Annonce à Joseph : texte de la péricope 007
Traduction d’après le grec (Français-Grec=FG) et la Bible de Jérusalem (BJ)
Mt 01/18-25
FG : Voici [houtôs] quelle fut [einai] l’origine [genesis] de Jésus [iêsous] Christ [khristos]. Marie [maria], sa mère [mêtêr], accordée en mariage [mnêsteuein] à Joseph [iôsêph] ; or, avant [prin] qu’ils [autos] aient habité [sunerkhesthai] ensemble, elle se trouva [heuriskein] enceinte [en gastri ekhein] par le fait [ek] de l’Esprit [pneuma] Saint [hagios].
BJ : Or telle fut la genèse de Jésus Christ. Marie, sa mère, était fiancée à Joseph : or, avant qu’ils eussent mené vie commune, elle se trouva enceinte par le fait de l’Esprit Saint. (Mt 01/18 = P 007)
FG : Joseph [iôsêph], son [autos] époux [anêr], qui était [einai] un homme juste [dikaios] et ne voulait [thelein] pas [mê] la [autos] diffamer [deigmatizein] publiquement, résolut [boulesthai] de la [autos] répudier [apoluein] secrètement [lathray].
BJ : Joseph, son mari, qui était un homme juste et ne voulait pas la dénoncer publiquement, résolut de la répudier sans bruit. (Mt 01/19 = P 007)
FG : Il [autos] avait formé ce [houtos] projet [enthumesthai], et voici [idou] que l’Ange [angelos] du Seigneur [kurios] lui apparut [phainein] en [kata] songe [onar] et lui [autos] dit [legein] : «Joseph [iôsêph], fils [huios dauid] de David [dauid], ne crains [phobein] pas [mê] de prendre [paralambanein] chez toi Marie [maria], ton [su] épouse [gunê] : ce qui a été engendré [gennaein] en [en] elle [autos] vient [ek] de l’Esprit [pneuma] Saint [hagios]
BJ : Alors qu’il avait formé ce dessein, voici que l’Ange du Seigneur lui apparut en songe et lui dit : »Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre chez toi Marie, ta femme : car ce qui a été engendré en elle vient de l’Esprit Saint ; (Mt 01/20 = P 007)
FG : et elle enfantera [tiktein] un fils [huios] auquel [autos] tu donneras [kalein] le nom [onoma] de Jésus [iêsous], car [gar] c’est lui [autos] qui sauvera [sôzein] son [autos] peuple [laos] de [apo] ses [autos] péchés [hamartia]».
BJ : elle enfantera un fils, et tu l’appelleras du nom de Jésus : car c’est lui qui sauvera son peuple de ses péchés. » (Mt 01/21 = P 007)
FG : Tout [holos] cela [houtos] arriva [gignesthai] pour [hina] que s’accomplisse [plêroein] ce que le Seigneur [kurios] avait dit [legein] par [dia] le prophète [prophêtês] :
BJ : Or tout ceci advint pour que s’accomplît cet oracle prophétique du Seigneur : (Mt 01/22 = P 007)
FG : Voici [idou] que la vierge [parthenos] concevra [en gastri ekhein] et enfantera [tiktein] un fils [huios] auquel [autos] on donnera [kalein] le nom [onoma] d’Emmanuel [emmanouêl], ce [hos] qui se traduit [methermêneuein] : «Dieu [theos] avec [meta] nous [hêmeis]».
BJ : Voici que la vierge concevra et enfantera un fils, et on l’appellera du nom d’Emmanuel, ce qui se traduit : « Dieu avec nous ». (Mt 1/23 = P 007)
FG : À son réveil [egeirein], Joseph [iôsêph] fit [poiein] ce [hôs] que l’Ange [angelos] du Seigneur [kurios] lui [autos] avait prescrit [prostassein] : il prit [paralambanein] chez lui son [autos] épouse [gunê]
BJ : Une fois réveillé, Joseph fit comme l’Ange du Seigneur lui avait prescrit : il prit chez lui sa femme ;
FG : mais [kai] il ne la [autos] connut [gignôskein] pas [ou] jusqu [heôs]’à ce qu’elle eût enfanté [tiktein] un fils [huios] auquel [autos] il donna [kalein] le nom [onoma] de Jésus [iêsous].
BJ : et il ne la connut pas jusqu’au jour où elle enfanta un fils, et il l’appela du nom de Jésus (Mt 01/25 = P 007)
Joseph, le méconnu de l’Evangile
La question du plan des évangiles
1 Avec la première péricope (P 001) nous avons abordé l’évangile selon Jean par son prologue. Idem avec la deuxième péricope (P 002) traitant du prélude de Luc. Ici, en P 007, nous abordons l’évangile selon Matthieu, mais pas en son tout début. Matthieu commence son évangile sans véritable prologue, mais par une généalogie. Luc en donnera une autre, différente sur plusieurs points ; comme si l’Évangile se plaisait à souligner de temps en temps que la lecture littérale ne constitue pas la bonne approche.
2 Comme nous l’avons expliqué dans l’introduction à ce commentaire, l’ordre des événements et des enseignements dans la vie de Jésus diffère selon les évangélistes. Les nombreux maîtres chrétiens qui ont tenté de faire une harmonie évangélique (texte unique fondant les évangiles en un) ont dû faire des choix, tout en cherchant à s’éloigner le moins possible du plan choisi par les évangélistes. L’ordre des scènes dans l’Évangile est donc propre à la perspective particulière de chaque évangéliste.
Le débat sur l’origine de Jésus
1 Voici quelle est l’origine-genesis de Jésus Christ (Mt 01/18 = P 007). La formulation de Mathieu montre à l’évidence qu’il y avait débat sur la question. Les disciples eux-mêmes, après la ‘Tempête apaisée’ se demandent : « Qui est-il donc celui-là, que même le vent et la mer lui obéissent ? » (Mc 04/41 = P 097). D’autres se demandent : D’où vient-il ? (Jn 07/27-28 = P 140). Les religieux dualistes, avec la dose d’idolâtrie que comprend toujours l’exotérisme, ont élaboré la théorie de la double origine de Jésus : Dieu par le Père, homme par la mère.
2 Mais au fait comment Jésus répond-il lui-même à cette question ? Vous me connaissez et vous savez d’où je suis ; et pourtant ce n’est pas de moi-même que je suis venu, mais il m’envoie vraiment, celui qui m’a envoyé. Vous, vous ne le connaissez pas (Jn 07/27-28 = P 140). Est-il question de paternité divine ? Aucunement. Jésus se dit envoyé, en tant que porteur de la parole de Dieu, en tant que messager du logos. Il n’est pas question de paternité charnelle dans cette affirmation. L’évangile selon Philippe dit clairement : L’Enseigneur n’aurait pas dit « Mon Père qui est dans les cieux » s’il n’avait pas été engendré d’une autre paternité que celle qui lui vient de son père de la terre (Ph 17). La théorie gnostique est donc que Jésus a une double paternité : humaine (en tant que corps-mental) et divine (en tant que réceptacle de l’Esprit-pneuma). Et d’ailleurs, selon la Bhagavad Gita, cela caractérise tout être : Le seigneur réside dans le cœur de tous les êtres (BG 18/61), qu’ils en aient conscience ou pas.
Fiancée ou mariée ?
1 Marie, sa mère, est accordée en mariage-mnêsteuein à Joseph : or, avant qu’ils habitent ensemble, elle se trouve enceinte par le fait de l’Esprit Saint (Mt 01/18 = P 007). La traduction de la BJ dit : Marie… était fiancée à Joseph, ce qui est moins fort qu’accordée en mariage, selon le grec. Quand il s’agit de sauver un dogme, tout procédé est bon. Du point de vue de la religion juive, une fille accordée en mariage à un homme se destine à avoir des enfants avec son mari, et certainement pas à rester vierge en le trompant sur ses intentions. D’ailleurs il est amusant de noter que, dans cette péricope, Joseph suspectera Marie d’infidélité sexuelle, alors que, selon le judaïsme, la pire infidélité aurait été qu’elle se refuse à lui, car cela est contre nature dans le contexte du mariage. Donc Mathieu reprend le dogme de la fécondation spermatique de Marie par l’Esprit-Saint.
Joseph serait-il d’une justice si douteuse ?
1 Joseph, son mari-anêr, qui est un homme juste, ne veut pas la diffamer publiquement, il se résout à la répudier secrètement-lathray (Mt 01/19 = P 007). L’homme-anêr n’est pas seulement un homme marié ; c’est un homme digne d’être un époux et de guider spirituellement sa femme. Luc précise que Joseph est un homme juste et qu’il veut la répudier secrètement pour ne pas la diffamer publiquement. La chose est étrange.
2 Joseph n’avait probablement, de la part de tous ceux qui connaissaient Marie, que des bons échos la concernant. De plus, lui-même la fréquentait, bien que sans cohabiter. Comment pouvait-il ne pas envisager une autre solution que l’adultère, doublé d’imprudence et d’inconséquence, concernant sa promise qu’il savait si impeccable ?
