Présentation de Jésus au Temple : Texte de la péricope 010
Lc 02/22-38
BJ : Lc 02/22 : Et lorsque furent accomplis les jours pour leur purification, selon la Loi de Moïse, ils l’emmenèrent à Jérusalem pour le présenter au Seigneur (Lc 02/22 = P 010)
FG : Et lorsque sont accomplis les jours pour leur purification-katharismos, selon la Loi-nomos de Moïse, ils l’emmènent à Jérusalem pour le présenter au Seigneur-kurios (Lc 02/22 = P 010)
BJ : Lc 02/23 : selon qu’il est écrit dans la Loi du Seigneur : Tout garçon premier-né sera consacré au Seigneur (Lc 02/23 = P 010)
FG : selon qu’il est écrit-graphein dans la Loi-nomos du Seigneur-kurios : Tout garçon-arsên premier-né sera consacré-hagios au Seigneur (Lc 02/23 = P 010)
BJ : Lc 02/24 : et pour offrir en sacrifice, suivant ce qui est dit dans la Loi du Seigneur, un couple de tourterelles ou deux jeunes colombes (Lc 02/24 = P 010)
FG : et pour offrir en sacrifice-thusia, suivant ce qui est dit dans la Loi du Seigneur, un couple de tourterelles ou deux petits-nossos pigeons-peristera (Lc 02/24 = P 010)
BJ : Lc 02/25 : Et voici qu’il y avait à Jérusalem un homme du nom de Syméon. Cet homme était juste et pieux ; il attendait la consolation d’Israël et l’Esprit Saint reposait sur lui. (Lc 02/25 = P 010)
FG : Et voici qu’il y a à Jérusalem un homme-anthrôpos du nom de Syméon-(Dieu a entendu). Cet homme est juste et pieux ; il attend la consolation d’Israël et l’Esprit Saint repose sur lui (Lc 02/25 = P 010).
BJ : Lc 02/26 : Et il avait été divinement averti par l’Esprit Saint qu’il ne verrait pas la mort avant d’avoir vu le Christ du Seigneur, (Lc 02/26 = P 010)
FG : Il lui a été révélé-khrêmatizein par l’Esprit-pneuma Saint-pneuma qu’il ne verra-idein pas la mort-thanatos avant d’avoir vu-idein le Christ du Seigneur-kurios (Lc 02/26 = P 010)
BJ : Lc 02/27 : Il vint donc au Temple, poussé par l’Esprit, quand les parents apportèrent le petit enfant Jésus pour accomplir les prescriptions de la Loi à son égard (Lc 02/27 = P 010)
FG : Il vient donc au Temple-hieron, poussé par l’Esprit, quand les parents-goneus apportent le petit-enfant-paidion Jésus pour accomplir les prescriptions de la Loi à son égard (Lc 02/27 = P 010)
BJ : Lc 02/28 : il le reçut dans ses bras, bénit Dieu et dit (Lc 02/28 = P 010)
FG : il le prend-dekhesthai dans ses bras, bénit-eulogein Dieu-theos et dit (Lc 02/28 = P 010)
BJ : Lc 02/29 : « Maintenant, Souverain Maître, tu peux, selon ta parole, laisser ton serviteur s’en aller en paix (Lc 02/29 = P 010)
FG : « Maintenant, Souverain Maître-despotês,tu peux, selon ta parole, laisser ton serviteur-doulos s’en aller en paix-eirênê (Lc 02/29 = P 010)
BJ : Lc 02/30 : car mes yeux ont vu ton salut (Lc 02/30 = P 010)
FG : car mes yeux-ophthalmos ont vu-idein ton salut-sôtêrion (Lc 02/30 = P 010)
BJ : Lc 02/31 : que tu as préparé à la face de tous les peuples (Lc 02/31 = P 010)
FG : que tu as préparé-hetoimazein à la face-kata-prosôpon de tous les peuples-laos (Lc 02/31 = P 010)
BJ : Lc 02/32 : lumière pour éclairer les nations et gloire de ton peuple Israël. » (Lc 02/32 = P 010)
FG : lumière-phôs pour la révélation-apokalupsis aux païens-ethnos et gloire-doxa de ton peuple-laos Israël. » (Lc 02/32 = P 010)
BJ : Lc 02/33 : Son père et sa mère étaient dans l’étonnement de ce qui se disait de lui (Lc 02/33 = P 010)
FG : Son père-patêr et sa mère-mêtêr sont dans l’étonnement-thaumazein de ce qui se dit-lalein de lui (Lc 02/33 = P 010)
BJ : Lc 02/34 : Syméon les bénit et dit à Marie, sa mère : »Vois ! cet enfant doit amener la chute et le relèvement d’un grand nombre en Israël ; il doit être un signe en butte à la contradiction (Lc 02/34 = P 010)
FG : Syméon les bénit-eulogein et dit à Marie-mariam, sa mère : »Il est là pour la chute-ptôsis et le relèvement-anastasis de beaucoup-polus en Israël ; et pour être un signe-sêmeion contesté-antilegein (Lc 02/34 = P 010)
BJ : Lc 02/35 : et toi-même, une épée te transpercera l’âme, afin que se révèlent les pensées intimes de bien des cœurs. » (Lc 02/35 = P 010)
FG : et toi-même, un glaive-rhomphaia te transpercera-dierkhesthai l’âme-psukhê, afin que soient dévoilés-apokaluptein les débats-dialogismos de bien des cœurs-kardia. » (Lc 02/35 = P 010)
BJ : Lc 02/36 : Il y avait aussi une prophétesse, Anne, fille de Phanouel, de la tribu d’Aser. Elle était fort avancée en âge. Après avoir, depuis sa virginité, vécu sept ans avec son mari, (Lc 02/36 = P 010)
FG : Il y a aussi une prophétesse-prophêtis, Anne, fille-thugatêr de Phanouel-(face de Dieu), de la tribu-phulê d’Aser-(félicité). Elle est fort avancée-probainein en âge-hêmera. Après avoir vécu-zaein sept-hepta ans-etos avec son mari-anêr (Lc 02/36 = P 010)
BJ : Lc 02/37 : elle était restée veuve ; parvenue à l’âge de quatre-vingt-quatre ans, elle ne quittait pas le Temple, servant Dieu nuit et jour dans le jeûne et la prière. (Lc 02/36-37 = P 010)
FG : elle est restée veuve-khêra ; parvenue à l’âge de quatre-vingt-quatre ans, elle ne s’écarte-pas-aphistênai du Temple-hieron, participant au culte-latreuein nuit-nux et jour-hêmera dans le jeûne-nêsteia et la prière-deêsis (Lc 02/36-37 = P 010)
BJ : Lc 02/38 : Survenant à cette heure-même, elle louait Dieu et parlait de l’enfant à tous ceux qui attendaient la délivrance de Jérusalem (Lc 02/38 = P 010)
FG : Survenant-ephistênai à cette heure même, elle se met à célébrer-anthomologesthai Dieu-theos et parle-lalein (de l’enfant) à tous ceux qui attendent-prosdekhesthai la délivrance-lutrôsis de Jérusalem-(Cité de la paix) (Lc 02/38 = P 010).
Le Catharisme, la Loi et Jérusalem
FG : Et lorsque sont accomplis les jours pour leur purification-katharismos, selon la Loi-nomos de Moïse, ils l’emmènent à Jérusalem pour le présenter au Seigneur-kurios (Lc 02/22 = P 010)
Catharisme, Yoga, Évangile et théologie
1 Un moderne parlerait de « repos pour la mère » et de « premier développement pour l’enfant », là où le texte évoque la purification-katharismos nécessaire aux deux. Les deux points de vue ne sont pas exclusifs. L’idée de purification vient en écho de ce qui fut dit à propos de la circoncision : l’humain est un animal culturel et cultuel. Il doit se purifier de n’être qu’animal, se dé-profaniser en quelque sorte, pour accéder au statut de ‘fils de Dieu’ et non seulement de créature mammifère.
2 Le grec ‘katharismos’ fut repris par les Cathares d’Occitanie française, à qui l’Église de Rome fit la guerre, au cours de la ‘croisade contre les Cathares’, ou ‘croisade contre les Albigeois’ (XIII° siècle), qui s’est terminée par le massacre de Monségur. Sans entrer dans les détails de la doctrine cathare, dont nous ne sommes informés d’ailleurs que par ses accusateurs et destructeurs, ce qui est toujours sujet à caution, il s’agit d’une différence de perspective sur la valeur qu’il convient d’attribuer à la vie mortelle.
3 Pour le cathare, le mortel est potentiellement mort. C’est une évidence, presque un truisme. Mais, du point de vue de l’attachement de l’ego au corps, voire de son identification au corps, c’est le but lointain d’une ascèse difficile. Or il est remarquable qu’une grande distance sépare, d’une part, la théologie officielle du christianisme, pour laquelle l’humain est corporel, et le sera toujours et même au-delà des jours, quitte à améliorer son corps par l’acquisition d’un ‘corps de résurrection’, et, d’autre part, l’Évangile, qui parle carrément de haïr son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs (toutes personnes par qui un humain est corporellement lié) et jusqu’à sa propre vie (C’est-à-dire corps et psychisme selon la conception juive du mot vie dans l’Évangile), pour accéder au statut de disciple (Lc 14/26 = P 192). On est très loin alors du déjà cité ‘Je suis un corps’ du saint pape Jean-Paul II, auteur du ‘Catéchisme de l’Église Catholique’.
4 Les Cathares, comme les métaphysiciens orientaux et les yogis, considèrent que cette doctrine chrétienne est fausse. En effet le corps appartient à la manifestation, au samsara, et à ce titre il est soumis au mouvement cyclique des créations-destructions ; il a un début, il aura une fin. La conception chrétienne d’un ‘corps de résurrection’, qui aurait un début et pas de fin, est à leurs yeux une impossibilité métaphysique ; une sorte d’utopie religieuse pour les hommes attachés à leur corps.
5 On note également qu’il y a quelque chose de cathare (non pas au sens ‘hérétique’, mais au sens étymologique de ‘pur’) dans la doctrine de la Bhagavad Gita et du Yoga. De même qu’en son corps actuel l’atman traverse l’enfance, la jeunesse et la vieillesse, de même passe-t-il, (après la mort) dans un autre corps. Le sage ne s’en trouble pas (BG 02/13). Donc la perte du corps est sans importance ; l’humain est son atman, il n’est pas son corps. Comme un homme qui abandonne ses habits usés pour en revêtir de nouveaux, l’atman abandonne ses corps usés pour en investir de nouveaux (BG 02/22). Ce célèbre sutra illustre parfaitement la non-identification du yogi au corps. Il y a, certes, nombre de femmes, et même quelques hommes plus ou moins ‘culturistes’ qui s’identifient à leur corps, voire à l’image de leur corps, mais cela est considéré comme une folie, dans toute civilisation normale.
6 Le corps est une enveloppe transitoire de l’être, il n’est pas l’être. L’être est d’ailleurs souvent décrit dans la Gita comme l’être incarné qui vit…dans la cité aux neufs portes…(BG 05/13). Cette cité est le corps (masculin ici), le corps est donc assimilé à une maison à laquelle un homme censé ne saurait s’identifier. Un sutra décrit le yogi comme : refusant d’être prisonnier de ses enfants, de sa femme, de la maison…(BG 13/09). Et, pour bien marquer la différence entre le corps et l’être qui l’habite temporairement la Gita conclue : L’atman n’est pas perçu par les sens, ni par le mental. Il est inaltérable. Le sachant tel, tu ne saurais te lamenter sur le corps (BG 02/25).
7 On a donc en présence un christianisme théologique identifiant l’être humain à son corps, et une spiritualité, tant cathare qu’orientale, distinguant soigneusement le contenant du contenu. Dans le premier cas, une conception féminine (et légitime, car la femme, en tant que mère, est configurée pour produire le corps) et, dans le second cas, une conception virile (et spirituelle, bien que les hommes occidentaux modernes l’ignorent généralement).
8 Dans ce passage précis de l’Évangile, il ne s’agit, certes, que de la purification de la mère après l’accouchement, et de celle de l’enfant, qui a déjà commencé avec la circoncision et la nomination. Mais, ésotériquement parlant, il s’agit bien de la pureté nécessaire pour se présenter au Seigneur.
9 On se demande comment un chrétien peut s’accrocher à cette conception d’être un corps, alors qu’il voit chaque jour son corps vieillir dans le miroir et cela irrévocablement jusqu’à la mort. La spiritualité réalise qu’en matière de religion, la frontière séparant la foi de l’utopie est bien ténue.
10 A plus forte raison, le christianisme ne peut envisager que l’être actuellement humain quitte définitivement le monde des corps et même le monde des formes quelles qu’elles soient. La conception de moksha, la liberté de l’esprit par rapport à toute forme -formante et enfermante par définition- reste inaccessible pour lui.
L’équilibre de la Bhagavad Gita entre catharisme et christianisme
1 Dans le catharisme, le détachement du corps semble avoir été vraiment excessif, si l’on en juge d’après la pratique de ‘l’endura’. Une règle du catharisme voulait que l’homme ne mange ni ne boive sans avoir préalablement récité le Pater. Or il arrive que les vieillards n’aient plus la force de cette récitation ; ils risquaient alors de pécher en mangeant sans avoir récité la prière. La solution, non imposée, mais quelque fois mise en œuvre était l’endura, qui consistait à se laisser mourir de faim, et quelque fois de froid, après avoir reçu le ‘consolamentum’, l’ultime sacrement. Dans le christianisme, au contraire, l’identification au corps se veut ‘pour l’éternité’ comme disent improprement les théologiens.
