se sont fait connaître, ils ont fini douloureusement ; Jésus en constitue l’archétype. Dans le christianisme théologique, donc paulinien, il en alla presque toujours de même. Aujourd’hui, Dieu merci, l’inquisition est, sinon morte, du moins muselée ; cela rend possible l’épanouissement spirituel des êtres bénis de Dieu qui perçoivent spontanément leur propre Soi.
3 La deuxième raison de recherche d’ésotérisme vient du monde moderne lui-même. L’invention de l’imprimerie, l’institution de l’école obligatoire, les études plus généralisées ont développé le sens logique et le respect de la raison chez les humains modernes. L’anticléricalisme lui-même, en diminuant la confiance souvent aveugle du peuple envers le clergé, en interrogeant, par la critique historique, la cohérence des textes sacrés, a stimulé l’activité intellectuelle des chercheurs spirituels. Un diton affirme que, ‘pour accéder à l’amande, il faut brise la coque’ ; l’anti cléricalisme et même l’anti-religion, à leur corps défendant, ont contribué à cette entreprise.
4 La troisième raison de recherche d’ésotérisme vient, depuis la fin du XVIII° siècle, et surtout depuis le XX°, de la diffusion d’enseignements orientaux parvenus en occident dans les bagages des marchands. Ce fut d’abord une curiosité d’exotisme ; beaucoup comprirent rapidement qu’il en allait de la survie spirituelle de l’occident. Guénon et Schuon font partie de ces initiateurs de l’Esprit.
Jésus dépassait immensément son milieu religieux
1 Une chose nous reste à préciser à propos ‘d’ésotérisme chrétien’ : c’est qu’il ne pourra jamais n’être que chrétien. D’une part à cause de ce qui vient d’être dit sur le symbolisme du cercle. Mais aussi à cause de la nature structurellement exotérique du christianisme, et cela depuis son origine paulinienne.
2 L’enseignement de Jésus dépassait immensément celui de la religion dans laquelle il est né. Les évangiles témoignent abondamment de l’incompréhension, non seulement du peuple et des docteurs, mais aussi de ses propres disciples. Ils gardent la recommandation, tout en se demandant entre eux ce que signifie « ressusciter d’entre les morts (Mc 09/10 = P 126). Ils ne comprenaient pas cette parole et ils craignaient de l’interroger (Mc 09/32 = P 128). Jésus s’en plaint souvent : Race infidèle, leur répond-il, jusques à quand serai-je auprès de vous ? Jusques à quand vous supporterai-je ? (Mc 09/19 = P 127). Vous ne comprenez pas encore et vous ne saisissez pas ? Avez-vous donc l’esprit bouché ? Des yeux pour ne point voir et des oreilles pour ne point entendre ? Et ne vous rappelez-vous pas ? (Mc 08/17-18 = P 119). On remarque d’ailleurs que ces remarques sont rapportées surtout par l’évangéliste Marc, le premier évangile écrit. Il semble qu’ensuite les chrétiens aient eu tendance à se figurer de plus en plus qu’ils avaient compris. Même à la fin de l’évangile, l’incompréhension demeure : l’abandonnant, ils prirent tous la fuite (M 14/50 = P 270).
3 L’immense distance entre l’enseignement de Jésus et sa tradition native explique le questionnement des docteurs : Les Juifs, étonnés, disaient : » Comment connaît-il les lettres sans avoir étudié ? (Jn 07/15 = P 139). Il semble évident que Jésus se trouvait précisément dans le cas évoqué par la Gita : Certains perçoivent le Soi par eux-mêmes, par la méditation de leur propre Soi… Cela, d’ailleurs, n’exclut pas qu’il ait aussi reçu des informations spirituelles humaines provenant de l’extérieur du judaïsme. La situation de la Palestine entre l’orient et l’occident rend la chose très vraisemblable. Et le passage des mages venus d’orient (Mt 02/01 = P 011), et qui avaient voyagé deux ans pourrait être une indication symbolique de cette influence.
