Texte de la péricope 011 : Les Mages, Massacre des enfants, Fuite en Egypte
Traduction d’après le grec (Français-Grec=FG) et la Bible de Jérusalem (BJ)
Mt 2/01-23
BJ : Mt 02/01 : Jésus étant né à Bethléem de Judée, au temps du roi Hérode, voici que des mages venus d’Orient arrivèrent à Jérusalem… (Mt 02/01 = P 011)
FG : Jésus a été engendré-gennaein à Bethléem-(maison-du-pain) de Judée-(louer-Dieu) aux jours-hêmera du roi-basileus Hérode-(héros-apparent-gr) et voici dans Jérusalem-(sacré-paix) que surviennent-paragignesthai des mages-magos du Levant-anatolê… (Mt 02/01 = P 011)
BJ : Mt 02/02 : …en disant : »Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Nous avons vu, en effet, son astre à son lever et sommes venus lui rendre hommage. » (Mt 02/02 = P 011)
FG : …en disant : « Où est le roi-basileus des Juifs, (celui qui vient d’être) enfanté-tiktein, car nous avons vu-idein son astre-astêr au levant-anatolê, et nous sommes venus-erkhesthai nous prosterner-devant-proskunein lui. » (Mt 02/02 = P 011)
BJ : Mt 02/03 : L’ayant appris, le roi Hérode s’émut, et tout Jérusalem avec lui. (Mt 02/03 = P 011)
FG : Entendant-akouein cela, le roi-basileus Hérode est troublé-tarassein et tout Jérusalem avec lui. (Mt 02/03 = P 011)
BJ : Mt 02/04 : Il assembla tous les grands prêtres avec les scribes du peuple, et il s’enquérait auprès d’eux du lieu où devait naître le Christ. (Mt 02/04 = P 011)
FG : Il assemble-sunagein tous les princes-des-sacrificateurs-arkhiereus et les scribes-grammateus du peuple-laos, et il s’informe-punthanesthai auprès d’eux : « Où le Christ-(oint) est-il engendré-gennaein ? » (Mt 02/04 = P 011)
BJ : Mt 02/05 : » A Bethléem de Judée, lui dirent-ils ; ainsi, en effet, est-il écrit par le prophète… (Mt 02/05 = P 011)
FG : Ils lui disent : « À Bethléem-(maison-du-pain) de Judée ainsi qu’il est écrit-graphein par le prophète… (Mt 02/05 = P 011)
BJ : Mt 02/06 : Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n’es nullement le moindre des clans de Juda ; car de toi sortira un chef qui sera pasteur de mon peuple Israël. » (Mt 02/06 = P 011)
FG : ‘Et toi, Bethléem, terre-gê de Judée, tu n’es nullement le plus petit parmi les gouvernements-hêgemôn de Judas, car de toi sortira-exerkhesthai un gouvernant-hêgoumenos, qui sera le pasteur-poimainein de mon peuple-laos Israël. (Mt 02/06 = P 011)
BJ : Mt 02/07 : Alors Hérode manda secrètement les mages, se fit préciser par eux le temps de l’apparition de l’astre, (Mt 020/07 = P 011)
FG : Alors Hérode appelle-kalein les mages-magos en secret-lathra, et se fait préciser-akriboein auprès d’eux le temps-khronos de l’apparition-phainein de l’astre-astêr, (Mt 02/07 = P 011)
BJ : Mt 02/08 : puis il les envoie à Bethléem en leur disant : « Renseignez-vous au sujet du petit enfant, et, quand vous l’aurez trouvé, revenez me l’annoncer, afin que moi aussi, je me prosterne devant lui. » (Mt 02/08 = P 011)
FG : puis il les envoie-processionnellement-pempein à Bethléem en leur disant : « Renseignez-vous-exetazein avec précision-akribôs au sujet du petit-enfant-serviteur-paidion, et, quand vous l’aurez trouvé-heuriskein, revenez-me-l’annoncer-apangelein, afin que moi aussi, je me prosterne-devant-proskunein lui-autos. » (Mt 02/08 = P 011)
BJ : Mt 02/09 : Sur ces paroles du roi, ils se mirent en route ; et voici que l’astre, qu’ils avaient vu à son lever, les précédait jusqu’à ce qu’il vînt s’arrêter au-dessus de l’endroit où était l’enfant. (Mt 02/09 = P 011)
FG : Ils écoutent-akouein le roi-basileus, et ils partent-poreuesthai ; et voici que l’astre-astêr les précède-proagein, celui qu’ils ont vu-idein au Levant-anatolê, jusqu’à venir-erkhesthai se placer-histanai au-dessus-de-epanô là où est le petit-enfant-serviteur-paidion. (Mt 02/09 = P 011)
BJ : Mt 02/10 : À la vue de l’astre ils se réjouirent d’une très grande joie. (Mt 02/10 = P 011)
FG : Ils voient-idein l’astre-astêr, et se réjouissent-khairein d’une joie-khara extrême-megas–sphodra. (Mt 02/10 = P 011)
BJ : Mt 02/11 : Entrant alors dans le logis, ils virent l’enfant avec Marie sa mère, et, se prosternant, ils lui rendirent hommage ; puis, ouvrant leurs cassettes, ils lui offrirent en présents de l’or, de l’encens et de la myrrhe. (Mt 02/11 = P 011)
FG : Ils vont-erkhesthai dans la maison-oikia, voient-idein le petit-enfant-serviteur-paidion, avec Marie, sa mère-mêtêr, et tombant-piptein ils se prosternent-devant-proskunein lui ; puis, ils ouvrent-anoigein leurs trésors-thêsauros, ils lui apportent-prospherein des offrandes-dôron : or-khrusos, encens-libanos, et myrrhe-smurna. (Mt 02/11 = P 011)
BJ : Mt 02/12 : Après quoi, avertis en songe de ne point retourner chez Hérode, ils prirent une autre route pour rentrer dans leur pays. (Mt 02/12 = P 011)
FG : Puis, avertis-khrêmatizein en songe-onar de ne pas retourner-anakamptein auprès d’Hérode, ils se retirent-anakhôrein dans leur substance-primordiale-khôra, par un autre chemin-hodos (Mt 02/12 = P 011)
BJ : Mt 02/13 : Après leur départ, voici que l’Ange du Seigneur apparaît en songe à Joseph et lui dit : »Lève-toi, prends avec toi l’enfant et sa mère, et fuis en Égypte ; et restes-y jusqu’à ce que je te dise. Car Hérode va rechercher l’enfant pour le faire périr. » (Mt 02/13 = P 011)
FG : Alors qu’ils (les mages) se sont retirés-anakhôrein d’eux, voici qu’un ange-messager-angelos du Seigneur-kurios apparaît-lumineux-phainein à Joseph en songe-onar, en disant : « Réveille-toi-egeirein, prends-auprès-(de-toi)-paralambanein le petit-enfant-serviteur-paidion, et sa mère-mêtêr, et fuis-pheugein en Egypte-aiguptos ; sois-einai là jusqu’à ce que je te le dise-legein, car Hérode va-mellein chercher-zêtein le petit-enfant-serviteur-paidion pour le faire-périr-apolluein. » (Mt 02/13 = P 011)
BJ : Mt 02/14 : Il se leva, prit avec lui l’enfant et sa mère, de nuit, et se retira en Égypte (Mt 02/14 = P 011)
FG : Il se réveille-egeirein, prend-auprès-(de-lui)-paralambanein le petit-enfant-serviteur-paidion et sa-autos mère-mêtêr, de nuit-nux, puis se retire (Mt 02/14 = P 011)
BJ : Mt 02/15 : et il resta là jusqu’à la mort d’Hérode, pour que s’accomplît cet oracle prophétique du Seigneur : ‘D’Égypte j’ai appelé mon fils’. (Mt 02/15 = P 011)
FG : Et il est-(demeure)-einai là jusqu’à la fin-teleutê d’Hérode, pour que soit accompli-plêroein le dit-legein du Seigneur-kurios à travers-dia le prophète-prophêtês : « D’Egypte-aiguptos j’ai appelé-kalein mon fils-huios. » (Mt 02/15 = P 011)
BJ : Mt 02/16 : Alors Hérode, voyant qu’il avait été joué par les mages, fut pris d’une violente fureur et envoya mettre à mort, dans Bethléem et tout son territoire, tous les enfants de moins de deux ans, d’après le temps qu’il s’était fait préciser par les mages. (Mt 02/16 = P 011)