2 Entre ces deux attitudes extrêmes (identification chrétienne au corps et mépris cathare du corps) la Bhagavad Gita, et l’hindouisme en général, se présentent comme une voie du ‘juste milieu’. Ils enseignent une relativisation radicale du corps par rapport à l’être qui l’habite, mais en aucun cas un mépris du corps. En témoigne la science du hatha-yoga, quasiment sans équivalent dans les autres traditions spirituelles, et la place dévolue au plaisir sensuel dans la gita elle-même : Que ceci soit pour toi Kâmadhenu, la vache d’abondance mythique, qui exauce tous les désirs (BG 03/10) et aussi : Chez les vivants je suis kama (le plaisir), mis en harmonie avec le dharma (l’ordre) (BG 07/11).
Quel besoin Marie avait-elle de se purifier ?
1 Cette question de la purification de Marie présente une contradiction avec le dogme de l’Immaculée Conception de Marie elle-même et avec le dogme de la Conception Virginale de Jésus par Marie. Jésus dit : Celui qui s’est baigné n’a pas besoin de se laver ; il est pur tout entier (Jn 13/01 = P 257) ; à plus forte raison celui, ou celle, qui n’a jamais été sale.
2 Comme le suggère l’audacieux Rabelais, Jésus fut conçu en Marie ‘par l’oreille’. Étant donné que l’enfant quitte sa mère par où il est entré, on doit en conclure qu’il est né de même. C’est d’ailleurs ce que semble expliquer le dogme chrétien qui précise que Marie est toujours vierge, même après la naissance de son fils. De quoi donc pourrait-elle se purifier ?
3 L’Évangile est ainsi fait : il décrit complaisamment un mythe, et sème ensuite, comme les cailloux blancs du petit Poucet, des contradictions au mythe dans le style ‘à bon entendeur salut’. Jésus lui-même ne manque pas de souligner le procédé en disant plusieurs fois : entende qui a des oreilles (Lc 13/35 = P 133).
4 Selon le procédé habituel à la construction évangélique, on peut discerner un parallèle entre, d’une part, Jésus qui lave les pieds de ses disciples -fonction dévolue aux esclaves dans l’antiquité- alors qu’il est le seigneur et le maitre, comme il l’affirme lui-même (Jn 13/01 = P 257), et, d’autre part, le fait que Marie, la Vierge des vierges, aille se purifier. Leçon d’humilité, comme condition sine qua non de tout cheminement de disciple.
Une religion qui prêche une foi sans Loi.
…Selon la loi de Moïse. Cette insistance sur la Loi (le Dharma dirait un hindou), est constante dans l’Évangile et ne sera jamais levée, fut-ce d’un ‘iota’ (d’un point sur un i) (Mt 05/19 = P 201). Cela amène la dérangeante question : « Quel rapport le christianisme actuel, si ignorant de la Loi, a-t-il encore avec Jésus, son exemple et son enseignement ? » Dans l’histoire du communisme, il y a la doctrine, représentée principalement par Marx et ‘la ligne du parti’ scrupuleusement suivie par les bénéficiaires de la ‘nomenclatura’ russe ou des ‘princes rouges’ chinois. Dans le christianisme romain, il y a l’Évangile et les discours des papes. Dans les deux cas, communisme et christianisme, le lien des deux tend vers une insaisissable abstraction.
Mener une vie présentable
…Ils l’emmènent à Jérusalem pour le présenter au Seigneur-kurios. Tout humain vit sous le regard de Dieu. On pourrait résumer toute morale à ceci : « Ne pense, ne dis, ne fais que ce que tu pourrais Lui présenter sans honte. » La ‘Présentation de Jésus au Temple’ est celle du disciple à son Maître divin, et elle est permanente.
La paix paradoxale de Jérusalem
1 « Pourquoi cette présentation de Jésus à Dieu se produit-elle à Jérusalem ? » En hébreu Jérusalem signifie ‘La cité de la paix’. La chose semble paradoxale à la lecture de l’Ancien Testament, tant l’histoire biblique est souvent guerrière. Et, depuis la fondation de l’État (théoriquement laïque) d’Israël, en 1947, l’histoire de Jérusalem n’est qu’une guerre perpétuelle, larvée ou franchement meurtrière.
2 ‘Le plan de Dieu sur la ‘ville sainte’ aurait-il échoué ? » Si l’on entend par paix ce qu’entendent les hommes, assurément. Mais Jésus prévient Je vous laisse la paix ; c’est ma paix que je vous donne ; je ne vous la donne pas comme le monde la donne (Jn 14/27 = P 263). Ceci dit, Jésus ne précise pas en quoi consiste sa paix. Il est notable qu’aujourd’hui, comme hier, les guerres qui se déroulent autour de Jérusalem ont un prétexte religieux, ce qui fait dire aux partisans de la laïcité que les certitudes spirituelles mènent à la guerre, et qu’il faut bâtir la civilisation sur l’éradication du divin pour obtenir la paix. Étant donné que l’Occident, dans sa globalité, a fait ce choix de la laïcité, et que ce même Occident fait la guerre partout et vend des armes à la terre entière, après avoir jugé de l’arbre à ses fruits comme dit Jésus (Mt 07/16 = P 073), on peut éliminer cette prétendue solution laïque au même titre que les autres.
3 Il est notable que Jérusalem soit une ville éminemment sacrée pour les trois religions abrahamiques. Pour les juifs, parce qu’ils l’ont fondée, vu que l’on ne remonte pas plus haut dans l’histoire. Pour les chrétiens, parce qu’ils prétendent que leur religion fut établie par Jésus, précisément à Jérusalem, lors de son dernier repas, la Cène, (ce qui pose problème, comme déjà vu). Pour les musulmans, parce qu’ils estiment avoir restauré le pur abrahamisme, que les juifs et les chrétiens auraient fait dévier, et parce que, ‘avec la volonté de Dieu’, ils ont conquis la ville, en 635 grâce au calife Omar, l’ont gouvernée pendant plus de quatre siècles, et Saladin l’a reconquise aux croisés chrétiens en 1187. De plus, c’est le lieu de départ du voyage céleste de Mohamed, et une mosquée très sainte s’y dresse encore aujourd’hui sur les fondations du temple juif d’Hérode. Jérusalem est donc la ville de trois religions, à la fois sœurs et ennemies, les religions abrahamiques. Ce détour historique impose une conclusion : la vocation de Jérusalem est à la fois religieuse et supra-religieuse ; en un mot, elle est ésotérique. Tout autre choix conduit à la guerre ; celui-là seul garantit la paix.
4 Autrement dit, Dieu n’accueille et n’assure sa paix, qu’à celui qui se présente à Lui dans sa nudité spirituelle et débarrassé de son manteau de religion, comme un nouveau-né d’une seconde naissance, initiatique.
L’immuabilité de la Loi, la Consécration, les Colombes
L’immuable et l’agitation
1 …selon qu’il est écrit-graphein dans la Loi-nomos du Seigneur-kurios… Le texte de Luc insiste sur la Loi. Nous sommes en pleine consonance avec l’enseignement de la Gita : Celui qui néglige les préceptes des Écritures (les shastra), pour agir selon son caprice, n’atteint jamais la perfection, ni le bonheur, ni le but suprême. Par conséquent, que les Écritures soient pour toi l’autorité qui détermine ce qui doit être fait et évité. C’est en connaissant les prescriptions des Écritures que tu dois agir dans ce monde (BG 16/23-24). Mis à part la question du but suprême, qui n’est assurément pas le même dans le christianisme et dans la Bhagavad Gita, tout correspond.
2 L’homme moderne, pour qui la loi est une chose incessamment évolutive, au fil des majorités politiciennes changeantes, ne saurait comprendre cette immuabilité du référentiel de l’homme spirituel. Elle n’est pourtant que le reflet de l’immuabilité du Principe, du moins pour une période du cycle correspondant au domaine d’influence d’un avatara.
3 Certains modernes gardent une petite trace d’un référent qui ne soit pas une girouette, en prétendant qu’existe un ‘sens de l’histoire’. Mais cette idée ne résiste pas à une connaissance historique, qui constate, au contraire, un effet de balancier, rasant sur son passage tout ce qui a été construit avant que ne s’inverse son mouvement. Et surtout, le problème est que le ‘sens de l’histoire’ invoqué par les modernes, consiste généralement à considérer comme progrès, amélioration et dépassement, la chute spirituelle et civilisationnelle annoncée dans toutes les traditions spirituelles sans exception. D’ailleurs, d’où pourrait bien provenir le ‘sens de l’histoire’ invoqué par les modernes, dès lors que ce n’est pas du monde divin ? Ils reconnaissent une source dont ils ignorent la nature et le nom : ne serait-ce pas celui dont la puissance repose sur la dissimulation ?
1 Tout garçon-arsên premier-né sera consacré au Seigneur (Lc 02/23 = P 010). « Pourquoi tout garçon ? » : nous l’avons amplement expliqué par l’orientation potentiellement moins difficile de l’homme vers la spiritualité, du fait que sa nature physico-psychique le lie moins au monde corporel et mortel.
2 On note que arsên, en grec, signifie ‘mâle, viril’ et donne en Français le prénom Arsène. Ce n’est donc pas un ‘genre parmi d’autres’ ; c’est le viril. Cependant, sur le plan des qualités effectivement éveillées (et non seulement potentielles), vu le désordre actuel, il se peut que le plus arsên des enfants ne soit pas l’aîné et même parfois que ce ne soit pas un garçon.
3 « Pourquoi premier-né ? » Pour une question de hiérarchie et une autre de temporalité. Hiérarchie, car on considère comme premiers les êtres supérieurs : la ‘première marche du podium’, le ‘premier arrivé à la course’. Mais, comme nous sommes en fin de cycle d’humanité, la hiérarchie est généralement retournée et du coup la spiritualité doit souvent inverser la hiérarchie profane, ce qui donne : celui qui voudra être le premier parmi vous, sera l’esclave de tous (Mc 10/42 = P 257).
4 Une question de temporalité aussi car la Loi semble établir une analogie entre le cycle d’une humanité entière et celui de la succession des enfants dans une famille. C’est d’ailleurs ce qui fonde le ‘droit d’aînesse’, qui réserve les biens et les pouvoirs au premier né mâle, chez les Romains, par exemple, ou les rois de France. A ce détail près que le ‘droit d’aînesse’ implique une responsabilité de l’aîné vis-à-vis des autres qui dépendront de lui. Psychologiquement, il est fréquent, dans les familles nombreuses, que le premier enfant soit bien éduqué par des parents jeunes, et les derniers beaucoup moins par des parents qui baissent un peu les bras devant l’accumulation des difficultés. Mais, tout étant bouleversé en fin de cycle, on ne saurait faire de cela une loi infaillible.
5 L’essentiel demeure que, garçon ou pas, premier-né ou pas, chaque humain doit se consacrer au seigneur. « Comment ?» dira-t-on. Par le sva-dharma, répond la Bhagavad Gita, c’est-à-dire le ‘devoir propre’ de chacun. Sur cela est fondée la hiérarchie des varnas-castes (en principe non héréditaires), dans l’hindouisme et aussi dans l’Ancien Régime occidental de la chrétienté. Et l’Évangile n’ignore aucunement ce point comme nous le verrons souvent, en particulier dans les paraboles des Talents (Mt 25/14 = P 227) et des Mines (Lc 19/11 = P 227). L’homme atteint la perfection, en adorant celui de qui sont émanés les êtres, et qui pénètre toute chose, et ceci par l’accomplissement de son devoir propre (BG 18/46).
La loi du sacrifice
1 …et pour offrir en sacrifice-thusia, suivant ce qui est dit dans la Loi du Seigneur, un couple de tourterelles ou deux petits-nossos pigeons-peristera (Lc 02/24 = P 010). Outre la troisième référence à la Loi du Seigneur, voici introduit ici le thème du sacrifice. Le dictionnaire donne : « Le sacrifice (étymologiquement ‘fait de rendre sacré’ ; du latin sacrificium, de sacer facere) désigne une offrande, en particulier de la nourriture, des objets, voire des vies animales ou humaines offerts à une divinité. »
2 Le principe du sacrifice est qu’on sacrifie à la fois le meilleur et l’inférieur, ce qui peut sembler paradoxal. On sacrifie l’inférieur, car c’est toujours quelque chose de mortel qui sacrifie son peu de vie au Dieu immortel. En somme on sacrifie toujours le moins au plus, faute de quoi la situation deviendrait absurde et suicidaire. Et en même temps on sacrifie le plus car un cadeau n’a de valeur que dans la mesure où il en a aux yeux de celui qui l’offre.
