Circoncision et Nomination de Jésus

Circoncision et Nomination de Jésus

Lc 02/21, Mt 01/25B (Péricope 009 Synopse Lagrange) Commentaire Théorique et Méditation Opérative

Circoncision et Nomination de Jésus

Circoncision et Nomination de Jésus : texte de la péricope 009

Et lorsque sont accomplis les huit jours pour sa circoncision, il est appelé du nom de Jésus, nom indiqué par l’ange avant sa conception (Lc 02/21 = P 009)

Joseph l’appelle du nom de Jésus (Mt 01/25B = P 009)

Fait commun, regards différents

Deux points de vue différents sur un même événement

1     Pour la première fois dans ce commentaire de l’Évangile, nous rencontrons une péricope (c’est-à-dire une scène) évoquée par deux évangélistes. Cela vient illustrer ce que nous avons dit dans l’introduction à ce commentaire. Les évangélistes ont puisé à un fond commun de paroles de Jésus ou de grands événements de sa vie, et ont construit, à partir de ces matériaux, une présentation de son histoire et de son message qui leur était propre, et qui dépendait à la fois du public auquel ils s’adressaient, et de ce qu’eux-mêmes avaient saisi du christ, et voulaient transmettre.

2     Dans cette péricope -très courte, mais non moins significative- il est question de la circoncision et de la nomination de Jésus. Deux évangélistes en traitent : Matthieu et Luc. Ni l’un ni l’autre ne parlent en connaissance de cause. Luc parce qu’il est disciple de Paul et n’a jamais rencontré Jésus, et Matthieu parce qu’il n’a rencontré Jésus qu’alors qu’il avait déjà commencé sa vie publique (donc au moins à 30 ans : Lc 03/23 = P 020). Les deux ‘témoins’ évangéliques évoquent donc des témoignages de témoignages, comme c’est presque toujours le cas. Il n’y a pas lieu de s’en méfier, en l’occurrence, mais il est prudent de ne jamais l’oublier.

3     Luc annonce la circoncision et la nomination de Jésus juste après son récit de la nativité avec les bergers. Il fait implicitement référence à la Loi de Moïse en précisant lorsque sont accomplis les huit jours pour sa circoncision, car la Loi précise que la circoncision doit se faire 8 jours après la naissance. Jésus est donc présenté comme un juif exemplaire, conformément à la Loi qui définit le juif.

4    Par contre Matthieu évoque la nomination de Jésus par Joseph (en omettant la circoncision) : il ne la connut pas (Marie, sa femme) jusqu’au jour où elle enfanta un fils, et il l’appela du nom de Jésus (Mt 01/25 = P 007). Ici on a déjà quitté le judaïsme : un homme qui ne ‘connait pas sa femme’ –impensable pour un juif- et qui nomme son fils sans le circoncire -idem-.

Luc était-il d’accord avec son maître Paul sur la circoncision ?

Il est étrange que Luc évoque la circoncision de Jésus. En effet, l’une des décisions radicales et clivantes de Paul de Tarse fut de supprimer un point essentiel de la Loi de Moïse : la circoncision. Le projet de Paul, qui aboutit à la fondation du christianisme comme religion à part, était de transmettre, non pas la doctrine de Jésus, qu’il n’a pas directement reçue et qu’il ne cite jamais, mais sa conception du mystère du ‘christ sauveur parce que crucifié’, et d’opérer cette transmission dans le milieu grec et romain. Or ceux-ci ne pratiquaient pas la circoncision des garçons. Cela eut été un grand obstacle au succès de la prédication et du recrutement que pratiquait Paul de devoir imposer cette coutume très décriée chez les gréco-romains. On s’étonne donc que Luc, le disciple de Paul, ait mentionné la circoncision de Jésus, et qu’il soit le seul évangéliste à le faire. Était-il en accord avec son maître Paul sur ce point ?

Enterrement et circoncision

1     Une autre chose est étrange, concernant Paul cette fois. Les Grecs et les Romains incinéraient généralement leurs morts, or les premiers chrétiens enterraient les leurs, comme les juifs. Il a donc bien fallu pour Paul bousculer assez fortement les coutumes des gréco-romains en matière de funérailles, alors qu’il s’est abstenu de le faire en matière de circoncision.

2     Il semble que la raison soit liée à la conception matérialiste et exotérique de la résurrection, comme réanimation du cadavre, qui est devenue la doctrine officielle de la résurrection, avec Paul. Bien qu’en réalité le corps se décompose non moins -bien que plus lentement- dans la terre que sur un bucher, il est plus facile, pour le peuple, de croire que le cadavre se réanimera quand on dispose d’un lieu de sépulture que lorsque les cendres se dispersent. D’ailleurs ‘cimetière’, en latin depuis le grec, signifie ‘dortoir’. Cela nous permet donc de savoir que les corps des ressuscités masculins ne seront pas circoncis, à l’exception de quelques juifs, s’il en est de sauvés, ce dont les premiers chrétiens semblaient parfois douter.

Le silence provocateur de Matthieu

1     Matthieu signale la nomination de Jésus, mais pas sa circoncision : Joseph l’appelle du nom de Jésus (Mt 01/25B = P 009). Il précise ce point lors de la scène de l’annonce à Joseph par l’ange. Là se trouve encore une curiosité car, chez les juifs, circoncision et nomination constituent les deux parties d’une seule et même fête. Tout se passe comme si, contrairement à Luc, il avait voulu gommer la circoncision.

2     La chose est d’autant plus étonnante que Matthieu écrit pour les juifs, contrairement à Luc et Jean. Il écrit quelque 40 ans après la mort de Jésus, dans un contexte de rivalité grandissante avec la tradition de la vie de Jésus. La suppression de la circoncision dans son évangile, qui pourtant évoque la nomination, peut apparaître comme une sorte de défi vis-à-vis de son public.

3     On est loin de la parole de Jésus : Celui donc qui violera l’un de ces moindres préceptes, et enseignera aux autres à faire de même, sera tenu pour le moindre dans le Royaume des Cieux ; au contraire, celui qui les exécutera et les enseignera, celui-là sera tenu pour grand dans le Royaume des Cieux (Mt 05/19 = P 201). Car, assurément, la circoncision est un point fondamental de la Loi de Moïse, et ceci depuis Abraham.

Le huitième jour  

Le huitième jour

1     Reste à savoir pourquoi la circoncision doit intervenir lorsque sont accomplis les huit jours ? Comme toujours, les raisons naturalistes se présentent. Laisser à la mère quelques jours pour se remettre, avant la fête, qui se déroulera chez elle avec beaucoup d’invités. Attendre aussi que l’enfant ait pris quelques forces, et se soit accoutumé à vivre en milieu aérien, avant d’être agressé par la chirurgie sacrée et l’agitation qui entourera la fête.

2     Mais ces raisons de bons sens sont loin d’épuiser la question, et d’expliquer pourquoi 8 plutôt que 7 ou 9. Il s’agit, bien sûr, de symbolisme. Chez les juifs, comme plus tard chez les chrétiens, le temps était rythmé par une semaine de sept jours. Dans la Genèse, Dieu fait le monde en six jours et se repose le septième… qui lui reste donc consacré.

3     Il est notable que la révolution de 1789, dans sa volonté d’éradiquer le sacré dans la civilisation, a tenté d’imposer une semaine de dix jours, dont neufs ouvrables, ce qui montre à quel point cette révolution n’a pas été faite par le peuple, mais par ses employeurs. Heureusement pour les travailleurs, comme pour le symbolisme, Napoléon, en 1805 rétablit le calendrier chrétien.

4     Par conséquent le ‘huitième jour’ est un jour impossible, puisque la semaine n’en comporte que sept et qu’on recommence ensuite un nouveau septénaire avec le lundi en premier jour. Autrement dit : le huitième jour se situe symboliquement hors du temps, dans l’éternel. Si l’on va au fond de ce symbolisme -ce que les chrétiens ne font pas, puisque la théologie leur interdit la fusion en Dieu- la circoncision-nomination-baptême désigne la destinée ultime de l’humain : l’unité avec Dieu. La théologie interdit cette conception, mais l’Évangile, du moins celui de Jean, en parle et en clair : Père saint, garde-les dans ton nom que tu m’as donné, pour qu’ils soient un comme nous (Jn 17/11 = P 267). Cependant, dans le christianisme, les fonds baptismaux ont toujours une forme octogonale.

Qu’en est-il de l’enfant de moins de sept jours ?

1     Une conséquence pratique de la notion du huitième jour est que l’enfant passe les sept premiers jours de sa vie, sans circoncision (c’est-à-dire qu’il n’appartient pas encore au peuple juif, et même à aucun peuple) et sans nom (c’est-à-dire qu’il n’est pas encore considéré comme véritablement humain).