3 Comment pouvait-il se figurer qu’en annulant le mariage, certainement déjà connu de plusieurs, et en laissant la femme enceinte, cela n’aboutirait pas à la faire diffamer comme fille-mère ?
4 La Loi de Moïse prescrivait de lapider les femmes adultères (Moïse nous a prescrit de lapider ces femmes-là : Jn 08/05 = P 144). Joseph trouvait-il cela juste ? D’autant qu’en l’occurrence, on aurait assassiné l’enfant dans le ventre de sa mère.
5 Nicodème oppose aux adversaires de Jésus : Notre Loi juge-t-elle un homme sans d’abord l’entendre et savoir ce qu’il fait ! (Jn 07/51 = P 143). Comment le juste Joseph aurait-il pu se résoudre à une décision sans avoir interrogé Marie et sans s’informer sur le cas ? En somme l’explication de Luc ne tient pas debout.
6 Il n’est pas déraisonnable de penser que la faiblesse de l’argumentation soit voulue, comme un signe pour ceux qui ont des oreilles pour entendre.
Pas de spiritualité sans secret
Le secret est essentiel dans l’Évangile
1 Joseph se résout à la répudier secrètement-lathray. Autre point à signaler, le mot lathra, en grec, signifie ‘secret’ ; il est donc bien question de la répudier secrètement et non de la répudier sans bruit comme dit poétiquement la BJ, pour étouffer le sujet. Ceci n’est pas un détail, mais au contraire une question essentielle. Et c’est par une déformation volontaire du texte que la traduction catholique officielle de la BJ cache, secrètement… le secret.
2 Dans une tradition complète, donc avec un exotérisme populaire et un ésotérisme élitiste, la règle du secret est jusqu’à un certain point indispensable comme frontière entre les deux. Jésus est on ne peut plus clair : Ne donnez pas aux chiens ce qui est sacré, ne jetez pas vos perles devant les porcs, de crainte qu’ils ne les piétinent, puis se retournent contre vous pour vous déchirer (Mt 07/06 = P 071). Et Marc décrit sa méthode d’enseignement : C’est par un grand nombre de paraboles de ce genre qu’il leur annonçait la parole selon qu’ils pouvaient l’entendre, et il ne leur parlait pas sans paraboles, mais, en particulier, il expliquait tout à ses disciples (Mc 04/33 = P 092).
3 L’exotérisme normal d’une tradition religieuse s’adresse à tous, et donc n’emploie pas le secret. L’enseignement explicite représente une sorte de ‘plus petit dénominateur commun’, comme disent les mathématiciens. Le reste est à la vue de tous, mais sous forme de symboles et de paraboles, cryptés. Cependant, dans un exotérisme en bonne santé, le peuple sait qu’il y a des initiés qui ont accès à des secrets. Le fait du secret n’est pas secret. Et il ne viendrait à l’idée de personne de trouver cela injuste parce qu’inégal. Ainsi, si une personne douée spirituellement émerge dans le peuple, elle sait à quelle porte frapper et Jésus a même précisé : Demandez et l’on vous donnera ; cherchez et vous trouverez ; frappez et l’on vous ouvrira (Mt 07/07 = P 162).
Quand tous sont égaux, rien n’est secret
1 Par contre, depuis la révolution de 1789, les castes-varnas sont détruites (ou plutôt remplacées par leur parodie qui est la hiérarchie d’après l’argent). Le slogan de l’égalité trône au fronton des monuments publics ; et l’on arrive à faire croire aux masses, contre toute évidence, soit que les hommes sont égaux, soit qu’il serait bon qu’ils le deviennent. Cela serait la mort de la diversité et par conséquent de la vie. L’Église a subi ces mensonges, y a laissé des milliers de martyres, puis elle s’est ‘convertie’ au mensonge démocratique. Ou, pour dire les choses autrement, Pierre a renié Jésus, une fois de plus. Depuis, les hommes d’Église ont la haine du secret, sauf lorsqu’il s’agit d’occulter leurs malversations doctrinales, sexuelles ou financières.
Une étude symbolique du secret, sous l’auspice de Joseph
1 Comme nous sommes, dans cette péricope, à la première occurrence du concept et du mot secret, il sera utile de faire une petite étude du symbole. Et ceci d’autant plus que Joseph, loin d’être le saint patron des cocus, se révèle au contraire comme l’homme qui est dans le secret. L’Évangile ne donne pas un mot de lui, mais signale quatre communications angéliques adressées à lui (Ici ; quand il doit fuir Hérode avec sa famille ; quand il doit revenir d’Égypte ; quand il doit s’installer à Nazareth). Cet homme vit dans le monde angélique et se tait dans celui des hommes. Le père secret de Jésus, c’est lui.
Le secret constitutif de la spiritualité
1 La deuxième occurrence du mot secret concerne Hérode à propos du massacre des enfants : Hérode fait appeler les mages en secret-lathra, et se fait préciser par eux le temps de l’apparition de l’astre (Mt 020/7 = P 011). Voilà le secret du diable, puisque les mages, malgré eux, alimenteront le projet criminel d’Hérode. Autrement dit les mages n’ont pas été assez secrets.
2 Ensuite, c’est Jésus qui conseille le secret à ses disciples : Pour toi, quand tu fais l’aumône, que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite, afin que ton aumône soit secrète ; et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra (Mt 06/03 = P 067). Semblablement : Pour toi, quand tu pries, retire-toi dans ta chambre, ferme sur toi la porte, et prie ton Père qui est là, dans le secret ; et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra (Mt 06/06 = P 068). Pour toi, quand tu jeûnes, parfume ta tête et lave ton visage pour que ton jeûne soit connu, non des hommes, mais de ton Père qui est là, dans le secret ; et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra (Mt 06/18 = P 069). On commence à discerner que le secret est constitutif de la spiritualité.
Les profanes haïssent le secret
1 Voilà pourquoi les frères de Jésus, qui se trouvent aussi être ses ennemis, tant il est vrai que nul n’est prophète en son pays (Jn 04/44 = P 037), ses frères donc entreprennent de lutter contre le secret : On n’agit pas en secret, quand on veut être en vue. Puisque tu fais ces choses-là, manifeste-toi au monde (Jn 07/04 = P 137), lui disent-ils, pour le pousser à aller à la fête à Jérusalem, sachant que les grands-prêtres veulent le tuer.
2 On a noté, au départ de cette petite étude de symbolisme, que la haine du secret de l’Église exotérique se manifeste dans les traductions-trahisons qu’elle propose au peuple. Et on constate qu’elle procède comme les ‘chers frères’ de Jésus. Mais Jésus ira à cette fête non pas manifestement-phanerôs mais en secret-kruptos (Jn 07/10 = P 137).
Le secret de l’intimité spirituelle
1 Le secret intervient aussi dans l’intimité même de Jésus. Lors de la résurrection de Lazare, Marthe, la sœur du mort, va voir Jésus, puis elle revient à sa maison et, sans que Jésus ne lui ait rien demandé, elle s’en va appeler sa sœur Marie, lui disant en secret-lathra : »Le Maître est là et il t’appelle » (Jn 11/25 = P 220). La relation intime de Jésus avec Myriam de Magdala est exposée clairement dans l’évangile de celle-ci. Pierre dit à Marie : « Nous savons que l’Enseigneur t’a aimée différemment des autres femmes… » (My p10/1-3) et l’apôtre Lévi déclare : « Assurément l’Enseigneur la connait très bien… Il l’a aimée plus que nous… (My p18/13). Cette relation, explicite dans l’évangile gnostique de Myriam, n’est que suggérée, justement avec la figure du secret, dans l’évangile semi-ésotérique de Jean.
2 Une autre relation secrète intervient entre Jésus et un très haut personnage de la religion juive, également proche du procurateur romain Pilate : Joseph d’Arimathie. À la mort de Jésus : Joseph d’Arimathie, qui est disciple de Jésus, mais en secret par crainte des Juifs, demande à Pilate de pouvoir enlever le corps de Jésus. Pilate le permet (Jn 19/38 = P 303).
Le secret, outil de l’ésotérisme
1 Esotériquement le secret a tant d’importance qu’on le trouve dans l’évangile selon Thomas dès la première phrase : Voici les paroles du secret (Tho 001). Il est aussi présent dans celui de Myriam de Magdala. Pierre ajouta : « Est-il possible que l’Enseigneur se soit entretenu ainsi, avec une femme, sur des secrets que nous, nous ignorons ? (My p18/1-6). Et aussi dans l’évangile gnostique de Philippe : prie ton Père qui est là dans le secret », ce qui est à l’intérieur…, c’est la plénitude (plerôma). Au-delà, il n’y a rien ; elle contient tout (Ph 69).