Le christianisme est exotérique depuis deux mille ans
1 Mais le christianisme naissant a interprété les choses autrement : puisque Jésus en savait tant sur Dieu, c’est que Jésus était Dieu. Telle fut l’interprétation mise dans la bouche de l’apôtre Thomas dans les canoniques : Mon Seigneur et mon Dieu ! » (Jn 20/28 = P 316). Mais, à partir de là, l’ésotérisme est mort. Si Jésus parle de Dieu parce qu’il est Dieu, donc, comme nous ne sommes pas Dieu, ce qu’il dit le concerne et ne nous concerne pas. Nous sommes, ad vitam aeternam, des créatures séparées de Dieu… en dehors, exotériques.
2 On comprend donc que la recherche d’un ésotérisme chrétien ne consiste pas seulement à remonter les quelques derniers siècles d’un christianisme modernisé. Ni à retrouver la trace d’organisations ésotériques médiévales désormais disparues. Cela revient à remonter avant l’institution du christianisme comme religion et religion d’État de l’empire romain de Constantin. Presque deux millénaires nous en séparent.
Les évangiles canoniques ne sont pas ‘paroles d’évangile’
1 Et ce n’est pas tout. Le Nouveau Testament tout entier a été écrit et canonisé par cette religion exotérique, après l’élaboration des dogmes théologiques et conformément à leurs limites mentales. Il n’est donc pas possible, dans l’ésotérisme chrétien, de prendre une parole d’évangile pour une ‘parole d’évangile’. Cette expression, un peu candide, supposait que l’on possédait la lettre de la vérité pure avec le texte évangélique canonique. Mais c’était ignorer qu’il présente un symbolisme parfois plus complexe qu’il n’y paraît. Ignorer aussi tous les apports de la critique historique que l’Église officielle a bien fini par accepter, tant ils sont évidents. Ignorer aussi que Jésus lui-même suggère bien que l’Écriture n’est pas facile à manier lorsqu’il dit : N’êtes-vous pas dans l’erreur, en ne connaissant ni les Écritures ni la puissance de Dieu ? (Mc 12/24 = P 241). Jésus dit cela à de savants docteurs qui, sans aucun doute, pratiquaient beaucoup les Écritures et pensaient les connaître.
2 La Bhagavad Gita n’est pas en reste en précisant : Il est une parole fleurie, dont se prévalent les hommes qui manquent de sagesse. Ils sont attachés à la lettre du Vêda. Ils prétendent : « Il n’y a rien au-delà » (BG 02/42) et aussi : Lorsque ton intellect, rendu perplexe par ce que tu auras entendu (les Védas), se fixera, inébranlable et ferme, dans la contemplation, alors tu atteindras la réalisation spirituelle (BG 02/53).
3 Dans ces conditions, qui donc se prétendra capable de distinguer, à travers les nombreux voiles de la tradition chrétienne, la parole vraie et complète de Jésus ? (le voile du Sanctuaire se déchira en deux, du haut en bas : Mc 15/38 = P 301). On comprend que le risque est grand d’obtenir une doctrine, certes ésotérique par bien des aspects (qui sont d’ailleurs dans l’évangile) mais incomplète et même dangereusement incohérente. Quelle solution alors ?
La BG tuteur de l’ésotérisme chrétien
1 Si nous reprenons le symbolisme du cercle évoqué plus haut : le centre est Dieu ; les points de la circonférence sont les différents individus humains ; les rayons, le chemin menant de chaque individu à Dieu ; les différentes parties du cercle (est, ouest, nord, sud) les différentes traditions spirituelles. Vu ce que nous avons dit par ailleurs sur les affinités entre les cultures grecques et hindoues (langues indo-européennes, modes de civilisations par varnas-castes, proximité raciale etc) il est possible et même indispensable d’utiliser la tradition hindoue comme une sorte de tuteur dans la culture d’une plante qui se nomme ésotérisme chrétien.