2     Yahvé, selon la Genèse, a créé le monde progressivement, par étapes, et l’homme n’est apparu que le sixième jour. Le septième est le jour consacré à Dieu, jour de repos quant au travail humain, et jour d’étude de la Révélation. C’est donc la fréquentation directe de Dieu, alors que les six autres jours sont la fréquentation indirecte de Dieu, à travers la nature qu’il a faite et dont l’homme est gérant. Le huitième jour, le jour ‘impossible’ humainement, est celui de la transcendance ; non pas de la simple croyance, sur terre sous le regard de Dieu, mais du dépassement de la condition humaine en direction de Dieu.

3     Par conséquent, loin de considérer, comme le fait le Catholicisme, que dès la conception tout l’humain est déjà là, la tradition juive maintient un temps intermédiaire entre la naissance et la nomination-circoncision, le temps du premier cycle hebdomadaire, où l’enfant est quelque chose entre l’animal mammifère et l’humain véritable que seul le rite religieux assure. Dans l’Antiquité, où la mortalité infantile était importante, cela relativisait, en quelque sorte, la perte de certains des enfants. Mais cela n’est qu’une conséquence, pour ainsi dire psychologique, de cette conception, et certainement pas sa cause profonde. La cause est que l’homme est un animal, plus une culture, plus une religion révélée, plus une spiritualité. En aucun cas ce n’est qu’un animal simplement plus malin que les autres.

La circoncision, dans le monde et chez les chrétiens

La circoncision dans le monde

1     Le mot ‘circoncision’ signifie ‘couper tout autour’, c’est-à-dire précisément ‘couper le prépuce du garçon autour du gland de la verge. Cette action de chirurgie sacrée est l’un des premiers commandements du Dieu des juifs ordonné à l’origine de ce peuple, du temps d’Abraham (Gn 17/11-12, commandement répété dans le Lévitique 12/03). Abraham lui-même s’est auto-circoncis, étant adulte et, après lui, cela concerna les petits enfants mâles. Tout enfant mâle doit être circoncis, si possible à l’âge de 8 jours. La Thora ne dit pas pourquoi il faut pour un juif faire ce geste (chirurgical) plutôt qu’un autre ; mais elle précise la dimension spirituelle : cela sera le signe de l’alliance du clan abrahamique avec Dieu. Il est hautement probable que, si la Bible n’explique pas le pourquoi de ce geste, c’est que la chose allait sans dire pour les premiers réceptionnaires de ce texte.

2     Prenons du recul et considérons la circoncision dans le monde. Elle est pratiquée chez les musulmans, bien que de façon non obligatoire, mais en pratique très répandue cependant. L’islam est le plus grand groupe religieux pratiquant la circoncision. Il représente 1,6 milliards de personnes en 2014, soit le cinquième de la population mondiale et se trouve majoritaire dans une cinquantaine de pays. C’est précisément pour se relier à Abraham que les musulmans pratiquent la circoncision, pour marquer leur retour à la ‘pureté originelle’ des traditions abrahamiques. Et c’est précisément pour ne pas faire comme les chrétiens qui ont abandonné la circoncision dès le départ de leur religion. En islam, la circoncision porte le nom de ‘tehera’ qui signifie ‘purification’, dans plusieurs sens, dont celui de ‘retour de la tradition spirituelle aux origines’.

3     La circoncision est présente dans de nombreux pays africains, Burundi, Madagascar, dans l’océan pacifique, les Philippines, plusieurs pays asiatiques, dont la Corée. Elle est donc, sinon universelle, du moins très répandue.

La circoncision évacuée par Paul

Le cas du christianisme est particulier. Théoriquement fondée sur le Christ, qui était un juif circoncis, et qui enseignait : N’allez pas croire que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir (Mt 05/17 = P 058), la  religion chrétienne se devait de prolonger la pratique de la circoncision. La question ne devait même pas se poser. D’ailleurs, les Églises coptes et Éthiopiennes pratiquent toujours la circoncision. Mais il se trouve que les Romains et les Grecs de l’antiquité se refusaient catégoriquement à la circoncision -comme on l’a vu- et qu’un certain Paul de Tarse, de race juive, cependant citoyen romain, d’abord persécuteur zélé des chrétiens puis converti et devenu ‘plus royaliste que le roi’ (‘plus chrétien que le christ’) s’est mis en tête de convertir ses amis gréco-romains à la religion qu’il était en train de fonder et qui se nomma christianisme. La solution s’imposait donc : supprimer la circoncision, si fondatrice de la judéité, pour complaire au nouveau public. Cette question est un point essentiel illustrant bien la dualité d’origine du christianisme (Paul-Jésus).

Variations chrétiennes sur la circoncision

1     Les théologiens chrétiens se sont montrés embarrassés par la circoncision de Jésus, dès lors qu’ils la refusaient pour leurs ouailles, en opposition avec l’Écriture biblique et avec l’exemple évangélique de Jésus. Certains y virent une préfiguration de la crucifixion, bien que l’on ne voit vraiment pas le rapport entre l’une et l’autre pratique. Cette opinion présentait cependant l’avantage d’en dispenser le chrétien, puisque le Christ avait été crucifié à sa place.

2     D’autres affirmèrent que la circoncision de Jésus préfigurait le baptême chrétien, car les deux rites constituent une entrée dans leur tradition respective. Mais le sens du symbolisme est aussi pauvre ici que dans la thèse précédente, car le sens du geste n’apparait aucunement.

3     Paul -dans la lettre aux Colossiens- fait preuve, une fois de plus, d’une imagination que d’aucun considéreraient comme délirante en disant que Dieu lui-même a circoncis Jésus tout entier en la clouant sur la croix. Toujours cette aberration d’un Dieu qui torture son fils et l’obsession de réduire la mission de Jésus à son seul supplice.

4     Les profanes, et même les chrétiens, évoquent souvent les raisons hygiéniques de cette pratique. Elles sont réelles, tant pour la diminution des infections que pour la réduction des maladies sexuellement transmissibles. Mais l’homme moderne se hâte toujours de trouver une cause matérielle aux rites spirituels et, lorsqu’il a trouvé quelque chose, il est soulagé, en se croyant ainsi débarrassé d’un recours à la transcendance.

Des humains différentiés, une image unique de l’Unique

La pratique juive de la circoncision

1     Considérons comment les juifs pratiquent et comprennent la circoncision. L’enfant reçoit son nom juste après qu’il ait été circoncis. La circoncision est donc une nomination, ce qui montre la futilité de la seule explication par l’hygiène. On ne fait pas une fête sacrée quand on apprend à un enfant à se laver les dents. C’est ainsi qu’Abraham, qui se nommait auparavant Abram, reçoit son nom après qu’il se fut circoncis.

2     Le lien entre les deux (nomination, circoncision) a plusieurs causes, dont l’une est l’implication du corps dans la voie spirituelle. Comme les tatouages symboliques dans de très nombreuses traditions spirituelles, la circoncision est une marque corporelle irréversible, qui démontre un engagement dans la voie spirituelle juive, pouvant aller, dans certaines circonstances, jusqu’à la mort corporelle,  puisque la marque ne ment pas. On arguera sans doute que ‘le bébé de huit jours n’a pas choisi cela’, mais ceci est un argument de païen car, du point de vue spirituel, sa naissance dans cette tradition ne saurait être le fait d’un absurde hasard. Pendant la deuxième guerre mondiale, il en couta la vie a bien des juifs d’être circoncis car, dans la population européenne d’alors, c’était le seul signe physique qui les distinguait des ‘aryens’ supposés.

3     En hébreu, le rite de la circoncision se nomme Brit mila, ce qui signifie ‘alliance, coupure’, donc alliance verticale avec le Dieu des hébreux, horizontale avec son peuple, et coupure (bien que relative) d’avec les ‘goï’, les non-juifs.

L’enfant, messie et marié

1     Dans le rite de la circoncision chez les juifs, une chaise reste vide réservée pour Élie, prophète annonciateur du retour attendu du messie. Cela signifie, entre autre, que le garçon circoncis est considéré comme potentiellement messianique. Il y a là quelque chose qui évoque la notion ‘d’alter christus’ (autre christ) dans le christianisme.

2     Au cours du rite l’enfant est promis à trois choses : adhérer à la Thora, se marier et faire le bien. Le second point est important en ce qu’il confirme ce qui fut dit à propos de la virginité (spirituelle ou physique) de Marie mère de Jésus. Un homme non marié n’existe pas dans le judaïsme, comme d’ailleurs dans de nombreuses traditions. Nous évoquerons plus avant la situation d’une fille, qui ne peut évidemment être circoncise, et nous verrons que sa fonction est liée à celle de l’homme qui sera son mari ; ce qui implique que tous les hommes sont mariés et aussi toutes les femmes et, cela va sans dire en judaïsme, tous ont des enfants.