Le symbolisme des animaux
1 Le symbole des tourterelles ou pigeons est explicite. D’après le récit de la Genèse, aussi bien que d’après le bon sens, les animaux se divisent en trois grandes catégories : les aquatiques, les terrestres, les aériens. L’eau symbolisant le psychisme, sa mouvance, sa tendance à suivre le chemin de plus grande pente, son danger aussi car l’homme s’y noie, les poissons représentent des forces plus ou moins obscures de la psychè humaine. Jésus, marchant sur les eaux, domine ce domaine, contrairement à Pierre, qui finit par couler (Mt 14/27 = P 107).
2 Des animaux terrestres, l’homme fait partie et les connait donc bien, à ce détail près qu’il est censé se tenir verticalement, dressé vers le ciel, ce qui ne se produit que par culture, non par nature.
3 Les oiseaux habitent le ciel et symbolisent donc les anges. Dans le sacrifice, l’homme échange le symbole et le symbolisé. Il offre un oiseau à Dieu qui lui envoie l’éveil de l’ange vers lequel il tend.
Quelle est la spiritualité de Syméon ? / Le Temple et les lieux de la présence / Quand Luc laisse tomber le masque dogmatique / Un Syméon césaro-papiste
Quel est le rapport de Syméon et de l’Esprit Saint ?
1 Et voici qu’il y a à Jérusalem un homme-anthrôpos du nom de Syméon-(Dieu a entendu). Cet homme est juste et pieux ; il attend la consolation d’Israël et l’Esprit Saint repose sur lui (Lc 02/25 = P 010).
2 Syméon est défini comme homme-anthrôpos, c’est-à-dire l’humain en général. Son nom, analogue à celui de Simon, signifie ‘Dieu a entendu (ta demande)’ et aussi bien ‘Celui qui a entendu Dieu (et suit ses commandements)’. Donc le type de l’homme religieux, ce que confirme juste et pieux.
3 Il attend la consolation d’Israël et se situe donc au cœur de l’espérance messianique juive, dans cette religiosité politique, raciale et finalement très terrestre. Mais, pour une religion qui considère (comme toutes les religions abrahamiques) que l’homme est créé ‘ex nihilo’ et qu’il est corps et âme à jamais, n’est-ce pas la meilleure espérance possible ?
4 L’Esprit Saint repose sur lui : cette expression peut poser problème, si on se place, comme nous le faisons, dans l’optique de l’unité transcendante des religions, et donc dans une spiritualité qui s’enracine dans les deux grands groupes religieux du monde (les trois religions abrahamiques, juive, chrétienne, musulmane, et les deux orientales, hindouisme et bouddhisme) tout en les transcendant dans leurs particularismes. En effet, si l’on entend par spirituel ce qui dépasse le corps et l’âme (corpus, anima, spiritus), alors en quoi l’Esprit repose-t-il sur le type d’homme symbolisé par Syméon ?
5 Il n’est pas blasphématoire de penser que bien des Syméon ont pu condamner Jésus précisément parce qu’il ne fut pas le messie, le christ, qu’ils attendaient, libérateur politique et religieux d’Israël. Au fond ce Syméon cadre assez bien avec la figure du zélote rêvant de guerre sainte contre les Romains.
Le Temple et de la sainteté des lieux
1 Il lui a été révélé-khrêmatizein par l’Esprit-pneuma Saint-pneuma qu’il ne verra-idein pas la mort-thanatos avant d’avoir vu-idein le Christ du Seigneur-kurios (Lc 02/26 = P 010). Autre trait de Syméon : le prophétisme. Il possède la certitude de voir le messie de son vivant. Mais, sans faire preuve de moquerie vis-à-vis des israélites, n’est-ce pas un peu le cas de tous les juifs ?
2 Il vient donc au Temple-hieron, poussé par l’Esprit…Le grec ‘hieron’ pour Temple, ne dit qu’une chose, c’est le ‘lieu sacré’. Or il est dit, à propos du corps de Jésus : Mais lui parlait du lieu-de-la-présence-naos-(sanctuaire) de son corps-sôma (Jn 02/21 = P 029). Par conséquent, ce qui, ésotériquement, distingue un lieu sacré d’un autre n’est pas la présence architecturale d’un temple, ni le rite de sa consécration, c’est le regard spirituel de l’homme de Dieu qui perçoit le cosmos entier comme le ‘lieu de la présence’. Notre Syméon va, certes, au Temple de Jérusalem, mais tout homme à l’écoute de Dieu, tout ‘Syméon’ va au Temple, poussé par l’Esprit, où qu’il aille. Jésus reprendra ce thème avec la Samaritaine (Jn 04/10 = P 036).
Un Luc plus légaliste que la Loi…
Il vient donc au Temple-hieron, poussé par l’Esprit, quand les parents-goneus apportent le petit-enfant-paidion Jésus pour accomplir les prescriptions de la Loi à son égard (Lc 02/27 = P 010). Encore une référence à la Loi dans ce verset ! Il est difficile de ne pas suspecter Luc, qui n’écrivait pas pour les juifs, d’opérer un tour de passe-passe en composant son évangile. Il nous présente, avec le refrain du respect de la Loi, une sainte famille plus juive que nature, avec cependant une Marie qui ne veut pas de mari, et attend l’injonction d’un archange pour se décider à avoir un enfant, et un Joseph que l’idée de voir sa fiancée fécondée par un ange ne choque pas, et qui, tous deux, font circoncire leur fils dont les disciples ultérieurs ne seront pas circoncis ! Si Luc avait voulu occulter les nombreux points essentiels totalement étrangers à la religion juive de son texte, il ne s’y serait pas pris autrement qu’en scandant son récit d’un petit coup d’encensoir à la Loi.
Le mythe chrétien mis à mal
1 Le lecteur de l’évangile, capté par l’architecture grandiose du Temple et la référence martelée à la Loi, est à peu près assuré de ne pas observer un détail caché entre les deux : les parents-goneus apportent le petit-enfant-paidion… d’autant que rares sont les chrétiens connaisseurs du grec ancien, et que les traducteurs cléricaux n’ont pas mission de transmettre le secret du message, mais au contraire de fidéliser dogmatiquement une clientèle exotérique. Aussi la Bible de Jérusalem traduit les parents, alors que le texte donne les parents-goneus. Le mot goneus donne ‘génétique’ en français ; il s’agit précisément des ‘parents biologiques’. Le texte de Luc indique donc nettement, bien que caché derrière une habile composition, aidée par la trahison des traducteurs, que Joseph est le père biologique de Jésus.
2 Comme déjà signalé, le double langage exo-ésotérique de l’Évangile affleure ici. Et cela n’est pas si rare, comme nous le verrons plus avant. Mais le chrétien dont le cerveau a été coulé dès l’enfance dans le moule dogmatique ne lira jamais autre chose que la pré-interprétation qu’on lui a enseignée, sauf très rares exceptions et, même pour ces exceptions, il faudra un important travail pour se déciller.
L’intelligence de l’esclavage volontaire
1 Syméon le prend-dekhesthai dans ses bras, bénit-eulogein Dieu-theos et dit :« Maintenant, Souverain Maître-despotês, tu peux, selon ta parole, laisser ton serviteur-doulos s’en aller en paix-eirênê (Lc 02/28-29 = P 010). Deux points, complémentaires, sont à noter dans cette déclaration de Syméon. Il appelle Dieu Souverain Maître-despotês. Le mot despote, au départ, signifie ‘maitre de maison’, sans qu’il soit question de despotisme (pouvoir sans limite et donc excessif) au sens moderne. Mais il faut tenir compte du fait que la conception grecque et latine du pouvoir légitime du maître de maison ne peut qu’apparaître despotique à un démocrate contemporain. Syméon n’est manifestement pas gêné par la toute-puissance ‘despotique’ de Dieu.
2 Et l’on retrouve ici l’habituelle trahison des traducteurs cléricaux, que nous avons déjà rencontrée à propos de la parole de Marie disant à l’ange : Je suis l’esclave-doulos du Seigneur (Lc 01/38 = P 004). Car Syméon ne se dit pas ‘serviteur’, mais bien esclave-doulos de Dieu. Comme vu, le serviteur peut donner sa démission et changer de maître, pas l’esclave. Le vrai spirituel ne conditionne pas son obéissance à Dieu à la compréhension qu’il aura de ses ordres, ou au plaisir qu’il en ressentira. Son esclavage volontaire et heureux est l’expression de sa foi inconditionnelle. Cela montre que, même si son intelligence cérébrale ne comprend pas un ordre donné par Dieu, à travers les préceptes de la Loi, son intelligence cordiale comprend toujours qu’il parviendra à la connaissance totale en se coulant dans la praxis divine.
Un Syméon césaro-papiste
1 …car mes yeux-ophthalmos ont vu-idein ton salut-sôtêrion que tu as préparé-hetoimazein à la face-kata-prosôpon de tous les peuples-laos, lumière-phôs pour la révélation-apokalupsis aux païens-ethnos et gloire-doxa de ton peuple-laos Israël. » (Lc 02/30-32 = P 010)
2 Comme nombre d’autres, ce verset est historiquement plus que douteux. Le messie attendu par Israël n’était aucunement destiné à apporter le salut à tous les peuples. D’abord, la notion de salut, apportée par le messie au peuple d’Israël, présente une dimension politique, et à l’époque il ne pouvait s’agir que de vaincre les Romains, au moins suffisamment pour les chasser de la terre des juifs. Cela n’aurait pas été vécu par les Romains comme un salut, mais comme une humiliante et insupportable défaite. Ensuite, l’espérance post-mortem du salut juif est quelque chose de très flou et fort différent, en tout cas, de la conception d’un corps de résurrection immortel élaborée par la théologie chrétienne postérieurement à Jésus.
3 En évoquant une révélation aux païens-ethnos, le texte met une idée romaine (de domination sur les nations) dans la bouche d’un prophète juif et remodèle de plus cette idée selon la conception de l’Église catholique romaine naissante. On est en plein anachronisme saupoudré de syncrétisme.
4 Quant à la gloire de ton peuple Israël (gloire d’être le phare spirituel, et sans doute temporel des nations païennes), c’est attribuer à Syméon une bien grande ambition pour un dévot juif dans un pays d’occupation romaine. Ce Syméon là présente des airs d’Alexandre le grand, avec la tolérance et l’universalisme ésotérique en moins, car Alexandre absorbait la culture des peuples conquis et ne prétendait pas aveugler leur face de sa lumière infaillible.
Chute, relèvement et coup de glaive bien problématiques
Étonnantes contradictions
1 Son père-patêr et sa mère-mêtêr sont dans l’étonnement-thaumazein de ce qui se dit-lalein de lui (Lc 02/33 = P 010). Les textes mythologiques, du moins pris à la lettre, s’adressent à un public d’une candeur ravissante. Voilà des parents qu’une conception archangélique et divine n’étonne pas, et qui s’ébahissent parce qu’on leur annonce que leur fils sera un grand libérateur ! En fait d’étonnement, c’est le lecteur réfléchi qui est étonné en tombant sur ce verset.
2 Et ceci d’autant que Luc en rajoute une couche dans la contestation du mythe qu’il a lui-même bâti : Son père-patêr et sa mère-mêtêr. Il faudra aux théologiens toute l’hypocrisie que Jésus dénonçait déjà chez les prêtres de son temps pour prétendre que les juifs ne savaient pas très bien ce qu’est un père et employaient le mot aussi bien pour les adoptés, voire les cousins. On retrouvera ce genre d’argumentation à propos des frères de Jésus. Voici ce que Jésus pensait du clergé de son temps : Malheur à vous, scribes et Pharisiens hypocrites…(Mt 23/13-29 = P 171) ; ce passage, dont nous ne citons que le début, comprend six fois le mot hypocrites à leur adresse ! S’il est vrai que l’humanité dégénère au fil de la descente cyclique, comment pourrait-on parler du clergé actuel sans paraître irrespectueux ?
Où sont la chute et le relèvement d’Israël ?
1 Syméon les bénit-eulogein et dit à Marie-mariam, sa mère : »Il est là pour la chute-ptôsis et le relèvement-anastasis de beaucoup-polus en Israël ; et pour être un signe-sêmeion contesté-antilegein (Lc 02/34 = P 010).
2 Après avoir pour ainsi dire ‘vendu la mèche’ en attribuant à Joseph le titre de père de Jésus, voici que Syméon, très impoliment, l’efface du paysage et ne s’adresse plus qu’à sa femme, qu’il ne nomme pas telle d’ailleurs, mais considère par rapport à Jésus : il dit à Marie, sa mère. Et revoilà le lecteur tout à coup plongé dans le mythe d’une Marie quasi divine affublée d’un mari transparent… dont le texte nous précise cependant plusieurs fois qu’il est un habitué des conciliabules avec les anges. Ce qui est étonnant, dans l’exotérisme, c’est l’épaisseur de la crédulité qu’il suppose à l’auditeur moyen. Force est de constater que c’est justifié, puisque cela fonctionne depuis deux mille ans. Car l’incroyance moderne ne vient pas tant de l’effet repoussoir des illogismes des textes ou de la doctrine, que de la fascination consumériste des masses actuelles, qui fait qu’elles oublient l’esprit plutôt qu’elles ne le renient.
