Texte de la Péricope 001 : Prologue de Jean
Jn 1/01
Dans-en le principe-archê est le logos, et le logos est vers Dieu-theos, et le logos est Dieu-theos. (Jn 01/01 = P 001)
Bible de Jérusalem (BJ) : Au commencement était le Verbe et le Verbe était avec Dieu et le Verbe était Dieu (Jn 01/01 = P 001)
Jn 1/02
Il est-einai, dans-en le principe-archê, vers Dieu-theos.
BJ : Il était au commencement avec Dieu.
Jn 1/03
Tout-pas devient-gignesthai par lui-autos, et sans lui-autos rien-oude n’advient-gignesthai de ce qui devient-gignesthai. (Jn 1/3 = P 1)
BJ : Tout fut par lui, et sans lui rien ne fut. (Jn 01/03 = P 001)
Jn 1/04
En lui est la vie-zôê, et la vie-zôê est la lumière-phôs des humains-anthrôpos (Jn 01/03 = P 004)
BJ : Ce qui fut en lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes.
Jn 1/05
La lumière-phôs brille-phainein dans les ténèbres-skotia et les ténèbres-skotia ne l’ont pas appréhendé-katalambanein.
BJ : et la lumière luit dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont pas saisie.
Jn 1/06
Il y a un homme-anthrôpos, envoyé-équipé-apostellein par Dieu-theos ; son nom-onoma est Jean (grâce-à-Celui-qui-est-hb-iôannês)
BJ : Il y eut un homme envoyé de Dieu ; son nom était Jean.
Jn 1/07
Il vient-erkhesthai pour un témoignage-marturia, pour témoigner-marturein de la lumière-phôs, afin que tous croient-pisteuô par lui.
BJ : Il vint pour témoigner, pour rendre témoignage à la lumière, afin que tous crussent par lui.
Jn 1/08
Il n’est pas la lumière-phôs, mais le témoin-marturein de la lumière-phôs.
BJ : Celui-là n’était pas la lumière, mais il avait à rendre témoignage à la lumière.
Jn 1/09
Il (le logos) est la lumière-phôs véritable-alêthinos qui illumine-phôtizein tout humain-anthrôpos, en venant-erkhesthai dans le monde-kosmos.
BJ : Le Verbe était la lumière véritable, qui éclaire tout homme ; il venait dans le monde.
Jn 1/10
Il est dans le monde-kosmos, et le monde-kosmos devient-gignesthai par lui-autos et le monde-kosmos ne le connaît-ginôskein pas. [gignesthai=advient]
BJ : Il était dans le monde, et le monde fut par lui, et le monde ne l’a pas reconnu.
Jn 1/11
Il vient-erkhesthai chez lui-idios, et les siens-idios ne l’accueillent-paralambanein pas.
BJ : Il est venu chez lui, et les siens ne l’ont pas accueilli.
Jn 1/12
Mais à ceux-hosos qui l’accueillent-lambanein, il donne-didonai pouvoir-exousia de devenir-gignesthai des enfants-rejetons-teknon de Dieu-theos, à ceux qui croient-pisteuein en son nom-onoma.
BJ : Mais à tous ceux qui l’ont accueilli, il a donné pouvoir de devenir enfants de Dieu, à ceux qui croient en son nom, (Jn 01/12= P 001)
Jn 1/13
Qui sont engendrés-gennaein, non des sangs-haima, ni d’une volonté-thelêma de chair-sarx, ni d’une volonté-thelêma d’homme-anêr mais de Dieu-theos. [anêr = guerrier, celui qui engendre]
BJ : lui qui ne fut engendré ni du sang, ni d’un vouloir de chair, ni d’un vouloir d’homme, mais de Dieu.
Jn 1/14
Le logos devient-gignesthai chair-sarx ; il dresse-sa-tente-skênoein en-en nous-hêmeis et nous voyons-(transcendentalement)-theasthai sa gloire-doxa, gloire-doxa d’un unique-engendré-monogenês d’auprès du père-patêr, plein-plêrês de grâce-kharis et de vérité-alêtheia. (Jn 1/14 = P 001)
BJ : Et le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous, et nous avons contemplé sa gloire, gloire qu’il tient de son Père comme Fils unique, plein de grâce et de vérité. (Jn 1/14 = P 001)
Jn 1/15
Jean témoigne-marturein à son sujet ; il s’écrie-krazein : « C’est-einai de lui-houtos que j’ai dit-legein : celui qui vient-erkhesthai derrière-opisô moi-egô est passé-gignesthai devant-emprosthen moi-egô parce que avant-moi-en-premier-prôtos, il est-einai. »
BJ : Jean lui rend témoignage et il clame : »C’est de lui que j’ai dit : Celui qui vient derrière moi, le voilà passé devant moi, parce qu’avant moi il était. »
Jn 1/16
Car, de sa plénitude-plêrôma, nous avons tous reçu-lambanein, grâce-khâris sur grâce-khâris,
BJ : Oui, de sa plénitude nous avons tous reçu, et grâce pour grâce.
Jn 1/17
Car la loi-nomos fut donnée-didonai par Moïse ; la grâce-khâris et la vérité-alêtheia adviennent-gignesthai par Jésus Christ (oint).
BJ : Car la Loi fut donnée par Moïse ; la grâce et la vérité sont venues par Jésus Christ.
Jn 1/18
Personne-pôpote n’a jamais vu-idein Dieu-theos, mais le-ho Dieu-theos unique-engendré-monogenês, qui est dans le giron-kolpos du père-patêr, celui-là l’a raconté-en-détail-en-exégèse-exêgesthai.
BJ : Nul n’a jamais vu Dieu ; le Fils unique, qui est tourné vers le sein du Père, lui, l’a fait connaître.
Prologue de Jean : Dans le principe est le logos…(Jn 01/01-02)
Dans le principe-archê est le logos, et le logos est vers Dieu-theos, et le logos est Dieu-theos (Jn 01/01 = P 001)
Bible de Jérusalem = BJ : Au commencement était le Verbe et le Verbe était avec Dieu et le Verbe était Dieu (Jn 01/01 = P 001)
L’Evangile au plus près du grec
1 Les mots grecs sont ceux du texte original, car les évangiles canoniques sont écrits en grec. Il n’y a pas source plus sûre et plus pure dans la tradition chrétienne des évangiles. C’est pourquoi nous partons de cette source et non des innombrables traductions possibles qui, elles, colorent le texte d’une façon ou d’une autre, en fonction du public visé. On pourrait objecter : « La plupart des mots constituent bien une traduction en français. » En effet, nous donnons la traduction de la Bible de Jérusalem (BJ), traduction produite par l’École Biblique de Jérusalem, et quasi officielle dans l’Église Catholique Romaine. Mais nous l’avons profondément retravaillée à partir de la Concordance grec-français faite par la dominicaine sœur Jeanne d’Arc. Ce qui permet d’obtenir une traduction au plus près du grec et non édulcorée en vue de plaire à tel ou tel public particulier. C’est le disciple qui doit s’adapter au message de la Révélation et non la Révélation qui doit être bricolée selon les à priori idéologiques des temps changeants.
1 Dans le principe-archê est le logos. Le mot arkhê signifie ‘principe’. La traduction ‘au commencement’ n’est pas fausse, mais très limitative, car le commencement n’est que le principe du temps ; non le Principe absolu. Arkhê désigne donc Dieu, en tant que source du monde humain. On reverra souvent, dans l’Évangile, Dieu en tant que père. C’est une image symbolique très riche, mais qui n’est qu’un symbole de Dieu possible, parmi beaucoup d’autres. Arkhê signifie aussi ‘puissance’. On le trouve dans le français ‘hiérarchie’ ‘la puissance-arkhê du sacré-hiéros’.
2 Le grec ‘logos’ donne ‘langage’ en français et aussi ‘logique’. C’est à la fois l’intelligence de Dieu et le langage de Dieu. Qui dit langage dit dualité, car il y a celui qui parle et celui à qui il s’adresse. Le logos ne représente donc pas Dieu comme absolu, ni Dieu comme l’Unique (notion que Jésus emploie P 316), mais Dieu en rapport avec ce que les hindous nomment ‘la manifestation’ et les chrétiens ‘la création’, c’est-à-dire le cosmos et tous les états de l’Être.
3 On a donc trois entités : le Principe-archê, le logos, et Dieu-theos. Le Principe est Dieu en tant qu’absolu, quelque chose qui s’apparente au Brahman hindou. Dieu-theos est le créateur ; quelque chose qui s’apparente au Ishvara hindou. Et le logos est la parole, l’acte, par lequel Dieu-theos crée ; quelque chose qui s’apparente au Brahma hindou. Ce qui donne schématiquement :
- Principe-archê / Brahman.
- Dieu-theos / Ishvara
- Logos / Brahma
De la comparaison entre différentes traditions spirituelles
1 Nous disons bien que telle notion évangélique (le Principe-archê) ‘s’apparente’ à telle notion hindoue de la Bhagavad Gita (Brahman, l’absolu). En effet, il n’y a aucun équivalent exact d’un mot essentiel d’une langue dans une autre langue. Si tous les hommes pensaient et concevaient de la même façon, ils parleraient tous la même langue. C’est parce qu’ils ont des conceptions du monde différentes que des vocables différents sont apparus. Le mythe biblique de la Tour de Babel ne symbolise pas seulement des langages multiples, divisant les humains en différents groupes séparés, ce mythe symbolise des conceptions du monde différentes et non miscibles, divisant les humains en groupes rivaux. Les comparaisons entre deux traditions sont donc toujours des approximations, des rapprochements, jamais des identités pures et simples.
Brahman, Ishvara et la trimurti hindoue
1 La métaphysique hindoue distingue une hiérarchie entre Brahman, l’absolu, dont on ne peut se faire aucune représentation, car toute image, tout mot est limitatif, et Ishvara le dieu créateur, qui correspond, grosso modo, à la notion de Dieu-theos dans le christianisme et l’Évangile. La Bhagavad Gita évoque Brahman : On dit de Cela (Brahman), qu’il est la lumière de toutes les lumières, brillant par-delà les ténèbres… (BG 13/17) et aussi Ishvara : Celui qui voit Ishvara (le seigneur) demeurer partout de la même manière, celui-là ne risque pas de se faire violence à lui-même, et par conséquent, il atteint le but suprême (BG 13/28).
2 Ensuite la métaphysique orientale hindoue distingue trois aspects d’Ishvara.
Premier aspect : Ishvara en tant que Brahma ; il s’agit d’Ishvara dans son acte de création, et non, si l’on peut dire, d’Ishvara au repos entre deux créations. En effet, contrairement au christianisme, la métaphysique orientale conçoit le monde comme une ‘manifestation’ (et non une création ‘ex nihilo’ ‘à partir du néant’) et cette manifestation d’Ishvara est rythmique et cyclique. Brahma est donc Ishvara lorsqu’il crée. En Inde rares sont les temples dédiés à Brahma, car la création dans laquelle vivent les hommes actuels est déjà faite.
Deuxième aspect d’Ishvara : Vishnou, qui est Dieu en tant que conservateur d’un monde créé et avant que ce monde ne se résorbe dans le créateur. La plupart des temples hindous sont consacrés à Vishnou, car la grande masse des hindous, comme presque tous les chrétiens, prient Dieu pour que leur vie se prolonge et s’arrange bien.
Troisième aspect d’Ishvara : Shiva, qui est le Dieu du yoga, puisque c’est lui qui permet de réintégrer Ishvara. Les yogis, en effet, ne cherchent pas d’abord à aménager et améliorer leur vie mortelle ; ils cherchent à quitter le cycle perpétuel du ‘samsara’, ‘la ronde des naissances et des morts’, pour passer de la manifestation à la fusion dans son Principe, c’est-à-dire dans Ishvara, puis dans Brahman. L’ensemble Brahma, Vishnou et Shiva donne la ‘trimurti’ hindoue (littéralement ‘les trois formes’ : création, conservation, réintégration).
Créateur immuable et créateur anthropomorphique
1 Il faut aussi considérer Dieu-Ishvara, d’une part entre les périodes de manifestation, d’autre part dans son secret pendant les manifestations. Comme vu, les manifestations sont cycliques : Du non-manifesté, indifférencié, émerge le manifesté, les êtres différenciés, au lever du jour cosmique. À la tombée de la nuit cosmique, tout se dissout dans le non-manifesté (BG 08/18). D’une part, entre chaque manifestation, Ishvara subsiste, bien évidemment. D’autre part, même pendant une manifestation, Ishvara est conçu comme un Dieu transcendant et non, comme dans la Bible, l’Évangile aussi et la théologie chrétienne, comme un Dieu à l’image de l’homme (d’où le symbole de Dieu-le-Père à l’image des pères humains). La Bible, dans la Genèse, dit que l’humain est fait à l’image de Dieu, mais la théologie chrétienne a fortement tendance à présenter Dieu à l’image de l’homme. Tel n’est pas le cas de la conception d’Ishvara (avec quelques exceptions comme dans BG 11). Généralement Ishvara est présenté impavide, aux antipodes du Dieu biblique et chrétien tellement sentimental et émotionnel : Prenant appui sur ma substance (Prakriti), je ne cesse de faire jaillir la foule entière des êtres ; immuable et pour ainsi dire sans le vouloir, par la seule énergie inhérente à cette substance (BG 09/08).
Limites du langage spatio-temporel
1 Précisons que, lorsqu’on parle « d’Ishvara entre les périodes de manifestation », l’expression n’est pas à prendre à la lettre. Le temps s’écoule dans le cadre d’une manifestation, mais on ne peut pas évoquer une durée avant la manifestation ou après la manifestation. Il n’y a donc pas un espace de temps entre deux manifestations. Le langage qui évoque des ‘périodes de manifestation’ est donc symbolique, comme si ‘Dieu se manifestait de temps en temps’. Semblablement, on s’imagine des cycles de manifestations successifs, comme les respirations d’un humain, comme les jours et les nuits et les saisons, années etc. Mais, quand l’Éternel se manifeste, vu qu’il n’est pas soumis au temps comme les humains, rien n’empêche que plusieurs manifestations se déroulent simultanément, en parallèle. On rencontre toujours cette difficulté en métaphysique, que notre langage est spatio-temporel et qu’il s’agit d’évoquer l’au-delà du temps et de l’espace.
Il y a Trinité et Trinité
1 On obtient donc une trinité divine hindoue : Brahma, Vishnou, Shiva (création, conservation, réintégration), qui n’est pas superposable à la trinité de la théologie chrétienne : Dieu-Père, Dieu-Fils et Dieu-Saint-Esprit. Car, dans la théologie chrétienne, Père, Fils et Saint-Esprit sont censés être des personnes différentes et distinctes, alors que, dans la métaphysique hindoue, Brahma, Vishnou et Shiva sont trois aspects du même, de l’Unique, qui est Ishvara. Et Ishvara lui-même n’est pas un autre que Brahman ; il est seulement Brahman en tant qu’il se manifeste, ‘Brahman sa-gunas’, c’est-à-dire ‘Brahman avec des attributs’ (la puissance, l’infinitude, la bonté, la beauté, la justice etc). Autrement dit Ishvara est l’Être, dont les êtres que sont les humains ne sont que des images transitoires, et Brahman est le sur-Être, dans son mystère, non manifesté.
2 La grande similitude des noms entre Brahman et Brahma suggère fortement que l’un est la projection, la manifestation de l’autre. Pour être précis ‘Brahman nir-gunas’, c’est-à-dire ‘Brahman sans caractéristiques’ limitatives, est l’absolu et Brahma est le créateur (Brahma est aussi nommé ‘Brahman sa gunas’, soit avec des caractéristiques particulières, donc manifesté).
Un texte manipulé pour le faire entrer dans les dogmes ?
1 Revenons au prologue de Jean. Il est manifeste que le langage employé est particulièrement alambiqué. Dans le principe-archê est le logos, et le logos est vers Dieu-theos, et le logos est Dieu-theos, on pourrait suspecter une formule qui a été manipulée pour lui faire suggérer autre chose que ce qu’elle signifiait à l’origine. Car, enfin, le logos est dans le Principe-archê, mais où est Dieu-theos ? Dieu est-il dans le Principe, est-il le Principe lui-même ; le Principe est-il en Dieu ? Si le logos est Dieu et que le logos est dans le Principe, alors Dieu est dans le Principe. Pourquoi ne pas le dire clairement ? Si le logos est vers Dieu et que le logos est Dieu, alors on a deux Dieux. Il semble que cette formulation, à dessein peu claire, voire ambiguë, ait été élaborée pour faire cadrer l’évangile de Jean originel (que nous n’avons pas, mais que l’on pressent) avec le dogme de la Sainte Trinité et ses multiples personnes divines. Ce dogme professe que Père, Fils et Esprit sont trois personnes différentes, distinctes et que les trois sont Dieu. Comment parler encore d’un monothéisme ? La formulation que nous scrutons vise à conclure que le logos est Dieu et on nous dira ensuite que Jésus est le logos, donc que Jésus est Dieu, premier dogme fondateur de la dogmatique et de la théologie chrétienne.
1 On remarque ensuite que la notion de Principe-archê, si manifestement métaphysique et essentielle dans le prologue, disparaît pour ainsi dire dans le reste de l’évangile selon Jean et qu’on ne la voit nulle part dans les trois autres évangiles canoniques. Cela conforte beaucoup l’impression qu’il s’est agi au départ d’un texte de haute métaphysique, qui a été quelque peu compressé et contorsionné, pour le faire entrer dans le cadre rigide et romain du dogme selon lequel Jésus, purement et simplement, est Dieu.
P 001 : tout devient par lui… (Jn 01/03)
La répétition comme démonstration
1 Il est-einai, dans le principe-archê, vers Dieu-theos (Jn 01/02). Un esprit français et rationnel s’étonne de cette répétition dès le deuxième verset. Aurait-on déjà épuisé le sujet ? Compte-t-on sur le martelage mental pour faire entrer la notion, plutôt que sur la démonstration explicative ? Les savants disent, et ils ont certainement raison, que le texte mis en guise de prologue dans l’évangile selon Jean, était au départ un texte liturgique ; une sorte de cantique, un credo. Un style littéraire qui affirme et scande mais ne présente aucune ambition démonstrative.
Le non-sens du néant participant à la création
1 Tout devient-gignesthai par lui, et sans lui rien n’advient-gignesthai de ce qui devient-gignesthai (Jn 01/03 = P 001). Avec ce troisième verset nous tombons sur une autre formulation particulièrement contournée. A-t-on voulu dire que ‘tout fut par lui seul’ ? Non pas ! On dit que tout fut par lui, et que rien n’aurait pu être sans lui, mais on ne précise pas si les choses sont par Lui seul. N’est-ce pas une façon habile de faire coller ce texte avec le dogme de la creatio ex nihilo ? Selon la théologie, Dieu n’a pas tiré la création de Lui-même, il a tiré la création du néant (ex nihilo). Ce n’est donc pas Lui seul qui a fait la création, mais aussi le néant. Le problème, c’est que le néant est ce qui n’existe pas, et même ce qui n’est pas. Si bien que la notion de creatio ex nihilo n’a, à proprement parler, aucun sens.
2 On est ici très loin de la limpidité adamantine de la métaphysique orientale : Je suis la source de tout, et tout procède de moi… (BG 10/08). Et aussi : Il n’y a rien, absolument rien de supérieur à moi… À moi est suspendu l’Univers, comme une rangée de perles à un fil (BG 07/07). Ici, clairement, on se situe dans un monothéisme. Le monothéisme, entendu au sens métaphysique et spirituel, ce n’est pas qu’il n’y a qu’un Dieu, mais c’est qu’il n’existe et qu’il n’est rien hors de Dieu. Si, à l’origine, mais on ne le saura certainement jamais, le prologue de Jean était un texte parfaitement métaphysique (et il en a l’air, ainsi que l’ensemble de son évangile), alors il est patent qu’il fut plus qu’accommodé, il fut amputé de cette altitude que le symbolisme de l’aigle attribué à Jean nécessiterait.
Le paradoxe de l’humilité diabolique
1 La question se pose alors : « Si, comme vous l’envisagez, avec une audace que d’aucuns trouveront blasphématoire, le texte originel de Jean a été manipulé à ce point quelle pouvait en être la raison ? Car, enfin, il n’y a pas de crime sans mobile ? » Nous ne disons pas que cette manipulation fut un crime ; nous disons que c’est une occultation volontaire, ou un aveuglement. La référence au néant, dans la fameuse formule creatio ex nihilo, vise manifestement à néantiser l’humain, à prétendre qu’il y a du néant dans l’humain. Beaucoup de religieux chrétiens croient grandir Dieu en se dépréciant eux-mêmes. Saint Paul, le vrai fondateur du christianisme, va jusqu’à se comparer à un avorton ! Mais il est plus sage de penser qu’un tel rapprochement (créateur / avorton) est une insulte à Dieu et non un hommage. On juge d’un sculpteur d’après son œuvre. Comment grandir le sculpteur en qualifiant son œuvre de déchet ? Et où est passé l’humain image de Dieu de la Genèse ?
2 Ici se situe tout le paradoxe de l’exotérisme religieux. On pense honorer Dieu en le présentant comme le Très Haut. Mais arrive un moment où la distance que l’on établit entre Dieu et l’humain est si grande que l’humain en vient à s’imaginer hors de Dieu. Et, si quelque chose se trouve hors de Dieu, alors Dieu n’est plus l’Unique. On n’est plus dans le monothéisme. Et celui qui se voulait humble devient un monstre d’orgueil : « Qui es-tu pour te prétendre hors de Dieu ? D’où sors-tu ? Qui t’a fait ? » Paradoxalement, la seule façon d’être humble, c’est de dire « Je suis en Dieu », « Il n’y a en moi rien qui ne soit de Dieu ». Dieu dit dans la Bhagavad Gita : Je suis la source de tout, ce qui revient au même. On voit ainsi à quel point une certaine conception chrétienne de l’humilité, voire du masochisme religieux, cache un orgueil vraiment diabolique, au sens étymologique où le diable, c’est le double : ‘Il y a Dieu et moi’. Or cela est faux, car je ne saurai être sans Dieu. Je ne suis pas rien en moi-même, c’est sans Dieu que je suis rien.
P 001 : en lui est la vie et la vie est la lumière… (Jn 01/04 = P 001)
L’éternel présent de l’Évangile
En lui est la vie-zôê, et la vie-zôê est la lumière-phôs des humains-anthrôpos (Jn 01/04 = P 001)
1 La traduction que nous proposons utilise le présent. En grec existe un mode de conjugaison qui s’apparente au ‘présent de narration’, c’est-à-dire qu’on s’imagine dans le présent du personnage dont on raconte l’histoire. C’est ce que font les évangélistes. Les traductions officielles, ordinairement, utilisent le passé. Par exemple ce verset, dans la Bible de Jérusalem donne : Ce qui fut en lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes. Or ceci est une erreur. Car il est toujours question du logos. On est encore au-delà de la création et donc on est hors du temps. Du point de vue du sens, ce n’est pas un présent de narration dont il s’agit ici, c’est un présent métaphysique, un ‘éternel présent’. En racontant l’Évangile au passé, on habitue les chrétiens à croire que c’est une histoire passée. Alors que la ‘bonne annonce’ que l’on traduit improprement par ‘bonne nouvelle’ n’est pas une nouvelle, qui n’était pas avant et qui ne sera plus ensuite, c’est l’annonce d’une vérité perpétuelle. Elle ne peut sembler nouvelle qu’à un regard ignorant de l’immuabilité de l’Esprit. La vie de Jésus, non moins que ses paraboles, est une histoire éternelle. Elle porte un enseignement valable en tout temps. Sinon ce ne serait pas une Révélation, ce serait une histoire avec son lot inévitable d’obsolescence. C’est pourquoi il faut écrire, et surtout vivre, l’Évangile au présent.
La connaissance qui donne l’immortalité
1 En lui est la vie-zôê, et la vie-zôê est la lumière-phôs des humains-anthrôpos. À l’évidence, la vie dont il s’agit n’est pas la vie physiologique. Certains pourraient dire : « Il n’y a pas de vie physiologique sans lumière. » Les savants l’ont cru longtemps, mais reconnaissent maintenant que c’était une erreur. Dans les abîmes océaniques, en particulier auprès des cheminées volcaniques sous-marines, on rencontre une prolifération de vie en l’absence de toute lumière et dans des conditions de chaleur et de pression colossales. À des kilomètres sous terre on constate la présence de nombreuses formes de vie, certes miniatures, mais aussi sans lumière et même sans oxygène. La lumière physique n’est pas indispensable à la vie sur terre.
2 Dans le langage de l’Évangile, et d’ailleurs ce symbolisme est universel comme tout symbolisme véritable, la lumière est liée à la connaissance spirituelle. Je suis la lumière du monde… (Jn 08/12 = P 145) et aussi : Ainsi votre lumière doit-elle briller devant les hommes afin qu’ils voient vos bonnes œuvres et glorifient votre Père qui est dans les cieux (Mt 05/14 = P 170). Bien que le mot vie, en grec zôê, donne zoo et zoologie en français, la vie en question est spirituelle et non biologique. L’évangile selon Thomas, qui est gnostique, comme en partie celui de Jean, déclare : Les morts n’ont pas de vie, les vivants n’ont pas de mort (Thomas 011).
3 Pour le profane, la vie commence à la naissance (ou la conception) et se termine à la mort. Il oppose donc la vie et la mort. Pour le spirituel, la vie ne cesse jamais ; dans le monde humain elle est rythmée par la naissance et la mort. C’est cette vie, immortelle, que Jésus est venu transmettre à ses disciples. D’abord comme doctrine, qu’ils sachent que la chose est. Ensuite comme pratique, pour qu’ils y accèdent. La vie sans mort est une vie dans une autre forme que le corps que nous connaissons, et qui est mortel par nature. Et la lumière de cette vie, c’est la connaissance spirituelle. Si vous demeurez dans ma parole, vous êtes vraiment mes disciples, vous connaîtrez-ginôskein la vérité-alêtheia, et la vérité vous libèrera (Jn 08/32 = P 147). On note que le mot ‘connaître’ traduit le grec ginôskein, qui signifie gnose et a la même racine et le même sens que jnana en sanskrit. Le jnana-yoga est la connaissance spirituelle de la non-dualité entre Dieu et l’humain. Telle est la Lumière, qui donne la Vie.
P 001 : les ténèbres ne l’ont pas saisie… (Jn 01/045= P 001)
Le salut par la connaissance
La lumière-phôs brille-phainein dans les ténèbres-skotia et les ténèbres-skotia ne l’ont pas appréhendé-katalambanein (Jn 01/05 = P 001).
1 Pas plus que la lumière ne désigne la chose physique ainsi nommée, les ténèbres ne désignent le noir intersidéral ou la nuit sans lune. On remarque que les ténèbres en question sont des êtres actifs, qui cherchent à ‘appréhender’, la BJ dit ‘à saisir’, la lumière, mais ne le peut. Jésus, lors de son arrestation déclare à ses adversaires : c’est votre heure et le pouvoir des ténèbres (Lc 22/53 = P 270). Le jugement tamasique (vicié), est plongé dans les ténèbres, et prend l’adharma (l’injuste) pour le dharma (le juste), et voit toutes choses à l’envers (BG 18/32). Autrement dit ‘la doctrine de la connaissance spirituelle est proposée aux humains, mais les humains ne la saisissent pas’. Le mot saisir a deux sens en français : prendre et comprendre. Nous retrouvons là l’évangile gnostique de Jean : le salut par la connaissance.
Il est un homme envoyé par Dieu, son nom est Jean (Jn 01/06 = P 001)
Apparition de ‘Jean’, ‘qui rend grâce’
Il y a un homme-anthrôpos, envoyé-équipé-apostellein par Dieu-theos ; son nom-onoma est Jean (grâce-à-Celui-qui-est-hb-iôannês) (Jn 01/06 = P 001)
1 Le prologue de Jean donne l’impression d’une comète, qui se déplace dans l’espace cosmique à une vitesse prodigieuse et depuis des temps immémoriaux et qui, subitement, s’écrase sur la terre. Il commence en pleine métaphysique, traite de la lumière spirituelle et, tout à coup, décrit un homme particulier, en Judée, il y a deux mille ans. ; on plonge dans la contingence. Cet homme est Jean le baptiste.
2 Tout nom propre est en fait un nom commun attribué à un homme, une ville, ou quel qu’autre chose importante. Jean signifie en hébreu à la fois ‘celui qui rend grâce’ et ‘celui qui est touché par la grâce’. En interprétation microcosmique, spirituelle, tous les personnages du récit sacré sont internes au méditant. Le lecteur est Jean. S’il ne rend pas grâce à Dieu, il ne comprendra pas le mystérieux logos que Jean annonce. Celui qui n’entretient pas le mouvement circulaire de la vie, et qui goûte les plaisirs des sens dans la faute, c’est-à-dire sans accomplir le sacrifice prescrit par les Védas, celui-là… vaine est sa vie (BG 03/16). Et celui qui rend grâce, est touché par la grâce, dans un mouvement circulaire. Dans l’optique religieuse, on imagine toujours la grâce divine ‘tombant du ciel’, venant du Très-Haut, mais aussi bien : Par compassion pour eux, moi qui réside dans leur propre cœur, je détruis l’obscurité née de l’ignorance, par la lampe lumineuse de la connaissance (BG 10/11) ; et ici la lumière et la connaissance sont explicitement liées. Marie, dans l’Évangile, n’est pas seulement un personnage, c’est l’âme parfaite à qui l’archange Gabriel déclare : Réjouis-toi, comblée de grâce, le Seigneur est avec toi (Lc 01/28 = P 004). On note que dans leur propre cœur (BG) ou avec toi (évangile) la grâce vient aussi de l’intérieur (conception ésotérique) ; l’intérieur de l’homme, c’est Dieu.
Un apôtre est un homme qualifié
1 La BJ traduit un homme envoyé de Dieu ; le grec dit plus que cela. Apostellein, qui donne apôtre en français, signifie ‘envoyé et équipé’. Jean a donc reçu une mission et il a les moyens de cette mission ; il est qualifié, capable. La Bhagavad Gita (BG) décrit les trois sortes d’actions. La mauvaise se définit ainsi : L’action accomplie aveuglément, au mépris des conséquences, de l’offense à autrui, et des capacités requises, est dite tamasique (bornée) (BG 18/25). Le premier homme que l’on rencontre dans l’évangile est donc Jean, dont on précise qu’il est équipé, il dispose des capacités requises. Si le disciple veut pénétrer dans le mystère du logos qui approche, il doit s’assurer des capacités dont il dispose (capacités natives, capacités héritées de son karma). Et la voie spirituelle qu’il choisira, autant que la voie humaine (métier, situation sociale, familiale etc) devra être en harmonie avec ses capacités effectives. La Gita insiste sur ce point, par la théorie des varnas-castes, l’Évangile aussi, comme nous le verrons, mais il le fait en langage symbolique, ce qui rend plus difficile l’accès à la doctrine. Avant d’être un homme envoyé, un apôtre est un homme qualifié.