Un enfant consacré

Théoriquement, comme le rappellera la scène de la ‘Présentation de Jésus au Temple’ : il est écrit dans la Loi du Seigneur : Tout garçon premier-né sera consacré au Seigneur (Lc 02/23 = P 010). L’aîné mâle d’une famille avait une vocation religieuse et spirituelle ; ce fut le cas de Jésus, selon la volonté de ses parents. Dans la pratique juive, beaucoup de familles, bien que religieuses, ne souhaitent pas cela ; il y a alors un rite de rachat du premier-né mâle au grand prêtre, pour que l’enfant ne soit pas consacré au temple et cela même actuellement alors que le temple n’existe plus depuis 2000 ans ! C’est à la fois un contournement de la Loi et une extrême fidélité à sa lettre.

Un affranchissement du féminin

1     La Thora ne donne aucune explication quand la signification essentielle de la circoncision, mais l’intelligence spirituelle des humains s’est tellement matérialisée que désormais, ‘ce qui allait sans dire’ va encore mieux en le disant. Premier signe, en théorie c’est le père qui circoncit son enfant. En pratique, à cause du caractère chirurgical de la chose, certains s’en remettent à un spécialiste, à la fois chirurgien et religieux. Mais l’enfant se trouve dans les bras du père pendant la circoncision. Il y a aussi un parrain, censé accompagner l’enfant pendant toute sa formation.

2     Le jeune mâle est donc entièrement aux mains des hommes et, de façon manifeste, la mère n’a pas de rôle dans cette première et très importante cérémonie d’initiation. On comprend alors que la coupure n’est pas seulement celle du prépuce, mais aussi celle du lien entre l’enfant et sa mère. Une sorte de coupure du cordon ombilical transposée sur le plan sexuel, civilisationnel, religieux et spirituel.

3     Un ou une moderne féministe dirait : « Rituel typique d’un patriarcat totalitaire et misogyne ! » Ce serait mal connaître la société juive, et d’ailleurs aussi bien toute société traditionnelle. L’Inde n’est pas moins phallocratique et considère cependant que ‘la mère est le premier gourou’ de l’enfant. Dans le monde juif semblablement, le respect dû à la mère et au père est semblable. Jésus lui-même rappelle et confirme : Moïse a dit : Honore ton père et ta mère, et : Que celui qui maudit son père ou sa mère soit puni de mort  (Mc 07/10 = P 114). La misogynie, pas plus que l’hygiène, ne constitue la raison d’être de la circoncision. D’ailleurs, selon la ‘halakha’, la loi rabbinique, la judéité se transmet par la mère, sans tenir compte de la ‘nationalité’ du père.

4     Cependant -et c’est même devenu un archétype- il est bien connu qu’une ‘mère juive’ est possessive, intraitable, omniprésente, héroïque à l’occasion et hyper émotionnelle. De ce point de vue presque toutes les bonnes mères sont des ‘mères juives’. Et c’est pourquoi, dès le huitième jour de sa vie, l’enfant est symboliquement et rituellement coupé de sa mère. Évidemment, il la retrouvera sitôt achevée la cérémonie et restera dans ses jupons quelques années encore ; mais le programme est annoncé. Et si les gestes sont pratiqués sur l’enfant, le message s’adresse aussi à la mère.

5     Semblablement, la Bhagavad Gita enseigne pour le yogi : le refus d’être prisonnier de ses enfants, de sa femme, de la maison et des possessions… (BG 13/09).

Des humains différenciés

1     La circoncision met chirurgicalement en relief la masculinité du garçon. Le prépuce est ‘féminin’ (extérieur) par rapport au gland (intérieur) ; il s’agit donc d’un rite de virilisation.

2     Cela n’enlève rien au plaisir sexuel de l’homme, contrairement à l’excision clitoridienne des filles, qui ne se rencontre dans aucune loi religieuse, mais se pratique dans plusieurs cultures d’Afrique noire… et même en Europe désormais du fait de l’immigration.

3     Il n’est aucunement indifférent que ce rite de marquage du corps se fasse sur le phallus et non ailleurs. Ce signe indique un principe de toute civilisation à fondement spirituel : former des êtres différenciés (et non égaux et de fait identiques et interchangeables comme des produits industriels), des hommes qui soient des hommes et des femmes qui soient des femmes. Parce qu’ainsi la complémentarité est plus riche, la force d’attraction, en vue de former une seule chair -selon le principe biblique que Jésus rappellera-, plus puissante (Mc 10/08 = P 214).

4     Cette différenciation n’est que l’application sociale du principe métaphysique selon lequel ‘tout humain est une unique image de l’Unique’. Il se distingue déjà des autres par son sexe, puis, dans son sexe, par sa varna-caste, selon la conception hindoue que le christianisme a connu jusqu’à la révolution de 1789 et qu’il a renié depuis… mais qui, cependant, demeure clairement dans l’Évangile. Puis chaque homme et chaque femme se différencie de tout autre par son génie propre, théoriquement symbolisé par son nom, attribué lors de la circoncision pour les garçons.

L’homosexualité moderne hypostasiée

1     Aussi y a-t-il une certaine et fatale, logique à ce que le monde moderne -en fin de cycle de l’actuelle humanité- masculinise les femmes, dans l’habillement, les occupations professionnelles et autres, le langage même, et féminise les hommes, les réduisant de plus en plus à des préoccupations de nature féminines, limitées au monde mortel.

2     De même est-il fatalement logique que la figure de l’homosexuel, surtout masculin, soit présentée non seulement comme égale à l’homme différencié, mais même quasi comme un modèle d’une humanité future, sexuellement uniformisée.

3     Le kali yuga (à l’opposé du paradis) est le temps de l’inversion de toutes les normes du dharma (de la Loi). Jésus y fait allusion. À propos des foules qui allaient voir Jean le Baptiste, il demande : Qu’êtes-vous allés voir ? Un homme vêtu de façon délicate ? Mais ceux qui portent des habits délicats se trouvent dans les demeures des rois (Mt 11/08 = P 079) et Luc rajoute : ceux qui ont des habits magnifiques et vivent dans les délices sont dans les palais royaux (Lc 07/25 = P 079). On voit se dessiner les ‘mignons’ de certains rois efféminés, tant de l’Antiquité que de l’histoire de France.

De la circoncision maritale des femmes

Les femmes sont-elles vraiment incirconcises ?

1     « Et les filles ? » dira-t-on. Le paradoxe est que, sauf exception, on devient juif par la mère, mais que les jeunes juives ne bénéficient pas d’un équivalent du rite de la circoncision des garçons marqueur de la judéité. « Pourquoi cela ? » Parce qu’il est normal, pour une femme, d’être configurée pour la vie mortelle, physiquement et psychologiquement, et de privilégier la vie mortelle, quitte à dévaluer plus ou moins les valeurs de l’esprit qui se développent souvent au prix d’un certain sacrifice du corporel.

2     On pourrait dire, schématiquement, que les huit jours sans nom des garçons juifs, correspondent aux années en attente de mariage des filles juives. Certes, elles reçoivent un nom à la naissance, et cela est un point commun avec la circoncision-nomination, mais elles sont considérées comme vraiment capables d’accéder au spirituel seulement après qu’elles aient formé une union indissoluble (une seule chair) avec un homme-anêr, c’est-à-dire un homme qualifié, digne, noble et spirituel.

3     Aussi est-il très significatif que Jésus ait été circoncis, que cela soit précisé dans les Écritures, qu’il ait lui-même restauré le principe du respect du père et de la mère (au risque d’une condamnation à mort, comme nous l’avons vu) et aussi le principe d’une union fusionnelle de l’homme et de la femme, comme prélude à l’union fusionnelle, verticale celle-là, de l’humain avec le divin.

4     La tradition chrétienne est passée à côté d’une chose essentielle. En cause : l’identification qu’elle fit (surtout avec saint Augustin) du péché originel avec la sexualité ; la fascination quelque peu masochiste qu’elle cultiva pour la virginité physique (encore que les religieuses sont ‘mariées’ au Christ, portant alliance comme les femmes mariées, contrairement aux moines) ; la dévaluation qu’elle fit du mariage (en particulier avec la théorie du mariage prophylactique de saint Paul : mieux vaut se marier que brûler) ; et aussi, surtout même, à cause de la dévaluation spirituelle de la femme (contrairement à Jésus, dans son discours à la Samaritaine et ses dires à propos de Myriam de Magdala, et contrairement aux affirmations des évangiles gnostiques de Thomas et de Myriam).

L’anthropos androgyne et l’homosexuel

L’homosexuel et l’androgyne

1     Dans l’optique juive, aussi bien qu’évangélique, l’humain accompli présente un aspect, non pas d’homosexuel, mais d’androgyne, ce qui n’est pas du tout la même chose. Autant un couple homosexuel est la réunion d’une masculinité faible avec une féminité faible -et cela vaut aussi pour l’homosexuel en soi-, autant l’humain fusionnel souhaité par Jésus (une seule chair) est la fusion d’une masculinité forte et d’une féminité forte (symbolisée à la fois par Jésus-Marie, en version maternelle, et par Jésus-Myriam de Magdala, en version amoureuse). Le champ des possibles ainsi embrassé par une telle union est considérablement plus grand.