FG : Alors Hérode, se voyant-idein joué-empaizein par les mages-magos, (fait) une colère-thumoein excessive-lian, et envoie-équipé-apostellein pour supprimer-anairein tous les enfants-serviteurs-pais, dans Bethléem et dans tout-pas son territoire-horion, à partir de deux-ans-dietês et au-dessous-katô, selon le temps-khronos qu’il s’est fait préciser-akriboein auprès des mages-magos. (Mt 02/16 = P 011)
BJ : Mt 02/17 : Alors s’accomplit l’oracle du prophète Jérémie (Mt 02/17 = P 011)
FG : Alors s’accomplit-plêroein le dit-legein du prophète-prophêtês Jérémie-(Yahveh-élève) : (Mt 02/17 = P 011)
BJ : Mt 02/18 : Une voix dans Rama s’est fait entendre, pleurs et longues plaintes : c’est Rachel pleurant ses enfants ; et elle ne veut pas qu’on la console, car ils ne sont plus. (Mt 02/18 = P 11)
FG : Une voix-phônê a été entendue-akouein dans Rama=colline, nombreux-polus pleurs-klauthmos et lamentations-odurmos : c’est Rachel=brebis qui pleure-klaiein ses enfants-rejetons-teknon et ne veut-pas-ethelein être consolée-parakalein parce qu’ils ne sont plus (Mt 02/18 = P 11)
BJ : Mt 02/19 : Quand Hérode eut cessé de vivre, voici que l’Ange du Seigneur apparaît en songe à Joseph, en Égypte, (Mt 02/19 = P 012)
FG : Hérode arrive-à-sa-fin-teleutaein, et voici qu’un ange-messager-angelos du Seigneur-kurios apparaît-lumineux-phainein à Joseph, en songe-onar, en Egypte-aiguptos, (Mt 02/19 = P 012)
BJ : Mt 02/20 : et lui dit : »Lève-toi, prends avec toi l’enfant et sa mère, et mets-toi en route pour la terre d’Israël ; car ils sont morts, ceux qui en voulaient à la vie de l’enfant. » (Mt 02/20 = P 012)
FG : en disant : « Réveille-toi-egeirein, prends-auprès-(de-toi)-paralambanein le petit-enfant-serviteur-paidion et sa-autos mère-mêtêr et part-poreuesthai en terre-gê d’Israël, car ils sont morts-thnêuskein, ceux qui cherchaient–zêtein la vie-psukhê du petit-enfant-serviteur-paidion (Mt 02/20 = P 012)
BJ : Mt 02/21 : Il se leva, prit avec lui l’enfant et sa mère, et rentra dans la terre d’Israël (Mt 02/21 = P 012)
FG : Il se réveille-egeirein, prend-auprès-(de-lui)-paralambanein le petit-enfant-serviteur-paidion et sa-autos mère-mêtêr, puis il entre-eiserkhesthai en terre-gê d’Israël (Mt 02/21 = P 012)
BJ : Mt 02/22 : Mais, apprenant qu’Archélaüs régnait sur la Judée à la place d’Hérode son père, il craignit de s’y rendre ; averti en songe, il se retira dans la région de Galilée (Mt 02/22 = P 013)
FG : Il entend-akouein qu’Arkhélaüs (prince-du-peuple-guerrier) régne-basileuein sur la Judée à la place de son père-patêr Hérode, il craint-phobein d’y aller-aperkhesthai ; averti-khrêmatizein en songe-onar, il se retire-anakhôrein dans la région-meros de Galilée=cercle. (Mt 02/22 = P 013)
BJ : Mt 02/23 : et vint s’établir dans une ville appelée Nazareth ; pour que s’accomplît l’oracle des prophètes : Il sera appelé Nazôréen. (Mt 02/23 = P 013)
FG : Il habite-katoikein dans une ville-polis appelée-legein Nazareth (saint), afin que s’accomplisse-plêroein le dit-legein des prophètes-prophêtês : « Il sera appelé-kalein Nazôréen. » (Mt 02/23 = P 013)
Lc 2/39
BJ : Lc 02/39 : Et quand ils eurent accompli tout ce qui était conforme à la Loi du Seigneur, ils retournèrent en Galilée, à Nazareth, leur ville. (Lc 02/39 = P 013)
FG : Quand ils ont tout-pas accompli-telein selon la loi-nomos du Seigneur-kurios, ils retournent-epistrephein en Galilée, dans leur ville-polis de Nazareth (Lc 02/39 = P 013)
Les Mages, représentants de la Tradition Primordiale
2/1 Les débris d’un enseignement divin
1 Jésus a été engendré-gennaein à Bethléem-(maison-du-pain) de Judée-(louer-Dieu) aux jours-hêmera du roi-basileus Hérode-(héros-apparent-gr). Avec cette péricope, nous repassons de Luc (Présentation de Jésus au Temple) à Matthieu.
2 De toute la Bible chrétienne, les évangiles constituent le joyau de la couronne. Les musulmans ont le Coran, les hindous la Bhagavad Gita, les chinois le Tao-Te-King. A les comparer, la question se pose : « Pourquoi le christianisme, avec ses quatre évangiles, n’a-t-il pas réussi à unifier le cœur de son enseignement ? » Notre réponse est que le christianisme n’a pas non plus réussi à unifier Dieu, puisqu’il ne va guère au-delà de la conception trinitaire : Les trois personnes du Père, du Fils, et du Saint-Esprit, toutes également divines.
3 Cette réponse est aussi que les douze apôtres, comme les douze signes du zodiaque reflétant les qualités encloses dans le Principe central, ici symbolisé par Jésus, se trouvent réduits à quatre évangélistes, dont deux seulement sont apôtres et disciples directs de Jésus (Matthieu et Jean). Donc, non seulement les évangiles ne représentent pas un enseignement unifié, mais ils représentent manifestement un exposé partiel, et même très partiel de l’enseignement de Jésus.
4 Dans cette péricope, il sera question de l’Orient avec les Mages. Toutes les traditions spirituelles actuellement vivantes sont issues de l’Orient : aucune n’est née en Afrique, ou en Europe, ou en Amérique. La théorie de la dérive des continents, que la contemplation d’un globe terrestre rend évidente, invite à considérer qu’il n’y a, originellement, qu’un continent (pan gê) qui s’est fracturé, et que, sur ce territoire, qui résume l’humanité terrestre, le symbolisme du soleil levant spirituel et du soleil couchant profane et profanant s’impose. D’autant que le monde moderne est né en occident européen (France 1789, puis plus à l’ouest Angleterre 1850, premières machines), avant de migrer vers l’ouest en occident américain, et encore plus vers l’ouest en Californie.
5 Par conséquent, ce que les autorités chrétiennes se plaisent à présenter comme une richesse (la complémentarité des quatre évangiles) nous semble constituer les débris d’une tradition, la seule, sans doute, que les populations du soleil couchant pouvaient intégrer, sauf rares exceptions.
2/2 Hérode, le faux héros couvert de peau
1 Jésus a été engendré à Bethléem de Judée aux jours du roi Hérode… Matthieu résume d’une ligne les longs développements de Luc sur la conception et la naissance de Jésus. Précisons les étymologies du nom d’Hérode, en rapport avec la scène sanglante qui s’annonce. D’abord son nom n’est pas hébreu mais grec, ce qui le désigne comme étranger. C’était un bâtard de juif, illégitime sur le trône qu’il occupait, mais fort de l’appui des colonisateurs Romains, qui voyaient une qualité dans sa vénalité et son imparfaite judéité. Jésus traitera son fils de renard (Lc 13/32 = P 187), ce qui s’applique à lui également, doublé d’un loup sans doute.