Il vient pour témoigner de la lumière… (Jn 01/07 = P 001)
Un martyre peut ne pas souffrir
Il vient-erkhesthai pour un témoignage-marturia, pour témoigner-marturein de la lumière-phôs, afin que tous croient-pisteuô par lui (Jn 01/07 = P 001)
BJ : Il vint pour témoigner, pour rendre témoignage à la lumière, afin que tous crussent par lui.
1 Le grec pour ‘témoignage’ est ‘marturia’, qui donne ‘martyre’ en français. Ce mot illustre la dérive doloriste et quasiment masochiste du christianisme. Les martyrs sont fondamentalement ceux qui témoignent de la vérité universelle enseignée par Jésus. Ils sont acclamés si le milieu est réceptif ; ils sont martyrisés-torturés sinon. Mais là n’est pas l’important, l’essentiel est leur témoignage. Le martyre-torture n’est pas ce qui les fait grands ; c’est simplement le risque qu’ils ont assumé pour témoigner de la vérité. Le martyre-torture prouve leur courage, mais le martyre-témoignage de sagesse qui leur fait adhérer à la vérité spirituelle est supérieur à leur courage.
2 La dérive de cette notion en milieu chrétien démontre que cette tradition a survalorisé l’action par rapport à la connaissance. On retrouvera cette opposition dans l’Évangile avec la scène de Marthe et Marie (Lc 10/34-42 = P 159). L’action est de loin inférieure au yoga de la sagesse (buddhi yoga). Prends donc refuge dans cette sagesse. Malheureux ceux qui aspirent à la récompense (BG 02/49). En effet, toute action est faite en vue d’une récompense pour celui qui agit ; sinon pourquoi agir ? Quand un ‘martyr’ musulman fait un attentat contre les ‘infidèles’ et y laisse délibérément sa vie, la récompense espérée par lui est le paradis d’Allah. Au début du christianisme, le retour glorieux du Christ était espéré à court terme, comme d’ailleurs il l’avait laissé entendre lui-même, puisque, d’après l’Évangile, il a dit aux prêtres qui le jugeaient : vous verrez le Fils de l’homme siégeant à la droite de la Puissance et venant avec les nuées du ciel (Mc 14/62 = P 274). Beaucoup de fanatiques, du temps des premiers chrétiens, provoquaient les Romains pour mourir en martyrs, avec la certitude que la promesse faite par Jésus au ‘bon larron’ les concernerait aussi : En vérité, je te le dis, aujourd’hui tu seras avec moi dans le Paradis (Lc 23/43 = P 295). Les saints chrétiens sont traditionnellement représentés avec les outils de leur martyre (roue dentée pour Catherine, croix en X pour André, gril pour Laurent). On ne retient pas d’abord leur vertu spirituelle, ou leur enseignement, mais leur torture ; de même que pour le Christ, à la façon de saint Paul, on ne retient pas d’abord l’Évangile, mais d’abord la croix.
Un martyre est un témoin de vérité
1 Il convient donc de ré-évangéliser la notion de martyre : Jean le baptiseur est venu rendre témoignage à la lumière du Christ, pour répandre la lumière afin que tous croient par lui. Car Jésus dira : votre lumière doit briller devant les hommes afin qu’ils voient vos bonnes œuvres et glorifient votre Père qui est dans les cieux (Mt 05/14 = P 170). Le chrétien n’est pas là pour souffrir (encore que cela puisse arriver) il est là pour témoigner de la vérité.
Témoigner sans connaître ?
1 Jean Baptiste est donc venu témoigner de la lumière spirituelle que Jésus manifestera. Pour témoigner d’une telle chose, il faut la connaitre. Or la suite de l’Évangile fournit des aperçus contradictoires sur la connaissance spirituelle de Jean. Lorsque ses disciples sont jaloux des premiers succès de Jésus, Jean leur dit : Un homme ne peut rien recevoir, si cela ne lui a été donné du ciel (Jn 03/27 = P 032). Il suggère par là qu’à Jésus ont été données des choses qui ne lui ont pas été données à lui. Et, lorsqu’il est arrêté par Hérode et se retrouve en prison, il envoie un de ses disciples vers Jésus pour lui demander : Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ? (Mt 11/03 = P 078). Cela prouve qu’il n’était pas très sûr de ce dont il se faisait le témoin. Et cela pose problème sur la qualité du témoignage de Jean.
2 De toutes façons, le témoignage du prophète Jean Baptiste, comme celui de tous les prophètes bibliques qui l’ont précédé, n’a vraiment d’importance que pour les juifs et précisément les juifs du début de l’ère chrétienne, qui se trouvaient confrontés à la question : « Jésus est-il le messie attendu par les Écritures ? » En effet, pour les chrétiens actuels, c’est la gloire de Jésus qui rejaillit en partie sur Jean, non l’inverse.
3 De même lorsque Jésus dira après la mort de Jean : Un autre témoigne sur moi, et je sais que son témoignage est vrai. Vous avez envoyé-équipé auprès de Jean-(grâce), et il a témoigné de la vérité (Jn 05/32-33 = 113) ; alors il s’adresse aux Juifs qui accordaient crédit à Jean et se devaient donc d’en accorder à Jésus. Cela est obsolète aujourd’hui, ou plutôt s’est inversé. Reste que l’on se demande ce que signifie Jésus lorsqu’il affirme : il a témoigné de la vérité. Car l’Évangile ne dit pas grand-chose de l’enseignement de Jean, et recourt à lui principalement pour justifier Jésus comme messie. Certains diront : « Jésus a déclaré : Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie (Jn 14/06 = P 263), donc la vérité dont a témoigné Jean, c’est Jésus. » On conviendra que, sur le plan doctrinal, c’est un peu court. Jean était un prophète, et l’on sait que certains prophétisent, d’autres décryptent les prophéties ; ce ne sont pas toujours les mêmes. Jean prophétisait une vérité qu’il ne saisissait que partiellement. Un témoin véritable et complet doit connaitre sans hésitation les choses dont il témoigne.
Il n’est pas la lumière mais le témoin de la lumière… (Jn 01/08 = P 001)
La première guerre de religion
Il n’est pas la lumière-phôs, mais le témoin-marturein de la lumière-phôs. (Jn 01/08 = P 001)
BJ : Celui-là n’était pas la lumière, mais il avait à rendre témoignage à la lumière.
1 Il semble évident qu’avec ce verset on quitte la métaphysique pour entrer assez brutalement dans des rivalités d’écoles religieuses. Car ce passage fait clairement écho à plusieurs scènes d’évangiles.
2 La première est le recrutement, par Jésus, de Pierre et André, ses deux premiers disciples. Voici la version qu’en donne Jean l’évangéliste : Le lendemain, Jean (Baptiste) se tient là, de nouveau, avec deux de ses disciples. Regardant Jésus qui passe, il dit : »Voici l’agneau de Dieu. » Les deux disciples entendent ses paroles et suivent Jésus (Jn 01/35-37 = P 024). D’après l’évangéliste, c’est le Baptiste qui a envoyé lui-même ses disciples, ou au moins certains d’entre eux, vers Jésus.
3 Une autre péricope évoque carrément un conflit entre les deux groupes spirituels de Jean-Baptiste et de Jésus : ils vont trouver Jean et lui disent : »Rabbi, celui qui était avec toi de l’autre côté du Jourdain, celui à qui tu as rendu témoignage, le voilà qui baptise et tous vont à lui ! » (Jn 03/26 = P 032). Donc les disciples de Jean-Baptiste n’apprécient pas que Jésus vienne prélever des fidèles de leur maître ; cela leur apparait comme une sorte de désertion. L’évangéliste Jean nous assure : Jean-baptiste répond : »Un homme ne peut rien recevoir, si cela ne lui a été donné du ciel (Jn 03/27 = P 032). Donc Jean-Baptiste est d’accord, il a préparé les disciples pour Jésus.
4 Mais est-ce bien sûr ? Lorsque le Baptiste, en prison demande à Jésus : Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ? » (Mt 11/03 = P 078), il doute manifestement. Et cette parole ne cadre aucunement avec la précédente que nous venons de citer. Il semble bien que le mouvement de Jean-Baptiste ait perduré un certain temps après sa mort, et qu’il ait participé au conflit général qui a agité le monde juif depuis le début de la mission publique de Jésus (et qui l’agite encore). La question était de savoir qui était exactement Jésus et en particulier s’il était le messie attendu par le judaïsme. L’Évangile de Jean donne une version, qui va dans le sens du ‘oui’. Mais beaucoup de juifs n’étaient pas d’accord. Et c’est d’ailleurs pourquoi, en contre-chant de ces passages, l’évangile de Jean insiste si lourdement sur la méchanceté des juifs, jusqu’à les identifier purement et simplement aux adversaires de Jésus. Dans le passage de l’aveugle-né par exemple : Les Juifs ne croient pas qu’il a été aveugle et qu’il a la vue… (Jn 09/18 = P 148). Ses parents… ont peur des Juifs ; car déjà les Juifs sont convenus que, si quelqu’un reconnait Jésus pour le Christ, il sera exclu de la synagogue (Jn 09/22 = P 148). Ces passages sont assez absurdes, car Jésus, ses disciples, l’aveugle et tous les autres sont des juifs ; comment, alors, pourrait-on opposer Jésus et ses disciples aux juifs ? Tous ces passages sont antidatés ; écrits des décennies après la mort de Jésus, alors que la séparation de l’Église chrétienne et de la Synagogue juive est consommée et s’est transformée en une guerre ouverte.
Chercheur spirituel ou disciple ?
1 Difficile, par conséquent, de trouver une révélation spirituelle dans ce verset. Sinon à considérer la situation de tout chercheur spirituel vis-à-vis de Jésus, ou de Krishna, selon sa tradition. Dans ce cas, sa réalisation est suffisamment avancée pour qu’il sache dans quelle direction se trouve la lumière : Une fois que tu possèderas cette connaissance, tu ne tomberas plus jamais dans la confusion…(BG 04/35). L’Évangile dit en écho : Mes brebis écoutent ma voix, je les connais et elles me suivent… elles ne périront jamais et nul ne les arrachera de ma main (Jn 10/28 = P 185). A ce stade, le disciple n’est pas encore réalisé, mais il est déjà sur la voie et n’a plus de doute sur la question. On peut littéralement dire de lui : Celui-là n’est pas la lumière, mais il a à rendre témoignage à la lumière.
2 Il importe donc au chercheur de bien distinguer s’il fait encore partie des chercheurs spirituels, qui cherchent un chemin et sont dans la situation d’Arjuna, héros de la Bhagavad Gita, lorsqu’il déclare : Je ne sais plus où est mon devoir (BG 02/07). Ou s’il est déjà engagé dans une voie nettement définie : Mon égarement est détruit… J’agirai selon ta parole (BG 18/73).
Le logos est la lumière véritable qui vient dans le monde, il illumine tout homme… (Jn 01/09 = P 001)
On commence par rejeter le judaïsme
Jn 1/09
Il (le logos) est la lumière-phôs véritable-alêthinos qui illumine-phôtizein tout humain-anthrôpos, en venant-erkhesthai dans le monde-kosmos (Jn 01/09 = P 001).
BJ : Le Verbe était la lumière véritable, qui éclaire tout homme ; il venait dans le monde.
1 Jean l’évangéliste vient d’affirmer que Jean Baptiste n’est pas la lumière ; il précise maintenant que c’est le logos, c’est-à-dire l’intelligence (logos donne logique) et la parole de Dieu qui est la vraie lumière. Mais, jusqu’à ce point dans le prologue de Jean, le logos demeure une abstraction ; ce n’est pas une personne. La question demeure donc : « Comment accède-t-on au logos ? Où l’entendre, où le lire, où le voir ? ». Car le texte, parti de considérations célestes, a fait atterrir assez brutalement le lecteur, non pas pour arriver à Jésus (comme on aurait pu s’y attendre, de la part d’un évangile chrétien), mais sur Jean le Baptiste. Et c’est pour nous dire ensuite que ce premier homme apparu dans le récit n’est pas vraiment celui qu’on cherche, celui qui dira les paroles de Dieu. Difficile de ne pas voir dans cet itinéraire heurté une volonté de rejet du judaïsme. Car, si Jean le Baptiste est le dernier et le plus grand des prophètes juifs (comme le dira Jésus : parmi les enfants des femmes, il n’en a pas surgi de plus grand que Jean le Baptiste… : Mt 11/11 = P 079), et qu’il n’est pas la lumière, alors c’est tout le judaïsme, dont le Baptiste est le plus beau joyau, qui se trouve secondarisé, voire rejeté dans les ténèbres.
Les dogmes de la Trinité et de l’Incarnation
1 Il y a ensuite une ambiguïté : Le Verbe venait dans le monde, ou le logos venant dans le monde, car on a l’impression que le monde était, depuis des millénaires, et que le logos est venu, tout à coup, avec Jésus. Comme déjà précisé, beaucoup de passages d’évangile sont écrits pour se conformer aux dogmes que les premiers chrétiens avaient élaborés avant que ne soit tardivement fixé le canon des Écritures. Le dogme en question c’est que le Dieu des chrétiens est constitué de trois personnes divines différentes : le Père, le Fils et le Saint-Esprit (dogme de la sainte Trinité). Et que le Fils s’incarne (dogme de l’Incarnation) en la personne de Jésus, qui est le Fils de Dieu fait homme. Du coup la parole de Jésus s’identifie à la parole de Dieu, au logos. Donc le logos apparait, à tel endroit, à tel moment historique, avec la naissance de Jésus, et publiquement lorsqu’il a trente ans et commence sa mission au grand jour.
Le logos n’était donc pas dans le monde ?
1 Mais cette thèse, qui représente l’exotérisme chrétien, demande à être largement dépassée du point de vue ésotérique. La genèse biblique déclare que Dieu fit le monde par sa parole : Il dit « Que cela soit » et cela fut. Le logos est donc dans le monde depuis le début du monde. Et ce n’est même pas le logos qui est dans le monde, mais le monde qui est dans le logos, comme une production du logos, une conséquence du logos (creatio ex deo). Quand un homme voit n’importe quel élément du cosmos, quand il voit un autre homme par exemple, il voit une production du logos. Le yogi, établi dans l’unité, qui Me vénère comme demeurant dans tous les êtres, vit en Moi…(BG 06/31). Jésus, à telle époque, et dans telle aire géographique, a manifesté le logos. La tradition qui en est née, la tradition chrétienne, généralise à outrance (mais tout exotérisme procède ainsi) en faisant croire qu’avant Jésus le logos ne s’était pas pleinement exprimé pour les humains, et qu’en dehors de lui il ne s’est jamais exprimé complètement. En réalité spirituelle le logos est dans le cœur de tous les hommes depuis l’origine et le sera jusqu’à la fin de ce monde.
2 Comment cela est-il possible ? Par la multiplicité des révélations, selon les lieux et les temps, chacune donnant naissance à une tradition religieuse et spirituelle. Le christianisme a longuement nié ce point, mais l’évangile l’affirme clairement : J’ai encore d’autres brebis qui ne sont pas de cet enclos ; celles-là aussi, il faut que je les mène ; elles écouteront ma voix ; et il y aura un seul troupeau, un seul pasteur (Jn 10/16 = P 149). Ces autres brebis désignent ésotériquement les membres des autres traditions spirituelles. Et ce n’est pas Jésus qui parle, en tant que personne ayant vécu il y a deux millénaires en Palestine ; c’est le logos qui s’exprime à travers le réalisé Jésus, et qui s’est exprimé avant lui à travers les paroles de Krishna et autres messagers du logos universel.
3 Tout homme, et depuis le début du monde, a donc accès à une révélation spirituelle, plus ou moins pure ou dégénérée, selon la tradition religieuse et spirituelle dans laquelle il est né. Le logos, véritable lumière, illumine tout humain en venant dans le monde. Et il n’est pas venu seulement il y a deux mille ans avec Jésus : Krishna déclare : « Je vais maintenant te conter mes épiphanies divines, mais seules les plus saillantes… car mon expansion ne connaît pas de limites » (BG 10/19). Cette parole de la Bhagavad Gita confirme totalement l’affirmation du prologue de Jean : le logos illumine tout humain, par l’intermédiaire d’une tradition ou d’une autre.
Un homme moderne ne peut comprendre cela
1 À cela le chrétien moderne, souvent plus moderne que chrétien, dira : « Ce n’est pas possible que la révélation ait toujours été adressée à tout homme. L’homme descend du singe, ou de quelque ancêtre commun. Il a fallu attendre que l’homme soit suffisamment évolué pour que la révélation transmise par Jésus se produise et soit comprise, qu’elle se transmette en Europe, et que l’Europe la répande sur le monde. » Tel est à peu près le schéma conceptuel du chrétien occidental actuel. Il se refuse à comprendre que la révélation est originelle et n’a jamais cessé, bien que sous mille formes selon les temps et les lieux. Il existe un lien étroit entre la conception progressiste et évolutionniste du monde, d’une part, et la conception de Jésus comme seul messager divin authentique, seule voix du logos. Aussi ce verset est-il presque incompréhensible pour un ‘chrétien moderne’, car il déstabilise sa conception progressiste et européaniste du monde.
Il est dans le monde… et le monde ne le connaît pas… (Jn 01/10 = P 001)
La création perpétuelle
Jn 1/10
Il est dans le monde-kosmos, et le monde-kosmos devient-gignesthai par lui-autos et le monde-kosmos ne le connaît-ginôskein pas.
BJ : Il était dans le monde, et le monde fut par lui, et le monde ne l’a pas reconnu.
1 Il est toujours question du logos, c’est-à-dire de l’intelligence-parole créatrice de Dieu. La Bible de Jérusalem (BJ) traduit au passé : il était dans le monde, laissant entendre qu’il n’y est peut-être plus. Et aussi : le monde fut par lui, laissant entendre que le monde a été conçu une fois pour toute et qu’ensuite, comme une boule lancée sur une route, il continue son chemin tout seul. En réalité spirituelle, l’Éternel est le support du temps. Or, pour l’Éternel, il n’est ni commencement ni fin. La création est permanente. Si, pendant une seconde, le logos cessait d’être dans le monde, il n’y aurait plus de monde.
1 Mais le monde ne l’a pas reconnu. Voilà une affirmation radicale, particulièrement inconciliable avec le progressisme des chrétiens modernes. Cette affirmation, par contre, s’harmonise très bien avec la conception ésotérique de la dégénérescence cyclique des mondes successifs. La BG enseigne : Ce yoga éternel, je l’ai enseigné à… Manu (le père de l’humanité) et Manu l’a transmis à Ikshvaku (BG 04/01). Ce yoga est donc originel. Ce qui correspond parfaitement à la conception biblique du paradis originel suivi d’une dégénérescence ‘progressive’…Au fil du temps cette doctrine du yoga s’est perdue (BG 04/02). Le temps use toute chose. Ce qui est progressif, c’est la dégénérescence du monde, et non son progrès spirituel. Seul peut être progressive la connaissance spirituelle d’un individu en recherche dans un monde qui, lui, régresse inévitablement. L’évangile gnostique de Philippe le dit clairement : La vérité est partout semée, elle existe dès l’origine, quelques-uns la voient au moment des semailles, peu nombreux la voient encore au moment de la moisson (Ph 14). Exprimé métaphysiquement cela donne : au début d’un cycle de manifestation, le monde est encore proche du Principe, ensuite il s’en éloigne et les forces négatives l’emportent, jusqu’à susciter la fin du cycle. Comme nous sommes en fin de cycle (Les guerres, le matérialisme le prouvent à l’évidence, et les Écritures l’attestent), plus le temps passe plus cette parole, le monde ne l’a pas reconnu, s’avère exacte. La Gita exprime souvent ce point : Ce monde s’y trompe et ne me connaît pas, moi dont la nature est non-née et éternelle (BG 07/25).
Le monde devient par lui
1 Ce passage atteste de la ‘création’ perpétuelle ; ‘création’ que l’Orient nomme ‘manifestation’ du Principe spirituel. Mais, pour que cette manifestation puisse continuer de se déployer, il faut qu’existe un lien réciproque entre le Principe et sa manifestation. Le lien dans le sens Principe-manifestation est évident : Dieu ne peut oublier le monde. Mais le lien dans le sens manifestation-Principe n’est pas automatique et il est indispensable. Le grand sage hindou Sri Nisargadatta Maharaj dit que, s’il n’y avait pas au moins un réalisé dans le monde, le monde cesserait d’exister. Traditionnellement ce lien est assuré par les sacrifices (au sens de faire sacré, pas nécessairement au sens de tuer). Nourrissez les dieux (Deva) par les sacrifices et les dieux soutiendront votre vie. De ces échanges mutuels naîtra pour tous la prospérité (BG 03/11). Celui qui n’entretient pas le mouvement circulaire de la vie, et qui goûte les plaisirs des sens dans la faute, c’est-à-dire sans accomplir le sacrifice prescrit par les Védas, celui-là…vaine est sa vie (BG 03/16). En pratique spirituelle cela revient à : Quoi que tu fasses, quoi que tu manges, quoi que tu offres en sacrifice, ou en aumône, quel qu’ascèse que tu pratiques…dédie-le-moi en offrande (BG 09/27). L’humain est un être vertical, maintenu tel en tension entre l’attraction terrestre et l’attraction spirituelle céleste. Si cette dernière faiblit, l’humain tend vers l’animal ; il perd son statut privilégié dans le monde cosmique.
Il vient chez lui et les siens ne l’accueillent pas (Jn 01/11 = P 001)
Le dogme de l’Incarnation et sa version ésotérique
Jn 1/11
Il vient-erkhesthai chez lui-idios, et les siens-idios ne l’accueillent-paralambanein pas (Jn 01/11 = P 001).
BJ : Il est venu chez lui, et les siens ne l’ont pas accueilli.
1 Ce passage, exotériquement, fait allusion à la doctrine chrétienne de l’incarnation divine en Jésus. Dieu s’est incarné en Jésus mais les hommes ont refusé, non seulement son message mais aussi sa personne, et l’ont tué sur la croix.
2 Ésotériquement, les choses se passent autrement. Les insensés croient que moi, le non-manifesté, j’ai pris cette forme, cette personnalité, dans l’état manifesté. C’est qu’ils ne connaissent pas mon essence suprême, immuable et incomparable (BG 07/24). En fait, ce n’est pas Dieu qui s’incarne, qui prend cette forme, cette personnalité, mais c’est un homme qui sacrifie à Dieu l’illusion d’être un individu (indivisible), d’être séparé du Principe. Certains parmi les yogins… offrent le soi-ego comme un sacrifice, par le Soi-Atman, dans le feu du Brahman Suprême (BG 04/25). En cela consiste le ‘nirvana’ (BG 05/24 et 06/15) ; le mot signifie ‘extinction’, en l’occurrence, extinction du moi. Alors, ce vide d’ego est occupé par le Soi divin, ce qui constitue en quelque sorte une ‘descente, une incarnation du divin dans un humain’. Ce processus, qui n’est autre que la réalisation-libération-moksha, peut, en théorie, arriver à tout homme. Ce n’est pas le fait de Jésus seul, comme le prétend la théologie chrétienne.
3 Mais il ne faut pas s’étonner du dogme de l’Incarnation dans le christianisme exotérique. Il est assez naturel que les hommes qui n’ont pas la conception de moksha, prennent pour Dieu un homme réalisé, surtout s’il manifeste des pouvoirs extraordinaires, comme ce fut le cas de Jésus d’après les Écritures.
4 Donc, du point de vue ésotérique, la parole que nous scrutons présentement est valable aussi bien pour Krishna, dans son milieu et à son époque, que pour Jésus, et d’ailleurs aussi pour tout grand spirituel.
5 Quant au passage les siens ne l’ont pas accueilli, il fait écho au verset précédent le monde ne l’a pas reconnu, avec la précision que le monde est à Dieu comme ‘sa’ manifestation, ou ‘sa’ création : les siens.
Le pouvoir de devenir enfants de Dieu (Jn 01/12 = P 001)
Le moi-collectif et le moi-ego
Jn 01/12
Mais à ceux-hosos qui l’accueillent-lambanein, il donne-didonai pouvoir-exousia de devenir-gignesthai des enfants-rejetons-teknon de Dieu-theos, à ceux qui croient-pisteuein en son nom-onoma.
BJ : Mais à tous ceux qui l’ont accueilli, il a donné pouvoir de devenir enfants de Dieu, à ceux qui croient en son nom, (Jn 01/12= P 001)
1 Le monde gréco-juif qui a produit l’Évangile ne raisonne pas comme les Français d’aujourd’hui. Si quinze pour cent des gens sont d’accord avec une opinion, on dira ‘La plupart des gens sont contre’ ; si une précision est demandée, on dira ‘Quatre-vingt-cinq pour cent sont contre’. L’Évangile dira : ‘Tous sont contre’ (en fait la majorité), quitte à se contredire le verset suivant pour préciser ‘Mais ceux qui sont pour…’ Ce mode de raisonnement nous paraît illogique, et l’est objectivement. Il a cependant sa raison d’être. La plupart des peuples anciens et des peuples non européens sont moins individualisés que les Européens modernes. Ils ont moins tendance à se penser séparés de leur groupe familial, racial, ethnique, religieux. C’est d’ailleurs pourquoi, aujourd’hui, la prétendue ‘intégration’ des gens de race et de culture différente en France échoue très souvent pour produire son contraire : le communautarisme. Les occidentaux modernes, enfermés dans leur individualisme atavique, n’arrivent pas à comprendre que les autres humains sont beaucoup moins égocentrés qu’eux. Cela crée une multitude d’erreurs dans les relations individuelles et dans les décisions politiques.
Le pouvoir de devenir enfants-rejetons de Dieu
1 Il donne le pouvoir de devenir enfants de Dieu. Cette formulation, une fois de plus, est exotérique, et doit être comprise. On a l’impression que ceux qui ont accueilli Jésus n’étaient pas enfants de Dieu et que, dès lors qu’ils l’accueillent, Jésus leur donne le pouvoir de devenir enfants de Dieu. Cela est l’impression d’un processus pour ainsi dire vu de l’extérieur. En fait tout être existant est enfant de Dieu. Krishna précise dans la Bhagavad Gita : Je suis la source de tout, et tout procède de moi… (BG 10/08). Les êtres n’ont pas d’autre origine que Dieu ; en ce sens, tous sont enfants de Dieu. Mais ils ne le savent pas, si bien que, quand ils l’apprennent, et s’ils comprennent le message, alors ils ont l’impression de le devenir.
2 De plus, la traduction ‘enfant’ pour le grec ‘teknon’, est réductrice, comme systématiquement dans l’exotérisme. Il y a, dans le grec évangélique, plusieurs mots pour dire enfant. Teknon signifie précisément ‘enfant rejeton’. Ce n’est pas une adoption, ce n’est pas enfant au sens large, comme un prêtre dit ‘mon fils’ à son paroissien qui lui dit ‘mon père’. Le technon est de même race que son père. Il deviendra donc identique à son père.
3 Le pouvoir de devenir enfant-teknon de Dieu est donc en réalité le pouvoir de réaliser que l’on n’a jamais cessé d’être de nature divine, mais que nous sommes nés dans la confusion de nous prendre pour des individus séparés. À cause des dualités trompeuses, nées du désir et de l’aversion, tous les êtres sont soumis à la confusion, à l’instant même où ils font leur entrée dans le monde…(BG 07/27). Dès ce verset du tout début de l’évangile johannique, la grande révélation de la prière enseignée par Jésus à ses disciples, le ‘Notre père’ (Mt 06/07-15 = P 160) est déjà contenu en germe. Jean n’enseigne pas le Notre père, et les trois évangiles ‘synoptiques’ (donc ‘parallèles’ : Mt, Mc, Lc) enseignent le notre père, sans parler du pouvoir de devenir enfant-rejeton de Dieu. Les évangiles sont un puzzle, qu’il faut reconstituer pour comprendre.
4 Ésotériquement, ce pouvoir n’est rien d’autre que la grande réalisation-moksha ; quand l’individu comprend que rien en lui n’est séparé de Dieu et que sa conscience, fondamentalement, est Dieu.
A ceux qui croient en son nom
1 La référence au nom demande explication. Connaître le nom d’une personne, c’est une chose, croire en son nom, cela en est une autre. Il y a ici une sorte d’identification du nom et de l’être ; croire au nom, c’est entrer dans le bénéfice de la puissance de l’être. Le nom alors n’est pas seulement une convention pour désigner une personne ou une chose, mais c’est la participation à la nature de l’être nommé. Le nom devient mantra, au sens hindou du terme, ‘invocation’ diront les chrétiens. L’Inde définit l’être par le nom (nama) et la forme (rupa).
2 D’après la genèse, Adam nomme les animaux (Genèse 02/19-20), ce qui suppose qu’ils avaient déjà la forme et pas encore le nom. Le nom est donc lié à la conscience qu’Adam avait de ce qu’étaient les animaux et à la conscience de ce que les animaux avaient d’eux-mêmes. Certains kabbalistes disent qu’Adam a projeté certaines de ses propres facultés dans telle ou telle espèce animale. Et, de fait, dans toutes les traditions on trouve des noms totémiques appliquant un nom d’animal à un homme : Aigle noir, chez les indiens d’Amérique, bœuf pour Luc, aigle pour Jean, lion pour Marc, chez les évangélistes, renard pour Hérode dans la bouche de Jésus et serpent rusé pour ses disciples.
3 Dans toutes les traditions, un homme devient moine, un cardinal devient pape, un disciple se relie à un maitre et il adopte un nouveau nom. Suivant les cas, il le choisit lui-même (pour le pape ou le moine chrétien) ou le maître le choisit pour lui (pour le disciple du gourou, et pour l’enfant que les parents baptisent). Le changement de nom est un changement d’identité.
4 Dans la conception traditionnelle chrétienne, la femme qui épouse un homme prend son nom de famille et perd le nom de sa famille native. Elle devient une seule chair avec son mari. En réalité cette coutume est imparfaite, car le nom de famille est souvent très loin de constituer une direction spirituelle propre au couple (Dupont, Charpentier…). Dans la loi moderne française quatre possibilités se présentent pour un enfant : garder le nom de son père, ou celui natif de sa mère, ou le premier suivi du second ou le second suivi du premier. De quoi rendre fous les généalogistes. Mais, si cela constitue une égalité, selon l’obsession égalitaire typique de la démocratie, on demeure toujours au niveau purement matériel. De plus on donne aux enfants le droit de quasiment ‘divorcer’ leurs parents, car le fils d’un couple pourrait porter le nom de son père, alors que sa sœur choisira de porter celui de sa mère… il s’agit surtout de ne pas être une seule chair, et d’exalter au maximum l’individualisme. Idéalement, il faudrait qu’un couple qui s’aime vraiment, spirituellement, se choisisse un nom de couple, comme le moine se choisit un nom monastique.