2     Comme souvent remarqué, la modernité est l’époque de l’inversion méthodique de la Loi, du Dharma. Quand cette inversion arrivera à son terme, le cycle humain actuel sera clos. Et le terme ne doit pas être très éloigné (à l’échelle d’une humanité du moins)  car on se demande de plus en plus : ‘Que reste-t-il qui n’ait pas encore été inversé ?’ Donc, pour se faire une célébrité à bon compte, dans le monde moderne, il suffit de mettre toute chose à l’envers.

La prophétesse Simone de Beauvoir

1     Les Français connaissent bien l’exemple de cette prophétesse de la modernité qu’est Simone de Beauvoir. Son livre ‘Le deuxième sexe’, fait partie de ces ouvrages célébrissimes et très peu lus, car de digestion difficile. Il dit tout en une phrase, la première : « On ne naît pas femme on le devient ». Toute sa force tient dans sa puissance d’inversion.  

2     Cette puissance d’inversion concerne les femmes et les hommes. Les femmes d’abord, car la femme est plus naturelle que l’homme, parce que configurée nativement pour la reproduction de l’aspect naturel de l’humain, son corps et son psychisme. Il est évident qu’au même âge les jeunes filles sont plus matures que les garçons. Dans une société traditionnelle, une fille de treize ans bien éduquée sait tout ce qu’elle devra savoir toute sa vie. Seul lui manque ce qu’elle découvrira à travers l’union au masculin dans le cadre marital, si elle a le bonheur de vivre cela avec un homme digne.

Le féminin travesti en masculin

1     La puissance d’inversion de la formule beauvoirienne tient aussi en ce qu’elle a dérobé la caractéristique du masculin pour la plaquer sur le féminin. Car l’évidence de toutes les cultures à base spirituelles est précisément ‘Qu’on ne naît pas homme, on le devient’.

2     Cela est illustré dans la tradition juive (et en principe aussi chrétienne) par le fait qu’existe un rite spécifique aux garçons, la circoncision, qui doit même modifier leur anatomie. La chose se comprend aisément puisque la fonction de l’homme, du yang, est d’être le témoin et l’ambassadeur du ciel, de Purusha (Inde), de l’Esprit. Or cela brise, ou pour le moins contrarie l’instinct ‘horizontal’ de l’animal mammifère qu’est aussi tout humain. Pour la femme, le bien c’est le vivant ; pour l’homme, c’est le vrai. Or, surtout actuellement, ce qui facilite la vie est loin d’être toujours vrai, et ce qui est vrai complique généralement l’existence en société.

L’épanouissement spirituel de la femme

Cette dimension spirituelle, la femme en est potentiellement capable, bien que l’attachement au vivant soit pour elle un obstacle plus considérable. Mais elle dispose d’un puissant moteur pour accéder à cette dimension : c’est l’amour qu’elle ressentira pour l’homme accompli qu’elle rencontrera. Alors, non pas avec ‘la corde au cou’, comme disent les hommes soumis à leur femme, mais encordée avec lui, comme deux montagnards en randonnée alpine, elle pourra vivre sa potentialité spirituelle, sans avoir à sacrifier l’horizontalité de sa fonction familiale et reproductrice.

Le refus de se soumettre à un incirconcis

1     Il est compréhensible que les femmes actuelles ne veuillent pas être soumises aux hommes modernes, même si elles ne le comprennent pas toujours elles-mêmes : ces hommes sont, pour la plupart, des ‘incirconcis’, au sens symbolique du terme. Des êtres qui n’ont pas libéré leurs potentialités viriles de son enveloppe féminine, qui n’ont pas quitté leur père et leur mère (Mc 10/07 = P 214), comme dit la Bible reprise par Jésus, et qui ne sont donc pas capables de réellement s’unirent à leur femme  (Mt 19/05 = P 214).

2     L’expression ‘hommes féministes’ désigne quelque chose de plus que ‘hommes égalitaristes’ ; car ce sont des hommes soumis au féminin, comme le mot ‘féministe’ le suggère clairement. Ces hommes féministes acceptent la situation, car ils n’ont rien de spécifique à apporter à la femme, sinon une force musculaire plus grande, ce qui n’a plus grande valeur à l’heure de la machine universelle, et une cérébralité plus puissante, qui va bientôt devenir secondaire à l’heure de ‘l’intelligence artificielle’.

L’égalité des différents ne saurait exister

En effet l’égalité entre des êtres différents ne saurait exister ; il y a hiérarchie ou inversion de la hiérarchie. L’homme ne saurait être l’égal de la femme. Soit il lui est supérieur, par une inspiration spirituelle plus sûre, plus forte, plus nette, mieux exprimée et plus motivante. Soit il est une femme, avec le charme, le mystère de l’intuition, la souplesse physique et psychique en moins. Toute femme bien épanouie, même hors d’une culture spirituelle et traditionnelle, pressent cela. C’est une expérience courante, pour un homme spirituellement éveillé, de constater l’attirance qu’il exerce auprès des femmes qui se déclarent féministes pour n’avoir jamais rencontré un homme digne qu’elles s’y consacrent.

Il quittera son père et sa mère (Mc 10/07 = P 214)

Pour résumer, le symbolisme de la circoncision, c’est ce qui permet à l’homme de sortir vraiment ‘des jupons de sa mère’ (même si celle-ci est une moderne travestie en homme) pour devenir ‘Yang vis-à-vis du monde et Yin vis-à-vis du Ciel’ comme l’enseigne la sagesse taoïste.

La préexistence de Jésus… et des humains ?

La préexistence de Jésus

Comme vu, Luc et Matthieu diffèrent, quant à la circoncision, dans la présentation de cette péricope, mais font chemin commun quant au nom. Encore que, relativement au nom, une nuance est remarquable. Luc précise : il est appelé du nom de Jésus, nom indiqué par l’ange avant sa conception (Lc 02/21 = P 009). L’attribution du nom renvoie directement à l’ange avant sa conception. Or, comme la conception, d’après le mythe de la Visitation de l’ange à Marie, n’était aucunement d’actualité, puisqu’elle ne connaissait pas d’homme, on doit en déduire qu’aucun humain n’a participé au choix de ce nom.

La préexistence de tous les humains

1     Cette remarque implique une préexistence de l’être habitant le corps de Jésus avant sa conception. Dans la doctrine orientale cette préexistence est connue mais, comme toujours, attribuée à tous les humains et non à Jésus seul : De même qu’en son corps actuel l’atman traverse l’enfance, la jeunesse et la vieillesse, de même passe-t-il, (après la mort) dans un autre corps. Le sage ne s’en trouble pas (BG 02/13). Certes, dans la théorie orientale, tous les humains portent un nom, et ce n’est pas le même à chaque incarnation (du moins peut-on le supposer, car ce n’est pas vérifiable). Mais en tout cas la préexistence de l’être est clairement affirmée.

2     La théologie chrétienne nie cette préexistence de l’être en assimilant la création d’un humain à sa conception sexuelle. Mais sur quoi s’appuie-t-elle pour une telle affirmation ? Ce n’est pas parce que l’Écriture affirme que l’être-Jésus préexistait avant la conception de son corps qu’il nie que le pôle spirituel de tout homme préexiste avant sa conception corporelle. Comme pour un certain nombre de dogmes, le fondement scripturaire de celui-ci demeure évanescent.

L’étrangeté de la famille chrétienne

Le rôle du père dans la tradition juive

Selon le récit de Matthieu, le nom de Jésus est bien aussi indiqué par l’ange, mais il insiste, entre l’ange et l’enfant, sur un indispensable maillon de la chaine de transmission : Joseph l’appelle du nom de Jésus (Mt 01/25B = P 009). Il est alors bien clair que la transmission du yin de l’humain (soit le corps, et l’immense domaine de l’éducation animale du petit mammifère et de l’éducation culturelle et sociétale qui en fera un humain) relève, principalement, du domaine de sa mère. Et aussi que la transmission du yang, en entendant par-là la transmission rituelle, sacramentelle, et nécessairement aussi la doctrine spirituelle qui la rend opérative est, principalement, l’affaire du père.

Un concept familial boiteux

Malgré le culte de la Sainte Famille dans le christianisme, qui introduit un Joseph presque transparent auprès d’une Marie quasi divine, la conception de la famille d’après les Écritures dogmatiques (Marie, l’ange, l’enfant) est terriblement boiteuse.

La famille, base de toute société

Or, dans toute civilisation normale (ce qui exclut évidemment le monde moderne) la famille est la base de la société. Le confucianisme est particulièrement exemplaire sur ce point. Et Jésus n’est pas en reste en reprochant aux prêtres : Moïse a dit : Honore ton père et ta mère, et : Que celui qui maudit son père ou sa mère soit puni de mort . Mais vous, vous dites : Si un homme dit à son père ou à sa mère : Je déclare korbân, c’est-à-dire offrande sacrée au Temple, les biens dont j’aurais pu t’assister, vous le laissez ne plus rien faire pour son père ou pour sa mère (Mc 07/10 = P 114).