2 Deux étymologies se présentent pour ce personnage : apparence de héros et couvert de peau. La première se rapporte au fait qu’il fut habile, comme un renard, pour s’attirer les faveurs des grands-prêtres, à défaut d’avoir celles du peuple : il fit d’importantes restaurations dans le Temple de Jérusalem, s’assurant ainsi l’appui des professionnels de la religion, pour faire croire à celui de Dieu.
3 Quant au sens couvert de peau, qui évoque une humanité à peine distincte de l’animalité, sa décision de massacrer la partie la plus innocente de sa propre population en constitue l’illustration. Lorsqu’un jeune lion arrive à vaincre le roi de la troupe, il chasse le vieux, hérite de ses femelles, mais n’omet pas de massacrer les petits issus du précédent. Il y a quelque chose d’analogue dans les méthodes de ce personnage.
4 La notion de couvert de peau évoque immanquablement, pour un homme moderne, les pré-humains tels que décrits par Darwin et repris par la propagande évolutionniste et anti-spirituelle. Il est donc important de noter que la tradition juive enseigne qu’après la chute, Adam créa les espèces anthropomorphes (les singes), dont nos prétendus ‘ancêtres hominidés’ ne sont que des variantes. Par conséquent, pour les juifs de tradition, le singe descend de l’homme, par dégénérescence, et non l’homme du singe, par progrès.
5 Signalons aussi que les autres traditions spirituelles, surtout celles à base métaphysique, partagent ce point de vue, pour l’évidente raison que ‘le plus ne saurait sortir du moins’. Toute manifestation du divin par le déploiement du monde est un éloignement du Principe originel, jusqu’à l’oubli de celui-ci et la désintégration de la cohérence du monde que le Principe seul assurait.
2/3 Le surgissement des mages
1 …et voici dans Jérusalem-(sacré-paix) que surviennent-paragignesthai des mages-magos du Levant-anatolê… (Mt 02/01 = P 011). Le mot grec et scripturaire, Levant, souligne, mieux que l’actuel Orient, le symbolisme lumineux attribué à cette région du monde. Le monde moderne est une fabrication franco-anglaise. Par la ‘philosophie des Lumières’ du XVIII° siècle et la révolution de 1789, la France a eu la triste initiative de concevoir une civilisation, la démocratie, entièrement coupée de toute transcendance. L’Angleterre, pragmatique et fascinée par le profit monétaire, a inventé la machine, qui entraîna la supériorité matérielle de l’Occident, du Couchant, sur l’Orient.
2 Aujourd’hui, les pays d’Orient ne pouvant se défaire de l’emprise coloniale de l’Occident qu’en adoptant sa technologie mortifère, la matérialité de l’anti-civilisation occidentale a envahi la planète comme une lèpre. Les contrées musulmanes, hindoues, bouddhistes et taoïstes tentent d’utiliser les moyens diaboliques des puissances occidentales sans y laisser leur âme et leur Esprit. Jusqu’à quel point et jusqu’à quand le pourront-elles ? De cela dépendra peut-être la fin de l’actuel cycle d’humanité.
3 La ‘Bible de Jérusalem’ dit que ‘les mages arrivèrent à Jérusalem’, là où le grec donne surviennent-paragignesthai des mages-magos du Levant-anatolê. Dans la BJ, on signale leur point d’arrivée, quasiment leur but, Jérusalem, et non leur point de départ, leur principe, le Levant. Et le mot ‘arrivèrent’ évoque des voyageurs, presque des touristes, venus visiter la ‘ville éternelle’. La charge propagandiste de la ‘traduction’ pèse des tonnes.
4 Prise littéralement, l’expression voici dans Jérusalem que surviennent des mages du Levant, suggère une apparition soudaine, presque une matérialisation de ces trois entités, les Mages, qui se définiront par les trois cadeaux qu’ils apportent à Jésus. Et d’ailleurs, dans le texte sacré, les Mages, dont il ne sera plus question ensuite, disparaissent aussi mystérieusement qu’ils sont apparus.
2/4 Les mages dans la tradition chrétienne exotérique
1 Matthieu ne précise pas le nombre des mages, mais en parle au pluriel, ce qui implique qu’ils soient au moins deux. Origène (185-584), Père de l’Eglise, fixe leur nombre à trois, probablement en rapport avec les trois cadeaux offerts à Jésus.
2 Magoï en grec, signifie ‘sage’. Les traductions habituelles donnent ‘mages’ et non ‘sages’ par suivisme de la tradition populaire qui a grand attachement aux ‘rois mages’ depuis des siècles. La notion de ‘mages’ est en rapport avec leur qualité d’astrologues, mise en relief par l’Evangile. Alors que l’astronomie fait référence aux sens et à la logique, l’astrologie a quelque chose de plus magique, car elle relève de l’intelligence symbolique, comme toute connaissance de type analogique. De plus, le texte accentue le côté magique, mystérieux, de leur apparition et de leur disparition : Voici que surviennent des mages du Levant et ensuite : Après quoi, avertis en songe de ne point retourner chez Hérode, ils prennent une autre route pour rentrer dans leur pays. Nous verrons que certains parallèles avec des scènes semblables de la Genèse et des ‘légendes’ orientales (mongoles, chinoises, tibétaines et indiennes) apportent un poids considérable à cet aspect ‘magique’ des ‘sages-magoï.’
3 Reste le qualificatif de ‘rois’, que leur attribue la tradition légendaire et populaire (mais aussi Tertullien, Père de l’Eglise, au II° siècle), et qui n’est pas dans le texte. Nous verrons que le cadeau de l’or y prédispose, et surtout le parallèle avec les scènes évoquées de la Genèse.
4 Dès le VIII° siècle, on trouve des traces de leurs noms : Melchior, Gaspard, et Balthazar. L’art chrétien (on en a des traces dès le III° siècle) chérit le thème des rois-mages et ne le quittera plus. L’Eglise catholique les vénère comme saints, et prétend même posséder des reliques à la cathédrale de Cologne. L’Orthodoxie n’est pas en reste et en possède aussi au mont Athos (lieu interdit et mystérieux, ce qui leur correspond très bien, comme on le verra pas la suite).
5 Leur origine non précisée fut interprétée comme désignant la Perse, l’Arabie ou la Syrie, sans certitude cependant.
6 Les intellectuels chrétiens exotéristes ont coutume de se débarrasser de la question en qualifiant ‘d’incertaine’ l’historicité des mages et en faisant remarquer -ce qui est exact- que c’était une coutume, tant pour Moïse dans la littérature juive, que pour les princes du monde antique, de les faires annoncer par quelques devins, comme un roi par un héraut. Mais cela prouve-t-il que l’Evangile a imité le style antique réservé aux grands personnages ou, au contraire, que les événements historiques, comme naturels (l’étoile), sont en résonance synchrone avec l’émergence de grands personnages royaux ou spirituels ?
7 Alors que l’Evangile honore manifestement la science astrologique des mages, on remarque, comme une étrangeté certainement significative, que l’Ancien Testament en général est peu favorable aux sorciers, magiciens et autres interpréteurs de songes, de même que l’Eglise chrétienne qui les traitera fréquemment par le feu.
8 Dans tous les cas, la visée théologique des interprétations exotériques revient à dire que le monde entier doit devenir chrétien romain. Non seulement il le doit, mais il le désire, et les mages en sont l’expression. Ainsi, pour certains, Melchior est roi des Perses, Balthazar des Arabes, Gaspard des hindous. Pour d’autres les trois mages représentent l’Europe, l’Asie et l’Afrique. Si Christophe Colomb avait déjà fait sa découverte, ils auraient rajouté un quatrième mage, de préférence emplumé. D’autres affectent tardivement Balthazar à l’Afrique noire, et nombre de tableaux classiques l’ont noirci après coup.