2 Les références au secret sont en fait beaucoup plus nombreuses dans l’enseignement de Jésus car, presque chaque fois qu’il est question de la maison, ou de la nuit, c’est aussi le cas. Par exemple : Étant entré dans une maison, il ne voulait pas que personne le sût, mais il ne put rester ignoré (Mc 07/24 = P 115).
Le secret pour la maturation
1 Pour autant le secret n’est pas un but en soi, mais un moyen de maturation, tout à fait comme les neufs mois de vie intra-utérine nécessaires pour que le petit d’humain aborde la vie extérieure. Car il n’y a rien de caché qui ne doive être manifesté et rien n’est demeuré secret-kruptos que pour venir au grand jour (Mc 04/22 = P 087). Ici le secret traduit kruptos, qui donne ‘crypte’ et ‘cryptage’ en français.
Le secret dans le sanatana dharma
1 Comme déjà dit, une clé de repérage du ‘sanatana dharma’, de la ‘sagesse pérenne’, immuable et universelle, c’est que toutes les grandes spiritualités y insistent. Ainsi la Bhagavad Gita : Cet enseignement, tu ne dois pas le communiquer à ceux qui ne pratiquent pas l’ascèse, ni à l’homme sans religion, ni à qui n’est pas désireux de l’entendre, ou qui se plait à se dénigrer (BG 18/67). À toi qui ne discutes pas en vain, je vais délivrer le plus grand secret…(BG 09/01). Ce savoir est roi entre toutes les sciences; il est le secret d’entre les secrets…(BG 09/02). Des mystères secrets, je suis le silence (BG 10/38). Arjuna, le disciple, dit : « Avec bonté, tu m’as révélé le suprême secret concernant le grand Soi, et grâce à tes paroles, mon illusion s’est maintenant évanouie » (BG 11/01).
Le mystérieux : il ne la connut pas jusqu’à ce qu’elle enfante
L’hésitation de Joseph à choisir Marie
1 Alors qu’il avait formé ce dessein, voici que l’Ange du Seigneur lui apparut en songe et lui dit : »Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre chez toi Marie, ta femme : car ce qui a été engendré en elle vient de l’Esprit Saint (Mt 01/20 = P 007). Nous avons envisagé l’hypothèse que ce récit soit une théâtralisation des premiers dogmes d’un christianisme exotérique. Reste à savoir, maintenant si, en toutes ses parties, il est susceptible de véhiculer une interprétation ésotérique ?
2 Joseph pouvait-il craindre d’épouser Marie, autrement que par cette histoire de tromperie supposée en la constatant enceinte ? La chose est très envisageable, et même banale. Si nombre d’hommes ‘tombent’ amoureux (le mot est juste) et se retrouvent mariés sans avoir réellement pensé la chose, il est évident qu’un homme de la trempe de Joseph a dû choisir son épouse. Vu le destin qui attendait Marie (mère de Jésus, si ce n’est pas ‘mère de Dieu’, c’est quand même quelque chose de considérable), il est probable que cette jeune fille devait présenter un caractère singulier et une personnalité hors du commun. Peut-être manifestait-elle des expériences mystiques, ou des choix en la matière de nature à faire se questionner son futur mari ?
3 Il est raisonnable de penser que ce genre de situation ait pu servir de premier élément sur lequel se soit greffée toute une mythologie, dès lors que Jésus fut déclaré divin dans les années qui ont suivi sa mort. Alors, la parole ce qui a été engendré en elle vient de l’Esprit Saint pourrait bien ne pas désigner un bébé, mais quelque phénomène ou quelque expérience mystique, dont Joseph aurait été témoin, ou que Marie lui aurait rapporté. L’ange, en l’occurrence, symbolise la conscience supérieurement spirituelle de Joseph, et lui conseille d’épouser cette jeune fille singulière, malgré ou à cause de son caractère atypique.
4 Cette hypothèse se conjugue très bien avec la pratique religieuse juive de se marier et d’avoir des enfants, si possible nombreux. Joseph et Marie pouvaient avoir pressenti (le cas n’est pas rare) que leur enfant ou l’un de leurs enfants aurait un grand destin dans la ligne religieuse qui était la leur. Car, s’il y a de nombreux parents qui fantasment un succès de leur enfant que l’histoire ne confirme pas, il est rare que les êtres qui ont un grand destin n’aient pas été nourris dans cette idée par l’un au moins de leurs géniteurs, ou par un très proche parent.
Songe, rêve, pensée et intuition cordiale
1 Reste la question du songe, car la précision l’Ange du Seigneur lui apparut en songe, rend la situation différente de celle de Zacharie et de Marie. Bien que les littérateurs fassent souvent la confusion, un songe n’est pas un rêve. Un rêve se produit en état de sommeil, alors qu’un songe arrive dans l’état de veille ou, plus précisément, dans un état méditatif pendant la veille.
2 Les songes sont fréquents dans la Bible et correspondent toujours à une sorte de message divin reçu par un humain. Alors que la pensée est discursive et logique, le songe est cordial et intuitif. Son contenu ne résulte pas d’une chaîne de pensées logiques, comme pour une démonstration, mais présente la conclusion d’entrée de jeu, comme une évidence.
3 Dans la théorie des ‘koshas’, des ‘enveloppes’ constitutives de la nature humaine, la doctrine orientale distingue mano-maya-kosha, la pensée rationnelle, mentale, et jnana-maya-kosha, l’intelligence cordiale, intuitive, supra individuelle et spirituelle. Le type de conscience utilisée dans le songe est de cette nature.
4 Certains disent que ‘le songe est exogène’ alors que ‘la pensée ou le rêve’ seraient ‘endogènes’. Cela est vrai si l’on considère l’esprit divin comme extérieur à l’humain, comme le fait la théologie chrétienne actuelle. Mais, si on considère que l’esprit-pneuma est une dimension intrinsèque à la nature humaine ou, comme dans la Bhagavad Gita, que le Soi divin réside au cœur de tous les êtres, alors on dira que le songe comme le rêve est endogène. Cependant le rêve vient du mental, alors que le songe vient de beaucoup plus profond, du cœur divin de l’être… du moins de l’être qui atteint son cœur divin.
Un texte à la frontière du judaïsme et de l’étranger
1 Elle (Marie) enfantera un fils, et tu l’appelleras du nom de Jésus : car c’est lui qui sauvera son peuple de ses péchés (Mt 01/21 = P 007). Tout cela a déjà été commenté. Luc précise ensuite : Or tout ceci advient pour que s’accomplisse cet oracle prophétique du Seigneur : (Mt 01/22 = P 007). Nous avons suffisamment commenté la tendance des évangélistes à présenter Jésus comme le pur et intégral accomplissement des prophéties de la Thora et les problèmes que cela pose. Et voici l’oracle en question : « Voici que la vierge concevra et enfantera un fils, et on l’appellera du nom d’Emmanuel, ce qui se traduit : ‘Dieu avec nous’. » (Mt 01/23 = P 007).
2 Ce passage est assez curieux, car le mot Emmanuel, qui signifie en hébreu ‘Dieu est avec nous’ est ici traduit, prouvant que le texte ne s’adresse pas à des gens connaissant l’hébreu. Il est vrai que la Palestine de Jésus était hellénisée depuis longtemps et qu’on y lisait dans les synagogues la Thora en grec, version que l’on nomme la Septante parce qu’elle est censée avoir été traduite par 70 traducteurs de l’hébreu au grec et ceci entre 250 et 130 avant Jésus. Mais tout juif normalement instruit connaissait la signification du nom ‘Emmanuel’. On peut donc en conclure que le texte de Luc s’adressait aussi et peut-être surtout à des non-juifs. Ce qui est curieux alors, c’est l’insistance sur l’accomplissement des prophéties qui n’ont d’autorité spirituelle qu’aux yeux d’un juif.
3 Quoi qu’il en soit, cette ‘prophétie’ présente un grand intérêt ésotérique et ‘yogique’. Car la vierge, nous l’avons vu, désigne la virginité mentale dans la méditation. Le traité de yoga le plus classique en Inde se nomme ‘Yoga Sutras de Patanjali’ et son premier sutra (verset) dit : Le yoga est l’arrêt des fluctuations du mental. Telle est la virginité mentale recherchée dans la méditation.
4 La vierge concevra et enfantera un fils prend alors un sens intéressant. Comme nous l’avons précisé, à propos du fait que Jésus ne pouvait être qu’un garçon et non une fille, à cause de l’orientation plus naturelle de la femme vers la vie mortelle, la virginité mentale virilise la conscience du méditant… quand bien même il s’agirait d’une méditante. En langage taoïste on dirait qu’elle devient plus ‘yang’ ; en Bhagavad Gita on dirait que ‘purusha (l’esprit) se dégage de prakriti (la nature)’.