2 Cela éviterait les obstacles que nous avons signalés d’une ‘conversion à l’hindouisme’. Et aussi les obstacles, plus redoutables encore, d’un ésotérisme amateuriste. Comme on le comprendra, c’est la voie que nous avons choisie. Comme un randonneur en terrain glissant, pentu et accidenté, nous nous appuyons sur deux bâtons : l’Évangile et la Bhagavad Gita.
2 Et nous ne craignons pas de déclarer ce que tout connaisseur de ces enseignements ne pourra que confirmer : la complétude et la cohérence doctrinale de la Gita est très supérieure à celle des évangiles canonique (plus les gnostiques récemment découverts). Il ne s’agira pas de faire dire à tout prix à l’évangile ce que la Gita exprime clairement. Mais il s’agira d’utiliser les limpides enseignements de la Gita pour souvent discerner ce qu’on n’aurait pas perçu sans eux : la présence de ces mêmes enseignements, mais plus cachés, parabolisés, symbolisés, dans l’Évangile : J’ouvrirai la bouche pour dire des paraboles, je clamerai des choses cachées depuis la fondation du monde (Mt 13/35 = P 092). Des choses cachées au moins dans la tradition biblique et sa conception de la fondation du monde.
Une histoire parabolique et un traité de sagesse
1 Un autre point importe aussi dans le choix de cette voie. Alors que les évangiles sont une histoire, fort peu historique en vérité, mais cependant très inscrite dans un temps, un lieu, une race et une culture particulière, la Bhagavad Gita, une fois passé le premier chapitre, est un traité de sagesse spirituelle et non-dualiste d’une remarquable transcendance par rapport à telle civilisation ou religion particulière, tout en envisageant en détail les fondamentaux de toute civilisation, religion et spiritualité pour notre temps de kali-yuga.
2 Le Christ, d’après l’évangile canonique, est censé avoir dit : Allez dans le monde entier, proclamez l’Évangile à toute la création (Mc 16/15 = P 318). Le XXI° siècle une fois entamé, on constate que l’orient est fort peu chrétien, que l’occident se déchristianise massivement et que seuls les continents africain noir et américain du sud comptent un grand nombre de chrétiens, malgré le caractère très manifestement étranger de cette religion par rapport à leur culture d’origine. Vue la nature universelle de son enseignement, la Bhagavad Gita est plus assurée d’une diffusion mondiale, bien que beaucoup plus lente car non épaulée par la force du glaive et de la colonisation.
La conscience unitive et l’ésotérisme absolu
Un exotérisme pour tous
1 En quatrième solution à la crise de l’exotérisme chrétien et à l’absence d’ésotérisme spirituel et non-dualiste en occident, nous avons évoqué la ‘pratique d’un ésotérisme absolu’. La notion peut sembler étrange. Historiquement, une certaine opposition s’est développée entre René Guénon et son disciple Frithjof Schuon sur cette question, ce qui n’amoindrit guère l’intérêt que présentent ces deux grands maîtres spirituels d’occident pleinement conscients de l’universalité de l’Esprit au travers de ses différentes formes traditionnelles.
2 Dans une civilisation idéale (du moins pour notre phase cyclique du kali-yuga), il faut une religion exotérique, avec des rites extérieurs visibles, une certaine théâtralité et une collectivisation des pratiques. Cette religion doit proposer comme objectif quelque chose de comparable au paradis, c’est-à-dire un séjour post-mortem, heureux, individuel, et présenté comme très long (Ayant atteint le monde des vertueux et y ayant séjourné pendant de longues années… : BG 06/41), ou comme ‘éternel’ dans l’exotérisme théologique chrétien, qui ne recule devant aucune exagération.