3 Après l’ambitieuse référence aux nations païennes, voici que Syméon se recentre sur Israël : Il est là pour la chute et le relèvement de beaucoup en Israël. Parle-t-il d’Israël au sens premier d’un peuple et d’une religion particulière ? Et alors que signifie la chute et le relèvement ? Faut-il entendre que beaucoup d’israélites ont chuté et se sont relevés ensuite ? Ou que beaucoup ont chutés et beaucoup d’autres se sont relevés ? Et ces chutes et ces relèvements sont-ils à entendre physiquement, politiquement, spirituellement ? On sait qu’en l’an 70, soit quarante ans après la mort de Jésus, la moitié des Juifs furent tués par l’empereur Titus, l’autre moitié déportée en esclavage, et que le Temple fut rasé. Cela constitue assurément une chute, mais elle ne peut être attribuée à Jésus, car elle résultait d’une révolte juive contre Rome, or Jésus, contrairement au désir de nombre de ses disciples, n’a jamais prêché la révolte.
4 Que peut donc être la chute prophétisée par Syméon ? Une autre interprétation, chrétienne celle-là, donnerait : « Jésus a fondé le christianisme, donc les juifs qui ne se sont pas convertis au christianisme ont chuté spirituellement en ne reconnaissant pas le messie qu’ils attendaient. » Mais, entre les trois paternités possibles (Jésus, Paul de Tarse et Constantin) comment savoir quelle est le fondateur du christianisme ? Et comment accepter une telle interprétation relevant d’un exotérisme religieux aussi egocentrique ? Il est bien difficile de voir ce qu’évoquait Syméon à propos de cette chute ; et il est assez inacceptable, ésotériquement, d’accepter l’interprétation exotérique chrétienne.
5 Si on envisage la question du relèvement, la tâche n’est pas plus facile. Sur le plan historico-politique la vie de Jésus n’a aucunement relevé Israël. Sur le plan religieux et spirituel, faut-il entendre là aussi que se sont relevés les juifs qui se sont convertis à la nouvelle religion chrétienne et eux seuls ? Comment adhérer à ce point de vue alors que Jésus lui-même a vécu jusqu’au bout en parfait juif ? Et d’ailleurs, après l’ascension, Luc dit des disciples ils sont constamment dans le Temple à bénir Dieu (Lc 24/53 = P 320) ; ils ne se réunissaient pas à part dans une autre religion.
Un signe contesté
1 Par contraste avec ces propos sibyllins, la suite est une évidence. On ne saurait mieux dire que Jésus est là pour… être un signe contesté. Ici se situe le paradoxe signalé entre la Bhagavad Gita hindoue, récit d’une bataille particulièrement ravageuse, qui est l’occasion d’un discours spirituel notablement serein, et la ‘non-violence’ de Jésus, qui fut en conflit avec presque tout le monde, y compris ses disciples, pendant sa vie publique entière.
2 La séparation traditionnelle des deux avènements du Christ fait illusion. Le premier, passé, serait de compassion, le second, encore en attente, sera de gloire, de puissance et de justice (Mt 26/64 = P 272). Mais en réalité la compassion de Jésus déclenche presque toujours un jugement, voire une condamnation. Jésus pardonne à la pécheresse, mais cela suscite la condamnation du pharisien (Lc 07/39 = P 080). Il libère le possédé de Gadara en sacrifiant un troupeau de porcs, cela entraîne la protestation d’une ville entière (P 098 = Mc 05/17). Il fait des miracles à Capharnaüm mais cela rend jaloux ses compatriotes de Nazareth au point qu’ils entreprennent de le tuer… et la liste est fort longue.
3 On a souvent l’impression que Jésus est un provocateur, comme le dit clairement Syméon : pour être contesté. On dirait souvent qu’il fait un miracle compassionnel plus pour éprouver ceux que cela dérange que pour soulager le miraculé. Car le miracle, souvent corporel, n’a qu’un effet transitoire, alors que la réaction des témoins au miracle portera très loin ses effets, ‘par le karma’ dirait un oriental. Sur ce point Syméon discerne bien la nature de l’action du christ.
4 Jean déclare : Dieu n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui (Jn 03/17 = P 031). On pourrait cependant presque dire que « Dieu a envoyé Jésus sauver le monde pour qu’il soit jugé par lui », tant son action salvatrice et condamnante sont l’avers et l’envers d’une même médaille. D’ailleurs, un salut du pécheur repentant, sans condamnation du pécheur persévérant, n’aurait aucun sens, puisqu’il reviendrait à une approbation du péché. Aussi Jésus dit-il : Si ton frère vient à pécher, réprimande-le et, s’il se repent, remets-lui (Lc 17/03 = P 134) ; le pardon est toujours conditionnel, sinon il se ferait au détriment de la justice.
5 C’est une évidente aberration du ‘christianisme moderne’, surtout romain, que de survaloriser le pardon par rapport à la justice, au point d’ignorer cette dernière. Les idéaux révolutionnaires adoptés par l’Église n’y sont pas pour rien. Dès lors que ‘tous les hommes sont égaux’, le salut devient un ‘droit de l’homme’ et un pape François peut déclarer ‘L’enfer existe, mais il n’y a probablement personne dedans’, ce qui revient à remplacer une monstruosité théologique (l’enfer éternel) par une pirouette de bateleur.
6 Sur les lèvres de Syméon se rencontre, pour la deuxième fois dans l’Évangile, le mot signe–sêmeion. Le premier, qui ne rencontra aucune adversité, est annoncé par un ange : ceci vous servira de signe : vous trouverez un nouveau-né enveloppé de langes et couché dans une crèche (Lc 02/12 = P 008). Presque tous les autres signes seront sujets à conflits, ce qui montre bien que la matérialité du signe (généralement miraculeuse) est secondaire, et cache la remise en ordre radicale que Jésus entreprend dès le premier avènement, sur le plan de la doctrine en tout cas.
Le glaive et le débat des cœurs
1 Syméon continue de s’adresser à Marie seule : et toi-même, un glaive-rhomphaia te transpercera-dierkhesthai l’âme-psukhê, afin que soient dévoilés-apokaluptein les débats-dialogismos de bien des cœurs-kardia (Lc 02/35 = P 010). Cette déclaration n’a aucun sens si on prend le récit au sens littéral. Et ce sera plusieurs fois le cas, comme le arrache ton œil (Mt 05/29 = P 060) du discours sur l’adultère. Ces passages obligent le méditant à ne pas demeurer collé à la lettre de l’Écriture.
2 Un glaive te transpercera l’âme peut se comprendre, annonçant à Marie qu’elle assistera à la mort atroce de son propre fils. Mais afin que soient dévoilés les débats de bien des cœurs ne s’explique guère. La phrase semble signifier que l’âme de Marie renferme bien des cœurs et les débats qui les agitent. Auquel cas Marie serait conçue ici non comme un individu, la mère de Jésus, mais comme une entité collective. De plus, le cœur est un double symbole, d’une part de l’affectivité, d’autre part de l’intuition intellectuelle, supra-mentale. Or, s’il s’agit de débats-dialogismos, on est dans le domaine mental et non dans l’intelligence cordiale. Le glaive-parole transperce l’âme du méditant, détruisant ses doutes intérieurs, et faisant régner la vérité vierge.
3 Dans l’évangile gnostique de Philippe apparaît une conception de Marie presque aux antipodes de ce passage, bien qu’aussi comme une entité non individuelle. Certains disent que Marie a été fécondée par la grâce de l’Esprit-Saint, ils ne savent pas ce qu’ils disent… Marie est le silence vierge qu’aucune puissance mauvaise ne souille et ne distrait, elle demeure silence immaculé… (Ph 17). Chez Philippe, Marie symbolise un état de conscience et non un individu. Ou bien l’état de conscience propre à la mère de Jésus est devenu un archétype, un peu comme en littérature on parle, d’après Molière, d’un Harpagon pour un avare.
4 Le problème, c’est que, dans le propos de Philippe, l’âme de type marial est éminemment spirituelle, alors que, dans la version de Siméon, les débats de bien des cœurs sont révélés par la blessure qu’un glaive fera dans l’âme de Marie, comme si la vie intérieure de Marie était chargée de débats et de contradictions.
5 Les commentateurs classiques rapprochent évidemment le coup d’épée dans le cœur de Marie de ce qu’elle subira en assistant au procès puis au supplice fait à son fils. Ils ne manquent pas non plus de remarquer que l’épée, au sens figuré, est la parole de Dieu : Le seigneur a fait de ma bouche une épée tranchante (Is 49/02). De nombreux midrash expliquent que les consonnes du mot épée en hébreu sont les mêmes que les consonnes du mot Horeb (le mont Sinaï) où fut donnée la Torah.
6 Jésus lui-même reprend ce symbolisme au moment de son départ : maintenant, que celui qui a une bourse la prenne, de même celui qui a une besace, et que celui qui n’en a pas vende son manteau pour acheter un glaive (Lc 22/36 = P 262). Les interprètes traditionnels disent que le glaive est celui de la parole divine et non un glaive physique. Reste alors à interpréter de même façon la besace et la bourse, ce qui risque d’être un peu ‘tiré par les cheveux’.
7 Tout cela laisse le lecteur sur sa faim, car les commentateurs expliquent le glaive qui transperce l’âme de Marie, puis ils expliquent que la parole de Jésus dévoile les débats de bien des cœurs ; mais ils font l’impasse sur l’essentiel, ce petit mot afin, qui relie les deux propositions dans une même phrase. En quoi l’âme percée de Marie dévoile les pensées du cœur des autres humains ? Sur ce point, essentiel, dans le propos de Siméon, les exégètes glissent souvent, en laissant entendre que le statut suréminent de la ‘Mère de Dieu’ explique le mystère ; ce qui est bien commode.
Anne, la préchrétienne
Anne, une prophétesse juive fortement christianisée
1 Il y a aussi une prophétesse-prophêtis, Anne, fille-thugatêr de Phanouel-(face de Dieu), de la tribu-phulê d’Aser-(félicité). Elle est fort avancée-probainein en âge-hêmera. Après avoir vécu-zaein sept-hepta ans-etos avec son mari-anêr… (Lc 02/36 = P 010). A la complémentarité de Jésus, présenté par son père et sa mère, correspond la complémentarité de Syméon et Anne, comme une sorte de clin d’œil relativement à cet enfant conçu si dissymétriquement, puisque sans père humain.
2 Fille de Phanouel : outre l’historicité invérifiable du nom du père d’Anne, Phanouel signifie ‘face de Dieu’ ; elle est donc ‘fille de Dieu’, ce qui renforce encore son titre de prophétesse. De même pour le nom de sa tribu, Aser, signifiant ‘félicité’ ; ce qui n’est pas sans évoquer un sutra de la Bhagavad Gita : Seule existe la Liberté absolue (ou félicité de Brahman) pour les ascètes maîtres d’eux-mêmes, libérés du désir et de la colère, qui ont contrôlé leurs pensées et qui ont réalisé le Soi (BG 05/26).
3 Elle est fort avancée en âge. Après avoir vécu sept ans avec son mari-anêr. Elle est restée veuve-khêra ; parvenue à l’âge de quatre-vingt-quatre ans…La description d’Anne correspond à un idéal du premier christianisme cadrant assez mal avec les conceptions juives. Les femmes se mariaient généralement très jeunes, bien avant vingt ans, lors de son veuvage, Anne devait avoir tout au plus vingt-sept ans ; en bonne logique juive, elle se serait remariée.
4 … elle ne s’écarte pas du Temple, participant au culte nuit et jour dans le jeûne et la prière (Lc 02/36-37 = P 010). Anne est décrite ici comme une sorte de nonne avant l’heure.
5 Survenant-ephistênai à cette heure même, elle se met à célébrer-anthomologesthai Dieu-theos et parle-lalein (de l’enfant) (Lc 02/38 = P 010). Le rapprochement de elle se met à célébrer Dieu et de elle parle de l’enfant incite à lire que l’enfant est Dieu, et ceci d’autant plus que le mot enfant n’est pas précisé dans la citation en grec. Autrement dit, Luc met dans la bouche de la très dévouée Anne l’affirmation du dogme fondamental du christianisme : Jésus est Dieu ; dogme blasphématoire pour un juif, autant que pour un musulman. Dans ce passage encore, il est difficile de ne pas suspecter l’anachronisme et la propagande chrétienne en milieu juif.
6 …à tous ceux qui attendent la délivrance de Jérusalem-(Cité de la paix). (Lc 02/38 = P 010).. Comme déjà signalé plus avant dans le texte évangélique, l’attente en question est essentiellement messianique, juive, et politico-religieuse. Cela contraste d’ailleurs avec le portrait d’Anne. Certes, il est toujours possible d’interpréter Jérusalem en fonction de son étymologie ‘Cité de la paix’. Lorsque Jésus dit : Je vous laisse la paix ; c’est ma paix que je vous donne ; je ne vous la donne pas comme le monde la donne (Jn 14/27 = P 263), il est clair qu’il ne parle pas de la paix du compromis politique, ou de l’entre-deux guerres, mais la paix de son royaume qui n’est pas de ce monde (Jn 18/36 = P 278), comme il le précise à Pilate.
7 Tout ce passage de la présentation de Jésus au Temple apparait donc comme ces relectures chrétiennes de la Thora, qui y trouvent nombre de choses que les juifs ne trouvaient pas et même, ici, il s’agit plus d’une réécriture que d’une simple relecture.
