‘Nativité’ de Jésus : texte de la péricope 008
Traduction d’après le grec (Français-Grec=FG) et la Bible de Jérusalem (BJ)
Lc 2/01-20
FG : Or [de], en [en] ce [ekeinos] temps [hêmera]-là, parut [exerkhesthai] un décret [dogma] de [para] César [kaisar] Auguste [augoustos] pour faire recenser [apographein] le monde [oikoumenê] entier [pas].
BJ : Or, il advint, en ces jours-là, que parut un édit de César Auguste, ordonnant le recensement de tout le monde habité (Lc 02/01 = P 008)
FG : Ce [houtos] 1er [prôtos] recensement [apographê] eut lieu [gignesthai]à l’époque où Quirinius [kurênios] était gouverneur [hêgemoneuein] de Syrie [suria].
BJ : Ce recensement, le premier, eut lieu pendant que Quirinius était gouverneur de Syrie (Lc 02/02 = P 008)
FG : Tous [pas] allaient [poreuesthai] se faire recenser [apographein], chacun [hekastos] dans [eis] sa [heautou] propre ville [polis];
BJ : Et tous allaient se faire recenser, chacun dans sa ville (Lc 02/03 = P 008)
FG : Joseph [iôsêph] aussi [kai] monta [anabainein] de [ek] la ville [polis] de Nazareth [nazareth] en [apo] Galilée [galilaia] à [eis] la ville [polis] de David [dauid] qui [hostis] s’appelle [kalein] Bethléem [bêthleem] en [eis] Judée [ioudaia], parce [dia] qu’il [autos] était [einai] de [ek] la famille [oikos] et de la descendance [patria] de David [dauid],
BJ : Joseph aussi monta de Galilée, de la ville de Nazareth, en Judée, à la ville de David, qui s’appelle Bethléem, parce qu’il était de la maison et de la lignée de David, (Lc 02/04 = P 008)
FG : pour se faire recenser [apographein] avec [sun] Marie [mariam] son [autos] épouse [mnêsteuein], qui était [einai] enceinte [egkuos].
BJ : afin de se faire recenser avec Marie, sa fiancée, qui était enceinte (Lc 02/05 = P 008)
FG : Or [de], pendant [en] qu’ils [autos] étaient [einai] là [ekei], le jour [hêmera] où elle [autos] devait accoucher [tiktein] arriva [pimplênai];
BJ : Or il advint, comme ils étaient là, que les jours furent accomplis où elle devait enfanter (Lc 02/06 = P 008)
FG : elle accoucha [tiktein] de son [autos] fils [huios] premier-né [prôtotokos], l’emmaillota [sparganoein] et le déposa [anaklinein] dans [en] une mangeoire [phatnê], parce que [dioti] ce n’est [einai] pas [ou] une place [topos] pour eux [autos] dans [en] la salle d’hôtes [kataluma].
BJ : Elle enfanta son fils premier-né, l’enveloppa de langes et le coucha dans une crèche, parce qu’ils manquaient de place dans la salle (Lc 02/07 = P 008)
FG : Il y avait [einai] dans [en] le même [autos] pays [khôra] des bergers [poimên] qui vivaient aux champs [agraulein] et montaient la garde [phulakê] pendant la nuit [nux] auprès [epi] de leur [autos] troupeau [poimnê].
BJ : Il y avait dans la même région des bergers qui vivaient aux champs et gardaient leurs troupeaux durant les veilles de la nuit (Lc 02/08 = P 008)
FG : Un ange [angelos] du Seigneur [kurios] se présenta [ephistênai] devant eux [autos], la gloire [doxa] du Seigneur [kurios] les [autos] enveloppa de lumière [perilampein] et ils furent saisis d’une grande [megas] crainte [phobein].
BJ : L’Ange du Seigneur se tint près d’eux et la gloire du Seigneur les enveloppa de sa clarté ; et ils furent saisis d’une grande crainte (Lc 02/09 = P 008)
FG : L’ange [angelos] leur [autos] dit [legein]: «Soyez sans [mê] crainte [phobein], car [gar] voici [idou], je viens vous [humeis] annoncer une bonne annonce [euangelizein], qui [hostis] sera [einai] une grande [megas] joie [khara] pour tout [pas] le peuple [laos]:
BJ : Mais l’ange leur dit : »Soyez sans crainte, car voici que je vous annonce une grande joie, qui sera celle de tout le peuple : (Lc 02/10 = P 008)
FG : Il vous [humeis] est né [tiktein] aujourd’hui [sêmeron], dans [en] la ville [polis] de David [dauid], un Sauveur [sôtêr] qui [hos] est [einai] le Christ [khristos] Seigneur [kurios];
BJ : aujourd’hui vous est né un Sauveur, qui est le Christ Seigneur, dans la ville de David (Lc 02/11 = P 008)
FG : et voici [houtos] le signe [sêmeion] qui vous [humeis] est donné : vous trouverez [heuriskein] un nouveau-né [brephos] emmailloté [sparganoein] et couché [kesthai] dans [en] une mangeoire [phatnê]».
BJ : Et ceci vous servira de signe : vous trouverez un nouveau-né enveloppé de langes et couché dans une crèche. » (Lc 02/12 = P 008)
FG : Tout à coup [exaiphnês] il y eut [gignesthai]avec [sun] l’ange [angelos] l’armée [stratia] céleste [ouranios] en masse [plêthos] qui chantait les louanges [ainein] de Dieu [theos] et disait [legein]:
BJ : Et soudain se joignit à l’ange une troupe nombreuse de l’armée céleste, qui louait Dieu, en disant : (Lc 02/13 = P 008)
FG : «Gloire [doxa] à Dieu [theos] au [en] plus haut [hupsistos] des cieux et sur [epi] la terre [gê] paix [eirênê] pour [en] ses bien-aimés [eudokia]».
BJ : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux et sur la terre paix aux hommes objets de sa complaisance ! » (Lc 02/14 = P 008)
FG : Or [gignesthai], quand [hôs] les anges [angelos] les [autos] eurent quittés [aperkhesthai]pour [eis] le ciel [ouranos], les bergers [poimên] se dirent [lalein] entre [pros] eux [allêlôn]: «Allons [dierkhesthai]donc [dê] jusqu [heôs]’à Bethléem [bêthleem] et voyons [idein] ce [ho] qui est arrivé [gignesthai], ce [ho] que le Seigneur [kurios] nous [hêmeis] a fait connaître [gnôrizein]».
BJ : Et il advint, quand les anges les eurent quittés pour le ciel, que les bergers se dirent entre eux : »Allons jusqu’à Bethléem et voyons ce qui est arrivé et que le Seigneur nous a fait connaître. » (Lc 02/15 = P 008)
FG : Ils y [E] allèrent [erkhesthai]en hâte [speudein] et trouvèrent [aneuriskein] Marie [mariam], Joseph [iôsêph] et le nouveau-né [brephos] couché [kesthai] dans [en] la mangeoire [phatnê].
BJ : Ils vinrent donc en hâte et trouvèrent Marie, Joseph et le nouveau-né couché dans la crèche (Lc 02/16 = P 008)
FG : Après avoir vu [idein], ils firent connaître [gnôrizein] ce qui leur [autos] avait été dit [lalein] au sujet [peri] de cet [houtos] enfant [paidion].
BJ : Ayant vu, ils firent connaître ce qui leur avait été dit de cet enfant ; (Lc 02/17 = P 008)
FG : Et tous [pas] ceux [ho] qui les entendirent [akouein] furent étonnés [thaumazein] de [peri] ce [ho] que leur [autos] disaient [lalein] les bergers [poimên].
BJ : et tous ceux qui les entendirent furent étonnés de ce que leur disaient les bergers (Lc 02/18 = P 008)
FG : Quant [de] à Marie [mariam], elle retenait [suntêrein] tous [pas] ces [houtos] événements [rhêma] en en cherchant [sumballein] le sens.
BJ : Quant à Marie, elle conservait avec soin toutes ces choses, les méditant-symboliquement en son cœur (Lc 02/19 = P 008)
FG : Puis [kai] les bergers [poimên] s’en retournèrent [hupostrephein], chantant la gloire [doxazein] et les louanges [ainein] de Dieu [theos] pour [epi] tout [pas] ce [hos] qu’ils avaient entendu [akouein] et vu [idein], en accord [kathôs] avec ce qui leur [autos] avait été annoncé [lalein].
BJ : Puis les bergers s’en retournèrent, glorifiant et louant Dieu pour tout ce qu’ils avaient entendu et vu, suivant ce qui leur avait été annoncé (Lc 02/20 = P 008)
La césure de César appelle un Christ
2/1 César et ses avatars
1 En ces jours-là, paraît un édit de César Auguste, ordonnant le recensement de tout le monde habité (Lc 02/01 = P 008). Selon son habitude, Luc se plaît à cadrer historiquement la transmission des enseignements de Jésus, et les siens propres. Il est question d’un César. Jules César, redoutable chef de guerre, qui soumit la Gaule, ne fut pas le premier empereur romain, contrairement ce que l’on croit souvent. Mais il fit tout pour le devenir, et c’est pour éviter cela que les sénateurs de la république romaine, représentants des grandes familles aristocratiques, l’ont assassiné de cinquante coups de poignard, chacun participant au crime pour en diluer la responsabilité.
2 Mais la république ne fut pas sauvée pour autant car, après la mort de César, le général Marc-Antoine, son principal compagnon d’armes, jura de venger son ami et fut acclamé par le peuple pour ce faire. Les sénateurs meurtriers s’enfuirent de Rome et Marc-Antoine les poursuivit longuement, autour de la Méditerranée, jusqu’à se perdre dans les bras d’une certaine Cléopâtre, pharaonne d’Égypte.
3 Pendant ce temps il fallait bien que quelqu’un dirige à Rome, ce fut Octave, fils adoptif de César, qui devint le premier empereur, sous le nom de César-Auguste. Dès lors, le nom de César désigna le titre et la fonction impériale eux-mêmes. Octave fut suivi par une succession d’autres Césars. Tout l’Occident devait être marqué pour longtemps par ce changement. Charlemagne, roi des Francs, empereur d’Occident, sacré par le pape en 800, se pensa successeur de César. La Russie nomma ‘tsar’, c’est-à-dire César, son empereur. L’Autriche-Hongrie nomma son empereur Kaiser, c’est-à-dire César. Le modèle inspira Napoléon, qui se voulut nouveau César, après la succession des rois de France.
4 Puis vinrent les premières et deuxièmes guerres mondiales, qui sonnèrent le glas de l’Europe comme grande civilisation mondiale. Les USA prirent le relais, et tentèrent d’imposer pendant le XX° siècle une ‘pax americana’ très inspirée de la ‘pax romana’. Mais le XXI° siècle voit se lever la concurrence d’une série d’anciens empires qui tentent de relever la tête : L’empire du milieu, la Chine, l’empire védique, l’Inde, l’empire des tsars, la Russie, l’empire ottoman, la Turquie, et l’empire perse, l’Iran. Cependant César plane toujours sur le monde.
5 Jésus est né dans la colonie palestinienne de Rome, sous le règne de César-Auguste, et cela n’est pas dû au hasard. Les empires, après lui, ne cessèrent de s’étendre, de se confronter, et de vouloir finalement dévorer un monde dont l’homme a rapidement fait le tour. Le diable, qui proposa à Jésus tous les royaumes de la terre, inaugurait une nouvelle phase historique : le diable le prend avec lui sur une très haute montagne, lui montre tous les royaumes du monde avec leur gloire et lui dit : »Tout cela, je te le donnerai, si, te prosternant, tu me rends hommage » (Mt 04/09 = P 021).
2/2 Une religion dogmatique et anti-ésotérique
1 Un autre point important de ce verset est constitué par l’édit-dogma promulgué par César. Comme on l’a vu, (en particulier dans l’analyse du Credo qui précède ce commentaire de l’Évangile), l’élaboration de la dogmatique chrétienne s’est constituée pendant quatre siècles et s’est pour ainsi dire fossilisée sous la férule de César-Constantin, qui adopta le christianisme, fortement configuré par lui-même comme religion d’État. Aussi n’est-ce pas par hasard si les vérités de foi obligatoires du christianisme se nomment les ‘dogmes’, du latin dogma, désignant les ordres impériaux et impératifs des Césars. Pour des temps et des races qui semblaient ne penser qu’en termes de conquête, il fallait une formulation religieuse dogmatique et quasi militaire.
2 Dès lors, on s’éloignait grandement des discussions rabbiniques, si favorables à la variété des points de vue, et encore plus de la profondeur métaphysique de l’Orient taoïste ou hindou. Autant dire que César se montra assez exclusif de l’ésotérisme spirituel.
2/3 Une laïcité à contresens du mot
1 Et ce n’est pas sans raison que Jésus enseigna, à propos du paiement de l’impôt dû à l’occupant romain : Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu (Mc 12/17 = P 240). Autrement dit le temps n’était plus, sauf exceptions qui furent assez rares, à une juste hiérarchie du spirituel (varna-caste des brahmanes, ou clergé chrétien) et du temporel (varna-caste des khsatryas, ou noblesse chrétienne). Le temps était au compromis, pour vivre une dimension spirituelle dans un monde de plus en plus anti-spirituel.
2 Comme c’était inévitable, selon les lois de la dégénérescence cyclique des humanités, ce compromis devait finalement être vécu comme une compromission, ainsi que l’illustre le contresens de l’Église actuelle, qui s’appuie sur cette même parole de César et Dieu, pour justifier une laïcité qui devient de plus en plus une guerre contre l’Esprit. La norme consistait à voir le prophète désigner et sacrer le roi, comme Samuel a nommé David (et Jésus n’est pas fils de David pour rien) ; cela constituait une hiérarchie entre César et Dieu, celui-ci, ou ses représentants, désignant et sacrant celui-là. Lorsque le pouvoir devient vraiment profane, à défaut de pouvoir hiérarchiser, il faut au moins distinguer Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu.
3 Et, chose mortelle, le piège dans lequel est tombée l’Église catholique désormais, c’est de confondre César et Dieu. Actuellement, cette confusion prend le nom de laïcité. La notion est perverse, comme presque toutes les idoles modernes. Car les laïcs, dans la chrétienté médiévale, étaient des croyants non-membres du clergé. Les partisans de la laïcité moderne sont, fondamentalement, des incroyants, puisqu’ils estiment que toutes les lois doivent être promulguées sans référence à aucune révélation, selon le seul jeu majoritaire des opinions humaines profanes.
4 Dans un premier temps, la laïcité ‘garantissait à chacun la liberté d’exercer sa propre religion’, mais la formule recouvrait une énorme tromperie, puisqu’une religion véritable a pour fonction de structurer toute la société. La liberté en question se résumait donc à une dévotion toute privée, aussi peu influente sur la société que la liberté de jouer aux échecs ou à la pétanque. Après la tromperie sur le nom, et celle sur la fausse liberté, une troisième est arrivée : au nom de la laïcité, l’interdiction d’évoquer la religion, fut-ce par un vêtement, un bijou, une expression verbale. On est donc passé de la liberté de choisir sa religion, à l’interdiction de la manifester. Mais tout cela était prévisible, le germe était dans le fruit dès les ‘principes’ de la démocratie, qui suppriment Dieu, et donc son expression religieuse, comme fondement de la civilisation.
2/4 Étude de symbolisme évangélique sur César (Cette étude se retrouve dans la catégorie ‘Symbolisme’ du site)
1 Comme nous sommes à la première occurrence de César dans l’Évangile, il est intéressant de prendre de la hauteur pour en repérer la localisation dans l’ensemble du paysage. César rend nécessaire la venue de Jésus, voilà pourquoi le texte se réfère historiquement à César.
2 Dans son annonce de la mission du ‘précurseur’, Jean le Baptiste, Luc emploie le même procédé : L’an quinze du principat de Tibère César, Ponce Pilate étant gouverneur de Judée… (Lc 03/01 = P 015). L’histoire sacrée semble répondre à l’évolution de la ‘grande histoire’ ; mais quelle est la ‘grande’ ? De plus, dans une mesure difficile à apprécier, le mythe répond au prosaïsme désolant de l’histoire historique.
3 Plus avant dans l’Évangile on trouve une référence non pas directement à César, mais à la ville de César, implantée dans le pays même de Jésus : Jésus s’en alla avec ses disciples vers les villages de Césarée de Philippe… (Mc 08/27 = P 121). Et que se passe-t-il ensuite ? Jésus établit Pierre : Tu es Pierre, et sur cette pierre-petra je bâtirai mon Église, et les Portes de l’Hadès ne tiendront pas contre elle (Mt 16/18 = P 121). N’est-ce pas dire bien clairement que l’Église catholique romaine est romaine ? N’est-ce pas, comme le suspectent les Orthodoxes et les Réformés-Protestants, une tentative d’imposer la papauté comme continuatrice de l’impérialisme césarien ? Et alors, comment croire que cette parole puisse être de Jésus, qui a tellement veillé à ne pas confondre César et Dieu ?
4 Justement, et très contradictoirement, arrive ensuite cette fameuse parole, attestée par les trois évangélistes synoptiques : Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu (Mc 12/17 = P 240).
5 Dès lors c’est le silence sur César, qu’on ne retrouvera qu’à la fin, mais presque en avalanche, lors du procès de Jésus : Nous avons trouvé cet homme mettant le trouble dans notre nation, empêchant de payer les impôts à César et se disant Christ Roi (Lc 23/02 = P 277). Ici les accusateurs, qui ne sont autres que les grands-prêtres, prennent clairement le parti de César contre Dieu qui s’exprime en Jésus. L’Église, moult fois, et très souvent aujourd’hui, suivra leur exemple. Comme Pilate cherche à relâcher Jésus qu’il sait innocent après avoir instruit le procès, les chefs religieux juifs lui disent : Si tu le relâches, tu n’es pas ami de César. C’est le monde à l’envers ; situation typique du ‘kali-yuga’, des temps de la fin d’un cycle d’humanité. Pilate, représentant de César en Judée veut sauver le Christ, que les prêtres veulent crucifier pour sauver l’honneur de César ! Et finalement, dernière référence évangélique à César, les grands-prêtres répondent à Pilate : »Nous n’avons de roi que César ! » (Jn 19/12-15 = P 285). Là se trouve le triomphe de la laïcité moderne.
6 Certes, le monde romain n’était pas sans dieu, il en regorgeait presque ! Mais à l’époque personne n’y croyait plus… du moins dans l’intelligentsia. C’est un peu comme aujourd’hui où les divinités Démocratie, Technologie, Progrès, Croissance, Droits de l’Homme ne servent plus qu’à combler le vide des discours officiels.
7 Jules César est né par césarienne, opération risquée, surtout pour la mère, et qui se pratiquait déjà à l’époque. L’idée de coupure, d’extraction violente, de séparation contre nature se trouve au cœur de ce nom, et sert évangéliquement à annoncer le monde sans Dieu qui vient, le monde qui se prend pour Dieu au lieu de réaliser Dieu en son cœur.
Centrisme occidental et règne de la quantité
3/1 Le centrisme occidental et le sanatana dharma : l’écoumène
1 …un décret-dogma de César Auguste pour faire recenser-apographein le monde-oikoumenê entier-pas (Lc 02/01 = P 008). Le mot oikoumenê est un livre à lui tout seul. Il présente plusieurs sens coordonnés entre eux. Pour les philosophes grecs de l’Antiquité, tels qu’Ératosthène (qui calcula la circonférence de la terre) et Ptolémée (qui cartographia le ‘monde habité’), il désignait le monde grec par opposition à celui des barbares. Toutes les civilisations ont tendance à penser les choses en ces termes : « Nous sommes ‘la’ civilisation, les autres sont les barbares. » Aujourd’hui les USA, avec un langage à peine différent (démocraties / totalitarismes) ne disent pas autre chose.
2 L’équivalent français de ce mot grec est fluctuant : œkoumène ou, plus simplement, écoumène. En grec oikos est la maison ; d’où la traduction ‘monde habité’ pour écoumène, (sous-entendu habité ‘par des humains’) ; c’est l’ensemble des terres ‘anthropisées’ (exploitées par l’être humain). L’opposé est l’érème, l’espace inhabité, inexploité par l’humain. La première notion plaçait une civilisation au-dessus des autres, la deuxième place les humains au-dessus des animaux ou du non-vivant.
3 Le sens d’écoumène était aussi, dans l’Antiquité celui de la ‘terra cognita’, la ‘terre connue’. Pour Jésus, malgré le souvenir des formidables conquêtes d’Alexandre, la terre connue était bien exiguë au regard d’aujourd’hui. Comme le pensait Aristote, Erathostène, après avoir mesuré très précisément le tour de la terre, a calculé l’écoumène comme étant une petite partie de la surface totale. Il pensait que l’écoumène était une île entourée par un unique océan, sur une terre sphérique. Ptolémée dessina la première carte de l’écoumène, qui, à l’ouest, se bornait aux colonnes d’Hercule (Gibraltar), il n’y avait donc pas d’Amérique. À l’est les frontières s’avéraient plus floues et se perdaient sur les traces d’Alexandre, aux confins de l’Inde.
4 L’Église médiévale désigne par écoumène le monde habité terrestre dans sa totalité. Mais, philosophiquement, l’Occident a exclu les philosophies indiennes, chinoises et japonaises de l’écoumène, et c’est encore le cas pour de nombreux penseurs européens. Le projet de César-Auguste n’est pas sans évoquer la fable de la ‘Grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf’. Ce programme fut repris par bien d’autres (Napoléon, Hitler, les USA, la Chine moderne).
5 Jésus est né et a toujours vécu à la marge orientale de ce monde ‘civilisé’ romain. Situation symbolique : il en est et il n’en est pas ; dans ce monde, pas de ce monde, comme il le dira à Pilate : « Mon royaume n’est pas de ce monde. » (Jn 18/36 = P 278). Malgré les prétentions missionnaires de l’Église catholique romaine, l’ère du christianisme n’a jamais débordé profondément celle de la romanité et de ses successeurs. Vu de l’Inde et de la Chine, le christianisme est clairement une religion occidentale. Et ceci d’autant plus qu’il entretient depuis deux millénaires la confusion entre le message du Christ et celui de César ; on ne peut être chrétien qu’en s’européanisant à tous niveaux.