5 Et on l’appellera du nom d’Emmanuel, ce qui se traduit : ‘Dieu avec nous’. Dans l’exotérisme chrétien, l’homme est créature (ex nihilo), donc Dieu n’est pas dans l’homme, il est transcendant, il est le Très-haut. Il doit donc venir de l’extérieur, par l’intermédiaire de l’ange Gabriel, porteur du sperme divin dans la matrice de Marie. Mais, du point de vue ésotérique, et donc non-duel, Dieu est présent dans toute la nature manifestée ; s’Il cessait un instant de s’y trouver le monde disparaîtrait, comme un film cesse quand on coupe le courant. Dieu est avec nous ne constitue pas alors une apparition, mais une découverte ; Il était là, on L’ignorait, on Le découvre.
Les incohérences de la lettre
1 Une fois réveillé, Joseph fait comme l’Ange du Seigneur lui a prescrit : il prend chez lui sa femme (Mt 01/24 = P 007). On note une certaine incohérence du texte, car il précise Une fois réveillé, ce qui laisse à penser que Joseph dormait ; or il est signalé un songe et non un rêve, donc en état de conscience, non de sommeil.
2 Autre incohérence : il prend chez lui sa femme ; dans le monde juif cela est totalement antithétique avec le fait de ne pas la connaître, comme on le verra bientôt.
3 Puis vient une déclaration hautement problématique : Et il ne la connaît pas jusqu’au jour où elle enfante un fils, et il l’appelle du nom de Jésus (Mt 01/25 = P 007). Comme souvent se présentent les deux interprétations possibles : exotérique et ésotérique. La première prend les choses à la lettre. La deuxième remarque les incohérences de la lettre et, dans l’interstice même de ces incohérences, trouve le sens profond.
1 L’interprétation exotérique semble simple, puisqu’elle prend les choses à la lettre ; en réalité elle est tout sauf simple. En effet, l’expression il ne la connaît pas jusqu’au jour où elle enfante un fils implique que Joseph connaîtra Marie ensuite, et aura donc des relations sexuelles avec elle, et d’autres enfants que Jésus. Les Réformés-Protestants, et beaucoup de Catholiques aussi, en opposition avec leurs propres dogmes, croient cela. Et l’Écriture semble leur donner raison, puisqu’il est question dans l’Évangile des frères de Jésus : il descendit à Capharnaüm, lui, ainsi que sa mère et ses frères et ses disciples…(Jn 02/12 = P 027). Un autre passage nomme même précisément ses frères : Celui-là n’est-il pas le charpentier, le fils de Marie, le frère de Jacques, de Joset, de Jude et de Simon ? Et ses sœurs ne sont-elles pas ici chez nous ? (Mc 06/03 = P 100).
2 Mais cette interprétation pèche par une double incohérence. Nous avons vu la première : Dieu, en tant qu’Absolu, et même en tant que Créateur, ne saurait s’unir physiquement à une créature. Déjà pour la bonne raison que Dieu n’est pas matériel et qu’une telle union suppose la matérialité de l’être. Il faudrait qu’Il se fasse sperme sans avoir un corps, ce qui n’a aucun sens selon l’ordre qu’Il a précisément prévu pour ce monde. Nous avons traité la question du possible et de l’impossible divin.
3 La deuxième incohérence, c’est que, si Marie avait atteint la dignité suréminente de devenir l’épouse de Dieu, comment pourrait-elle, ensuite, s’offrir à un simple mortel, fut-ce aussi juste que Joseph ? Il y a là une chute de niveau incommensurable, auprès de laquelle un adultère humain n’est que peccadille. Voilà pourquoi cette interprétation, bien qu’apparemment confortée par l’Écriture, ne tient pas.
Les élucubrations catholico-orthodoxes
1 « Mais alors, dira-t-on, comment expliquer à la fois la présence des frères de Jésus et la tournure si particulière de la phrase de Luc ? » Les Catholiques et les Orthodoxes pensent avoir trouvé un biais pour les frères : « Les orientaux ont un sens élargi de la famille, un cousin ou un ami peut aisément être traité et présenté comme frère. » L’argument est un peu facile, généralisant, et laisse entendre que les orientaux ne savent guère distinguer les différentes relations familiales.
2 D’autres improvisent un passé à Joseph, qui serait veuf avec enfants (d’où les frères et soeurs, qui ne seraient alors que demi-frères et sœurs de Jésus). Cette version présente de plus quelques avantages. Un vieil homme comme Joseph irait mieux avec une vierge consacrée comme Marie, d’autant qu’on la suppose très belle, car l’émulsion de la jeunesse le troublerait moins. Pour Marie aussi, c’était moins tentant, d’autant qu’elle pouvait être assurée de se retrouver rapidement veuve (et de fait, après une apparition avec Jésus à douze ans, Joseph, qu’on ne nomme même plus dans la scène, disparait complètement, sans même qu’on signale sa mort : Lc 02/48 = P 014). D’innombrables peintures représentent Joseph en quasi vieillard auprès d’une sainte Vierge à l’abri de toute tentation. Mais tout cela rajoute beaucoup à l’Écriture et ne la rend pas plus cohérente.
Un verset qui fracture le christianisme
1 Et surtout, cette version catholico-orthodoxe omet l’essentiel : il ne la connaît pas jusqu’au jour où elle enfante un fils. Cette précision, qui fait la force de l’argument protestant, constitue la faiblesse du catholique.
L’effaçage de Joseph par l’exotérisme
1 Alors se pose la question : « Comment l’interprétation ésotérique résout-elle le problème ? » Selon ce point de vue, Joseph n’a aucune raison d’être spécialement vieux, ce que le texte ne précise pas. On dira, certes : « Il disparaît quand même du récit après les douze ans de Jésus, ce qui le ferait mourir jeune, même pour l’époque ». Mais c’est justement cela le problème. L’Évangile signale la mort du Baptiste, celle d’Hérode, celle de Lazare, ami de Jésus et pas celle de Joseph, l’homme qui communique avec les anges et qui fut le premier instructeur du ‘fils de Dieu’.
2 La seule explication cohérente, c’est qu’on a ‘effacé’ Joseph, parce qu’il ne collait pas avec le mythe de la conception divine. Paradoxalement, c’est l’absence spectaculaire de Joseph qui prouve son importance.
3 Jésus, dans le passage ‘Le jeune homme riche’ rappelle : honore ton père et ta mère (Mc 10/18 = P 216) ; il insiste même, dans un conflit avec les pharisiens : Il est écrit : ‘Honore ton père et ta mère’, et : ‘Que celui qui maudit son père ou sa mère soit puni de mort’ (Mc 07/10 = P 114). Comment, dès lors, imaginer que Jésus ait apprécié que la mort de son père, fut-il seulement adoptif, soit passée à la trappe dans le récit de sa propre vie ? Joseph est l’homme que le mythe de la conception virginale a privé de parole et même de funérailles. Tel est le prix, très peu conforme à la Loi, du merveilleux de la naissance de Jésus.
L’interprétation ésotérique du verset impossible
1 L’interprétation ésotérique donne donc que Joseph, premièrement, est le père naturel, culturel et religieux de Jésus, deuxièmement, qu’il a eu, avec Marie, des enfants nombreux, comme c’était la coutume à l’époque dans toutes les cultures, si bien que la question des frères de Jésus n’en est plus une.
2 L’évangile gnostique de Philippe expose clairement : L’Enseigneur n’aurait pas dit « Mon Père qui est dans les cieux » s’il n’avait pas été engendré d’une autre paternité que celle qui lui vient de son père de la terre (Ph 17)
3 « Reste, dira-t-on : il ne la connaît pas jusqu’au jour où elle enfante un fils ». On a vu que la ‘solution’ des Réformés ne tient pas debout, en nous présentant une Marie qui passe tranquillement des bras de Dieu à ceux d’un mortel. Les Catholiques n’ont aucune solution et nient le problème, ce qui n’est pas mieux.
4 Le point de vue ésotérique trouve une solution en lecture microcosmique. Cela signifie, on l’a vu, que les personnages du récit représentent des éléments d’un même disciple. Joseph est l’esprit-pneuma, Marie l’âme-psuchè, Jésus le pôle divin de l’être. Lorsque, dans la méditation, l’esprit ne ‘fréquente’ pas l’âme, et se maintient à un niveau supra-mental, alors l’âme, libérée de l’ego, laisse s’épanouir la dimension divine de l’être humain, symbolisée par la naissance de Jésus. Voilà pourquoi il faut méditer jusqu’au jour où l’âme enfante un fils, dans la vie intérieure, un autre christ, un alter-christus. La précision jusqu’au jour est fondamentale. La tournure de phrase de Luc est trop particulière, trop bizarre, trop problématique, pour ne pas constituer un symbole de première importance.
5 Un jour, le futur Bouddha aurait décidé de s’installer en méditation sous un figuier et de ne pas cesser sa méditation jusqu’à ce qu’il obtienne la libération. C’est l’équivalent oriental de la mystérieuse phrase de Luc : Il ne la connut pas jusqu’à ce qu’elle enfante un fils.