5 En christianisme, invoquer le nom de Jésus c’est rien moins que devenir Jésus. Comme le dit clairement l’évangile gnostique de Philippe : alors on n’est plus seulement un chrétien, on est le Christ (Ph 67).
Le sang, le vouloir de chair, le vouloir d’homme, et Dieu (Jn 01/13 = P 001)
Une fantastique supercherie
Jn 1/13
Qui sont engendrés-gennaein, non des sangs-haima, ni d’une volonté-thelêma de chair-sarx, ni d’une volonté-thelêma d’homme-anêr, mais de Dieu-theos (Jn 01/13 = P 001).
BJ : …lui qui ne fut engendré ni du sang, ni d’un vouloir de chair, ni d’un vouloir d’homme, mais de Dieu…
1 Le prologue de Jean est divisé en versets qui souvent coupent une phrase en plusieurs parties. C’est le cas présentement. Or la séparation entre le verset 12 et 13 est l’occasion, pour le traducteur officiel, de changer subrepticement le sujet de la phrase. La traduction officielle de la Bible de Jérusalem (BJ) donne pour le verset 12 : Mais à tous ceux qui l’ont accueilli, il a donné pouvoir de devenir enfants de Dieu, à ceux qui croient en son nom, (Jn 01/12= P 001) : ceux dont il s’agit sont ceux qui l’ont accueilli, donc les disciples de Jésus, ou au moins les croyants en Jésus. Mais le verset 13 donne : …lui qui ne fut engendré ni du sang, ni d’un vouloir de chair, ni d’un vouloir d’homme, mais de Dieu… Le sujet du verset 13 et devenu singulier (lui qui) alors qu’il était pluriel dans le verset 12 (à tous ceux qui). Si bien que l’interprétation théologique officielle déclare que ce qui est dit au verset 13 ne concerne qu’une personne et cette personne est Jésus seul. En somme la formidable réalisation du pouvoir de devenir enfant-technon de Dieu est dérobée aux disciples de Jésus et réservée à Jésus seul. Autrement dit c’est la mort de l’ésotérisme chrétien.
2 Mais le texte grec ne dit pas du tout la même chose que la traduction moderne. Les versets 12 et 13 forment manifestement une même phrase, et le sujet de cette phrase ne change pas en cours de route : il s’agit toujours de ceux qui l’ont accueilli, c’est-à-dire les disciples de Jésus. Donc le verset 13 concerne aussi les disciples de Jésus et non Jésus seul.
La génération corporelle
1 Et que dit ce verset 13, maintenant que l’on sait de qui il parle ? Il évoque d’abord Qui sont engendrés-gennaein, non des sangs-haima… Le mot grec pour engendré se retrouve en français dans gène, génétique, génération : il s’agit bien d’un être de même race, de même nature que ses géniteurs. Le mot grec pour sang se retrouve dans hématome. L’engendrement des sangs, ou par le sang, dans le langage évangélique, désigne la génération animale, le mode de reproduction des êtres qui ont du sang, qui ne sont pas des végétaux, par conséquent. L’humain n’est pas que cela, mais il est aussi un animal. On précise donc clairement que la génération dont on parle n’est pas seulement corporelle, animale.
La génération animique humaine
1 Ensuite il est précisé : ni d’une volonté-thelêma de chair-sarx… Le mot ‘chair’ est ambigu en français, car on a tendance à le réduire au charnel, et ce charnel peut n’être qu’animal (la chair à saucisses). Sarx, en grec, désigne le corps et l’âme comme indissociables. C’est d’ailleurs une notion juive que le corps et l’âme sont comme l’avers et l’envers d’une médaille ; on ne saurait avoir l’un sans l’autre. Ce qui a deux conséquences. La première est que dès que l’âme quitte le corps, ce dernier commence sa décomposition ; et il n’est plus adéquat alors de parler de corps, mais il faut dire cadavre… qui, au bout d’un certain temps, disparaitra lui-même pour n’être plus que poussière comme le dit la Bible (Tu es poussière et tu redeviendras poussière).
2 L’autre conséquence du fait que corps et âme sont indissociables dans la notion de sarx, c’est que la croyance des chrétiens modernes dans le salut de l’âme est une erreur. L’âme (latin animus, grec psychè) est constituée de toutes sortes de composants, dont la mémoire, l’imagination, le sens logique, les émotions etc. Il est évident que la mort détruit tout cela. Il arrive même, dans certaines maladies mentales (souvent chez les personnes très âgées), que la mémoire se détruise plus ou moins alors que le corps vit encore, ou que le sens logique se perturbe profondément, ou que l’imagination devienne folle au point de ne plus distinguer le réel physique des représentations mentales. Autrement dit, dans ces cas-là, l’âme commence sa désintégration avant que le corps n’ait réellement entamé la sienne.
3 Par conséquent la survie de l’âme sans le corps n’a pas plus de sens que la survie du corps sans l’âme. C’est cela que signifie la notion de chair-sarx dans ce verset. Donc celui qui est né d’une volonté-thelêma de chair-sarx ne saurait être un animal, comme celui qui est né des sangs, il ne peut s’agir que d’un humain.
4 Une question angoissante se pose alors pour un chrétien exotériste : « Si l’âme suit le destin du corps et que le corps est mortel, alors rien ne survit quand un homme meurt. Et cela contredit la croyance actuelle des chrétiens relative à la survie de l’âme !» En effet. La solution de cette angoisse nécessite de remonter à la conception tripartite de l’humain qu’avaient les premiers chrétiens : corps, âme, esprit (latin corpus, animus, spiritus ; grec, soma, psuchè, pneuma). Alors, à la mort, le corps et l’âme périssent ; c’est d’ailleurs pourquoi, dans le phénomène de la réincarnation (dont nous reparlerons plus tard) l’homme n’a pas le souvenir de ses vies antérieures. Et seul subsiste l’esprit-pneuma. Et, là aussi intervient une autre confusion du vocabulaire, reflet des innombrables confusions spirituelles de la mentalité moderne, fut-elle qualifiée de chrétienne, c’est que, dans le langage actuel, le mot esprit peut aussi bien désigner le mental, qui fait partie de l’âme et qui est mortel. L’esprit au sens de pneuma est la trace du divin dans l’humain. Jésus dit à la Samaritaine Dieu est Esprit-pneuma (Dieu-theos (est) esprit-pneuma : Jn 04/24 = P 036). Donc l’Esprit dont il s’agit est Dieu, et pneuma dans l’humain est la trace de Dieu dans l’humain. La Bhagavad Gita enseigne, avec insistance, la même chose : Je suis le Soi (atman)…siégeant dans le cœur de tous les êtres. Je suis le début, le milieu et aussi la fin de toutes les créatures (BG 10/20). Ce qui survit à la mort, ce n’est pas l’âme-psuchè, c’est l’esprit-pneuma.
5 Et, dans la conception ésotérique du christianisme, c’est l’esprit-pneuma qui transmigre. En cela consiste l’enfer dont il est souvent question dans l’Évangile, mais nous verrons cette question complexe plus tard dans l’Évangile. En langage oriental de la BG : De même qu’en son corps actuel l’atman traverse l’enfance, la jeunesse et la vieillesse, de même passe-t-il, (après la mort) dans un autre corps…(BG 02/13). Et l’atman en question ne désigne pas l’âme (contrairement à ce que disent beaucoup de traducteurs), l’atman est l’étincelle du divin au cœur de l’humain et n’est qu’illusoirement séparé du divin. C’est pourquoi l’équation spirituelle fondamentale est que l’atman est identique au Brahman (absolu).
6 Donc le passage ni d’une volonté-thelêma de chair-sarx…signifie que ceux à qui il donne le pouvoir de devenir des enfants-rejetons-teknon de Dieu-theos ne sont pas tous les humains, car tous les humains sont nés d’une volonté de chair-sarx. Certains humains seulement peuvent devenir enfants de Dieu. Donc nous ne sommes pas dans l’égalitarisme démocratique du christianisme moderne, qui ferait presque du salut un droit de l’homme. Le pape François, par exemple, déclare tranquillement : « L’enfer existe, mais on ne sait pas s’il y a quelqu’un dedans. » Ce serait une grosse blague s’il ne s’agissait d’un reniement de Pierre. Qui alors, peut devenir enfant de Dieu ? Il faut avancer dans la révélation évangélique pour le savoir.
La génération dans une tradition religieuse ou spirituelle
1 Mais on ne le saura pas encore, car le texte continue en exposant un autre cas de gens qui ne sont pas assez qualifiés pour devenir enfants de Dieu. Il s’agit de ceux qui sont seulement nés d’une volonté-thelêma d’homme-anêr. Comme d’habitude, la traduction officielle de l’Église catholique (et des autres grandes Églises aussi bien) occulte le mystère et raplatit le sens ésotérique ; et il n’y a pas à douter que cela est volontaire. Il y a plusieurs mots pour dire homme ou humain en grec. Anthropos signifie humain en général, désignant aussi bien un homme qu’une femme. On le retrouve dans l’anthropologie « l’étude de l’homme et des groupes humains ; étude philosophique qui met l’homme au centre de ses préoccupations ». Le mot anêr, en grec, ne désigne que l’homme masculin et avec une double nuance : le guerrier, et l’engendreur. C’est donc une notion éminemment virile, qui évoque le purusha de la Bhagavad Gita (principe masculin, correspondant au yang chinois, désignant l’esprit et qui a pour pendant féminin prakriti, la nature, la matéria prima).
2 Donc, ceux qui sont seulement nés d’une volonté-thelêma d’homme-anêr ne sont ni seulement des animaux (le sang), ni seulement des humains (la chair-sarx), ce sont des hommes nés dans une civilisation spirituelle, dans une famille dirigée par un père qualifié, un ‘pater familias’ aurait dit un romain, un homme qui a le souci de transmettre, non seulement son code génétique, et sa culture générale, mais aussi le Dharma, la loi sacrée, divine, qui régit le monde. Cela revient à dire qu’il ne suffit pas d’être né dans une famille traditionnellement spirituelle pour être soi-même spirituel. Autrement dit, c’est une condition sine qua non, donc nécessaire, mais pas suffisante.
3 Une question se pose alors : « Les millions d’hommes du monde moderne qui naissent dans une famille athée de conviction ou athée de fait peuvent-ils devenir enfant de Dieu ? » On voit bien qu’il y a un crescendo dans les conditions de qualification pour devenir enfant de Dieu tel que l’entend le prologue de Jean. Il faut être un animal (sang), puis un animal humain (chair-sarx), puis avoir reçu une tradition spirituelle (homme-anêr). Il est bien évident que les deux premières conditions (animal et animal humain) sont liées. Mais la troisième peut être indépendante des deux autres. Ainsi, un homme élevé dans une famille indifférente à la spiritualité et même à la religion (en un mot un homme moderne) peut très bien rencontrer la religion ou la spiritualité ailleurs que dans sa famille. Il lui suffira de constater que la très grande majorité de l’humanité, même actuellement, est encore croyante en une sorte de transcendance, et en une vie après la mort. Un très petit minimum d’intelligence suffit alors pour se poser la question : « Ces milliards d’hommes sont-ils tous idiots, ou y a-t-il quelque profondeur dans leur façon de penser ? » Mais, assurément, ceux qui sont nés dans une famille croyante sont avantagés, si tant est du moins que cette famille vit en harmonie avec sa foi (sinon l’effet contraire se produit). C’est pourquoi la Bhagavad Gita précise que celui qui meurt sans avoir atteint le but du yoga renaîtra : dans la maison de parents purs et prospères (BG 06/41).
La génération par la parole
1 Seuls peuvent donc devenir enfants-teknon de Dieu, ceux qui sont nés de dieu-theos. Nous voici enfin arrivés au bout du mystère… mais qu’est-ce à dire nés de Dieu ? Là aussi deux réponses : exo ou ésotérique. Éxotériquement on dira : « Point de salut hors l’Église. Il faut être baptisé, recevoir tous les sacrements, et en particulier l’eucharistie, en somme manger l’homme-Dieu Jésus pour devenir enfant de Dieu. » Ésotériquement on dira comme Jésus : Si vous demeurez dans ma parole-logos, vous êtes vraiment mes disciples, vous connaîtrez la vérité et la vérité vous libérera (Jn 08/31-32 = P 147). C’est exactement ce que l’Orient nomme la libération par la connaissance : On dit de Cela (Brahman)….ne peut être atteint que par la connaissance (BG 13/17). Le prologue de Jean commence par le logos et on le retrouve à propos de ceux qui sont nés de Dieu-theos. Logos-disciple-vérité-Dieu ; voilà la voie du spirituel. On remarque qu’il n’est pas question de l’indispensabilité supposée de tel ou tel sacrement, de tel ou tel rituel.
2 Certains ne seront pas satisfaits par cette démonstration et insisteront : « Qu’est-ce qui prouve le rapport entre naître de Dieu et le logos ? » Dans la parabole des semailles, il est dit : Le semeur, c’est la Parole-logos qu’il sème (Mc 04/14 = P 086). Et, dans la parabole du grain qui lève tout seul, il est dit C’est comme un grain de sénevé (moutarde) qui, lorsqu’on le sème sur la terre, est la plus petite de toutes les graines qui sont sur la terre… (Mc 04/31 P 090) ; mais ceci est la traduction officielle, qui cache que le mot graine, est ici en grec sperma. Donc ce qui est semé, c’est la parole-logos, et la parole-logos est une graine-sperma. Autrement dit, de même que le sperme crée le corps de l’humain, de même la parole-logos (lorsqu’elle est comprise et mise en œuvre, évidemment) crée la seconde naissance, de fils-teknon de Dieu. Voilà le lien entre naître de Dieu et demeurer dans la parole-logos ; ceci entraine cela.
3 Ces deux sortes de générations (sang, chair-sarx, homme-anêr d’une part, et né de Dieu-theos d’autre part) sont bien distinguées dans l’évangile gnostique selon Philippe : L’Enseigneur (Jésus) n’aurait pas dit « Mon Père qui est dans les cieux » s’il n’avait pas été engendré d’une autre paternité que celle qui lui vient de son père de la terre (Ph 17).
Le logos s’est fait chair…(Jn 01/14 = P 001)
Une Incarnation limitée
Jn 1/14
Le logos devient-gignesthai chair-sarx ; il dresse-sa-tente-skênoein en-en nous-hêmeis et nous voyons-(transcendentalement)-theasthai sa gloire-doxa, gloire-doxa d’un unique-engendré-monogenês d’auprès du père-patêr, plein-plêrês de grâce-kharis et de vérité-alêtheia (Jn 01/14 = P 001)
BJ : Et le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous, et nous avons contemplé sa gloire, gloire qu’il tient de son Père comme Fils unique, plein de grâce et de vérité. (Jn 01/14 = P 001)
1 Le dogme de l’Incarnation fut déjà évoqué lorsqu’il fut dit, au verset 9, le logos vient dans le monde. Ici il est réaffirmé en pleine lumière : le logos devient chair-sarx. Beaucoup de chrétiens pensent que le dogme de l’Incarnation est spécifique du christianisme. Mais les religions orientales ont la doctrine des avataras qui en constitue la correspondance. Chaque fois qu’il y a un déclin de la justice… et que le désordre prévaut, alors je me fais moi-même créature (BG 04/07). Bien avant le christianisme, cette théorie religieuse existait déjà en Orient. La particularité du christianisme ne se situe pas dans le dogme de l’Incarnation, mais dans la limitation de ce concept à la seule personne de Jésus.
Une Incarnation apparente
1 Quant à la conception orientale de l’incarnation divine, de l’avatara, elle ne diffère pas de la conception chrétienne seulement par la quantité (Mes manifestations divines sont sans fin… : BG 10/40). Elle en diffère aussi et surtout par son degré de réalité. Quoique sans commencement et sans fin, impérissable en mon essence, et Seigneur des êtres vivants, je me produis moi-même, en usant de mon propre pouvoir mystérieux (maya) (BG 04/06).
2 Le christianisme dogmatique et théologique prend la notion d’incarnation divine en Jésus à la lettre : Dieu s’incarne, dans un corps précis, dès la conception de celui-ci. Et le récit évangélique, dans la version de Luc, et d’ailleurs de lui seul, raconte la merveilleuse histoire : l’ange Gabriel fut envoyé par Dieu… à une vierge…et le nom de la vierge était Marie…Voici que tu concevras dans ton sein et enfanteras un fils, et tu l’appelleras du nom de Jésus. Il sera…appelé Fils du Très-Haut… et son règne n’aura pas de fin…L’Esprit Saint viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te prendra sous son ombre ; c’est pourquoi l’être saint qui naîtra sera appelé Fils de Dieu (Lc 01/26-38 = P 004). Comme nous le verrons le moment venu, l’Évangile signale, dans de nombreux passages, que ce récit mythologique n’est pas à prendre à la lettre. Mais il le signale de façon si occultée, et l’imprégnation dogmatique est si forte dans la conscience du chrétien marqué dans l’enfance par le catéchisme, qu’en pratique, soit les chrétiens croient les yeux fermés, soit ils rejettent en bloc.
3 Mais l’Inde, comme le montre la précédente citation, souligne plus nettement que la théorie de l’avatara n’est pas à prendre à la lettre : je me produis moi-même, en usant de mon propre pouvoir mystérieux (maya) (BG 04/06). Et encore, plus nettement : Voilé par la divine maya (illusion), je ne me révèle pas à tous (dans ma vraie nature). Ce monde s’y trompe et ne me connaît pas, moi dont la nature est non-née et éternelle (BG 07/25). Et même carrément : Les insensés croient que moi, le non-manifesté, j’ai pris cette forme, cette personnalité, dans l’état manifesté. C’est qu’ils ne connaissent pas mon essence suprême, immuable et incomparable. (BG 07/24).
4 Par conséquent, comme expliqué plus haut, ce n’est pas Dieu qui descend pour prendre un corps et s’adresser aux hommes, mais c’est un homme qui dépasse l’illusion d’être un ego séparé de Dieu, et qui réalise ainsi sa mission originelle d’être un temple que Dieu emplit de sa présence, un corps qui exprime Dieu par ses actes et ses paroles. La ‘descente’ (tel est le sens du mot avatara) n’est permise que par l’évidement de l’illusion égotique dans le cœur de l’homme. Voilà comment entendre ésotériquement le logos devient chair-sarx.
5 Il est remarquable que l’exotérisme chrétien, surtout en Catholicisme et en Orthodoxie, insiste plus sur le fait que le corps de Jésus est vraiment fait directement par Dieu que sur le fait que sa parole est parole de Dieu. Or Jésus, précisément, prévient contre cette erreur : C’est l’esprit-pneuma qui vivifie ; la chair-sarx ne sert à rien. Les choses-rhêma que je vous dis sont esprit et vie (Jn 06/63 = P 110). Comment être plus clair ?
Le logos sous la tente
1 Une fois de plus la traduction officielle enterre le mystère. Littéralement il est dit : Le logos dresse-sa-tente-skênoein… Du point de vue du symbolisme de la tente, méthodiquement occulté par la traduction officielle, le peuple juif a connu trois phases historiques. Première : d’Abraham au roi David, c’est un peuple nomade de pasteurs, dans une région semi désertique, qui nécessitait de changer de pâturage et donc de déménager régulièrement. L’habitat normal était donc la tente. Et même l’Arche d’alliance, contenant les tables de la Loi de Moïse, était conservée sous tente.
2 Deuxième période : Salomon, le fils de David, profite d’une période de prospérité, due aux victoires de son père, pour construire le premier temple de Jérusalem et offrir aux tables de la Loi et donc à Dieu, une demeure honorable et stable. C’est le sédentarisme. Mais, inévitablement, il s’accompagne, un jour ou l’autre, de l’oubli du terme du voyage, car la vie humaine est mortelle et ne peut être qu’un voyage vers une stabilité supra matérielle. Un être spirituel ne peut se satisfaire d’être mortel ; seul l’animal s’en contente. C’est pourquoi les juifs seront châtiés de s’être endormis spirituellement dans la sédentarité matérialiste, lors de la destruction du temple de Salomon, en 586 avant JC, par Nabuchodonosor II, roi de Babylone, qui déporta la population. Le roi Hérode le grand construisit le second temple de Jérusalem, juste avant la naissance de Jésus. Mais il fut détruit en 70 après Jésus, donc quelques décennies seulement après sa mort, par l’empereur romain Titus.
3 Et alors commence la troisième période de l’histoire des juifs : la diaspora, la dispersion parmi les ‘nations’, c’est-à-dire, à l’origine, les nations de l’empire romain. Même si les juifs sont sédentaires dans ces ‘nations’, ils sont quand même et forcément nomades, d’une part parce qu’ils n’ont pas de terre propre, d’autre part parce qu’ils sont souvent persécutés. Et ce dernier point est illustré par la création de l’État d’Israël, en 1947, qui entra en guerre le lendemain de sa promulgation et qui l’est toujours depuis. Mais cette création ne constitue pas une quatrième phase car c’est un état laïc et non dirigé comme tel par les principes divins.
4 On voit que le fort symbole de la tente va à contre sens de l’idée d’incarnation, d’enfouissement dans la chair et dans la matière. Le ‘logos campeur’ indique bien qu’il n’est que de passage ; il faut l’écouter et garder ses paroles avant qu’il ne s’en aille.
Le logos en nous, ou en dehors…
1 La suite aussi est une trahison : le Verbe…a habité parmi nous, car le grec hêmeis signifie à la fois ‘en nous’ et ‘parmi nous’ ; le premier sens est ésotérique, le second exotérique. Le logos dresse sa tente dans le cœur humain, mais il est de passage puisque l’humain est mortel. La conséquence est que, si l’homme n’utilise pas sa vie pour réaliser, ou au moins entreprendre de réaliser le mystère du logos, celui-ci peut bel et bien déménager, et ne plus représenter une possibilité pour lui.
2 La Bhagavad Gita est explicite sur la question, lorsqu’elle décrit l’homme profane (on pourrait dire l’homme moderne) : Ils disent : « Cet univers est dépourvu de vérité (irréel), d’ordre, et de dieu ; il est né uniquement de l’union dans le désir sexuel. Qu’y a-t-il d’autre ? » Soutenant cette vue, ces âmes dépravées, qui ont ruiné leur propre Soi, rapetissant leur intelligence, se livrent à des actions criminelles, et sont les ennemis du genre humain et du monde, qu’ils visent à détruire (BG 16/08-09). La BG atteste donc qu’un homme peut ruiner son propre Soi, c’est-à-dire toute possibilité de réalisation. Et que se passe-t-il alors ? S’il meurt quand prédomine tamas (l’obscurité spirituelle), il naît dans une race ou une espèce non douée de raison (BG 14/15). C’est exactement ce que l’Évangile, beaucoup moins explicitement il est vrai, nomme l’enfer : Dans l’Hadès, en proie à des tortures, (le riche égoïste) lève les yeux et voit de loin Abraham, et Lazare en son sein (Lc 16/23 = P 202) et aussi : là seront les pleurs et les grincements de dents (Mt 13/50 = P 095).
Nous avons contemplé sa gloire
1 Le Verbe s’est fait chair, il a habité parmi nous et nous avons contemplé sa gloire. Là aussi la traduction officielle occulte, car il y a en grec plusieurs mots pour dire voir. Theasthai, qui se trouve ici, signifie ‘voir transcendentalement’. Il ne s’agit pas de voir ‘en chair et en os’, matériellement. On retrouve ce mot lorsque Jean le Baptiste dit, à propos du baptême de Jésus : J’ai vu l’Esprit descendre, tel une colombe venant du ciel, et demeurer sur lui (Jn 01/33 = P 023). Il l’a vu-(transcendentalement)-theasthai¸ Comment, d’ailleurs, aurait-il pu voir l’Esprit autrement ? La gloire en question est la beauté spirituelle de la doctrine de Jésus. Dans le langage moderne, quand on dit de quelqu’un : ‘Il rêve, son projet est une vue de l’esprit’, on veut signifier par-là que c’est utopique, irréel. Mais, en fait ce qui est irréel, parce qu’éphémère et mortel, c’est le monde matériel dont fait partie le corps humain. Il n’y a de réalité, au sens immuable du terme, que dans l’Esprit. La gloire du Christ ne se situe pas dans les tours de magie de ses miracles réels ou supposés, mais dans la vérité adamantine de sa parole.
Jean, un évangile martyr
1 Chez les Francs-Maçons, certains serments se font en posant la main sur la Bible ouverte à la page du prologue de Jean. Pour nombre de chrétiens, le prologue de Jean représente le nec plus ultra de la spiritualité et de la métaphysique chrétienne. Quand on étudie la question, on se demande si ce n’est pas l’obscurité même du texte qui fait croire à sa lumière. Car, en réalité, ce texte est un martyre, dans tous les sens du terme. Il semble indubitable que l’évangile de Jean, dans sa forme originelle, que nous ne connaissons pas, telle qu’écrite par Jean lui-même, était un évangile gnostique apparenté à ceux de Marie, de Thomas ou de Philippe. Seul évangile gnostique à avoir été intégré dans le canon des Écritures de l’Église officielle, il est clair qu’entre la mort de Jean (vers la fin du premier siècle) et la canonisation des Écritures (au quatrième siècle, sous Constantin, et ensuite seulement en 1563, au concile de Trente) l’évangile dit de Jean a subi de nombreuses manipulations. Et aujourd’hui encore, où rares sont les hellénistes parmi les chrétiens, les ‘traducteurs-trahisseurs’ officiels continuent allègrement à manipuler le message.
Gloire qu’il tient de son Père comme Fils unique
1 Nous arrivons justement au plus bel exemple de ces trahisons. Le grec donne : gloire-doxa d’un unique-engendré-monogenês d’auprès du père-patêr. En grec, ‘mono’ veut dire ‘unique’, que l’on trouve dans de nombreux mots français. Genês a trait à la génération. Monogenês et donc l’Unique-engendré ; c’est-à-dire l’insufflation de l’Esprit dans le cœur d’un homme, qui s’est suffisamment vidé de son ego pour cela. L’Esprit s’engendre, spirituellement, dans le cœur de l’homme qui cesse de croire qu’il est un autre que Dieu, séparé de Dieu, en dualité avec Dieu.
2 Mais le terme monogenês présente un autre sens possible et inverse, c’est ‘uniquement engendré’, donc ‘enfant unique’. Dans la résurrection du fils de la veuve de Naïm, il est dit : Quand il fut près de la porte de la ville, voilà qu’on portait en terre un mort, un fils unique dont la mère était veuve ; et il y avait avec elle une foule considérable de la ville (Lc 07/12 = P 077). En fait le texte ne dit pas ‘fils unique’, mais enfant-unique-monogenês, et fils-huios de sa mère-mêtêr.
3 Comme souvent dans l’évangile, les deux sens se présentent, ésotérique et exotérique. Et, comme presque toujours, la traduction et l’enseignement officiel enfouit le sens ésotérique dans un linceul (Lc 19/20 = P 227). Traduire monogenês par ‘Fils unique’, comme le fait la Bible de Jérusalem (BJ), revient à dire que Jésus est la seule incarnation divine, donc que les religions qui prétendent en avoir une ou plusieurs autres (en particulier l’hindouisme) sont fausses, et donc que les autres religions, même si elles ne sont pas fausses, ne bénéficient pas d’une incarnation divine et sont moins directement et purement reliées à Dieu que le christianisme. Autrement dit, la meilleure religion, sinon la seule, est le christianisme, religion des Européens.
4 Mais, ésotériquement, de même que l’Éternel n’est pas lié au temps, il n’est pas lié non plus à l’espace. Par conséquent l’unique-engendré n’est pas dépendant d’un lieu ou d’un moment de l’histoire d’une humanité. La BG est claire sur ce point aussi : Je vais maintenant te conter mes épiphanies divines, mais seules les plus saillantes…car mon expansion ne connaît pas de limites (BG 10/19).
5 Lorsque le pape Jean-Paul II, canonisé depuis, a réuni à Assises les représentants des différentes religions, beaucoup de dogmatistes chrétiens ont failli tomber à la reverse, car cela revenait à reconnaître les autres religions comme des religions, c’est-à-dire des moyens de salut. La logique colonisatrice de missionnariat chrétien en prenait un coup. Ce pape avait-il vraiment conscience de la profondeur de son geste ? On pourrait presque en douter, à constater à quel point, depuis, aucune théologie un peu consistante des autres religions n’a pu naître en catholicisme. Le christianisme demeure bloqué sur le ‘Fils unique’ et refuse obstinément l’Unique-engendré-monogenês.
Plein de grâce et de vérité
1 Et voici le mot de la fin de ce verset si riche et si problématique : le logos est plein de grâce et de vérité. Le mot plein-plêrês a son importance, car c’est justement parce que le spirituel Jésus a fait le vide d’individualité et d’ego en lui qu’il a pu se retrouver plein de grâce et de vérité. En yoga hindou shunia désigne le vide que le yogi doit faire en lui pour être empli par l’Esprit. La notion hindo-bouddhiste de nirvana, littéralement ‘extinction’ (du moi) illustre le même processus.
2 À l’origine d’une humanité, les choses étant en harmonie, ‘la beauté est la splendeur du vrai’ ; on peut donc alors faire confiance à une belle personne. Et les méchants ont peu de pouvoir parce qu’il est facile de constater qu’ils sont laids. Cette harmonie est plus ou moins complètement brisée en fin de cycle, et alors apparaît ‘la beauté du diable’ qui égare si facilement les êtres. Ici, le logos, ‘devenu chair’ en Jésus, est plein de grâce et de vérité ; l’un et l’autre sont comme les deux faces d’une même médaille. La forme et le fond sont en harmonie.
Réalisation
1 La compréhension de ce verset, non tel qu’il est traduit, mais tel qu’il est écrit, ouvre à deux battants la porte de l’ésotérisme chrétien. Le corps du disciple de Jésus est un temple, non de pierre, mais de chair (Jésus parle du temple de son corps : Jn 02/21 = P 029). L’Esprit divin, si on lui prépare une place vide, peut planter sa tente dans ce temple, et il suscite alors la gloire d’une conception spirituelle de l’existence, cette gloire est générée par l’Unique, elle entraîne avec elle l’harmonie d’une vérité gracieuse.