6 Comme nous l’avons fait remarquer, à propos du rapport de Jésus et des étrangers, tout cela est aux antipodes du message de Jésus : je vous dis que beaucoup viendront du levant et du couchant prendre place au festin avec Abraham, Isaac et Jacob dans le Royaume des Cieux, tandis que les fils du Royaume seront jetés dans les ténèbres extérieures (Mt 8/11-12 = P 186). Mais ces tendances sont pourtant bien, et dès le début, dans l’Évangile, parce qu’elles sont dans l’Église qui a écrit, réécrit, cadré et canonisé l’Évangile.
7 On est ici aux antipodes de la notion hindoue de ‘sanatana dharma’, la ‘sagesse pérenne et universelle’ propre à tous les humains, mais exprimée différemment et plus ou moins complètement selon les traditions. Pour l’hindou, l’hindouisme est sa propre forme du sanatana dharma ; mais sa spiritualité n’est pas seulement l’hindouisme, c’est le sanatana dharma.
3/2 Recensement, le règne de la quantité
1 Non seulement ce verset marque une frontière historique en préfigurant une religion dogmatique et un impérialisme généralisé, mais il décrit, avec une étonnante précision, ce qu’allait devenir le monde sans Dieu. Aujourd’hui on désigne comme étant ‘la’ science la plus inférieure des sciences, celle de la matière quantifiable. Un scientifique est quelqu’un qui mesure, qui pèse, qui quantifie, qui modélise en statistiques. À force de n’appréhender que la matière, il ne perçoit plus qu’elle, et ne croit plus qu’en elle.
2 …un édit de César Auguste, ordonnant le recensement de tout le monde habité. Un proverbe ancien dit « Compter ses moutons attire le malheur sur le troupeau. » Et le roi David, qui céda à la tentation de compter ses sujets, fut réprimandé par Dieu, comme le dit la Thora : Joab remit à David le résultat du dénombrement du peuple : il y avait dans tout Israël 1 100 000 hommes aptes au combat et en Juda 470 000 hommes aptes au combat. Il ne dénombra pas Lévi et Benjamin parmi eux (2 des 12 tribus d’Israël), car l’ordre du roi lui répugnait. Cet ordre déplut à Dieu, qui frappa Israël.
3 Aujourd’hui, le monde est de plus en plus régi par la prétendue ‘intelligence artificielle’ qui utilise l’informatique. Or l’informatique représente le stade ultime de la dualité : elle ne connaît que deux informations : zéro et un. Faut-il y voir un lointain et inévitable écho du dogme fondamental des religions abrahamiques : la ‘creatio ex nihilo’, soit l’histoire du Un et du Zéro ? Le monde -et ce n’est pas une seule civilisation aujourd’hui, mais l’humanité entière-, touche au tréfonds du règne de la quantité ou de la négation de toute qualité.
4 Il est d’ailleurs notable que les deux systèmes politiques qui se partagent le monde et tentent chacun de dévorer l’autre -soit la démocratie et le totalitarisme- sont basés sur le même principe de la négation de la qualité. En démocratie, le principe ‘une voix un homme’ annule radicalement la qualité éventuelle de cet homme. En système totalitaire les hommes ne sont que des pions. Et, de plus, le totalitarisme actuel ne peut même pas espérer quelque qualité d’un chef charismatique, car c’est le totalitarisme des ‘besoins’ mécaniques et de ‘l’intelligence’ des machines qui prime toujours. Faute de quoi la ‘civilisation technologique’ s’effondrerait.
5 Réduire l’humain à un nombre c’est chasser la trace de l’Unique en lui. Métaphysiquement, chaque humain, et même chaque être est une unique image de l’Unique. Il n’en est pas d’autres comme lui. En effet, comme le dit l’adage métaphysique, ‘l’Infini ne se répète jamais’ ; il fait toujours du neuf, de l’unique. Dans sa manifestation, le divin est infini, donc non quantifiable ; dans son en-Soi le divin est Un et encore moins quantifiable. Or le divin réside dans chaque être : Je suis le début, le milieu et aussi la fin de toutes les créatures (BG 10/20).
6 L’indication que donne Luc sur la concomitance du recensement et de la naissance de Jésus est un signe des temps (Mt 16/03 = P 181). Peu importe que Luc déclare ensuite : Ce recensement, le premier… Il ne connaissait pas bien sa Bible, puisque David fit déjà un recensement que Luc semble ignorer. Et il ne fait guère de doute que bien des civilisations désormais défuntes ont dû faire des recensements, et en sont peut-être mortes. Car, si on traite l’humain comme chose morte, l’ensemble des humains que l’on traite ainsi ne peut que courir à la mort du collectif. Il convient d’entendre ce premier recensement, comme le début des temps où les humains se demanderont : « Que peut-il bien y avoir de mal à recenser ? »
7 On notera l’humour du mythe évangélique, car Marie se fait recenser étant enceinte. À peine le décompte de cette famille est-il opéré, qu’il est déjà faux, car Jésus naît juste après. Il échappe au décompte, comme il échappera au massacre ordonné par Hérode (péricope 011). Le règne de la quantité ne saurait saisir l’Unique, ni dans l’homme et encore moins en Lui-même.
Jésus né dans la ‘maison du pain’
4/1 Jésus, l’avatara entre deux avènements
1 Ce recensement, le premier, a lieu pendant que Quirinius est gouverneur de Syrie (Lc 02/02 = P 008). Comme tous les noms, Quirinius-Cyrènios porte son message. Formé des consonnes KRN, comme ‘corne’ et ‘couronne’, il désigne la puissance. Et cela illustre encore ce qui fut dit sur César et le règne, désormais envahissant, de la puissance brute. Et il règne sur la Syrie, dont le nom signifie ‘terre du soleil’. Or le soleil est un symbole spirituel et divin universel. Comment la seule puissance -et celle d’un homme en plus- pourrait-elle régner sur la ‘terre du soleil’ ?
2 La Bhagavad Gita enseigne sur les conditions d’émergence de l’avatara : Chaque fois qu’il y a un déclin de la justice, et que le désordre prévaut, alors je me fais moi-même créature (BG 04/07). Luc insiste puissamment, par des signes nombreux, sur le fait que tel était le cas lorsque Jésus naquît.
3 Cependant la tradition chrétienne présente une particularité par rapport aux époques, plus antiques encore, des précédents avataras. La Gita continue en détaillant : Pour la défense des bons, pour la ruine des méchants, pour le rétablissement de l’ordre (Dharma), Je renais ainsi d’âge en âge (BG 04/08). C’est précisément ce que les juifs espéraient du messie attendu ; et ce que les disciples espérèrent de Jésus, dès lors qu’ils le considérèrent comme le messie.
4 Mais l’histoire de l’actuelle humanité était déjà trop avancée dans sa décadence (comme nous l’avons vu dans le commentaire du Credo), pour qu’une telle restauration puisse se faire sans une rupture radicale de l’histoire humaine. C’est pourquoi l’avatara Jésus procède en deux temps : le ‘premier avènement’, ancien de deux mille ans désormais, et consacré à l’enseignement et à la compassion sacrificielle, et le ‘second avènement’, encore en attente, que le livre biblique de l’Apocalypse annonce, et qui amorcera un nouveau cycle humain.
4/2 Une ascension symbolique
1 Et tous vont se faire recenser, chacun dans sa propre ville (Lc 02/03 = P 008). Aujourd’hui les recenseurs passent chez les particuliers, tandis qu’à l’époque les masses se déplaçaient vers leur ville de naissance et se faisaient recenser ; on ne plaisante pas avec l’occupant romain. Il faut dire aussi que les gens voyageaient moins et beaucoup passaient toute leur vie sur leur lieu de naissance.
2 Joseph aussi monte de Galilée, de la ville de Nazareth, en Judée, à la ville de David, qui s’appelle Bethléem, parce qu’il est de la maison et de la lignée de David… (Lc 02/04 = P 008). La distance est de 152 kilomètres. Pour une femme enceinte, et presque à terme, étant donnés les moyens de transports de l’époque, c’est une épreuve. Sur la carte, on descend de Nazareth à Bethléem, mais le texte parle de monter. C’est exact du point de vue du relief, avec 430 mètres de dénivelé entre les deux villes. Mais cette ascension est surtout symbolique, car Jérusalem, qui n’est qu’à 10 km de Bethléem, est le ‘centre du monde’ juif. L’ascension et le recentrement sont deux langages symboliques similaires. La montagne archétypale étant de forme conique, comme le fameux Fuji-Yama au Japon, plus on monte, plus on approche de son axe central.
4/3 Un vrai père, une vraie hérédité
Joseph, nous précise Luc, est de la maison et de la lignée de David. On conviendra que la précision a plus d’importance dans la perspective ésotérique d’une vraie paternité, que si Joseph n’était qu’un beau-père putatif, même pas véritablement marié avec sa mère. Donc Jésus est de la lignée de David. Cela n’empêche en rien qu’il soit aussi fils de Dieu, car cette filiation n’a rien à voir avec la biologie, comme le précise Philippe dans son évangile : L’Enseigneur n’aurait pas dit « Mon Père qui est dans les cieux » s’il n’avait pas été engendré d’une autre paternité que celle qui lui vient de son père de la terre (Ph 17).
4/4 De la ‘présence réelle’ dans la ‘maison du pain’
1 Autre indication au fort symbolisme : Bethléem signifie ‘la maison du pain’. Les Catholiques et les Orthodoxes, qui tiennent pour physiquement vrai que l’hostie consacrée est le corps du Christ, voient dans ce passage une ‘preuve’ scripturaire que Jésus est le ‘pain de vie’ comme il le dira selon Jean (Jn 06/35 = P 109). Et ceci d’autant que Luc précisera bientôt que sa maman l’a déposé dans une mangeoire (crèche).
2 Reste à savoir, comme toujours, si ces choses sont vraies parce que c’est écrit, ou si c’est écrit parce les auteurs voulaient qu’on les croit vraies, ou désiraient les symboliser ainsi. Toute époque est confrontée à ce genre d’interrogations. En mode contemporain : « C’est marqué dans le journal. Ils l’ont dit à la radio. On l’a vu à la télévision ». Et même « Le pape a dit…» Le spirituel n’est pas un sceptique pathologique mais, s’il n’a pas vu lui-même, il n’oublie jamais que le dire entendu est la certitude d’un autre. Ce n’est donc pas une vérité qu’il doit envisager, mais une plus ou moins vraisemblance.
3 Cela pour traiter seulement du fait de la présence ‘réelle’ de Jésus dans l’eucharistie. Mais une autre interrogation surplombe cette question, au fond bien matérielle : « Doit-on entendre tout cela symboliquement ou physiquement ? » Un homme qui s’est consacré, comme on dit ‘corps et âme’, au service de Dieu et du prochain peut être considéré comme un pain de vie pour l’Un et pour les autres. Libre à chacun ensuite de prendre l’expression à la lettre ou non.
4 La Bhagavad Gita déclare : Ceux qui mangent la nourriture sanctifiée après l’avoir offerte en sacrifice (appelée amrita (ambroisie)), aliment d’immortalité, vont à l’éternel Brahman. Ceux qui n’accomplissent pas de sacrifice n’ont aucun droit sur ce monde ; comment alors pourraient-ils en avoir sur l’autre ? (BG 04/31) et aussi : Les divers sacrifices (yajna), décrits dans les Védas, vont dans la bouche de Brahman et mènent à Lui (BG 04/32). L’idée de ‘manger le corps de Dieu pour aller à Dieu’ se retrouve dans de nombreuses religions, comme on le voit ici. La coutume des chrétiens est de dire : « C’est littéralement vrai dans notre religion et ce n’est que symbolique dans les autres religions » ; mais au nom de quoi ?
Le récit mythologique du dogme eucharistique
5/1 Le silence de la confiance
Pendant qu’ils sont là arrive le jour où elle doit accoucher (Lc 02/06 = P 008). Bien des fois, dans la vie, les choses ‘s’arrangent mal’ ou ‘tombent mal’, comme on dit. Mais, spirituellement parlant, est-ce seulement possible ? Le proverbe ‘Les voies du Seigneur sont impénétrables’ est plus avisé. Tout dépend si on observe les choses à hauteur de mortel, ou ‘vues du ciel’. Est remarquable dans ce texte ce qui n’est pas écrit : aucun commentaire, pas de plainte, absence de pathos. Celui qui connaît Brahman ne s’exalte pas quand survient quelque chose d’agréable, et ne s’afflige pas devant les circonstances désagréables (BG 05/20) ; tels devaient être les parents de Jésus.
5/2 Jésus, un premier sans second ?
Elle accouche de son fils premier-né, l’enveloppe de langes et le dépose dans une mangeoire-phatnê, parce que-dioti ce n’est pas-einai une place-topos pour eux-autos dans la salle d’hôtes-kataluma (Lc 02/07 = P 008). Comme on le constate à longueur de texte, Luc dit une chose et son contraire. Du moins est-ce l’apparence car, en réalité, l’Évangile s’adresse au peuple, qui croit parce qu’on lui dit (on dirait aujourd’hui ‘qu’il croit au Père Noël’, c’est le cas de le dire), mais il s’adresse aussi à ceux qui ont des oreilles pour entendre, comme nous l’avons vu à propos du symbolisme des oreilles. Car enfin pourquoi préciser son fils premier-né, si Marie, toujours vierge après la naissance, n’en a pas eu d’autres ensuite ?
5/3 Les langes du petit ange
1 Elle l’enveloppe de langes… Cette pratique, qui était assez universelle et qui se rencontrait il y a quelques siècles encore dans nos régions, n’avait pas pour seul but de vêtir l’enfant ou de le réchauffer. Son ressenti corporel dans le ventre de sa mère était un espace clos, et même relativement serré, sécurisant, sans vide au contenu non identifiable. L’enfant est donc plus apaisé et se réveille moins lorsqu’il est enveloppé.
2 Mais il est une autre raison, beaucoup plus importante, et qui s’apparente à ce que nous verrons dans la prochaine péricope avec la circoncision. Si les quatre membres, au moins pendant une partie du temps, sont limités dans leurs possibilités de gigoter, la force vitale, qui se développe rapidement pendant les premiers jours de la vie, s’investit de préférence dans le cerveau. Ce qui revient à dire que le petit d’homme est physiologiquement culturel, contrairement au petit d’animal, qui est entièrement naturel. Dans certaines races, en particulier d’Amérique du sud, la boîte crânienne de l’enfant était modelée, avant que les os ne se solidifient complètement, en vue, probablement, de développer certaines facultés appréciées de ces cultures. Le risque de rachitisme des membres, à cause des langes, n’existait pas dans la mesure où la vie dans un monde non motorisé impliquait rapidement par la suite un exercice physique important.
5/4 Jésus, le Dieu comestible
1 Elle le dépose dans une mangeoire-phatnê… Il est possible d’interpréter prosaïquement la chose : « N’ayant place que dans une étable, les parents utilisent le moins mauvais endroit pour l’enfant, la mangeoire. »
2 On peut aussi opérer un symbolisme décalé en disant : « Marie, dont la volonté était de ne pas connaître d’homme, et donc de ne pas avoir d’enfant, a compris que son enfant n’était pas pour elle, pour assurer sa descendance, mais qu’il serait offert au monde, comme pâture de salut eucharistique. » Ce point de vue est très religieux et dogmatiquement conforme, mais d’un anachronisme certain. Car Marie, la juive, n’avait assurément pas l’intention de ne pas avoir d’enfants -comme vu-, et elle ne pouvait aucunement pressentir la fin de son fils d’après le peu que ‘l’ange’ lui avait dit.
3 Il est donc très probable que Luc ait pré-symbolisé l’eucharistie avec l’image frappante de la mangeoire. Et, par la même occasion, il a pré-dessiné la figure mythique de Marie ‘mère de Dieu’ offrant son fils divin à l’humanité. Une humanité symbolisée en l’occurrence par le bétail de l’étable. Jésus reprendra ce genre de symbole avec le ‘bon pasteur’ (Jn 10/01 = P 149) ; le côté moutonnier de l’humain illustrant assez bien l’exotérisme religieux.
5/5 L’Unique dans la solitude
1 … parce que-dioti ce n’est pas-einai une place-topos pour eux-autos dans la salle d’hôtes-kataluma. Ici les traductions varient, véhiculant des conceptions antipodales. La Bible de Jérusalem donne : Elle le coucha dans une crèche, parce qu’ils manquaient de place dans la salle. La chose est plausible, le recensement ayant dû susciter de nombreux déplacements, l’auberge-kataluma pouvait être saturée. Mais cela implique que personne n’ait laissé sa place pour une femme enceinte, dans une culture ou la tradition et le devoir légal d’hospitalité selon Moïse est sacré ; de ce point de vue, c’est beaucoup moins plausible. Il est arrivé d’entendre des prédications socialisantes dégoulinant de pathos sur l’atroce situation de la femme enceinte que les gens auraient pratiquement tous laissée se débrouiller dans la rue.
2 La traduction que nous choisissons donne : parce que ce n’est pas une place pour eux dans la salle d’hôtes. Cela peut s’interpréter en termes de bon sens : « Une femme enceinte ne va pas accoucher dans une auberge surpeuplée, d’autant que le terme kataluma peut aussi désigner une sorte de caravansérail où s’entassent, sans cloisonnement, des voyageurs en foule. »
3 Un autre sens, non exclusif du précédent, revient à dire qu’ils n’avaient pas pour coutume de se mêler à la foule, même en dehors du cas particulier de Marie enceinte. Un sutra de la Bhagavad gita décrit le yogi qui pratique : un culte constant et fidèle envers moi (le divin), par une concentration exclusive (ou yoga de la non-séparation), une prédilection pour les lieux isolés, et le détachement des masses… (BG 13/10). On note le rapport entre le détachement des masses et le yoga de la non-séparation d’avec Dieu. En somme un côté aristocratique, tant nobiliaire, car Joseph et Marie étaient tous deux nobles, que spirituel. Indépendamment du fait qu’il y avait de la place ou non, ce n’était peut-être pas une place pour eux.
4 Le mot kataluma se retrouve dans l’Évangile, en Luc et aussi Marc, pour désigner le lieu où Jésus prendra son dernier repas : Le Maître te fait dire : Où est la salle-kataluma où je pourrai manger la pâque avec mes disciples ? » (Lc 22/11 = P 255). Étant donné que Jésus y institua le rite eucharistique, selon la tradition, on peut considérer comme volontaire les deux seules occurrences de ce mot dans l’Évangile, pour accentuer encore le symbolisme de la ‘maison du pain’ et de la ‘mangeoire’. Luc a prévenu son lecteur, son récit est ‘composé’. Certes, Luc n’a ni vu, ni entendu Jésus, mais il a été nourri des dogmes du premier christianisme, et c’est cela qu’il met, non sans efficacité, en récit dans son évangile.
Une religion moutonnière ?
6/1 Une religion moutonnière ?
1 Il y a, dans la même région, des bergers qui vivent aux champs et gardent leurs troupeaux durant les veilles de la nuit (Lc 02/08 = P 008). Un ange du Seigneur se présente devant eux et la gloire du Seigneur les enveloppe de lumière ; et ils sont saisis d’une grande crainte (Lc 02/09 = P 008).
2 La révélation se déroule selon une hiérarchie descendante. D’abord un grand-prêtre, Zacharie (P 003), puis une vierge sainte, Marie (P 004), une sainte femme de caste sacerdotale, Élisabeth (P 005), un homme aussi mystérieux que spirituel, Joseph (P 007) et enfin les bergers (P 008). Comme le montrera la parabole du ‘Bon Pasteur’ (Jn 10/01 = P 149), le berger suprême est Jésus et tous les prêtres seront les lieux-tenants de ce berger.
3 Un jour, un laïque fit en privé une remarque respectueuse, bien que critique, à un prêtre sur son homélie. Il s’entendit répliquer : « Le pasteur prépare la nourriture pour ses brebis » ; fin du dialogue. Il est vrai que les moutons ne parlent pas et qu’ils ont l’esprit grégaire. Le mouton est un symbole parfait de l’exotérisme le plus populaire, mais symbole problématique quand on l’applique à tout chrétien, ce qui est généralement le cas. Le symbole du berger est clérical par nature… sauf si le berger est aussi disciple de Jésus -ce qui n’a rien d’automatique-, et qu’il se souvient de la parole : Ne vous faites pas appeler ‘Directeurs’ : car vous n’avez qu’un Directeur, le Christ (Mt 23/10 = P 243).
6/2 Gloire et lumière, non sans crainte
1 A propos des bergers, il est dit lors de la nativité de Jésus : Un ange du Seigneur se présente devant eux et la gloire du Seigneur les enveloppe de lumière. Lors des apparitions à Zacharie, Marie et Joseph, il n’était pas question de lumière. Est-ce dû au fait que la scène est ici nocturne, l’ange apparaissant d’autant plus lumineux ? Ou au fait que les bergers -au sens propre des gens de condition modeste- sont moins éclairés naturellement que les précédents réceptionnaires des ‘apparitions’ ?
2 La gloire du seigneur enveloppe les bergers de lumière. C’est ici la deuxième occurrence de la gloire après le prologue de Jean. On pourra se reporter à l’étude de symbolisme publiée dans ce site sur la question.
3 Les bergers sont saisis d’une grande crainte. Zacharie fut, lui aussi, envahi par une grande crainte, alors que Marie ne fut que troublée. Il semble que seule une grande intimité avec le divin protège de la crainte du transcendant.