Une voie apparemment bouchée en christianisme
1 Mais comme, malgré tout, il demeure quelques individus capables de saisir le sens de la non-dualité, il faut aussi un ésotérisme spirituel. Dans la civilisation relativement idéale envisagée, cet ésotérisme se situe à l’intérieur de l’exotérisme, comme l’intérieur d’une maison se situe à l’intérieur de son enveloppe, la façade et le vestibule constituant son exotérisme (théorie guénonienne).
2 Dans le christianisme, la présence d’un ésotérisme non-dualiste intérieur est en principe impossible dès la fondation de cette religion (du II° au IV° siècle). En effet les dogmes réservent la réalisation du divin à Jésus seul, ce qui exclut tout ésotérisme véritable. Cependant tel n’était pas l’enseignement de Jésus, comme les évangiles en gardent nettement la trace, et il semble certain que, pendant quelques siècles au moins, certaines organisations ésotériques aient pu survivre à l’intérieur de la chrétienté, sinon toujours à l’intérieur du christianisme. Il est manifeste que cela n’est plus le cas, au moins depuis un demi-millénaire. Retrouver un tel ésotérisme au cœur du christianisme actuel semble des plus irréalistes, d’autant qu’on peut se demander si le christianisme moderne est encore un exotérisme.
L’état christique sans le christianisme ?
1 Il semblerait qu’il n’y ait point de solution. Sauf que la notion d’ésotérisme ne présente pas qu’un sens institutionnel (l’intérieur de l’exotérisme), mais aussi un sens absolu (théorie schuonienne). Cela recouvre tout simplement le fait que Dieu est en tout être. L’ésotérisme absolu se trouve au cœur de la conscience de chacun ; il n’est pas à chercher dans quelque organisation plus ou moins secrète ou élitiste. L’ésotérisme absolu constitue l’élite intérieure de l’organisation de tout chercheur spirituel. Je te vois partout en ta forme infinie… Je n’en vois ni la fin, ni le milieu, ni le début, ô seigneur de l’univers, qui assume la forme de toutes choses (BG 11/16). Tout être, et même toute chose, n’est qu’une forme transitoire du Seigneur. La Bhagavad Gita reprend ce thème fondamental sous tous les angles : Je suis à la fois le surgissement et la résorption de l’univers entier. (BG 07/06). Je suis le Soi (atman)… siégeant dans le cœur de tous les êtres. Je suis le début, le milieu et aussi la fin de toutes les créatures (BG 10/20).
2 Nous avons abondamment vu que cette notion se trouve indubitablement aussi dans les évangiles apocryphes gnostiques et même dans les canoniques. La question revient alors à celle-ci : « Peut-on réaliser l’état christique sans le christianisme ? l’état krishnaïte sans l’hindouisme ? et l’état bouddhique sans le bouddhisme ? » En tout cas, le peut-on sans l’institution, sans le ritualisme, sans la communauté ecclésiale correspondante avec, comme seul recours, la parole sacrée et la pratique méditative individuelle, ou d’un groupe restreint ? En théorie, la réponse est indubitablement ‘oui’. Jésus dit : lorsque deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d’eux (Mt 18/20 = P 134).
Y a-t-il risque d’orgueil ?
1 Certains perçoivent le Soi par eux-mêmes, par la méditation de leur propre Soi ; d’autres le voient par le yoga de la connaissance (samkhya yoga) ; d’autres encore par karma yoga (la discipline de l’action) (BG 13/24). Le premier cas (perçoivent le Soi par eux-mêmes, par la méditation de leur propre Soi) ne suppose aucune tradition religieuse ou spirituelle, et même pas d’écrit sacré à la limite. Le second cas (d’autres perçoivent le Soi par le yoga de la connaissance : samkhya yoga) : pour cela l’enseignement de la BG est nécessaire, et nous en disposons. Le troisième cas (d’autres perçoivent le Soi par le karma yoga, la discipline de l’action) ; pour cela aussi nous disposons de l’enseignement complet et clair de la Gita.