Annonce à Joseph
Annonce à Joseph
Annonce à Joseph : texte de la péricope 007
Traduction d’après le grec (Français-Grec=FG) et la Bible de Jérusalem (BJ)
Mt 01/18-25
FG : Voici [houtôs] quelle fut [einai] l’origine [genesis] de Jésus [iêsous] Christ [khristos]. Marie [maria], sa mère [mêtêr], accordée en mariage [mnêsteuein] à Joseph [iôsêph] ; or, avant [prin] qu’ils [autos] aient habité [sunerkhesthai] ensemble, elle se trouva [heuriskein] enceinte [en gastri ekhein] par le fait [ek] de l’Esprit [pneuma] Saint [hagios].
BJ : Or telle fut la genèse de Jésus Christ. Marie, sa mère, était fiancée à Joseph : or, avant qu’ils eussent mené vie commune, elle se trouva enceinte par le fait de l’Esprit Saint. (Mt 01/18 = P 007)
FG : Joseph [iôsêph], son [autos] époux [anêr], qui était [einai] un homme juste [dikaios] et ne voulait [thelein] pas [mê] la [autos] diffamer [deigmatizein] publiquement, résolut [boulesthai] de la [autos] répudier [apoluein] secrètement [lathray].
BJ : Joseph, son mari, qui était un homme juste et ne voulait pas la dénoncer publiquement, résolut de la répudier sans bruit. (Mt 01/19 = P 007)
FG : Il [autos] avait formé ce [houtos] projet [enthumesthai], et voici [idou] que l’Ange [angelos] du Seigneur [kurios] lui apparut [phainein] en [kata] songe [onar] et lui [autos] dit [legein] : «Joseph [iôsêph], fils [huios dauid] de David [dauid], ne crains [phobein] pas [mê] de prendre [paralambanein] chez toi Marie [maria], ton [su] épouse [gunê] : ce qui a été engendré [gennaein] en [en] elle [autos] vient [ek] de l’Esprit [pneuma] Saint [hagios]
BJ : Alors qu’il avait formé ce dessein, voici que l’Ange du Seigneur lui apparut en songe et lui dit : »Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre chez toi Marie, ta femme : car ce qui a été engendré en elle vient de l’Esprit Saint ; (Mt 01/20 = P 007)
FG : et elle enfantera [tiktein] un fils [huios] auquel [autos] tu donneras [kalein] le nom [onoma] de Jésus [iêsous], car [gar] c’est lui [autos] qui sauvera [sôzein] son [autos] peuple [laos] de [apo] ses [autos] péchés [hamartia]».
BJ : elle enfantera un fils, et tu l’appelleras du nom de Jésus : car c’est lui qui sauvera son peuple de ses péchés. » (Mt 01/21 = P 007)
FG : Tout [holos] cela [houtos] arriva [gignesthai] pour [hina] que s’accomplisse [plêroein] ce que le Seigneur [kurios] avait dit [legein] par [dia] le prophète [prophêtês] :
BJ : Or tout ceci advint pour que s’accomplît cet oracle prophétique du Seigneur : (Mt 01/22 = P 007)
FG : Voici [idou] que la vierge [parthenos] concevra [en gastri ekhein] et enfantera [tiktein] un fils [huios] auquel [autos] on donnera [kalein] le nom [onoma] d’Emmanuel [emmanouêl], ce [hos] qui se traduit [methermêneuein] : «Dieu [theos] avec [meta] nous [hêmeis]».
BJ : Voici que la vierge concevra et enfantera un fils, et on l’appellera du nom d’Emmanuel, ce qui se traduit : « Dieu avec nous ». (Mt 1/23 = P 007)
FG : À son réveil [egeirein], Joseph [iôsêph] fit [poiein] ce [hôs] que l’Ange [angelos] du Seigneur [kurios] lui [autos] avait prescrit [prostassein] : il prit [paralambanein] chez lui son [autos] épouse [gunê]
BJ : Une fois réveillé, Joseph fit comme l’Ange du Seigneur lui avait prescrit : il prit chez lui sa femme ;
FG : mais [kai] il ne la [autos] connut [gignôskein] pas [ou] jusqu [heôs]’à ce qu’elle eût enfanté [tiktein] un fils [huios] auquel [autos] il donna [kalein] le nom [onoma] de Jésus [iêsous].
BJ : et il ne la connut pas jusqu’au jour où elle enfanta un fils, et il l’appela du nom de Jésus (Mt 01/25 = P 007)
Joseph, le méconnu de l’Evangile
La question du plan des évangiles
1 Avec la première péricope (P 001) nous avons abordé l’évangile selon Jean par son prologue. Idem avec la deuxième péricope (P 002) traitant du prélude de Luc. Ici, en P 007, nous abordons l’évangile selon Matthieu, mais pas en son tout début. Matthieu commence son évangile sans véritable prologue, mais par une généalogie. Luc en donnera une autre, différente sur plusieurs points ; comme si l’Évangile se plaisait à souligner de temps en temps que la lecture littérale ne constitue pas la bonne approche.
2 Comme nous l’avons expliqué dans l’introduction à ce commentaire, l’ordre des événements et des enseignements dans la vie de Jésus diffère selon les évangélistes. Les nombreux maîtres chrétiens qui ont tenté de faire une harmonie évangélique (texte unique fondant les évangiles en un) ont dû faire des choix, tout en cherchant à s’éloigner le moins possible du plan choisi par les évangélistes. L’ordre des scènes dans l’Évangile est donc propre à la perspective particulière de chaque évangéliste.
Le débat sur l’origine de Jésus
1 Voici quelle est l’origine-genesis de Jésus Christ (Mt 01/18 = P 007). La formulation de Mathieu montre à l’évidence qu’il y avait débat sur la question. Les disciples eux-mêmes, après la ‘Tempête apaisée’ se demandent : « Qui est-il donc celui-là, que même le vent et la mer lui obéissent ? » (Mc 04/41 = P 097). D’autres se demandent : D’où vient-il ? (Jn 07/27-28 = P 140). Les religieux dualistes, avec la dose d’idolâtrie que comprend toujours l’exotérisme, ont élaboré la théorie de la double origine de Jésus : Dieu par le Père, homme par la mère.
2 Mais au fait comment Jésus répond-il lui-même à cette question ? Vous me connaissez et vous savez d’où je suis ; et pourtant ce n’est pas de moi-même que je suis venu, mais il m’envoie vraiment, celui qui m’a envoyé. Vous, vous ne le connaissez pas (Jn 07/27-28 = P 140). Est-il question de paternité divine ? Aucunement. Jésus se dit envoyé, en tant que porteur de la parole de Dieu, en tant que messager du logos. Il n’est pas question de paternité charnelle dans cette affirmation. L’évangile selon Philippe dit clairement : L’Enseigneur n’aurait pas dit « Mon Père qui est dans les cieux » s’il n’avait pas été engendré d’une autre paternité que celle qui lui vient de son père de la terre (Ph 17). La théorie gnostique est donc que Jésus a une double paternité : humaine (en tant que corps-mental) et divine (en tant que réceptacle de l’Esprit-pneuma). Et d’ailleurs, selon la Bhagavad Gita, cela caractérise tout être : Le seigneur réside dans le cœur de tous les êtres (BG 18/61), qu’ils en aient conscience ou pas.
Fiancée ou mariée ?
1 Marie, sa mère, est accordée en mariage-mnêsteuein à Joseph : or, avant qu’ils habitent ensemble, elle se trouve enceinte par le fait de l’Esprit Saint (Mt 01/18 = P 007). La traduction de la BJ dit : Marie… était fiancée à Joseph, ce qui est moins fort qu’accordée en mariage, selon le grec. Quand il s’agit de sauver un dogme, tout procédé est bon. Du point de vue de la religion juive, une fille accordée en mariage à un homme se destine à avoir des enfants avec son mari, et certainement pas à rester vierge en le trompant sur ses intentions. D’ailleurs il est amusant de noter que, dans cette péricope, Joseph suspectera Marie d’infidélité sexuelle, alors que, selon le judaïsme, la pire infidélité aurait été qu’elle se refuse à lui, car cela est contre nature dans le contexte du mariage. Donc Mathieu reprend le dogme de la fécondation spermatique de Marie par l’Esprit-Saint.
Joseph serait-il d’une justice si douteuse ?
1 Joseph, son mari-anêr, qui est un homme juste, ne veut pas la diffamer publiquement, il se résout à la répudier secrètement-lathray (Mt 01/19 = P 007). L’homme-anêr n’est pas seulement un homme marié ; c’est un homme digne d’être un époux et de guider spirituellement sa femme. Luc précise que Joseph est un homme juste et qu’il veut la répudier secrètement pour ne pas la diffamer publiquement. La chose est étrange.
2 Joseph n’avait probablement, de la part de tous ceux qui connaissaient Marie, que des bons échos la concernant. De plus, lui-même la fréquentait, bien que sans cohabiter. Comment pouvait-il ne pas envisager une autre solution que l’adultère, doublé d’imprudence et d’inconséquence, concernant sa promise qu’il savait si impeccable ?