Avant moi il est…(Jn 01/15 = P 001)
Un texte à rebondissements
Jn 1/15
Jean témoigne-marturein à son sujet ; il s’écrie-krazein : « C’est-einai de lui-houtos que j’ai dit-legein : celui qui vient-erkhesthai derrière-opisô moi-egô est passé-gignesthai devant-emprosthen moi-egô parce que avant-moi-en-premier-prôtos, il est-einai. »
BJ : Jean lui rend témoignage et il clame : »C’est de lui que j’ai dit : Celui qui vient derrière moi, le voilà passé devant moi, parce qu’avant moi il était. «
1 Le prologue de Jean, dans son état actuel, donne au lecteur l’impression de rebondir sur un trampoline. Les cinq premiers versets sont baignés d’une lumière métaphysique, puis le sixième le fait atterrir dans le désert de Palestine, auprès d’un obscur prophète nommé Jean, dont on précise que ce n’est pas celui-là qu’il faut suivre. Le verset 9 reprend de l’altitude, mais pas pour longtemps. Arrive enfin le 12-14, qui entre de plein-pied dans la réalisation du mystère, et le lecteur retombe sur Jean le baptiseur.
2 Comme déjà dit, Jean pouvait conduire les juifs de l’Antiquité de leur tradition native vers Jésus, mais aujourd’hui on ne parle du Baptiste qu’en rapport avec Jésus. Ce verset est donc quelque peu obsolète.
La succession Jean-Jésus
1 Chronologiquement, Jésus a été conçu trois mois après Jean. L’ange de la visitation dit à Marie : Élisabeth, ta parente, vient, elle aussi, de concevoir un fils dans sa vieillesse, et elle en est à son sixième mois, elle qu’on appelait la stérile (Lc 01/36 = P 004). Donc, effectivement, Jésus est Celui qui vient derrière Jean.
2 De plus, Jean le baptiste était déjà un rabbi célèbre lorsque Jésus commença sa vie publique à trente ans. Là aussi, il vient derrière. Mais il est passé devant Jean, puisqu’il drainera une partie de ses disciples. Lorsque Jean est mis en prison par Hérode : Après la décapitation de Jean par Hérodiade-Salomé-Hérode, il est dit : Les disciples de Jean viennent prendre le cadavre et l’enterrent ; puis ils vont informer Jésus (Mt 14/12 = P 103). La succession est donc assumée.
Les intentions cachées
1 Dans l’esprit de ceux qui ont écrit, ou réécrit, ce texte, la succession en question ne se limite pas aux personnes de Jean et de Jésus ; il s’agit du christianisme dans sa prétention d’être le ‘verus israel’, le ‘vrai Israël’, reconnu par les Romains comme ‘religio licita’, ‘religion légale’ du panthéon de l’Empire. Le titre était donc censé passer de la religion juive à la nouvelle religion chrétienne ; la juive n’ayant plus de raison d’être, de légitimité d’être. Il est facile de voir les graines d’antisémitisme que peut développer ce verset, au passage d’un texte transcendant. Et l’histoire de l’Église l’a abondamment et dramatiquement montré.
Soyez rusés comme des serpents
1 Une personne religieuse, un jour, entendant faire ce genre de remarque, se choqua en disant : « Pourquoi se lancer dans la politique, toujours conflictuelle, alors que ce texte est si sublime ? Demeurez fixé sur son sens spirituel et ne vous abaissez pas à la politique. » Cette personne oubliait deux choses. Premièrement, que l’Écriture n’est pas Dieu. L’évangile gnostique de Philippe précise : « Les mots que nous mettons sur les réalités terrestres entrainent l’illusion… Celui qui entend le mot ‘Dieu’ ne saisit pas le réel, mais une illusion ou une image du réel. De même les mots Pères, Fils, Saint-Esprit, Lumière, Vie, Résurrection, Église, tous ces mots ne disent pas la réalité (Ph 11). Ce n’est pas en niant le prosaïque ou l’historique, qu’on saisit le mieux le spirituel ; c’est en sachant discerner l’un et l’autre. L’Évangile, comme toute Écriture, et plus que tout autre car il se veut très historique, et une interface entre le monde mortel et l’immuabilité de l’Éternel. Il convient de ne pas confondre une face avec l’autre. La BG y insiste : Lorsque ton intellect, rendu perplexe par ce que tu auras entendu (les Védas), se fixera, inébranlable et ferme, dans la contemplation, alors tu atteindras la réalisation spirituelle (BG 02/53). Si ton intellect n’est jamais perplexe en lisant les Écritures, le risque se profile que tu en fasses une idole.
2 La deuxième chose signalée, c’est que la politique normale est de droit divin, et qu’elle est une partie inséparable du sacré. La politique est triviale aujourd’hui seulement parce qu’elle est laïque (au sens moderne du mot), c’est-à-dire non reliée au Dharma.
La fonction d’Israël
1 Une question se pose : « Si donc, il n’était pas légitime de vouloir éliminer Israël, comme les premiers chrétiens ont tenté de le faire, et comme ils n’ont pas réussi à le faire, puisque le judaïsme est toujours là, alors quelle est la fonction de Jean le baptiste et de ses continuateurs qui n’ont pas suivi Jésus ? » L’ange Gabriel dit à Marie, à propos de son fils : il régnera sur la maison de Jacob pour les siècles et son règne n’aura pas de fin (Lc 01/32 = P 004). Il ne faut pas être grand clerc pour constater que cela ne s’est aucunement produit ; une croix n’est pas un trône. Donc les juifs attendent toujours le messie, celui qui doit, comme l’avatara dans la Gita : venir Pour la défense des bons, pour la ruine des méchants, pour le rétablissement de l’ordre (Dharma)…(BG 04/08). Ils ont raison de l’attendre encore, puisque le phénomène messianique n’a été que partiellement accompli par Jésus il y a deux mille ans, dans son aspect de miséricorde et d’enseignement, mais pas dans son aspect de restauration et de remise en ordre.
2 Les chrétiens qui ne comprennent pas la nécessaire présence d’Israël (du judaïsme) n’attendent plus le messie. Ils vivent dans l’illusion qu’il est déjà entièrement arrivé. Et ils se figurent donc que le monde dans lequel ils vivent est en ordre : ce sont des progressistes illusionnés : des chrétiens modernes, qui croient pouvoir embrasser l’Évangile et les idoles de la modernité dans un même élan fusionnel. Leur optimisme les a privés du discernement des esprits. Les juifs sont là pour leur rappeler que le monde actuel n’est pas messianique, et qu’il l’est même de moins en moins.
Jésus, témoin de l’Etre
1 Mais le point essentiel de ce verset reste encore à considérer : avant moi, en premier, il est. (Et non pas ‘il était’ comme dit la traduction officielle). Car Jésus n’est pas celui qui offre à l’humanité un avenir radieux, comme devrait le faire tout messie qui se respecte, et en cela Jésus a beaucoup déçu. Dès lors, beaucoup de ses disciples se retirent, et ne vont plus avec lui (Jn 06/66 = P 110) ; on remarque ici une curiosité : Jean 6/66 forme le ‘nombre de la bête’ selon l’Apocalypse. Et aussi : Nous espérions, nous, que c’était lui qui allait délivrer Israël… (Lc 24/21 = P 313).
2 Jésus, dans l’Évangile, n’est pas le gestionnaire de l’avenir, il est le témoin de l’éternel présent, comme il le dit lorsque les disciples sont perdus dans la tempête et qu’il leur apparaît : « Courage, je suis, ne craignez-pas ! », ce que la Bible de Jérusalem traduit par : Ayez confiance, c’est moi, soyez sans crainte (Mt 14/27 = P 107) ! ‘C’est moi’, à la place de ‘Je suis’ ; autrement dit l’ego, fut-il de Jésus, à la place de l’Être pur. Sur le mont Sinaï, Moïse rencontre Dieu et Dieu lui donne son nom : « Je suis ». Quand Jean témoigne de Jésus il dit : avant moi, il est. C’est précisément de cela qu’il s’agit, du ‘Je suis’ divin. Il n’est d’ailleurs pas sûr que Jean Baptiste en avait pleinement conscience ; son doute final (Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ? » : Mt 11/03 = P 078) le laisserait supposer. Mais en tout cas, le disciple actuel de Jésus, le disciple ésotérique du moins, n’a plus à douter de cela. Plus grande que la fonction du messie juif, terrestre, politique, civilisationnelle et religieuse, fut la fonction ésotérique de Jésus : révéler que Dieu, en tant qu’Être, ensemence le cœur de ceux qui le suivent.
La plénitude (Jn 01/16 = P 001)
L’infini est inépuisable
Jn 1/16
Car, de sa plénitude-plêrôma, nous avons tous reçu-lambanein, grâce-khâris sur grâce-khâris,
BJ : Oui, de sa plénitude nous avons tous reçu, et grâce pour grâce.
1 La traduction de la BJ (cher lecteur attention de ne pas confondre BJ : Bible de Jérusalem, et BG : Bhagavad Gita) ; donc la traduction de la BJ donne curieusement : grâce pour grâce. Mais qu’est-ce que cela signifie ? On dirait qu’entre les hommes et Dieu un échange se fait, donnant-donnant : je te donne une grâce, tu m’envoies une grâce. Jusqu’à un certain point, on peut dire, comme la BG : Nourrissez les dieux (Deva) par les sacrifices et les dieux soutiendront votre vie. De ces échanges mutuels naîtra pour tous la prospérité (BG 03/11). Mais enfin l’expression courante du croyant dit ‘Grâce à Dieu’. Ce qui vient ‘grâce à l’homme’ ou ‘grâce aux progrès de la science’ est d’une toute autre nature. À l’évidence le sens est : de sa plénitude, nous avons tous reçu, grâce sur grâce. Cet empilement de grâce d’origine divine est une image de la plénitude. Dieu se manifeste sous forme d’Infini, et l’Infini est inépuisable.
L’homme moderne cramponné à sa ‘petitesse progressive’
1 Ce verset, qui pourrait paraître banal, ou simplement dévotionnel, est une révélation : celle de la plénitude. L’homme moderne, mentalement incarcéré dans le temps, ne peut concevoir que le progrès. Il est incapable de comprendre qu’un homme qui doit encore progresser est imparfait, et qu’un homme imparfait ne saurait être pleinement heureux. L’immuabilité lui semble être une mort, alors qu’elle est plus que la vie. Ce verset de l’évangile gnostique de Philippe lui est incompréhensible : Lumière et ténèbres, vie et mort, droite et gauche sont frères et sœurs. Ils sont inséparables. C’est pourquoi la bonté n’est pas seulement bonne, la violence seulement violente, la vie seulement vivante, la mort seulement mortelle (Philippe 10). L’ésotérisme spirituel étant un, quelle que soit la tradition d’origine, la BG expose de même : Je vais te révéler entièrement cette connaissance (jnana) et sa réalisation, ou connaissance discriminative (vijnana) qui, une fois acquises, ne laissent rien d’autre à connaître (BG 07/02). L’homme moderne ne conçoit que la dynamique du mouvement. L’idée d’une connaissance qui soit complète et ne laisse rien d’autre à connaître le terrifie. Il tient à son incomplétude ; il tient à être au moins un peu séparé de l’Unique. Il ne veut pas se fondre dans le Tout (celui qui possède la vraie connaissance du Tout… : BG 03/29) ; il s’accroche à la petitesse de son ego avec passion.
L’absolu comme but
1 La plénitude est un thème que l’Évangile ne fait qu’effleurer ; mais il l’évoque cependant. Dans la Gita, ce thème est central, explicite. Parmi des milliers d’hommes, quelques-uns à peine s’efforcent d’atteindre la perfection ; et parmi ceux qui l’atteignent, rare celui qui Me connaît en vérité (BG 07/03). Devenu indifférent aux fruits des actes, toujours comblé, ne dépendant de rien ni de personne, celui-là, en réalité, n’agit pas, bien qu’engagé dans l’action (BG 04/20). L’action est de loin inférieure au yoga de la sagesse (buddhi yoga). Prends donc refuge dans cette sagesse. Malheureux ceux qui aspirent à la récompense (BG 02/49). Sache que ce que l’on nomme samnyasa (renoncement), c’est le yoga (‘union’ avec l’absolu). Personne ne devient un yogi sans le renoncement à soi-même, et aux sankalpas (pensées) (BG 06/02). Comme dit Jésus : Entende qui pourra !
Moïse et Jésus (Jn 01/17 = P 001)
Moïse : L’exotérisme de la Loi
Jn 1/17
Car la loi-nomos fut donnée-didonai par Moïse ; la grâce-khâris et la vérité-alêtheia adviennent-gignesthai par Jésus Christ (oint).
BJ : Car la Loi fut donnée par Moïse ; la grâce et la vérité sont venues par Jésus Christ (Jn 01/17 = P 001)
1 Dans ce passage apparaît nettement les deux niveaux que sont l’exotérisme (Moïse) et l’ésotérisme (Jésus-Christ). La logique de saint Paul oppose volontiers la Loi et la foi, et va jusqu’à prétendre que sans la Loi, il n’y aurait pas de péché. La spiritualité véritable, au contraire, légitime les deux niveaux, tout en les hiérarchisant. C’est précisément ce que fait Jésus.
2 En premier, la nécessité d’un cadre exotérique, donc d’une Loi pour tous. Nombre de mots sont piégés aujourd’hui, où la dégénérescence spirituelle a quasiment retourné beaucoup d’entre eux. Pour un homme moderne, la loi est une chose fluctuante, décidée majoritairement par les députés. Elle peut décider de choses manifestement contraires à la nature humaine. Par exemple qu’un homme ou une femme a le droit de choisir son sexe, indépendamment de son anatomie. Ou qu’un couple d’homosexuels a le ‘droit’ d’avoir des enfants, au même titre qu’un couple fécond selon la nature. Ces lois profanes refusent d’obéir à quelque conception spirituelle que ce soit, et désormais aussi bien aux lois les plus manifestes de la nature. L’humain se dresse contre Dieu et contre le cosmos lui-même, prétendant pouvoir tout recréer selon ses propres normes, qui, d’ailleurs sont parfaitement instables, et n’ont aucune direction déterminée.
3 Moïse, dans ce passage, comme dans tout l’Évangile, est essentiellement le symbole de la Loi, avec une majuscule, qui correspond exactement à ce que l’Inde nomme le Dharma. L’idée est que, de même que la nature a des lois physiques, chimiques etc, comme celle de la gravitation, de même le monde psychologique et spirituel est régi par des lois qui ne dépendent pas de la fantaisie humaine. La Loi, entendue dans ce sens, est conforme à la nature des choses et elle est donc universelle.
4 Certains objecteront : « Cependant il y a plusieurs sortes de ces lois, supposées être universelles. Il y a celles de Manu en Inde, celles du Coran en islam, celles de Moïse chez les juifs etc. » Cet argument ne pèse pas lourd, si on considère les choses attentivement, car leurs préceptes sont les mêmes, à quelques détails près. Honorer Dieu ; honorer ses parents ; ne pas tuer ; ne pas voler ; ne pas prendre la femme d’autrui ; ne pas faire de faux témoignages ; aimer et secourir son prochain. Fondamentalement ces lois exotériques sont universelles.
5 Jésus les confirme clairement en déclarant : N’allez pas croire que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir (Mt 05/17 = P 058). Et aussi : Il est plus facile que le ciel et la terre passent que ne tombe un seul menu trait de la Loi (Lc 16/17 = P 201). Cette dernière citation, d’ailleurs, confirme que le cosmos est produit par le logos ; le cosmos peut passer, et passera à terme, mais le logos, dont la Loi résulte, est immuable.
Les conditions de l’initiation ésotérique
1 En deuxième, après le domaine exotérique destiné à tous les membres d’une tradition, vient l’ésotérisme pour les disciples les plus qualifiés. La question se pose : « En quoi consiste les qualifications spirituelles pour l’ésotérisme ? » On pourrait s’attendre à une réponse du genre : ‘Il faut être en parfaite santé, impeccablement moral et très intelligent.’ Tout cela ne saurait nuire, assurément, mais la condition première est de percevoir les limites de la vie dans un corps mortel, et de ne s’en point contenter. Celui qui est heureux dans ce monde, comme un animal dont la gamelle est régulièrement remplie, n’est pas fait pour la spiritualité ; même s’il est en bonne santé, ne fait pas de gros péchés et s’il est cérébralement intelligent.’
2 La Gita détaille les conditions nécessaires pour le dépassement de l’exotérisme. Tout d’abord ne pas avoir d’addiction aux perceptions sensorielles. Toute addiction revient à une recherche de paradis artificiel. Déjà la recherche du paradis terrestre, qui est assurément vertueuse, mais encore egocentrique, est un obstacle à la libération spirituelle moksha (BG 09/21), à plus forte raison la recherche obsessionnelle de paradis artificiels. Et il faut noter que, dans le monde moderne, les tentations foisonnantes, qui étaient le fait d’une très petite élite autrefois, sont désormais à la portée de presque tout le monde, par le biais du consumérisme et des médias en particulier. L’appétence pour l’artificiel laisse peu d’hommes sans addiction dans le monde contemporain. Donc, le premier critère est le non-attachement aux objets des sens (BG 13/08). Ce n’est pas le refus du plaisir ; c’est le non attachement au plaisir.
3 Ensuite vient l’affranchissement du faux ego… (BG 13/08), c’est-à-dire la compréhension de ce que le moi n’est pas une entité stable et vraiment réelle. Le moi est un flux de sensations, d’émotions, de pensées, sans cesse en recomposition, et qui se décomposera nécessairement à la mort. D’ailleurs, dans le sommeil profond, le moi s’endort déjà transitoirement. Seul celui qui sort de cette illusion d’être le moi peut accéder à l’ésotérisme spirituel.
L’enfer et le samsara
1 La dernière condition est la claire vision des maux qu’apportent la naissance, la maladie, la douleur, la vieillesse, la mort… (BG 13/08). Celui qui est heureux avec tout cela n’en sortira jamais. La spiritualité n’est pas faite pour les naïfs, plus ou moins hypocrites et souvent privilégiés, qui tentent de faire croire à leur entourage que ‘La vie est belle’. L’enfermement dans la vie mortelle, pour cause d’attachement à la vie mortelle, est ce que l’Orient appelle le samsara (la ronde des naissances et des morts). En langage évangélique, c’est l’enfer. L’être est ‘enfermé’ dans une forme limitée, et toute limite apparaît comme une prison pour celui qui a le sens de l’infini. Lorsque la Gita dit : Toi, qui est échoué dans ce monde éphémère et misérable, consacre-toi à moi (BG 09/33), l’Évangile dit : là seront les pleurs et les grincements de dents (Mt 13/50 = P 095). Le langage évangélique est assurément plus pathétique, plus émotionnel, plus dramatisant, mais l’idée demeure la même.
La hiérarchie exotérisme et ésotérisme dans la Bhagavad Gita
1 Comme on le verra mille fois, on retrouve les mêmes principes dans la Bhagavad Gita, en plus nets. La BG déclare : Celui qui néglige les préceptes des Écritures, pour agir selon son caprice, n’atteint jamais la perfection, ni le bonheur voilà pour l’exotérisme ; et pour l’ésotérisme, il n’atteint jamais non plus le but suprême (BG 16/23). Donc la Loi (Dharma) est la condition sine qua non de l’exotérisme et de l’ésotérisme.
2 Une petite nuance, cependant : pour l’exotérisme, c’est parfaitement clair et sans discussion : Par conséquent, que les Écritures soient pour toi l’autorité qui détermine ce qui doit être fait et évité. C’est en connaissant les prescriptions des Écritures que tu dois agir dans ce monde (BG 16/24). ‘Dans ce monde’, donc dans le monde régit par l’exotérisme. Par contre ceux qui visent la libération-moksha, donc qui parcourent la voie ésotérique, sont parfois plus ou moins affranchis des prescriptions de la Loi. Le yogi, établi dans l’unité, qui Me vénère comme demeurant dans tous les êtres, vit en Moi, quel que soit sa façon de vivre (BG 06/31) et aussi : Le yogi est porté de façon irrésistible par sa pratique antérieure. Même le simple souhait de connaître le yoga lui permet de transcender déjà tous les rites scripturaires des Védas (BG 06/44). Et, finalement : Renonçant à tous les dharmas (à toutes les règles), que je sois ton unique refuge. Je t’affranchirai de tous les maux (BG 18/66).
3 L’Évangile est très peu théorique et beaucoup exemplaire. C’est l’exemple du Christ qui est censé amener à comprendre la théorie qui sous-tend ses actes. Mais les actes sont souvent susceptibles de plusieurs interprétations, ce qui rend l’Évangile difficile à manier. En tout cas, sur la question présente, on voit clairement que la liberté de Jésus vis-à-vis de certains points de la Loi, liberté qui choque les pharisiens (les ‘séparés’), et ceci à longueur d’Évangile, n’a qu’une raison d’être : Jésus est plus que l’homme de la Loi ; il est l’homme de la libération-moksha. Étant déjà libre, il est au-dessus de la Loi. Mais, cependant, il ne l’enfreint jamais pour satisfaire ses propres caprices, ou pour jouer à l’anarchiste ; il enfreint toujours la Loi pour réveiller le divin dans l’autre. Jésus se trouve donc exactement dans le cas de celui qui Me vénère comme demeurant dans tous les êtres, et vit en Moi, quel que soit sa façon de vivre.
La légende de Moïse
1 Les noms propres n’existent pas ; tout nom propre est un qualificatif plus ou moins oublié. Ainsi Moïse signifie en hébreu ‘tiré de l’eau’. Cela provient de la légende biblique. Les esclaves juifs détenus en Égypte pendant des siècles faisaient beaucoup d’enfants, au point que les Égyptiens se sentirent menacés par le nombre. L’ordre fut alors donné de tuer tous les enfants mâles (on retrouvera l’écho de cette légende dans l’Évangile avec la scène du massacre des enfants par Hérode : Mt 02/16 = P 011). L’histoire raconte que la mère de Moïse eut l’idée de le déposer dans un petit couffin d’osier et de l’abandonner au Nil, juste en amont de l’endroit où se baignait la fille du Pharaon. Celle-ci découvrit l’enfant, l’adopta, le fit garder par une nourrice juive… justement sa mère, qui se trouvait opportunément là, et lui offrit une éducation pharaonique complète. D’où le nom ‘sauvé des eaux’. Voilà pour les belles histoires.
Le psychisme-psuchè et l’esprit-pneuma
1 Ésotériquement l’eau est un symbole du psychisme. On le retrouvera dans les passages de Jésus et Pierre marchant sur les eaux (ce dernier avec un succès mitigé) (Mt 14/29 = P 107). L’eau, en effet, n’a pas de structure propre ; elle prend la forme de tout récipient dans lequel on la verse. Tel est le psychisme d’un homme que l’esprit-pneuma n’oriente pas, ou mal. L’eau est indispensable à la vie, du moins à la vie humaine, et cependant, un homme plongé longuement dans l’eau s’y noie. L’eau concerne donc l’animal humain, pas l’homme dans son entier. L’esprit, grec pneuma, ce qui signifie ‘le souffle’, fait référence à l’air ; l’homme a besoin d’eau, mais il vit dans l’élément air.
Moïse l’Égyptien
1 Le mot Moïse a aussi un sens en égyptien : il désigne le ‘fils’. Selon la légende, la fille de pharaon l’a trouvé si beau qu’elle l’a adopté. Elle l’a ensuite traité comme son fils. Ésotériquement cela signifie que la tradition mosaïque est fille de la tradition égyptienne sur de nombreux points. C’est tout autre chose que la diabolisation des méchants Égyptiens que l’on trouve dans le récit biblique, lu au premier degré. Là aussi on retrouvera en écho le fait que Jésus, après le massacre des petits enfants par Hérode, a fui en Égypte et y a donc passé une partie de sa prime jeunesse. Les traditions spirituelles ne naissent pas par génération spontanée ou par hasard. Cela relie la tradition juive (Abraham, né en 1812 avant Jésus, selon la tradition juive) à la tradition égyptienne, au moins deux fois plus ancienne.
Les rapports difficiles du judaïsme et du christianisme
1 Le prologue de Jean situe hiérarchiquement Moïse et Jésus, et donc aussi le judaïsme et le christianisme. Pour autant, il ne rend pas obsolète le judaïsme. Deux interprétations se disputent alors, concernant le judaïsme, tout au long de l’histoire chrétienne. L’ésotérique reconnaît une fonction spirituelle au judaïsme, comme nous l’avons vu : l’attente de l’aspect glorieux du messie, que Jésus n’a pas manifestée (sauf pendant la transfiguration, mais alors seulement devant trois de ses disciples) (Mc 09/02 = P 125). Et donc l’ésotériste chrétien est ami des juifs. Mais l’exotérisme chrétien estime que la Loi de Moïse est reprise dans le christianisme, de même que la Thora, qui constitue l’Ancien Testament des chrétiens, et donc que tout juif devrait se convertir au christianisme. Cette conception entraina souvent un mépris des juifs, et parfois des pogroms.
La grâce et la vérité de Jésus
1 Jésus transmet la vérité par sa parole, et la grâce par ses actes (en particulier de guérisseur). Moïse avait aussi fait preuve de la grâce de guérir les hommes mordus par des serpents mortels ; et Jésus y fait d’ailleurs allusion lorsqu’il s’adresse à Nicodème (Jn 03/14 = P 030). Et sa parole (du moins pour les tables de la Loi) provenait de Dieu qu’il a rencontré sur le Sinaï. Mais la grâce de Jésus est plus ample et sa vérité plus métaphysique.
2 Dans la conception religieuse cela s’explique par le fait que Jésus est Dieu, incarnation du Fils, troisième personne de la Trinité. Dans la conception ésotérique Jésus est un réalisé, son ego est sacrifié à Dieu ; quand il parle, Dieu s’exprime en langage humain.
Nul n’a jamais vu Dieu… (Jn 01/18 = P 001)
Peut-on voir Dieu ?
Jn 1/18
Personne-pôpote n’a jamais vu-idein Dieu-theos, mais le Dieu-theos unique-engendré-monogenês, qui est dans le giron-kolpos du père-patêr, celui-là l’a raconté-en-détail-en-exégèse-exêgesthai.
BJ : Nul n’a jamais vu Dieu ; le Fils unique, qui est tourné vers le sein du Père, lui, l’a fait connaître (Jn 01/18 = P 001).
1 Voici le dernier verset du prologue johannique ; il relie le principe divin à sa manifestation christique. Nul n’a jamais vu Dieu pour une raison métaphysique évidente : si quelqu’un pouvait le voir, il y aurait alors le voyeur et le vu, ce dernier étant Dieu. Dès lors Dieu ne serait plus l’Unique, celui en dehors de qui il n’est rien. Ce que confirme la Gita : Tous les êtres demeurent en moi (BG 09/04). Ce passage fait partie des traits nettement métaphysiques et non duels de l’évangile selon Jean, traits qui côtoient d’autres aspects d’altitude conceptuelle très différente, et qu’on serait enclins souvent à suspecter venir d’une autre plume, plus tardive.
2 Comme déjà dit, il y a plusieurs mots en grec pour dire ‘voir’, le mot idein désigne la vue physique, oculaire. On ne peut pas voir Dieu avec les yeux de chair. La Bhagavad gita précise cela à sa manière. Arjuna, le héros-disciple, demande au seigneur incarné Krishna : si tu penses qu’il m’est possible de supporter une telle vision, montre-moi ta forme impérissable (BG 11/04) et celui-ci lui répond : puisque tu ne peux me voir avec les yeux de ton corps, aussi, vais-je te conférer la vue divine ; contemple donc en moi l’Union (yoga) souveraine (BG 11/08). Tout tient dans la précision : contemple donc ‘en moi’. On ne peut voir Dieu qu’en Dieu, ayant donc réalisé, sinon la fusion-moksha, du moins un certain degré de non-dualité. En somme, seul Dieu se voit Lui-même. Vraiment toi seul te connais par toi-même… ô Dieu des devas (dieux), ô souverain du monde (BG 10/15).
L’exégèse et l’herméneutique
1 Ce verset reprend la notion d’unique-engendré-monogenês dont nous avons parlé. La version de la BJ introduit un peu de dualité, selon sa coutume, en disant : le Fils unique, qui est tourné vers le sein du Père, alors que le texte grec dit plutôt : qui est dans le giron-kolpos du père-patêr.
2 Reste le plus important : lui, l’a fait connaître (BJ), ce qui est à la fois trop et pas assez pour traduire : celui-là l’a raconté-en-détail-en-exégèse-exêgesthai. La traduction de la BJ est trop si on prend le mot connaître au sens profond, ésotérique. Car con-naître, c’est ‘naître avec’, ‘naître à l’intérieur de’, c’est ‘fusionner avec ce que l’on connaît’. Celui qui connaît véritablement Dieu ne s’en distingue plus ; alors on ne pourrait plus dire en même temps qu’il est tourné vers le Père.
3 Mais la traduction BJ n’est pas assez car le grec emploie le mot exêgesthai. Dans ce mot on entend ‘exégèse’, qui en est l’avatar français. Le préfixe ex implique une extériorisation, un étalement, une analyse en détail d’un ensemble originellement synthétique. L’exégèse est l’art de saisir, au-delà de la forme extérieure, apparente, littérale d’un texte, sa signification profonde. Comme l’Évangile, la Gita, en son début, prévient de cette nécessité : Il est une parole fleurie, dont se prévalent les hommes qui manquent de sagesse. Ils sont attachés à la lettre du Vêda. Ils prétendent : « Il n’y a rien au-delà » (BG 02/42).
4 Et l’évangile gnostique de Thomas fait de même : Celui qui se fera herméneute de ces paroles ne goutera plus la mort (Tho 001). On remarque qu’ici, il s’agit d’herméneutique et non d’exégèse. Il s’agit de deux notions quasi jumelles. Le dictionnaire dit, pour exégèse : « Interprétation philologique et doctrinale d’un texte dont le sens, la portée sont obscurs ». Et pour herméneutique : « Théorie de l’interprétation des signes comme éléments symboliques d’une culture. En exégèse biblique, ensemble des règles permettant de déterminer tout à la fois le sens littéral de l’Écriture et son sens existentiel, c’est-à-dire sa valeur universelle dans l’histoire de l’humanité. » On est assez proche de la distinction entre ‘bonnet blanc’ et ‘blanc bonnet’.
5 Mais sortons des dictionnaires, pour réaliser que l’apôtre Thomas présente la parole du Logos, transmise par Jésus, comme étant une graine d’immortalité : Celui qui se fera herméneute de ces paroles ne goutera plus la mort. Cela correspond exactement à ce qui fut dit à propos de la graine-sperma à laquelle Jésus compare sa parole. Le but de l’Évangile, qu’annonce ce prologue, n’est rien moins que la connaissance de Dieu, que la renaissance en Dieu, comme Jésus le dira à Nicodème (En vérité, en vérité, je te le dis, à moins de naître d’en haut, nul ne peut voir le Royaume de Dieu : Jn 03/03 = P 030).