Présentation de Jésus au Temple
Présentation de Jésus au Temple
Présentation de Jésus au Temple : Texte de la péricope 010
Lc 02/22-38
BJ : Lc 02/22 : Et lorsque furent accomplis les jours pour leur purification, selon la Loi de Moïse, ils l’emmenèrent à Jérusalem pour le présenter au Seigneur (Lc 02/22 = P 010)
FG : Et lorsque sont accomplis les jours pour leur purification-katharismos, selon la Loi-nomos de Moïse, ils l’emmènent à Jérusalem pour le présenter au Seigneur-kurios (Lc 02/22 = P 010)
BJ : Lc 02/23 : selon qu’il est écrit dans la Loi du Seigneur : Tout garçon premier-né sera consacré au Seigneur (Lc 02/23 = P 010)
FG : selon qu’il est écrit-graphein dans la Loi-nomos du Seigneur-kurios : Tout garçon-arsên premier-né sera consacré-hagios au Seigneur (Lc 02/23 = P 010)
BJ : Lc 02/24 : et pour offrir en sacrifice, suivant ce qui est dit dans la Loi du Seigneur, un couple de tourterelles ou deux jeunes colombes (Lc 02/24 = P 010)
FG : et pour offrir en sacrifice-thusia, suivant ce qui est dit dans la Loi du Seigneur, un couple de tourterelles ou deux petits-nossos pigeons-peristera (Lc 02/24 = P 010)
BJ : Lc 02/25 : Et voici qu’il y avait à Jérusalem un homme du nom de Syméon. Cet homme était juste et pieux ; il attendait la consolation d’Israël et l’Esprit Saint reposait sur lui. (Lc 02/25 = P 010)
FG : Et voici qu’il y a à Jérusalem un homme-anthrôpos du nom de Syméon-(Dieu a entendu). Cet homme est juste et pieux ; il attend la consolation d’Israël et l’Esprit Saint repose sur lui (Lc 02/25 = P 010).
BJ : Lc 02/26 : Et il avait été divinement averti par l’Esprit Saint qu’il ne verrait pas la mort avant d’avoir vu le Christ du Seigneur, (Lc 02/26 = P 010)
FG : Il lui a été révélé-khrêmatizein par l’Esprit-pneuma Saint-pneuma qu’il ne verra-idein pas la mort-thanatos avant d’avoir vu-idein le Christ du Seigneur-kurios (Lc 02/26 = P 010)
BJ : Lc 02/27 : Il vint donc au Temple, poussé par l’Esprit, quand les parents apportèrent le petit enfant Jésus pour accomplir les prescriptions de la Loi à son égard (Lc 02/27 = P 010)
FG : Il vient donc au Temple-hieron, poussé par l’Esprit, quand les parents-goneus apportent le petit-enfant-paidion Jésus pour accomplir les prescriptions de la Loi à son égard (Lc 02/27 = P 010)
BJ : Lc 02/28 : il le reçut dans ses bras, bénit Dieu et dit (Lc 02/28 = P 010)
FG : il le prend-dekhesthai dans ses bras, bénit-eulogein Dieu-theos et dit (Lc 02/28 = P 010)
BJ : Lc 02/29 : « Maintenant, Souverain Maître, tu peux, selon ta parole, laisser ton serviteur s’en aller en paix (Lc 02/29 = P 010)
FG : « Maintenant, Souverain Maître-despotês,tu peux, selon ta parole, laisser ton serviteur-doulos s’en aller en paix-eirênê (Lc 02/29 = P 010)
BJ : Lc 02/30 : car mes yeux ont vu ton salut (Lc 02/30 = P 010)
FG : car mes yeux-ophthalmos ont vu-idein ton salut-sôtêrion (Lc 02/30 = P 010)
BJ : Lc 02/31 : que tu as préparé à la face de tous les peuples (Lc 02/31 = P 010)
FG : que tu as préparé-hetoimazein à la face-kata-prosôpon de tous les peuples-laos (Lc 02/31 = P 010)
BJ : Lc 02/32 : lumière pour éclairer les nations et gloire de ton peuple Israël. » (Lc 02/32 = P 010)
FG : lumière-phôs pour la révélation-apokalupsis aux païens-ethnos et gloire-doxa de ton peuple-laos Israël. » (Lc 02/32 = P 010)
BJ : Lc 02/33 : Son père et sa mère étaient dans l’étonnement de ce qui se disait de lui (Lc 02/33 = P 010)
FG : Son père-patêr et sa mère-mêtêr sont dans l’étonnement-thaumazein de ce qui se dit-lalein de lui (Lc 02/33 = P 010)
BJ : Lc 02/34 : Syméon les bénit et dit à Marie, sa mère : »Vois ! cet enfant doit amener la chute et le relèvement d’un grand nombre en Israël ; il doit être un signe en butte à la contradiction (Lc 02/34 = P 010)
FG : Syméon les bénit-eulogein et dit à Marie-mariam, sa mère : »Il est là pour la chute-ptôsis et le relèvement-anastasis de beaucoup-polus en Israël ; et pour être un signe-sêmeion contesté-antilegein (Lc 02/34 = P 010)
BJ : Lc 02/35 : et toi-même, une épée te transpercera l’âme, afin que se révèlent les pensées intimes de bien des cœurs. » (Lc 02/35 = P 010)
FG : et toi-même, un glaive-rhomphaia te transpercera-dierkhesthai l’âme-psukhê, afin que soient dévoilés-apokaluptein les débats-dialogismos de bien des cœurs-kardia. » (Lc 02/35 = P 010)
BJ : Lc 02/36 : Il y avait aussi une prophétesse, Anne, fille de Phanouel, de la tribu d’Aser. Elle était fort avancée en âge. Après avoir, depuis sa virginité, vécu sept ans avec son mari, (Lc 02/36 = P 010)
FG : Il y a aussi une prophétesse-prophêtis, Anne, fille-thugatêr de Phanouel-(face de Dieu), de la tribu-phulê d’Aser-(félicité). Elle est fort avancée-probainein en âge-hêmera. Après avoir vécu-zaein sept-hepta ans-etos avec son mari-anêr (Lc 02/36 = P 010)
BJ : Lc 02/37 : elle était restée veuve ; parvenue à l’âge de quatre-vingt-quatre ans, elle ne quittait pas le Temple, servant Dieu nuit et jour dans le jeûne et la prière. (Lc 02/36-37 = P 010)
FG : elle est restée veuve-khêra ; parvenue à l’âge de quatre-vingt-quatre ans, elle ne s’écarte-pas-aphistênai du Temple-hieron, participant au culte-latreuein nuit-nux et jour-hêmera dans le jeûne-nêsteia et la prière-deêsis (Lc 02/36-37 = P 010)
BJ : Lc 02/38 : Survenant à cette heure-même, elle louait Dieu et parlait de l’enfant à tous ceux qui attendaient la délivrance de Jérusalem (Lc 02/38 = P 010)
FG : Survenant-ephistênai à cette heure même, elle se met à célébrer-anthomologesthai Dieu-theos et parle-lalein (de l’enfant) à tous ceux qui attendent-prosdekhesthai la délivrance-lutrôsis de Jérusalem-(Cité de la paix) (Lc 02/38 = P 010).
Le Catharisme, la Loi et Jérusalem
FG : Et lorsque sont accomplis les jours pour leur purification-katharismos, selon la Loi-nomos de Moïse, ils l’emmènent à Jérusalem pour le présenter au Seigneur-kurios (Lc 02/22 = P 010)
Catharisme, Yoga, Évangile et théologie
1 Un moderne parlerait de « repos pour la mère » et de « premier développement pour l’enfant », là où le texte évoque la purification-katharismos nécessaire aux deux. Les deux points de vue ne sont pas exclusifs. L’idée de purification vient en écho de ce qui fut dit à propos de la circoncision : l’humain est un animal culturel et cultuel. Il doit se purifier de n’être qu’animal, se dé-profaniser en quelque sorte, pour accéder au statut de ‘fils de Dieu’ et non seulement de créature mammifère.
2 Le grec ‘katharismos’ fut repris par les Cathares d’Occitanie française, à qui l’Église de Rome fit la guerre, au cours de la ‘croisade contre les Cathares’, ou ‘croisade contre les Albigeois’ (XIII° siècle), qui s’est terminée par le massacre de Monségur. Sans entrer dans les détails de la doctrine cathare, dont nous ne sommes informés d’ailleurs que par ses accusateurs et destructeurs, ce qui est toujours sujet à caution, il s’agit d’une différence de perspective sur la valeur qu’il convient d’attribuer à la vie mortelle.
3 Pour le cathare, le mortel est potentiellement mort. C’est une évidence, presque un truisme. Mais, du point de vue de l’attachement de l’ego au corps, voire de son identification au corps, c’est le but lointain d’une ascèse difficile. Or il est remarquable qu’une grande distance sépare, d’une part, la théologie officielle du christianisme, pour laquelle l’humain est corporel, et le sera toujours et même au-delà des jours, quitte à améliorer son corps par l’acquisition d’un ‘corps de résurrection’, et, d’autre part, l’Évangile, qui parle carrément de haïr son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs (toutes personnes par qui un humain est corporellement lié) et jusqu’à sa propre vie (C’est-à-dire corps et psychisme selon la conception juive du mot vie dans l’Évangile), pour accéder au statut de disciple (Lc 14/26 = P 192). On est très loin alors du déjà cité ‘Je suis un corps’ du saint pape Jean-Paul II, auteur du ‘Catéchisme de l’Église Catholique’.
4 Les Cathares, comme les métaphysiciens orientaux et les yogis, considèrent que cette doctrine chrétienne est fausse. En effet le corps appartient à la manifestation, au samsara, et à ce titre il est soumis au mouvement cyclique des créations-destructions ; il a un début, il aura une fin. La conception chrétienne d’un ‘corps de résurrection’, qui aurait un début et pas de fin, est à leurs yeux une impossibilité métaphysique ; une sorte d’utopie religieuse pour les hommes attachés à leur corps.
5 On note également qu’il y a quelque chose de cathare (non pas au sens ‘hérétique’, mais au sens étymologique de ‘pur’) dans la doctrine de la Bhagavad Gita et du Yoga. De même qu’en son corps actuel l’atman traverse l’enfance, la jeunesse et la vieillesse, de même passe-t-il, (après la mort) dans un autre corps. Le sage ne s’en trouble pas (BG 02/13). Donc la perte du corps est sans importance ; l’humain est son atman, il n’est pas son corps. Comme un homme qui abandonne ses habits usés pour en revêtir de nouveaux, l’atman abandonne ses corps usés pour en investir de nouveaux (BG 02/22). Ce célèbre sutra illustre parfaitement la non-identification du yogi au corps. Il y a, certes, nombre de femmes, et même quelques hommes plus ou moins ‘culturistes’ qui s’identifient à leur corps, voire à l’image de leur corps, mais cela est considéré comme une folie, dans toute civilisation normale.
6 Le corps est une enveloppe transitoire de l’être, il n’est pas l’être. L’être est d’ailleurs souvent décrit dans la Gita comme l’être incarné qui vit…dans la cité aux neufs portes…(BG 05/13). Cette cité est le corps (masculin ici), le corps est donc assimilé à une maison à laquelle un homme censé ne saurait s’identifier. Un sutra décrit le yogi comme : refusant d’être prisonnier de ses enfants, de sa femme, de la maison…(BG 13/09). Et, pour bien marquer la différence entre le corps et l’être qui l’habite temporairement la Gita conclue : L’atman n’est pas perçu par les sens, ni par le mental. Il est inaltérable. Le sachant tel, tu ne saurais te lamenter sur le corps (BG 02/25).
7 On a donc en présence un christianisme théologique identifiant l’être humain à son corps, et une spiritualité, tant cathare qu’orientale, distinguant soigneusement le contenant du contenu. Dans le premier cas, une conception féminine (et légitime, car la femme, en tant que mère, est configurée pour produire le corps) et, dans le second cas, une conception virile (et spirituelle, bien que les hommes occidentaux modernes l’ignorent généralement).
8 Dans ce passage précis de l’Évangile, il ne s’agit, certes, que de la purification de la mère après l’accouchement, et de celle de l’enfant, qui a déjà commencé avec la circoncision et la nomination. Mais, ésotériquement parlant, il s’agit bien de la pureté nécessaire pour se présenter au Seigneur.
9 On se demande comment un chrétien peut s’accrocher à cette conception d’être un corps, alors qu’il voit chaque jour son corps vieillir dans le miroir et cela irrévocablement jusqu’à la mort. La spiritualité réalise qu’en matière de religion, la frontière séparant la foi de l’utopie est bien ténue.
10 A plus forte raison, le christianisme ne peut envisager que l’être actuellement humain quitte définitivement le monde des corps et même le monde des formes quelles qu’elles soient. La conception de moksha, la liberté de l’esprit par rapport à toute forme -formante et enfermante par définition- reste inaccessible pour lui.
L’équilibre de la Bhagavad Gita entre catharisme et christianisme
1 Dans le catharisme, le détachement du corps semble avoir été vraiment excessif, si l’on en juge d’après la pratique de ‘l’endura’. Une règle du catharisme voulait que l’homme ne mange ni ne boive sans avoir préalablement récité le Pater. Or il arrive que les vieillards n’aient plus la force de cette récitation ; ils risquaient alors de pécher en mangeant sans avoir récité la prière. La solution, non imposée, mais quelque fois mise en œuvre était l’endura, qui consistait à se laisser mourir de faim, et quelque fois de froid, après avoir reçu le ‘consolamentum’, l’ultime sacrement. Dans le christianisme, au contraire, l’identification au corps se veut ‘pour l’éternité’ comme disent improprement les théologiens.