3 Comment pouvait-il se figurer qu’en annulant le mariage, certainement déjà connu de plusieurs, et en laissant la femme enceinte, cela n’aboutirait pas à la faire diffamer comme fille-mère ?
4 La Loi de Moïse prescrivait de lapider les femmes adultères (Moïse nous a prescrit de lapider ces femmes-là : Jn 08/05 = P 144). Joseph trouvait-il cela juste ? D’autant qu’en l’occurrence, on aurait assassiné l’enfant dans le ventre de sa mère.
5 Nicodème oppose aux adversaires de Jésus : Notre Loi juge-t-elle un homme sans d’abord l’entendre et savoir ce qu’il fait ! (Jn 07/51 = P 143). Comment le juste Joseph aurait-il pu se résoudre à une décision sans avoir interrogé Marie et sans s’informer sur le cas ? En somme l’explication de Luc ne tient pas debout.
6 Il n’est pas déraisonnable de penser que la faiblesse de l’argumentation soit voulue, comme un signe pour ceux qui ont des oreilles pour entendre.
Pas de spiritualité sans secret
Le secret est essentiel dans l’Évangile
1 Joseph se résout à la répudier secrètement-lathray. Autre point à signaler, le mot lathra, en grec, signifie ‘secret’ ; il est donc bien question de la répudier secrètement et non de la répudier sans bruit comme dit poétiquement la BJ, pour étouffer le sujet. Ceci n’est pas un détail, mais au contraire une question essentielle. Et c’est par une déformation volontaire du texte que la traduction catholique officielle de la BJ cache, secrètement… le secret.
2 Dans une tradition complète, donc avec un exotérisme populaire et un ésotérisme élitiste, la règle du secret est jusqu’à un certain point indispensable comme frontière entre les deux. Jésus est on ne peut plus clair : Ne donnez pas aux chiens ce qui est sacré, ne jetez pas vos perles devant les porcs, de crainte qu’ils ne les piétinent, puis se retournent contre vous pour vous déchirer (Mt 07/06 = P 071). Et Marc décrit sa méthode d’enseignement : C’est par un grand nombre de paraboles de ce genre qu’il leur annonçait la parole selon qu’ils pouvaient l’entendre, et il ne leur parlait pas sans paraboles, mais, en particulier, il expliquait tout à ses disciples (Mc 04/33 = P 092).
3 L’exotérisme normal d’une tradition religieuse s’adresse à tous, et donc n’emploie pas le secret. L’enseignement explicite représente une sorte de ‘plus petit dénominateur commun’, comme disent les mathématiciens. Le reste est à la vue de tous, mais sous forme de symboles et de paraboles, cryptés. Cependant, dans un exotérisme en bonne santé, le peuple sait qu’il y a des initiés qui ont accès à des secrets. Le fait du secret n’est pas secret. Et il ne viendrait à l’idée de personne de trouver cela injuste parce qu’inégal. Ainsi, si une personne douée spirituellement émerge dans le peuple, elle sait à quelle porte frapper et Jésus a même précisé : Demandez et l’on vous donnera ; cherchez et vous trouverez ; frappez et l’on vous ouvrira (Mt 07/07 = P 162).
Quand tous sont égaux, rien n’est secret
1 Par contre, depuis la révolution de 1789, les castes-varnas sont détruites (ou plutôt remplacées par leur parodie qui est la hiérarchie d’après l’argent). Le slogan de l’égalité trône au fronton des monuments publics ; et l’on arrive à faire croire aux masses, contre toute évidence, soit que les hommes sont égaux, soit qu’il serait bon qu’ils le deviennent. Cela serait la mort de la diversité et par conséquent de la vie. L’Église a subi ces mensonges, y a laissé des milliers de martyres, puis elle s’est ‘convertie’ au mensonge démocratique. Ou, pour dire les choses autrement, Pierre a renié Jésus, une fois de plus. Depuis, les hommes d’Église ont la haine du secret, sauf lorsqu’il s’agit d’occulter leurs malversations doctrinales, sexuelles ou financières.
Une étude symbolique du secret, sous l’auspice de Joseph
1 Comme nous sommes, dans cette péricope, à la première occurrence du concept et du mot secret, il sera utile de faire une petite étude du symbole. Et ceci d’autant plus que Joseph, loin d’être le saint patron des cocus, se révèle au contraire comme l’homme qui est dans le secret. L’Évangile ne donne pas un mot de lui, mais signale quatre communications angéliques adressées à lui (Ici ; quand il doit fuir Hérode avec sa famille ; quand il doit revenir d’Égypte ; quand il doit s’installer à Nazareth). Cet homme vit dans le monde angélique et se tait dans celui des hommes. Le père secret de Jésus, c’est lui.
Le secret constitutif de la spiritualité
1 La deuxième occurrence du mot secret concerne Hérode à propos du massacre des enfants : Hérode fait appeler les mages en secret-lathra, et se fait préciser par eux le temps de l’apparition de l’astre (Mt 020/7 = P 011). Voilà le secret du diable, puisque les mages, malgré eux, alimenteront le projet criminel d’Hérode. Autrement dit les mages n’ont pas été assez secrets.
2 Ensuite, c’est Jésus qui conseille le secret à ses disciples : Pour toi, quand tu fais l’aumône, que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite, afin que ton aumône soit secrète ; et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra (Mt 06/03 = P 067). Semblablement : Pour toi, quand tu pries, retire-toi dans ta chambre, ferme sur toi la porte, et prie ton Père qui est là, dans le secret ; et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra (Mt 06/06 = P 068). Pour toi, quand tu jeûnes, parfume ta tête et lave ton visage pour que ton jeûne soit connu, non des hommes, mais de ton Père qui est là, dans le secret ; et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra (Mt 06/18 = P 069). On commence à discerner que le secret est constitutif de la spiritualité.
Les profanes haïssent le secret
1 Voilà pourquoi les frères de Jésus, qui se trouvent aussi être ses ennemis, tant il est vrai que nul n’est prophète en son pays (Jn 04/44 = P 037), ses frères donc entreprennent de lutter contre le secret : On n’agit pas en secret, quand on veut être en vue. Puisque tu fais ces choses-là, manifeste-toi au monde (Jn 07/04 = P 137), lui disent-ils, pour le pousser à aller à la fête à Jérusalem, sachant que les grands-prêtres veulent le tuer.
2 On a noté, au départ de cette petite étude de symbolisme, que la haine du secret de l’Église exotérique se manifeste dans les traductions-trahisons qu’elle propose au peuple. Et on constate qu’elle procède comme les ‘chers frères’ de Jésus. Mais Jésus ira à cette fête non pas manifestement-phanerôs mais en secret-kruptos (Jn 07/10 = P 137).
Le secret de l’intimité spirituelle
1 Le secret intervient aussi dans l’intimité même de Jésus. Lors de la résurrection de Lazare, Marthe, la sœur du mort, va voir Jésus, puis elle revient à sa maison et, sans que Jésus ne lui ait rien demandé, elle s’en va appeler sa sœur Marie, lui disant en secret-lathra : »Le Maître est là et il t’appelle » (Jn 11/25 = P 220). La relation intime de Jésus avec Myriam de Magdala est exposée clairement dans l’évangile de celle-ci. Pierre dit à Marie : « Nous savons que l’Enseigneur t’a aimée différemment des autres femmes… » (My p10/1-3) et l’apôtre Lévi déclare : « Assurément l’Enseigneur la connait très bien… Il l’a aimée plus que nous… (My p18/13). Cette relation, explicite dans l’évangile gnostique de Myriam, n’est que suggérée, justement avec la figure du secret, dans l’évangile semi-ésotérique de Jean.
2 Une autre relation secrète intervient entre Jésus et un très haut personnage de la religion juive, également proche du procurateur romain Pilate : Joseph d’Arimathie. À la mort de Jésus : Joseph d’Arimathie, qui est disciple de Jésus, mais en secret par crainte des Juifs, demande à Pilate de pouvoir enlever le corps de Jésus. Pilate le permet (Jn 19/38 = P 303).
Le secret, outil de l’ésotérisme
1 Esotériquement le secret a tant d’importance qu’on le trouve dans l’évangile selon Thomas dès la première phrase : Voici les paroles du secret (Tho 001). Il est aussi présent dans celui de Myriam de Magdala. Pierre ajouta : « Est-il possible que l’Enseigneur se soit entretenu ainsi, avec une femme, sur des secrets que nous, nous ignorons ? (My p18/1-6). Et aussi dans l’évangile gnostique de Philippe : prie ton Père qui est là dans le secret », ce qui est à l’intérieur…, c’est la plénitude (plerôma). Au-delà, il n’y a rien ; elle contient tout (Ph 69).