Prologue de Jean
Prologue de Jean
Texte de la Péricope 001 : Prologue de Jean
Jn 1/01
Dans-en le principe-archê est le logos, et le logos est vers Dieu-theos, et le logos est Dieu-theos. (Jn 01/01 = P 001)
Bible de Jérusalem (BJ) : Au commencement était le Verbe et le Verbe était avec Dieu et le Verbe était Dieu (Jn 01/01 = P 001)
Jn 1/02
Il est-einai, dans-en le principe-archê, vers Dieu-theos.
BJ : Il était au commencement avec Dieu.
Jn 1/03
Tout-pas devient-gignesthai par lui-autos, et sans lui-autos rien-oude n’advient-gignesthai de ce qui devient-gignesthai. (Jn 1/3 = P 1)
BJ : Tout fut par lui, et sans lui rien ne fut. (Jn 01/03 = P 001)
Jn 1/04
En lui est la vie-zôê, et la vie-zôê est la lumière-phôs des humains-anthrôpos (Jn 01/03 = P 004)
BJ : Ce qui fut en lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes.
Jn 1/05
La lumière-phôs brille-phainein dans les ténèbres-skotia et les ténèbres-skotia ne l’ont pas appréhendé-katalambanein.
BJ : et la lumière luit dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont pas saisie.
Jn 1/06
Il y a un homme-anthrôpos, envoyé-équipé-apostellein par Dieu-theos ; son nom-onoma est Jean (grâce-à-Celui-qui-est-hb-iôannês)
BJ : Il y eut un homme envoyé de Dieu ; son nom était Jean.
Jn 1/07
Il vient-erkhesthai pour un témoignage-marturia, pour témoigner-marturein de la lumière-phôs, afin que tous croient-pisteuô par lui.
BJ : Il vint pour témoigner, pour rendre témoignage à la lumière, afin que tous crussent par lui.
Jn 1/08
Il n’est pas la lumière-phôs, mais le témoin-marturein de la lumière-phôs.
BJ : Celui-là n’était pas la lumière, mais il avait à rendre témoignage à la lumière.
Jn 1/09
Il (le logos) est la lumière-phôs véritable-alêthinos qui illumine-phôtizein tout humain-anthrôpos, en venant-erkhesthai dans le monde-kosmos.
BJ : Le Verbe était la lumière véritable, qui éclaire tout homme ; il venait dans le monde.
Jn 1/10
Il est dans le monde-kosmos, et le monde-kosmos devient-gignesthai par lui-autos et le monde-kosmos ne le connaît-ginôskein pas. [gignesthai=advient]
BJ : Il était dans le monde, et le monde fut par lui, et le monde ne l’a pas reconnu.
Jn 1/11
Il vient-erkhesthai chez lui-idios, et les siens-idios ne l’accueillent-paralambanein pas.
BJ : Il est venu chez lui, et les siens ne l’ont pas accueilli.
Jn 1/12
Mais à ceux-hosos qui l’accueillent-lambanein, il donne-didonai pouvoir-exousia de devenir-gignesthai des enfants-rejetons-teknon de Dieu-theos, à ceux qui croient-pisteuein en son nom-onoma.
BJ : Mais à tous ceux qui l’ont accueilli, il a donné pouvoir de devenir enfants de Dieu, à ceux qui croient en son nom, (Jn 01/12= P 001)
Jn 1/13
Qui sont engendrés-gennaein, non des sangs-haima, ni d’une volonté-thelêma de chair-sarx, ni d’une volonté-thelêma d’homme-anêr mais de Dieu-theos. [anêr = guerrier, celui qui engendre]
BJ : lui qui ne fut engendré ni du sang, ni d’un vouloir de chair, ni d’un vouloir d’homme, mais de Dieu.
Jn 1/14
Le logos devient-gignesthai chair-sarx ; il dresse-sa-tente-skênoein en-en nous-hêmeis et nous voyons-(transcendentalement)-theasthai sa gloire-doxa, gloire-doxa d’un unique-engendré-monogenês d’auprès du père-patêr, plein-plêrês de grâce-kharis et de vérité-alêtheia. (Jn 1/14 = P 001)
BJ : Et le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous, et nous avons contemplé sa gloire, gloire qu’il tient de son Père comme Fils unique, plein de grâce et de vérité. (Jn 1/14 = P 001)
Jn 1/15
Jean témoigne-marturein à son sujet ; il s’écrie-krazein : « C’est-einai de lui-houtos que j’ai dit-legein : celui qui vient-erkhesthai derrière-opisô moi-egô est passé-gignesthai devant-emprosthen moi-egô parce que avant-moi-en-premier-prôtos, il est-einai. »
BJ : Jean lui rend témoignage et il clame : »C’est de lui que j’ai dit : Celui qui vient derrière moi, le voilà passé devant moi, parce qu’avant moi il était. »
Jn 1/16
Car, de sa plénitude-plêrôma, nous avons tous reçu-lambanein, grâce-khâris sur grâce-khâris,
BJ : Oui, de sa plénitude nous avons tous reçu, et grâce pour grâce.
Jn 1/17
Car la loi-nomos fut donnée-didonai par Moïse ; la grâce-khâris et la vérité-alêtheia adviennent-gignesthai par Jésus Christ (oint).
BJ : Car la Loi fut donnée par Moïse ; la grâce et la vérité sont venues par Jésus Christ.
Jn 1/18
Personne-pôpote n’a jamais vu-idein Dieu-theos, mais le-ho Dieu-theos unique-engendré-monogenês, qui est dans le giron-kolpos du père-patêr, celui-là l’a raconté-en-détail-en-exégèse-exêgesthai.
BJ : Nul n’a jamais vu Dieu ; le Fils unique, qui est tourné vers le sein du Père, lui, l’a fait connaître.
Prologue de Jean : Dans le principe est le logos…(Jn 01/01-02)
Dans le principe-archê est le logos, et le logos est vers Dieu-theos, et le logos est Dieu-theos (Jn 01/01 = P 001)
Bible de Jérusalem = BJ : Au commencement était le Verbe et le Verbe était avec Dieu et le Verbe était Dieu (Jn 01/01 = P 001)
L’Evangile au plus près du grec
1 Les mots grecs sont ceux du texte original, car les évangiles canoniques sont écrits en grec. Il n’y a pas source plus sûre et plus pure dans la tradition chrétienne des évangiles. C’est pourquoi nous partons de cette source et non des innombrables traductions possibles qui, elles, colorent le texte d’une façon ou d’une autre, en fonction du public visé. On pourrait objecter : « La plupart des mots constituent bien une traduction en français. » En effet, nous donnons la traduction de la Bible de Jérusalem (BJ), traduction produite par l’École Biblique de Jérusalem, et quasi officielle dans l’Église Catholique Romaine. Mais nous l’avons profondément retravaillée à partir de la Concordance grec-français faite par la dominicaine sœur Jeanne d’Arc. Ce qui permet d’obtenir une traduction au plus près du grec et non édulcorée en vue de plaire à tel ou tel public particulier. C’est le disciple qui doit s’adapter au message de la Révélation et non la Révélation qui doit être bricolée selon les à priori idéologiques des temps changeants.
Correspondance : prologue de Jean et métaphysique hindoue
1 Dans le principe-archê est le logos. Le mot arkhê signifie ‘principe’. La traduction ‘au commencement’ n’est pas fausse, mais très limitative, car le commencement n’est que le principe du temps ; non le Principe absolu. Arkhê désigne donc Dieu, en tant que source du monde humain. On reverra souvent, dans l’Évangile, Dieu en tant que père. C’est une image symbolique très riche, mais qui n’est qu’un symbole de Dieu possible, parmi beaucoup d’autres. Arkhê signifie aussi ‘puissance’. On le trouve dans le français ‘hiérarchie’ ‘la puissance-arkhê du sacré-hiéros’.
2 Le grec ‘logos’ donne ‘langage’ en français et aussi ‘logique’. C’est à la fois l’intelligence de Dieu et le langage de Dieu. Qui dit langage dit dualité, car il y a celui qui parle et celui à qui il s’adresse. Le logos ne représente donc pas Dieu comme absolu, ni Dieu comme l’Unique (notion que Jésus emploie P 316), mais Dieu en rapport avec ce que les hindous nomment ‘la manifestation’ et les chrétiens ‘la création’, c’est-à-dire le cosmos et tous les états de l’Être.
3 On a donc trois entités : le Principe-archê, le logos, et Dieu-theos. Le Principe est Dieu en tant qu’absolu, quelque chose qui s’apparente au Brahman hindou. Dieu-theos est le créateur ; quelque chose qui s’apparente au Ishvara hindou. Et le logos est la parole, l’acte, par lequel Dieu-theos crée ; quelque chose qui s’apparente au Brahma hindou. Ce qui donne schématiquement :
De la comparaison entre différentes traditions spirituelles
1 Nous disons bien que telle notion évangélique (le Principe-archê) ‘s’apparente’ à telle notion hindoue de la Bhagavad Gita (Brahman, l’absolu). En effet, il n’y a aucun équivalent exact d’un mot essentiel d’une langue dans une autre langue. Si tous les hommes pensaient et concevaient de la même façon, ils parleraient tous la même langue. C’est parce qu’ils ont des conceptions du monde différentes que des vocables différents sont apparus. Le mythe biblique de la Tour de Babel ne symbolise pas seulement des langages multiples, divisant les humains en différents groupes séparés, ce mythe symbolise des conceptions du monde différentes et non miscibles, divisant les humains en groupes rivaux. Les comparaisons entre deux traditions sont donc toujours des approximations, des rapprochements, jamais des identités pures et simples.
Brahman, Ishvara et la trimurti hindoue
1 La métaphysique hindoue distingue une hiérarchie entre Brahman, l’absolu, dont on ne peut se faire aucune représentation, car toute image, tout mot est limitatif, et Ishvara le dieu créateur, qui correspond, grosso modo, à la notion de Dieu-theos dans le christianisme et l’Évangile. La Bhagavad Gita évoque Brahman : On dit de Cela (Brahman), qu’il est la lumière de toutes les lumières, brillant par-delà les ténèbres… (BG 13/17) et aussi Ishvara : Celui qui voit Ishvara (le seigneur) demeurer partout de la même manière, celui-là ne risque pas de se faire violence à lui-même, et par conséquent, il atteint le but suprême (BG 13/28).
2 Ensuite la métaphysique orientale hindoue distingue trois aspects d’Ishvara.
Premier aspect : Ishvara en tant que Brahma ; il s’agit d’Ishvara dans son acte de création, et non, si l’on peut dire, d’Ishvara au repos entre deux créations. En effet, contrairement au christianisme, la métaphysique orientale conçoit le monde comme une ‘manifestation’ (et non une création ‘ex nihilo’ ‘à partir du néant’) et cette manifestation d’Ishvara est rythmique et cyclique. Brahma est donc Ishvara lorsqu’il crée. En Inde rares sont les temples dédiés à Brahma, car la création dans laquelle vivent les hommes actuels est déjà faite.
Deuxième aspect d’Ishvara : Vishnou, qui est Dieu en tant que conservateur d’un monde créé et avant que ce monde ne se résorbe dans le créateur. La plupart des temples hindous sont consacrés à Vishnou, car la grande masse des hindous, comme presque tous les chrétiens, prient Dieu pour que leur vie se prolonge et s’arrange bien.
Troisième aspect d’Ishvara : Shiva, qui est le Dieu du yoga, puisque c’est lui qui permet de réintégrer Ishvara. Les yogis, en effet, ne cherchent pas d’abord à aménager et améliorer leur vie mortelle ; ils cherchent à quitter le cycle perpétuel du ‘samsara’, ‘la ronde des naissances et des morts’, pour passer de la manifestation à la fusion dans son Principe, c’est-à-dire dans Ishvara, puis dans Brahman. L’ensemble Brahma, Vishnou et Shiva donne la ‘trimurti’ hindoue (littéralement ‘les trois formes’ : création, conservation, réintégration).
Créateur immuable et créateur anthropomorphique
1 Il faut aussi considérer Dieu-Ishvara, d’une part entre les périodes de manifestation, d’autre part dans son secret pendant les manifestations. Comme vu, les manifestations sont cycliques : Du non-manifesté, indifférencié, émerge le manifesté, les êtres différenciés, au lever du jour cosmique. À la tombée de la nuit cosmique, tout se dissout dans le non-manifesté (BG 08/18). D’une part, entre chaque manifestation, Ishvara subsiste, bien évidemment. D’autre part, même pendant une manifestation, Ishvara est conçu comme un Dieu transcendant et non, comme dans la Bible, l’Évangile aussi et la théologie chrétienne, comme un Dieu à l’image de l’homme (d’où le symbole de Dieu-le-Père à l’image des pères humains). La Bible, dans la Genèse, dit que l’humain est fait à l’image de Dieu, mais la théologie chrétienne a fortement tendance à présenter Dieu à l’image de l’homme. Tel n’est pas le cas de la conception d’Ishvara (avec quelques exceptions comme dans BG 11). Généralement Ishvara est présenté impavide, aux antipodes du Dieu biblique et chrétien tellement sentimental et émotionnel : Prenant appui sur ma substance (Prakriti), je ne cesse de faire jaillir la foule entière des êtres ; immuable et pour ainsi dire sans le vouloir, par la seule énergie inhérente à cette substance (BG 09/08).
Limites du langage spatio-temporel
1 Précisons que, lorsqu’on parle « d’Ishvara entre les périodes de manifestation », l’expression n’est pas à prendre à la lettre. Le temps s’écoule dans le cadre d’une manifestation, mais on ne peut pas évoquer une durée avant la manifestation ou après la manifestation. Il n’y a donc pas un espace de temps entre deux manifestations. Le langage qui évoque des ‘périodes de manifestation’ est donc symbolique, comme si ‘Dieu se manifestait de temps en temps’. Semblablement, on s’imagine des cycles de manifestations successifs, comme les respirations d’un humain, comme les jours et les nuits et les saisons, années etc. Mais, quand l’Éternel se manifeste, vu qu’il n’est pas soumis au temps comme les humains, rien n’empêche que plusieurs manifestations se déroulent simultanément, en parallèle. On rencontre toujours cette difficulté en métaphysique, que notre langage est spatio-temporel et qu’il s’agit d’évoquer l’au-delà du temps et de l’espace.
Il y a Trinité et Trinité
1 On obtient donc une trinité divine hindoue : Brahma, Vishnou, Shiva (création, conservation, réintégration), qui n’est pas superposable à la trinité de la théologie chrétienne : Dieu-Père, Dieu-Fils et Dieu-Saint-Esprit. Car, dans la théologie chrétienne, Père, Fils et Saint-Esprit sont censés être des personnes différentes et distinctes, alors que, dans la métaphysique hindoue, Brahma, Vishnou et Shiva sont trois aspects du même, de l’Unique, qui est Ishvara. Et Ishvara lui-même n’est pas un autre que Brahman ; il est seulement Brahman en tant qu’il se manifeste, ‘Brahman sa-gunas’, c’est-à-dire ‘Brahman avec des attributs’ (la puissance, l’infinitude, la bonté, la beauté, la justice etc). Autrement dit Ishvara est l’Être, dont les êtres que sont les humains ne sont que des images transitoires, et Brahman est le sur-Être, dans son mystère, non manifesté.
2 La grande similitude des noms entre Brahman et Brahma suggère fortement que l’un est la projection, la manifestation de l’autre. Pour être précis ‘Brahman nir-gunas’, c’est-à-dire ‘Brahman sans caractéristiques’ limitatives, est l’absolu et Brahma est le créateur (Brahma est aussi nommé ‘Brahman sa gunas’, soit avec des caractéristiques particulières, donc manifesté).
Un texte manipulé pour le faire entrer dans les dogmes ?
1 Revenons au prologue de Jean. Il est manifeste que le langage employé est particulièrement alambiqué. Dans le principe-archê est le logos, et le logos est vers Dieu-theos, et le logos est Dieu-theos, on pourrait suspecter une formule qui a été manipulée pour lui faire suggérer autre chose que ce qu’elle signifiait à l’origine. Car, enfin, le logos est dans le Principe-archê, mais où est Dieu-theos ? Dieu est-il dans le Principe, est-il le Principe lui-même ; le Principe est-il en Dieu ? Si le logos est Dieu et que le logos est dans le Principe, alors Dieu est dans le Principe. Pourquoi ne pas le dire clairement ? Si le logos est vers Dieu et que le logos est Dieu, alors on a deux Dieux. Il semble que cette formulation, à dessein peu claire, voire ambiguë, ait été élaborée pour faire cadrer l’évangile de Jean originel (que nous n’avons pas, mais que l’on pressent) avec le dogme de la Sainte Trinité et ses multiples personnes divines. Ce dogme professe que Père, Fils et Esprit sont trois personnes différentes, distinctes et que les trois sont Dieu. Comment parler encore d’un monothéisme ? La formulation que nous scrutons vise à conclure que le logos est Dieu et on nous dira ensuite que Jésus est le logos, donc que Jésus est Dieu, premier dogme fondateur de la dogmatique et de la théologie chrétienne.
Une dimension métaphysique qui s’évapore ensuite
1 On remarque ensuite que la notion de Principe-archê, si manifestement métaphysique et essentielle dans le prologue, disparaît pour ainsi dire dans le reste de l’évangile selon Jean et qu’on ne la voit nulle part dans les trois autres évangiles canoniques. Cela conforte beaucoup l’impression qu’il s’est agi au départ d’un texte de haute métaphysique, qui a été quelque peu compressé et contorsionné, pour le faire entrer dans le cadre rigide et romain du dogme selon lequel Jésus, purement et simplement, est Dieu.
P 001 : tout devient par lui… (Jn 01/03)
La répétition comme démonstration
1 Il est-einai, dans le principe-archê, vers Dieu-theos (Jn 01/02). Un esprit français et rationnel s’étonne de cette répétition dès le deuxième verset. Aurait-on déjà épuisé le sujet ? Compte-t-on sur le martelage mental pour faire entrer la notion, plutôt que sur la démonstration explicative ? Les savants disent, et ils ont certainement raison, que le texte mis en guise de prologue dans l’évangile selon Jean, était au départ un texte liturgique ; une sorte de cantique, un credo. Un style littéraire qui affirme et scande mais ne présente aucune ambition démonstrative.
Le non-sens du néant participant à la création
1 Tout devient-gignesthai par lui, et sans lui rien n’advient-gignesthai de ce qui devient-gignesthai (Jn 01/03 = P 001). Avec ce troisième verset nous tombons sur une autre formulation particulièrement contournée. A-t-on voulu dire que ‘tout fut par lui seul’ ? Non pas ! On dit que tout fut par lui, et que rien n’aurait pu être sans lui, mais on ne précise pas si les choses sont par Lui seul. N’est-ce pas une façon habile de faire coller ce texte avec le dogme de la creatio ex nihilo ? Selon la théologie, Dieu n’a pas tiré la création de Lui-même, il a tiré la création du néant (ex nihilo). Ce n’est donc pas Lui seul qui a fait la création, mais aussi le néant. Le problème, c’est que le néant est ce qui n’existe pas, et même ce qui n’est pas. Si bien que la notion de creatio ex nihilo n’a, à proprement parler, aucun sens.
2 On est ici très loin de la limpidité adamantine de la métaphysique orientale : Je suis la source de tout, et tout procède de moi… (BG 10/08). Et aussi : Il n’y a rien, absolument rien de supérieur à moi… À moi est suspendu l’Univers, comme une rangée de perles à un fil (BG 07/07). Ici, clairement, on se situe dans un monothéisme. Le monothéisme, entendu au sens métaphysique et spirituel, ce n’est pas qu’il n’y a qu’un Dieu, mais c’est qu’il n’existe et qu’il n’est rien hors de Dieu. Si, à l’origine, mais on ne le saura certainement jamais, le prologue de Jean était un texte parfaitement métaphysique (et il en a l’air, ainsi que l’ensemble de son évangile), alors il est patent qu’il fut plus qu’accommodé, il fut amputé de cette altitude que le symbolisme de l’aigle attribué à Jean nécessiterait.
Le paradoxe de l’humilité diabolique
1 La question se pose alors : « Si, comme vous l’envisagez, avec une audace que d’aucuns trouveront blasphématoire, le texte originel de Jean a été manipulé à ce point quelle pouvait en être la raison ? Car, enfin, il n’y a pas de crime sans mobile ? » Nous ne disons pas que cette manipulation fut un crime ; nous disons que c’est une occultation volontaire, ou un aveuglement. La référence au néant, dans la fameuse formule creatio ex nihilo, vise manifestement à néantiser l’humain, à prétendre qu’il y a du néant dans l’humain. Beaucoup de religieux chrétiens croient grandir Dieu en se dépréciant eux-mêmes. Saint Paul, le vrai fondateur du christianisme, va jusqu’à se comparer à un avorton ! Mais il est plus sage de penser qu’un tel rapprochement (créateur / avorton) est une insulte à Dieu et non un hommage. On juge d’un sculpteur d’après son œuvre. Comment grandir le sculpteur en qualifiant son œuvre de déchet ? Et où est passé l’humain image de Dieu de la Genèse ?
2 Ici se situe tout le paradoxe de l’exotérisme religieux. On pense honorer Dieu en le présentant comme le Très Haut. Mais arrive un moment où la distance que l’on établit entre Dieu et l’humain est si grande que l’humain en vient à s’imaginer hors de Dieu. Et, si quelque chose se trouve hors de Dieu, alors Dieu n’est plus l’Unique. On n’est plus dans le monothéisme. Et celui qui se voulait humble devient un monstre d’orgueil : « Qui es-tu pour te prétendre hors de Dieu ? D’où sors-tu ? Qui t’a fait ? » Paradoxalement, la seule façon d’être humble, c’est de dire « Je suis en Dieu », « Il n’y a en moi rien qui ne soit de Dieu ». Dieu dit dans la Bhagavad Gita : Je suis la source de tout, ce qui revient au même. On voit ainsi à quel point une certaine conception chrétienne de l’humilité, voire du masochisme religieux, cache un orgueil vraiment diabolique, au sens étymologique où le diable, c’est le double : ‘Il y a Dieu et moi’. Or cela est faux, car je ne saurai être sans Dieu. Je ne suis pas rien en moi-même, c’est sans Dieu que je suis rien.
P 001 : en lui est la vie et la vie est la lumière… (Jn 01/04 = P 001)
L’éternel présent de l’Évangile
En lui est la vie-zôê, et la vie-zôê est la lumière-phôs des humains-anthrôpos (Jn 01/04 = P 001)
1 La traduction que nous proposons utilise le présent. En grec existe un mode de conjugaison qui s’apparente au ‘présent de narration’, c’est-à-dire qu’on s’imagine dans le présent du personnage dont on raconte l’histoire. C’est ce que font les évangélistes. Les traductions officielles, ordinairement, utilisent le passé. Par exemple ce verset, dans la Bible de Jérusalem donne : Ce qui fut en lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes. Or ceci est une erreur. Car il est toujours question du logos. On est encore au-delà de la création et donc on est hors du temps. Du point de vue du sens, ce n’est pas un présent de narration dont il s’agit ici, c’est un présent métaphysique, un ‘éternel présent’. En racontant l’Évangile au passé, on habitue les chrétiens à croire que c’est une histoire passée. Alors que la ‘bonne annonce’ que l’on traduit improprement par ‘bonne nouvelle’ n’est pas une nouvelle, qui n’était pas avant et qui ne sera plus ensuite, c’est l’annonce d’une vérité perpétuelle. Elle ne peut sembler nouvelle qu’à un regard ignorant de l’immuabilité de l’Esprit. La vie de Jésus, non moins que ses paraboles, est une histoire éternelle. Elle porte un enseignement valable en tout temps. Sinon ce ne serait pas une Révélation, ce serait une histoire avec son lot inévitable d’obsolescence. C’est pourquoi il faut écrire, et surtout vivre, l’Évangile au présent.
La connaissance qui donne l’immortalité
1 En lui est la vie-zôê, et la vie-zôê est la lumière-phôs des humains-anthrôpos. À l’évidence, la vie dont il s’agit n’est pas la vie physiologique. Certains pourraient dire : « Il n’y a pas de vie physiologique sans lumière. » Les savants l’ont cru longtemps, mais reconnaissent maintenant que c’était une erreur. Dans les abîmes océaniques, en particulier auprès des cheminées volcaniques sous-marines, on rencontre une prolifération de vie en l’absence de toute lumière et dans des conditions de chaleur et de pression colossales. À des kilomètres sous terre on constate la présence de nombreuses formes de vie, certes miniatures, mais aussi sans lumière et même sans oxygène. La lumière physique n’est pas indispensable à la vie sur terre.
2 Dans le langage de l’Évangile, et d’ailleurs ce symbolisme est universel comme tout symbolisme véritable, la lumière est liée à la connaissance spirituelle. Je suis la lumière du monde… (Jn 08/12 = P 145) et aussi : Ainsi votre lumière doit-elle briller devant les hommes afin qu’ils voient vos bonnes œuvres et glorifient votre Père qui est dans les cieux (Mt 05/14 = P 170). Bien que le mot vie, en grec zôê, donne zoo et zoologie en français, la vie en question est spirituelle et non biologique. L’évangile selon Thomas, qui est gnostique, comme en partie celui de Jean, déclare : Les morts n’ont pas de vie, les vivants n’ont pas de mort (Thomas 011).
3 Pour le profane, la vie commence à la naissance (ou la conception) et se termine à la mort. Il oppose donc la vie et la mort. Pour le spirituel, la vie ne cesse jamais ; dans le monde humain elle est rythmée par la naissance et la mort. C’est cette vie, immortelle, que Jésus est venu transmettre à ses disciples. D’abord comme doctrine, qu’ils sachent que la chose est. Ensuite comme pratique, pour qu’ils y accèdent. La vie sans mort est une vie dans une autre forme que le corps que nous connaissons, et qui est mortel par nature. Et la lumière de cette vie, c’est la connaissance spirituelle. Si vous demeurez dans ma parole, vous êtes vraiment mes disciples, vous connaîtrez-ginôskein la vérité-alêtheia, et la vérité vous libèrera (Jn 08/32 = P 147). On note que le mot ‘connaître’ traduit le grec ginôskein, qui signifie gnose et a la même racine et le même sens que jnana en sanskrit. Le jnana-yoga est la connaissance spirituelle de la non-dualité entre Dieu et l’humain. Telle est la Lumière, qui donne la Vie.
P 001 : les ténèbres ne l’ont pas saisie… (Jn 01/045= P 001)
Le salut par la connaissance
La lumière-phôs brille-phainein dans les ténèbres-skotia et les ténèbres-skotia ne l’ont pas appréhendé-katalambanein (Jn 01/05 = P 001).
1 Pas plus que la lumière ne désigne la chose physique ainsi nommée, les ténèbres ne désignent le noir intersidéral ou la nuit sans lune. On remarque que les ténèbres en question sont des êtres actifs, qui cherchent à ‘appréhender’, la BJ dit ‘à saisir’, la lumière, mais ne le peut. Jésus, lors de son arrestation déclare à ses adversaires : c’est votre heure et le pouvoir des ténèbres (Lc 22/53 = P 270). Le jugement tamasique (vicié), est plongé dans les ténèbres, et prend l’adharma (l’injuste) pour le dharma (le juste), et voit toutes choses à l’envers (BG 18/32). Autrement dit ‘la doctrine de la connaissance spirituelle est proposée aux humains, mais les humains ne la saisissent pas’. Le mot saisir a deux sens en français : prendre et comprendre. Nous retrouvons là l’évangile gnostique de Jean : le salut par la connaissance.
Il est un homme envoyé par Dieu, son nom est Jean (Jn 01/06 = P 001)
Apparition de ‘Jean’, ‘qui rend grâce’
Il y a un homme-anthrôpos, envoyé-équipé-apostellein par Dieu-theos ; son nom-onoma est Jean (grâce-à-Celui-qui-est-hb-iôannês) (Jn 01/06 = P 001)
1 Le prologue de Jean donne l’impression d’une comète, qui se déplace dans l’espace cosmique à une vitesse prodigieuse et depuis des temps immémoriaux et qui, subitement, s’écrase sur la terre. Il commence en pleine métaphysique, traite de la lumière spirituelle et, tout à coup, décrit un homme particulier, en Judée, il y a deux mille ans. ; on plonge dans la contingence. Cet homme est Jean le baptiste.
2 Tout nom propre est en fait un nom commun attribué à un homme, une ville, ou quel qu’autre chose importante. Jean signifie en hébreu à la fois ‘celui qui rend grâce’ et ‘celui qui est touché par la grâce’. En interprétation microcosmique, spirituelle, tous les personnages du récit sacré sont internes au méditant. Le lecteur est Jean. S’il ne rend pas grâce à Dieu, il ne comprendra pas le mystérieux logos que Jean annonce. Celui qui n’entretient pas le mouvement circulaire de la vie, et qui goûte les plaisirs des sens dans la faute, c’est-à-dire sans accomplir le sacrifice prescrit par les Védas, celui-là… vaine est sa vie (BG 03/16). Et celui qui rend grâce, est touché par la grâce, dans un mouvement circulaire. Dans l’optique religieuse, on imagine toujours la grâce divine ‘tombant du ciel’, venant du Très-Haut, mais aussi bien : Par compassion pour eux, moi qui réside dans leur propre cœur, je détruis l’obscurité née de l’ignorance, par la lampe lumineuse de la connaissance (BG 10/11) ; et ici la lumière et la connaissance sont explicitement liées. Marie, dans l’Évangile, n’est pas seulement un personnage, c’est l’âme parfaite à qui l’archange Gabriel déclare : Réjouis-toi, comblée de grâce, le Seigneur est avec toi (Lc 01/28 = P 004). On note que dans leur propre cœur (BG) ou avec toi (évangile) la grâce vient aussi de l’intérieur (conception ésotérique) ; l’intérieur de l’homme, c’est Dieu.
Un apôtre est un homme qualifié
1 La BJ traduit un homme envoyé de Dieu ; le grec dit plus que cela. Apostellein, qui donne apôtre en français, signifie ‘envoyé et équipé’. Jean a donc reçu une mission et il a les moyens de cette mission ; il est qualifié, capable. La Bhagavad Gita (BG) décrit les trois sortes d’actions. La mauvaise se définit ainsi : L’action accomplie aveuglément, au mépris des conséquences, de l’offense à autrui, et des capacités requises, est dite tamasique (bornée) (BG 18/25). Le premier homme que l’on rencontre dans l’évangile est donc Jean, dont on précise qu’il est équipé, il dispose des capacités requises. Si le disciple veut pénétrer dans le mystère du logos qui approche, il doit s’assurer des capacités dont il dispose (capacités natives, capacités héritées de son karma). Et la voie spirituelle qu’il choisira, autant que la voie humaine (métier, situation sociale, familiale etc) devra être en harmonie avec ses capacités effectives. La Gita insiste sur ce point, par la théorie des varnas-castes, l’Évangile aussi, comme nous le verrons, mais il le fait en langage symbolique, ce qui rend plus difficile l’accès à la doctrine. Avant d’être un homme envoyé, un apôtre est un homme qualifié.