2 Entre ces deux attitudes extrêmes (identification chrétienne au corps et mépris cathare du corps) la Bhagavad Gita, et l’hindouisme en général, se présentent comme une voie du ‘juste milieu’. Ils enseignent une relativisation radicale du corps par rapport à l’être qui l’habite, mais en aucun cas un mépris du corps. En témoigne la science du hatha-yoga, quasiment sans équivalent dans les autres traditions spirituelles, et la place dévolue au plaisir sensuel dans la gita elle-même : Que ceci soit pour toi Kâmadhenu, la vache d’abondance mythique, qui exauce tous les désirs (BG 03/10) et aussi : Chez les vivants je suis kama (le plaisir), mis en harmonie avec le dharma (l’ordre) (BG 07/11).
Quel besoin Marie avait-elle de se purifier ?
1 Cette question de la purification de Marie présente une contradiction avec le dogme de l’Immaculée Conception de Marie elle-même et avec le dogme de la Conception Virginale de Jésus par Marie. Jésus dit : Celui qui s’est baigné n’a pas besoin de se laver ; il est pur tout entier (Jn 13/01 = P 257) ; à plus forte raison celui, ou celle, qui n’a jamais été sale.
2 Comme le suggère l’audacieux Rabelais, Jésus fut conçu en Marie ‘par l’oreille’. Étant donné que l’enfant quitte sa mère par où il est entré, on doit en conclure qu’il est né de même. C’est d’ailleurs ce que semble expliquer le dogme chrétien qui précise que Marie est toujours vierge, même après la naissance de son fils. De quoi donc pourrait-elle se purifier ?
3 L’Évangile est ainsi fait : il décrit complaisamment un mythe, et sème ensuite, comme les cailloux blancs du petit Poucet, des contradictions au mythe dans le style ‘à bon entendeur salut’. Jésus lui-même ne manque pas de souligner le procédé en disant plusieurs fois : entende qui a des oreilles (Lc 13/35 = P 133).
4 Selon le procédé habituel à la construction évangélique, on peut discerner un parallèle entre, d’une part, Jésus qui lave les pieds de ses disciples -fonction dévolue aux esclaves dans l’antiquité- alors qu’il est le seigneur et le maitre, comme il l’affirme lui-même (Jn 13/01 = P 257), et, d’autre part, le fait que Marie, la Vierge des vierges, aille se purifier. Leçon d’humilité, comme condition sine qua non de tout cheminement de disciple.
Une religion qui prêche une foi sans Loi.
…Selon la loi de Moïse. Cette insistance sur la Loi (le Dharma dirait un hindou), est constante dans l’Évangile et ne sera jamais levée, fut-ce d’un ‘iota’ (d’un point sur un i) (Mt 05/19 = P 201). Cela amène la dérangeante question : « Quel rapport le christianisme actuel, si ignorant de la Loi, a-t-il encore avec Jésus, son exemple et son enseignement ? » Dans l’histoire du communisme, il y a la doctrine, représentée principalement par Marx et ‘la ligne du parti’ scrupuleusement suivie par les bénéficiaires de la ‘nomenclatura’ russe ou des ‘princes rouges’ chinois. Dans le christianisme romain, il y a l’Évangile et les discours des papes. Dans les deux cas, communisme et christianisme, le lien des deux tend vers une insaisissable abstraction.
Mener une vie présentable
…Ils l’emmènent à Jérusalem pour le présenter au Seigneur-kurios. Tout humain vit sous le regard de Dieu. On pourrait résumer toute morale à ceci : « Ne pense, ne dis, ne fais que ce que tu pourrais Lui présenter sans honte. » La ‘Présentation de Jésus au Temple’ est celle du disciple à son Maître divin, et elle est permanente.
La paix paradoxale de Jérusalem
1 « Pourquoi cette présentation de Jésus à Dieu se produit-elle à Jérusalem ? » En hébreu Jérusalem signifie ‘La cité de la paix’. La chose semble paradoxale à la lecture de l’Ancien Testament, tant l’histoire biblique est souvent guerrière. Et, depuis la fondation de l’État (théoriquement laïque) d’Israël, en 1947, l’histoire de Jérusalem n’est qu’une guerre perpétuelle, larvée ou franchement meurtrière.
2 ‘Le plan de Dieu sur la ‘ville sainte’ aurait-il échoué ? » Si l’on entend par paix ce qu’entendent les hommes, assurément. Mais Jésus prévient Je vous laisse la paix ; c’est ma paix que je vous donne ; je ne vous la donne pas comme le monde la donne (Jn 14/27 = P 263). Ceci dit, Jésus ne précise pas en quoi consiste sa paix. Il est notable qu’aujourd’hui, comme hier, les guerres qui se déroulent autour de Jérusalem ont un prétexte religieux, ce qui fait dire aux partisans de la laïcité que les certitudes spirituelles mènent à la guerre, et qu’il faut bâtir la civilisation sur l’éradication du divin pour obtenir la paix. Étant donné que l’Occident, dans sa globalité, a fait ce choix de la laïcité, et que ce même Occident fait la guerre partout et vend des armes à la terre entière, après avoir jugé de l’arbre à ses fruits comme dit Jésus (Mt 07/16 = P 073), on peut éliminer cette prétendue solution laïque au même titre que les autres.
3 Il est notable que Jérusalem soit une ville éminemment sacrée pour les trois religions abrahamiques. Pour les juifs, parce qu’ils l’ont fondée, vu que l’on ne remonte pas plus haut dans l’histoire. Pour les chrétiens, parce qu’ils prétendent que leur religion fut établie par Jésus, précisément à Jérusalem, lors de son dernier repas, la Cène, (ce qui pose problème, comme déjà vu). Pour les musulmans, parce qu’ils estiment avoir restauré le pur abrahamisme, que les juifs et les chrétiens auraient fait dévier, et parce que, ‘avec la volonté de Dieu’, ils ont conquis la ville, en 635 grâce au calife Omar, l’ont gouvernée pendant plus de quatre siècles, et Saladin l’a reconquise aux croisés chrétiens en 1187. De plus, c’est le lieu de départ du voyage céleste de Mohamed, et une mosquée très sainte s’y dresse encore aujourd’hui sur les fondations du temple juif d’Hérode. Jérusalem est donc la ville de trois religions, à la fois sœurs et ennemies, les religions abrahamiques. Ce détour historique impose une conclusion : la vocation de Jérusalem est à la fois religieuse et supra-religieuse ; en un mot, elle est ésotérique. Tout autre choix conduit à la guerre ; celui-là seul garantit la paix.
4 Autrement dit, Dieu n’accueille et n’assure sa paix, qu’à celui qui se présente à Lui dans sa nudité spirituelle et débarrassé de son manteau de religion, comme un nouveau-né d’une seconde naissance, initiatique.
L’immuabilité de la Loi, la Consécration, les Colombes
L’immuable et l’agitation
1 …selon qu’il est écrit-graphein dans la Loi-nomos du Seigneur-kurios… Le texte de Luc insiste sur la Loi. Nous sommes en pleine consonance avec l’enseignement de la Gita : Celui qui néglige les préceptes des Écritures (les shastra), pour agir selon son caprice, n’atteint jamais la perfection, ni le bonheur, ni le but suprême. Par conséquent, que les Écritures soient pour toi l’autorité qui détermine ce qui doit être fait et évité. C’est en connaissant les prescriptions des Écritures que tu dois agir dans ce monde (BG 16/23-24). Mis à part la question du but suprême, qui n’est assurément pas le même dans le christianisme et dans la Bhagavad Gita, tout correspond.
2 L’homme moderne, pour qui la loi est une chose incessamment évolutive, au fil des majorités politiciennes changeantes, ne saurait comprendre cette immuabilité du référentiel de l’homme spirituel. Elle n’est pourtant que le reflet de l’immuabilité du Principe, du moins pour une période du cycle correspondant au domaine d’influence d’un avatara.
3 Certains modernes gardent une petite trace d’un référent qui ne soit pas une girouette, en prétendant qu’existe un ‘sens de l’histoire’. Mais cette idée ne résiste pas à une connaissance historique, qui constate, au contraire, un effet de balancier, rasant sur son passage tout ce qui a été construit avant que ne s’inverse son mouvement. Et surtout, le problème est que le ‘sens de l’histoire’ invoqué par les modernes, consiste généralement à considérer comme progrès, amélioration et dépassement, la chute spirituelle et civilisationnelle annoncée dans toutes les traditions spirituelles sans exception. D’ailleurs, d’où pourrait bien provenir le ‘sens de l’histoire’ invoqué par les modernes, dès lors que ce n’est pas du monde divin ? Ils reconnaissent une source dont ils ignorent la nature et le nom : ne serait-ce pas celui dont la puissance repose sur la dissimulation ?
Comment se consacrer au Seigneur ?
1 Tout garçon-arsên premier-né sera consacré au Seigneur (Lc 02/23 = P 010). « Pourquoi tout garçon ? » : nous l’avons amplement expliqué par l’orientation potentiellement moins difficile de l’homme vers la spiritualité, du fait que sa nature physico-psychique le lie moins au monde corporel et mortel.
2 On note que arsên, en grec, signifie ‘mâle, viril’ et donne en Français le prénom Arsène. Ce n’est donc pas un ‘genre parmi d’autres’ ; c’est le viril. Cependant, sur le plan des qualités effectivement éveillées (et non seulement potentielles), vu le désordre actuel, il se peut que le plus arsên des enfants ne soit pas l’aîné et même parfois que ce ne soit pas un garçon.
3 « Pourquoi premier-né ? » Pour une question de hiérarchie et une autre de temporalité. Hiérarchie, car on considère comme premiers les êtres supérieurs : la ‘première marche du podium’, le ‘premier arrivé à la course’. Mais, comme nous sommes en fin de cycle d’humanité, la hiérarchie est généralement retournée et du coup la spiritualité doit souvent inverser la hiérarchie profane, ce qui donne : celui qui voudra être le premier parmi vous, sera l’esclave de tous (Mc 10/42 = P 257).
4 Une question de temporalité aussi car la Loi semble établir une analogie entre le cycle d’une humanité entière et celui de la succession des enfants dans une famille. C’est d’ailleurs ce qui fonde le ‘droit d’aînesse’, qui réserve les biens et les pouvoirs au premier né mâle, chez les Romains, par exemple, ou les rois de France. A ce détail près que le ‘droit d’aînesse’ implique une responsabilité de l’aîné vis-à-vis des autres qui dépendront de lui. Psychologiquement, il est fréquent, dans les familles nombreuses, que le premier enfant soit bien éduqué par des parents jeunes, et les derniers beaucoup moins par des parents qui baissent un peu les bras devant l’accumulation des difficultés. Mais, tout étant bouleversé en fin de cycle, on ne saurait faire de cela une loi infaillible.
5 L’essentiel demeure que, garçon ou pas, premier-né ou pas, chaque humain doit se consacrer au seigneur. « Comment ?» dira-t-on. Par le sva-dharma, répond la Bhagavad Gita, c’est-à-dire le ‘devoir propre’ de chacun. Sur cela est fondée la hiérarchie des varnas-castes (en principe non héréditaires), dans l’hindouisme et aussi dans l’Ancien Régime occidental de la chrétienté. Et l’Évangile n’ignore aucunement ce point comme nous le verrons souvent, en particulier dans les paraboles des Talents (Mt 25/14 = P 227) et des Mines (Lc 19/11 = P 227). L’homme atteint la perfection, en adorant celui de qui sont émanés les êtres, et qui pénètre toute chose, et ceci par l’accomplissement de son devoir propre (BG 18/46).
La loi du sacrifice
1 …et pour offrir en sacrifice-thusia, suivant ce qui est dit dans la Loi du Seigneur, un couple de tourterelles ou deux petits-nossos pigeons-peristera (Lc 02/24 = P 010). Outre la troisième référence à la Loi du Seigneur, voici introduit ici le thème du sacrifice. Le dictionnaire donne : « Le sacrifice (étymologiquement ‘fait de rendre sacré’ ; du latin sacrificium, de sacer facere) désigne une offrande, en particulier de la nourriture, des objets, voire des vies animales ou humaines offerts à une divinité. »
2 Le principe du sacrifice est qu’on sacrifie à la fois le meilleur et l’inférieur, ce qui peut sembler paradoxal. On sacrifie l’inférieur, car c’est toujours quelque chose de mortel qui sacrifie son peu de vie au Dieu immortel. En somme on sacrifie toujours le moins au plus, faute de quoi la situation deviendrait absurde et suicidaire. Et en même temps on sacrifie le plus car un cadeau n’a de valeur que dans la mesure où il en a aux yeux de celui qui l’offre.