2 Les références au secret sont en fait beaucoup plus nombreuses dans l’enseignement de Jésus car, presque chaque fois qu’il est question de la maison, ou de la nuit, c’est aussi le cas. Par exemple : Étant entré dans une maison, il ne voulait pas que personne le sût, mais il ne put rester ignoré (Mc 07/24 = P 115).
Le secret pour la maturation
1 Pour autant le secret n’est pas un but en soi, mais un moyen de maturation, tout à fait comme les neufs mois de vie intra-utérine nécessaires pour que le petit d’humain aborde la vie extérieure. Car il n’y a rien de caché qui ne doive être manifesté et rien n’est demeuré secret-kruptos que pour venir au grand jour (Mc 04/22 = P 087). Ici le secret traduit kruptos, qui donne ‘crypte’ et ‘cryptage’ en français.
Le secret dans le sanatana dharma
1 Comme déjà dit, une clé de repérage du ‘sanatana dharma’, de la ‘sagesse pérenne’, immuable et universelle, c’est que toutes les grandes spiritualités y insistent. Ainsi la Bhagavad Gita : Cet enseignement, tu ne dois pas le communiquer à ceux qui ne pratiquent pas l’ascèse, ni à l’homme sans religion, ni à qui n’est pas désireux de l’entendre, ou qui se plait à se dénigrer (BG 18/67). À toi qui ne discutes pas en vain, je vais délivrer le plus grand secret…(BG 09/01). Ce savoir est roi entre toutes les sciences; il est le secret d’entre les secrets…(BG 09/02). Des mystères secrets, je suis le silence (BG 10/38). Arjuna, le disciple, dit : « Avec bonté, tu m’as révélé le suprême secret concernant le grand Soi, et grâce à tes paroles, mon illusion s’est maintenant évanouie » (BG 11/01).
Le mystérieux : il ne la connut pas jusqu’à ce qu’elle enfante
L’hésitation de Joseph à choisir Marie
1 Alors qu’il avait formé ce dessein, voici que l’Ange du Seigneur lui apparut en songe et lui dit : »Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre chez toi Marie, ta femme : car ce qui a été engendré en elle vient de l’Esprit Saint (Mt 01/20 = P 007). Nous avons envisagé l’hypothèse que ce récit soit une théâtralisation des premiers dogmes d’un christianisme exotérique. Reste à savoir, maintenant si, en toutes ses parties, il est susceptible de véhiculer une interprétation ésotérique ?
2 Joseph pouvait-il craindre d’épouser Marie, autrement que par cette histoire de tromperie supposée en la constatant enceinte ? La chose est très envisageable, et même banale. Si nombre d’hommes ‘tombent’ amoureux (le mot est juste) et se retrouvent mariés sans avoir réellement pensé la chose, il est évident qu’un homme de la trempe de Joseph a dû choisir son épouse. Vu le destin qui attendait Marie (mère de Jésus, si ce n’est pas ‘mère de Dieu’, c’est quand même quelque chose de considérable), il est probable que cette jeune fille devait présenter un caractère singulier et une personnalité hors du commun. Peut-être manifestait-elle des expériences mystiques, ou des choix en la matière de nature à faire se questionner son futur mari ?
3 Il est raisonnable de penser que ce genre de situation ait pu servir de premier élément sur lequel se soit greffée toute une mythologie, dès lors que Jésus fut déclaré divin dans les années qui ont suivi sa mort. Alors, la parole ce qui a été engendré en elle vient de l’Esprit Saint pourrait bien ne pas désigner un bébé, mais quelque phénomène ou quelque expérience mystique, dont Joseph aurait été témoin, ou que Marie lui aurait rapporté. L’ange, en l’occurrence, symbolise la conscience supérieurement spirituelle de Joseph, et lui conseille d’épouser cette jeune fille singulière, malgré ou à cause de son caractère atypique.
4 Cette hypothèse se conjugue très bien avec la pratique religieuse juive de se marier et d’avoir des enfants, si possible nombreux. Joseph et Marie pouvaient avoir pressenti (le cas n’est pas rare) que leur enfant ou l’un de leurs enfants aurait un grand destin dans la ligne religieuse qui était la leur. Car, s’il y a de nombreux parents qui fantasment un succès de leur enfant que l’histoire ne confirme pas, il est rare que les êtres qui ont un grand destin n’aient pas été nourris dans cette idée par l’un au moins de leurs géniteurs, ou par un très proche parent.
Songe, rêve, pensée et intuition cordiale
1 Reste la question du songe, car la précision l’Ange du Seigneur lui apparut en songe, rend la situation différente de celle de Zacharie et de Marie. Bien que les littérateurs fassent souvent la confusion, un songe n’est pas un rêve. Un rêve se produit en état de sommeil, alors qu’un songe arrive dans l’état de veille ou, plus précisément, dans un état méditatif pendant la veille.
2 Les songes sont fréquents dans la Bible et correspondent toujours à une sorte de message divin reçu par un humain. Alors que la pensée est discursive et logique, le songe est cordial et intuitif. Son contenu ne résulte pas d’une chaîne de pensées logiques, comme pour une démonstration, mais présente la conclusion d’entrée de jeu, comme une évidence.
3 Dans la théorie des ‘koshas’, des ‘enveloppes’ constitutives de la nature humaine, la doctrine orientale distingue mano-maya-kosha, la pensée rationnelle, mentale, et jnana-maya-kosha, l’intelligence cordiale, intuitive, supra individuelle et spirituelle. Le type de conscience utilisée dans le songe est de cette nature.
4 Certains disent que ‘le songe est exogène’ alors que ‘la pensée ou le rêve’ seraient ‘endogènes’. Cela est vrai si l’on considère l’esprit divin comme extérieur à l’humain, comme le fait la théologie chrétienne actuelle. Mais, si on considère que l’esprit-pneuma est une dimension intrinsèque à la nature humaine ou, comme dans la Bhagavad Gita, que le Soi divin réside au cœur de tous les êtres, alors on dira que le songe comme le rêve est endogène. Cependant le rêve vient du mental, alors que le songe vient de beaucoup plus profond, du cœur divin de l’être… du moins de l’être qui atteint son cœur divin.
Un texte à la frontière du judaïsme et de l’étranger
1 Elle (Marie) enfantera un fils, et tu l’appelleras du nom de Jésus : car c’est lui qui sauvera son peuple de ses péchés (Mt 01/21 = P 007). Tout cela a déjà été commenté. Luc précise ensuite : Or tout ceci advient pour que s’accomplisse cet oracle prophétique du Seigneur : (Mt 01/22 = P 007). Nous avons suffisamment commenté la tendance des évangélistes à présenter Jésus comme le pur et intégral accomplissement des prophéties de la Thora et les problèmes que cela pose. Et voici l’oracle en question : « Voici que la vierge concevra et enfantera un fils, et on l’appellera du nom d’Emmanuel, ce qui se traduit : ‘Dieu avec nous’. » (Mt 01/23 = P 007).
2 Ce passage est assez curieux, car le mot Emmanuel, qui signifie en hébreu ‘Dieu est avec nous’ est ici traduit, prouvant que le texte ne s’adresse pas à des gens connaissant l’hébreu. Il est vrai que la Palestine de Jésus était hellénisée depuis longtemps et qu’on y lisait dans les synagogues la Thora en grec, version que l’on nomme la Septante parce qu’elle est censée avoir été traduite par 70 traducteurs de l’hébreu au grec et ceci entre 250 et 130 avant Jésus. Mais tout juif normalement instruit connaissait la signification du nom ‘Emmanuel’. On peut donc en conclure que le texte de Luc s’adressait aussi et peut-être surtout à des non-juifs. Ce qui est curieux alors, c’est l’insistance sur l’accomplissement des prophéties qui n’ont d’autorité spirituelle qu’aux yeux d’un juif.
3 Quoi qu’il en soit, cette ‘prophétie’ présente un grand intérêt ésotérique et ‘yogique’. Car la vierge, nous l’avons vu, désigne la virginité mentale dans la méditation. Le traité de yoga le plus classique en Inde se nomme ‘Yoga Sutras de Patanjali’ et son premier sutra (verset) dit : Le yoga est l’arrêt des fluctuations du mental. Telle est la virginité mentale recherchée dans la méditation.
4 La vierge concevra et enfantera un fils prend alors un sens intéressant. Comme nous l’avons précisé, à propos du fait que Jésus ne pouvait être qu’un garçon et non une fille, à cause de l’orientation plus naturelle de la femme vers la vie mortelle, la virginité mentale virilise la conscience du méditant… quand bien même il s’agirait d’une méditante. En langage taoïste on dirait qu’elle devient plus ‘yang’ ; en Bhagavad Gita on dirait que ‘purusha (l’esprit) se dégage de prakriti (la nature)’.