6/3 Des moutons en pâture libre et des pasteurs bons
1 Si les bergers gardent leurs troupeaux pendant la nuit, c’est que les bêtes sont en pâture libre. Là se trouve une image de l’Israël initial, peuple nomade et pasteur, donc léger en biens, que la sédentarisation et l’urbanisation éloigna de Dieu (Caïn est l’inventeur à la fois du meurtre et de la ville : Gn 04/17). La révélation évangélique fait ici plus appel à des ‘pasteurs’ de la trempe de François d’Assise qu’à des papes dans la lignée des Borgia, ou autres papes politiciens modernes parfois déguisés en François d’Assise.
2 On retrouve le phénomène d’écho, car la veille des bergers, en début d’Évangile devrait se retrouver à la fin à Gethsémani, lors de la dernière veille de Jésus, la nuit qui précéda sa mort. Mais, par trois fois, Jésus trouve les disciples endormis (Mc 14/37 = P 269). D’où le message, envoyé aux moutons, sur la qualité des bergers : mieux vaut s’en remettre au Bon Pasteur. D’ailleurs, si Jésus précise Je suis le bon pasteur (Jn 10/11 = P 149), c’est qu’il en est de mauvais.
Une annonce battue en brèche par l’histoire
7/1 Le mythe du ‘tout nouveau tout beau’
1 L’ange leur dit : «Soyez sans crainte, car voici je viens vous annoncer une bonne annonce-euangelizein, qui sera une grande joie-khara pour tout le peuple-laos… Il est courant de traduire le mot euangelizein, qui donne ‘évangile’ en français, par ‘bonne nouvelle’. Mais le eu grec signifie ‘bonne’, et non ‘nouvelle’. On le retrouve en français dans ‘euthanasie’, la prétendue ‘bonne mort’. Le reste du mot dérive de angelos, habituellement traduit par ‘ange’ et qui signifie littéralement, ‘messager’, sans rien de plus.
2 Rien ne précise que le message soit une nouveauté, un progrès. Il peut, certes, apparaître comme une nouveauté à ceux qui ne s’y attendent pas, ou qui ignorent l’absolue bonté du divin. Mais la vérité est que ‘rien n’est nouveau sous le soleil’, comme dit la Bible, et qu’une nouvelle ne saurait être que relative à l’ignorance des humains qui la reçoivent. Par ce trait encore, comme par l’absence de cyclologie dans le christianisme, la dégénérescence de la chrétienté ne pouvait donner que l’utopie du Progrès.
7/2 Une annonce bien peu confirmée par les faits
1 …une bonne annonce-euangelizein, qui sera une grande joie-khara pour tout le peuple-laos… Ici encore apparait le côté mythique du récit de Luc. Tout le peuple ne se réjouira pas de la naissance du messie-Jésus. Beaucoup de collaborateurs des Romains, de commerçants plus ou moins religieux liés au Temple, de chefs de synagogues se sentiront fortement remis en cause par lui. L’accumulation de ressentiments ne cessera d’augmenter jusqu’à la fin tragique sur la croix, seulement trois ans après le début de sa vie publique. On a du mal à concevoir qu’une telle affirmation ait pu être écrite par quelqu’un qui, après la mort de Jésus, connaissait la fin de l’histoire.
2 Le croyant objectera évidemment : « La mort de Jésus n’est pas la fin de l’histoire. C’est la résurrection et sa victoire sur la mort qui en constituent la fin ; d’où la grande joie pour tout le peuple. » Cela est entendu, mais il ne s’agit plus alors d’un fait, mais d’une foi que d’aucun nommerait une croyance : la réanimation du cadavre de Jésus en chair et en os après sa mort, et la promesse d’obtenir la même chose pour tous les croyants.
3 Il est aussi possible d’interpréter ce passage en considérant que le peuple-laos n’est pas l’aristocratie religieuse, politique ou financière. Mais, même dans ce cas, c’est beaucoup dire de prétendre que tout le peuple s’est réjoui. Les serviteurs adoptent souvent le point de vue de leur maître, par intérêt et aussi par imitation, par entraînement. Ceux qui se trouvaient en dépendance des puissants que Jésus gênait, devaient craindre eux aussi de perdre leur position à cause de lui. D’ailleurs l’Évangile lui-même confirme cela, en montrant comment les prêtres ont si facilement retourné une partie du peuple qui avait acclamé Jésus lors de son entrée triomphale à Jérusalem, jusqu’à lui faire exiger sa crucifixion. On passe de Hosanna ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! (Mc 11/09 = P 229) à Pilate alors, voulant contenter la foule, leur relâche Barabbas et, après avoir fait flageller Jésus, il le livre pour être crucifié (Mc 15/15 = P 286). Certes, il y eut des mouvements de foule favorables à Jésus, à cause des merveilles qu’il disait et faisait, mais la foule est versatile et cela n’a pas duré.
4 On peut aussi entendre que le peuple visé par l’ange est le futur peuple chrétien. Alors seulement l’affirmation prend sens. Dans toutes les grandes civilisations la religion porteuse de cette civilisation suscite une immense ferveur populaire. Pour autant, cette joie n’est pas sans retour et sans épreuves, car la foi populaire se mêle à beaucoup de croyances, qui seront battues en brèche par les faits. Ceux qui croient en la résurrection corporelle, en la perduration sans fin de leur propre corps de chair, se heurteront nécessairement un jour à la révélation : la chair ne sert à rien (Jn 06/63 = P 110).
L’audace de considérer l’anthropophagie chrétienne
8/1 De quoi le sauveur sauve-t-il ?
1 …aujourd’hui vous est né un Sauveur, qui est le Christ Seigneur, dans la ville de David (Lc 02/11 = P 008). Voilà affirmée la grande nouvelle. Mais la prudence, qui est une vertu, s’impose là aussi. Nous avons observé que les notions-clés de l’Évangile sont souvent laissées délibérément dans le flou : le royaume des cieux, le fils de l’homme, la régénération. Le nom même de Jésus, qui signifie ‘sauveur’, est loin d’être explicite, d’autant qu’il y avait nombre de personnes portant ce nom à l’époque. L’ange ne dit pas de quoi ce sauveur sauve-t-il le peuple.
2 Va-t-il, comme les chrétiens l’entendent, les sauver de la mort de leur corps ? Ou, comme les spirituels l’entendent, les sauver du samsara : de la ronde des naissances et des morts entraînée justement par le fait de posséder un corps matériel ? La Bhagavad Gita donne ce titre de sauveur à Krishna (BG 01/36), mais dans un tout autre sens que celui de l’exotérisme chrétien.
8/2 Une révélation signifiante plutôt qu’un récit littéral historique
1 …et voici le signe-sêmeion qui vous est donné : vous trouverez-heuriskein un nouveau-né-brephos emmailloté et couché dans une mangeoire-phatnê (Lc 02/12 = P 008).
2 Ici apparaît une notion essentielle, comme une pancarte signalétique de la nécessité d’une interprétation ésotérique : le signe-sêmeion. L’Évangile emploie alternativement deux mots : signe-sêmeion et acte-de-puissance-dunamis (qui donne ‘dynamique’ en français), comme étant interchangeables, pour désigner les événements miraculeux dont la vie de Jésus ne manque pas. Comme pour les deux mots habituellement traduits par ‘résurrection’, ‘anistanaï’, qui signifie ‘se dresser’ (le cadavre se redresse, ressuscité) et ‘egeirein’, qui signifie ‘l’éveil’ (la conscience s’éveille de l’illusion du mortel à la réalité immuable du divin) on dispose ici de deux notions correspondant à une perspective exotérique des miracles, ‘dunamis’, acte de puissance, et ésotérique de leur signification ‘sêmeion’, un ‘signe’.
8/3 Ni scandale, ni banale croyance
1 « S’il en est ainsi, que signifie ce nouveau-né dans la mangeoire ? » En spiritualité, il est dangereux d’être trop rapidement croyant, car cela anesthésie le sens critique, qui permet de percer le voile du mystère. Il est objectivement choquant de donner comme signe qu’un nouveau-né soit placé dans une mangeoire, donc, en somme, offert pour être mangé. On se situe alors dans un cas d’anthropophagie et, circonstance aggravante, d’un nouveau-né. De plus, c’est la mère elle-même qui semble présider à la cérémonie, et offrir à manger son propre fils. Il importe de retrouver la matière brute du symbole explicitement offert comme signe, pour en saisir la force originelle, que la croyance automatique finit par édulcorer.
2 Dans la première encyclopédie, produite par Diderot et D’Alembert au XVIII° siècle, l’article ‘eucharistie’ renvoie à l’article ‘anthropophagie’, ce qui a été vécu comme un blasphème par les croyants d’alors. Il s’agissait pourtant d’une évidence… même si l’intention relevait peut-être de ce dont on l’accusait.
3 Lorsque les premiers missionnaires ont forcé les Noirs ou les Indiens des forêts à devenir chrétiens et à manger ‘le corps du christ’, ils eurent bien de la peine à les convaincre que ce n’était justement pas de l’anthropophagie, alors que certains d’entre eux pratiquaient ce rite pour absorber les vertus de leurs ancêtres morts ou de leurs plus vaillants ennemis vaincus.
Parallèle de la Nativité et de l’Apocalypse
9/1 La transcription apocalyptique de la scène
1 En effet, c’est une chose de dire « La pauvre Marie, perdue dans la foule du recensement, s’est trouvée contrainte d’accoucher dans une étable et de coucher son fils dans une mangeoire d’animaux », comme une variante des Misérables ; c’en est une autre chose de dire : « Cela vous servira de signe ».
2 Si l’on cherche dans les Écritures l’équivalent d’une telle scène, on en trouve un qui accentue considérablement le trouble. Le livre de l’Apocalypse (12/01-09) déclare : « Un grand signe parut dans le ciel » : on retrouve le signe… « une femme enveloppée de soleil, la lune sous ses pieds, et une couronne de douze étoiles sur sa tête. » Il s’agit de Marie, hypostasiée par la théologie dogmatique en ‘théotokos’, ‘mère de Dieu’.
9/2 Le communiant est-il un dragon ?
1 « Elle était enceinte, et elle criait, étant en travail et dans les douleurs de l’enfantement. » On remarque ici une nette différence avec la scène évangélique, qui ne comporte aucun miséricordisme ou pathos doloriste. Ce sera aussi le cas pour les scènes atroces des différents supplices subits par le Christ et sa crucifixion.
2 « Un autre signe parut encore dans le ciel ; et voici, c’était un grand dragon rouge, ayant sept têtes et dix cornes, et sur ses têtes sept diadèmes. Sa queue entraînait le tiers des étoiles du ciel, et les jetait sur la terre. » Voilà qui ressemble fortement à une fin de cycle d’humanité. « Le dragon se tint devant la femme qui allait enfanter, afin de dévorer son enfant, lorsqu’elle aurait enfanté. » Nous y voici.
9/3 L’écho avatarique de la nativité du christ
1 Dans la nature, bien des fauves et des vautours ne rêvent que de dévorer les petits des mammifères lorsque ceux-ci débouchent dans le monde extérieur. C’est l’atrocité ordinaire de la nature… de la nature déchue du moins, car on imagine difficilement cela durant l’âge d’or paradisiaque.
2 Voilà qui situe la matière du symbole proposé par les anges entre la brutalité ‘innocente’ de la nature actuelle et la cruauté blasphématoire de Satan.
3 « Elle enfante un fils, qui doit paître toutes les nations avec une verge de fer. Et son fils fut enlevé vers Dieu et vers son trône… » Ici se présente clairement l’avatara tel que décrit dans la Bhagavad Gita : Chaque fois qu’il y a un déclin de la justice, et que le désordre prévaut, alors je me fais moi-même créature, pour la défense des bons, pour la ruine des méchants, pour le rétablissement de l’ordre (Dharma) (BG 04/07-08).
9/4 Le tissage historico-mythologico-symbolique
1 L’ascension vers le trône de Dieu préfigure un passage de l’Évangile : le Seigneur Jésus, après leur avoir parlé, fut enlevé au ciel et il s’assit à la droite de Dieu (Mc 16/19 = P 320). Dans ce passage d’extrême fin de son évangile, Marc décroche complètement de l’histoire, pour plonger dans le mythe chrétien naissant. On se demande, en effet, comment a-t-il pu voir que Jésus s’asseyait à la droite de Dieu, alors que la Bible dit, à propos de Moïse au buisson ardent, que nul homme ne peut voir Dieu sans mourir ?
2 Ainsi est l’Écriture : une toile, probablement historique -mais cependant invérifiable comme telle-, brodée d’une mythologie, qui ne cesse de se charger avec le temps, et dont la signification symbolique s’épuise au fur et à mesure que la surcharge augmente.
9/5 La dualité biblique et la non-dualité de la Gita
Une chose est remarquable. Dans la Bhagavad Gita, la puissance terrifiante du divin, au moment d’opérer le pralaya, la résorption d’un monde exténué de mauvaiseté, est décrite en des termes hauts en couleurs : Voyant tes bouches garnies de crocs redoutables, comme le feu qui doit embraser le monde (pralaya), je ne sais plus où sont les points cardinaux, et j’ai perdu toute paix. Accorde-moi ta grâce, ô seigneur des dieux, ô demeure de l’univers ! (BG 11/25). Dans l’Apocalypse chrétienne, la scène équivalente est duelle. Il y a la puissance de Dieu et celle du diable, en presque symétrie. Les descriptions de puissance dans la Gita sont toutes attribuées à Dieu ; le diable est certes signalé, mais en Dieu ! Parmi les divinités gouvernantes et juges, je suis Yama (dieu de la mort, gardien du Dharma). Parmi les Daitya (démons), je suis Prahlada (BG 10/29-30).
9/6 L’espérance, comme remède au malheur
1 L’Apocalypse continue : « La femme s’enfuit dans le désert, où elle avait un lieu préparé par Dieu… » Bientôt l’Évangile racontera la fuite de la ‘sainte famille’ en Égypte, faisant écho à ce passage.
2 Quant au diable « Michel (l’archange) et ses anges combattirent contre le dragon. Et le dragon et ses anges ne furent pas les plus forts…Il fut précipité, le grand dragon, le serpent ancien, appelé le diable et Satan, celui qui séduit toute la terre… » Donc tout se terminera par la victoire de l’avatara, c’est-à-dire du Christ du second avènement.
3 Il est frappant de voir, dans les écritures chrétiennes, l’Évangile annoncer triomphalement la naissance de Jésus, puis l’Apocalypse annoncer, non moins triomphalement, son retour, en occultant presque le fait qu’entre les deux il y eut 30 ans de vie cachée de Jésus, suivis de 1 ou 3 ans de vie publique très conflictuelle, le tout ponctué par la crucifixion. Cela pour Jésus personnellement, et, pour les chrétiens, 2000 ans d’une lutte, souvent très problématique, contre les valeurs décadentes du monde.
4 On a l’impression que le messianisme est un rebondissement perpétuel de l’espérance, que la brutalité des faits semble redynamiser à chaque fois. D’un point de vue -qui serait certes profane- il est difficile de ne pas penser à la fonction compensatrice du rêve ou du fantasme, qui permettent aux individus de supporter la dureté du réel ; mais, en l’occurrence, c’est un rêve collectif, élaboré et mythologisé, à l’échelle des siècles. Dire cela n’est pas profaner le sacré ; c’est simplement appréhender l’exotérisme religieux dans sa fonction de nécessaire psychologie populaire.
Interprétation microcosmique et spirituelle de la Nativité
10/1 Lecture macrocosmique de la nativité
« Quelle compréhension symbolique peut-on avoir de tout cela ? » Il convient d’envisager la scène au niveau macrocosmique, puis microcosmique. Au niveau macrocosmique, il est raisonnable de penser que la vocation de Jésus ne lui est pas venue pendant qu’il reposait dans la crèche, entre deux tétées. Le mythe religieux, qui l’a fait naître Dieu plutôt que de l’envisager réalisant sa dimension divine (moksha), se devait de raconter tout cela comme étant un miracle de naissance.
10/2 L’interprétation microcosmique des symboles de la Nativité
1 Au niveau microcosmique, le méditant doit comprendre que la crèche de Noël est en lui-même. Les anges symbolisent les états supérieurs de son être (résumés exotériquement à son ‘ange gardien’).
2 Marie est l’âme du méditant ; non pas son psychisme ordinaire, mais son âme lorsqu’il médite. L’évangile selon Philippe l’expose : Certains disent que Marie a été fécondée par la grâce de l’Esprit-Saint, ils ne savent pas ce qu’ils disent… Marie est le silence vierge qu’aucune puissance mauvaise ne souille et ne distrait, elle demeure silence immaculé… (Ph 17).
3 La crèche est la mangeoire des animaux ; c’est le monde considéré par l’homme matériel comme une mangeoire, un produit de consommation, un aliment du corps auquel il s’identifie, et non comme une manifestation du divin. La crèche et l’étable sont faits pour les animaux (l’âne et le bœuf de la représentation populaire ; l’un étant utile mais rétif, l’autre complaisant mais castré). Il s’agit de réaliser l’homme spirituel, l’anthropos comme dit Myriam dans son évangile : Il nous appelle à devenir pleinement humains (anthropos).
4 Les langes de l’enfant trouvent leur écho dans les linges mortuaires du christ (Se penchant, Jean aperçoit les linges, gisant à terre… : Jn 20/05 = P 310). Dans les deux cas il s’agit des ‘habits du corps’. Mais les langes -nous l’avons envisagé- ont pour fonction particulière de privilégier l’orientation de la force vitale (le prana du yoga) vers le cœur et la tête plutôt que vers les membres et l’action.
10/3 La nativité de la seconde naissance
1 Reste l’essentiel : « Où donc est ce nouveau-né ? » Il symbolise la seconde naissance. Jésus dira à Nicodème : à moins de naître d’en haut, nul ne peut voir le Royaume de Dieu (Jn 03/03 = P 030). Ce qui amène la réponse du nigaud de Nicodème : Comment un homme peut-il naître, étant vieux ? Peut-il une seconde fois entrer dans le sein de sa mère et naître ? (Jn 03/04 = P 030). Pas plus que Nicodème ne devait prendre à la lettre l’image de Jésus, le méditant de l’Évangile ne doit prendre à la lettre le récit lucanien de la nativité.
2 Il s’agit de l’initiation, ou ‘seconde naissance’, que doit théoriquement réaliser tout membre d’une des trois premières varnas-castes dans l’Inde traditionnelle. Toi, ô meilleur des deux-fois-nés (BG 01/07) dit le roi à son gourou. C’est pourquoi l’hommage rituel aux dieux, le respect des ‘deux-fois-nés’, des gurus (maîtres spirituels), des sages, des brâhmanes, fait partie de l’ascèse (BG 17/14) dans la voie spirituelle orientale.
3 Dans tout cela, il convient de ne pas oublier Joseph, que le mythe religieux signale à peine dans la scène présente. Car Joseph est l’homme-esprit responsable, qui connaît l’enseignement de la tradition spirituelle, de la révélation, et qui guide sa femme-âme et son enfant-seconde-naissance.
4 L’interprétation ésotérique invite donc le méditant à découvrir le germe divin qui repose en lui, et qu’il doit développer, par l’ascèse spirituelle, jusqu’à ce que sa vraie nature spirituelle, issue de la seconde naissance, phagocyte et transfigure la première, issue de sa naissance humaine et familiale. Il s’agit de devenir alter-christus, autre christ, comme le dit Philippe : alors on n’est plus seulement un chrétien, on est le Christ (Ph 67).
11/1 Un ciel théâtral et duel
1 Tout à coup il y a avec l’ange l’armée céleste-ouranios en masse-plêthos qui chante les louanges de Dieu… (Lc 02/13 = P 008). On retrouve ici une mythologie à la fois théâtrale et dualiste. Dualiste car, s’il y a une armée au ciel, c’est que le diable y a aussi sa part, et que le lieu céleste n’est pas exempt de guerres. On n’est donc pas en Dieu mais seulement dans des états supérieurs de l’Être. Et la Gita précise : Les habitants de tous les mondes sont soumis à la renaissance, y compris ceux du ciel de Bhrama. Mais celui qui m’atteint n’a plus à naître (BG 08/16).
2 Quant au théâtre, c’est celui des cours royales : les anges-courtisans chantant les louanges de leur seigneur. Au XVII° siècle, qui n’est pourtant pas très éloigné de notre époque, les louanges dithyrambiques d’un La Fontaine aux grands du royaume à qui il présentait ses fables donnent une idée de cette théâtralisation hiérarchique qui semblait normale aux hommes d’alors, et qui tranche tellement avec l’extrême vulgarité de pensée, souvent de costume et même de langage des chefs politiques, voire des papes contemporains. Pendant de nombreux siècles, une écriture comme ce passage ne choquait personne, parce qu’il y avait l’équivalent sur la terre.
1 Gloire à Dieu au plus haut des cieux et sur la terre paix pour ses bien-aimés-eudokia (Lc 02/14 = P 008). Dans ce site se trouve exposée la théorie métaphysique des États multiples de l’Être (voir ce thème dans l’index). Elle consiste en une superposition d’états, un peu comme les étages d’un immeuble, certains étant au-dessus et meilleurs que l’humain (les états angéliques), d’autres au-dessous et pire (les états infernaux). Telle est la représentation ici suggérée par l’étagement des cieux, la terre se situant sous les cieux, comme dans la nature le sol sous l’atmosphère.
2 Mais il est très remarquable que l’interprétation donnée à cette théorie, ici, n’est pas métaphysique et qu’elle est spirituellement fautive. L’écrivain sacré se représente Dieu au plus haut des cieux. Ce faisant il confond l’indéfini avec l’infini, et d’ailleurs il ne comprend même pas l’indéfini. ‘L’indéfini’, comme le nom l’indique, est le ‘sans fin’ ; comme, par exemple, la suite des nombres. Dieu ne peut donc pas être au plus haut des cieux, vu que les cieux sont en nombres indéfinis, et qu’il n’y a pas de plus haut, tout comme, dans la suite des nombres, il se trouve toujours un nombre N+1 supérieur à tout nombre N.
3 En effet, le principe divin, lorsqu’il se manifeste, se déploie en mode d’infinité dans tous les domaines et manifeste par là son infinité. « Alors, dira-t-on, où donc est Dieu s’il n’est pas au plus haut des cieux ? » La réponse est qu’Il est partout, en tant que manifesté ; ou nulle part, en tant que Principe, car Dieu n’est pas soumis à l’espace et ne saurait donc être quelque part.