9 La France y a mis sa touche avec un ‘repas des rois’ et la fameuse ‘galette’ qui remonte au XIV° siècle.
2/5 L’explication colonialiste des mages
1 Que conclure de ce passage des mages, totalement hétérogène à l’ensemble du récit évangélique ? Il semble que trois hypothèses se présentent. La première, que nous employons souvent, dans la ligne de la critique historique, est que ‘l’histoire est (presque) toujours écrite par les vainqueurs’. Le vainqueur est l’Église Catholique Romaine, religion d’état de l’Empire romain depuis Constantin. Beaucoup d’anachronismes et d’invraisemblances dans l’Écriture évangélique s’expliquent par le bénéfice que tire la dite Église de sa réécriture de l’histoire.
2 Cette première hypothèse s’avère assez pertinente, lorsqu’on entend les Mages déclarer à propos de Jésus : nous sommes venus lui rendre hommage. Aussi, l’interprétation officielle de l’Église chrétienne est que l’Orient tout entier est destiné à être colonisé par le christianisme et par l’Occident dans la foulée ; la preuve scripturaire en est donnée par les Mages qui acceptent cette domination et s’en réjouissent. Depuis la décolonisation de la fin du XX° siècle, ce langage est devenu moins arrogant, mais la prétention sous-jacente perdure.
3 Si le texte laisse entendre cela, au premier degré, il suggère en fait tout autre chose. Car cette hypothèse se heurte à bien des obstacles. Comment les mages savent-ils que Jésus est le roi des juifs, alors que seuls ses parents, Marie, Joseph, plus Zacharie, le père du futur Jean Baptiste, et Syméon, le prophète qui l’a introduit dans le Temple, sont au courant ? Ce ne peut être que par une révélation correspondant à celle reçue par ces personnages. Mais alors, pourquoi estimer inférieure la révélation reçue par les mages par rapport à celle reçue par quelques juifs ? Comment ont-ils cette science des astres que l’Évangile n’évoque pour aucun autre personnage qu’il met en scène ? Les songes dont les mages bénéficient pour ne pas retourner chez Hérode sont similaires et concomitants de ceux que reçoit le mystérieux Joseph, pour fuir en Égypte et ensuite en revenir à la mort d’Hérode. S’il y avait une hiérarchie à établir entre les mages et les personnages Marie et Joseph qu’ils visitent, il serait plus cohérent de donner la prééminence aux premiers qu’aux seconds, venant d’un monde totalement étranger et cependant si bien informés.
4 Argument contre : « Les mages offrent des cadeaux à Jésus, et ils se prosternent devant lui, ce qui atteste de leur infériorité par rapport à lui. » La chose est exacte pour la prosternation, mais pas pour les cadeaux, car nous verrons que ces cadeaux représentent une transmission. Par conséquent l’explication colonialiste classique, déguisée en vocation missionnaire, est fort peu convaincante.
L’Écriture ne peut être récusée (Jn 10/35 = P 185), même quand elle parle des mages venus du Levant
La deuxième hypothèse explicative de cette étrangeté des Mages dans l’Évangile consiste à dire que c’est une légende (au sens profane du terme) que l’écrivain sacré a laissé s’introduire par inadvertance, et que les chefs de l’Église qui ont canonisé les Écritures, ont omis de supprimer. Cette hypothèse est très commode pour se débarrasser d’un passage incompris, mais elle ne repose que sur des ‘si’, et l’on sait ‘qu’avec des si on mettrait Paris en bouteille’. De plus, quand on commence à employer ce type d’argument, où s’arrêtera-t-on ?
Le mystère des mages
3/1 Aperçu sur le mystère des mages
1 La troisième hypothèse est plus complexe, mystérieuse, et ne manquera pas de dérouter nombre de lecteurs. Elle repose sur le principe de l’ensemencement du peuple par une organisation ésotérique. Ce principe est très bien décrit dans l’Évangile-même puisque Jésus l’emploie avec méthode. C’est par un grand nombre de paraboles de ce genre que Jésus leur annonce la Parole, selon qu’ils peuvent entendre et il ne leur parle pas sans paraboles, mais, en particulier, il explique tout à ses disciples (Mc 04/33 = P 092). On pourrait penser : « Le selon qu’ils peuvent entendre signifie que Jésus ne dit au peuple que ce qu’il comprend. » Mais cette opinion est contredite par le commentaire que Jésus fait de sa parabole des Semailles (Mc 04/13-20 = P 086), car trois des quatre catégories d’hommes qu’envisage Jésus n’aboutissent pas à une connaissance spirituelle après avoir entendu la parole.
2 Alors se pose la question : « Pourquoi Jésus raconte-t-il ces histoires mystérieuses, et même parfois scandaleuses (Lc 16/01 = P 198 : L’intendant malhonnête), au peuple, alors qu’une grande partie de celui-ci ne peut pas comprendre ? » Pour deux raisons. La première est donnée par Jésus : Celui qui a des oreilles pour entendre, qu’il entende ! » (Lc 13/35 = P 133). Donc Jésus compte informer directement certains membres du peuple, plus intelligents que les autres, et que les prêtres, dont c’est pourtant la fonction, n’ont pas correctement instruits.
3 La seconde raison de cette transmission sous forme cryptée aux ignorants repose sur une faculté propre au peuple, qui est la mémoire, le conservatisme, l’imitation, le suivisme et le manque d’esprit critique. La Bhagavad Gita enseigne ce point : Quoi que fasse un homme éminent, la masse des gens marche toujours sur ses traces. Quel que soit le modèle qu’il représente, il est suivi par le peuple (BG 03/21). Le peuple ne comprend pas, mais il transmet, il duplique. Il suffit pour cela que l’orateur sache intriguer, suggérer, présenter un récit riche en images et même souvent sous forme de devinettes. L’Évangile présente un Jésus expert dans l’art d’ensemencer le peuple d’enseignements spirituels tout en évitant de donner des perles aux pourceaux (Mt 07/06 = P 071).
4 Dans les périodes où la caste-varna sacerdotale est dégénérée, et conseille des choses monstrueuses au peuple, comme d’abandonner ses vieux parents dans le besoin (Mc 07/11 = P 114), ou d’exiger la condamnation d’un juste (Mc 15/11 = P 282), la transmission de la doctrine spirituelle n’est plus faite par ceux qui devraient la faire ; c’est alors que les initiés, comme Jésus et ses proches disciples, sèment dans le peuple des récits symboliques, qui pourront traverser les générations et enseigner ceux qui ont des oreilles à l’insu des prêtres.
5 La troisième hypothèse que nous envisageons, à propos des mages, est précisément que cette ‘légende’, qui arrive comme ‘des cheveux sur la soupe’ dans l’Évangile et ne comprend pas de développement dans le texte, doit être entendue au sens étymologique du mot ‘légende’ ‘ce qui doit être lu’… dans l’esprit de la Révélation, pour comprendre la vérité.
6 ‘Le poisson ne sait pas qu’il vit dans l’eau’ dit un proverbe chinois. Seul le poisson volant peut en prendre conscience. Sauf rarissimes exceptions, l’homme moderne ne réalise pas qu’il est entièrement construit, modelé, manipulé par un formidable bombardement médiatique, dès qu’il regarde un écran, ouvre un livre, entre dans un magasin, ou entend sa concierge. Avant Internet, la télévision, la radio, les journaux, le peuple, le plus souvent illettré, mais riche en mémoire de légendes, était imprégné de données culturelles beaucoup moins nombreuses mais possiblement riches de sens symbolique et spirituel. ‘Vox populi, vox dei’ pouvait encore fonctionner. Aujourd’hui le peuple, qui tend plutôt à n’être qu’une masse, est abruti, au sens propre, sous des tonnes de stupidités et d’informations dépourvues de toute valeur. L’ensemencement du peuple par une organisation initiatique, chose qui s’est pratiquée dans toutes les civilisations depuis la nuit des temps, n’est plus possible. Ceux qui tiennent les médias modernes sont des anti-initiés, des ‘saints de satan’ pour nombre d’entre eux. Le processus s’est inversé et s’est renforcé par mille. L’homme moderne n’a généralement aucune idée de ce que pouvait être le contenu mental et méditatif de l’homme d’autrefois.