Le symbolisme des animaux
1 Le symbole des tourterelles ou pigeons est explicite. D’après le récit de la Genèse, aussi bien que d’après le bon sens, les animaux se divisent en trois grandes catégories : les aquatiques, les terrestres, les aériens. L’eau symbolisant le psychisme, sa mouvance, sa tendance à suivre le chemin de plus grande pente, son danger aussi car l’homme s’y noie, les poissons représentent des forces plus ou moins obscures de la psychè humaine. Jésus, marchant sur les eaux, domine ce domaine, contrairement à Pierre, qui finit par couler (Mt 14/27 = P 107).
2 Des animaux terrestres, l’homme fait partie et les connait donc bien, à ce détail près qu’il est censé se tenir verticalement, dressé vers le ciel, ce qui ne se produit que par culture, non par nature.
3 Les oiseaux habitent le ciel et symbolisent donc les anges. Dans le sacrifice, l’homme échange le symbole et le symbolisé. Il offre un oiseau à Dieu qui lui envoie l’éveil de l’ange vers lequel il tend.
Quelle est la spiritualité de Syméon ? / Le Temple et les lieux de la présence / Quand Luc laisse tomber le masque dogmatique / Un Syméon césaro-papiste
Quel est le rapport de Syméon et de l’Esprit Saint ?
1 Et voici qu’il y a à Jérusalem un homme-anthrôpos du nom de Syméon-(Dieu a entendu). Cet homme est juste et pieux ; il attend la consolation d’Israël et l’Esprit Saint repose sur lui (Lc 02/25 = P 010).
2 Syméon est défini comme homme-anthrôpos, c’est-à-dire l’humain en général. Son nom, analogue à celui de Simon, signifie ‘Dieu a entendu (ta demande)’ et aussi bien ‘Celui qui a entendu Dieu (et suit ses commandements)’. Donc le type de l’homme religieux, ce que confirme juste et pieux.
3 Il attend la consolation d’Israël et se situe donc au cœur de l’espérance messianique juive, dans cette religiosité politique, raciale et finalement très terrestre. Mais, pour une religion qui considère (comme toutes les religions abrahamiques) que l’homme est créé ‘ex nihilo’ et qu’il est corps et âme à jamais, n’est-ce pas la meilleure espérance possible ?
4 L’Esprit Saint repose sur lui : cette expression peut poser problème, si on se place, comme nous le faisons, dans l’optique de l’unité transcendante des religions, et donc dans une spiritualité qui s’enracine dans les deux grands groupes religieux du monde (les trois religions abrahamiques, juive, chrétienne, musulmane, et les deux orientales, hindouisme et bouddhisme) tout en les transcendant dans leurs particularismes. En effet, si l’on entend par spirituel ce qui dépasse le corps et l’âme (corpus, anima, spiritus), alors en quoi l’Esprit repose-t-il sur le type d’homme symbolisé par Syméon ?
5 Il n’est pas blasphématoire de penser que bien des Syméon ont pu condamner Jésus précisément parce qu’il ne fut pas le messie, le christ, qu’ils attendaient, libérateur politique et religieux d’Israël. Au fond ce Syméon cadre assez bien avec la figure du zélote rêvant de guerre sainte contre les Romains.
Le Temple et de la sainteté des lieux
1 Il lui a été révélé-khrêmatizein par l’Esprit-pneuma Saint-pneuma qu’il ne verra-idein pas la mort-thanatos avant d’avoir vu-idein le Christ du Seigneur-kurios (Lc 02/26 = P 010). Autre trait de Syméon : le prophétisme. Il possède la certitude de voir le messie de son vivant. Mais, sans faire preuve de moquerie vis-à-vis des israélites, n’est-ce pas un peu le cas de tous les juifs ?
2 Il vient donc au Temple-hieron, poussé par l’Esprit…Le grec ‘hieron’ pour Temple, ne dit qu’une chose, c’est le ‘lieu sacré’. Or il est dit, à propos du corps de Jésus : Mais lui parlait du lieu-de-la-présence-naos-(sanctuaire) de son corps-sôma (Jn 02/21 = P 029). Par conséquent, ce qui, ésotériquement, distingue un lieu sacré d’un autre n’est pas la présence architecturale d’un temple, ni le rite de sa consécration, c’est le regard spirituel de l’homme de Dieu qui perçoit le cosmos entier comme le ‘lieu de la présence’. Notre Syméon va, certes, au Temple de Jérusalem, mais tout homme à l’écoute de Dieu, tout ‘Syméon’ va au Temple, poussé par l’Esprit, où qu’il aille. Jésus reprendra ce thème avec la Samaritaine (Jn 04/10 = P 036).
Un Luc plus légaliste que la Loi…
Il vient donc au Temple-hieron, poussé par l’Esprit, quand les parents-goneus apportent le petit-enfant-paidion Jésus pour accomplir les prescriptions de la Loi à son égard (Lc 02/27 = P 010). Encore une référence à la Loi dans ce verset ! Il est difficile de ne pas suspecter Luc, qui n’écrivait pas pour les juifs, d’opérer un tour de passe-passe en composant son évangile. Il nous présente, avec le refrain du respect de la Loi, une sainte famille plus juive que nature, avec cependant une Marie qui ne veut pas de mari, et attend l’injonction d’un archange pour se décider à avoir un enfant, et un Joseph que l’idée de voir sa fiancée fécondée par un ange ne choque pas, et qui, tous deux, font circoncire leur fils dont les disciples ultérieurs ne seront pas circoncis ! Si Luc avait voulu occulter les nombreux points essentiels totalement étrangers à la religion juive de son texte, il ne s’y serait pas pris autrement qu’en scandant son récit d’un petit coup d’encensoir à la Loi.
Le mythe chrétien mis à mal
1 Le lecteur de l’évangile, capté par l’architecture grandiose du Temple et la référence martelée à la Loi, est à peu près assuré de ne pas observer un détail caché entre les deux : les parents-goneus apportent le petit-enfant-paidion… d’autant que rares sont les chrétiens connaisseurs du grec ancien, et que les traducteurs cléricaux n’ont pas mission de transmettre le secret du message, mais au contraire de fidéliser dogmatiquement une clientèle exotérique. Aussi la Bible de Jérusalem traduit les parents, alors que le texte donne les parents-goneus. Le mot goneus donne ‘génétique’ en français ; il s’agit précisément des ‘parents biologiques’. Le texte de Luc indique donc nettement, bien que caché derrière une habile composition, aidée par la trahison des traducteurs, que Joseph est le père biologique de Jésus.
2 Comme déjà signalé, le double langage exo-ésotérique de l’Évangile affleure ici. Et cela n’est pas si rare, comme nous le verrons plus avant. Mais le chrétien dont le cerveau a été coulé dès l’enfance dans le moule dogmatique ne lira jamais autre chose que la pré-interprétation qu’on lui a enseignée, sauf très rares exceptions et, même pour ces exceptions, il faudra un important travail pour se déciller.
L’intelligence de l’esclavage volontaire
1 Syméon le prend-dekhesthai dans ses bras, bénit-eulogein Dieu-theos et dit :« Maintenant, Souverain Maître-despotês, tu peux, selon ta parole, laisser ton serviteur-doulos s’en aller en paix-eirênê (Lc 02/28-29 = P 010). Deux points, complémentaires, sont à noter dans cette déclaration de Syméon. Il appelle Dieu Souverain Maître-despotês. Le mot despote, au départ, signifie ‘maitre de maison’, sans qu’il soit question de despotisme (pouvoir sans limite et donc excessif) au sens moderne. Mais il faut tenir compte du fait que la conception grecque et latine du pouvoir légitime du maître de maison ne peut qu’apparaître despotique à un démocrate contemporain. Syméon n’est manifestement pas gêné par la toute-puissance ‘despotique’ de Dieu.
2 Et l’on retrouve ici l’habituelle trahison des traducteurs cléricaux, que nous avons déjà rencontrée à propos de la parole de Marie disant à l’ange : Je suis l’esclave-doulos du Seigneur (Lc 01/38 = P 004). Car Syméon ne se dit pas ‘serviteur’, mais bien esclave-doulos de Dieu. Comme vu, le serviteur peut donner sa démission et changer de maître, pas l’esclave. Le vrai spirituel ne conditionne pas son obéissance à Dieu à la compréhension qu’il aura de ses ordres, ou au plaisir qu’il en ressentira. Son esclavage volontaire et heureux est l’expression de sa foi inconditionnelle. Cela montre que, même si son intelligence cérébrale ne comprend pas un ordre donné par Dieu, à travers les préceptes de la Loi, son intelligence cordiale comprend toujours qu’il parviendra à la connaissance totale en se coulant dans la praxis divine.
Un Syméon césaro-papiste
1 …car mes yeux-ophthalmos ont vu-idein ton salut-sôtêrion que tu as préparé-hetoimazein à la face-kata-prosôpon de tous les peuples-laos, lumière-phôs pour la révélation-apokalupsis aux païens-ethnos et gloire-doxa de ton peuple-laos Israël. » (Lc 02/30-32 = P 010)
2 Comme nombre d’autres, ce verset est historiquement plus que douteux. Le messie attendu par Israël n’était aucunement destiné à apporter le salut à tous les peuples. D’abord, la notion de salut, apportée par le messie au peuple d’Israël, présente une dimension politique, et à l’époque il ne pouvait s’agir que de vaincre les Romains, au moins suffisamment pour les chasser de la terre des juifs. Cela n’aurait pas été vécu par les Romains comme un salut, mais comme une humiliante et insupportable défaite. Ensuite, l’espérance post-mortem du salut juif est quelque chose de très flou et fort différent, en tout cas, de la conception d’un corps de résurrection immortel élaborée par la théologie chrétienne postérieurement à Jésus.
3 En évoquant une révélation aux païens-ethnos, le texte met une idée romaine (de domination sur les nations) dans la bouche d’un prophète juif et remodèle de plus cette idée selon la conception de l’Église catholique romaine naissante. On est en plein anachronisme saupoudré de syncrétisme.
4 Quant à la gloire de ton peuple Israël (gloire d’être le phare spirituel, et sans doute temporel des nations païennes), c’est attribuer à Syméon une bien grande ambition pour un dévot juif dans un pays d’occupation romaine. Ce Syméon là présente des airs d’Alexandre le grand, avec la tolérance et l’universalisme ésotérique en moins, car Alexandre absorbait la culture des peuples conquis et ne prétendait pas aveugler leur face de sa lumière infaillible.
Chute, relèvement et coup de glaive bien problématiques
Étonnantes contradictions
1 Son père-patêr et sa mère-mêtêr sont dans l’étonnement-thaumazein de ce qui se dit-lalein de lui (Lc 02/33 = P 010). Les textes mythologiques, du moins pris à la lettre, s’adressent à un public d’une candeur ravissante. Voilà des parents qu’une conception archangélique et divine n’étonne pas, et qui s’ébahissent parce qu’on leur annonce que leur fils sera un grand libérateur ! En fait d’étonnement, c’est le lecteur réfléchi qui est étonné en tombant sur ce verset.
2 Et ceci d’autant que Luc en rajoute une couche dans la contestation du mythe qu’il a lui-même bâti : Son père-patêr et sa mère-mêtêr. Il faudra aux théologiens toute l’hypocrisie que Jésus dénonçait déjà chez les prêtres de son temps pour prétendre que les juifs ne savaient pas très bien ce qu’est un père et employaient le mot aussi bien pour les adoptés, voire les cousins. On retrouvera ce genre d’argumentation à propos des frères de Jésus. Voici ce que Jésus pensait du clergé de son temps : Malheur à vous, scribes et Pharisiens hypocrites…(Mt 23/13-29 = P 171) ; ce passage, dont nous ne citons que le début, comprend six fois le mot hypocrites à leur adresse ! S’il est vrai que l’humanité dégénère au fil de la descente cyclique, comment pourrait-on parler du clergé actuel sans paraître irrespectueux ?
Où sont la chute et le relèvement d’Israël ?
1 Syméon les bénit-eulogein et dit à Marie-mariam, sa mère : »Il est là pour la chute-ptôsis et le relèvement-anastasis de beaucoup-polus en Israël ; et pour être un signe-sêmeion contesté-antilegein (Lc 02/34 = P 010).
2 Après avoir pour ainsi dire ‘vendu la mèche’ en attribuant à Joseph le titre de père de Jésus, voici que Syméon, très impoliment, l’efface du paysage et ne s’adresse plus qu’à sa femme, qu’il ne nomme pas telle d’ailleurs, mais considère par rapport à Jésus : il dit à Marie, sa mère. Et revoilà le lecteur tout à coup plongé dans le mythe d’une Marie quasi divine affublée d’un mari transparent… dont le texte nous précise cependant plusieurs fois qu’il est un habitué des conciliabules avec les anges. Ce qui est étonnant, dans l’exotérisme, c’est l’épaisseur de la crédulité qu’il suppose à l’auditeur moyen. Force est de constater que c’est justifié, puisque cela fonctionne depuis deux mille ans. Car l’incroyance moderne ne vient pas tant de l’effet repoussoir des illogismes des textes ou de la doctrine, que de la fascination consumériste des masses actuelles, qui fait qu’elles oublient l’esprit plutôt qu’elles ne le renient.