5 Et on l’appellera du nom d’Emmanuel, ce qui se traduit : ‘Dieu avec nous’. Dans l’exotérisme chrétien, l’homme est créature (ex nihilo), donc Dieu n’est pas dans l’homme, il est transcendant, il est le Très-haut. Il doit donc venir de l’extérieur, par l’intermédiaire de l’ange Gabriel, porteur du sperme divin dans la matrice de Marie. Mais, du point de vue ésotérique, et donc non-duel, Dieu est présent dans toute la nature manifestée ; s’Il cessait un instant de s’y trouver le monde disparaîtrait, comme un film cesse quand on coupe le courant. Dieu est avec nous ne constitue pas alors une apparition, mais une découverte ; Il était là, on L’ignorait, on Le découvre.
Les incohérences de la lettre
1 Une fois réveillé, Joseph fait comme l’Ange du Seigneur lui a prescrit : il prend chez lui sa femme (Mt 01/24 = P 007). On note une certaine incohérence du texte, car il précise Une fois réveillé, ce qui laisse à penser que Joseph dormait ; or il est signalé un songe et non un rêve, donc en état de conscience, non de sommeil.
2 Autre incohérence : il prend chez lui sa femme ; dans le monde juif cela est totalement antithétique avec le fait de ne pas la connaître, comme on le verra bientôt.
3 Puis vient une déclaration hautement problématique : Et il ne la connaît pas jusqu’au jour où elle enfante un fils, et il l’appelle du nom de Jésus (Mt 01/25 = P 007). Comme souvent se présentent les deux interprétations possibles : exotérique et ésotérique. La première prend les choses à la lettre. La deuxième remarque les incohérences de la lettre et, dans l’interstice même de ces incohérences, trouve le sens profond.
La vulgarité de la thèse réformée-protestante
1 L’interprétation exotérique semble simple, puisqu’elle prend les choses à la lettre ; en réalité elle est tout sauf simple. En effet, l’expression il ne la connaît pas jusqu’au jour où elle enfante un fils implique que Joseph connaîtra Marie ensuite, et aura donc des relations sexuelles avec elle, et d’autres enfants que Jésus. Les Réformés-Protestants, et beaucoup de Catholiques aussi, en opposition avec leurs propres dogmes, croient cela. Et l’Écriture semble leur donner raison, puisqu’il est question dans l’Évangile des frères de Jésus : il descendit à Capharnaüm, lui, ainsi que sa mère et ses frères et ses disciples…(Jn 02/12 = P 027). Un autre passage nomme même précisément ses frères : Celui-là n’est-il pas le charpentier, le fils de Marie, le frère de Jacques, de Joset, de Jude et de Simon ? Et ses sœurs ne sont-elles pas ici chez nous ? (Mc 06/03 = P 100).
2 Mais cette interprétation pèche par une double incohérence. Nous avons vu la première : Dieu, en tant qu’Absolu, et même en tant que Créateur, ne saurait s’unir physiquement à une créature. Déjà pour la bonne raison que Dieu n’est pas matériel et qu’une telle union suppose la matérialité de l’être. Il faudrait qu’Il se fasse sperme sans avoir un corps, ce qui n’a aucun sens selon l’ordre qu’Il a précisément prévu pour ce monde. Nous avons traité la question du possible et de l’impossible divin.
3 La deuxième incohérence, c’est que, si Marie avait atteint la dignité suréminente de devenir l’épouse de Dieu, comment pourrait-elle, ensuite, s’offrir à un simple mortel, fut-ce aussi juste que Joseph ? Il y a là une chute de niveau incommensurable, auprès de laquelle un adultère humain n’est que peccadille. Voilà pourquoi cette interprétation, bien qu’apparemment confortée par l’Écriture, ne tient pas.
Les élucubrations catholico-orthodoxes
1 « Mais alors, dira-t-on, comment expliquer à la fois la présence des frères de Jésus et la tournure si particulière de la phrase de Luc ? » Les Catholiques et les Orthodoxes pensent avoir trouvé un biais pour les frères : « Les orientaux ont un sens élargi de la famille, un cousin ou un ami peut aisément être traité et présenté comme frère. » L’argument est un peu facile, généralisant, et laisse entendre que les orientaux ne savent guère distinguer les différentes relations familiales.
2 D’autres improvisent un passé à Joseph, qui serait veuf avec enfants (d’où les frères et soeurs, qui ne seraient alors que demi-frères et sœurs de Jésus). Cette version présente de plus quelques avantages. Un vieil homme comme Joseph irait mieux avec une vierge consacrée comme Marie, d’autant qu’on la suppose très belle, car l’émulsion de la jeunesse le troublerait moins. Pour Marie aussi, c’était moins tentant, d’autant qu’elle pouvait être assurée de se retrouver rapidement veuve (et de fait, après une apparition avec Jésus à douze ans, Joseph, qu’on ne nomme même plus dans la scène, disparait complètement, sans même qu’on signale sa mort : Lc 02/48 = P 014). D’innombrables peintures représentent Joseph en quasi vieillard auprès d’une sainte Vierge à l’abri de toute tentation. Mais tout cela rajoute beaucoup à l’Écriture et ne la rend pas plus cohérente.
Un verset qui fracture le christianisme
1 Et surtout, cette version catholico-orthodoxe omet l’essentiel : il ne la connaît pas jusqu’au jour où elle enfante un fils. Cette précision, qui fait la force de l’argument protestant, constitue la faiblesse du catholique.
L’effaçage de Joseph par l’exotérisme
1 Alors se pose la question : « Comment l’interprétation ésotérique résout-elle le problème ? » Selon ce point de vue, Joseph n’a aucune raison d’être spécialement vieux, ce que le texte ne précise pas. On dira, certes : « Il disparaît quand même du récit après les douze ans de Jésus, ce qui le ferait mourir jeune, même pour l’époque ». Mais c’est justement cela le problème. L’Évangile signale la mort du Baptiste, celle d’Hérode, celle de Lazare, ami de Jésus et pas celle de Joseph, l’homme qui communique avec les anges et qui fut le premier instructeur du ‘fils de Dieu’.
2 La seule explication cohérente, c’est qu’on a ‘effacé’ Joseph, parce qu’il ne collait pas avec le mythe de la conception divine. Paradoxalement, c’est l’absence spectaculaire de Joseph qui prouve son importance.
3 Jésus, dans le passage ‘Le jeune homme riche’ rappelle : honore ton père et ta mère (Mc 10/18 = P 216) ; il insiste même, dans un conflit avec les pharisiens : Il est écrit : ‘Honore ton père et ta mère’, et : ‘Que celui qui maudit son père ou sa mère soit puni de mort’ (Mc 07/10 = P 114). Comment, dès lors, imaginer que Jésus ait apprécié que la mort de son père, fut-il seulement adoptif, soit passée à la trappe dans le récit de sa propre vie ? Joseph est l’homme que le mythe de la conception virginale a privé de parole et même de funérailles. Tel est le prix, très peu conforme à la Loi, du merveilleux de la naissance de Jésus.
L’interprétation ésotérique du verset impossible
1 L’interprétation ésotérique donne donc que Joseph, premièrement, est le père naturel, culturel et religieux de Jésus, deuxièmement, qu’il a eu, avec Marie, des enfants nombreux, comme c’était la coutume à l’époque dans toutes les cultures, si bien que la question des frères de Jésus n’en est plus une.
2 L’évangile gnostique de Philippe expose clairement : L’Enseigneur n’aurait pas dit « Mon Père qui est dans les cieux » s’il n’avait pas été engendré d’une autre paternité que celle qui lui vient de son père de la terre (Ph 17)
3 « Reste, dira-t-on : il ne la connaît pas jusqu’au jour où elle enfante un fils ». On a vu que la ‘solution’ des Réformés ne tient pas debout, en nous présentant une Marie qui passe tranquillement des bras de Dieu à ceux d’un mortel. Les Catholiques n’ont aucune solution et nient le problème, ce qui n’est pas mieux.
4 Le point de vue ésotérique trouve une solution en lecture microcosmique. Cela signifie, on l’a vu, que les personnages du récit représentent des éléments d’un même disciple. Joseph est l’esprit-pneuma, Marie l’âme-psuchè, Jésus le pôle divin de l’être. Lorsque, dans la méditation, l’esprit ne ‘fréquente’ pas l’âme, et se maintient à un niveau supra-mental, alors l’âme, libérée de l’ego, laisse s’épanouir la dimension divine de l’être humain, symbolisée par la naissance de Jésus. Voilà pourquoi il faut méditer jusqu’au jour où l’âme enfante un fils, dans la vie intérieure, un autre christ, un alter-christus. La précision jusqu’au jour est fondamentale. La tournure de phrase de Luc est trop particulière, trop bizarre, trop problématique, pour ne pas constituer un symbole de première importance.
5 Un jour, le futur Bouddha aurait décidé de s’installer en méditation sous un figuier et de ne pas cesser sa méditation jusqu’à ce qu’il obtienne la libération. C’est l’équivalent oriental de la mystérieuse phrase de Luc : Il ne la connut pas jusqu’à ce qu’elle enfante un fils.
Annonce à Joseph