3/2 L’enseignement de René Guénon, une référence au sujet des mages
1 Trois livres marquants ont abordé le mystère des mages. Les deux premiers sont « Mission de l’Inde » de Saint-Yves d’Alveydre, en 1910 et « Bêtes, hommes et Dieux » de Ferdinand Ossendowski, racontant un voyage qu’il fit en Orient en 1920. Le plus important des trois est « Le roi du monde » de René Guénon, qui décrypte les deux premiers livres, et leur apporte de nombreux approfondissements en matière de compréhension des symboles.
2 Considérons d’abord le contenu de cet enseignement, que nous mettrons ensuite en parallèle du texte de l’Evangile.
3/3 L’Agarttha et les religions particulières à chaque peuple
1 Il y est question de l’Agarttha, qui serait un lieu secret, situé depuis quelques siècles en Orient, où serait conservée la ‘tradition primordiale’. Cette dernière, qui régnait sur l’ensemble des hommes, au début du cycle actuel de notre humanité (Satya yuga, première phase de l’humanité selon l’Inde ou Paradis terrestre, première phase selon la Bible), doit être conservée quelque part, fut-ce de façon secrète, pour que soit assuré un reliement entre le monde et son Principe spirituel. Faute de ce reliement, le monde cesserait d’exister, comme cesse la projection d’un film quand on coupe l’alimentation électrique du projecteur, pour employer une parabole contemporaine.
2 Selon cette théorie, quand les conditions cycliques le permettent dans telle ou telle région du monde, les chefs de l’Agarttha interviennent, directement ou indirectement, pour favoriser une restauration partielle de la tradition primordiale. Les mages de l’Evangile seraient donc des représentants de l’Agarttha, ayant détecté la qualité spirituelle suréminente de Jésus naissant, et qui auraient eu pour mission de lui transmettre les outils doctrinaux, rituels, magiques et spirituels nécessaires à sa mission.
3/4 Le Graal, dans la lignée des mages de l’Evangile et de l’Agarttha
1 Il est notable que des légendes semblables se rencontrent dans presque tous les peuples. En Occident il s’agit de la légende du Graal. Jésus a reçu les cadeaux des mages et les a mis en œuvre dans sa vie, et son enseignement caché et public. La légende, reprenant le fil que les mages avaient laissé se cacher à leur disparition, après l’offrande de ses ‘cadeaux’ à Jésus, prend son point de départ aux derniers instants de celui-ci. Jésus, sur la croix, vient de remettre son esprit à son père divin.
2 Le centurion Longin, qui dirigeait le groupe ayant pratiqué la crucifixion, vérifie, sur ordre de Pilate, que Jésus est bien mort. Pour ce faire, il perce son cœur de sa lance. L’un des soldats, de sa lance, lui perce le côté et il en sort aussitôt du sang et de l’eau (Jn 19/3 = P 303). Le texte se prolonge d’ailleurs par une formule alambiquée, visant à souligner l’importance symbolique de la scène : Celui qui a vu rend témoignage – son témoignage est véritable, et celui-là sait qu’il dit vrai – pour que vous aussi vous croyiez.
3 D’après la ‘légende’ du Graal, Joseph d’Arimathie recueille le sang du Christ dans un calice (le Graal), qui avait servi la veille au soir au sacrifice de la Cène eucharistique, et qui était taillé dans une émeraude tombée du front de Lucifer lors de sa chute à la fin de son combat contre l’archange Michel. Ce combat est évoqué dans le livre biblique de l’Apocalypse (Ap 12/07), et la chute de Lucifer dans l’évangile : »Je voyais Satan tomber du ciel comme l’éclair ! (Lc 10/01 = P 153). Satan, ou le dragon, est le nom de Lucifer (‘le porteur de lumière’) après sa chute causée par l’orgueil de se faire égal à Dieu (et non fusionné en Dieu comme dans la libération-moksha). Le Graal légendaire avait été possédé par Adam, qui le perdit lorsqu’il fut chassé du paradis, mais que son troisième fils, Seth, put récupérer pendant les quarante jours qu’il fut autorisé à passer au paradis. On le retrouve ensuite, par l’entremise des mages, dans les mains du Christ, puis de Joseph d’Arimathie et de Nicodème, qui établirent le lien avec la tradition arthurienne et occidentale du Graal chrétien.
4 Le Graal est à la fois un vase (grasale) et un livre (gradale ou graduale). Le premier désigne l’aspect sacramentel, en rapport avec le rite eucharistique, et aussi, le vase étant le cœur du disciple lui-même, il désigne l’état de réalisation spirituelle. Le deuxième, le livre, désigne la doctrine issue de la première tradition. La tradition hindoue enseigne qu’à l’origine il n’y avait qu’une caste-varna, appelée Hamsa, et qu’une tradition par conséquent, qu’on nomme pour cela Tradition primordiale.
3/5 Le roi Arthur, le ‘royaume du prêtre Jean’ et la ‘Divine comédie’ de Dante
1 Le Graal fut gardé en Occident par les organisations initiatiques, dont la doctrine s’exprima, voilée de symboles, entre autres à travers le cycle arthurien des chevaliers de la Table Ronde. A la fin du Moyen-âge, lorsque commença à pointer le monde moderne, caractérisé par une civilisation aspirant à se couper totalement de ‘l’influence du ciel’, le Graal fut transporté en Orient, dans ‘le royaume du prêtre Jean’.
2 Voilà, brossée à grands traits, la légende symbolique qui relie la transmission des mages auprès de Jésus, la mission de Jésus lui-même, et sa continuation à travers l’exotérisme et surtout l’ésotérisme chrétien qui perdurera jusqu’à la Renaissance. Ensuite eut lieu le voyage retour vers l’Orient lorsque l’Occident devint radicalement la contrée du Couchant spirituel. D’innombrables faits culturels, comme la ‘Divine Comédie’ de Dante Alighieri, attestent de l’importance du mythe spirituel du Graal pendant le millénaire et demi qui sépare Jésus de la modernité.
3 Le Graal symbolise la Tradition Primordiale dans la plénitude de sa compréhension. Dans cette histoire mythique, cette légende, présentée sous forme de symboles, le Graal est plutôt caché que perdu. Le jour où il sera totalement perdu, le monde plongera dans un abîme d’autodestruction, dont les deux guerres mondiales nées en Occident, et les ravages de la technologie et des gouvernements de marchands, eux-aussi nés en Occident, ont déjà donné quelque avant-goût.
3/6 Le Centre et les centres
1 Il y a plusieurs religions, mais une seule spiritualité, qui est la révélation de l’Unique divin. Chaque religion constitue une interface entre la révélation spirituelle, en soi supra humaine, et une culture humaine spécifique, caractérisée par une race, une époque, un climat, une culture particulière. Toutes les religions ont un début, toutes auront une fin. La spiritualité est éternelle, comme Celui qu’elle exprime.
2 Chaque religion possède un centre géographique, qu’elle présente comme ‘le’ centre du monde (de son monde en fait) : Jérusalem pour le judaïsme, Rome pour le christianisme, La Mecque pour l’islam et semblablement en Orient. Chacun de ces centres tient lieu du centre suprême, qui fut visible à certaines époques, caché dans les périodes d’obscurité spirituelle comme la nôtre.
3 Tant qu’existe un ésotérisme vivant dans une tradition religieuse, celle-ci se trouve reliée de quelque façon au centre suprême, et cela s’exprime dans la culture par des légendes du type de la légende arthurienne en Occident. Lorsque le cycle légendaire en question prend fin, les organisations ésotériques cessent leur œuvre. Il semble que la fin des Templiers, sur l’ordre conjoint du pape et du roi de France Philippe le Bel, marqua un temps important dans cette disparition en Occident. Ensuite les religions continuent leur course, de plus en plus influencées par le monde profane et profanateur et oublieuses de leur mission première.