11/3 Au cœur de la guerre, la paix
1 …et, sur la terre, paix pour ses bien-aimés-eudokia. Là aussi, le sens littéral pose problème. Car Jésus vivait déjà dans ‘l’âge de fer’, dont parle le grec Hésiode, et qui correspond au ‘Kaki yuga’ des hindous, le dernier âge d’une humanité. En conséquence, il n’y a plus de vraie paix possible dans le monde humain, et ceci jusqu’à sa fin. Jésus le précise d’ailleurs : Je vous laisse la paix ; c’est ma paix que je vous donne ; je ne vous la donne pas comme le monde la donne (Jn 14/27 = P 263). On constate que Jésus évite les promesses quelque peu illusoires -voire trompeuses-, auxquelles s’adonne Luc dans son récit mythologique.
2 La paix dont il s’agit est donc tout intérieure et peut, en théorie, être vécue même dans la pire des guerres. Elle n’est pas sans rapport avec la joie dont parle la Bhagavad Gita : Le yogi éprouve alors la joie suprême, qui peut être appréhendée par l’intellect purifié, et non par les sens…L’ayant obtenue, il pense qu’il n’y a rien de plus grand que cette joie, dont aucune souffrance, si grande fût-elle, ne peut le détourner (BG 06/21-22).
La foi et la science matérialiste
12/1 L’amour Dieu-hommes : inconditionnel vu de Dieu, conditionnel vu des humains
1 paix pour ses bien-aimés-eudokia. Dans cette déclaration de l’ange, reste le plus important : les humains sont bien-aimés de Dieu ; et tous les humains, puisqu’il s’agit de tout le peuple. Voilà une notion radicalement incompatible avec l’atroce croyance théologique en un ‘enfer éternel’. La concordance orientale est parfaite : Je suis identique en tous les êtres, n’en détestant ni n’en préférant aucun. Mais ceux qui m’adorent sont en moi, et je suis en eux (BG 09/29) et aussi : Celui qui me connaît comme … le grand seigneur de tous les mondes, l’ami de tous les êtres, atteint la paix (BG 05/29).
2 Donc la guerre ne provient pas de Dieu, ni des hommes qui se réfèrent à Dieu, mais des hommes qui prennent leur ego pour Dieu. Du moins en est-il ainsi des guerres d’agression ; les guerres défensives n’étant pas souhaitées par ceux qui les font.
3 L’ange se place du point de vue de Dieu, en révélant que les hommes sont aimés de Lui. Mais la Gita précise un aspect essentiel : Celui qui me connaît comme… l’ami de tous les êtres, atteint la paix. Et qu’en est-il de celui qui ne croit pas que la puissance suprême est aimante ? Eh bien, pour lui, la puissance divine se manifeste comme il croit qu’elle est. La Gita l’enseigne (De la manière même dont ils se tournent vers moi, Je me communique à eux : BG 04/11) et non moins Jésus dans la ‘parabole des talents’ (Serviteur mauvais et paresseux ! Tu savais que je moissonne où je n’ai pas semé, et que je ramasse où je n’ai rien répandu… : Mt 25/26 = 227).
12/2 La candeur fidéiste des bergers
1 Or, quand les anges les ont quittés pour le ciel, les bergers se disent entre eux : «Allons donc jusqu’à Bethléem et voyons ce qui est arrivé, ce que le Seigneur nous a fait connaître ». Les bergers ne mettent aucunement en doute la révélation qu’ils ont reçue. Ils se différencient en cela de Zacharie : À quoi connaîtrai-je cela ? (Lc 01/17 = P 003) et de Marie : Comment cela sera-t-il… ? (Lc 01/34 = P 004).
2 Il est vrai que, les concernant, aucun obstacle ne se présente, tel que l’âge pour Zacharie et son épouse, ou le supposé vœu de virginité pour Marie. Cependant, une annonce aussi formidable aurait pu à bon droit justifier une certaine prudence de leur part. Il y a donc là le signe d’une foi certaine de la part des bergers et peut-être aussi d’une crédulité, d’une candeur encore toute populaire, bien que ce sont des bergers qui pratiquent la veille…qualité spirituelle.
12/3 L’ambiguïté des pasteurs d’hommes moutonniers
1 Comme vu, le symbole des bergers est ambivalent. Ils guident des animaux, non des humains accomplis. Le rapport animal-humain, qui constitue indéniablement la matière du présent symbolisme, est frontalement envisagé dans l’évangile gnostique de Philippe : Il y a beaucoup d’animaux dans le monde qui ont une apparence humaine, quand il les reconnaît, le sage jette aux porcs des glands, aux bestiaux il donnera de l’orge… aux chiens il jettera des os, aux serviteurs il donnera des leçons de base, aux enfants il donnera l’enseignement dans sa totalité (Ph 119). Le Christ des canoniques est moins prolixe, mais non moins radical : Ne donnez pas aux chiens ce qui est sacré, ne jetez pas vos perles devant les porcs, de crainte qu’ils ne les piétinent, puis se retournent contre vous pour vous déchirer (Mt 07/06 = P 071).
2 L’ambivalence des ‘bergers d’animaux’ (les prêtres exotériques) tient à ce qu’ils ont pour fonction d’entretenir le peuple dans la foi littérale en la mythologie religieuse dogmatique, tout en étant censés dépasser ce niveau conceptuel (puisqu’ils sont plus ‘humains’ que leurs ‘moutons’).
3 Comment vivaient-ils cet interface délicate dans l’Antiquité ? Il est quasi impossible de le savoir à deux mille ans de distance. Comment le vivaient-ils au Moyen-Âge ? On peut s’en faire une idée, car il est attesté que des organisations ésotériques existaient dans l’ensemble de la chrétienté de l’époque. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, ce qui conduit les ‘bergers d’humains moutonniers’ à croire pour de bon, à la lettre, ce qu’ils enseignent.
12/4 La modernité corrosive pour les petits enfants
1 Mais c’est précisément impossible aujourd’hui plus que jamais, puisque les ‘moutons’ en question vont à l’école, font des études, apprennent le sens critique. Ils sont exposés de tous côtés à la mentalité spirituellement corrosive de ceux qui critiquent la religion, non pour accéder au-dessus à la spiritualité véritable, mais pour les plonger dans la plus vile autodépréciation de l’humain. Et d’ailleurs les bergers eux-mêmes sont en grande partie plongés dans cette culture anti spirituelle.
2 Si bien qu’ils sont condamnés à officier pour des croyants âgés, aux moyens intellectuels limités, ou pour des jeunes s’accommodant d’une sorte de schizophrénie de type bipolaire : une logique d’ingénieurs matérialistes pendant la semaine et une croyance de charbonnier médiéval le dimanche. Dans ces conditions, on comprend que les vocations sacerdotales doivent se recruter de plus en plus chez des peuples qui ont encore conservé leur candeur prémoderne.
Une vraie méthode de réalisation
13/1 Le double langage de Luc
1 Ils viennent donc en hâte et trouvent Marie, Joseph et le nouveau-né couché dans la mangeoire (Lc 02/16 = P 008). Leur hâte illustre leur zèle, comme ce fut le cas pour Marie lorsqu’elle visita Élisabeth : Marie part et se rend en hâte vers la région montagneuse, dans une ville de Juda (Lc 01/39 = P 005).
2 Ayant vu, ils font connaître ce qui leur a été dit de cet enfant (Lc 02/17 = P 008) et tous ceux qui les entendent sont étonnés de ce que leur disent les bergers (Lc 02/18 = P 008). Le lecteur aussi est étonné. « Pourquoi évoquer tous ceux qui les entendent après avoir précisé qu’ils trouvent Marie, Joseph et le nouveau-né ? Cela ne fait pas une grande foule. Et comment Marie et Joseph, ayant tous deux bénéficié d’une révélation archangélique particulière, peuvent-ils être étonnés ? »
3 Soit cette révélation n’est pas exactement ce que Luc en a dit, soit ils étaient au courant. On remarque encore, et c’est loin d’être fini, que Luc s’adresse à deux niveaux de public. Le premier, très apparent, mythologique et merveilleux à souhait, exotérique en somme. Le second, caché, peu explicite, et surtout basé sur des impossibilités et des contradictions. On est vraiment dans le style ésotérique ‘A bon entendeur salut ! » ; aussi est-il pertinent de comprendre la précision ceux qui les entendent dans tous les sens du mot entendre.
13/2 La mémoire, premier degré de l’initiation
1 Quant à Marie, elle conserve avec soin toutes ces choses, les méditant-symboliquement-sumballein en son cœur (Lc 02/19 = P 008). Ce verset est particulièrement fondamental. Il précise deux étapes du travail initiatique du disciple. Première, la mémoire : elle conserve avec soin toutes ces choses. Deuxième, la compréhension : les méditant.
2 Sans la mémoire fidèle de la révélation sur quoi porterait la pensée de l’homme ? Sur le monde matériel, mortel. Sauf exceptionnelle disposition intérieure, l’homme n’aurait aucun accès à la dimension spirituelle. C’est pourquoi, en ce qui concerne la quasi-totalité des humains, l’imprégnation mémorielle de l’Écriture révélée est un passage obligé du processus spirituel.
3 Et cela est d’autant plus valable en occident et à notre époque où les maîtres spirituels sont si rares et leurs imitateurs si nombreux. Aussi n’est-ce pas sans raison que Jésus a dit : vous n’avez qu’un maître, et tous vous êtes des frères (Mt 23/08 = P 243). Or, quel accès avons-nous à ce maître, avant que notre cœur ne soit imprégné de son enseignement, sinon l’Écriture ?
4 Il est notable que la mémoire de l’Écriture, ou du moins de ce qu’elle raconte, est figurée par Marie dans l’Évangile. Il en est de même dans la Gita : Parmi les vertus féminines, je suis… la mémoire (BG 10/34) dit Krishna. Le spirituel doit d’abord investir son aspect féminin (prakriti en philosophie du yoga ; yin en taoïsme), par la mémorisation de la révélation, et ensuite seulement son aspect masculin (purusha en yoga ; yang en taoïsme) pour la compréhension. Dans l’Antiquité, chaque église chrétienne avait son évangile. Dans certaines églises, la cérémonie du baptême comportait, pour l’adulte, une première phase qui consistait en la récitation complète de l’évangile de son église. Le travail spirituel de celui qui n’a pas intégré la doctrine, au moins mémoriellement, ne saurait être pris au sérieux.
13/3 La méditation mentale analytique : deuxième degré de l’initiation
1 … elle conserve avec soin toutes ces choses, les méditant-symboliquement-sumballein en son cœur. Après la phase mémorielle, la phase d’intellection. Dans la culture courante et en christianisme également, quand on dit « Je médite » cela signifie qu’on pense à un sujet précis. On l’envisage sous tous les angles, on l’explore méthodiquement. C’est ce que nous faisons présentement dans ce commentaire de l’Évangile. Cette forme discursive de méditation est connue en orient aussi bien : Ainsi, je t’ai révélé la connaissance, qui est le plus grand de tous les secrets. Médite-la sous tous ses aspects, puis agis comme tu l’entends (BG 18/63).
2 Mais ce raisonnement mental sur l’acquis mémoriel ne constitue que la deuxième phase de la méditation. Vient ensuite une troisième phase, que les pères de l’Église antique pratiquaient abondamment, et qui consiste à décrypter le symbolisme du texte révélé. Ce commentaire s’investit particulièrement dans l’interprétation du symbolisme de l’Écriture, bien que l’Église moderne ait quasiment abandonné cette approche de la révélation. Or il ne saurait y avoir révélation sans ce décryptage. L’évangile gnostique de Thomas le précise d’entrée de jeu : Voici les paroles du secret. Didyme Juda Thomas les a écrites. Celui qui se fera herméneute de ces paroles ne goutera plus la mort (Tho 001). Sans herméneutique, pas de révélation ; ce serait comme de posséder un coffre-fort sans son code.
13/4 Un organe en voie de disparition : le sens symbolique
1 Or trois siècles de matérialisme ont réduit le sens symbolique des occidentaux au stade rachitique. Le sens symbolique suppose que le monde matériel soit considéré comme irréel du fait de son impermanence et des innombrables illusions sensorielles ou mentales qu’il suscite. Le symbolisme suppose aussi que soit reconnue l’évidence d’un arrière-monde, invisible, dont la matière n’est que l’ombre portée. Or tout ceci est aux antipodes de ce qui définit la mentalité occidentale.
2 La chose est évidente depuis trois siècles, mais elle remonte à l’antiquité chrétienne elle-même. Dès lors que les Écritures évangéliques et les dogmes de l’Église interprètent la résurrection-egeirein comme désignant la réanimation du cadavre après la mort, et la perduration sans fin de ce dernier, l’humain est identifié à son corps.
3 La matière n’est plus alors le langage d’autre chose ; elle est la chose en soi. Le pape Jean-Paul II (bien que canonisé) déclare : ‘Je n’ai pas un corps, je suis un corps’. Dès lors il n’y a pas à interpréter symboliquement le monde matériel ; il est la réalité, ou du moins il est une partie du réel ; il ne cache pas autre chose ; il est.
4 On peut donc considérer que le sens symbolique, sans lequel il ne saurait y avoir de spiritualité, est antithétique avec le christianisme, du moins sous sa forme dogmatique exotérique.
13/5 Le symbolisme : troisième degré de l’initiation
1 Or ce verset, précieux entre tous, précise que Marie, l’une des deux femmes les plus qualifiées de l’Évangile, avec son homonyme Myriam de Magdala, pratiquait la méditation symbolique-sumballein. La notion de symbolisme est donc clairement exprimée dans l’évangile canonique.
2 D’ailleurs, même si elle ne l’était pas, il faudrait une bonne dose de mauvaise foi pour nier sa nécessité. Les évangiles rapportent 43 paraboles de Jésus, dont deux seulement sont décryptées par lui dans l’Écriture (‘Les Semailles’ : Mc 04/14 = P 086 et ‘Le bon grain et l’ivraie’ : Mt 13/36 = P 093). Or Marc précise : Jésus ne parle pas au peuple sans parabole, mais, en particulier, il explique tout à ses disciples (Mc 04/33 = P 092).
3 Un disciple ne peut donc pas faire l’économie de l’interprétation des paraboles que l’Écriture ne décrypte pas, et que le clergé moderne ignore le plus souvent, et contredit même assez fréquemment.
13/6 Je vous entretiendrai du Père en toute clarté : Et quand donc ?
1 Jean évoque aussi la question du symbolisme en rapportant cette parole de Jésus : Tout cela, je vous l’ai dit en figures. L’heure vient où je ne vous parlerai plus en figures, mais je vous entretiendrai du Père en toute clarté (Jn 16/25 = P 266). Ici figure est à prendre comme un synonyme de symbole.
2 Or Jésus dit cela lors de son dernier repas. Moins de 24 heures plus tard, il sera déjà mort. Ce n’est donc pas de son vivant qu’il réalisera sa promesse : je vous entretiendrai du Père en toute clarté. « Quand donc alors ? » « Par la voie du Saint Esprit », pour employer le langage trinitaire de la théologie.
3 Autrement dit : le maître est dans le disciple. Déjà par nature puisque l’humain n’est pas tiré du néant (creatio ex nihilo), mais issu de Dieu et portant la trace de sa divinité originelle en lui (creatio ex deo).
4 Ensuite par l’intégration mémorielle de l’enseignement de Jésus.
5 Finalement par la réception de l’Esprit divin, l’Esprit Saint -ou son réveil en lui de cet Esprit-, comme le symbolise le rite eucharistique, puisqu’en mangeant le christ, on devient christ.
13/7 Une énorme contradiction
Il n’empêche que la parole de Jean jette un trouble profond chez le méditant attentif. Jésus dit, à l’extrême fin de sa vie, aux disciples les plus qualifiés présents à son dernier repas, et témoins de l’institution de l’eucharistie : Tout cela, je vous l’ai dit en figures. Comment donc Marc peut-il affirmer en particulier, il explique tout à ses disciples ? Quand on explique un enseignement, on ne parle plus en figure, en symboles, en langage crypté. Comment comprendre une si énorme contradiction entre l’affirmation de Marc, que Jésus explique tout aux disciples, et celle de Jean, qu’il leur parle en figure jusqu’aux dernières heures de sa vie ?
13/8 Le secret à niveaux multiples de l’enseignement de Jésus
1 Comme plusieurs fois évoqué dans ces écrits, l’évangile de Jean est un évangile originellement gnostique (Le père est moi nous sommes un : Jn 10/30 = P 185) recadré, par d’autres mains sans doute, pour pouvoir entrer, sans trop de distorsions, dans le corpus canonique des quatre évangiles officiels. Cela revient à dire que le niveau spirituel de l’évangile selon Jean est supérieur à celui des trois synoptiques (Mt, Mc, Lc).
2 Il est hautement probable que ce que Marc appelle expliquer tout à ses disciples n’apparaisse, aux yeux de Jean, que comme je vous l’ai dit en figures.
3 En effet, s’il y a un exotérisme, fondé sur les piliers des dogmes, il est plusieurs niveaux d’ésotérisme avant d’accéder à l’ésotérisme ultime, qui consiste en la doctrine de ‘l’unité suprême’ : ‘L’atman n’est pas différent de Brahman’, ou le père et moi nous sommes Un.
4 En ce sens, le secret évangélique est donc bien à double entrée et même à entrées multiples. Les deux paraboles commentées par Jésus dans l’Évangile contiennent peut-être d’autres secrets que ceux révélés par le dit commentaire. Il en sera question en les abordant plus avant.
13/9 Où trouver le sens profond ?
Une question se pose alors : « Le clergé moderne méprise assez largement les paraboles, pour l’évidente raison qu’il est moderne de mentalité et que les paraboles sont assez radicalement en contradiction avec cette orientation intérieure. Aussi invente-t-on toutes sortes de méthodes pour dégoupiller les grenades que sont souvent les paraboles dans la culture contemporaine. Une de ces techniques consiste à prétendre que chaque parabole ne comprend qu’une ‘pointe’, qu’un enseignement, et que le reste n’est qu’un habillage littéraire, plus ou moins obsolète et daté. Alors où trouver les interprétations les plus spirituelles ? » Telle est la question.
13/10 Les Pères de l’Église en question
1 Certains répondront : « Puisque les modernes sont en défaut, cherchons dans les pères de l’Église antique. » Assurément, nombre de réponses s’y trouvent. Mais un problème de taille se présente aussi. Ceux qu’on nomme aujourd’hui ‘les pères de l’Église’, ne sont en réalité qu’une partie des grands maîtres spirituels du début du christianisme.
2 On sait que les dogmes ont tous été promulgués à la suite d’un concile, qui lui-même n’a été réuni qu’à cause d’un conflit sur l’interprétation du message, entre différents groupes de chrétiens. Par conséquent, le dogme produit à la suite d’un concile l’est par les vainqueurs du conflit. Il est connu que ‘l’histoire est toujours écrite par les vainqueurs’ ; cela est vrai dans l’Église non moins que dans la société civile.
3 Ceux que l’on nomme actuellement ‘les pères de l’Église’, sont donc ceux qui cadrent avec les dogmes. Dans le ‘Commentaire du Credo’, qui précède ce commentaire de l’Évangile, nous avons vu à quel point cela prose problèmes.
4 La découverte des trois évangiles gnostiques de Thomas, Myriam et Philippe, que nous utilisons, montre à quel point leur élévation spirituelle est grande. Combien de mystères ont été enfouis avec les pères de l’Église rejetés par ceux qui portent aujourd’hui le titre officiel de ‘pères de l’Église’ ?
5 Cela constitue une des profondes raisons pour lesquelles il nous parait indispensable de recourir aux enseignements orientaux, pour décrypter les figures transmises par Jésus.
13/11 La réalisation cordiale : quatrième degré de l’initiation
1 Ce très riche verset n’est pas épuisé ; reste même l’essentiel. Après l’imprégnation mémorielle (elle conserve avec soin toutes ces choses), puis la méditation discursive (les méditant), en troisième intervient l’herméneutique des symboles (sumballein), arrive ensuite l’ultime étape : l’intégration cordiale (en son cœur). Il s’agit d’opérer une translation de la conscience, du cerveau au cœur, de la pensée discursive à l’intuition supra mentale qu’on appelle ‘intelligence du cœur’. La conscience du méditant s’identifie alors au symbole médité, selon l’adage métaphysique : ‘L’être devient ce qu’il connaît’.
2 La Bhagavad Gita envisage le cas de Celui qui part et quitte le corps, ayant clos les portes (des sens), le mental ancré dans le cœur, … engagé dans la pratique de la concentration yogique…(BG 08/12). Il s’agit en l’occurrence d’un ‘ars moriendis’, un ‘art de mourir’ en vue de la libération. Mais un autre adage spirituel enseigne que ‘Méditer, c’est s’entraîner à mourir’. Effectivement, la gita déclare : À toi qui ne discutes pas en vain, je vais délivrer le plus grand secret, la plus profonde connaissance alliée à sa réalisation, et, connaissant cela, tu seras délivré des souffrances de la vie (BG 09/01). Il s’agit de la vie matérielle dans ce monde éphémère et misérable (BG 09/33). Le ‘passage du cerveau au cœur’ est donc aussi un cheminement de la circonférence au centre, du cycle des morts et des naissances (samsara) à l’immortalité (Brahman). Dans ce précieux verset, à travers la figure de Marie, le texte quitte subitement le merveilleux dont il est si chargé, pour exposer, de façon ultra synthétique, une méthode de réalisation.
3 Puis les bergers s’en retournent, glorifiant et louant Dieu pour tout ce qu’ils ont entendu et vu, suivant ce qui leur a été annoncé (Lc 02/20 = P 008). Ici le texte parle de lui-même.