Il vient pour témoigner de la lumière… (Jn 01/07 = P 001)
Un martyre peut ne pas souffrir
Il vient-erkhesthai pour un témoignage-marturia, pour témoigner-marturein de la lumière-phôs, afin que tous croient-pisteuô par lui (Jn 01/07 = P 001)
BJ : Il vint pour témoigner, pour rendre témoignage à la lumière, afin que tous crussent par lui.
1 Le grec pour ‘témoignage’ est ‘marturia’, qui donne ‘martyre’ en français. Ce mot illustre la dérive doloriste et quasiment masochiste du christianisme. Les martyrs sont fondamentalement ceux qui témoignent de la vérité universelle enseignée par Jésus. Ils sont acclamés si le milieu est réceptif ; ils sont martyrisés-torturés sinon. Mais là n’est pas l’important, l’essentiel est leur témoignage. Le martyre-torture n’est pas ce qui les fait grands ; c’est simplement le risque qu’ils ont assumé pour témoigner de la vérité. Le martyre-torture prouve leur courage, mais le martyre-témoignage de sagesse qui leur fait adhérer à la vérité spirituelle est supérieur à leur courage.
2 La dérive de cette notion en milieu chrétien démontre que cette tradition a survalorisé l’action par rapport à la connaissance. On retrouvera cette opposition dans l’Évangile avec la scène de Marthe et Marie (Lc 10/34-42 = P 159). L’action est de loin inférieure au yoga de la sagesse (buddhi yoga). Prends donc refuge dans cette sagesse. Malheureux ceux qui aspirent à la récompense (BG 02/49). En effet, toute action est faite en vue d’une récompense pour celui qui agit ; sinon pourquoi agir ? Quand un ‘martyr’ musulman fait un attentat contre les ‘infidèles’ et y laisse délibérément sa vie, la récompense espérée par lui est le paradis d’Allah. Au début du christianisme, le retour glorieux du Christ était espéré à court terme, comme d’ailleurs il l’avait laissé entendre lui-même, puisque, d’après l’Évangile, il a dit aux prêtres qui le jugeaient : vous verrez le Fils de l’homme siégeant à la droite de la Puissance et venant avec les nuées du ciel (Mc 14/62 = P 274). Beaucoup de fanatiques, du temps des premiers chrétiens, provoquaient les Romains pour mourir en martyrs, avec la certitude que la promesse faite par Jésus au ‘bon larron’ les concernerait aussi : En vérité, je te le dis, aujourd’hui tu seras avec moi dans le Paradis (Lc 23/43 = P 295). Les saints chrétiens sont traditionnellement représentés avec les outils de leur martyre (roue dentée pour Catherine, croix en X pour André, gril pour Laurent). On ne retient pas d’abord leur vertu spirituelle, ou leur enseignement, mais leur torture ; de même que pour le Christ, à la façon de saint Paul, on ne retient pas d’abord l’Évangile, mais d’abord la croix.
Un martyre est un témoin de vérité
1 Il convient donc de ré-évangéliser la notion de martyre : Jean le baptiseur est venu rendre témoignage à la lumière du Christ, pour répandre la lumière afin que tous croient par lui. Car Jésus dira : votre lumière doit briller devant les hommes afin qu’ils voient vos bonnes œuvres et glorifient votre Père qui est dans les cieux (Mt 05/14 = P 170). Le chrétien n’est pas là pour souffrir (encore que cela puisse arriver) il est là pour témoigner de la vérité.
Témoigner sans connaître ?
1 Jean Baptiste est donc venu témoigner de la lumière spirituelle que Jésus manifestera. Pour témoigner d’une telle chose, il faut la connaitre. Or la suite de l’Évangile fournit des aperçus contradictoires sur la connaissance spirituelle de Jean. Lorsque ses disciples sont jaloux des premiers succès de Jésus, Jean leur dit : Un homme ne peut rien recevoir, si cela ne lui a été donné du ciel (Jn 03/27 = P 032). Il suggère par là qu’à Jésus ont été données des choses qui ne lui ont pas été données à lui. Et, lorsqu’il est arrêté par Hérode et se retrouve en prison, il envoie un de ses disciples vers Jésus pour lui demander : Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ? (Mt 11/03 = P 078). Cela prouve qu’il n’était pas très sûr de ce dont il se faisait le témoin. Et cela pose problème sur la qualité du témoignage de Jean.
2 De toutes façons, le témoignage du prophète Jean Baptiste, comme celui de tous les prophètes bibliques qui l’ont précédé, n’a vraiment d’importance que pour les juifs et précisément les juifs du début de l’ère chrétienne, qui se trouvaient confrontés à la question : « Jésus est-il le messie attendu par les Écritures ? » En effet, pour les chrétiens actuels, c’est la gloire de Jésus qui rejaillit en partie sur Jean, non l’inverse.
3 De même lorsque Jésus dira après la mort de Jean : Un autre témoigne sur moi, et je sais que son témoignage est vrai. Vous avez envoyé-équipé auprès de Jean-(grâce), et il a témoigné de la vérité (Jn 05/32-33 = 113) ; alors il s’adresse aux Juifs qui accordaient crédit à Jean et se devaient donc d’en accorder à Jésus. Cela est obsolète aujourd’hui, ou plutôt s’est inversé. Reste que l’on se demande ce que signifie Jésus lorsqu’il affirme : il a témoigné de la vérité. Car l’Évangile ne dit pas grand-chose de l’enseignement de Jean, et recourt à lui principalement pour justifier Jésus comme messie. Certains diront : « Jésus a déclaré : Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie (Jn 14/06 = P 263), donc la vérité dont a témoigné Jean, c’est Jésus. » On conviendra que, sur le plan doctrinal, c’est un peu court. Jean était un prophète, et l’on sait que certains prophétisent, d’autres décryptent les prophéties ; ce ne sont pas toujours les mêmes. Jean prophétisait une vérité qu’il ne saisissait que partiellement. Un témoin véritable et complet doit connaitre sans hésitation les choses dont il témoigne.
Il n’est pas la lumière mais le témoin de la lumière… (Jn 01/08 = P 001)
La première guerre de religion
Il n’est pas la lumière-phôs, mais le témoin-marturein de la lumière-phôs. (Jn 01/08 = P 001)
BJ : Celui-là n’était pas la lumière, mais il avait à rendre témoignage à la lumière.
1 Il semble évident qu’avec ce verset on quitte la métaphysique pour entrer assez brutalement dans des rivalités d’écoles religieuses. Car ce passage fait clairement écho à plusieurs scènes d’évangiles.
2 La première est le recrutement, par Jésus, de Pierre et André, ses deux premiers disciples. Voici la version qu’en donne Jean l’évangéliste : Le lendemain, Jean (Baptiste) se tient là, de nouveau, avec deux de ses disciples. Regardant Jésus qui passe, il dit : »Voici l’agneau de Dieu. » Les deux disciples entendent ses paroles et suivent Jésus (Jn 01/35-37 = P 024). D’après l’évangéliste, c’est le Baptiste qui a envoyé lui-même ses disciples, ou au moins certains d’entre eux, vers Jésus.
3 Une autre péricope évoque carrément un conflit entre les deux groupes spirituels de Jean-Baptiste et de Jésus : ils vont trouver Jean et lui disent : »Rabbi, celui qui était avec toi de l’autre côté du Jourdain, celui à qui tu as rendu témoignage, le voilà qui baptise et tous vont à lui ! » (Jn 03/26 = P 032). Donc les disciples de Jean-Baptiste n’apprécient pas que Jésus vienne prélever des fidèles de leur maître ; cela leur apparait comme une sorte de désertion. L’évangéliste Jean nous assure : Jean-baptiste répond : »Un homme ne peut rien recevoir, si cela ne lui a été donné du ciel (Jn 03/27 = P 032). Donc Jean-Baptiste est d’accord, il a préparé les disciples pour Jésus.
4 Mais est-ce bien sûr ? Lorsque le Baptiste, en prison demande à Jésus : Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ? » (Mt 11/03 = P 078), il doute manifestement. Et cette parole ne cadre aucunement avec la précédente que nous venons de citer. Il semble bien que le mouvement de Jean-Baptiste ait perduré un certain temps après sa mort, et qu’il ait participé au conflit général qui a agité le monde juif depuis le début de la mission publique de Jésus (et qui l’agite encore). La question était de savoir qui était exactement Jésus et en particulier s’il était le messie attendu par le judaïsme. L’Évangile de Jean donne une version, qui va dans le sens du ‘oui’. Mais beaucoup de juifs n’étaient pas d’accord. Et c’est d’ailleurs pourquoi, en contre-chant de ces passages, l’évangile de Jean insiste si lourdement sur la méchanceté des juifs, jusqu’à les identifier purement et simplement aux adversaires de Jésus. Dans le passage de l’aveugle-né par exemple : Les Juifs ne croient pas qu’il a été aveugle et qu’il a la vue… (Jn 09/18 = P 148). Ses parents… ont peur des Juifs ; car déjà les Juifs sont convenus que, si quelqu’un reconnait Jésus pour le Christ, il sera exclu de la synagogue (Jn 09/22 = P 148). Ces passages sont assez absurdes, car Jésus, ses disciples, l’aveugle et tous les autres sont des juifs ; comment, alors, pourrait-on opposer Jésus et ses disciples aux juifs ? Tous ces passages sont antidatés ; écrits des décennies après la mort de Jésus, alors que la séparation de l’Église chrétienne et de la Synagogue juive est consommée et s’est transformée en une guerre ouverte.
Chercheur spirituel ou disciple ?
1 Difficile, par conséquent, de trouver une révélation spirituelle dans ce verset. Sinon à considérer la situation de tout chercheur spirituel vis-à-vis de Jésus, ou de Krishna, selon sa tradition. Dans ce cas, sa réalisation est suffisamment avancée pour qu’il sache dans quelle direction se trouve la lumière : Une fois que tu possèderas cette connaissance, tu ne tomberas plus jamais dans la confusion…(BG 04/35). L’Évangile dit en écho : Mes brebis écoutent ma voix, je les connais et elles me suivent… elles ne périront jamais et nul ne les arrachera de ma main (Jn 10/28 = P 185). A ce stade, le disciple n’est pas encore réalisé, mais il est déjà sur la voie et n’a plus de doute sur la question. On peut littéralement dire de lui : Celui-là n’est pas la lumière, mais il a à rendre témoignage à la lumière.
2 Il importe donc au chercheur de bien distinguer s’il fait encore partie des chercheurs spirituels, qui cherchent un chemin et sont dans la situation d’Arjuna, héros de la Bhagavad Gita, lorsqu’il déclare : Je ne sais plus où est mon devoir (BG 02/07). Ou s’il est déjà engagé dans une voie nettement définie : Mon égarement est détruit… J’agirai selon ta parole (BG 18/73).
Le logos est la lumière véritable qui vient dans le monde, il illumine tout homme… (Jn 01/09 = P 001)
On commence par rejeter le judaïsme
Jn 1/09
Il (le logos) est la lumière-phôs véritable-alêthinos qui illumine-phôtizein tout humain-anthrôpos, en venant-erkhesthai dans le monde-kosmos (Jn 01/09 = P 001).
BJ : Le Verbe était la lumière véritable, qui éclaire tout homme ; il venait dans le monde.
1 Jean l’évangéliste vient d’affirmer que Jean Baptiste n’est pas la lumière ; il précise maintenant que c’est le logos, c’est-à-dire l’intelligence (logos donne logique) et la parole de Dieu qui est la vraie lumière. Mais, jusqu’à ce point dans le prologue de Jean, le logos demeure une abstraction ; ce n’est pas une personne. La question demeure donc : « Comment accède-t-on au logos ? Où l’entendre, où le lire, où le voir ? ». Car le texte, parti de considérations célestes, a fait atterrir assez brutalement le lecteur, non pas pour arriver à Jésus (comme on aurait pu s’y attendre, de la part d’un évangile chrétien), mais sur Jean le Baptiste. Et c’est pour nous dire ensuite que ce premier homme apparu dans le récit n’est pas vraiment celui qu’on cherche, celui qui dira les paroles de Dieu. Difficile de ne pas voir dans cet itinéraire heurté une volonté de rejet du judaïsme. Car, si Jean le Baptiste est le dernier et le plus grand des prophètes juifs (comme le dira Jésus : parmi les enfants des femmes, il n’en a pas surgi de plus grand que Jean le Baptiste… : Mt 11/11 = P 079), et qu’il n’est pas la lumière, alors c’est tout le judaïsme, dont le Baptiste est le plus beau joyau, qui se trouve secondarisé, voire rejeté dans les ténèbres.
Les dogmes de la Trinité et de l’Incarnation
1 Il y a ensuite une ambiguïté : Le Verbe venait dans le monde, ou le logos venant dans le monde, car on a l’impression que le monde était, depuis des millénaires, et que le logos est venu, tout à coup, avec Jésus. Comme déjà précisé, beaucoup de passages d’évangile sont écrits pour se conformer aux dogmes que les premiers chrétiens avaient élaborés avant que ne soit tardivement fixé le canon des Écritures. Le dogme en question c’est que le Dieu des chrétiens est constitué de trois personnes divines différentes : le Père, le Fils et le Saint-Esprit (dogme de la sainte Trinité). Et que le Fils s’incarne (dogme de l’Incarnation) en la personne de Jésus, qui est le Fils de Dieu fait homme. Du coup la parole de Jésus s’identifie à la parole de Dieu, au logos. Donc le logos apparait, à tel endroit, à tel moment historique, avec la naissance de Jésus, et publiquement lorsqu’il a trente ans et commence sa mission au grand jour.
Le logos n’était donc pas dans le monde ?
1 Mais cette thèse, qui représente l’exotérisme chrétien, demande à être largement dépassée du point de vue ésotérique. La genèse biblique déclare que Dieu fit le monde par sa parole : Il dit « Que cela soit » et cela fut. Le logos est donc dans le monde depuis le début du monde. Et ce n’est même pas le logos qui est dans le monde, mais le monde qui est dans le logos, comme une production du logos, une conséquence du logos (creatio ex deo). Quand un homme voit n’importe quel élément du cosmos, quand il voit un autre homme par exemple, il voit une production du logos. Le yogi, établi dans l’unité, qui Me vénère comme demeurant dans tous les êtres, vit en Moi…(BG 06/31). Jésus, à telle époque, et dans telle aire géographique, a manifesté le logos. La tradition qui en est née, la tradition chrétienne, généralise à outrance (mais tout exotérisme procède ainsi) en faisant croire qu’avant Jésus le logos ne s’était pas pleinement exprimé pour les humains, et qu’en dehors de lui il ne s’est jamais exprimé complètement. En réalité spirituelle le logos est dans le cœur de tous les hommes depuis l’origine et le sera jusqu’à la fin de ce monde.
2 Comment cela est-il possible ? Par la multiplicité des révélations, selon les lieux et les temps, chacune donnant naissance à une tradition religieuse et spirituelle. Le christianisme a longuement nié ce point, mais l’évangile l’affirme clairement : J’ai encore d’autres brebis qui ne sont pas de cet enclos ; celles-là aussi, il faut que je les mène ; elles écouteront ma voix ; et il y aura un seul troupeau, un seul pasteur (Jn 10/16 = P 149). Ces autres brebis désignent ésotériquement les membres des autres traditions spirituelles. Et ce n’est pas Jésus qui parle, en tant que personne ayant vécu il y a deux millénaires en Palestine ; c’est le logos qui s’exprime à travers le réalisé Jésus, et qui s’est exprimé avant lui à travers les paroles de Krishna et autres messagers du logos universel.
3 Tout homme, et depuis le début du monde, a donc accès à une révélation spirituelle, plus ou moins pure ou dégénérée, selon la tradition religieuse et spirituelle dans laquelle il est né. Le logos, véritable lumière, illumine tout humain en venant dans le monde. Et il n’est pas venu seulement il y a deux mille ans avec Jésus : Krishna déclare : « Je vais maintenant te conter mes épiphanies divines, mais seules les plus saillantes… car mon expansion ne connaît pas de limites » (BG 10/19). Cette parole de la Bhagavad Gita confirme totalement l’affirmation du prologue de Jean : le logos illumine tout humain, par l’intermédiaire d’une tradition ou d’une autre.
Un homme moderne ne peut comprendre cela
1 À cela le chrétien moderne, souvent plus moderne que chrétien, dira : « Ce n’est pas possible que la révélation ait toujours été adressée à tout homme. L’homme descend du singe, ou de quelque ancêtre commun. Il a fallu attendre que l’homme soit suffisamment évolué pour que la révélation transmise par Jésus se produise et soit comprise, qu’elle se transmette en Europe, et que l’Europe la répande sur le monde. » Tel est à peu près le schéma conceptuel du chrétien occidental actuel. Il se refuse à comprendre que la révélation est originelle et n’a jamais cessé, bien que sous mille formes selon les temps et les lieux. Il existe un lien étroit entre la conception progressiste et évolutionniste du monde, d’une part, et la conception de Jésus comme seul messager divin authentique, seule voix du logos. Aussi ce verset est-il presque incompréhensible pour un ‘chrétien moderne’, car il déstabilise sa conception progressiste et européaniste du monde.
Il est dans le monde… et le monde ne le connaît pas… (Jn 01/10 = P 001)
La création perpétuelle
Jn 1/10
Il est dans le monde-kosmos, et le monde-kosmos devient-gignesthai par lui-autos et le monde-kosmos ne le connaît-ginôskein pas.
BJ : Il était dans le monde, et le monde fut par lui, et le monde ne l’a pas reconnu.
1 Il est toujours question du logos, c’est-à-dire de l’intelligence-parole créatrice de Dieu. La Bible de Jérusalem (BJ) traduit au passé : il était dans le monde, laissant entendre qu’il n’y est peut-être plus. Et aussi : le monde fut par lui, laissant entendre que le monde a été conçu une fois pour toute et qu’ensuite, comme une boule lancée sur une route, il continue son chemin tout seul. En réalité spirituelle, l’Éternel est le support du temps. Or, pour l’Éternel, il n’est ni commencement ni fin. La création est permanente. Si, pendant une seconde, le logos cessait d’être dans le monde, il n’y aurait plus de monde.
Le monde a perdu le contact avec l’Esprit
1 Mais le monde ne l’a pas reconnu. Voilà une affirmation radicale, particulièrement inconciliable avec le progressisme des chrétiens modernes. Cette affirmation, par contre, s’harmonise très bien avec la conception ésotérique de la dégénérescence cyclique des mondes successifs. La BG enseigne : Ce yoga éternel, je l’ai enseigné à… Manu (le père de l’humanité) et Manu l’a transmis à Ikshvaku (BG 04/01). Ce yoga est donc originel. Ce qui correspond parfaitement à la conception biblique du paradis originel suivi d’une dégénérescence ‘progressive’…Au fil du temps cette doctrine du yoga s’est perdue (BG 04/02). Le temps use toute chose. Ce qui est progressif, c’est la dégénérescence du monde, et non son progrès spirituel. Seul peut être progressive la connaissance spirituelle d’un individu en recherche dans un monde qui, lui, régresse inévitablement. L’évangile gnostique de Philippe le dit clairement : La vérité est partout semée, elle existe dès l’origine, quelques-uns la voient au moment des semailles, peu nombreux la voient encore au moment de la moisson (Ph 14). Exprimé métaphysiquement cela donne : au début d’un cycle de manifestation, le monde est encore proche du Principe, ensuite il s’en éloigne et les forces négatives l’emportent, jusqu’à susciter la fin du cycle. Comme nous sommes en fin de cycle (Les guerres, le matérialisme le prouvent à l’évidence, et les Écritures l’attestent), plus le temps passe plus cette parole, le monde ne l’a pas reconnu, s’avère exacte. La Gita exprime souvent ce point : Ce monde s’y trompe et ne me connaît pas, moi dont la nature est non-née et éternelle (BG 07/25).
Le monde devient par lui
1 Ce passage atteste de la ‘création’ perpétuelle ; ‘création’ que l’Orient nomme ‘manifestation’ du Principe spirituel. Mais, pour que cette manifestation puisse continuer de se déployer, il faut qu’existe un lien réciproque entre le Principe et sa manifestation. Le lien dans le sens Principe-manifestation est évident : Dieu ne peut oublier le monde. Mais le lien dans le sens manifestation-Principe n’est pas automatique et il est indispensable. Le grand sage hindou Sri Nisargadatta Maharaj dit que, s’il n’y avait pas au moins un réalisé dans le monde, le monde cesserait d’exister. Traditionnellement ce lien est assuré par les sacrifices (au sens de faire sacré, pas nécessairement au sens de tuer). Nourrissez les dieux (Deva) par les sacrifices et les dieux soutiendront votre vie. De ces échanges mutuels naîtra pour tous la prospérité (BG 03/11). Celui qui n’entretient pas le mouvement circulaire de la vie, et qui goûte les plaisirs des sens dans la faute, c’est-à-dire sans accomplir le sacrifice prescrit par les Védas, celui-là…vaine est sa vie (BG 03/16). En pratique spirituelle cela revient à : Quoi que tu fasses, quoi que tu manges, quoi que tu offres en sacrifice, ou en aumône, quel qu’ascèse que tu pratiques…dédie-le-moi en offrande (BG 09/27). L’humain est un être vertical, maintenu tel en tension entre l’attraction terrestre et l’attraction spirituelle céleste. Si cette dernière faiblit, l’humain tend vers l’animal ; il perd son statut privilégié dans le monde cosmique.
Il vient chez lui et les siens ne l’accueillent pas (Jn 01/11 = P 001)
Le dogme de l’Incarnation et sa version ésotérique
Jn 1/11
Il vient-erkhesthai chez lui-idios, et les siens-idios ne l’accueillent-paralambanein pas (Jn 01/11 = P 001).
BJ : Il est venu chez lui, et les siens ne l’ont pas accueilli.
1 Ce passage, exotériquement, fait allusion à la doctrine chrétienne de l’incarnation divine en Jésus. Dieu s’est incarné en Jésus mais les hommes ont refusé, non seulement son message mais aussi sa personne, et l’ont tué sur la croix.
2 Ésotériquement, les choses se passent autrement. Les insensés croient que moi, le non-manifesté, j’ai pris cette forme, cette personnalité, dans l’état manifesté. C’est qu’ils ne connaissent pas mon essence suprême, immuable et incomparable (BG 07/24). En fait, ce n’est pas Dieu qui s’incarne, qui prend cette forme, cette personnalité, mais c’est un homme qui sacrifie à Dieu l’illusion d’être un individu (indivisible), d’être séparé du Principe. Certains parmi les yogins… offrent le soi-ego comme un sacrifice, par le Soi-Atman, dans le feu du Brahman Suprême (BG 04/25). En cela consiste le ‘nirvana’ (BG 05/24 et 06/15) ; le mot signifie ‘extinction’, en l’occurrence, extinction du moi. Alors, ce vide d’ego est occupé par le Soi divin, ce qui constitue en quelque sorte une ‘descente, une incarnation du divin dans un humain’. Ce processus, qui n’est autre que la réalisation-libération-moksha, peut, en théorie, arriver à tout homme. Ce n’est pas le fait de Jésus seul, comme le prétend la théologie chrétienne.
3 Mais il ne faut pas s’étonner du dogme de l’Incarnation dans le christianisme exotérique. Il est assez naturel que les hommes qui n’ont pas la conception de moksha, prennent pour Dieu un homme réalisé, surtout s’il manifeste des pouvoirs extraordinaires, comme ce fut le cas de Jésus d’après les Écritures.
4 Donc, du point de vue ésotérique, la parole que nous scrutons présentement est valable aussi bien pour Krishna, dans son milieu et à son époque, que pour Jésus, et d’ailleurs aussi pour tout grand spirituel.
5 Quant au passage les siens ne l’ont pas accueilli, il fait écho au verset précédent le monde ne l’a pas reconnu, avec la précision que le monde est à Dieu comme ‘sa’ manifestation, ou ‘sa’ création : les siens.
Le pouvoir de devenir enfants de Dieu (Jn 01/12 = P 001)
Le moi-collectif et le moi-ego
Jn 01/12
Mais à ceux-hosos qui l’accueillent-lambanein, il donne-didonai pouvoir-exousia de devenir-gignesthai des enfants-rejetons-teknon de Dieu-theos, à ceux qui croient-pisteuein en son nom-onoma.
BJ : Mais à tous ceux qui l’ont accueilli, il a donné pouvoir de devenir enfants de Dieu, à ceux qui croient en son nom, (Jn 01/12= P 001)
1 Le monde gréco-juif qui a produit l’Évangile ne raisonne pas comme les Français d’aujourd’hui. Si quinze pour cent des gens sont d’accord avec une opinion, on dira ‘La plupart des gens sont contre’ ; si une précision est demandée, on dira ‘Quatre-vingt-cinq pour cent sont contre’. L’Évangile dira : ‘Tous sont contre’ (en fait la majorité), quitte à se contredire le verset suivant pour préciser ‘Mais ceux qui sont pour…’ Ce mode de raisonnement nous paraît illogique, et l’est objectivement. Il a cependant sa raison d’être. La plupart des peuples anciens et des peuples non européens sont moins individualisés que les Européens modernes. Ils ont moins tendance à se penser séparés de leur groupe familial, racial, ethnique, religieux. C’est d’ailleurs pourquoi, aujourd’hui, la prétendue ‘intégration’ des gens de race et de culture différente en France échoue très souvent pour produire son contraire : le communautarisme. Les occidentaux modernes, enfermés dans leur individualisme atavique, n’arrivent pas à comprendre que les autres humains sont beaucoup moins égocentrés qu’eux. Cela crée une multitude d’erreurs dans les relations individuelles et dans les décisions politiques.
Le pouvoir de devenir enfants-rejetons de Dieu
1 Il donne le pouvoir de devenir enfants de Dieu. Cette formulation, une fois de plus, est exotérique, et doit être comprise. On a l’impression que ceux qui ont accueilli Jésus n’étaient pas enfants de Dieu et que, dès lors qu’ils l’accueillent, Jésus leur donne le pouvoir de devenir enfants de Dieu. Cela est l’impression d’un processus pour ainsi dire vu de l’extérieur. En fait tout être existant est enfant de Dieu. Krishna précise dans la Bhagavad Gita : Je suis la source de tout, et tout procède de moi… (BG 10/08). Les êtres n’ont pas d’autre origine que Dieu ; en ce sens, tous sont enfants de Dieu. Mais ils ne le savent pas, si bien que, quand ils l’apprennent, et s’ils comprennent le message, alors ils ont l’impression de le devenir.
2 De plus, la traduction ‘enfant’ pour le grec ‘teknon’, est réductrice, comme systématiquement dans l’exotérisme. Il y a, dans le grec évangélique, plusieurs mots pour dire enfant. Teknon signifie précisément ‘enfant rejeton’. Ce n’est pas une adoption, ce n’est pas enfant au sens large, comme un prêtre dit ‘mon fils’ à son paroissien qui lui dit ‘mon père’. Le technon est de même race que son père. Il deviendra donc identique à son père.
3 Le pouvoir de devenir enfant-teknon de Dieu est donc en réalité le pouvoir de réaliser que l’on n’a jamais cessé d’être de nature divine, mais que nous sommes nés dans la confusion de nous prendre pour des individus séparés. À cause des dualités trompeuses, nées du désir et de l’aversion, tous les êtres sont soumis à la confusion, à l’instant même où ils font leur entrée dans le monde…(BG 07/27). Dès ce verset du tout début de l’évangile johannique, la grande révélation de la prière enseignée par Jésus à ses disciples, le ‘Notre père’ (Mt 06/07-15 = P 160) est déjà contenu en germe. Jean n’enseigne pas le Notre père, et les trois évangiles ‘synoptiques’ (donc ‘parallèles’ : Mt, Mc, Lc) enseignent le notre père, sans parler du pouvoir de devenir enfant-rejeton de Dieu. Les évangiles sont un puzzle, qu’il faut reconstituer pour comprendre.
4 Ésotériquement, ce pouvoir n’est rien d’autre que la grande réalisation-moksha ; quand l’individu comprend que rien en lui n’est séparé de Dieu et que sa conscience, fondamentalement, est Dieu.
A ceux qui croient en son nom
1 La référence au nom demande explication. Connaître le nom d’une personne, c’est une chose, croire en son nom, cela en est une autre. Il y a ici une sorte d’identification du nom et de l’être ; croire au nom, c’est entrer dans le bénéfice de la puissance de l’être. Le nom alors n’est pas seulement une convention pour désigner une personne ou une chose, mais c’est la participation à la nature de l’être nommé. Le nom devient mantra, au sens hindou du terme, ‘invocation’ diront les chrétiens. L’Inde définit l’être par le nom (nama) et la forme (rupa).
2 D’après la genèse, Adam nomme les animaux (Genèse 02/19-20), ce qui suppose qu’ils avaient déjà la forme et pas encore le nom. Le nom est donc lié à la conscience qu’Adam avait de ce qu’étaient les animaux et à la conscience de ce que les animaux avaient d’eux-mêmes. Certains kabbalistes disent qu’Adam a projeté certaines de ses propres facultés dans telle ou telle espèce animale. Et, de fait, dans toutes les traditions on trouve des noms totémiques appliquant un nom d’animal à un homme : Aigle noir, chez les indiens d’Amérique, bœuf pour Luc, aigle pour Jean, lion pour Marc, chez les évangélistes, renard pour Hérode dans la bouche de Jésus et serpent rusé pour ses disciples.
3 Dans toutes les traditions, un homme devient moine, un cardinal devient pape, un disciple se relie à un maitre et il adopte un nouveau nom. Suivant les cas, il le choisit lui-même (pour le pape ou le moine chrétien) ou le maître le choisit pour lui (pour le disciple du gourou, et pour l’enfant que les parents baptisent). Le changement de nom est un changement d’identité.
4 Dans la conception traditionnelle chrétienne, la femme qui épouse un homme prend son nom de famille et perd le nom de sa famille native. Elle devient une seule chair avec son mari. En réalité cette coutume est imparfaite, car le nom de famille est souvent très loin de constituer une direction spirituelle propre au couple (Dupont, Charpentier…). Dans la loi moderne française quatre possibilités se présentent pour un enfant : garder le nom de son père, ou celui natif de sa mère, ou le premier suivi du second ou le second suivi du premier. De quoi rendre fous les généalogistes. Mais, si cela constitue une égalité, selon l’obsession égalitaire typique de la démocratie, on demeure toujours au niveau purement matériel. De plus on donne aux enfants le droit de quasiment ‘divorcer’ leurs parents, car le fils d’un couple pourrait porter le nom de son père, alors que sa sœur choisira de porter celui de sa mère… il s’agit surtout de ne pas être une seule chair, et d’exalter au maximum l’individualisme. Idéalement, il faudrait qu’un couple qui s’aime vraiment, spirituellement, se choisisse un nom de couple, comme le moine se choisit un nom monastique.