4 Une résurgence de l’influence du Centre suprême est toujours théoriquement possible mais, plus on avance vers la fin du cycle d’une humanité, plus elle se restreindra à un petit nombre de personnes et sera limitée en influence sur la civilisation à laquelle elle s’adresse. Aujourd’hui, il est clair que le passage évangélique des mages n’est plus interprété par le clergé que comme une légende, au sens profane du terme : une histoire imaginaire à laquelle croient les naïfs. Ici vaut la parole de Jésus : Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout-petits (Mt 11/25 = P 154). Les sages et les intelligents en question sont les chefs et docteurs d’un exotérisme religieux courbés devant le profane et les tout-petits, ne sont pas les naïfs et les demeurés, mais ceux qui désirent fusionner leur ego dans l’atman plutôt que sauver leur ego et le prolonger sans fin.
Les fonctions des mages
4/1 Nature des trois mages
1 Selon la théorie guénonienne, le chef des mages serait le Brahmâtmâ, le ‘support des âmes (atman) dans l’Esprit de Dieu (Brâhma)’, autrement dit l’être, dont nous parlions plus haut, qui assure le reliement conscient entre le monde humain et son principe divin. Il serait au-delà des castes-varnas, synthétisant en lui le principe des brahmanes (les maîtres de la science spirituelle, clergé) et des kshatryas (les maîtres de l’art de gouverner les peuples, noblesse).
2 Le deuxième serait le Mahâtmâ (littéralement ‘grande âme’) archétype du sacerdoce religieux et spirituel et le troisième le Mahânga (maître de l’organisation matérielle du cosmos).
3 Ces trois fonctions sont puissamment fondées dans l’Evangile par la nature des présents offerts par les mages à Jésus. L’or correspond au prestige et à l’efficacité matérielle des rois, offert par le Mahangâ. L’encens est le parfum sacerdotal par excellence, offert par le Mahâtmâ. Et la myrrhe, que l’on retrouve signalée lors de la crucifixion de Jésus (Mc 15/23 = P 288), puis juste avant sa résurrection (Jn 19/39 = P 304), est un symbole d’immortalité, non pas au sens exotérique où l’ego, par son ‘corps de résurrection’, devient immortel, mais au sens ésotérique où l’ego ne se distingue plus de l’atman qui, lui-même, se fond en l’Absolu-Brahman ; et c’est alors la résurrection-egeirein ou libération-moksha.
4/2 Rapport du christianisme et de la Tradition Primordiale
1 Les Mages honorent donc le Christ comme roi (l’or), comme prêtre (l’encens) et comme prophète réalisé, ou qui le deviendra (la myrrhe). La conséquence essentielle de ce passage évangélique est de signaler la parfaite orthodoxie du christianisme, tel que représentée par Jésus, par rapport à la Tradition primordiale. Le christianisme conçu par saint Paul s’en distingue sur bien des points ; et celui que l’on connaît aujourd’hui encore plus ; cela va sans dire.
2 Dans le symbolisme biblique de la Genèse (chapitre 2), la Tradition Primordiale est celle qui régnait dans le paradis du jardin d’Eden. Et l’on note que la Genèse précise : Dieu fit le jardin d’Eden au Levant, la région même d’où viennent les mages selon l’Evangile. La sortie du paradis, désormais gardée par des chérubins, est évoquée en Genèse 3. Selon les lois cycliques de la dégénérescence progressive des humanités, le monde devient pétri de violences (Genèse 6) et la nature réagit à ce désordre avec le mythe du déluge de Noé (Genèse 7 et 8). Une refondation eut lieu avec l’alliance passée entre les Élohims et Noé (dont le symbole fut l’arc en ciel, symbole notoirement inversé dans le monde moderne, qui lui donne un sens sodomique).
3 Longtemps après -toute restauration n’ayant qu’un temps- intervient l’épisode de la Tour de Babel et du brouillage des langues humaines par les Elohims (Genèse 11). Cela symbolise la fin de l’universalité de la Tradition Primordiale et la naissance de différentes langues, cultures, religions et traditions spirituelles, jusqu’à façonner différentes races humaines. Les traditions qui demeurent, d’une façon ou d’une autre, en relation avec la Tradition Primordiale, ou ses représentants désormais occultés, possèdent un ésotérisme actif. Les traditions qui coupent ou perdent ce lien dégénèrent plus ou moins rapidement. C’est pourquoi l’histoire a connaissance de nombreuses religions désormais mortes.
4/3 Hénoch et Élie
1 Guénon signale que « suivant divers Pères de l’Eglise, et notamment saint Augustin, le déluge n’a pu atteindre le paradis terrestre, qui est ‘l’habitation d’Hénoch et la terre des saints’ ». Le livre de la Genèse (Gn 05/24) déclare : « Hénoch marcha avec Dieu, et il ne parut plus (dans le monde visible ou extérieur), car Dieu le prit ».
2 Hénoch n’est pas le seul personnage biblique qui disparaît sans être mort ; c’est aussi le cas d’Élie, que Jésus évoque dans l’Evangile après la transfiguration (Mc 09/11 = P 126) et dont il est aussi question juste avant la mort de Jésus. A la neuvième heure, Jésus clame en un grand cri : »Élôï, Élôï, lema sabachthani », ce qui se traduit : »Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Certains des assistants disent en l’entendant : »Voilà qu’il appelle Élie ! » (Mc 15/34-35 = P 296). Ce très curieux passage donne deux traductions différentes de la parole de Jésus ; Elôï signifiant Dieu pour l’une et Élie pour l’autre.
3 Il est pour le moins problématique que Jésus demande finalement à Dieu pourquoi il l’a abandonné (les exégètes se contorsionnent pour trouver une explication plausible à ce passage sur la base d’un moralisme ‘humiliste’). Il est plus compréhensible que Jésus pose la même question à Elie, car Elie fait précisément partie de ces messagers qui relient la Tradition primordiale au christianisme naissant en Jésus.
4 L’Evangile relie d’ailleurs la souffrance finale de Jésus et la fonction de guide d’Elie, dans un passage un peu complexe, qui se situe après sa transfiguration : Et les disciples lui posent cette question : »Que disent donc les scribes, qu’Élie doit venir d’abord ? »Il répond : »Oui, Élie doit venir et tout remettre en ordre ; or, je vous le dis, Élie est déjà venu, et ils ne l’ont pas reconnu, mais l’ont traité à leur guise. De même le Fils de l’homme aura lui aussi à souffrir d’eux. »(Mt 17/10-12 = P 126).
5 Question : « Quand les disciples disent Élie doit venir d’abord, avant quoi pensent-ils qu’Élie doit venir ? » Réponse : « Avant que le Messie n’accomplisse totalement son œuvre. » Jésus confirme ce sens : Oui, Élie doit venir et tout remettre en ordre. Jésus précise ensuite : Élie est déjà venu, et ils ne l’ont pas reconnu, mais l’ont traité à leur guise. Le texte poursuit en disant que les disciples comprennent que Jésus parle de Jean le Baptiste, cousin et précurseur de Jésus, qui vient d’être décapité par Hérode. Et Jésus rajoute aussi un point essentiel : De même le Fils de l’homme aura lui aussi à souffrir d’eux. Le De même montre bien que c’est dans le même contexte, en rapport avec Élie, que Jésus aura à souffrir.