3 Après l’ambitieuse référence aux nations païennes, voici que Syméon se recentre sur Israël : Il est là pour la chute et le relèvement de beaucoup en Israël. Parle-t-il d’Israël au sens premier d’un peuple et d’une religion particulière ? Et alors que signifie la chute et le relèvement ? Faut-il entendre que beaucoup d’israélites ont chuté et se sont relevés ensuite ? Ou que beaucoup ont chutés et beaucoup d’autres se sont relevés ? Et ces chutes et ces relèvements sont-ils à entendre physiquement, politiquement, spirituellement ? On sait qu’en l’an 70, soit quarante ans après la mort de Jésus, la moitié des Juifs furent tués par l’empereur Titus, l’autre moitié déportée en esclavage, et que le Temple fut rasé. Cela constitue assurément une chute, mais elle ne peut être attribuée à Jésus, car elle résultait d’une révolte juive contre Rome, or Jésus, contrairement au désir de nombre de ses disciples, n’a jamais prêché la révolte.
4 Que peut donc être la chute prophétisée par Syméon ? Une autre interprétation, chrétienne celle-là, donnerait : « Jésus a fondé le christianisme, donc les juifs qui ne se sont pas convertis au christianisme ont chuté spirituellement en ne reconnaissant pas le messie qu’ils attendaient. » Mais, entre les trois paternités possibles (Jésus, Paul de Tarse et Constantin) comment savoir quelle est le fondateur du christianisme ? Et comment accepter une telle interprétation relevant d’un exotérisme religieux aussi egocentrique ? Il est bien difficile de voir ce qu’évoquait Syméon à propos de cette chute ; et il est assez inacceptable, ésotériquement, d’accepter l’interprétation exotérique chrétienne.
5 Si on envisage la question du relèvement, la tâche n’est pas plus facile. Sur le plan historico-politique la vie de Jésus n’a aucunement relevé Israël. Sur le plan religieux et spirituel, faut-il entendre là aussi que se sont relevés les juifs qui se sont convertis à la nouvelle religion chrétienne et eux seuls ? Comment adhérer à ce point de vue alors que Jésus lui-même a vécu jusqu’au bout en parfait juif ? Et d’ailleurs, après l’ascension, Luc dit des disciples ils sont constamment dans le Temple à bénir Dieu (Lc 24/53 = P 320) ; ils ne se réunissaient pas à part dans une autre religion.
Un signe contesté
1 Par contraste avec ces propos sibyllins, la suite est une évidence. On ne saurait mieux dire que Jésus est là pour… être un signe contesté. Ici se situe le paradoxe signalé entre la Bhagavad Gita hindoue, récit d’une bataille particulièrement ravageuse, qui est l’occasion d’un discours spirituel notablement serein, et la ‘non-violence’ de Jésus, qui fut en conflit avec presque tout le monde, y compris ses disciples, pendant sa vie publique entière.
2 La séparation traditionnelle des deux avènements du Christ fait illusion. Le premier, passé, serait de compassion, le second, encore en attente, sera de gloire, de puissance et de justice (Mt 26/64 = P 272). Mais en réalité la compassion de Jésus déclenche presque toujours un jugement, voire une condamnation. Jésus pardonne à la pécheresse, mais cela suscite la condamnation du pharisien (Lc 07/39 = P 080). Il libère le possédé de Gadara en sacrifiant un troupeau de porcs, cela entraîne la protestation d’une ville entière (P 098 = Mc 05/17). Il fait des miracles à Capharnaüm mais cela rend jaloux ses compatriotes de Nazareth au point qu’ils entreprennent de le tuer… et la liste est fort longue.
3 On a souvent l’impression que Jésus est un provocateur, comme le dit clairement Syméon : pour être contesté. On dirait souvent qu’il fait un miracle compassionnel plus pour éprouver ceux que cela dérange que pour soulager le miraculé. Car le miracle, souvent corporel, n’a qu’un effet transitoire, alors que la réaction des témoins au miracle portera très loin ses effets, ‘par le karma’ dirait un oriental. Sur ce point Syméon discerne bien la nature de l’action du christ.
4 Jean déclare : Dieu n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui (Jn 03/17 = P 031). On pourrait cependant presque dire que « Dieu a envoyé Jésus sauver le monde pour qu’il soit jugé par lui », tant son action salvatrice et condamnante sont l’avers et l’envers d’une même médaille. D’ailleurs, un salut du pécheur repentant, sans condamnation du pécheur persévérant, n’aurait aucun sens, puisqu’il reviendrait à une approbation du péché. Aussi Jésus dit-il : Si ton frère vient à pécher, réprimande-le et, s’il se repent, remets-lui (Lc 17/03 = P 134) ; le pardon est toujours conditionnel, sinon il se ferait au détriment de la justice.
5 C’est une évidente aberration du ‘christianisme moderne’, surtout romain, que de survaloriser le pardon par rapport à la justice, au point d’ignorer cette dernière. Les idéaux révolutionnaires adoptés par l’Église n’y sont pas pour rien. Dès lors que ‘tous les hommes sont égaux’, le salut devient un ‘droit de l’homme’ et un pape François peut déclarer ‘L’enfer existe, mais il n’y a probablement personne dedans’, ce qui revient à remplacer une monstruosité théologique (l’enfer éternel) par une pirouette de bateleur.
6 Sur les lèvres de Syméon se rencontre, pour la deuxième fois dans l’Évangile, le mot signe–sêmeion. Le premier, qui ne rencontra aucune adversité, est annoncé par un ange : ceci vous servira de signe : vous trouverez un nouveau-né enveloppé de langes et couché dans une crèche (Lc 02/12 = P 008). Presque tous les autres signes seront sujets à conflits, ce qui montre bien que la matérialité du signe (généralement miraculeuse) est secondaire, et cache la remise en ordre radicale que Jésus entreprend dès le premier avènement, sur le plan de la doctrine en tout cas.
Le glaive et le débat des cœurs
1 Syméon continue de s’adresser à Marie seule : et toi-même, un glaive-rhomphaia te transpercera-dierkhesthai l’âme-psukhê, afin que soient dévoilés-apokaluptein les débats-dialogismos de bien des cœurs-kardia (Lc 02/35 = P 010). Cette déclaration n’a aucun sens si on prend le récit au sens littéral. Et ce sera plusieurs fois le cas, comme le arrache ton œil (Mt 05/29 = P 060) du discours sur l’adultère. Ces passages obligent le méditant à ne pas demeurer collé à la lettre de l’Écriture.
2 Un glaive te transpercera l’âme peut se comprendre, annonçant à Marie qu’elle assistera à la mort atroce de son propre fils. Mais afin que soient dévoilés les débats de bien des cœurs ne s’explique guère. La phrase semble signifier que l’âme de Marie renferme bien des cœurs et les débats qui les agitent. Auquel cas Marie serait conçue ici non comme un individu, la mère de Jésus, mais comme une entité collective. De plus, le cœur est un double symbole, d’une part de l’affectivité, d’autre part de l’intuition intellectuelle, supra-mentale. Or, s’il s’agit de débats-dialogismos, on est dans le domaine mental et non dans l’intelligence cordiale. Le glaive-parole transperce l’âme du méditant, détruisant ses doutes intérieurs, et faisant régner la vérité vierge.
3 Dans l’évangile gnostique de Philippe apparaît une conception de Marie presque aux antipodes de ce passage, bien qu’aussi comme une entité non individuelle. Certains disent que Marie a été fécondée par la grâce de l’Esprit-Saint, ils ne savent pas ce qu’ils disent… Marie est le silence vierge qu’aucune puissance mauvaise ne souille et ne distrait, elle demeure silence immaculé… (Ph 17). Chez Philippe, Marie symbolise un état de conscience et non un individu. Ou bien l’état de conscience propre à la mère de Jésus est devenu un archétype, un peu comme en littérature on parle, d’après Molière, d’un Harpagon pour un avare.
4 Le problème, c’est que, dans le propos de Philippe, l’âme de type marial est éminemment spirituelle, alors que, dans la version de Siméon, les débats de bien des cœurs sont révélés par la blessure qu’un glaive fera dans l’âme de Marie, comme si la vie intérieure de Marie était chargée de débats et de contradictions.
5 Les commentateurs classiques rapprochent évidemment le coup d’épée dans le cœur de Marie de ce qu’elle subira en assistant au procès puis au supplice fait à son fils. Ils ne manquent pas non plus de remarquer que l’épée, au sens figuré, est la parole de Dieu : Le seigneur a fait de ma bouche une épée tranchante (Is 49/02). De nombreux midrash expliquent que les consonnes du mot épée en hébreu sont les mêmes que les consonnes du mot Horeb (le mont Sinaï) où fut donnée la Torah.
6 Jésus lui-même reprend ce symbolisme au moment de son départ : maintenant, que celui qui a une bourse la prenne, de même celui qui a une besace, et que celui qui n’en a pas vende son manteau pour acheter un glaive (Lc 22/36 = P 262). Les interprètes traditionnels disent que le glaive est celui de la parole divine et non un glaive physique. Reste alors à interpréter de même façon la besace et la bourse, ce qui risque d’être un peu ‘tiré par les cheveux’.
7 Tout cela laisse le lecteur sur sa faim, car les commentateurs expliquent le glaive qui transperce l’âme de Marie, puis ils expliquent que la parole de Jésus dévoile les débats de bien des cœurs ; mais ils font l’impasse sur l’essentiel, ce petit mot afin, qui relie les deux propositions dans une même phrase. En quoi l’âme percée de Marie dévoile les pensées du cœur des autres humains ? Sur ce point, essentiel, dans le propos de Siméon, les exégètes glissent souvent, en laissant entendre que le statut suréminent de la ‘Mère de Dieu’ explique le mystère ; ce qui est bien commode.
Anne, la préchrétienne
Anne, une prophétesse juive fortement christianisée
1 Il y a aussi une prophétesse-prophêtis, Anne, fille-thugatêr de Phanouel-(face de Dieu), de la tribu-phulê d’Aser-(félicité). Elle est fort avancée-probainein en âge-hêmera. Après avoir vécu-zaein sept-hepta ans-etos avec son mari-anêr… (Lc 02/36 = P 010). A la complémentarité de Jésus, présenté par son père et sa mère, correspond la complémentarité de Syméon et Anne, comme une sorte de clin d’œil relativement à cet enfant conçu si dissymétriquement, puisque sans père humain.
2 Fille de Phanouel : outre l’historicité invérifiable du nom du père d’Anne, Phanouel signifie ‘face de Dieu’ ; elle est donc ‘fille de Dieu’, ce qui renforce encore son titre de prophétesse. De même pour le nom de sa tribu, Aser, signifiant ‘félicité’ ; ce qui n’est pas sans évoquer un sutra de la Bhagavad Gita : Seule existe la Liberté absolue (ou félicité de Brahman) pour les ascètes maîtres d’eux-mêmes, libérés du désir et de la colère, qui ont contrôlé leurs pensées et qui ont réalisé le Soi (BG 05/26).
3 Elle est fort avancée en âge. Après avoir vécu sept ans avec son mari-anêr. Elle est restée veuve-khêra ; parvenue à l’âge de quatre-vingt-quatre ans…La description d’Anne correspond à un idéal du premier christianisme cadrant assez mal avec les conceptions juives. Les femmes se mariaient généralement très jeunes, bien avant vingt ans, lors de son veuvage, Anne devait avoir tout au plus vingt-sept ans ; en bonne logique juive, elle se serait remariée.
4 … elle ne s’écarte pas du Temple, participant au culte nuit et jour dans le jeûne et la prière (Lc 02/36-37 = P 010). Anne est décrite ici comme une sorte de nonne avant l’heure.
5 Survenant-ephistênai à cette heure même, elle se met à célébrer-anthomologesthai Dieu-theos et parle-lalein (de l’enfant) (Lc 02/38 = P 010). Le rapprochement de elle se met à célébrer Dieu et de elle parle de l’enfant incite à lire que l’enfant est Dieu, et ceci d’autant plus que le mot enfant n’est pas précisé dans la citation en grec. Autrement dit, Luc met dans la bouche de la très dévouée Anne l’affirmation du dogme fondamental du christianisme : Jésus est Dieu ; dogme blasphématoire pour un juif, autant que pour un musulman. Dans ce passage encore, il est difficile de ne pas suspecter l’anachronisme et la propagande chrétienne en milieu juif.
6 …à tous ceux qui attendent la délivrance de Jérusalem-(Cité de la paix). (Lc 02/38 = P 010).. Comme déjà signalé plus avant dans le texte évangélique, l’attente en question est essentiellement messianique, juive, et politico-religieuse. Cela contraste d’ailleurs avec le portrait d’Anne. Certes, il est toujours possible d’interpréter Jérusalem en fonction de son étymologie ‘Cité de la paix’. Lorsque Jésus dit : Je vous laisse la paix ; c’est ma paix que je vous donne ; je ne vous la donne pas comme le monde la donne (Jn 14/27 = P 263), il est clair qu’il ne parle pas de la paix du compromis politique, ou de l’entre-deux guerres, mais la paix de son royaume qui n’est pas de ce monde (Jn 18/36 = P 278), comme il le précise à Pilate.
7 Tout ce passage de la présentation de Jésus au Temple apparait donc comme ces relectures chrétiennes de la Thora, qui y trouvent nombre de choses que les juifs ne trouvaient pas et même, ici, il s’agit plus d’une réécriture que d’une simple relecture.
Présentation de Jésus au Temple