2 En pratique, les obstacles existent. « Qui fait l’ange fait la bête » dit Blaise Pascal. À se vouloir pur esprit, on risque de tomber dans certains travers, en particulier l’orgueil. Encore que la chose soit plus théorique que réelle, car l’orgueilleux a besoin des autres pour se figurer supérieur aux autres. Si sa voie se déroule en présence intérieure de l’Unique, et qu’elle est quasiment inconnue de ceux qu’il fréquente dans sa vie sociale, d’ailleurs limitée, en quoi consisterait son orgueil ?
Les trésors sont enterrés, non disparus
1 Il faut certainement une volonté supérieure à la moyenne pour pratiquer un tel chemin. Mais, après tout, il y a des hommes qui traversent le Pacifique à la rame, qui font le tour du monde à vélo, qui écrivent une œuvre immense sans jamais la publier, qui divulguent un enseignement profond, à longueur de vie, pour quelques modestes auditeurs.
2 De même que les plus beaux joyaux du monde exposés dans les musées ou sur la gorge des belles, ne forment qu’une infime partie de ceux que contient la terre en son sein, de même les figures spirituelles officielles, auréolées de leur célébrité, ne sont certainement qu’une partie, peut-être même une très petite partie des vrais spirituels dont seul Dieu sonde les reins et les cœurs.
3 Nous vivons depuis des siècles dans une culture démocratique qui produit mécaniquement un nivellement nécessairement par le bas. Un authentique spirituel ne peut en aucun cas percer dans un tel contexte. L’égalité a l’élite en horreur. Mais, si la médiocrité des masses peut toujours recouvrir de son bruit le vrai langage des spirituels, elle ne peut pas toujours les empêcher de parler, presque jamais les empêcher de penser, et jamais les empêcher de méditer. La quasi-unanimité de la médiocrité et de la vulgarité dans notre modernité est donc une illusion : les trésors sont enterrés ; ils ne sont pas disparus.
La méthode de l’ésotérisme absolu
1 Jésus dit alors aux Juifs qui l’avaient cru : Si vous demeurez dans ma parole, vous êtes vraiment mes disciples, vous connaîtrez la vérité et la vérité vous libérera (Jn 08/32 = P 147). Quiconque le veut a accès à tout cela, du moins dans tous les pays occidentaux actuellement. C’est l’équation sacrée : discipline+parole-logos+compréhension-de-la-vérité = libération.
2 Pourquoi la parabole de l’ouvrier de la onzième heure (Mt 20/01 = P 219) ne s’adresserait qu’aux croyants exotériques ? Les cœurs spirituels ne ressentent-ils pas l’universalité de ces paroles de la Gita ? Que ton esprit s’attache à moi. Offre-moi ta dévotion, et ton sacrifice. Promets-moi obéissance. Alors, sans nul doute, tu viendras à moi. Je te le promets solennellement, car tu es mon cher ami (BG 18/65). Renonçant à tous les dharmas (à toutes les règles, y compris des institutions religieuses exotériques), que je sois ton unique refuge. Je t’affranchirai de tous les maux (BG 18/66). Cet enseignement, tu ne dois pas le communiquer à ceux qui ne pratiquent pas l’ascèse, ni à l’homme sans religion, ni à qui n’est pas désireux de l’entendre, ou qui se plait à se dénigrer (genre saint Paul se présentant comme un avorton)(BG 18/67). Mais celui qui transmettra ce mystère suprême à mes serviteurs, me servant lui-même avec ferveur, celui-là, assurément, entrera en moi (BG 18/68). Nul, parmi les hommes, n’accomplit pour moi un service plus précieux que lui, nul sur terre ne me sera jamais plus cher que lui (BG 18/69).