6 Or le fils de l’homme est l’expression particulière par laquelle Jésus se désigne lui-même. Jésus dit donc qu’il devra subir un sort semblable à celui de Jean le Baptiste ; ce que confirmera la suite de l’histoire évangélique. Question : « Mais alors, si Jésus a subi un tel mauvais sort (la crucifixion), que sera le Messie attendu par les juifs, qui rétablira l’ordre jusque dans l’humanité entière ? » Réponse chrétienne : « Il sera complètement réalisé lors du ‘second avènement du Christ’, à son retour à la fin du cycle humain actuel. » Jésus, comme Jean le Baptiste, mais de façon plus radicale et plus nettement détachée du judaïsme, se présente comme incarnant seulement la première phase du processus messianique. Cette première phase (premier avènement du Christ) restaure, au moins dans ses grandes lignes, la doctrine de la Tradition primordiale, sans encore développer les moyens de puissance, qui rétabliraient véritablement un nouveau Paradis terrestre (Sinon par les miracles de Jésus, qui sont plus des signes-semeion que des actes changeant cosmiquement le cours des choses).
7 Ce lien (entre la Tradition primordiale et Jésus, par le biais d’Élie) se coupe quelques instants avant le dernier souffle de Jésus et, comme il a suivi ce fil d’Ariane depuis sa rencontre avec les mages, on comprend qu’il soit plongé dans une nuit intérieure totale, bien pire que l’épreuve psychique et physique -pourtant atroce- qu’il subit.
8 Si tel est le sens de ce passage, il fait écho à l’événement tout premier de la vie de Jésus : la visite des mages, issus du même lieu symbolique et mystérieux qu’Hénoch et Élie. Autrement dit, Jésus aurait été assisté, sa vie durant, par différents personnages transmettant l’influence de la Tradition primordiale, cette assistance lui permettant de fonder une nouvelle forme religieuse, qu’on appellera plus tard le christianisme, et qui, pour un temps du moins, devait réactiver, dans l’occident du monde, une spiritualité non hétérogène à la Tradition primordiale.
9 On a déjà remarqué plusieurs fois que la construction symbolique de l’Evangile met en rapport certaines scènes du début avec d’autres de la fin. C’est ainsi que les mages, dont, apparemment, on ne reparle plus ensuite, font écho à Nicodème, Joseph d’Arimathie et Élie, sans compter le mystérieux ami de Jésus, et aussi Lazare qui, lui aussi semble circuler entre la vie et la mort, un monde et l’autre, le visible et l’invisible, et qui, comme Joseph, père de Jésus, est un silencieux, c’est-à-dire un ésotériste (Jn 11/01 = P 220).
10 Pour en revenir à Hénoch, selon saint Augustin, il aurait été transporté au Paradis terrestre, ou à son équivalent désormais caché, pour y garder le dépôt de la Tradition primordiale perdue par Adam et récupérée par Seth. Nous sommes redevables à Guénon d’avoir sorti des catacombes ces enseignements que certains Pères de l’Eglise n’ignoraient pas. D’ailleurs la Bible ne dit pas que le paradis terrestre (correspondant grosso modo au premier âge de l’humanité dans la sagesse hindoue, le satya-yuga, l’âge de vérité) a disparu, mais que les Élohims ont placé des chérubins à l’épée flamboyante pour garder le jardin d’Eden (Gn 03/24). Le lieu est donc caché, il n’a pas disparu ; s’il avait dû disparaître, le monde ne serait plus, puisque la Tradition Primordiale relie le monde à son origine divine. Dans l’Inde, cette tradition se nomme ‘sanatana dharma’, ‘sagesse pérenne’, et le fait qu’elle soit désignée pérenne montre aussi qu’elle ne saurait disparaître complètement. Krishna déclare : je suis l’image même… du dharma éternel…(BG 14/27), ce que Jésus affirme aussi en disant : Je suis la voie, la vérité et la vie (Jn 14/06 = P 263).
4/4 Melki-Tsédeq et les mages
1 Dans l’histoire humaine, une tradition religieuse nouvelle ne peut se fonder authentiquement qu’à partir d’une transmission issue de la Tradition primordiale ou de son équivalent caché. L’origine de la tradition chrétienne est évidemment Jésus et celle de la tradition juive, qui fut celle de Jésus lui-même, est Abraham. Une question se pose de savoir ce qui a inspiré Abraham pour fonder ce qui devait devenir le judaïsme et même ce qu’on nomme les trois traditions abrahamiques ? Or la Torah juive est assez explicite sur ce point, à propos d’une scène dont les mages de Jésus apparaissent comme un écho. Au chapitre 14, la Genèse fait intervenir le mystérieux personnage de Melki-Tsedeq.
2 Dans les mythes orientaux (mongols, chinois et tibétains) évoquant l’Agarttha, le dirigeant de ce lieu conservant le dépôt de la Tradition primordiale est appelé ‘le Roi du Monde’. Ce ‘Roi du Monde’ n’est pas à confondre avec le prince de ce monde dont parle Jésus (Jn 12/31 = P 230 et Jn 16/11 = P 266) et qui, lui, du temps de Jésus du moins, et maintenant encore plus, est adversaire de la Tradition primordiale. Selon la compréhension du mystère des mages que nous étudions présentement, Melki-Tsedeq serait l’équivalent biblique du ‘Roi du Monde’ oriental (ou roi du centre suprême de la Tradition Primordiale).
3 Voici le passage biblique (Gn 14) : Melki-Tsedeq, roi de Salem, fit apporter du pain et du vin, et il était prêtre du Dieu Très-Haut…et Abram lui donna la dîme de tout ce qu’il avait pris. Abram, qui n’a pas encore à ce moment-là son nom définitif d’Abraham, vient de gagner une bataille décisive contre les rois de Sodome et de Gomorrhe. Il donne à Melki-Tsedeq la dîme du butin, comme un roi donne la dîme à Dieu ou à ses représentants.
4 Melki-Tsedeq est roi de Salem, c’est-à-dire de la paix. Or la paix, au sens spirituel, ne peut être atteinte que par celui qui vit en harmonie avec la Loi du monde tel que conçue par Dieu (le Dharma des hindous). Jésus le dit : Je vous laisse la paix ; c’est ma paix que je vous donne ; je ne vous la donne pas comme le monde la donne. Que votre cœur ne se trouble ni ne s’effraie (Jn 14/27 = P 263) et de même Krishna déclare : Je suis l’image même du brahman, l’immortel, immuable… et de la félicité absolue (BG 14/27). Abraham et ses successeurs fonderont le centre secondaire d’une tradition secondaire, Jéru-Salem, qui sera une image, parmi d’autres, de la Salem dont Melki-Tsedeq est le roi. Melki-Tsedeq est aussi prêtre du Dieu Très-Haut, ce qui le distingue de l’entité céleste (Elohim) à qui s’adresse Abram et, d’une façon générale, de la conception biblique de Dieu, qui est très anthropomorphique.
5 Enfin Melki-Tsedeq apporte du pain et du vin : le texte ne saurait être plus explicite pour illustrer la continuité, à travers toute la tradition juive, et les mages venus du Levant, de la spiritualité du roi de Salem (de l’Agarttha, selon le mythe oriental) jusqu’au Christ, qui reprend le pain et le vin comme symboles essentiels du rite eucharistique (Mc 14/22 = P 259). Le rituel chrétien n’omet pas de signaler que le rite eucharistique est fondé ‘selon l’ordre de Melki-Tsedeq’.
6 ‘Melki’ signifie ‘royauté’, en l’occurrence le gouvernement (caché) du monde, et ‘Tsedeq’ signifie ‘la justice’, ce qui correspond exactement à la notion hindoue de ‘gardien du dharma’. Krishna déclare : Je suis le gardien du dharma (BG 10/29) et Jésus : N’allez pas croire que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir (Mt 05/17 = P 058). Les traditions issues de la Tradition primordiale, et qui n’ont pas rompu leur lien avec elle, consonnent nécessairement.
7 Jésus avait conscience à la fois de représenter un enseignement universel (par son lien avec le Roi du Monde) et de s’adresser préférentiellement à l’Occident du monde, lorsqu’il déclara : beaucoup viendront du levant et du couchant prendre place au festin avec Abraham, Isaac et Jacob dans le Royaume des Cieux (Mt 8/11 = P 186).