Le diabolisme de la modernité antifamiliale

1    La Bhagavad Gita précise, à propos des hommes-asuras, c’est-à-dire ‘démoniaques’ : ces âmes dépravées, qui ont ruiné leur propre Soi, rapetissant leur intelligence, se livrent à des actions criminelles, et sont les ennemis du genre humain et du monde, qu’ils visent à détruire (BG 16/09). Les moyens de cette destruction sont multiples, mais le regard le moins averti remarquera que les lois modernes visent particulièrement à la désintégration de la famille.

2     Ces lois ont encerclé la famille et la frappent de tous côtés. Modification de la transmission du nom de famille, en laissant les enfants choisir entre le nom de la mère seule, ou du père seul, ou les deux dans un ordre ou dans l’autre : en somme on laisse aux enfants le droit de ‘divorcer’ leurs parents même si ces derniers continuent de vivre ensemble et de s’aimer. Assouplissement permanent du divorce (la révolution de 1789 a commencé par-là), jusqu’au point d’établir l’idée que le mariage à vie est presque une anomalie, ou l’effet d’une sclérose de l’évolution individuelle. Avortement décidé par la femme seule, en incognito, remboursé par le gouvernement, et pensé selon la seule direction de la liberté de la femme à disposer de son corps, dans l’ignorance totale du corps de cet autre être humain en cours de développement en elle. Avortement présenté quasiment comme une ‘méthode contraceptive’ alors que le condom est d’invention déjà millénaire. À l’autre extrémité de la vie, légalisation du suicide assisté, de l’euthanasie, cyniquement rebaptisé ‘droit de mourir dans la dignité’. Si le gouvernement trouve que les vieux lui coûtent trop cher, ou si les jeunes de la famille les déclarent embarrassants, voilà des solutions commodes qui pourraient les tenter. Dans les média, les parents, plus ou moins ‘adulescents’ eux-mêmes, sont présentés s’excusant auprès des enfants et se faisant même insulter. La déconstruction de la famille, base de la société, est totale de la part des gouvernants des démocraties libérales.

Histoire révélatrice du culte de la Sainte Famille

1    Or ce n’est pas le fait du hasard que la modernité soit le fruit véreux de la décomposition du christianisme et de la chrétienté. Le schéma conceptuel de la famille chrétienne est faussé par le dogme de la conception virginale de Jésus et la tentative de rééquilibrage par le culte de la Sainte Famille, se montre impuissante.

2     Pierre Gibert, théologien et exégète jésuite, déclare : « La Sainte Famille est quasiment absente des représentations iconographiques du Moyen-Âge. » De fait comme le culte de saint Joseph ne s’est développé qu’au XV° siècle, il manquait le chef pour faire une famille. La dévotion à la Sainte Famille n’est née qu’au milieu du XVII° siècle, précisément au Canada, sous l’influence de saint François de Laval. Ce n’est qu’à la toute fin du XIX° siècle que le pape Léon XIII introduisit ce culte en Europe et il a fallu attendre 1921 pour que Pie XI étende cette fête à toute l’Église. Mais la première guerre mondiale avait déjà ravagé les familles, et l’évolution des lois profanes devait achever sa destruction.

3     Pierre Gibert reconnaît : « On ne peut se fonder que très difficilement sur les Évangiles, qui sont particulièrement discrets, voire mutiques sur l’enfance de Jésus et la manière dont il a été élevé. »

4     Dans un article de la revue Jésuite Études, le philosophe Michel Serres souligne que la Sainte Famille diffère biologiquement du modèle prôné par l’Église catholique et, de plus, Jésus est un enfant unique. Donc le culte de la Sainte Famille, trop tardif pour corriger la chute de la civilisation occidentale, présente en plus deux défauts rédhibitoires : il ne correspond ni aux Écritures, ni à la morale de l’Église qui le promeut.

Le mystère du Nom

Le nom comme rite

1     Reste maintenant le point essentiel de cette courte péricope : le nom de Jésus. En fait il s’agit de deux points différents : le nom et Jésus.

2     Dans l’Évangile, le nom est donné au cours d’un rite : circoncision et nomination. Mais l’usage du nom est lui-même un rite : tout ce que vous demanderez en mon nom, je le ferai, afin que le Père soit glorifié dans le Fils. Si vous me demandez quelque chose en mon nom, je le ferai (Jn 14/13-14 = P 263).

Nama, Rupa

1     « Pourquoi Jésus ne dit-il pas : ‘Tout ce que vous me demanderez, je le ferai’ ? Que rajoute le détour par le nom dans cette affirmation ? ». Comme presque toujours dans l’Évangile, le nom -qui se révèle être une notion fondamentale- n’est pas théorisé, expliqué, défini. Et, comme presque toujours, la doctrine hindoue éclaire le chrétien exotérique et le conduit au cœur ésotérique de sa propre tradition.

2     Les êtres sont caractérisés par ‘nama’ et ‘rupa’, soit le nom et la forme. La forme est liée au corps et le nom à ce qui l’habite. Dans la Genèse biblique Yahveh fait la forme des animaux, mais demande à Adam de les nommer (Gn 2/19-20). Dans l’Évangile Marie fait la forme de Jésus (avec l’aide ésotériquement suggérée de Joseph) mais c’est l’ange Gabriel qui donne le nom.

Jésus : le nom de Dieu

Or, d’après le mythe évangélique, le père de Jésus n’est pas Joseph, mais Dieu, dont l’ange Gabriel n’est que le messager-angelos. Symboliquement, le nom de Jésus s’identifie donc à l’habitant du corps de Jésus, qui est Dieu en Personne. Le nom de Dieu, c’est ‘Je suis’ ; aucun nom ne peut définir Dieu. Alors le nom de Jésus tient lieu du nom de Dieu ; en invoquant son nom, c’est Lui qu’on invoque. Jésus est un homme qui, mythologiquement, a Dieu pour père, il porte donc le nom de son père, et cela donne Jésus-Dieu. L’Évangile dit Jésus-Christ, ce qui fait un nom d’homme plus une fonction d’homme (bien qu’éminente parce que messianique). Mais la théologie a fait Jésus-Dieu. Et, pour nombre de chrétiens, non seulement les deux fusionnent, mais Dieu demeure presque caché derrière Jésus. En pratique religieuse, Jésus est le nom de Dieu.

Le ‘mantra’ exotérique chrétien

1     C’est pourquoi le nom de Jésus est le ‘mantra’ chrétien par excellence. Du moins c’est le mantra exotérique, car la tradition l’a dilué dans une formule théologique et dogmatique : c’est l’invocation hésychaste du nom de Jésus. L’hésychasme (mot qui signifie ‘quiétude’, ‘tranquillité’, ‘calme’, ‘sérénité’) est une forme de mystique chrétienne propre à l’Église orthodoxe et remontant aux origines du christianisme, sans que l’on puisse établir un lien très direct avec Jésus lui-même.

2     On trouve cette formule la première fois chez Abba Philémon, ermite égyptien : « Seigneur Jésus-Christ, Fils de Dieu, aie pitié de moi, pécheur ! » Cette formule fait référence à la prière d’un aveugle (Lc 18/38 = P 225) et à celle du publicain de la parabole ‘Le pharisien et le publicain’ (Lc 18/13 = P 213).

3     Dans cette formule, on remarque que Jésus porte le titre de Christ, traduction grecque du mot Messie. L’arrière-plan de l’attente messianique d’une restauration de l’ordre divin sur terre dessine donc la nature de l’espérance évoquée dans cette prière. Car le Christ-Messie est, pour les juifs, le sauveur religieux, politique et racial du peuple élu.

4     ‘Fils de Dieu’ est entendu selon la dogmatique chrétienne, non comme un sage ayant réalisé le divin en lui, mais comme un Dieu de naissance et même d’avant naissance, une autre Personne que le Père, elle aussi divine.

Le moi sans Soi du chrétien

1     En fin de formule se trouve la référence au ‘moi’, identifié comme ‘pécheur’ ; et de fait le moi ne peut être que cela, si le centre de la conscience individuelle se place en lui. Mais comment, pour un chrétien dogmatique, la conscience individuelle peut-elle ne pas se placer dans le moi ? Nous avons vu que le saint pape Jean-Paul II, auteur du ‘Catéchisme de l’Église Catholique’ déclare : « Je n’ai pas un corps, je suis un corps. » Comment s’affranchir du moi individuel, à moins de sortir du dit catéchisme précisément ?

2     Ici le parallèle avec la spiritualité orientale s’impose. Celui dont le mental est obnubilé par le sens de l’ego (le sens du ‘je’) pense : c’est moi, l’auteur de l’action (BG 03/27). Celui qui s’identifie à son corps est assurément dans ce cas. Toute autre est l’attitude du yogi : « Ce n’est pas moi qui agis » : voilà ce que pense le yogi qui a cette Connaissance, alors même qu’il voit, entend, touche, sent, mange, marche, dort, respire,… (BG 05/08).