2 Et quand à celui qui apprendra à réciter et étudier notre dialogue sacré, il m’offrira par là-même le sacrifice de la connaissance (jnana yajnena). Telle est ma pensée (BG 18/65-70). Le texte donne ici une clé, d’ailleurs connue de toutes les traditions spirituelles et multimillénaires : apprendre, réciter, étudier le texte sacré. Et, puisque la providence veut que la culture soit aujourd’hui mondiale, les textes sacrés. Il est alors bien clair que la Bhagavad Gita, qui reprend, en les enrichissant pour la partie pratique, les Upanishad du yoga, ressort comme étant le texte révélé le plus synthétique et le plus complet. Pour les natifs chrétiens, les évangiles, canoniques et certains apocryphes, interprétés en fonction des clés non-dualistes orientales viendront s’y ajouter, puisque telle fut leur vocation native.
La levée des secrets
1 On pourrait objecter que l’étude du texte sacré risque d’être limitée pour un homme enfermé dans ses seules ressources individuelles. Mais c’est là que la providence intervient aussi. La modernité a achevé de détruire les organisations ésotériques en occident, mais elle a rendu, par la mondialisation culturelle et spirituelle, largement accessibles les enseignements spirituels orientaux et en particulier hindous. Celui qui suivra, en exclusivité ou principalement, la voie de l’ésotérisme absolu sera lecteur des écrits de sagesse universels, actuellement si répandus et accessibles, et sera de tradition orale en récitant le ou les textes sacrés fondamentaux qu’il a choisi de placer dans son cœur.
2 La gita donne, pourrait-on dire, la recette de la pratique de l’ésotérisme absolu : Ce savoir est roi entre toutes les sciences; il est le secret d’entre les secrets, la connaissance la plus pure, que l’on peut réaliser par intuition directe, en accord avec le dharma (l’ordre universel), facile à pratiquer et impérissable (BG 09/02).
3 Ce savoir est roi entre toutes les sciences : Sur la voie de la connaissance, le jnana-yoga, il n’y a rien de supérieur. Il est le secret d’entre les secrets : c’est précisément l’ésotérisme absolu.
L’intuition directe
La connaissance la plus pure, que l’on peut réaliser par intuition directe : voilà le point central. Aucun intermédiaire institutionnel n’est indispensable, même si certains peuvent être transitoirement utiles. Mieux encore, aucune technique méditative n’est indispensable car, dès lors qu’il y a une technique, avec sa procédure, l’intuition n’est pas totalement directe. Lorsqu’un chercheur va voir un professeur de yoga en occident, du moins un parmi les rares qui savent encore que le yoga ne se limite pas aux postures-asanas, on lui servira une multitude de techniques de méditation : un vrai supermarché de la spiritualité. Mais, s’il écoute un maître réalisé, du genre de Sri Nisargadata Maharaj, il s’étonnera de l’entendre souvent parler de méditation sans préciser jamais comment faire. C’est que, pour lui, l’intuition directe est la voie : « Méditez sur votre propre conscience ». « Votre propre conscience est Dieu ».
Quel que soit sa façon de vivre
En accord avec le dharma (l’ordre universel) : ce point évoque la nécessité de ne pas être désordonné par rapport aux lois universelles du cosmos et de la vie humaine. Mais, en fait, la marge de liberté est grande, comme l’indique la Gita elle-même : Le yogi, établi dans l’unité, qui Me vénère comme demeurant dans tous les êtres, vit en Moi, quel que soit sa façon de vivre (BG 06/31) et aussi : Devenu indifférent aux fruits des actes, toujours comblé, ne dépendant de rien ni de personne, celui-là, en réalité, n’agit pas, bien qu’engagé dans l’action (BG 04/20).