Nativité de Jésus
Nativité de Jésus
‘Nativité’ de Jésus : texte de la péricope 008
Traduction d’après le grec (Français-Grec=FG) et la Bible de Jérusalem (BJ)
Lc 2/01-20
FG : Or [de], en [en] ce [ekeinos] temps [hêmera]-là, parut [exerkhesthai] un décret [dogma] de [para] César [kaisar] Auguste [augoustos] pour faire recenser [apographein] le monde [oikoumenê] entier [pas].
BJ : Or, il advint, en ces jours-là, que parut un édit de César Auguste, ordonnant le recensement de tout le monde habité (Lc 02/01 = P 008)
FG : Ce [houtos] 1er [prôtos] recensement [apographê] eut lieu [gignesthai]à l’époque où Quirinius [kurênios] était gouverneur [hêgemoneuein] de Syrie [suria].
BJ : Ce recensement, le premier, eut lieu pendant que Quirinius était gouverneur de Syrie (Lc 02/02 = P 008)
FG : Tous [pas] allaient [poreuesthai] se faire recenser [apographein], chacun [hekastos] dans [eis] sa [heautou] propre ville [polis];
BJ : Et tous allaient se faire recenser, chacun dans sa ville (Lc 02/03 = P 008)
FG : Joseph [iôsêph] aussi [kai] monta [anabainein] de [ek] la ville [polis] de Nazareth [nazareth] en [apo] Galilée [galilaia] à [eis] la ville [polis] de David [dauid] qui [hostis] s’appelle [kalein] Bethléem [bêthleem] en [eis] Judée [ioudaia], parce [dia] qu’il [autos] était [einai] de [ek] la famille [oikos] et de la descendance [patria] de David [dauid],
BJ : Joseph aussi monta de Galilée, de la ville de Nazareth, en Judée, à la ville de David, qui s’appelle Bethléem, parce qu’il était de la maison et de la lignée de David, (Lc 02/04 = P 008)
FG : pour se faire recenser [apographein] avec [sun] Marie [mariam] son [autos] épouse [mnêsteuein], qui était [einai] enceinte [egkuos].
BJ : afin de se faire recenser avec Marie, sa fiancée, qui était enceinte (Lc 02/05 = P 008)
FG : Or [de], pendant [en] qu’ils [autos] étaient [einai] là [ekei], le jour [hêmera] où elle [autos] devait accoucher [tiktein] arriva [pimplênai];
BJ : Or il advint, comme ils étaient là, que les jours furent accomplis où elle devait enfanter (Lc 02/06 = P 008)
FG : elle accoucha [tiktein] de son [autos] fils [huios] premier-né [prôtotokos], l’emmaillota [sparganoein] et le déposa [anaklinein] dans [en] une mangeoire [phatnê], parce que [dioti] ce n’est [einai] pas [ou] une place [topos] pour eux [autos] dans [en] la salle d’hôtes [kataluma].
BJ : Elle enfanta son fils premier-né, l’enveloppa de langes et le coucha dans une crèche, parce qu’ils manquaient de place dans la salle (Lc 02/07 = P 008)
FG : Il y avait [einai] dans [en] le même [autos] pays [khôra] des bergers [poimên] qui vivaient aux champs [agraulein] et montaient la garde [phulakê] pendant la nuit [nux] auprès [epi] de leur [autos] troupeau [poimnê].
BJ : Il y avait dans la même région des bergers qui vivaient aux champs et gardaient leurs troupeaux durant les veilles de la nuit (Lc 02/08 = P 008)
FG : Un ange [angelos] du Seigneur [kurios] se présenta [ephistênai] devant eux [autos], la gloire [doxa] du Seigneur [kurios] les [autos] enveloppa de lumière [perilampein] et ils furent saisis d’une grande [megas] crainte [phobein].
BJ : L’Ange du Seigneur se tint près d’eux et la gloire du Seigneur les enveloppa de sa clarté ; et ils furent saisis d’une grande crainte (Lc 02/09 = P 008)
FG : L’ange [angelos] leur [autos] dit [legein]: «Soyez sans [mê] crainte [phobein], car [gar] voici [idou], je viens vous [humeis] annoncer une bonne annonce [euangelizein], qui [hostis] sera [einai] une grande [megas] joie [khara] pour tout [pas] le peuple [laos]:
BJ : Mais l’ange leur dit : »Soyez sans crainte, car voici que je vous annonce une grande joie, qui sera celle de tout le peuple : (Lc 02/10 = P 008)
FG : Il vous [humeis] est né [tiktein] aujourd’hui [sêmeron], dans [en] la ville [polis] de David [dauid], un Sauveur [sôtêr] qui [hos] est [einai] le Christ [khristos] Seigneur [kurios];
BJ : aujourd’hui vous est né un Sauveur, qui est le Christ Seigneur, dans la ville de David (Lc 02/11 = P 008)
FG : et voici [houtos] le signe [sêmeion] qui vous [humeis] est donné : vous trouverez [heuriskein] un nouveau-né [brephos] emmailloté [sparganoein] et couché [kesthai] dans [en] une mangeoire [phatnê]».
BJ : Et ceci vous servira de signe : vous trouverez un nouveau-né enveloppé de langes et couché dans une crèche. » (Lc 02/12 = P 008)
FG : Tout à coup [exaiphnês] il y eut [gignesthai]avec [sun] l’ange [angelos] l’armée [stratia] céleste [ouranios] en masse [plêthos] qui chantait les louanges [ainein] de Dieu [theos] et disait [legein]:
BJ : Et soudain se joignit à l’ange une troupe nombreuse de l’armée céleste, qui louait Dieu, en disant : (Lc 02/13 = P 008)
FG : «Gloire [doxa] à Dieu [theos] au [en] plus haut [hupsistos] des cieux et sur [epi] la terre [gê] paix [eirênê] pour [en] ses bien-aimés [eudokia]».
BJ : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux et sur la terre paix aux hommes objets de sa complaisance ! » (Lc 02/14 = P 008)
FG : Or [gignesthai], quand [hôs] les anges [angelos] les [autos] eurent quittés [aperkhesthai]pour [eis] le ciel [ouranos], les bergers [poimên] se dirent [lalein] entre [pros] eux [allêlôn]: «Allons [dierkhesthai]donc [dê] jusqu [heôs]’à Bethléem [bêthleem] et voyons [idein] ce [ho] qui est arrivé [gignesthai], ce [ho] que le Seigneur [kurios] nous [hêmeis] a fait connaître [gnôrizein]».
BJ : Et il advint, quand les anges les eurent quittés pour le ciel, que les bergers se dirent entre eux : »Allons jusqu’à Bethléem et voyons ce qui est arrivé et que le Seigneur nous a fait connaître. » (Lc 02/15 = P 008)
FG : Ils y [E] allèrent [erkhesthai]en hâte [speudein] et trouvèrent [aneuriskein] Marie [mariam], Joseph [iôsêph] et le nouveau-né [brephos] couché [kesthai] dans [en] la mangeoire [phatnê].
BJ : Ils vinrent donc en hâte et trouvèrent Marie, Joseph et le nouveau-né couché dans la crèche (Lc 02/16 = P 008)
FG : Après avoir vu [idein], ils firent connaître [gnôrizein] ce qui leur [autos] avait été dit [lalein] au sujet [peri] de cet [houtos] enfant [paidion].
BJ : Ayant vu, ils firent connaître ce qui leur avait été dit de cet enfant ; (Lc 02/17 = P 008)
FG : Et tous [pas] ceux [ho] qui les entendirent [akouein] furent étonnés [thaumazein] de [peri] ce [ho] que leur [autos] disaient [lalein] les bergers [poimên].
BJ : et tous ceux qui les entendirent furent étonnés de ce que leur disaient les bergers (Lc 02/18 = P 008)
FG : Quant [de] à Marie [mariam], elle retenait [suntêrein] tous [pas] ces [houtos] événements [rhêma] en en cherchant [sumballein] le sens.
BJ : Quant à Marie, elle conservait avec soin toutes ces choses, les méditant-symboliquement en son cœur (Lc 02/19 = P 008)
FG : Puis [kai] les bergers [poimên] s’en retournèrent [hupostrephein], chantant la gloire [doxazein] et les louanges [ainein] de Dieu [theos] pour [epi] tout [pas] ce [hos] qu’ils avaient entendu [akouein] et vu [idein], en accord [kathôs] avec ce qui leur [autos] avait été annoncé [lalein].
BJ : Puis les bergers s’en retournèrent, glorifiant et louant Dieu pour tout ce qu’ils avaient entendu et vu, suivant ce qui leur avait été annoncé (Lc 02/20 = P 008)
La césure de César appelle un Christ
2/1 César et ses avatars
1 En ces jours-là, paraît un édit de César Auguste, ordonnant le recensement de tout le monde habité (Lc 02/01 = P 008). Selon son habitude, Luc se plaît à cadrer historiquement la transmission des enseignements de Jésus, et les siens propres. Il est question d’un César. Jules César, redoutable chef de guerre, qui soumit la Gaule, ne fut pas le premier empereur romain, contrairement ce que l’on croit souvent. Mais il fit tout pour le devenir, et c’est pour éviter cela que les sénateurs de la république romaine, représentants des grandes familles aristocratiques, l’ont assassiné de cinquante coups de poignard, chacun participant au crime pour en diluer la responsabilité.
2 Mais la république ne fut pas sauvée pour autant car, après la mort de César, le général Marc-Antoine, son principal compagnon d’armes, jura de venger son ami et fut acclamé par le peuple pour ce faire. Les sénateurs meurtriers s’enfuirent de Rome et Marc-Antoine les poursuivit longuement, autour de la Méditerranée, jusqu’à se perdre dans les bras d’une certaine Cléopâtre, pharaonne d’Égypte.
3 Pendant ce temps il fallait bien que quelqu’un dirige à Rome, ce fut Octave, fils adoptif de César, qui devint le premier empereur, sous le nom de César-Auguste. Dès lors, le nom de César désigna le titre et la fonction impériale eux-mêmes. Octave fut suivi par une succession d’autres Césars. Tout l’Occident devait être marqué pour longtemps par ce changement. Charlemagne, roi des Francs, empereur d’Occident, sacré par le pape en 800, se pensa successeur de César. La Russie nomma ‘tsar’, c’est-à-dire César, son empereur. L’Autriche-Hongrie nomma son empereur Kaiser, c’est-à-dire César. Le modèle inspira Napoléon, qui se voulut nouveau César, après la succession des rois de France.
4 Puis vinrent les premières et deuxièmes guerres mondiales, qui sonnèrent le glas de l’Europe comme grande civilisation mondiale. Les USA prirent le relais, et tentèrent d’imposer pendant le XX° siècle une ‘pax americana’ très inspirée de la ‘pax romana’. Mais le XXI° siècle voit se lever la concurrence d’une série d’anciens empires qui tentent de relever la tête : L’empire du milieu, la Chine, l’empire védique, l’Inde, l’empire des tsars, la Russie, l’empire ottoman, la Turquie, et l’empire perse, l’Iran. Cependant César plane toujours sur le monde.
5 Jésus est né dans la colonie palestinienne de Rome, sous le règne de César-Auguste, et cela n’est pas dû au hasard. Les empires, après lui, ne cessèrent de s’étendre, de se confronter, et de vouloir finalement dévorer un monde dont l’homme a rapidement fait le tour. Le diable, qui proposa à Jésus tous les royaumes de la terre, inaugurait une nouvelle phase historique : le diable le prend avec lui sur une très haute montagne, lui montre tous les royaumes du monde avec leur gloire et lui dit : »Tout cela, je te le donnerai, si, te prosternant, tu me rends hommage » (Mt 04/09 = P 021).
2/2 Une religion dogmatique et anti-ésotérique
1 Un autre point important de ce verset est constitué par l’édit-dogma promulgué par César. Comme on l’a vu, (en particulier dans l’analyse du Credo qui précède ce commentaire de l’Évangile), l’élaboration de la dogmatique chrétienne s’est constituée pendant quatre siècles et s’est pour ainsi dire fossilisée sous la férule de César-Constantin, qui adopta le christianisme, fortement configuré par lui-même comme religion d’État. Aussi n’est-ce pas par hasard si les vérités de foi obligatoires du christianisme se nomment les ‘dogmes’, du latin dogma, désignant les ordres impériaux et impératifs des Césars. Pour des temps et des races qui semblaient ne penser qu’en termes de conquête, il fallait une formulation religieuse dogmatique et quasi militaire.
2 Dès lors, on s’éloignait grandement des discussions rabbiniques, si favorables à la variété des points de vue, et encore plus de la profondeur métaphysique de l’Orient taoïste ou hindou. Autant dire que César se montra assez exclusif de l’ésotérisme spirituel.
2/3 Une laïcité à contresens du mot
1 Et ce n’est pas sans raison que Jésus enseigna, à propos du paiement de l’impôt dû à l’occupant romain : Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu (Mc 12/17 = P 240). Autrement dit le temps n’était plus, sauf exceptions qui furent assez rares, à une juste hiérarchie du spirituel (varna-caste des brahmanes, ou clergé chrétien) et du temporel (varna-caste des khsatryas, ou noblesse chrétienne). Le temps était au compromis, pour vivre une dimension spirituelle dans un monde de plus en plus anti-spirituel.
2 Comme c’était inévitable, selon les lois de la dégénérescence cyclique des humanités, ce compromis devait finalement être vécu comme une compromission, ainsi que l’illustre le contresens de l’Église actuelle, qui s’appuie sur cette même parole de César et Dieu, pour justifier une laïcité qui devient de plus en plus une guerre contre l’Esprit. La norme consistait à voir le prophète désigner et sacrer le roi, comme Samuel a nommé David (et Jésus n’est pas fils de David pour rien) ; cela constituait une hiérarchie entre César et Dieu, celui-ci, ou ses représentants, désignant et sacrant celui-là. Lorsque le pouvoir devient vraiment profane, à défaut de pouvoir hiérarchiser, il faut au moins distinguer Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu.
3 Et, chose mortelle, le piège dans lequel est tombée l’Église catholique désormais, c’est de confondre César et Dieu. Actuellement, cette confusion prend le nom de laïcité. La notion est perverse, comme presque toutes les idoles modernes. Car les laïcs, dans la chrétienté médiévale, étaient des croyants non-membres du clergé. Les partisans de la laïcité moderne sont, fondamentalement, des incroyants, puisqu’ils estiment que toutes les lois doivent être promulguées sans référence à aucune révélation, selon le seul jeu majoritaire des opinions humaines profanes.
4 Dans un premier temps, la laïcité ‘garantissait à chacun la liberté d’exercer sa propre religion’, mais la formule recouvrait une énorme tromperie, puisqu’une religion véritable a pour fonction de structurer toute la société. La liberté en question se résumait donc à une dévotion toute privée, aussi peu influente sur la société que la liberté de jouer aux échecs ou à la pétanque. Après la tromperie sur le nom, et celle sur la fausse liberté, une troisième est arrivée : au nom de la laïcité, l’interdiction d’évoquer la religion, fut-ce par un vêtement, un bijou, une expression verbale. On est donc passé de la liberté de choisir sa religion, à l’interdiction de la manifester. Mais tout cela était prévisible, le germe était dans le fruit dès les ‘principes’ de la démocratie, qui suppriment Dieu, et donc son expression religieuse, comme fondement de la civilisation.
2/4 Étude de symbolisme évangélique sur César (Cette étude se retrouve dans la catégorie ‘Symbolisme’ du site)
1 Comme nous sommes à la première occurrence de César dans l’Évangile, il est intéressant de prendre de la hauteur pour en repérer la localisation dans l’ensemble du paysage. César rend nécessaire la venue de Jésus, voilà pourquoi le texte se réfère historiquement à César.
2 Dans son annonce de la mission du ‘précurseur’, Jean le Baptiste, Luc emploie le même procédé : L’an quinze du principat de Tibère César, Ponce Pilate étant gouverneur de Judée… (Lc 03/01 = P 015). L’histoire sacrée semble répondre à l’évolution de la ‘grande histoire’ ; mais quelle est la ‘grande’ ? De plus, dans une mesure difficile à apprécier, le mythe répond au prosaïsme désolant de l’histoire historique.
3 Plus avant dans l’Évangile on trouve une référence non pas directement à César, mais à la ville de César, implantée dans le pays même de Jésus : Jésus s’en alla avec ses disciples vers les villages de Césarée de Philippe… (Mc 08/27 = P 121). Et que se passe-t-il ensuite ? Jésus établit Pierre : Tu es Pierre, et sur cette pierre-petra je bâtirai mon Église, et les Portes de l’Hadès ne tiendront pas contre elle (Mt 16/18 = P 121). N’est-ce pas dire bien clairement que l’Église catholique romaine est romaine ? N’est-ce pas, comme le suspectent les Orthodoxes et les Réformés-Protestants, une tentative d’imposer la papauté comme continuatrice de l’impérialisme césarien ? Et alors, comment croire que cette parole puisse être de Jésus, qui a tellement veillé à ne pas confondre César et Dieu ?
4 Justement, et très contradictoirement, arrive ensuite cette fameuse parole, attestée par les trois évangélistes synoptiques : Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu (Mc 12/17 = P 240).
5 Dès lors c’est le silence sur César, qu’on ne retrouvera qu’à la fin, mais presque en avalanche, lors du procès de Jésus : Nous avons trouvé cet homme mettant le trouble dans notre nation, empêchant de payer les impôts à César et se disant Christ Roi (Lc 23/02 = P 277). Ici les accusateurs, qui ne sont autres que les grands-prêtres, prennent clairement le parti de César contre Dieu qui s’exprime en Jésus. L’Église, moult fois, et très souvent aujourd’hui, suivra leur exemple. Comme Pilate cherche à relâcher Jésus qu’il sait innocent après avoir instruit le procès, les chefs religieux juifs lui disent : Si tu le relâches, tu n’es pas ami de César. C’est le monde à l’envers ; situation typique du ‘kali-yuga’, des temps de la fin d’un cycle d’humanité. Pilate, représentant de César en Judée veut sauver le Christ, que les prêtres veulent crucifier pour sauver l’honneur de César ! Et finalement, dernière référence évangélique à César, les grands-prêtres répondent à Pilate : »Nous n’avons de roi que César ! » (Jn 19/12-15 = P 285). Là se trouve le triomphe de la laïcité moderne.
6 Certes, le monde romain n’était pas sans dieu, il en regorgeait presque ! Mais à l’époque personne n’y croyait plus… du moins dans l’intelligentsia. C’est un peu comme aujourd’hui où les divinités Démocratie, Technologie, Progrès, Croissance, Droits de l’Homme ne servent plus qu’à combler le vide des discours officiels.
7 Jules César est né par césarienne, opération risquée, surtout pour la mère, et qui se pratiquait déjà à l’époque. L’idée de coupure, d’extraction violente, de séparation contre nature se trouve au cœur de ce nom, et sert évangéliquement à annoncer le monde sans Dieu qui vient, le monde qui se prend pour Dieu au lieu de réaliser Dieu en son cœur.
Centrisme occidental et règne de la quantité
3/1 Le centrisme occidental et le sanatana dharma : l’écoumène
1 …un décret-dogma de César Auguste pour faire recenser-apographein le monde-oikoumenê entier-pas (Lc 02/01 = P 008). Le mot oikoumenê est un livre à lui tout seul. Il présente plusieurs sens coordonnés entre eux. Pour les philosophes grecs de l’Antiquité, tels qu’Ératosthène (qui calcula la circonférence de la terre) et Ptolémée (qui cartographia le ‘monde habité’), il désignait le monde grec par opposition à celui des barbares. Toutes les civilisations ont tendance à penser les choses en ces termes : « Nous sommes ‘la’ civilisation, les autres sont les barbares. » Aujourd’hui les USA, avec un langage à peine différent (démocraties / totalitarismes) ne disent pas autre chose.
2 L’équivalent français de ce mot grec est fluctuant : œkoumène ou, plus simplement, écoumène. En grec oikos est la maison ; d’où la traduction ‘monde habité’ pour écoumène, (sous-entendu habité ‘par des humains’) ; c’est l’ensemble des terres ‘anthropisées’ (exploitées par l’être humain). L’opposé est l’érème, l’espace inhabité, inexploité par l’humain. La première notion plaçait une civilisation au-dessus des autres, la deuxième place les humains au-dessus des animaux ou du non-vivant.
3 Le sens d’écoumène était aussi, dans l’Antiquité celui de la ‘terra cognita’, la ‘terre connue’. Pour Jésus, malgré le souvenir des formidables conquêtes d’Alexandre, la terre connue était bien exiguë au regard d’aujourd’hui. Comme le pensait Aristote, Erathostène, après avoir mesuré très précisément le tour de la terre, a calculé l’écoumène comme étant une petite partie de la surface totale. Il pensait que l’écoumène était une île entourée par un unique océan, sur une terre sphérique. Ptolémée dessina la première carte de l’écoumène, qui, à l’ouest, se bornait aux colonnes d’Hercule (Gibraltar), il n’y avait donc pas d’Amérique. À l’est les frontières s’avéraient plus floues et se perdaient sur les traces d’Alexandre, aux confins de l’Inde.
4 L’Église médiévale désigne par écoumène le monde habité terrestre dans sa totalité. Mais, philosophiquement, l’Occident a exclu les philosophies indiennes, chinoises et japonaises de l’écoumène, et c’est encore le cas pour de nombreux penseurs européens. Le projet de César-Auguste n’est pas sans évoquer la fable de la ‘Grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf’. Ce programme fut repris par bien d’autres (Napoléon, Hitler, les USA, la Chine moderne).
5 Jésus est né et a toujours vécu à la marge orientale de ce monde ‘civilisé’ romain. Situation symbolique : il en est et il n’en est pas ; dans ce monde, pas de ce monde, comme il le dira à Pilate : « Mon royaume n’est pas de ce monde. » (Jn 18/36 = P 278). Malgré les prétentions missionnaires de l’Église catholique romaine, l’ère du christianisme n’a jamais débordé profondément celle de la romanité et de ses successeurs. Vu de l’Inde et de la Chine, le christianisme est clairement une religion occidentale. Et ceci d’autant plus qu’il entretient depuis deux millénaires la confusion entre le message du Christ et celui de César ; on ne peut être chrétien qu’en s’européanisant à tous niveaux.