5 En christianisme, invoquer le nom de Jésus c’est rien moins que devenir Jésus. Comme le dit clairement l’évangile gnostique de Philippe : alors on n’est plus seulement un chrétien, on est le Christ (Ph 67).
Le sang, le vouloir de chair, le vouloir d’homme, et Dieu (Jn 01/13 = P 001)
Une fantastique supercherie
Jn 1/13
Qui sont engendrés-gennaein, non des sangs-haima, ni d’une volonté-thelêma de chair-sarx, ni d’une volonté-thelêma d’homme-anêr, mais de Dieu-theos (Jn 01/13 = P 001).
BJ : …lui qui ne fut engendré ni du sang, ni d’un vouloir de chair, ni d’un vouloir d’homme, mais de Dieu…
1 Le prologue de Jean est divisé en versets qui souvent coupent une phrase en plusieurs parties. C’est le cas présentement. Or la séparation entre le verset 12 et 13 est l’occasion, pour le traducteur officiel, de changer subrepticement le sujet de la phrase. La traduction officielle de la Bible de Jérusalem (BJ) donne pour le verset 12 : Mais à tous ceux qui l’ont accueilli, il a donné pouvoir de devenir enfants de Dieu, à ceux qui croient en son nom, (Jn 01/12= P 001) : ceux dont il s’agit sont ceux qui l’ont accueilli, donc les disciples de Jésus, ou au moins les croyants en Jésus. Mais le verset 13 donne : …lui qui ne fut engendré ni du sang, ni d’un vouloir de chair, ni d’un vouloir d’homme, mais de Dieu… Le sujet du verset 13 et devenu singulier (lui qui) alors qu’il était pluriel dans le verset 12 (à tous ceux qui). Si bien que l’interprétation théologique officielle déclare que ce qui est dit au verset 13 ne concerne qu’une personne et cette personne est Jésus seul. En somme la formidable réalisation du pouvoir de devenir enfant-technon de Dieu est dérobée aux disciples de Jésus et réservée à Jésus seul. Autrement dit c’est la mort de l’ésotérisme chrétien.
2 Mais le texte grec ne dit pas du tout la même chose que la traduction moderne. Les versets 12 et 13 forment manifestement une même phrase, et le sujet de cette phrase ne change pas en cours de route : il s’agit toujours de ceux qui l’ont accueilli, c’est-à-dire les disciples de Jésus. Donc le verset 13 concerne aussi les disciples de Jésus et non Jésus seul.
La génération corporelle
1 Et que dit ce verset 13, maintenant que l’on sait de qui il parle ? Il évoque d’abord Qui sont engendrés-gennaein, non des sangs-haima… Le mot grec pour engendré se retrouve en français dans gène, génétique, génération : il s’agit bien d’un être de même race, de même nature que ses géniteurs. Le mot grec pour sang se retrouve dans hématome. L’engendrement des sangs, ou par le sang, dans le langage évangélique, désigne la génération animale, le mode de reproduction des êtres qui ont du sang, qui ne sont pas des végétaux, par conséquent. L’humain n’est pas que cela, mais il est aussi un animal. On précise donc clairement que la génération dont on parle n’est pas seulement corporelle, animale.
La génération animique humaine
1 Ensuite il est précisé : ni d’une volonté-thelêma de chair-sarx… Le mot ‘chair’ est ambigu en français, car on a tendance à le réduire au charnel, et ce charnel peut n’être qu’animal (la chair à saucisses). Sarx, en grec, désigne le corps et l’âme comme indissociables. C’est d’ailleurs une notion juive que le corps et l’âme sont comme l’avers et l’envers d’une médaille ; on ne saurait avoir l’un sans l’autre. Ce qui a deux conséquences. La première est que dès que l’âme quitte le corps, ce dernier commence sa décomposition ; et il n’est plus adéquat alors de parler de corps, mais il faut dire cadavre… qui, au bout d’un certain temps, disparaitra lui-même pour n’être plus que poussière comme le dit la Bible (Tu es poussière et tu redeviendras poussière).
2 L’autre conséquence du fait que corps et âme sont indissociables dans la notion de sarx, c’est que la croyance des chrétiens modernes dans le salut de l’âme est une erreur. L’âme (latin animus, grec psychè) est constituée de toutes sortes de composants, dont la mémoire, l’imagination, le sens logique, les émotions etc. Il est évident que la mort détruit tout cela. Il arrive même, dans certaines maladies mentales (souvent chez les personnes très âgées), que la mémoire se détruise plus ou moins alors que le corps vit encore, ou que le sens logique se perturbe profondément, ou que l’imagination devienne folle au point de ne plus distinguer le réel physique des représentations mentales. Autrement dit, dans ces cas-là, l’âme commence sa désintégration avant que le corps n’ait réellement entamé la sienne.
3 Par conséquent la survie de l’âme sans le corps n’a pas plus de sens que la survie du corps sans l’âme. C’est cela que signifie la notion de chair-sarx dans ce verset. Donc celui qui est né d’une volonté-thelêma de chair-sarx ne saurait être un animal, comme celui qui est né des sangs, il ne peut s’agir que d’un humain.
4 Une question angoissante se pose alors pour un chrétien exotériste : « Si l’âme suit le destin du corps et que le corps est mortel, alors rien ne survit quand un homme meurt. Et cela contredit la croyance actuelle des chrétiens relative à la survie de l’âme !» En effet. La solution de cette angoisse nécessite de remonter à la conception tripartite de l’humain qu’avaient les premiers chrétiens : corps, âme, esprit (latin corpus, animus, spiritus ; grec, soma, psuchè, pneuma). Alors, à la mort, le corps et l’âme périssent ; c’est d’ailleurs pourquoi, dans le phénomène de la réincarnation (dont nous reparlerons plus tard) l’homme n’a pas le souvenir de ses vies antérieures. Et seul subsiste l’esprit-pneuma. Et, là aussi intervient une autre confusion du vocabulaire, reflet des innombrables confusions spirituelles de la mentalité moderne, fut-elle qualifiée de chrétienne, c’est que, dans le langage actuel, le mot esprit peut aussi bien désigner le mental, qui fait partie de l’âme et qui est mortel. L’esprit au sens de pneuma est la trace du divin dans l’humain. Jésus dit à la Samaritaine Dieu est Esprit-pneuma (Dieu-theos (est) esprit-pneuma : Jn 04/24 = P 036). Donc l’Esprit dont il s’agit est Dieu, et pneuma dans l’humain est la trace de Dieu dans l’humain. La Bhagavad Gita enseigne, avec insistance, la même chose : Je suis le Soi (atman)…siégeant dans le cœur de tous les êtres. Je suis le début, le milieu et aussi la fin de toutes les créatures (BG 10/20). Ce qui survit à la mort, ce n’est pas l’âme-psuchè, c’est l’esprit-pneuma.
5 Et, dans la conception ésotérique du christianisme, c’est l’esprit-pneuma qui transmigre. En cela consiste l’enfer dont il est souvent question dans l’Évangile, mais nous verrons cette question complexe plus tard dans l’Évangile. En langage oriental de la BG : De même qu’en son corps actuel l’atman traverse l’enfance, la jeunesse et la vieillesse, de même passe-t-il, (après la mort) dans un autre corps…(BG 02/13). Et l’atman en question ne désigne pas l’âme (contrairement à ce que disent beaucoup de traducteurs), l’atman est l’étincelle du divin au cœur de l’humain et n’est qu’illusoirement séparé du divin. C’est pourquoi l’équation spirituelle fondamentale est que l’atman est identique au Brahman (absolu).
6 Donc le passage ni d’une volonté-thelêma de chair-sarx…signifie que ceux à qui il donne le pouvoir de devenir des enfants-rejetons-teknon de Dieu-theos ne sont pas tous les humains, car tous les humains sont nés d’une volonté de chair-sarx. Certains humains seulement peuvent devenir enfants de Dieu. Donc nous ne sommes pas dans l’égalitarisme démocratique du christianisme moderne, qui ferait presque du salut un droit de l’homme. Le pape François, par exemple, déclare tranquillement : « L’enfer existe, mais on ne sait pas s’il y a quelqu’un dedans. » Ce serait une grosse blague s’il ne s’agissait d’un reniement de Pierre. Qui alors, peut devenir enfant de Dieu ? Il faut avancer dans la révélation évangélique pour le savoir.
La génération dans une tradition religieuse ou spirituelle
1 Mais on ne le saura pas encore, car le texte continue en exposant un autre cas de gens qui ne sont pas assez qualifiés pour devenir enfants de Dieu. Il s’agit de ceux qui sont seulement nés d’une volonté-thelêma d’homme-anêr. Comme d’habitude, la traduction officielle de l’Église catholique (et des autres grandes Églises aussi bien) occulte le mystère et raplatit le sens ésotérique ; et il n’y a pas à douter que cela est volontaire. Il y a plusieurs mots pour dire homme ou humain en grec. Anthropos signifie humain en général, désignant aussi bien un homme qu’une femme. On le retrouve dans l’anthropologie « l’étude de l’homme et des groupes humains ; étude philosophique qui met l’homme au centre de ses préoccupations ». Le mot anêr, en grec, ne désigne que l’homme masculin et avec une double nuance : le guerrier, et l’engendreur. C’est donc une notion éminemment virile, qui évoque le purusha de la Bhagavad Gita (principe masculin, correspondant au yang chinois, désignant l’esprit et qui a pour pendant féminin prakriti, la nature, la matéria prima).
2 Donc, ceux qui sont seulement nés d’une volonté-thelêma d’homme-anêr ne sont ni seulement des animaux (le sang), ni seulement des humains (la chair-sarx), ce sont des hommes nés dans une civilisation spirituelle, dans une famille dirigée par un père qualifié, un ‘pater familias’ aurait dit un romain, un homme qui a le souci de transmettre, non seulement son code génétique, et sa culture générale, mais aussi le Dharma, la loi sacrée, divine, qui régit le monde. Cela revient à dire qu’il ne suffit pas d’être né dans une famille traditionnellement spirituelle pour être soi-même spirituel. Autrement dit, c’est une condition sine qua non, donc nécessaire, mais pas suffisante.
3 Une question se pose alors : « Les millions d’hommes du monde moderne qui naissent dans une famille athée de conviction ou athée de fait peuvent-ils devenir enfant de Dieu ? » On voit bien qu’il y a un crescendo dans les conditions de qualification pour devenir enfant de Dieu tel que l’entend le prologue de Jean. Il faut être un animal (sang), puis un animal humain (chair-sarx), puis avoir reçu une tradition spirituelle (homme-anêr). Il est bien évident que les deux premières conditions (animal et animal humain) sont liées. Mais la troisième peut être indépendante des deux autres. Ainsi, un homme élevé dans une famille indifférente à la spiritualité et même à la religion (en un mot un homme moderne) peut très bien rencontrer la religion ou la spiritualité ailleurs que dans sa famille. Il lui suffira de constater que la très grande majorité de l’humanité, même actuellement, est encore croyante en une sorte de transcendance, et en une vie après la mort. Un très petit minimum d’intelligence suffit alors pour se poser la question : « Ces milliards d’hommes sont-ils tous idiots, ou y a-t-il quelque profondeur dans leur façon de penser ? » Mais, assurément, ceux qui sont nés dans une famille croyante sont avantagés, si tant est du moins que cette famille vit en harmonie avec sa foi (sinon l’effet contraire se produit). C’est pourquoi la Bhagavad Gita précise que celui qui meurt sans avoir atteint le but du yoga renaîtra : dans la maison de parents purs et prospères (BG 06/41).
La génération par la parole
1 Seuls peuvent donc devenir enfants-teknon de Dieu, ceux qui sont nés de dieu-theos. Nous voici enfin arrivés au bout du mystère… mais qu’est-ce à dire nés de Dieu ? Là aussi deux réponses : exo ou ésotérique. Éxotériquement on dira : « Point de salut hors l’Église. Il faut être baptisé, recevoir tous les sacrements, et en particulier l’eucharistie, en somme manger l’homme-Dieu Jésus pour devenir enfant de Dieu. » Ésotériquement on dira comme Jésus : Si vous demeurez dans ma parole-logos, vous êtes vraiment mes disciples, vous connaîtrez la vérité et la vérité vous libérera (Jn 08/31-32 = P 147). C’est exactement ce que l’Orient nomme la libération par la connaissance : On dit de Cela (Brahman)….ne peut être atteint que par la connaissance (BG 13/17). Le prologue de Jean commence par le logos et on le retrouve à propos de ceux qui sont nés de Dieu-theos. Logos-disciple-vérité-Dieu ; voilà la voie du spirituel. On remarque qu’il n’est pas question de l’indispensabilité supposée de tel ou tel sacrement, de tel ou tel rituel.
2 Certains ne seront pas satisfaits par cette démonstration et insisteront : « Qu’est-ce qui prouve le rapport entre naître de Dieu et le logos ? » Dans la parabole des semailles, il est dit : Le semeur, c’est la Parole-logos qu’il sème (Mc 04/14 = P 086). Et, dans la parabole du grain qui lève tout seul, il est dit C’est comme un grain de sénevé (moutarde) qui, lorsqu’on le sème sur la terre, est la plus petite de toutes les graines qui sont sur la terre… (Mc 04/31 P 090) ; mais ceci est la traduction officielle, qui cache que le mot graine, est ici en grec sperma. Donc ce qui est semé, c’est la parole-logos, et la parole-logos est une graine-sperma. Autrement dit, de même que le sperme crée le corps de l’humain, de même la parole-logos (lorsqu’elle est comprise et mise en œuvre, évidemment) crée la seconde naissance, de fils-teknon de Dieu. Voilà le lien entre naître de Dieu et demeurer dans la parole-logos ; ceci entraine cela.
3 Ces deux sortes de générations (sang, chair-sarx, homme-anêr d’une part, et né de Dieu-theos d’autre part) sont bien distinguées dans l’évangile gnostique selon Philippe : L’Enseigneur (Jésus) n’aurait pas dit « Mon Père qui est dans les cieux » s’il n’avait pas été engendré d’une autre paternité que celle qui lui vient de son père de la terre (Ph 17).
Le logos s’est fait chair…(Jn 01/14 = P 001)
Une Incarnation limitée
Jn 1/14
Le logos devient-gignesthai chair-sarx ; il dresse-sa-tente-skênoein en-en nous-hêmeis et nous voyons-(transcendentalement)-theasthai sa gloire-doxa, gloire-doxa d’un unique-engendré-monogenês d’auprès du père-patêr, plein-plêrês de grâce-kharis et de vérité-alêtheia (Jn 01/14 = P 001)
BJ : Et le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous, et nous avons contemplé sa gloire, gloire qu’il tient de son Père comme Fils unique, plein de grâce et de vérité. (Jn 01/14 = P 001)
1 Le dogme de l’Incarnation fut déjà évoqué lorsqu’il fut dit, au verset 9, le logos vient dans le monde. Ici il est réaffirmé en pleine lumière : le logos devient chair-sarx. Beaucoup de chrétiens pensent que le dogme de l’Incarnation est spécifique du christianisme. Mais les religions orientales ont la doctrine des avataras qui en constitue la correspondance. Chaque fois qu’il y a un déclin de la justice… et que le désordre prévaut, alors je me fais moi-même créature (BG 04/07). Bien avant le christianisme, cette théorie religieuse existait déjà en Orient. La particularité du christianisme ne se situe pas dans le dogme de l’Incarnation, mais dans la limitation de ce concept à la seule personne de Jésus.
Une Incarnation apparente
1 Quant à la conception orientale de l’incarnation divine, de l’avatara, elle ne diffère pas de la conception chrétienne seulement par la quantité (Mes manifestations divines sont sans fin… : BG 10/40). Elle en diffère aussi et surtout par son degré de réalité. Quoique sans commencement et sans fin, impérissable en mon essence, et Seigneur des êtres vivants, je me produis moi-même, en usant de mon propre pouvoir mystérieux (maya) (BG 04/06).
2 Le christianisme dogmatique et théologique prend la notion d’incarnation divine en Jésus à la lettre : Dieu s’incarne, dans un corps précis, dès la conception de celui-ci. Et le récit évangélique, dans la version de Luc, et d’ailleurs de lui seul, raconte la merveilleuse histoire : l’ange Gabriel fut envoyé par Dieu… à une vierge…et le nom de la vierge était Marie…Voici que tu concevras dans ton sein et enfanteras un fils, et tu l’appelleras du nom de Jésus. Il sera…appelé Fils du Très-Haut… et son règne n’aura pas de fin…L’Esprit Saint viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te prendra sous son ombre ; c’est pourquoi l’être saint qui naîtra sera appelé Fils de Dieu (Lc 01/26-38 = P 004). Comme nous le verrons le moment venu, l’Évangile signale, dans de nombreux passages, que ce récit mythologique n’est pas à prendre à la lettre. Mais il le signale de façon si occultée, et l’imprégnation dogmatique est si forte dans la conscience du chrétien marqué dans l’enfance par le catéchisme, qu’en pratique, soit les chrétiens croient les yeux fermés, soit ils rejettent en bloc.
3 Mais l’Inde, comme le montre la précédente citation, souligne plus nettement que la théorie de l’avatara n’est pas à prendre à la lettre : je me produis moi-même, en usant de mon propre pouvoir mystérieux (maya) (BG 04/06). Et encore, plus nettement : Voilé par la divine maya (illusion), je ne me révèle pas à tous (dans ma vraie nature). Ce monde s’y trompe et ne me connaît pas, moi dont la nature est non-née et éternelle (BG 07/25). Et même carrément : Les insensés croient que moi, le non-manifesté, j’ai pris cette forme, cette personnalité, dans l’état manifesté. C’est qu’ils ne connaissent pas mon essence suprême, immuable et incomparable. (BG 07/24).
4 Par conséquent, comme expliqué plus haut, ce n’est pas Dieu qui descend pour prendre un corps et s’adresser aux hommes, mais c’est un homme qui dépasse l’illusion d’être un ego séparé de Dieu, et qui réalise ainsi sa mission originelle d’être un temple que Dieu emplit de sa présence, un corps qui exprime Dieu par ses actes et ses paroles. La ‘descente’ (tel est le sens du mot avatara) n’est permise que par l’évidement de l’illusion égotique dans le cœur de l’homme. Voilà comment entendre ésotériquement le logos devient chair-sarx.
5 Il est remarquable que l’exotérisme chrétien, surtout en Catholicisme et en Orthodoxie, insiste plus sur le fait que le corps de Jésus est vraiment fait directement par Dieu que sur le fait que sa parole est parole de Dieu. Or Jésus, précisément, prévient contre cette erreur : C’est l’esprit-pneuma qui vivifie ; la chair-sarx ne sert à rien. Les choses-rhêma que je vous dis sont esprit et vie (Jn 06/63 = P 110). Comment être plus clair ?
Le logos sous la tente
1 Une fois de plus la traduction officielle enterre le mystère. Littéralement il est dit : Le logos dresse-sa-tente-skênoein… Du point de vue du symbolisme de la tente, méthodiquement occulté par la traduction officielle, le peuple juif a connu trois phases historiques. Première : d’Abraham au roi David, c’est un peuple nomade de pasteurs, dans une région semi désertique, qui nécessitait de changer de pâturage et donc de déménager régulièrement. L’habitat normal était donc la tente. Et même l’Arche d’alliance, contenant les tables de la Loi de Moïse, était conservée sous tente.
2 Deuxième période : Salomon, le fils de David, profite d’une période de prospérité, due aux victoires de son père, pour construire le premier temple de Jérusalem et offrir aux tables de la Loi et donc à Dieu, une demeure honorable et stable. C’est le sédentarisme. Mais, inévitablement, il s’accompagne, un jour ou l’autre, de l’oubli du terme du voyage, car la vie humaine est mortelle et ne peut être qu’un voyage vers une stabilité supra matérielle. Un être spirituel ne peut se satisfaire d’être mortel ; seul l’animal s’en contente. C’est pourquoi les juifs seront châtiés de s’être endormis spirituellement dans la sédentarité matérialiste, lors de la destruction du temple de Salomon, en 586 avant JC, par Nabuchodonosor II, roi de Babylone, qui déporta la population. Le roi Hérode le grand construisit le second temple de Jérusalem, juste avant la naissance de Jésus. Mais il fut détruit en 70 après Jésus, donc quelques décennies seulement après sa mort, par l’empereur romain Titus.
3 Et alors commence la troisième période de l’histoire des juifs : la diaspora, la dispersion parmi les ‘nations’, c’est-à-dire, à l’origine, les nations de l’empire romain. Même si les juifs sont sédentaires dans ces ‘nations’, ils sont quand même et forcément nomades, d’une part parce qu’ils n’ont pas de terre propre, d’autre part parce qu’ils sont souvent persécutés. Et ce dernier point est illustré par la création de l’État d’Israël, en 1947, qui entra en guerre le lendemain de sa promulgation et qui l’est toujours depuis. Mais cette création ne constitue pas une quatrième phase car c’est un état laïc et non dirigé comme tel par les principes divins.
4 On voit que le fort symbole de la tente va à contre sens de l’idée d’incarnation, d’enfouissement dans la chair et dans la matière. Le ‘logos campeur’ indique bien qu’il n’est que de passage ; il faut l’écouter et garder ses paroles avant qu’il ne s’en aille.
Le logos en nous, ou en dehors…
1 La suite aussi est une trahison : le Verbe…a habité parmi nous, car le grec hêmeis signifie à la fois ‘en nous’ et ‘parmi nous’ ; le premier sens est ésotérique, le second exotérique. Le logos dresse sa tente dans le cœur humain, mais il est de passage puisque l’humain est mortel. La conséquence est que, si l’homme n’utilise pas sa vie pour réaliser, ou au moins entreprendre de réaliser le mystère du logos, celui-ci peut bel et bien déménager, et ne plus représenter une possibilité pour lui.
2 La Bhagavad Gita est explicite sur la question, lorsqu’elle décrit l’homme profane (on pourrait dire l’homme moderne) : Ils disent : « Cet univers est dépourvu de vérité (irréel), d’ordre, et de dieu ; il est né uniquement de l’union dans le désir sexuel. Qu’y a-t-il d’autre ? » Soutenant cette vue, ces âmes dépravées, qui ont ruiné leur propre Soi, rapetissant leur intelligence, se livrent à des actions criminelles, et sont les ennemis du genre humain et du monde, qu’ils visent à détruire (BG 16/08-09). La BG atteste donc qu’un homme peut ruiner son propre Soi, c’est-à-dire toute possibilité de réalisation. Et que se passe-t-il alors ? S’il meurt quand prédomine tamas (l’obscurité spirituelle), il naît dans une race ou une espèce non douée de raison (BG 14/15). C’est exactement ce que l’Évangile, beaucoup moins explicitement il est vrai, nomme l’enfer : Dans l’Hadès, en proie à des tortures, (le riche égoïste) lève les yeux et voit de loin Abraham, et Lazare en son sein (Lc 16/23 = P 202) et aussi : là seront les pleurs et les grincements de dents (Mt 13/50 = P 095).
Nous avons contemplé sa gloire
1 Le Verbe s’est fait chair, il a habité parmi nous et nous avons contemplé sa gloire. Là aussi la traduction officielle occulte, car il y a en grec plusieurs mots pour dire voir. Theasthai, qui se trouve ici, signifie ‘voir transcendentalement’. Il ne s’agit pas de voir ‘en chair et en os’, matériellement. On retrouve ce mot lorsque Jean le Baptiste dit, à propos du baptême de Jésus : J’ai vu l’Esprit descendre, tel une colombe venant du ciel, et demeurer sur lui (Jn 01/33 = P 023). Il l’a vu-(transcendentalement)-theasthai¸ Comment, d’ailleurs, aurait-il pu voir l’Esprit autrement ? La gloire en question est la beauté spirituelle de la doctrine de Jésus. Dans le langage moderne, quand on dit de quelqu’un : ‘Il rêve, son projet est une vue de l’esprit’, on veut signifier par-là que c’est utopique, irréel. Mais, en fait ce qui est irréel, parce qu’éphémère et mortel, c’est le monde matériel dont fait partie le corps humain. Il n’y a de réalité, au sens immuable du terme, que dans l’Esprit. La gloire du Christ ne se situe pas dans les tours de magie de ses miracles réels ou supposés, mais dans la vérité adamantine de sa parole.
Jean, un évangile martyr
1 Chez les Francs-Maçons, certains serments se font en posant la main sur la Bible ouverte à la page du prologue de Jean. Pour nombre de chrétiens, le prologue de Jean représente le nec plus ultra de la spiritualité et de la métaphysique chrétienne. Quand on étudie la question, on se demande si ce n’est pas l’obscurité même du texte qui fait croire à sa lumière. Car, en réalité, ce texte est un martyre, dans tous les sens du terme. Il semble indubitable que l’évangile de Jean, dans sa forme originelle, que nous ne connaissons pas, telle qu’écrite par Jean lui-même, était un évangile gnostique apparenté à ceux de Marie, de Thomas ou de Philippe. Seul évangile gnostique à avoir été intégré dans le canon des Écritures de l’Église officielle, il est clair qu’entre la mort de Jean (vers la fin du premier siècle) et la canonisation des Écritures (au quatrième siècle, sous Constantin, et ensuite seulement en 1563, au concile de Trente) l’évangile dit de Jean a subi de nombreuses manipulations. Et aujourd’hui encore, où rares sont les hellénistes parmi les chrétiens, les ‘traducteurs-trahisseurs’ officiels continuent allègrement à manipuler le message.
Gloire qu’il tient de son Père comme Fils unique
1 Nous arrivons justement au plus bel exemple de ces trahisons. Le grec donne : gloire-doxa d’un unique-engendré-monogenês d’auprès du père-patêr. En grec, ‘mono’ veut dire ‘unique’, que l’on trouve dans de nombreux mots français. Genês a trait à la génération. Monogenês et donc l’Unique-engendré ; c’est-à-dire l’insufflation de l’Esprit dans le cœur d’un homme, qui s’est suffisamment vidé de son ego pour cela. L’Esprit s’engendre, spirituellement, dans le cœur de l’homme qui cesse de croire qu’il est un autre que Dieu, séparé de Dieu, en dualité avec Dieu.
2 Mais le terme monogenês présente un autre sens possible et inverse, c’est ‘uniquement engendré’, donc ‘enfant unique’. Dans la résurrection du fils de la veuve de Naïm, il est dit : Quand il fut près de la porte de la ville, voilà qu’on portait en terre un mort, un fils unique dont la mère était veuve ; et il y avait avec elle une foule considérable de la ville (Lc 07/12 = P 077). En fait le texte ne dit pas ‘fils unique’, mais enfant-unique-monogenês, et fils-huios de sa mère-mêtêr.
3 Comme souvent dans l’évangile, les deux sens se présentent, ésotérique et exotérique. Et, comme presque toujours, la traduction et l’enseignement officiel enfouit le sens ésotérique dans un linceul (Lc 19/20 = P 227). Traduire monogenês par ‘Fils unique’, comme le fait la Bible de Jérusalem (BJ), revient à dire que Jésus est la seule incarnation divine, donc que les religions qui prétendent en avoir une ou plusieurs autres (en particulier l’hindouisme) sont fausses, et donc que les autres religions, même si elles ne sont pas fausses, ne bénéficient pas d’une incarnation divine et sont moins directement et purement reliées à Dieu que le christianisme. Autrement dit, la meilleure religion, sinon la seule, est le christianisme, religion des Européens.
4 Mais, ésotériquement, de même que l’Éternel n’est pas lié au temps, il n’est pas lié non plus à l’espace. Par conséquent l’unique-engendré n’est pas dépendant d’un lieu ou d’un moment de l’histoire d’une humanité. La BG est claire sur ce point aussi : Je vais maintenant te conter mes épiphanies divines, mais seules les plus saillantes…car mon expansion ne connaît pas de limites (BG 10/19).
5 Lorsque le pape Jean-Paul II, canonisé depuis, a réuni à Assises les représentants des différentes religions, beaucoup de dogmatistes chrétiens ont failli tomber à la reverse, car cela revenait à reconnaître les autres religions comme des religions, c’est-à-dire des moyens de salut. La logique colonisatrice de missionnariat chrétien en prenait un coup. Ce pape avait-il vraiment conscience de la profondeur de son geste ? On pourrait presque en douter, à constater à quel point, depuis, aucune théologie un peu consistante des autres religions n’a pu naître en catholicisme. Le christianisme demeure bloqué sur le ‘Fils unique’ et refuse obstinément l’Unique-engendré-monogenês.
Plein de grâce et de vérité
1 Et voici le mot de la fin de ce verset si riche et si problématique : le logos est plein de grâce et de vérité. Le mot plein-plêrês a son importance, car c’est justement parce que le spirituel Jésus a fait le vide d’individualité et d’ego en lui qu’il a pu se retrouver plein de grâce et de vérité. En yoga hindou shunia désigne le vide que le yogi doit faire en lui pour être empli par l’Esprit. La notion hindo-bouddhiste de nirvana, littéralement ‘extinction’ (du moi) illustre le même processus.
2 À l’origine d’une humanité, les choses étant en harmonie, ‘la beauté est la splendeur du vrai’ ; on peut donc alors faire confiance à une belle personne. Et les méchants ont peu de pouvoir parce qu’il est facile de constater qu’ils sont laids. Cette harmonie est plus ou moins complètement brisée en fin de cycle, et alors apparaît ‘la beauté du diable’ qui égare si facilement les êtres. Ici, le logos, ‘devenu chair’ en Jésus, est plein de grâce et de vérité ; l’un et l’autre sont comme les deux faces d’une même médaille. La forme et le fond sont en harmonie.
Réalisation
1 La compréhension de ce verset, non tel qu’il est traduit, mais tel qu’il est écrit, ouvre à deux battants la porte de l’ésotérisme chrétien. Le corps du disciple de Jésus est un temple, non de pierre, mais de chair (Jésus parle du temple de son corps : Jn 02/21 = P 029). L’Esprit divin, si on lui prépare une place vide, peut planter sa tente dans ce temple, et il suscite alors la gloire d’une conception spirituelle de l’existence, cette gloire est générée par l’Unique, elle entraîne avec elle l’harmonie d’une vérité gracieuse.