Il faut peu de choses et même une seule
Facile à pratiquer et impérissable : Le facile à pratiquer souligne la possibilité, et même la nécessité, d’être, au moins en grande partie, autodidacte. C’est une erreur, finalement encore exotérique, de croire qu’il faut des sommes de techniques différentes et des fréquentations nombreuses de maîtres, quand ce ne sont pas des pèlerinages et des cérémonies, pour progresser dans la voie de l’Unique. Comme dit Jésus au jeune homme riche : Une seule chose te manque : … viens, suis-moi (Mc 10/21 = P 216) ou bien, en version féminine, à Marthe : tu te soucies et t’agites pour beaucoup de choses ; pourtant il en faut peu, et même une seule… (Lc 10/42 = P 159)
L’Unique habite la solitude
1 Il est regrettable de voir nombre d’occidentaux courir sans cesse d’une doctrine à une autre, d’un maître à un autre, en cherchant celui qui sera le bon, le vrai. Tourisme pseudo ésotérique bien souvent. Un goût certain de la solitude est nécessaire à la voie ésotérique et particulièrement sous la forme que nous envisageons présentement. Le yogi, maître de son corps, doit constamment garder son mental concentré sur le Soi-atman, demeurant dans la solitude, seul… (BG 06/09). Dans le monde moderne, surtout en situation urbaine, ce sera souvent « demeurant dans la foule, seul ». Car il est vrai que le spirituel se sent souvent plus seul dans l’urbanisme concentrationnaire moderne que dans la nature sauvage. Et, en fin de texte la Gita y revient évoquant le yogi : qui demeure seul, en un lieu solitaire, mangeant peu, maître de sa pensée, de sa parole, et de son corps, toujours pratiquant l’Union spirituelle, attentif à écarter les passions… (BG 18/52)
2 L’Évangile ne manque pas de préciser cet aspect. Le matin, bien avant le jour, Jésus se leva, sortit et s’en alla dans un lieu désert, et là il priait (Mc 01/00 = P 045). Et aussi : Jésus, se rendant compte qu’ils allaient venir s’emparer de lui pour le faire roi, s’enfuit à nouveau dans la montagne, tout seul (Jn 6/15 = P 106). Pour toi, quand tu pries, retire-toi dans ta chambre, ferme sur toi la porte, et prie ton Père qui est là, dans le secret…(Mt 06/06 = P 068)
3 On vient progressivement à la voie de l’ésotérisme absolu quand on a compris le fait de reconnaître l’importance de la réalisation spirituelle, et la recherche philosophique de la vérité absolue, voilà ce qu’on nomme la science ; et l’ignorance est tout ce qui va contre (BG 13/11). Car, alors, les discours humains, qu’ils soient religieux, universitaires, scientifiques, politiques, ou mondains en viennent à retenir l’attention encore moins que les sons animaux dans la nature.
4 Alors, l’évidence silencieuse de Dieu dans le cœur devient la voie. Mais, si l’on s’y engage, on constate ce que prévient la Bhagavad Gita : La tâche est plus ardue pour ceux qui fixent leur mental sur le non-manifesté, car avancer par la voie de l’absolu impersonnel est toujours difficile pour l’être incarné (BG 12/05). La chose est curieuse d’ailleurs, car il est dit aussi : Renonçant mentalement à toutes les actions et parfaitement maître de lui, l’être incarné vit heureux dans la cité aux neufs portes, sans agir ni faire agir (le corps et les sens) (BG 05/13). La voie de l’ésotérisme absolu est à la fois plus ardue et le seul vrai lieu où l’on peut vivre heureux quand on est dans la cité aux neufs portes (le corps). Tous les ermites le savent, qu’ils soient ermites dans la foule moderne ou ermites monastiques. Et alors on comprend la réponse de Jésus au jeune homme riche : un homme accourut et, s’agenouillant devant Jésus, il l’interrogeait : »Bon maître, que dois-je faire pour avoir en héritage la vie pour l’éon ? » Jésus lui dit : »Pourquoi m’appelles-tu bon ? Nul n’est bon que l’Unique seul (Mc 10/18 = P 216).
Credo chrétien et Métaphysique non-dualiste 12 : Quelle voie suivre ?