6 Comme nous l’avons fait remarquer, à propos du rapport de Jésus et des étrangers, tout cela est aux antipodes du message de Jésus : je vous dis que beaucoup viendront du levant et du couchant prendre place au festin avec Abraham, Isaac et Jacob dans le Royaume des Cieux, tandis que les fils du Royaume seront jetés dans les ténèbres extérieures (Mt 8/11-12 = P 186). Mais ces tendances sont pourtant bien, et dès le début, dans l’Évangile, parce qu’elles sont dans l’Église qui a écrit, réécrit, cadré et canonisé l’Évangile.
7 On est ici aux antipodes de la notion hindoue de ‘sanatana dharma’, la ‘sagesse pérenne et universelle’ propre à tous les humains, mais exprimée différemment et plus ou moins complètement selon les traditions. Pour l’hindou, l’hindouisme est sa propre forme du sanatana dharma ; mais sa spiritualité n’est pas seulement l’hindouisme, c’est le sanatana dharma.
3/2 Recensement, le règne de la quantité
1 Non seulement ce verset marque une frontière historique en préfigurant une religion dogmatique et un impérialisme généralisé, mais il décrit, avec une étonnante précision, ce qu’allait devenir le monde sans Dieu. Aujourd’hui on désigne comme étant ‘la’ science la plus inférieure des sciences, celle de la matière quantifiable. Un scientifique est quelqu’un qui mesure, qui pèse, qui quantifie, qui modélise en statistiques. À force de n’appréhender que la matière, il ne perçoit plus qu’elle, et ne croit plus qu’en elle.
2 …un édit de César Auguste, ordonnant le recensement de tout le monde habité. Un proverbe ancien dit « Compter ses moutons attire le malheur sur le troupeau. » Et le roi David, qui céda à la tentation de compter ses sujets, fut réprimandé par Dieu, comme le dit la Thora : Joab remit à David le résultat du dénombrement du peuple : il y avait dans tout Israël 1 100 000 hommes aptes au combat et en Juda 470 000 hommes aptes au combat. Il ne dénombra pas Lévi et Benjamin parmi eux (2 des 12 tribus d’Israël), car l’ordre du roi lui répugnait. Cet ordre déplut à Dieu, qui frappa Israël.
3 Aujourd’hui, le monde est de plus en plus régi par la prétendue ‘intelligence artificielle’ qui utilise l’informatique. Or l’informatique représente le stade ultime de la dualité : elle ne connaît que deux informations : zéro et un. Faut-il y voir un lointain et inévitable écho du dogme fondamental des religions abrahamiques : la ‘creatio ex nihilo’, soit l’histoire du Un et du Zéro ? Le monde -et ce n’est pas une seule civilisation aujourd’hui, mais l’humanité entière-, touche au tréfonds du règne de la quantité ou de la négation de toute qualité.
4 Il est d’ailleurs notable que les deux systèmes politiques qui se partagent le monde et tentent chacun de dévorer l’autre -soit la démocratie et le totalitarisme- sont basés sur le même principe de la négation de la qualité. En démocratie, le principe ‘une voix un homme’ annule radicalement la qualité éventuelle de cet homme. En système totalitaire les hommes ne sont que des pions. Et, de plus, le totalitarisme actuel ne peut même pas espérer quelque qualité d’un chef charismatique, car c’est le totalitarisme des ‘besoins’ mécaniques et de ‘l’intelligence’ des machines qui prime toujours. Faute de quoi la ‘civilisation technologique’ s’effondrerait.
5 Réduire l’humain à un nombre c’est chasser la trace de l’Unique en lui. Métaphysiquement, chaque humain, et même chaque être est une unique image de l’Unique. Il n’en est pas d’autres comme lui. En effet, comme le dit l’adage métaphysique, ‘l’Infini ne se répète jamais’ ; il fait toujours du neuf, de l’unique. Dans sa manifestation, le divin est infini, donc non quantifiable ; dans son en-Soi le divin est Un et encore moins quantifiable. Or le divin réside dans chaque être : Je suis le début, le milieu et aussi la fin de toutes les créatures (BG 10/20).
6 L’indication que donne Luc sur la concomitance du recensement et de la naissance de Jésus est un signe des temps (Mt 16/03 = P 181). Peu importe que Luc déclare ensuite : Ce recensement, le premier… Il ne connaissait pas bien sa Bible, puisque David fit déjà un recensement que Luc semble ignorer. Et il ne fait guère de doute que bien des civilisations désormais défuntes ont dû faire des recensements, et en sont peut-être mortes. Car, si on traite l’humain comme chose morte, l’ensemble des humains que l’on traite ainsi ne peut que courir à la mort du collectif. Il convient d’entendre ce premier recensement, comme le début des temps où les humains se demanderont : « Que peut-il bien y avoir de mal à recenser ? »
7 On notera l’humour du mythe évangélique, car Marie se fait recenser étant enceinte. À peine le décompte de cette famille est-il opéré, qu’il est déjà faux, car Jésus naît juste après. Il échappe au décompte, comme il échappera au massacre ordonné par Hérode (péricope 011). Le règne de la quantité ne saurait saisir l’Unique, ni dans l’homme et encore moins en Lui-même.
Jésus né dans la ‘maison du pain’
4/1 Jésus, l’avatara entre deux avènements
1 Ce recensement, le premier, a lieu pendant que Quirinius est gouverneur de Syrie (Lc 02/02 = P 008). Comme tous les noms, Quirinius-Cyrènios porte son message. Formé des consonnes KRN, comme ‘corne’ et ‘couronne’, il désigne la puissance. Et cela illustre encore ce qui fut dit sur César et le règne, désormais envahissant, de la puissance brute. Et il règne sur la Syrie, dont le nom signifie ‘terre du soleil’. Or le soleil est un symbole spirituel et divin universel. Comment la seule puissance -et celle d’un homme en plus- pourrait-elle régner sur la ‘terre du soleil’ ?
2 La Bhagavad Gita enseigne sur les conditions d’émergence de l’avatara : Chaque fois qu’il y a un déclin de la justice, et que le désordre prévaut, alors je me fais moi-même créature (BG 04/07). Luc insiste puissamment, par des signes nombreux, sur le fait que tel était le cas lorsque Jésus naquît.
3 Cependant la tradition chrétienne présente une particularité par rapport aux époques, plus antiques encore, des précédents avataras. La Gita continue en détaillant : Pour la défense des bons, pour la ruine des méchants, pour le rétablissement de l’ordre (Dharma), Je renais ainsi d’âge en âge (BG 04/08). C’est précisément ce que les juifs espéraient du messie attendu ; et ce que les disciples espérèrent de Jésus, dès lors qu’ils le considérèrent comme le messie.
4 Mais l’histoire de l’actuelle humanité était déjà trop avancée dans sa décadence (comme nous l’avons vu dans le commentaire du Credo), pour qu’une telle restauration puisse se faire sans une rupture radicale de l’histoire humaine. C’est pourquoi l’avatara Jésus procède en deux temps : le ‘premier avènement’, ancien de deux mille ans désormais, et consacré à l’enseignement et à la compassion sacrificielle, et le ‘second avènement’, encore en attente, que le livre biblique de l’Apocalypse annonce, et qui amorcera un nouveau cycle humain.
4/2 Une ascension symbolique
1 Et tous vont se faire recenser, chacun dans sa propre ville (Lc 02/03 = P 008). Aujourd’hui les recenseurs passent chez les particuliers, tandis qu’à l’époque les masses se déplaçaient vers leur ville de naissance et se faisaient recenser ; on ne plaisante pas avec l’occupant romain. Il faut dire aussi que les gens voyageaient moins et beaucoup passaient toute leur vie sur leur lieu de naissance.
2 Joseph aussi monte de Galilée, de la ville de Nazareth, en Judée, à la ville de David, qui s’appelle Bethléem, parce qu’il est de la maison et de la lignée de David… (Lc 02/04 = P 008). La distance est de 152 kilomètres. Pour une femme enceinte, et presque à terme, étant donnés les moyens de transports de l’époque, c’est une épreuve. Sur la carte, on descend de Nazareth à Bethléem, mais le texte parle de monter. C’est exact du point de vue du relief, avec 430 mètres de dénivelé entre les deux villes. Mais cette ascension est surtout symbolique, car Jérusalem, qui n’est qu’à 10 km de Bethléem, est le ‘centre du monde’ juif. L’ascension et le recentrement sont deux langages symboliques similaires. La montagne archétypale étant de forme conique, comme le fameux Fuji-Yama au Japon, plus on monte, plus on approche de son axe central.
4/3 Un vrai père, une vraie hérédité
Joseph, nous précise Luc, est de la maison et de la lignée de David. On conviendra que la précision a plus d’importance dans la perspective ésotérique d’une vraie paternité, que si Joseph n’était qu’un beau-père putatif, même pas véritablement marié avec sa mère. Donc Jésus est de la lignée de David. Cela n’empêche en rien qu’il soit aussi fils de Dieu, car cette filiation n’a rien à voir avec la biologie, comme le précise Philippe dans son évangile : L’Enseigneur n’aurait pas dit « Mon Père qui est dans les cieux » s’il n’avait pas été engendré d’une autre paternité que celle qui lui vient de son père de la terre (Ph 17).
4/4 De la ‘présence réelle’ dans la ‘maison du pain’
1 Autre indication au fort symbolisme : Bethléem signifie ‘la maison du pain’. Les Catholiques et les Orthodoxes, qui tiennent pour physiquement vrai que l’hostie consacrée est le corps du Christ, voient dans ce passage une ‘preuve’ scripturaire que Jésus est le ‘pain de vie’ comme il le dira selon Jean (Jn 06/35 = P 109). Et ceci d’autant que Luc précisera bientôt que sa maman l’a déposé dans une mangeoire (crèche).
2 Reste à savoir, comme toujours, si ces choses sont vraies parce que c’est écrit, ou si c’est écrit parce les auteurs voulaient qu’on les croit vraies, ou désiraient les symboliser ainsi. Toute époque est confrontée à ce genre d’interrogations. En mode contemporain : « C’est marqué dans le journal. Ils l’ont dit à la radio. On l’a vu à la télévision ». Et même « Le pape a dit…» Le spirituel n’est pas un sceptique pathologique mais, s’il n’a pas vu lui-même, il n’oublie jamais que le dire entendu est la certitude d’un autre. Ce n’est donc pas une vérité qu’il doit envisager, mais une plus ou moins vraisemblance.
3 Cela pour traiter seulement du fait de la présence ‘réelle’ de Jésus dans l’eucharistie. Mais une autre interrogation surplombe cette question, au fond bien matérielle : « Doit-on entendre tout cela symboliquement ou physiquement ? » Un homme qui s’est consacré, comme on dit ‘corps et âme’, au service de Dieu et du prochain peut être considéré comme un pain de vie pour l’Un et pour les autres. Libre à chacun ensuite de prendre l’expression à la lettre ou non.
4 La Bhagavad Gita déclare : Ceux qui mangent la nourriture sanctifiée après l’avoir offerte en sacrifice (appelée amrita (ambroisie)), aliment d’immortalité, vont à l’éternel Brahman. Ceux qui n’accomplissent pas de sacrifice n’ont aucun droit sur ce monde ; comment alors pourraient-ils en avoir sur l’autre ? (BG 04/31) et aussi : Les divers sacrifices (yajna), décrits dans les Védas, vont dans la bouche de Brahman et mènent à Lui (BG 04/32). L’idée de ‘manger le corps de Dieu pour aller à Dieu’ se retrouve dans de nombreuses religions, comme on le voit ici. La coutume des chrétiens est de dire : « C’est littéralement vrai dans notre religion et ce n’est que symbolique dans les autres religions » ; mais au nom de quoi ?
Le récit mythologique du dogme eucharistique
5/1 Le silence de la confiance
Pendant qu’ils sont là arrive le jour où elle doit accoucher (Lc 02/06 = P 008). Bien des fois, dans la vie, les choses ‘s’arrangent mal’ ou ‘tombent mal’, comme on dit. Mais, spirituellement parlant, est-ce seulement possible ? Le proverbe ‘Les voies du Seigneur sont impénétrables’ est plus avisé. Tout dépend si on observe les choses à hauteur de mortel, ou ‘vues du ciel’. Est remarquable dans ce texte ce qui n’est pas écrit : aucun commentaire, pas de plainte, absence de pathos. Celui qui connaît Brahman ne s’exalte pas quand survient quelque chose d’agréable, et ne s’afflige pas devant les circonstances désagréables (BG 05/20) ; tels devaient être les parents de Jésus.
5/2 Jésus, un premier sans second ?
Elle accouche de son fils premier-né, l’enveloppe de langes et le dépose dans une mangeoire-phatnê, parce que-dioti ce n’est pas-einai une place-topos pour eux-autos dans la salle d’hôtes-kataluma (Lc 02/07 = P 008). Comme on le constate à longueur de texte, Luc dit une chose et son contraire. Du moins est-ce l’apparence car, en réalité, l’Évangile s’adresse au peuple, qui croit parce qu’on lui dit (on dirait aujourd’hui ‘qu’il croit au Père Noël’, c’est le cas de le dire), mais il s’adresse aussi à ceux qui ont des oreilles pour entendre, comme nous l’avons vu à propos du symbolisme des oreilles. Car enfin pourquoi préciser son fils premier-né, si Marie, toujours vierge après la naissance, n’en a pas eu d’autres ensuite ?
5/3 Les langes du petit ange
1 Elle l’enveloppe de langes… Cette pratique, qui était assez universelle et qui se rencontrait il y a quelques siècles encore dans nos régions, n’avait pas pour seul but de vêtir l’enfant ou de le réchauffer. Son ressenti corporel dans le ventre de sa mère était un espace clos, et même relativement serré, sécurisant, sans vide au contenu non identifiable. L’enfant est donc plus apaisé et se réveille moins lorsqu’il est enveloppé.
2 Mais il est une autre raison, beaucoup plus importante, et qui s’apparente à ce que nous verrons dans la prochaine péricope avec la circoncision. Si les quatre membres, au moins pendant une partie du temps, sont limités dans leurs possibilités de gigoter, la force vitale, qui se développe rapidement pendant les premiers jours de la vie, s’investit de préférence dans le cerveau. Ce qui revient à dire que le petit d’homme est physiologiquement culturel, contrairement au petit d’animal, qui est entièrement naturel. Dans certaines races, en particulier d’Amérique du sud, la boîte crânienne de l’enfant était modelée, avant que les os ne se solidifient complètement, en vue, probablement, de développer certaines facultés appréciées de ces cultures. Le risque de rachitisme des membres, à cause des langes, n’existait pas dans la mesure où la vie dans un monde non motorisé impliquait rapidement par la suite un exercice physique important.
5/4 Jésus, le Dieu comestible
1 Elle le dépose dans une mangeoire-phatnê… Il est possible d’interpréter prosaïquement la chose : « N’ayant place que dans une étable, les parents utilisent le moins mauvais endroit pour l’enfant, la mangeoire. »
2 On peut aussi opérer un symbolisme décalé en disant : « Marie, dont la volonté était de ne pas connaître d’homme, et donc de ne pas avoir d’enfant, a compris que son enfant n’était pas pour elle, pour assurer sa descendance, mais qu’il serait offert au monde, comme pâture de salut eucharistique. » Ce point de vue est très religieux et dogmatiquement conforme, mais d’un anachronisme certain. Car Marie, la juive, n’avait assurément pas l’intention de ne pas avoir d’enfants -comme vu-, et elle ne pouvait aucunement pressentir la fin de son fils d’après le peu que ‘l’ange’ lui avait dit.
3 Il est donc très probable que Luc ait pré-symbolisé l’eucharistie avec l’image frappante de la mangeoire. Et, par la même occasion, il a pré-dessiné la figure mythique de Marie ‘mère de Dieu’ offrant son fils divin à l’humanité. Une humanité symbolisée en l’occurrence par le bétail de l’étable. Jésus reprendra ce genre de symbole avec le ‘bon pasteur’ (Jn 10/01 = P 149) ; le côté moutonnier de l’humain illustrant assez bien l’exotérisme religieux.
5/5 L’Unique dans la solitude
1 … parce que-dioti ce n’est pas-einai une place-topos pour eux-autos dans la salle d’hôtes-kataluma. Ici les traductions varient, véhiculant des conceptions antipodales. La Bible de Jérusalem donne : Elle le coucha dans une crèche, parce qu’ils manquaient de place dans la salle. La chose est plausible, le recensement ayant dû susciter de nombreux déplacements, l’auberge-kataluma pouvait être saturée. Mais cela implique que personne n’ait laissé sa place pour une femme enceinte, dans une culture ou la tradition et le devoir légal d’hospitalité selon Moïse est sacré ; de ce point de vue, c’est beaucoup moins plausible. Il est arrivé d’entendre des prédications socialisantes dégoulinant de pathos sur l’atroce situation de la femme enceinte que les gens auraient pratiquement tous laissée se débrouiller dans la rue.
2 La traduction que nous choisissons donne : parce que ce n’est pas une place pour eux dans la salle d’hôtes. Cela peut s’interpréter en termes de bon sens : « Une femme enceinte ne va pas accoucher dans une auberge surpeuplée, d’autant que le terme kataluma peut aussi désigner une sorte de caravansérail où s’entassent, sans cloisonnement, des voyageurs en foule. »
3 Un autre sens, non exclusif du précédent, revient à dire qu’ils n’avaient pas pour coutume de se mêler à la foule, même en dehors du cas particulier de Marie enceinte. Un sutra de la Bhagavad gita décrit le yogi qui pratique : un culte constant et fidèle envers moi (le divin), par une concentration exclusive (ou yoga de la non-séparation), une prédilection pour les lieux isolés, et le détachement des masses… (BG 13/10). On note le rapport entre le détachement des masses et le yoga de la non-séparation d’avec Dieu. En somme un côté aristocratique, tant nobiliaire, car Joseph et Marie étaient tous deux nobles, que spirituel. Indépendamment du fait qu’il y avait de la place ou non, ce n’était peut-être pas une place pour eux.
4 Le mot kataluma se retrouve dans l’Évangile, en Luc et aussi Marc, pour désigner le lieu où Jésus prendra son dernier repas : Le Maître te fait dire : Où est la salle-kataluma où je pourrai manger la pâque avec mes disciples ? » (Lc 22/11 = P 255). Étant donné que Jésus y institua le rite eucharistique, selon la tradition, on peut considérer comme volontaire les deux seules occurrences de ce mot dans l’Évangile, pour accentuer encore le symbolisme de la ‘maison du pain’ et de la ‘mangeoire’. Luc a prévenu son lecteur, son récit est ‘composé’. Certes, Luc n’a ni vu, ni entendu Jésus, mais il a été nourri des dogmes du premier christianisme, et c’est cela qu’il met, non sans efficacité, en récit dans son évangile.
Une religion moutonnière ?
6/1 Une religion moutonnière ?
1 Il y a, dans la même région, des bergers qui vivent aux champs et gardent leurs troupeaux durant les veilles de la nuit (Lc 02/08 = P 008). Un ange du Seigneur se présente devant eux et la gloire du Seigneur les enveloppe de lumière ; et ils sont saisis d’une grande crainte (Lc 02/09 = P 008).
2 La révélation se déroule selon une hiérarchie descendante. D’abord un grand-prêtre, Zacharie (P 003), puis une vierge sainte, Marie (P 004), une sainte femme de caste sacerdotale, Élisabeth (P 005), un homme aussi mystérieux que spirituel, Joseph (P 007) et enfin les bergers (P 008). Comme le montrera la parabole du ‘Bon Pasteur’ (Jn 10/01 = P 149), le berger suprême est Jésus et tous les prêtres seront les lieux-tenants de ce berger.
3 Un jour, un laïque fit en privé une remarque respectueuse, bien que critique, à un prêtre sur son homélie. Il s’entendit répliquer : « Le pasteur prépare la nourriture pour ses brebis » ; fin du dialogue. Il est vrai que les moutons ne parlent pas et qu’ils ont l’esprit grégaire. Le mouton est un symbole parfait de l’exotérisme le plus populaire, mais symbole problématique quand on l’applique à tout chrétien, ce qui est généralement le cas. Le symbole du berger est clérical par nature… sauf si le berger est aussi disciple de Jésus -ce qui n’a rien d’automatique-, et qu’il se souvient de la parole : Ne vous faites pas appeler ‘Directeurs’ : car vous n’avez qu’un Directeur, le Christ (Mt 23/10 = P 243).
6/2 Gloire et lumière, non sans crainte
1 A propos des bergers, il est dit lors de la nativité de Jésus : Un ange du Seigneur se présente devant eux et la gloire du Seigneur les enveloppe de lumière. Lors des apparitions à Zacharie, Marie et Joseph, il n’était pas question de lumière. Est-ce dû au fait que la scène est ici nocturne, l’ange apparaissant d’autant plus lumineux ? Ou au fait que les bergers -au sens propre des gens de condition modeste- sont moins éclairés naturellement que les précédents réceptionnaires des ‘apparitions’ ?
2 La gloire du seigneur enveloppe les bergers de lumière. C’est ici la deuxième occurrence de la gloire après le prologue de Jean. On pourra se reporter à l’étude de symbolisme publiée dans ce site sur la question.
3 Les bergers sont saisis d’une grande crainte. Zacharie fut, lui aussi, envahi par une grande crainte, alors que Marie ne fut que troublée. Il semble que seule une grande intimité avec le divin protège de la crainte du transcendant.
6/3 Des moutons en pâture libre et des pasteurs bons
1 Si les bergers gardent leurs troupeaux pendant la nuit, c’est que les bêtes sont en pâture libre. Là se trouve une image de l’Israël initial, peuple nomade et pasteur, donc léger en biens, que la sédentarisation et l’urbanisation éloigna de Dieu (Caïn est l’inventeur à la fois du meurtre et de la ville : Gn 04/17). La révélation évangélique fait ici plus appel à des ‘pasteurs’ de la trempe de François d’Assise qu’à des papes dans la lignée des Borgia, ou autres papes politiciens modernes parfois déguisés en François d’Assise.