Avant moi il est…(Jn 01/15 = P 001)
Un texte à rebondissements
Jn 1/15
Jean témoigne-marturein à son sujet ; il s’écrie-krazein : « C’est-einai de lui-houtos que j’ai dit-legein : celui qui vient-erkhesthai derrière-opisô moi-egô est passé-gignesthai devant-emprosthen moi-egô parce que avant-moi-en-premier-prôtos, il est-einai. »
BJ : Jean lui rend témoignage et il clame : »C’est de lui que j’ai dit : Celui qui vient derrière moi, le voilà passé devant moi, parce qu’avant moi il était. «
1 Le prologue de Jean, dans son état actuel, donne au lecteur l’impression de rebondir sur un trampoline. Les cinq premiers versets sont baignés d’une lumière métaphysique, puis le sixième le fait atterrir dans le désert de Palestine, auprès d’un obscur prophète nommé Jean, dont on précise que ce n’est pas celui-là qu’il faut suivre. Le verset 9 reprend de l’altitude, mais pas pour longtemps. Arrive enfin le 12-14, qui entre de plein-pied dans la réalisation du mystère, et le lecteur retombe sur Jean le baptiseur.
2 Comme déjà dit, Jean pouvait conduire les juifs de l’Antiquité de leur tradition native vers Jésus, mais aujourd’hui on ne parle du Baptiste qu’en rapport avec Jésus. Ce verset est donc quelque peu obsolète.
La succession Jean-Jésus
1 Chronologiquement, Jésus a été conçu trois mois après Jean. L’ange de la visitation dit à Marie : Élisabeth, ta parente, vient, elle aussi, de concevoir un fils dans sa vieillesse, et elle en est à son sixième mois, elle qu’on appelait la stérile (Lc 01/36 = P 004). Donc, effectivement, Jésus est Celui qui vient derrière Jean.
2 De plus, Jean le baptiste était déjà un rabbi célèbre lorsque Jésus commença sa vie publique à trente ans. Là aussi, il vient derrière. Mais il est passé devant Jean, puisqu’il drainera une partie de ses disciples. Lorsque Jean est mis en prison par Hérode : Après la décapitation de Jean par Hérodiade-Salomé-Hérode, il est dit : Les disciples de Jean viennent prendre le cadavre et l’enterrent ; puis ils vont informer Jésus (Mt 14/12 = P 103). La succession est donc assumée.
Les intentions cachées
1 Dans l’esprit de ceux qui ont écrit, ou réécrit, ce texte, la succession en question ne se limite pas aux personnes de Jean et de Jésus ; il s’agit du christianisme dans sa prétention d’être le ‘verus israel’, le ‘vrai Israël’, reconnu par les Romains comme ‘religio licita’, ‘religion légale’ du panthéon de l’Empire. Le titre était donc censé passer de la religion juive à la nouvelle religion chrétienne ; la juive n’ayant plus de raison d’être, de légitimité d’être. Il est facile de voir les graines d’antisémitisme que peut développer ce verset, au passage d’un texte transcendant. Et l’histoire de l’Église l’a abondamment et dramatiquement montré.
Soyez rusés comme des serpents
1 Une personne religieuse, un jour, entendant faire ce genre de remarque, se choqua en disant : « Pourquoi se lancer dans la politique, toujours conflictuelle, alors que ce texte est si sublime ? Demeurez fixé sur son sens spirituel et ne vous abaissez pas à la politique. » Cette personne oubliait deux choses. Premièrement, que l’Écriture n’est pas Dieu. L’évangile gnostique de Philippe précise : « Les mots que nous mettons sur les réalités terrestres entrainent l’illusion… Celui qui entend le mot ‘Dieu’ ne saisit pas le réel, mais une illusion ou une image du réel. De même les mots Pères, Fils, Saint-Esprit, Lumière, Vie, Résurrection, Église, tous ces mots ne disent pas la réalité (Ph 11). Ce n’est pas en niant le prosaïque ou l’historique, qu’on saisit le mieux le spirituel ; c’est en sachant discerner l’un et l’autre. L’Évangile, comme toute Écriture, et plus que tout autre car il se veut très historique, et une interface entre le monde mortel et l’immuabilité de l’Éternel. Il convient de ne pas confondre une face avec l’autre. La BG y insiste : Lorsque ton intellect, rendu perplexe par ce que tu auras entendu (les Védas), se fixera, inébranlable et ferme, dans la contemplation, alors tu atteindras la réalisation spirituelle (BG 02/53). Si ton intellect n’est jamais perplexe en lisant les Écritures, le risque se profile que tu en fasses une idole.
2 La deuxième chose signalée, c’est que la politique normale est de droit divin, et qu’elle est une partie inséparable du sacré. La politique est triviale aujourd’hui seulement parce qu’elle est laïque (au sens moderne du mot), c’est-à-dire non reliée au Dharma.
La fonction d’Israël
1 Une question se pose : « Si donc, il n’était pas légitime de vouloir éliminer Israël, comme les premiers chrétiens ont tenté de le faire, et comme ils n’ont pas réussi à le faire, puisque le judaïsme est toujours là, alors quelle est la fonction de Jean le baptiste et de ses continuateurs qui n’ont pas suivi Jésus ? » L’ange Gabriel dit à Marie, à propos de son fils : il régnera sur la maison de Jacob pour les siècles et son règne n’aura pas de fin (Lc 01/32 = P 004). Il ne faut pas être grand clerc pour constater que cela ne s’est aucunement produit ; une croix n’est pas un trône. Donc les juifs attendent toujours le messie, celui qui doit, comme l’avatara dans la Gita : venir Pour la défense des bons, pour la ruine des méchants, pour le rétablissement de l’ordre (Dharma)…(BG 04/08). Ils ont raison de l’attendre encore, puisque le phénomène messianique n’a été que partiellement accompli par Jésus il y a deux mille ans, dans son aspect de miséricorde et d’enseignement, mais pas dans son aspect de restauration et de remise en ordre.
2 Les chrétiens qui ne comprennent pas la nécessaire présence d’Israël (du judaïsme) n’attendent plus le messie. Ils vivent dans l’illusion qu’il est déjà entièrement arrivé. Et ils se figurent donc que le monde dans lequel ils vivent est en ordre : ce sont des progressistes illusionnés : des chrétiens modernes, qui croient pouvoir embrasser l’Évangile et les idoles de la modernité dans un même élan fusionnel. Leur optimisme les a privés du discernement des esprits. Les juifs sont là pour leur rappeler que le monde actuel n’est pas messianique, et qu’il l’est même de moins en moins.
Jésus, témoin de l’Etre
1 Mais le point essentiel de ce verset reste encore à considérer : avant moi, en premier, il est. (Et non pas ‘il était’ comme dit la traduction officielle). Car Jésus n’est pas celui qui offre à l’humanité un avenir radieux, comme devrait le faire tout messie qui se respecte, et en cela Jésus a beaucoup déçu. Dès lors, beaucoup de ses disciples se retirent, et ne vont plus avec lui (Jn 06/66 = P 110) ; on remarque ici une curiosité : Jean 6/66 forme le ‘nombre de la bête’ selon l’Apocalypse. Et aussi : Nous espérions, nous, que c’était lui qui allait délivrer Israël… (Lc 24/21 = P 313).
2 Jésus, dans l’Évangile, n’est pas le gestionnaire de l’avenir, il est le témoin de l’éternel présent, comme il le dit lorsque les disciples sont perdus dans la tempête et qu’il leur apparaît : « Courage, je suis, ne craignez-pas ! », ce que la Bible de Jérusalem traduit par : Ayez confiance, c’est moi, soyez sans crainte (Mt 14/27 = P 107) ! ‘C’est moi’, à la place de ‘Je suis’ ; autrement dit l’ego, fut-il de Jésus, à la place de l’Être pur. Sur le mont Sinaï, Moïse rencontre Dieu et Dieu lui donne son nom : « Je suis ». Quand Jean témoigne de Jésus il dit : avant moi, il est. C’est précisément de cela qu’il s’agit, du ‘Je suis’ divin. Il n’est d’ailleurs pas sûr que Jean Baptiste en avait pleinement conscience ; son doute final (Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ? » : Mt 11/03 = P 078) le laisserait supposer. Mais en tout cas, le disciple actuel de Jésus, le disciple ésotérique du moins, n’a plus à douter de cela. Plus grande que la fonction du messie juif, terrestre, politique, civilisationnelle et religieuse, fut la fonction ésotérique de Jésus : révéler que Dieu, en tant qu’Être, ensemence le cœur de ceux qui le suivent.
La plénitude (Jn 01/16 = P 001)
L’infini est inépuisable
Jn 1/16
Car, de sa plénitude-plêrôma, nous avons tous reçu-lambanein, grâce-khâris sur grâce-khâris,
BJ : Oui, de sa plénitude nous avons tous reçu, et grâce pour grâce.
1 La traduction de la BJ (cher lecteur attention de ne pas confondre BJ : Bible de Jérusalem, et BG : Bhagavad Gita) ; donc la traduction de la BJ donne curieusement : grâce pour grâce. Mais qu’est-ce que cela signifie ? On dirait qu’entre les hommes et Dieu un échange se fait, donnant-donnant : je te donne une grâce, tu m’envoies une grâce. Jusqu’à un certain point, on peut dire, comme la BG : Nourrissez les dieux (Deva) par les sacrifices et les dieux soutiendront votre vie. De ces échanges mutuels naîtra pour tous la prospérité (BG 03/11). Mais enfin l’expression courante du croyant dit ‘Grâce à Dieu’. Ce qui vient ‘grâce à l’homme’ ou ‘grâce aux progrès de la science’ est d’une toute autre nature. À l’évidence le sens est : de sa plénitude, nous avons tous reçu, grâce sur grâce. Cet empilement de grâce d’origine divine est une image de la plénitude. Dieu se manifeste sous forme d’Infini, et l’Infini est inépuisable.
L’homme moderne cramponné à sa ‘petitesse progressive’
1 Ce verset, qui pourrait paraître banal, ou simplement dévotionnel, est une révélation : celle de la plénitude. L’homme moderne, mentalement incarcéré dans le temps, ne peut concevoir que le progrès. Il est incapable de comprendre qu’un homme qui doit encore progresser est imparfait, et qu’un homme imparfait ne saurait être pleinement heureux. L’immuabilité lui semble être une mort, alors qu’elle est plus que la vie. Ce verset de l’évangile gnostique de Philippe lui est incompréhensible : Lumière et ténèbres, vie et mort, droite et gauche sont frères et sœurs. Ils sont inséparables. C’est pourquoi la bonté n’est pas seulement bonne, la violence seulement violente, la vie seulement vivante, la mort seulement mortelle (Philippe 10). L’ésotérisme spirituel étant un, quelle que soit la tradition d’origine, la BG expose de même : Je vais te révéler entièrement cette connaissance (jnana) et sa réalisation, ou connaissance discriminative (vijnana) qui, une fois acquises, ne laissent rien d’autre à connaître (BG 07/02). L’homme moderne ne conçoit que la dynamique du mouvement. L’idée d’une connaissance qui soit complète et ne laisse rien d’autre à connaître le terrifie. Il tient à son incomplétude ; il tient à être au moins un peu séparé de l’Unique. Il ne veut pas se fondre dans le Tout (celui qui possède la vraie connaissance du Tout… : BG 03/29) ; il s’accroche à la petitesse de son ego avec passion.
L’absolu comme but
1 La plénitude est un thème que l’Évangile ne fait qu’effleurer ; mais il l’évoque cependant. Dans la Gita, ce thème est central, explicite. Parmi des milliers d’hommes, quelques-uns à peine s’efforcent d’atteindre la perfection ; et parmi ceux qui l’atteignent, rare celui qui Me connaît en vérité (BG 07/03). Devenu indifférent aux fruits des actes, toujours comblé, ne dépendant de rien ni de personne, celui-là, en réalité, n’agit pas, bien qu’engagé dans l’action (BG 04/20). L’action est de loin inférieure au yoga de la sagesse (buddhi yoga). Prends donc refuge dans cette sagesse. Malheureux ceux qui aspirent à la récompense (BG 02/49). Sache que ce que l’on nomme samnyasa (renoncement), c’est le yoga (‘union’ avec l’absolu). Personne ne devient un yogi sans le renoncement à soi-même, et aux sankalpas (pensées) (BG 06/02). Comme dit Jésus : Entende qui pourra !
Moïse et Jésus (Jn 01/17 = P 001)
Moïse : L’exotérisme de la Loi
Jn 1/17
Car la loi-nomos fut donnée-didonai par Moïse ; la grâce-khâris et la vérité-alêtheia adviennent-gignesthai par Jésus Christ (oint).
BJ : Car la Loi fut donnée par Moïse ; la grâce et la vérité sont venues par Jésus Christ (Jn 01/17 = P 001)
1 Dans ce passage apparaît nettement les deux niveaux que sont l’exotérisme (Moïse) et l’ésotérisme (Jésus-Christ). La logique de saint Paul oppose volontiers la Loi et la foi, et va jusqu’à prétendre que sans la Loi, il n’y aurait pas de péché. La spiritualité véritable, au contraire, légitime les deux niveaux, tout en les hiérarchisant. C’est précisément ce que fait Jésus.
2 En premier, la nécessité d’un cadre exotérique, donc d’une Loi pour tous. Nombre de mots sont piégés aujourd’hui, où la dégénérescence spirituelle a quasiment retourné beaucoup d’entre eux. Pour un homme moderne, la loi est une chose fluctuante, décidée majoritairement par les députés. Elle peut décider de choses manifestement contraires à la nature humaine. Par exemple qu’un homme ou une femme a le droit de choisir son sexe, indépendamment de son anatomie. Ou qu’un couple d’homosexuels a le ‘droit’ d’avoir des enfants, au même titre qu’un couple fécond selon la nature. Ces lois profanes refusent d’obéir à quelque conception spirituelle que ce soit, et désormais aussi bien aux lois les plus manifestes de la nature. L’humain se dresse contre Dieu et contre le cosmos lui-même, prétendant pouvoir tout recréer selon ses propres normes, qui, d’ailleurs sont parfaitement instables, et n’ont aucune direction déterminée.
3 Moïse, dans ce passage, comme dans tout l’Évangile, est essentiellement le symbole de la Loi, avec une majuscule, qui correspond exactement à ce que l’Inde nomme le Dharma. L’idée est que, de même que la nature a des lois physiques, chimiques etc, comme celle de la gravitation, de même le monde psychologique et spirituel est régi par des lois qui ne dépendent pas de la fantaisie humaine. La Loi, entendue dans ce sens, est conforme à la nature des choses et elle est donc universelle.
4 Certains objecteront : « Cependant il y a plusieurs sortes de ces lois, supposées être universelles. Il y a celles de Manu en Inde, celles du Coran en islam, celles de Moïse chez les juifs etc. » Cet argument ne pèse pas lourd, si on considère les choses attentivement, car leurs préceptes sont les mêmes, à quelques détails près. Honorer Dieu ; honorer ses parents ; ne pas tuer ; ne pas voler ; ne pas prendre la femme d’autrui ; ne pas faire de faux témoignages ; aimer et secourir son prochain. Fondamentalement ces lois exotériques sont universelles.
5 Jésus les confirme clairement en déclarant : N’allez pas croire que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir (Mt 05/17 = P 058). Et aussi : Il est plus facile que le ciel et la terre passent que ne tombe un seul menu trait de la Loi (Lc 16/17 = P 201). Cette dernière citation, d’ailleurs, confirme que le cosmos est produit par le logos ; le cosmos peut passer, et passera à terme, mais le logos, dont la Loi résulte, est immuable.
Les conditions de l’initiation ésotérique
1 En deuxième, après le domaine exotérique destiné à tous les membres d’une tradition, vient l’ésotérisme pour les disciples les plus qualifiés. La question se pose : « En quoi consiste les qualifications spirituelles pour l’ésotérisme ? » On pourrait s’attendre à une réponse du genre : ‘Il faut être en parfaite santé, impeccablement moral et très intelligent.’ Tout cela ne saurait nuire, assurément, mais la condition première est de percevoir les limites de la vie dans un corps mortel, et de ne s’en point contenter. Celui qui est heureux dans ce monde, comme un animal dont la gamelle est régulièrement remplie, n’est pas fait pour la spiritualité ; même s’il est en bonne santé, ne fait pas de gros péchés et s’il est cérébralement intelligent.’
2 La Gita détaille les conditions nécessaires pour le dépassement de l’exotérisme. Tout d’abord ne pas avoir d’addiction aux perceptions sensorielles. Toute addiction revient à une recherche de paradis artificiel. Déjà la recherche du paradis terrestre, qui est assurément vertueuse, mais encore egocentrique, est un obstacle à la libération spirituelle moksha (BG 09/21), à plus forte raison la recherche obsessionnelle de paradis artificiels. Et il faut noter que, dans le monde moderne, les tentations foisonnantes, qui étaient le fait d’une très petite élite autrefois, sont désormais à la portée de presque tout le monde, par le biais du consumérisme et des médias en particulier. L’appétence pour l’artificiel laisse peu d’hommes sans addiction dans le monde contemporain. Donc, le premier critère est le non-attachement aux objets des sens (BG 13/08). Ce n’est pas le refus du plaisir ; c’est le non attachement au plaisir.
3 Ensuite vient l’affranchissement du faux ego… (BG 13/08), c’est-à-dire la compréhension de ce que le moi n’est pas une entité stable et vraiment réelle. Le moi est un flux de sensations, d’émotions, de pensées, sans cesse en recomposition, et qui se décomposera nécessairement à la mort. D’ailleurs, dans le sommeil profond, le moi s’endort déjà transitoirement. Seul celui qui sort de cette illusion d’être le moi peut accéder à l’ésotérisme spirituel.
L’enfer et le samsara
1 La dernière condition est la claire vision des maux qu’apportent la naissance, la maladie, la douleur, la vieillesse, la mort… (BG 13/08). Celui qui est heureux avec tout cela n’en sortira jamais. La spiritualité n’est pas faite pour les naïfs, plus ou moins hypocrites et souvent privilégiés, qui tentent de faire croire à leur entourage que ‘La vie est belle’. L’enfermement dans la vie mortelle, pour cause d’attachement à la vie mortelle, est ce que l’Orient appelle le samsara (la ronde des naissances et des morts). En langage évangélique, c’est l’enfer. L’être est ‘enfermé’ dans une forme limitée, et toute limite apparaît comme une prison pour celui qui a le sens de l’infini. Lorsque la Gita dit : Toi, qui est échoué dans ce monde éphémère et misérable, consacre-toi à moi (BG 09/33), l’Évangile dit : là seront les pleurs et les grincements de dents (Mt 13/50 = P 095). Le langage évangélique est assurément plus pathétique, plus émotionnel, plus dramatisant, mais l’idée demeure la même.
La hiérarchie exotérisme et ésotérisme dans la Bhagavad Gita
1 Comme on le verra mille fois, on retrouve les mêmes principes dans la Bhagavad Gita, en plus nets. La BG déclare : Celui qui néglige les préceptes des Écritures, pour agir selon son caprice, n’atteint jamais la perfection, ni le bonheur voilà pour l’exotérisme ; et pour l’ésotérisme, il n’atteint jamais non plus le but suprême (BG 16/23). Donc la Loi (Dharma) est la condition sine qua non de l’exotérisme et de l’ésotérisme.
2 Une petite nuance, cependant : pour l’exotérisme, c’est parfaitement clair et sans discussion : Par conséquent, que les Écritures soient pour toi l’autorité qui détermine ce qui doit être fait et évité. C’est en connaissant les prescriptions des Écritures que tu dois agir dans ce monde (BG 16/24). ‘Dans ce monde’, donc dans le monde régit par l’exotérisme. Par contre ceux qui visent la libération-moksha, donc qui parcourent la voie ésotérique, sont parfois plus ou moins affranchis des prescriptions de la Loi. Le yogi, établi dans l’unité, qui Me vénère comme demeurant dans tous les êtres, vit en Moi, quel que soit sa façon de vivre (BG 06/31) et aussi : Le yogi est porté de façon irrésistible par sa pratique antérieure. Même le simple souhait de connaître le yoga lui permet de transcender déjà tous les rites scripturaires des Védas (BG 06/44). Et, finalement : Renonçant à tous les dharmas (à toutes les règles), que je sois ton unique refuge. Je t’affranchirai de tous les maux (BG 18/66).
3 L’Évangile est très peu théorique et beaucoup exemplaire. C’est l’exemple du Christ qui est censé amener à comprendre la théorie qui sous-tend ses actes. Mais les actes sont souvent susceptibles de plusieurs interprétations, ce qui rend l’Évangile difficile à manier. En tout cas, sur la question présente, on voit clairement que la liberté de Jésus vis-à-vis de certains points de la Loi, liberté qui choque les pharisiens (les ‘séparés’), et ceci à longueur d’Évangile, n’a qu’une raison d’être : Jésus est plus que l’homme de la Loi ; il est l’homme de la libération-moksha. Étant déjà libre, il est au-dessus de la Loi. Mais, cependant, il ne l’enfreint jamais pour satisfaire ses propres caprices, ou pour jouer à l’anarchiste ; il enfreint toujours la Loi pour réveiller le divin dans l’autre. Jésus se trouve donc exactement dans le cas de celui qui Me vénère comme demeurant dans tous les êtres, et vit en Moi, quel que soit sa façon de vivre.
La légende de Moïse
1 Les noms propres n’existent pas ; tout nom propre est un qualificatif plus ou moins oublié. Ainsi Moïse signifie en hébreu ‘tiré de l’eau’. Cela provient de la légende biblique. Les esclaves juifs détenus en Égypte pendant des siècles faisaient beaucoup d’enfants, au point que les Égyptiens se sentirent menacés par le nombre. L’ordre fut alors donné de tuer tous les enfants mâles (on retrouvera l’écho de cette légende dans l’Évangile avec la scène du massacre des enfants par Hérode : Mt 02/16 = P 011). L’histoire raconte que la mère de Moïse eut l’idée de le déposer dans un petit couffin d’osier et de l’abandonner au Nil, juste en amont de l’endroit où se baignait la fille du Pharaon. Celle-ci découvrit l’enfant, l’adopta, le fit garder par une nourrice juive… justement sa mère, qui se trouvait opportunément là, et lui offrit une éducation pharaonique complète. D’où le nom ‘sauvé des eaux’. Voilà pour les belles histoires.
Le psychisme-psuchè et l’esprit-pneuma
1 Ésotériquement l’eau est un symbole du psychisme. On le retrouvera dans les passages de Jésus et Pierre marchant sur les eaux (ce dernier avec un succès mitigé) (Mt 14/29 = P 107). L’eau, en effet, n’a pas de structure propre ; elle prend la forme de tout récipient dans lequel on la verse. Tel est le psychisme d’un homme que l’esprit-pneuma n’oriente pas, ou mal. L’eau est indispensable à la vie, du moins à la vie humaine, et cependant, un homme plongé longuement dans l’eau s’y noie. L’eau concerne donc l’animal humain, pas l’homme dans son entier. L’esprit, grec pneuma, ce qui signifie ‘le souffle’, fait référence à l’air ; l’homme a besoin d’eau, mais il vit dans l’élément air.
Moïse l’Égyptien
1 Le mot Moïse a aussi un sens en égyptien : il désigne le ‘fils’. Selon la légende, la fille de pharaon l’a trouvé si beau qu’elle l’a adopté. Elle l’a ensuite traité comme son fils. Ésotériquement cela signifie que la tradition mosaïque est fille de la tradition égyptienne sur de nombreux points. C’est tout autre chose que la diabolisation des méchants Égyptiens que l’on trouve dans le récit biblique, lu au premier degré. Là aussi on retrouvera en écho le fait que Jésus, après le massacre des petits enfants par Hérode, a fui en Égypte et y a donc passé une partie de sa prime jeunesse. Les traditions spirituelles ne naissent pas par génération spontanée ou par hasard. Cela relie la tradition juive (Abraham, né en 1812 avant Jésus, selon la tradition juive) à la tradition égyptienne, au moins deux fois plus ancienne.
Les rapports difficiles du judaïsme et du christianisme
1 Le prologue de Jean situe hiérarchiquement Moïse et Jésus, et donc aussi le judaïsme et le christianisme. Pour autant, il ne rend pas obsolète le judaïsme. Deux interprétations se disputent alors, concernant le judaïsme, tout au long de l’histoire chrétienne. L’ésotérique reconnaît une fonction spirituelle au judaïsme, comme nous l’avons vu : l’attente de l’aspect glorieux du messie, que Jésus n’a pas manifestée (sauf pendant la transfiguration, mais alors seulement devant trois de ses disciples) (Mc 09/02 = P 125). Et donc l’ésotériste chrétien est ami des juifs. Mais l’exotérisme chrétien estime que la Loi de Moïse est reprise dans le christianisme, de même que la Thora, qui constitue l’Ancien Testament des chrétiens, et donc que tout juif devrait se convertir au christianisme. Cette conception entraina souvent un mépris des juifs, et parfois des pogroms.
La grâce et la vérité de Jésus
1 Jésus transmet la vérité par sa parole, et la grâce par ses actes (en particulier de guérisseur). Moïse avait aussi fait preuve de la grâce de guérir les hommes mordus par des serpents mortels ; et Jésus y fait d’ailleurs allusion lorsqu’il s’adresse à Nicodème (Jn 03/14 = P 030). Et sa parole (du moins pour les tables de la Loi) provenait de Dieu qu’il a rencontré sur le Sinaï. Mais la grâce de Jésus est plus ample et sa vérité plus métaphysique.
2 Dans la conception religieuse cela s’explique par le fait que Jésus est Dieu, incarnation du Fils, troisième personne de la Trinité. Dans la conception ésotérique Jésus est un réalisé, son ego est sacrifié à Dieu ; quand il parle, Dieu s’exprime en langage humain.
Nul n’a jamais vu Dieu… (Jn 01/18 = P 001)
Peut-on voir Dieu ?
Jn 1/18
Personne-pôpote n’a jamais vu-idein Dieu-theos, mais le Dieu-theos unique-engendré-monogenês, qui est dans le giron-kolpos du père-patêr, celui-là l’a raconté-en-détail-en-exégèse-exêgesthai.
BJ : Nul n’a jamais vu Dieu ; le Fils unique, qui est tourné vers le sein du Père, lui, l’a fait connaître (Jn 01/18 = P 001).
1 Voici le dernier verset du prologue johannique ; il relie le principe divin à sa manifestation christique. Nul n’a jamais vu Dieu pour une raison métaphysique évidente : si quelqu’un pouvait le voir, il y aurait alors le voyeur et le vu, ce dernier étant Dieu. Dès lors Dieu ne serait plus l’Unique, celui en dehors de qui il n’est rien. Ce que confirme la Gita : Tous les êtres demeurent en moi (BG 09/04). Ce passage fait partie des traits nettement métaphysiques et non duels de l’évangile selon Jean, traits qui côtoient d’autres aspects d’altitude conceptuelle très différente, et qu’on serait enclins souvent à suspecter venir d’une autre plume, plus tardive.
2 Comme déjà dit, il y a plusieurs mots en grec pour dire ‘voir’, le mot idein désigne la vue physique, oculaire. On ne peut pas voir Dieu avec les yeux de chair. La Bhagavad gita précise cela à sa manière. Arjuna, le héros-disciple, demande au seigneur incarné Krishna : si tu penses qu’il m’est possible de supporter une telle vision, montre-moi ta forme impérissable (BG 11/04) et celui-ci lui répond : puisque tu ne peux me voir avec les yeux de ton corps, aussi, vais-je te conférer la vue divine ; contemple donc en moi l’Union (yoga) souveraine (BG 11/08). Tout tient dans la précision : contemple donc ‘en moi’. On ne peut voir Dieu qu’en Dieu, ayant donc réalisé, sinon la fusion-moksha, du moins un certain degré de non-dualité. En somme, seul Dieu se voit Lui-même. Vraiment toi seul te connais par toi-même… ô Dieu des devas (dieux), ô souverain du monde (BG 10/15).
L’exégèse et l’herméneutique
1 Ce verset reprend la notion d’unique-engendré-monogenês dont nous avons parlé. La version de la BJ introduit un peu de dualité, selon sa coutume, en disant : le Fils unique, qui est tourné vers le sein du Père, alors que le texte grec dit plutôt : qui est dans le giron-kolpos du père-patêr.
2 Reste le plus important : lui, l’a fait connaître (BJ), ce qui est à la fois trop et pas assez pour traduire : celui-là l’a raconté-en-détail-en-exégèse-exêgesthai. La traduction de la BJ est trop si on prend le mot connaître au sens profond, ésotérique. Car con-naître, c’est ‘naître avec’, ‘naître à l’intérieur de’, c’est ‘fusionner avec ce que l’on connaît’. Celui qui connaît véritablement Dieu ne s’en distingue plus ; alors on ne pourrait plus dire en même temps qu’il est tourné vers le Père.
3 Mais la traduction BJ n’est pas assez car le grec emploie le mot exêgesthai. Dans ce mot on entend ‘exégèse’, qui en est l’avatar français. Le préfixe ex implique une extériorisation, un étalement, une analyse en détail d’un ensemble originellement synthétique. L’exégèse est l’art de saisir, au-delà de la forme extérieure, apparente, littérale d’un texte, sa signification profonde. Comme l’Évangile, la Gita, en son début, prévient de cette nécessité : Il est une parole fleurie, dont se prévalent les hommes qui manquent de sagesse. Ils sont attachés à la lettre du Vêda. Ils prétendent : « Il n’y a rien au-delà » (BG 02/42).
4 Et l’évangile gnostique de Thomas fait de même : Celui qui se fera herméneute de ces paroles ne goutera plus la mort (Tho 001). On remarque qu’ici, il s’agit d’herméneutique et non d’exégèse. Il s’agit de deux notions quasi jumelles. Le dictionnaire dit, pour exégèse : « Interprétation philologique et doctrinale d’un texte dont le sens, la portée sont obscurs ». Et pour herméneutique : « Théorie de l’interprétation des signes comme éléments symboliques d’une culture. En exégèse biblique, ensemble des règles permettant de déterminer tout à la fois le sens littéral de l’Écriture et son sens existentiel, c’est-à-dire sa valeur universelle dans l’histoire de l’humanité. » On est assez proche de la distinction entre ‘bonnet blanc’ et ‘blanc bonnet’.
5 Mais sortons des dictionnaires, pour réaliser que l’apôtre Thomas présente la parole du Logos, transmise par Jésus, comme étant une graine d’immortalité : Celui qui se fera herméneute de ces paroles ne goutera plus la mort. Cela correspond exactement à ce qui fut dit à propos de la graine-sperma à laquelle Jésus compare sa parole. Le but de l’Évangile, qu’annonce ce prologue, n’est rien moins que la connaissance de Dieu, que la renaissance en Dieu, comme Jésus le dira à Nicodème (En vérité, en vérité, je te le dis, à moins de naître d’en haut, nul ne peut voir le Royaume de Dieu : Jn 03/03 = P 030).
Prologue de Jean