Une théologie à contre-évangile

1     Sur ce point fondamental, la théologie dogmatique et exotérique, celle qui fonde l’enseignement du clergé, rejette la partie centrale de l’Évangile. Elle identifie l’être humain à son corps, donc à son ego. Dès lors le salut devient le salut de l’ego, aussi n’est-il pas étonnant qu’il se résume à l’espérance de retrouver, après la mort, un ‘corps de résurrection’, nouveau, magnifique, et définitif réceptacle d’un ego immortel. On est alors aux antipodes de l’enseignement de Jésus : Si quelqu’un vient à moi sans haïr son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs, et jusqu’à sa propre vie, il ne peut être mon disciple (Lc 14/26 = P 192).

2     Autant cette parole tranche avec l’espérance quasi matérialiste de retrouver un corps qui ait un début et qui n’ait pas de fin, autant elle consonne avec l’enseignement de la Gita : Le seigneur suprême dit : « Les sages considèrent samnyasa (La totale soumission à Dieu) comme étant le renoncement à l’égo et aux actions qu’il inspire…(BG 18/02). (Le lecteur aura compris que le précepte, intérieur, de haïr son père et sa mère, vise la libération-moksha, et que celui, relationnel, d’honnorer son père et sa mère, vise l’harmonie de la vie sociale).

Quand l’ego appelle au secours

1     La demande ‘aie pitié de moi’ constitue le cœur de la formule hésychaste. La réalisation de cette demande est clairement conçue comme devant venir de l’extérieur ; d’une autre personne que celui qui fait la demande, venir de Jésus. Le processus de cette mystique se construit entièrement dans la dualité : Dieu-humanité, Jésus-dévot.

2     On est alors bien éloigné de l’évangile selon Thomas : Jésus disait : « Celui qui s’abreuvera à ma bouche deviendra comme moi, et moi je serai lui… (Tho 108). De ce point de vue Jésus n’est plus extérieur au disciple : alors on n’est plus seulement un chrétien, on est le Christ (Ph 67) et aussi : Nous ne sommes plus dans la dualité, mais dans l’unité (Ph 74). Passage qui trouve sa parfaite consonance dans la Bhagavad Gita : je considère l’homme épris de sagesse, l’éveillé, comme moi-même car, son mental concentré, il s’applique à faire de moi le but unique de sa quête (BG 07/18).

3     ‘Aie pitié de moi’ implique que c’est le moi qui demande à être sauvé, et non que l’on cherche à être sauvé du moi.

4     Et, selon cette conception exotérique, par quelle puissance Jésus est-il censé sauver le moi du dévot en quelque sorte l’éternaliser dans son ‘corps de résurrection’ ? Évidemment, par le sacrifice de la croix. Et l’on retrouve -comme nous l’avons longuement développé dans le commentaire métaphysique du Credo- cette hiérarchie inversée d’un Dieu, Jésus, se sacrifiant pour les mortels… et se sacrifiant à qui ?

La fusion possible du moi dans le Soi

1     L’homme, selon l’Orient hindou, a deux centres possibles : le moi et le Soi. Le premier est mortel, le second divin. Par compassion pour eux, moi qui réside dans leur propre cœur, je détruis l’obscurité née de l’ignorance, par la lampe lumineuse de la connaissance » (BG 10/11). Ce divin présent dans le cœur est le Soi. Et la translation de la conscience du moi égotique au Soi est possible ; c’est même précisément le but du yoga : contemple en moi l’Union (yoga) souveraine (BG 11/08). Et voici suggéré l’état de celui qui a réussi cette union : Ceux qui, en s’appuyant sur cette connaissance, ont réussi à s’identifier à moi, n’ont pas besoin de renaître, même lors d’une émission créatrice, et demeurent impavides à chaque résorption cosmique (BG 14/02).

2     La construction exotérique chrétienne se fonde sur la théorie fausse de la ‘creatio ex nihilo’, comme souvent signalé, dès lors est ignoré l’enseignement suivant : Une part de moi devient jiva (l’âme individuelle), dans le monde des vivants, elle est immortelle, et réside en prakriti (la Nature). Elle attire les six sens, dont l’organe interne (le mental) (BG 15/07). Celui qui s’identifie au corps, et donc aux sens et au mental, tombe dans le piège de ‘l’illusion cosmique’, qui consiste à se croire séparé du Principe divin. Or l’âme individuelle (traduction approximative de jiva) est une part du divin. L’expression, évidemment, est humaine. Car Dieu, l’Unique, ne se divise en parts qu’illusoirement. D’ailleurs la Bhagavad Gita corrige par avance cela en précisant : Indivisible, Brahman paraît se répartir entre les êtres. Il doit être connu comme le maintien des êtres dans l’existence (BG 13/16).

3     La Gita insiste sur la possibilité de la fusion du moi dans le Soi : Celui qui est libre du sens du ‘moi’, dont l’intelligence n’est pas souillée (par la dualité du bien et du mal)…jamais ses actes ne l’enchaînent (BG 18/17).

L’illusion hésychaste de la theosis

L’ésotérisme illusoire de l’hésychasme mystique

Comme nous sommes dans un commentaire de l’Évangile, fut-il ésotérique, voyons comment la tradition chrétienne envisage le mystère du nom et la tension du mystique vers le nom de Jésus. Ce que nous allons décrire, et qui est la grande tradition hésychaste, est considéré par beaucoup comme étant le ‘mantra yoga chrétien’, ‘l’ésotérisme chrétien’, voire le ‘yoga chrétien’. Or, malgré tout le respect que cette forme épurée de l’exotérisme mérite, tout cela repose sur une série d’illusions. Nous venons déjà de le suffisamment montrer en commentant la formule hésychaste, voyons ce qu’il en est désormais de sa tradition.

L’illusion de la déification

1     Dans la tradition Orthodoxe chrétienne, le salut trouve son expression achevée dans ce qui est appelé la ‘déification’. Si l’on s’en tient à la lettre, cela évoque immanquablement les propos de la Bhagavad Gita : Krishna déclare : Par ce culte, il me connaît en essence, ce que je suis et qui je suis ; et, me connaissant de la sorte, il entre en moi et ne se distingue plus (BG 18/55). Mais, justement, l’ésotérisme ne se contente pas de la lettre et observe avec soin dans quel sens on l’entend (BG 02/42).

2     Pour qui découvre l’hésychasme, tout semble aller pour le mieux. Les Pères de l’Église, à la suite d’Athanase d’Alexandrie (IV° siècle), présentent ainsi le mystère de l’incarnation du Verbe (Logos) en Jésus-Christ : « Dieu s’est fait homme pour que l’homme puisse devenir dieu ». La formule est sonnante, mais on déchante lorsqu’on la voit écrite, car le premier Dieu est majusculé, non le second. Il n’y a pas d’équivalence. Le bel effet de symétrie de la formule est trompeur.

3     Dans la ‘theosis’, la ‘divinisation’ hésychaste, il ne s’agit aucunement pour l’homme de fusionner en Dieu et de disparaître en Lui en tant qu’être séparé. Car les Pères de l’Église précisent ensuite : « L’homme devient dieu non par nature, mais par la grâce de l’Esprit. » C’est d’ailleurs un pléonasme car, Dieu n’ayant pas de commencement, ni de fin, on ne saurait devenir Dieu ; on l’est ou on ne l’est pas, on sait qu’on l’est ou on l’ignore, mais on ne le devient pas ; au mieux on le réalise ; on réalise qu’on l’est de toute éternité.

4    En somme on retombe, encore et toujours, sur la conception de l’humain ‘creatio ex nihilo’, la nature coupée de Dieu, et l’on rajoute à cette conception erronée, une série de croyances impossibles. Premièrement, que l’Esprit Saint de Dieu puisse diviniser ce qui à sa naissance n’était pas divin. Deuxièmement, que le Saint Esprit puisse le diviniser sans l’identifier avec Dieu quand même ; et, dans ce cas, pourquoi parler de diviniser ? Assurément, il ne s’agit pas de croire en comprenant, mais d’adhérer à un mystère destiné à le toujours demeurer.

L’image sans magie

1     Certains théologiens croient expliquer en précisant : « Cette opération permet d’accomplir ce que nous sommes déjà potentiellement en tant qu’êtres créés à l’image de Dieu, selon la Genèse. » Encore une fois les mots font illusion, attention de ne pas s’y tromper : Les mots que nous mettons sur les réalités terrestres entrainent l’illusion…  Celui qui entend le mot ‘Dieu’ ne saisit pas le Réel, mais une illusion ou une image du Réel. De même les mots Pères, Fils, Saint-Esprit, Lumière, Vie, Résurrection, Église, tous ces mots ne disent pas la réalité (évangile de Philippe 11).