2 On retrouve le phénomène d’écho, car la veille des bergers, en début d’Évangile devrait se retrouver à la fin à Gethsémani, lors de la dernière veille de Jésus, la nuit qui précéda sa mort. Mais, par trois fois, Jésus trouve les disciples endormis (Mc 14/37 = P 269). D’où le message, envoyé aux moutons, sur la qualité des bergers : mieux vaut s’en remettre au Bon Pasteur. D’ailleurs, si Jésus précise Je suis le bon pasteur (Jn 10/11 = P 149), c’est qu’il en est de mauvais.
Une annonce battue en brèche par l’histoire
7/1 Le mythe du ‘tout nouveau tout beau’
1 L’ange leur dit : «Soyez sans crainte, car voici je viens vous annoncer une bonne annonce-euangelizein, qui sera une grande joie-khara pour tout le peuple-laos… Il est courant de traduire le mot euangelizein, qui donne ‘évangile’ en français, par ‘bonne nouvelle’. Mais le eu grec signifie ‘bonne’, et non ‘nouvelle’. On le retrouve en français dans ‘euthanasie’, la prétendue ‘bonne mort’. Le reste du mot dérive de angelos, habituellement traduit par ‘ange’ et qui signifie littéralement, ‘messager’, sans rien de plus.
2 Rien ne précise que le message soit une nouveauté, un progrès. Il peut, certes, apparaître comme une nouveauté à ceux qui ne s’y attendent pas, ou qui ignorent l’absolue bonté du divin. Mais la vérité est que ‘rien n’est nouveau sous le soleil’, comme dit la Bible, et qu’une nouvelle ne saurait être que relative à l’ignorance des humains qui la reçoivent. Par ce trait encore, comme par l’absence de cyclologie dans le christianisme, la dégénérescence de la chrétienté ne pouvait donner que l’utopie du Progrès.
7/2 Une annonce bien peu confirmée par les faits
1 …une bonne annonce-euangelizein, qui sera une grande joie-khara pour tout le peuple-laos… Ici encore apparait le côté mythique du récit de Luc. Tout le peuple ne se réjouira pas de la naissance du messie-Jésus. Beaucoup de collaborateurs des Romains, de commerçants plus ou moins religieux liés au Temple, de chefs de synagogues se sentiront fortement remis en cause par lui. L’accumulation de ressentiments ne cessera d’augmenter jusqu’à la fin tragique sur la croix, seulement trois ans après le début de sa vie publique. On a du mal à concevoir qu’une telle affirmation ait pu être écrite par quelqu’un qui, après la mort de Jésus, connaissait la fin de l’histoire.
2 Le croyant objectera évidemment : « La mort de Jésus n’est pas la fin de l’histoire. C’est la résurrection et sa victoire sur la mort qui en constituent la fin ; d’où la grande joie pour tout le peuple. » Cela est entendu, mais il ne s’agit plus alors d’un fait, mais d’une foi que d’aucun nommerait une croyance : la réanimation du cadavre de Jésus en chair et en os après sa mort, et la promesse d’obtenir la même chose pour tous les croyants.
3 Il est aussi possible d’interpréter ce passage en considérant que le peuple-laos n’est pas l’aristocratie religieuse, politique ou financière. Mais, même dans ce cas, c’est beaucoup dire de prétendre que tout le peuple s’est réjoui. Les serviteurs adoptent souvent le point de vue de leur maître, par intérêt et aussi par imitation, par entraînement. Ceux qui se trouvaient en dépendance des puissants que Jésus gênait, devaient craindre eux aussi de perdre leur position à cause de lui. D’ailleurs l’Évangile lui-même confirme cela, en montrant comment les prêtres ont si facilement retourné une partie du peuple qui avait acclamé Jésus lors de son entrée triomphale à Jérusalem, jusqu’à lui faire exiger sa crucifixion. On passe de Hosanna ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! (Mc 11/09 = P 229) à Pilate alors, voulant contenter la foule, leur relâche Barabbas et, après avoir fait flageller Jésus, il le livre pour être crucifié (Mc 15/15 = P 286). Certes, il y eut des mouvements de foule favorables à Jésus, à cause des merveilles qu’il disait et faisait, mais la foule est versatile et cela n’a pas duré.
4 On peut aussi entendre que le peuple visé par l’ange est le futur peuple chrétien. Alors seulement l’affirmation prend sens. Dans toutes les grandes civilisations la religion porteuse de cette civilisation suscite une immense ferveur populaire. Pour autant, cette joie n’est pas sans retour et sans épreuves, car la foi populaire se mêle à beaucoup de croyances, qui seront battues en brèche par les faits. Ceux qui croient en la résurrection corporelle, en la perduration sans fin de leur propre corps de chair, se heurteront nécessairement un jour à la révélation : la chair ne sert à rien (Jn 06/63 = P 110).
L’audace de considérer l’anthropophagie chrétienne
8/1 De quoi le sauveur sauve-t-il ?
1 …aujourd’hui vous est né un Sauveur, qui est le Christ Seigneur, dans la ville de David (Lc 02/11 = P 008). Voilà affirmée la grande nouvelle. Mais la prudence, qui est une vertu, s’impose là aussi. Nous avons observé que les notions-clés de l’Évangile sont souvent laissées délibérément dans le flou : le royaume des cieux, le fils de l’homme, la régénération. Le nom même de Jésus, qui signifie ‘sauveur’, est loin d’être explicite, d’autant qu’il y avait nombre de personnes portant ce nom à l’époque. L’ange ne dit pas de quoi ce sauveur sauve-t-il le peuple.
2 Va-t-il, comme les chrétiens l’entendent, les sauver de la mort de leur corps ? Ou, comme les spirituels l’entendent, les sauver du samsara : de la ronde des naissances et des morts entraînée justement par le fait de posséder un corps matériel ? La Bhagavad Gita donne ce titre de sauveur à Krishna (BG 01/36), mais dans un tout autre sens que celui de l’exotérisme chrétien.
8/2 Une révélation signifiante plutôt qu’un récit littéral historique
1 …et voici le signe-sêmeion qui vous est donné : vous trouverez-heuriskein un nouveau-né-brephos emmailloté et couché dans une mangeoire-phatnê (Lc 02/12 = P 008).
2 Ici apparaît une notion essentielle, comme une pancarte signalétique de la nécessité d’une interprétation ésotérique : le signe-sêmeion. L’Évangile emploie alternativement deux mots : signe-sêmeion et acte-de-puissance-dunamis (qui donne ‘dynamique’ en français), comme étant interchangeables, pour désigner les événements miraculeux dont la vie de Jésus ne manque pas. Comme pour les deux mots habituellement traduits par ‘résurrection’, ‘anistanaï’, qui signifie ‘se dresser’ (le cadavre se redresse, ressuscité) et ‘egeirein’, qui signifie ‘l’éveil’ (la conscience s’éveille de l’illusion du mortel à la réalité immuable du divin) on dispose ici de deux notions correspondant à une perspective exotérique des miracles, ‘dunamis’, acte de puissance, et ésotérique de leur signification ‘sêmeion’, un ‘signe’.
8/3 Ni scandale, ni banale croyance
1 « S’il en est ainsi, que signifie ce nouveau-né dans la mangeoire ? » En spiritualité, il est dangereux d’être trop rapidement croyant, car cela anesthésie le sens critique, qui permet de percer le voile du mystère. Il est objectivement choquant de donner comme signe qu’un nouveau-né soit placé dans une mangeoire, donc, en somme, offert pour être mangé. On se situe alors dans un cas d’anthropophagie et, circonstance aggravante, d’un nouveau-né. De plus, c’est la mère elle-même qui semble présider à la cérémonie, et offrir à manger son propre fils. Il importe de retrouver la matière brute du symbole explicitement offert comme signe, pour en saisir la force originelle, que la croyance automatique finit par édulcorer.
2 Dans la première encyclopédie, produite par Diderot et D’Alembert au XVIII° siècle, l’article ‘eucharistie’ renvoie à l’article ‘anthropophagie’, ce qui a été vécu comme un blasphème par les croyants d’alors. Il s’agissait pourtant d’une évidence… même si l’intention relevait peut-être de ce dont on l’accusait.
3 Lorsque les premiers missionnaires ont forcé les Noirs ou les Indiens des forêts à devenir chrétiens et à manger ‘le corps du christ’, ils eurent bien de la peine à les convaincre que ce n’était justement pas de l’anthropophagie, alors que certains d’entre eux pratiquaient ce rite pour absorber les vertus de leurs ancêtres morts ou de leurs plus vaillants ennemis vaincus.
Parallèle de la Nativité et de l’Apocalypse
9/1 La transcription apocalyptique de la scène
1 En effet, c’est une chose de dire « La pauvre Marie, perdue dans la foule du recensement, s’est trouvée contrainte d’accoucher dans une étable et de coucher son fils dans une mangeoire d’animaux », comme une variante des Misérables ; c’en est une autre chose de dire : « Cela vous servira de signe ».
2 Si l’on cherche dans les Écritures l’équivalent d’une telle scène, on en trouve un qui accentue considérablement le trouble. Le livre de l’Apocalypse (12/01-09) déclare : « Un grand signe parut dans le ciel » : on retrouve le signe… « une femme enveloppée de soleil, la lune sous ses pieds, et une couronne de douze étoiles sur sa tête. » Il s’agit de Marie, hypostasiée par la théologie dogmatique en ‘théotokos’, ‘mère de Dieu’.
9/2 Le communiant est-il un dragon ?
1 « Elle était enceinte, et elle criait, étant en travail et dans les douleurs de l’enfantement. » On remarque ici une nette différence avec la scène évangélique, qui ne comporte aucun miséricordisme ou pathos doloriste. Ce sera aussi le cas pour les scènes atroces des différents supplices subits par le Christ et sa crucifixion.
2 « Un autre signe parut encore dans le ciel ; et voici, c’était un grand dragon rouge, ayant sept têtes et dix cornes, et sur ses têtes sept diadèmes. Sa queue entraînait le tiers des étoiles du ciel, et les jetait sur la terre. » Voilà qui ressemble fortement à une fin de cycle d’humanité. « Le dragon se tint devant la femme qui allait enfanter, afin de dévorer son enfant, lorsqu’elle aurait enfanté. » Nous y voici.
9/3 L’écho avatarique de la nativité du christ
1 Dans la nature, bien des fauves et des vautours ne rêvent que de dévorer les petits des mammifères lorsque ceux-ci débouchent dans le monde extérieur. C’est l’atrocité ordinaire de la nature… de la nature déchue du moins, car on imagine difficilement cela durant l’âge d’or paradisiaque.
2 Voilà qui situe la matière du symbole proposé par les anges entre la brutalité ‘innocente’ de la nature actuelle et la cruauté blasphématoire de Satan.
3 « Elle enfante un fils, qui doit paître toutes les nations avec une verge de fer. Et son fils fut enlevé vers Dieu et vers son trône… » Ici se présente clairement l’avatara tel que décrit dans la Bhagavad Gita : Chaque fois qu’il y a un déclin de la justice, et que le désordre prévaut, alors je me fais moi-même créature, pour la défense des bons, pour la ruine des méchants, pour le rétablissement de l’ordre (Dharma) (BG 04/07-08).
9/4 Le tissage historico-mythologico-symbolique
1 L’ascension vers le trône de Dieu préfigure un passage de l’Évangile : le Seigneur Jésus, après leur avoir parlé, fut enlevé au ciel et il s’assit à la droite de Dieu (Mc 16/19 = P 320). Dans ce passage d’extrême fin de son évangile, Marc décroche complètement de l’histoire, pour plonger dans le mythe chrétien naissant. On se demande, en effet, comment a-t-il pu voir que Jésus s’asseyait à la droite de Dieu, alors que la Bible dit, à propos de Moïse au buisson ardent, que nul homme ne peut voir Dieu sans mourir ?
2 Ainsi est l’Écriture : une toile, probablement historique -mais cependant invérifiable comme telle-, brodée d’une mythologie, qui ne cesse de se charger avec le temps, et dont la signification symbolique s’épuise au fur et à mesure que la surcharge augmente.
9/5 La dualité biblique et la non-dualité de la Gita
Une chose est remarquable. Dans la Bhagavad Gita, la puissance terrifiante du divin, au moment d’opérer le pralaya, la résorption d’un monde exténué de mauvaiseté, est décrite en des termes hauts en couleurs : Voyant tes bouches garnies de crocs redoutables, comme le feu qui doit embraser le monde (pralaya), je ne sais plus où sont les points cardinaux, et j’ai perdu toute paix. Accorde-moi ta grâce, ô seigneur des dieux, ô demeure de l’univers ! (BG 11/25). Dans l’Apocalypse chrétienne, la scène équivalente est duelle. Il y a la puissance de Dieu et celle du diable, en presque symétrie. Les descriptions de puissance dans la Gita sont toutes attribuées à Dieu ; le diable est certes signalé, mais en Dieu ! Parmi les divinités gouvernantes et juges, je suis Yama (dieu de la mort, gardien du Dharma). Parmi les Daitya (démons), je suis Prahlada (BG 10/29-30).
9/6 L’espérance, comme remède au malheur
1 L’Apocalypse continue : « La femme s’enfuit dans le désert, où elle avait un lieu préparé par Dieu… » Bientôt l’Évangile racontera la fuite de la ‘sainte famille’ en Égypte, faisant écho à ce passage.
2 Quant au diable « Michel (l’archange) et ses anges combattirent contre le dragon. Et le dragon et ses anges ne furent pas les plus forts…Il fut précipité, le grand dragon, le serpent ancien, appelé le diable et Satan, celui qui séduit toute la terre… » Donc tout se terminera par la victoire de l’avatara, c’est-à-dire du Christ du second avènement.
3 Il est frappant de voir, dans les écritures chrétiennes, l’Évangile annoncer triomphalement la naissance de Jésus, puis l’Apocalypse annoncer, non moins triomphalement, son retour, en occultant presque le fait qu’entre les deux il y eut 30 ans de vie cachée de Jésus, suivis de 1 ou 3 ans de vie publique très conflictuelle, le tout ponctué par la crucifixion. Cela pour Jésus personnellement, et, pour les chrétiens, 2000 ans d’une lutte, souvent très problématique, contre les valeurs décadentes du monde.
4 On a l’impression que le messianisme est un rebondissement perpétuel de l’espérance, que la brutalité des faits semble redynamiser à chaque fois. D’un point de vue -qui serait certes profane- il est difficile de ne pas penser à la fonction compensatrice du rêve ou du fantasme, qui permettent aux individus de supporter la dureté du réel ; mais, en l’occurrence, c’est un rêve collectif, élaboré et mythologisé, à l’échelle des siècles. Dire cela n’est pas profaner le sacré ; c’est simplement appréhender l’exotérisme religieux dans sa fonction de nécessaire psychologie populaire.
Interprétation microcosmique et spirituelle de la Nativité
10/1 Lecture macrocosmique de la nativité
« Quelle compréhension symbolique peut-on avoir de tout cela ? » Il convient d’envisager la scène au niveau macrocosmique, puis microcosmique. Au niveau macrocosmique, il est raisonnable de penser que la vocation de Jésus ne lui est pas venue pendant qu’il reposait dans la crèche, entre deux tétées. Le mythe religieux, qui l’a fait naître Dieu plutôt que de l’envisager réalisant sa dimension divine (moksha), se devait de raconter tout cela comme étant un miracle de naissance.
10/2 L’interprétation microcosmique des symboles de la Nativité
1 Au niveau microcosmique, le méditant doit comprendre que la crèche de Noël est en lui-même. Les anges symbolisent les états supérieurs de son être (résumés exotériquement à son ‘ange gardien’).
2 Marie est l’âme du méditant ; non pas son psychisme ordinaire, mais son âme lorsqu’il médite. L’évangile selon Philippe l’expose : Certains disent que Marie a été fécondée par la grâce de l’Esprit-Saint, ils ne savent pas ce qu’ils disent… Marie est le silence vierge qu’aucune puissance mauvaise ne souille et ne distrait, elle demeure silence immaculé… (Ph 17).
3 La crèche est la mangeoire des animaux ; c’est le monde considéré par l’homme matériel comme une mangeoire, un produit de consommation, un aliment du corps auquel il s’identifie, et non comme une manifestation du divin. La crèche et l’étable sont faits pour les animaux (l’âne et le bœuf de la représentation populaire ; l’un étant utile mais rétif, l’autre complaisant mais castré). Il s’agit de réaliser l’homme spirituel, l’anthropos comme dit Myriam dans son évangile : Il nous appelle à devenir pleinement humains (anthropos).
4 Les langes de l’enfant trouvent leur écho dans les linges mortuaires du christ (Se penchant, Jean aperçoit les linges, gisant à terre… : Jn 20/05 = P 310). Dans les deux cas il s’agit des ‘habits du corps’. Mais les langes -nous l’avons envisagé- ont pour fonction particulière de privilégier l’orientation de la force vitale (le prana du yoga) vers le cœur et la tête plutôt que vers les membres et l’action.
10/3 La nativité de la seconde naissance
1 Reste l’essentiel : « Où donc est ce nouveau-né ? » Il symbolise la seconde naissance. Jésus dira à Nicodème : à moins de naître d’en haut, nul ne peut voir le Royaume de Dieu (Jn 03/03 = P 030). Ce qui amène la réponse du nigaud de Nicodème : Comment un homme peut-il naître, étant vieux ? Peut-il une seconde fois entrer dans le sein de sa mère et naître ? (Jn 03/04 = P 030). Pas plus que Nicodème ne devait prendre à la lettre l’image de Jésus, le méditant de l’Évangile ne doit prendre à la lettre le récit lucanien de la nativité.
2 Il s’agit de l’initiation, ou ‘seconde naissance’, que doit théoriquement réaliser tout membre d’une des trois premières varnas-castes dans l’Inde traditionnelle. Toi, ô meilleur des deux-fois-nés (BG 01/07) dit le roi à son gourou. C’est pourquoi l’hommage rituel aux dieux, le respect des ‘deux-fois-nés’, des gurus (maîtres spirituels), des sages, des brâhmanes, fait partie de l’ascèse (BG 17/14) dans la voie spirituelle orientale.
3 Dans tout cela, il convient de ne pas oublier Joseph, que le mythe religieux signale à peine dans la scène présente. Car Joseph est l’homme-esprit responsable, qui connaît l’enseignement de la tradition spirituelle, de la révélation, et qui guide sa femme-âme et son enfant-seconde-naissance.
4 L’interprétation ésotérique invite donc le méditant à découvrir le germe divin qui repose en lui, et qu’il doit développer, par l’ascèse spirituelle, jusqu’à ce que sa vraie nature spirituelle, issue de la seconde naissance, phagocyte et transfigure la première, issue de sa naissance humaine et familiale. Il s’agit de devenir alter-christus, autre christ, comme le dit Philippe : alors on n’est plus seulement un chrétien, on est le Christ (Ph 67).
Carence de métaphysique et promesse d’une paix… intérieure
11/1 Un ciel théâtral et duel
1 Tout à coup il y a avec l’ange l’armée céleste-ouranios en masse-plêthos qui chante les louanges de Dieu… (Lc 02/13 = P 008). On retrouve ici une mythologie à la fois théâtrale et dualiste. Dualiste car, s’il y a une armée au ciel, c’est que le diable y a aussi sa part, et que le lieu céleste n’est pas exempt de guerres. On n’est donc pas en Dieu mais seulement dans des états supérieurs de l’Être. Et la Gita précise : Les habitants de tous les mondes sont soumis à la renaissance, y compris ceux du ciel de Bhrama. Mais celui qui m’atteint n’a plus à naître (BG 08/16).
2 Quant au théâtre, c’est celui des cours royales : les anges-courtisans chantant les louanges de leur seigneur. Au XVII° siècle, qui n’est pourtant pas très éloigné de notre époque, les louanges dithyrambiques d’un La Fontaine aux grands du royaume à qui il présentait ses fables donnent une idée de cette théâtralisation hiérarchique qui semblait normale aux hommes d’alors, et qui tranche tellement avec l’extrême vulgarité de pensée, souvent de costume et même de langage des chefs politiques, voire des papes contemporains. Pendant de nombreux siècles, une écriture comme ce passage ne choquait personne, parce qu’il y avait l’équivalent sur la terre.
11/2 Une mythologie très peu métaphysicienne
1 Gloire à Dieu au plus haut des cieux et sur la terre paix pour ses bien-aimés-eudokia (Lc 02/14 = P 008). Dans ce site se trouve exposée la théorie métaphysique des États multiples de l’Être (voir ce thème dans l’index). Elle consiste en une superposition d’états, un peu comme les étages d’un immeuble, certains étant au-dessus et meilleurs que l’humain (les états angéliques), d’autres au-dessous et pire (les états infernaux). Telle est la représentation ici suggérée par l’étagement des cieux, la terre se situant sous les cieux, comme dans la nature le sol sous l’atmosphère.
2 Mais il est très remarquable que l’interprétation donnée à cette théorie, ici, n’est pas métaphysique et qu’elle est spirituellement fautive. L’écrivain sacré se représente Dieu au plus haut des cieux. Ce faisant il confond l’indéfini avec l’infini, et d’ailleurs il ne comprend même pas l’indéfini. ‘L’indéfini’, comme le nom l’indique, est le ‘sans fin’ ; comme, par exemple, la suite des nombres. Dieu ne peut donc pas être au plus haut des cieux, vu que les cieux sont en nombres indéfinis, et qu’il n’y a pas de plus haut, tout comme, dans la suite des nombres, il se trouve toujours un nombre N+1 supérieur à tout nombre N.