2     Les théologiens, comme ici Philippe dans son évangile, emploient le mot ‘image’ comme étant une imitation morte de quelque chose de vivant. Comme une photographie, par rapport à l’homme dont elle est la photo. Comme la statue du sculpteur Pygmalion qui ne deviendra jamais sa Galatée vivante et aimante. Tout au contraire de cela, le même mot est employé dans la Gita au sens d’identité fondamentale : Krishna déclare : je suis l’image même du brahman, l’immortel et immuable, du dharma éternel (ordre, justice) et de la félicité absolue (BG 14/27). Les théologiens, au moins de langue française, auraient dû remarquer que ‘image’ est un anagramme de ‘magie’. Dire que l’homme est image de Dieu, c’est affirmer en creux qu’il est capable de Dieu.

Hésychasme et yoga

L’apparent yoga hésychaste

L’hésychasme procède en trois étapes. D’abord la ‘praxis’ (la pratique), qui est l’œuvre ascétique (du grec ‘askèsis’ signifiant ‘exercice’), pour purifier l’âme de ses passions. Ensuite la ‘theoria’ : contemplation des perfections invisibles de Dieu dans les choses visibles, soit dans la nature, l’être humain et les Écritures. Enfin la ‘theologia’ définie comme ‘L’union personnelle à Dieu, la connaissance directe et immédiate des mystères divins, par-delà les formes sensibles, les représentations et les noms.’

L’hésychaste et le Patanjali-Yoga : les Yamas

Tout cela ressemble beaucoup à la hiérarchie du ‘Yoga de Patanjali’, encore appelé ‘yoga aux huit membres’ car il procède en huit étapes. La ‘praxis’ ascétique correspond à plusieurs étapes du yoga. La première est yamas. Il s’agit d’un ensemble de cinq préceptes : ahimsha (la non-nuisance, souvent improprement traduite par non-violence), satya la véracité, asteya, le non-vol, brahmacharya¸ la consécration de la force vitale à Dieu, aparigraha, non-possessivité. Tout cela se retrouve dans l’hésychasme chrétien.

Les Niyamas

1     Puis la praxis hésychaste correspond aux niyamas, deuxième étape du yoga. Cet ensemble comprend aussi cinq préceptes.

2     Saucha l’hygiène. Là il faudrait mettre un bémol, car la vie monastique chrétienne, pour des raisons de pudicité sexuelle, s’accompagna souvent d’une conception salvatrice de la crasse.

3     Santosha, le contentement. Là aussi la pratique assidue des psaumes et des jérémiades prophétiques de l’Ancien Testament relève d’un tempérament religieux très différent.

4     Tapas, l’ascèse physique face au déplaisir.

5     Svadyaya, l’étude de soi-même et par soi-même. Ce point est doublement opposé à l’attitude du chrétien. D’abord parce que le christianisme manque cruellement de psychologie et l’étude de soi-même y est mal vue. Ce n’est pas par hasard si Freud a rencontré tant de succès dans les milieux chrétiens : il comblait un vide. Ensuite l’étude par soi-même (y compris des Écritures) est totalement opposée au fondement dogmatique littéral et indiscutable du christianisme, même monastique.

6     Ishvara pranidhana, consécration à Dieu. Ce point se retrouve clairement dans le christianisme, à cette différence près que, par le mot Dieu, on n’entend pas du tout la même chose que dans le yoga, puisque Dieu est conçu séparé de l’humain.

La posture hésychaste et les asanas

1     La ‘praxis’ hésychaste correspond semble-t-il aux asanas, ou ‘postures corporelles’ du yoga. Nous disons bien ‘semble-t-il’. Le moine hésychaste, comme le yogi, ne maintient pas son corps n’importe comment à la façon des humains modernes. Ses postures sont stéréotypées : allongé, assis sur un banc, debout, à genoux. À quoi s’ajoute la position de prière hésychaste : assis, tête tombante, menton sur le sternum, comme si le cerveau voulait se fondre avec le cœur.

2     Or il est frappant de constater deux points. Tout d’abord le yoga comprend une grande quantité de postures, même en éliminant les exploits acrobatiques ou esthétisants si à la mode en Occident. Il reste au moins une douzaine de postures de base en plus de celles de l’hésychasme. Leur but est de travailler sur le ‘corps pranique’, c’est-à-dire sur l’aspect énergétique du corps, au-delà de sa mécanique articulaire.

3     Et, surtout, la posture fondamentale, propre à la méditation, garde un alignement rigoureux des trois centres (sexe, cœur, cerveau), indispensable à l’éveil de la kundalini, qui représente à la fois une puissance énergétique et le cheminement du centre de gravité de la conscience dans les différents niveaux de l’être.

4     Nous sommes là dans un tout autre monde que celui de l’hésychasme. Et les innombrables problèmes énergétiques ou sexuels dont font preuve les membres du clergé chrétien proviennent en bonne partie du manque dramatique de ce yoga.

Les chants monastiques et le pranayama

1     Après les yama-(règles de conduite sociale), les niyama-(règles de conduite personnelle), les asanas-(postures-corporelles), le quatrième ‘membre’ du yoga de Patanjali se nomme pranayama, ce qui signifie ‘maitrise du prana, la force vitale’. Cela consiste en exercices respiratoires, règles alimentaires, et pratiques sexuelles pour les hommes.

2     Les moines chrétiens ont une sorte d’exercice respiratoire à travers le chant religieux, grégorien ou autre. Cela est beaucoup moins élaboré que le pranayama hindou et remplit la fonction que l’on pourrait sans irrespect qualifier de ‘bromure’ (sédatif et anticonvulsivant) ; chose qui s’ajuste mal avec l’hyper vigilance nécessaire à la spiritualité.

3     Les règles alimentaires des moines chrétiens ne sont guère différentes de celles des yogis.

4     Par contre la maîtrise énergétique de la sexualité masculine ne présente qu’une solution si élitiste qu’elle ne convient pas à la plupart des moines et encore moins aux prêtres. Elle correspond au yoga dit de la ‘main droite’, autrement dit la chasteté, qui suppose de n’avoir aucune pensée de nature sexuelle et de vivre donc dans la paix des sens. Or, si l’absence de gâchis de l’énergie sexuelle masculine est essentielle dans la vie spirituelle, la plupart des hommes, même spirituellement orientés, ne sont pas assez angéliques pour la voie de la ‘main droite’. Ce qui leur conviendrait est la ‘voie de la main gauche’ qui intègre la pratique de la sexualité et de la femme, mais sans dépense séminale pour l’homme, chose que l’Église officielle considère comme une abomination, tout en traînant deux mille ans d’irrégularité sexuelle du clergé. La tradition chrétienne est clairement amputée sur ces questions et ce n’est pas par hasard si de nombreuses ‘hérésies’ supposées ont tenté de trouver à cela des solutions forcément ‘hétérodoxes’.

Pratyahara, le retrait des sens

Le cinquième ‘membre’ du yoga de Patanjali est pratyahara, ‘le retrait des sens’. Il s’agit pour la conscience, ni plus ni moins, de se retirer du monde corporel, et par conséquent cela est aux antipodes de la conception qui affirme ‘Je suis un corps’.

Dharana, la concentration

Le sixième ‘membre’ du yoga de Patanjali est dharana, soit la ‘concentration’. Toute activité humaine, même profane, nécessite de la concentration, mais, dans le yoga, cette faculté est poussée à l’extrême, au point que cette technique mentale devient réalisation métaphysique, car le centre de l’être humain n’est autre que Dieu et la parfaite concentration divinise. Je suis le Soi (atman), siégeant dans le cœur de tous les êtres. Je suis le début, le milieu et aussi la fin de toutes les créatures (BG 10/20). En yoga, la concentration n’est plus seulement une technique, c’est une métaphysique en acte.

Dhyana, la méditation yogique

Le septième ‘membre’ du yoga est la méditation, mais entendue dans un sens très différent de la culture religieuse occidentale. Le principe métaphysique de base est que ‘L’être devient ce qu’il connaît’. En langage de la Bhagavad Gita cela donne : L’homme est fait de sa foi. Ce qu’est l’objet de sa foi, il le devient aussi (BG 17/03). Or le principe de l’identité suprême divin-humain est chrétiennement interdit par la parole du Credo ‘Jésus est engendré par Dieu, alors que l’homme est créé ex nihilo par Dieu’. Dhyana peut être une expérience spirituelle de certains mystiques en christianisme, mais ce n’est aucunement une voie chrétienne et c’est même clairement considéré comme une hérésie et une impossibilité.

Le samadhi, inconnu du christianisme

Le samadhi, huitième et dernier ‘membre’ du yoga, constitue l’état de conscience final recherché par le yogi. C’est le contraire exact des fameuses extases tant vantées dans la vie des mystiques chrétiens. Littéralement samadhi signifie ‘enstase’, c’est-à-dire plongée à l’intérieur de soi jusqu’à atteindre le Soi, et non pas excentrage comme l’extase. D’ailleurs, même dans le langage populaire, quand on dit de quelqu’un qu’il est ‘hors de lui’ cela n’a rien d’un compliment.