3 En effet, le principe divin, lorsqu’il se manifeste, se déploie en mode d’infinité dans tous les domaines et manifeste par là son infinité. « Alors, dira-t-on, où donc est Dieu s’il n’est pas au plus haut des cieux ? » La réponse est qu’Il est partout, en tant que manifesté ; ou nulle part, en tant que Principe, car Dieu n’est pas soumis à l’espace et ne saurait donc être quelque part.
11/3 Au cœur de la guerre, la paix
1 …et, sur la terre, paix pour ses bien-aimés-eudokia. Là aussi, le sens littéral pose problème. Car Jésus vivait déjà dans ‘l’âge de fer’, dont parle le grec Hésiode, et qui correspond au ‘Kaki yuga’ des hindous, le dernier âge d’une humanité. En conséquence, il n’y a plus de vraie paix possible dans le monde humain, et ceci jusqu’à sa fin. Jésus le précise d’ailleurs : Je vous laisse la paix ; c’est ma paix que je vous donne ; je ne vous la donne pas comme le monde la donne (Jn 14/27 = P 263). On constate que Jésus évite les promesses quelque peu illusoires -voire trompeuses-, auxquelles s’adonne Luc dans son récit mythologique.
2 La paix dont il s’agit est donc tout intérieure et peut, en théorie, être vécue même dans la pire des guerres. Elle n’est pas sans rapport avec la joie dont parle la Bhagavad Gita : Le yogi éprouve alors la joie suprême, qui peut être appréhendée par l’intellect purifié, et non par les sens…L’ayant obtenue, il pense qu’il n’y a rien de plus grand que cette joie, dont aucune souffrance, si grande fût-elle, ne peut le détourner (BG 06/21-22).
La foi et la science matérialiste
12/1 L’amour Dieu-hommes : inconditionnel vu de Dieu, conditionnel vu des humains
1 paix pour ses bien-aimés-eudokia. Dans cette déclaration de l’ange, reste le plus important : les humains sont bien-aimés de Dieu ; et tous les humains, puisqu’il s’agit de tout le peuple. Voilà une notion radicalement incompatible avec l’atroce croyance théologique en un ‘enfer éternel’. La concordance orientale est parfaite : Je suis identique en tous les êtres, n’en détestant ni n’en préférant aucun. Mais ceux qui m’adorent sont en moi, et je suis en eux (BG 09/29) et aussi : Celui qui me connaît comme … le grand seigneur de tous les mondes, l’ami de tous les êtres, atteint la paix (BG 05/29).
2 Donc la guerre ne provient pas de Dieu, ni des hommes qui se réfèrent à Dieu, mais des hommes qui prennent leur ego pour Dieu. Du moins en est-il ainsi des guerres d’agression ; les guerres défensives n’étant pas souhaitées par ceux qui les font.
3 L’ange se place du point de vue de Dieu, en révélant que les hommes sont aimés de Lui. Mais la Gita précise un aspect essentiel : Celui qui me connaît comme… l’ami de tous les êtres, atteint la paix. Et qu’en est-il de celui qui ne croit pas que la puissance suprême est aimante ? Eh bien, pour lui, la puissance divine se manifeste comme il croit qu’elle est. La Gita l’enseigne (De la manière même dont ils se tournent vers moi, Je me communique à eux : BG 04/11) et non moins Jésus dans la ‘parabole des talents’ (Serviteur mauvais et paresseux ! Tu savais que je moissonne où je n’ai pas semé, et que je ramasse où je n’ai rien répandu… : Mt 25/26 = 227).
12/2 La candeur fidéiste des bergers
1 Or, quand les anges les ont quittés pour le ciel, les bergers se disent entre eux : «Allons donc jusqu’à Bethléem et voyons ce qui est arrivé, ce que le Seigneur nous a fait connaître ». Les bergers ne mettent aucunement en doute la révélation qu’ils ont reçue. Ils se différencient en cela de Zacharie : À quoi connaîtrai-je cela ? (Lc 01/17 = P 003) et de Marie : Comment cela sera-t-il… ? (Lc 01/34 = P 004).
2 Il est vrai que, les concernant, aucun obstacle ne se présente, tel que l’âge pour Zacharie et son épouse, ou le supposé vœu de virginité pour Marie. Cependant, une annonce aussi formidable aurait pu à bon droit justifier une certaine prudence de leur part. Il y a donc là le signe d’une foi certaine de la part des bergers et peut-être aussi d’une crédulité, d’une candeur encore toute populaire, bien que ce sont des bergers qui pratiquent la veille…qualité spirituelle.
12/3 L’ambiguïté des pasteurs d’hommes moutonniers
1 Comme vu, le symbole des bergers est ambivalent. Ils guident des animaux, non des humains accomplis. Le rapport animal-humain, qui constitue indéniablement la matière du présent symbolisme, est frontalement envisagé dans l’évangile gnostique de Philippe : Il y a beaucoup d’animaux dans le monde qui ont une apparence humaine, quand il les reconnaît, le sage jette aux porcs des glands, aux bestiaux il donnera de l’orge… aux chiens il jettera des os, aux serviteurs il donnera des leçons de base, aux enfants il donnera l’enseignement dans sa totalité (Ph 119). Le Christ des canoniques est moins prolixe, mais non moins radical : Ne donnez pas aux chiens ce qui est sacré, ne jetez pas vos perles devant les porcs, de crainte qu’ils ne les piétinent, puis se retournent contre vous pour vous déchirer (Mt 07/06 = P 071).
2 L’ambivalence des ‘bergers d’animaux’ (les prêtres exotériques) tient à ce qu’ils ont pour fonction d’entretenir le peuple dans la foi littérale en la mythologie religieuse dogmatique, tout en étant censés dépasser ce niveau conceptuel (puisqu’ils sont plus ‘humains’ que leurs ‘moutons’).
3 Comment vivaient-ils cet interface délicate dans l’Antiquité ? Il est quasi impossible de le savoir à deux mille ans de distance. Comment le vivaient-ils au Moyen-Âge ? On peut s’en faire une idée, car il est attesté que des organisations ésotériques existaient dans l’ensemble de la chrétienté de l’époque. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, ce qui conduit les ‘bergers d’humains moutonniers’ à croire pour de bon, à la lettre, ce qu’ils enseignent.
12/4 La modernité corrosive pour les petits enfants
1 Mais c’est précisément impossible aujourd’hui plus que jamais, puisque les ‘moutons’ en question vont à l’école, font des études, apprennent le sens critique. Ils sont exposés de tous côtés à la mentalité spirituellement corrosive de ceux qui critiquent la religion, non pour accéder au-dessus à la spiritualité véritable, mais pour les plonger dans la plus vile autodépréciation de l’humain. Et d’ailleurs les bergers eux-mêmes sont en grande partie plongés dans cette culture anti spirituelle.
2 Si bien qu’ils sont condamnés à officier pour des croyants âgés, aux moyens intellectuels limités, ou pour des jeunes s’accommodant d’une sorte de schizophrénie de type bipolaire : une logique d’ingénieurs matérialistes pendant la semaine et une croyance de charbonnier médiéval le dimanche. Dans ces conditions, on comprend que les vocations sacerdotales doivent se recruter de plus en plus chez des peuples qui ont encore conservé leur candeur prémoderne.
Une vraie méthode de réalisation
13/1 Le double langage de Luc
1 Ils viennent donc en hâte et trouvent Marie, Joseph et le nouveau-né couché dans la mangeoire (Lc 02/16 = P 008). Leur hâte illustre leur zèle, comme ce fut le cas pour Marie lorsqu’elle visita Élisabeth : Marie part et se rend en hâte vers la région montagneuse, dans une ville de Juda (Lc 01/39 = P 005).
2 Ayant vu, ils font connaître ce qui leur a été dit de cet enfant (Lc 02/17 = P 008) et tous ceux qui les entendent sont étonnés de ce que leur disent les bergers (Lc 02/18 = P 008). Le lecteur aussi est étonné. « Pourquoi évoquer tous ceux qui les entendent après avoir précisé qu’ils trouvent Marie, Joseph et le nouveau-né ? Cela ne fait pas une grande foule. Et comment Marie et Joseph, ayant tous deux bénéficié d’une révélation archangélique particulière, peuvent-ils être étonnés ? »
3 Soit cette révélation n’est pas exactement ce que Luc en a dit, soit ils étaient au courant. On remarque encore, et c’est loin d’être fini, que Luc s’adresse à deux niveaux de public. Le premier, très apparent, mythologique et merveilleux à souhait, exotérique en somme. Le second, caché, peu explicite, et surtout basé sur des impossibilités et des contradictions. On est vraiment dans le style ésotérique ‘A bon entendeur salut ! » ; aussi est-il pertinent de comprendre la précision ceux qui les entendent dans tous les sens du mot entendre.
13/2 La mémoire, premier degré de l’initiation
1 Quant à Marie, elle conserve avec soin toutes ces choses, les méditant-symboliquement-sumballein en son cœur (Lc 02/19 = P 008). Ce verset est particulièrement fondamental. Il précise deux étapes du travail initiatique du disciple. Première, la mémoire : elle conserve avec soin toutes ces choses. Deuxième, la compréhension : les méditant.
2 Sans la mémoire fidèle de la révélation sur quoi porterait la pensée de l’homme ? Sur le monde matériel, mortel. Sauf exceptionnelle disposition intérieure, l’homme n’aurait aucun accès à la dimension spirituelle. C’est pourquoi, en ce qui concerne la quasi-totalité des humains, l’imprégnation mémorielle de l’Écriture révélée est un passage obligé du processus spirituel.
3 Et cela est d’autant plus valable en occident et à notre époque où les maîtres spirituels sont si rares et leurs imitateurs si nombreux. Aussi n’est-ce pas sans raison que Jésus a dit : vous n’avez qu’un maître, et tous vous êtes des frères (Mt 23/08 = P 243). Or, quel accès avons-nous à ce maître, avant que notre cœur ne soit imprégné de son enseignement, sinon l’Écriture ?
4 Il est notable que la mémoire de l’Écriture, ou du moins de ce qu’elle raconte, est figurée par Marie dans l’Évangile. Il en est de même dans la Gita : Parmi les vertus féminines, je suis… la mémoire (BG 10/34) dit Krishna. Le spirituel doit d’abord investir son aspect féminin (prakriti en philosophie du yoga ; yin en taoïsme), par la mémorisation de la révélation, et ensuite seulement son aspect masculin (purusha en yoga ; yang en taoïsme) pour la compréhension. Dans l’Antiquité, chaque église chrétienne avait son évangile. Dans certaines églises, la cérémonie du baptême comportait, pour l’adulte, une première phase qui consistait en la récitation complète de l’évangile de son église. Le travail spirituel de celui qui n’a pas intégré la doctrine, au moins mémoriellement, ne saurait être pris au sérieux.
13/3 La méditation mentale analytique : deuxième degré de l’initiation
1 … elle conserve avec soin toutes ces choses, les méditant-symboliquement-sumballein en son cœur. Après la phase mémorielle, la phase d’intellection. Dans la culture courante et en christianisme également, quand on dit « Je médite » cela signifie qu’on pense à un sujet précis. On l’envisage sous tous les angles, on l’explore méthodiquement. C’est ce que nous faisons présentement dans ce commentaire de l’Évangile. Cette forme discursive de méditation est connue en orient aussi bien : Ainsi, je t’ai révélé la connaissance, qui est le plus grand de tous les secrets. Médite-la sous tous ses aspects, puis agis comme tu l’entends (BG 18/63).
2 Mais ce raisonnement mental sur l’acquis mémoriel ne constitue que la deuxième phase de la méditation. Vient ensuite une troisième phase, que les pères de l’Église antique pratiquaient abondamment, et qui consiste à décrypter le symbolisme du texte révélé. Ce commentaire s’investit particulièrement dans l’interprétation du symbolisme de l’Écriture, bien que l’Église moderne ait quasiment abandonné cette approche de la révélation. Or il ne saurait y avoir révélation sans ce décryptage. L’évangile gnostique de Thomas le précise d’entrée de jeu : Voici les paroles du secret. Didyme Juda Thomas les a écrites. Celui qui se fera herméneute de ces paroles ne goutera plus la mort (Tho 001). Sans herméneutique, pas de révélation ; ce serait comme de posséder un coffre-fort sans son code.
13/4 Un organe en voie de disparition : le sens symbolique
1 Or trois siècles de matérialisme ont réduit le sens symbolique des occidentaux au stade rachitique. Le sens symbolique suppose que le monde matériel soit considéré comme irréel du fait de son impermanence et des innombrables illusions sensorielles ou mentales qu’il suscite. Le symbolisme suppose aussi que soit reconnue l’évidence d’un arrière-monde, invisible, dont la matière n’est que l’ombre portée. Or tout ceci est aux antipodes de ce qui définit la mentalité occidentale.
2 La chose est évidente depuis trois siècles, mais elle remonte à l’antiquité chrétienne elle-même. Dès lors que les Écritures évangéliques et les dogmes de l’Église interprètent la résurrection-egeirein comme désignant la réanimation du cadavre après la mort, et la perduration sans fin de ce dernier, l’humain est identifié à son corps.
3 La matière n’est plus alors le langage d’autre chose ; elle est la chose en soi. Le pape Jean-Paul II (bien que canonisé) déclare : ‘Je n’ai pas un corps, je suis un corps’. Dès lors il n’y a pas à interpréter symboliquement le monde matériel ; il est la réalité, ou du moins il est une partie du réel ; il ne cache pas autre chose ; il est.
4 On peut donc considérer que le sens symbolique, sans lequel il ne saurait y avoir de spiritualité, est antithétique avec le christianisme, du moins sous sa forme dogmatique exotérique.
13/5 Le symbolisme : troisième degré de l’initiation
1 Or ce verset, précieux entre tous, précise que Marie, l’une des deux femmes les plus qualifiées de l’Évangile, avec son homonyme Myriam de Magdala, pratiquait la méditation symbolique-sumballein. La notion de symbolisme est donc clairement exprimée dans l’évangile canonique.
2 D’ailleurs, même si elle ne l’était pas, il faudrait une bonne dose de mauvaise foi pour nier sa nécessité. Les évangiles rapportent 43 paraboles de Jésus, dont deux seulement sont décryptées par lui dans l’Écriture (‘Les Semailles’ : Mc 04/14 = P 086 et ‘Le bon grain et l’ivraie’ : Mt 13/36 = P 093). Or Marc précise : Jésus ne parle pas au peuple sans parabole, mais, en particulier, il explique tout à ses disciples (Mc 04/33 = P 092).
3 Un disciple ne peut donc pas faire l’économie de l’interprétation des paraboles que l’Écriture ne décrypte pas, et que le clergé moderne ignore le plus souvent, et contredit même assez fréquemment.
13/6 Je vous entretiendrai du Père en toute clarté : Et quand donc ?
1 Jean évoque aussi la question du symbolisme en rapportant cette parole de Jésus : Tout cela, je vous l’ai dit en figures. L’heure vient où je ne vous parlerai plus en figures, mais je vous entretiendrai du Père en toute clarté (Jn 16/25 = P 266). Ici figure est à prendre comme un synonyme de symbole.
2 Or Jésus dit cela lors de son dernier repas. Moins de 24 heures plus tard, il sera déjà mort. Ce n’est donc pas de son vivant qu’il réalisera sa promesse : je vous entretiendrai du Père en toute clarté. « Quand donc alors ? » « Par la voie du Saint Esprit », pour employer le langage trinitaire de la théologie.
3 Autrement dit : le maître est dans le disciple. Déjà par nature puisque l’humain n’est pas tiré du néant (creatio ex nihilo), mais issu de Dieu et portant la trace de sa divinité originelle en lui (creatio ex deo).
4 Ensuite par l’intégration mémorielle de l’enseignement de Jésus.
5 Finalement par la réception de l’Esprit divin, l’Esprit Saint -ou son réveil en lui de cet Esprit-, comme le symbolise le rite eucharistique, puisqu’en mangeant le christ, on devient christ.
13/7 Une énorme contradiction
Il n’empêche que la parole de Jean jette un trouble profond chez le méditant attentif. Jésus dit, à l’extrême fin de sa vie, aux disciples les plus qualifiés présents à son dernier repas, et témoins de l’institution de l’eucharistie : Tout cela, je vous l’ai dit en figures. Comment donc Marc peut-il affirmer en particulier, il explique tout à ses disciples ? Quand on explique un enseignement, on ne parle plus en figure, en symboles, en langage crypté. Comment comprendre une si énorme contradiction entre l’affirmation de Marc, que Jésus explique tout aux disciples, et celle de Jean, qu’il leur parle en figure jusqu’aux dernières heures de sa vie ?
13/8 Le secret à niveaux multiples de l’enseignement de Jésus
1 Comme plusieurs fois évoqué dans ces écrits, l’évangile de Jean est un évangile originellement gnostique (Le père est moi nous sommes un : Jn 10/30 = P 185) recadré, par d’autres mains sans doute, pour pouvoir entrer, sans trop de distorsions, dans le corpus canonique des quatre évangiles officiels. Cela revient à dire que le niveau spirituel de l’évangile selon Jean est supérieur à celui des trois synoptiques (Mt, Mc, Lc).
2 Il est hautement probable que ce que Marc appelle expliquer tout à ses disciples n’apparaisse, aux yeux de Jean, que comme je vous l’ai dit en figures.
3 En effet, s’il y a un exotérisme, fondé sur les piliers des dogmes, il est plusieurs niveaux d’ésotérisme avant d’accéder à l’ésotérisme ultime, qui consiste en la doctrine de ‘l’unité suprême’ : ‘L’atman n’est pas différent de Brahman’, ou le père et moi nous sommes Un.
4 En ce sens, le secret évangélique est donc bien à double entrée et même à entrées multiples. Les deux paraboles commentées par Jésus dans l’Évangile contiennent peut-être d’autres secrets que ceux révélés par le dit commentaire. Il en sera question en les abordant plus avant.
13/9 Où trouver le sens profond ?
Une question se pose alors : « Le clergé moderne méprise assez largement les paraboles, pour l’évidente raison qu’il est moderne de mentalité et que les paraboles sont assez radicalement en contradiction avec cette orientation intérieure. Aussi invente-t-on toutes sortes de méthodes pour dégoupiller les grenades que sont souvent les paraboles dans la culture contemporaine. Une de ces techniques consiste à prétendre que chaque parabole ne comprend qu’une ‘pointe’, qu’un enseignement, et que le reste n’est qu’un habillage littéraire, plus ou moins obsolète et daté. Alors où trouver les interprétations les plus spirituelles ? » Telle est la question.
13/10 Les Pères de l’Église en question
1 Certains répondront : « Puisque les modernes sont en défaut, cherchons dans les pères de l’Église antique. » Assurément, nombre de réponses s’y trouvent. Mais un problème de taille se présente aussi. Ceux qu’on nomme aujourd’hui ‘les pères de l’Église’, ne sont en réalité qu’une partie des grands maîtres spirituels du début du christianisme.
2 On sait que les dogmes ont tous été promulgués à la suite d’un concile, qui lui-même n’a été réuni qu’à cause d’un conflit sur l’interprétation du message, entre différents groupes de chrétiens. Par conséquent, le dogme produit à la suite d’un concile l’est par les vainqueurs du conflit. Il est connu que ‘l’histoire est toujours écrite par les vainqueurs’ ; cela est vrai dans l’Église non moins que dans la société civile.
3 Ceux que l’on nomme actuellement ‘les pères de l’Église’, sont donc ceux qui cadrent avec les dogmes. Dans le ‘Commentaire du Credo’, qui précède ce commentaire de l’Évangile, nous avons vu à quel point cela prose problèmes.
4 La découverte des trois évangiles gnostiques de Thomas, Myriam et Philippe, que nous utilisons, montre à quel point leur élévation spirituelle est grande. Combien de mystères ont été enfouis avec les pères de l’Église rejetés par ceux qui portent aujourd’hui le titre officiel de ‘pères de l’Église’ ?
5 Cela constitue une des profondes raisons pour lesquelles il nous parait indispensable de recourir aux enseignements orientaux, pour décrypter les figures transmises par Jésus.
13/11 La réalisation cordiale : quatrième degré de l’initiation
1 Ce très riche verset n’est pas épuisé ; reste même l’essentiel. Après l’imprégnation mémorielle (elle conserve avec soin toutes ces choses), puis la méditation discursive (les méditant), en troisième intervient l’herméneutique des symboles (sumballein), arrive ensuite l’ultime étape : l’intégration cordiale (en son cœur). Il s’agit d’opérer une translation de la conscience, du cerveau au cœur, de la pensée discursive à l’intuition supra mentale qu’on appelle ‘intelligence du cœur’. La conscience du méditant s’identifie alors au symbole médité, selon l’adage métaphysique : ‘L’être devient ce qu’il connaît’.
2 La Bhagavad Gita envisage le cas de Celui qui part et quitte le corps, ayant clos les portes (des sens), le mental ancré dans le cœur, … engagé dans la pratique de la concentration yogique…(BG 08/12). Il s’agit en l’occurrence d’un ‘ars moriendis’, un ‘art de mourir’ en vue de la libération. Mais un autre adage spirituel enseigne que ‘Méditer, c’est s’entraîner à mourir’. Effectivement, la gita déclare : À toi qui ne discutes pas en vain, je vais délivrer le plus grand secret, la plus profonde connaissance alliée à sa réalisation, et, connaissant cela, tu seras délivré des souffrances de la vie (BG 09/01). Il s’agit de la vie matérielle dans ce monde éphémère et misérable (BG 09/33). Le ‘passage du cerveau au cœur’ est donc aussi un cheminement de la circonférence au centre, du cycle des morts et des naissances (samsara) à l’immortalité (Brahman). Dans ce précieux verset, à travers la figure de Marie, le texte quitte subitement le merveilleux dont il est si chargé, pour exposer, de façon ultra synthétique, une méthode de réalisation.
3 Puis les bergers s’en retournent, glorifiant et louant Dieu pour tout ce qu’ils ont entendu et vu, suivant ce qui leur a été annoncé (Lc 02/20 = P 008). Ici le texte parle de lui-même.
Nativité de Jésus