Après la praxis hésychaste, la theoria

1     Le développement détaillé sur le yoga nous a un peu éloigné de la mystique hésychaste. Nous avons donc vu la ‘praxis’ (pratique) et c’est elle qui nous a amené à comparer cette voie avec celle du yoga.

2     La deuxième étape théorique de l’hésychasme est la ‘theoria’ (théorie), mot qui dérive de theo, signifiant Dieu en grec. Dieu est invisible et donc inconnaissable par les sens. Cependant, si on envisage le monde sensible comme un langage codé de Dieu s’exprimant sur Lui-même, en somme si on appréhende le monde sensible comme un langage symbolique, alors on pratique theoria. Il s’agit donc de reconnaître Dieu dans l’image qu’il donne de Lui dans la nature, l’être humain et les Écritures saintes.

3     Cette voie ‘théorique’ est universelle, mais il est notable que les Écritures chrétiennes, qui sont très paraboliques et symboliques, l’utilisent plus que les traités hindous de métaphysique (Védanta) de cosmologie (Samkhya) ou que le texte central de la Bhagavad Gita. Par contre les puranas, récits mythologiques, souvent hauts en couleurs et chargés de symboles sont tout à fait de cette nature. Dans l’Inde traditionnelle, ils étaient destinés, sauf exception, aux femmes et aux basses castes qui n’avaient pas accès aux Védas. Cette remarque n’est pas sans faire penser à celle des philosophes grecs qui entendirent les premières prédications chrétiennes de Paul et de ses disciples et qui déclarèrent qu’il s’agissait d’un enseignement ‘pour les femmes et les esclaves’.

Après la theoria hésychaste, la theologia

Reste la dernière des trois étapes de l’hésychasme : la theologia (‘la logique de Dieu’, ‘le discours de Dieu’, ‘le discours sur Dieu’). C’est ‘l’union personnelle à Dieu, la connaissance directe et immédiate des mystères divins, par-delà les formes sensibles, les représentations et les noms.’ On serait en plein yoga s’il n’était question de ‘l’union personnelle à Dieu’. En effet, la véritable union à Dieu, qui ne peut être que fusionnelle, implique la dissolution de la personne humaine comme être séparé. C’est précisément ce qu’enseigne Jésus en disant : Si quelqu’un vient à moi sans haïr son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs, et jusqu’à sa propre vie, il ne peut être mon disciple (Lc 14/26 = P 192).

L’intuition non-duelle de certains mystiques ‘chrétiens’

1     Popularisée par ‘Le récit d’un pèlerin russe’, la ‘prière de Jésus’, en fait la prière hésychaste, s’est répandue jusque dans l’Occident catholique. On note cependant l’ambiguïté de l’expression, car ‘la prière de Jésus’ laisserait supposer qu’il s’agit de celle que pratiquait Jésus ; or l’évangile ne dit jamais les paroles prononcées par Jésus lorsqu’il priait, pour la raison très certaine qu’il ne parlait pas, même intérieurement.

2     On note cependant que toutes les critiques que nous avons adressées à la formule officielle ‘Seigneur Jésus-Christ, Fils de Dieu, prend pitié de nous, pécheurs’ disparaissent dès lors que le chrétien répète intérieurement le nom de Jésus seul et non la formule entière. On s’approche alors de la conception orientale du mantra hindou. Et il n’est pas interdit de penser que nombre de mystiques, officiellement chrétiens dogmatiques, se sont intérieurement libérés du Credo et de son dualisme foncier, pour tendre vers une véritable identité avec l’état spirituel christique.

Un hésychasme paulinien ?

1     Les théologiens qui, par construction, réduisent Jésus à Paul, affirment : « Paul a fondé en quelque sorte la prière de Jésus en affirmant Dieu l’a hautement exalté et lui a donné un nom qui est au-dessus de tout nom, afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse au ciel, sur la terre et dans les enfers (Ph 2/09-10). Il est bien clair, pour nos lecteurs, que cela relève d’une conception profondément dualiste prolongée jusqu’au ciel.

2     En réalité l’hésychasme ne laisse des traces identifiables qu’à partir du V° siècle chrétien avec Diadoque de Photicé et Nil l’Ascète et la formule complète n’apparait qu’avec Abba Philémon, comme déjà dit.

3     On note aussi une certaine descente conceptuelle de la prière hésychaste, car le mot ‘pécheur’, qui la termine, a été ajouté tardivement au XIV° siècle.

De quoi les dévots veulent-ils être sauvés ?

1     Après toutes ces considérations, un point important demeure : « Si Jésus signifie ‘sauveur’, de quoi Jésus sauve-t-il ? » Il suffit d’ouvrir l’Évangile pour constater que beaucoup de gens le prient, mais tous n’attendent pas la même chose de lui. Certains, comme la plupart des ‘Dix lépreux’ ne veulent que la guérison physique :« Jésus, Maître, aie pitié de nous » (Lc 17/13 = P 205) ; quand ils ont la guérison, ils ne font plus cas de Jésus. D’autres, comme l’aveugle Bartimée, lui demandent :  » Rabbouni, que je recouvre la vue! » (Mc 10/51 = P 225). Or, si Maître est un titre, que les dix lépreux donnent à Jésus (on honore toujours ceux dont on veut obtenir quelque chose), Rabbouni signifie exactement ‘maître chéri’ et se trouve d’ailleurs employé par Myriam de Magdala (Jn 20/16 = P 311). Il ne s’agit plus alors de flatter en quémandant un avantage physique, il s’agit d’être guéri d’âme non moins que de corps par quelqu’un que l’on aime avant même d’en tirer profit. Et d’autres, comme le ‘Jeune homme riche’ demandent carrément : que dois-je faire pour avoir en héritage la vie pour l’ère-aionios ? (Mc 10/17 = P 216). La quête est alors véritablement et directement spirituelle.

2     La réponse à la question se laisse alors pressentir : « Jésus sauve chacun de quoi il désire être sauvé. » Ce à quoi fait écho la Bhagavad Gita : De la manière même dont ils se tournent vers moi, Je me communique à eux. Les hommes suivent ma voie de multiples façons (BG 04/11).

Les quatre sortes de saluts

1     Pour être précis, quatre sortes de saluts se distinguent. La première sorte est la cessation d’une souffrance terrestre, humaine, comme la santé, l’indigence, le manque de liberté physique ou politique. Même si Jésus exauce la prière, l’avantage obtenu fait partie du monde mortel, et disparaitra avec lui (la résurrection de Lazare par exemple).

2     La deuxième sorte de salut est illustrée par la croyance chrétienne en la ‘résurrection des corps’. Il s’agit toujours d’obtenir de Jésus un avantage enclos dans la vie terrestre humaine, mais avec un ‘corps de résurrection’ que l’on croit immortel, ce qui est exagéré, car il est seulement paradisiaque or le paradis peut être perdu, comme le montre l’histoire d’Adam et Ève.

3     La troisième sorte de salut est illustrée par Jésus lui-même : lorsqu’on ressuscite d’entre les morts, on ne prend ni femme ni mari, mais on est comme des anges dans les cieux (Mc 12/25 = P 241). Il s’agit alors d’accéder à un état suprahumain, faisant encore partie de la manifestation-création, et donc toujours soumis aux cycles : Les habitants de tous les mondes sont soumis à la renaissance, y compris ceux du ciel de Brahma (BG 08/16).

4     La quatrième sorte de salut consiste en la fusion en Dieu, ce qui implique l’abandon définitif de l’individualité. Fusion en Dieu : Père saint, garde-les…pour qu’ils soient un comme nous (Jn 17/11 = P 267). Abandon de l’individualité : Si quelqu’un vient à moi sans haïr… jusqu’à sa propre vie, il ne peut être mon disciple (Lc 14/26 = P 192). Cette dernière forme de salut, qu’envisage clairement l’Évangile, mais que la théologie officielle répute impossible, porte en spiritualité un autre nom, ce qui se justifie parfaitement, car c’est le seul qui soit sans retour : il s’agit de la ‘libération’ ou ‘moksha’, de la libération du samsara, du cycle des naissances et des morts, de la libération des cycles, de tous les cycles de manifestation. C’est le but du yoga, tel que l’Inde entend le mot.

5     Pour en revenir à la prière hésychaste, dans sa forme et sa doctrine traditionnelle, il ne s’agit pas de viser moksha, pour la raison que c’est le ‘moi’ (‘prend pitié de moi’) qui cherche à être sauvé, alors que dans moksha le sacrifice du moi est la condition sine qua non : Certains parmi les yogins n’envisagent que les devas (dieux) comme destinataires des sacrifices. D’autres offrent le soi-ego (ou moi) comme un sacrifice, par le Soi-Atman, dans le feu du Brahman Suprême (BG 04/25). Donc l’hésychasme veut sauver son moi, le yogi veut se sauver du moi (pour réaliser le Soi).

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire

Circoncision et Nomination de Jésus