4/5 Joseph et les mages
1 Reste un point délicat, qui pourrait sembler constituer une objection à la théorie qui vient d’être exposée. En effet les mages arrivent à Jérusalem et disent : « Où est le roi-basileus des Juifs, (celui qui vient d’être) enfanté-tiktein, car nous avons vu-idein son astre-astêr au levant-anatolê, et nous sommes venus-erkhesthai nous prosterner-devant-proskunein lui » (Mt 02/02 = P 011). Les théologiens chrétiens, qui posent d’emblée que ‘Jésus est Dieu’ et qui pensent (bien que plus discrètement qu’autrefois) que « le christianisme est la seule vraie religion » se plaisent à déclarer : « Les mages se prosternent devant Jésus et lui sont donc inférieurs. » C’est à peu près la seule chose qu’ils retiennent des mages d’ailleurs, le reste étant rejeté dans le légendaire.
2 Il va sans dire que la mission des mages est secrète et que leur fonction auprès de Jésus se devait de le rester. Ce qu’ils disent aux jérusalémites en arrivant ne devait donc refléter, ni leur nature, ni leur mission, ni leur position hiérarchique vis-à-vis de Jésus.
3 Une question se pose alors : « On a vu que l’astre a indiqué aux mages la direction de Jérusalem, et on verra bientôt qu’après avoir rencontré Hérode, ils se mettent en route ; et voici que l’astre, qu’ils ont vu à son lever, les précède jusqu’à ce qu’il vienne s’arrêter au-dessus de l’endroit où est l’enfant (Mt 02/09 = P 011). La question se précise: « Pourquoi l’astre, qui les a guidés pendant tout le voyage, a disparu à leur arrivée à Jérusalem, pour réapparaître après leur visite chez Hérode ? Pourquoi ne les a-t-il pas conduits, directement et secrètement vers Jésus ? »
4 La question se pose d’autant plus que les mages savaient très bien se rendre invisibles quand cela leur était utile, comme le montre le passage final : Après quoi, avertis en songe de ne point retourner chez Hérode, ils prennent une autre route pour rentrer dans leur pays (Mt 02/12 = P 011). Vu la taille très modeste de la Jérusalem de l’époque, et encore plus de Bethléem, vu le nombre limité de routes qui y donnaient accès, et vu le caractère désertique du paysage alentour, il est parfaitement invraisemblable qu’Hérode, rusé comme un renard et doté d’une milice, les ai laissé filer et qu’il n’ait pu obtenir d’eux l’identité du roi des juifs supposé concurrent qu’ils venaient d’annoncer.
5 La raison de tout cela est que les mages devaient accomplir une double mission, officielle pour l’une, secrète pour l’autre. L’officielle, comme la première secousse d’un tremblement de terre, était l’annonce, à peine déguisée, de l’arrivée du messie. Hérode, meurtrier mais sagace, n’a pas manqué de le comprendre aussitôt. La secrète était l’investiture de Jésus par la transmission de la doctrine et des outils de pouvoirs rituels. Mais cela ne dispensait pas Jésus, comme tout humain normal, d’avoir à grandir, à apprendre, et à accomplir sa réalisation spirituelle.
6 Ce qu’on peut remarquer, cependant, c’est que le rôle officiel donné par l’Evangile à Joseph ignore, ou cache délibérément, la fonction essentielle qui fut la sienne. Les objets symboliques transmis par les mages, et surtout leur signification, ont été remis aux parents de Jésus, et particulièrement à Joseph, le chef de famille et père. De même qu’un bébé baptisé ne reçoit la doctrine que par l’intermédiaire de son parrain et de ses parents, Jésus n’a pu actualiser et réaliser la signification de la visite des mages que par l’intermédiaire de ses parents et particulièrement de son père. Aussi le mystère des mages est-il intimement lié à celui de Joseph, comme le montrent les références à l’un et aux autres dans cette péricope évangélique.
7 Ceci étant dit, les mages pouvaient, sans mentir, se prosterner devant Jésus, car ils n’étaient pas venu rencontrer un individu, un ego royal plus ou moins encombrant, mais celui qui devait dire : le Fils ne peut rien faire de lui-même, qu’il ne le voie faire au Père ; ce que fait celui-ci, le Fils le fait pareillement (Jn 05/19 = P 112). La fonction de Jésus était d’incarner Dieu le Père auprès de ses disciples ; c’est cela que les mages saluent en lui par la prosternation, à la façon orientale de vénérer un gourou réalisé (ou qui le deviendra, en ce qui concerne Jésus).
L’usurpation du sacré
5/1 Le trouble ambivalent de tout Jérusalem
1 Entendant-akouein cela, le roi-basileus Hérode est troublé-tarassein et tout Jérusalem avec lui. (Mt 02/03 = P 011). Les rois, ayant généralement le souhait de perpétuer leur pouvoir en transmettant héréditairement la couronne à leur fils, leur plus grande joie, après la conquête du pouvoir et son enracinement solide, est d’assister à la naissance d’un fils. Mais cela ne dépend que partiellement d’eux, les femmes étant seules responsables de la fécondité selon les vues antiques et, par delà les femmes, cela dépend de Dieu. La grande crainte des rois se situe en ce point, et la Bible est riche d’exemples, avec Abram, à qui le divin promet une descendance immense et dont la femme, Saraï, est stérile, ou Isaac, que Rebecca fait attendre aussi longuement, ou Jacob, que Rachel met bien longtemps à satisfaire. Mais le traumatisme qui frappe Hérode est pire encore : il apprend, d’une source mystérieuse mais prestigieuse, qu’un roi des juifs vient de naître en sachant qu’il n’y est pour rien ! Non seulement sa perpétuation est en cause, mais sa propre couronne aussi bien. Or la magie sacrée qui entoure les annonceurs laisse fortement présager que le ciel est avec eux dans cette affaire.
2 Le trouble de tout Jérusalem avec lui est plus complexe à démêler. Les courtisans, qui vivent des faveurs du roi, n’ont pas intérêt à voir un rival le supplanter ; or les courtisans, par nature, ne savent chercher que leur intérêt. Les prêtres, même s’ils ne sont pas vraiment courtisans, sont très redevables à Hérode le grand, qui a largement investi pour la rénovation du Temple. Grâce à cela, leur prestige auprès du peuple s’est accru. Mais, à proportion de ce progrès de leur opulence et de leur prestige, ils ont reconnu la légitimité, en l’occurrence mensongère, d’Hérode. Les prêtres ont donc parti lié avec Hérode. Un nouveau roi, manifestement conforme à la volonté du ciel, ne se contenterait sans doute pas de châtier Hérode. Le clergé a donc presque autant de bonnes raisons de trembler que les courtisans.
3 Reste le peuple, dont une partie sans doute bénéficie avec profit des dépenses du palais et du Temple, mais dont un bon nombre, encore plus certainement, vit sincèrement dans l’attente messiaque qui constitue le juif. Et ceci d’autant que la pression des Romains, d’Hérode et du clergé ne pouvait qu’accentuer chez eux l’espérance d’un changement radical. Le trouble de Jérusalem est donc ambivalent. Hérode, autant que le clergé, ne pouvaient pas ignorer l’espérance messianique du peuple et cela ne pouvait qu’augmenter leur crainte, car ils savaient que le roi concurrent trouverait nombre d’appuis empressés dans la place.
5/2 La politique et la religion
1 …Il assemble-sunagein tous les princes-des-sacrificateurs-arkhiereus et les scribes-grammateus du peuple-laos, et il s’informe-punthanesthai auprès d’eux : « Où le Christ-(oint) est-il engendré-gennaein ? » (Mt 02/04 = P 011)
2 La réaction d’Hérode semble étrange. Dans la royauté biblique, comme dans toute forme royale conforme à la Tradition primordiale (au Dharma dirait un hindou) le pouvoir temporel ne saurait avoir de légitimité sans le sacre octroyé par l’autorité spirituelle ou religieuse. De même, en Chine, en est-il du ‘mandat du ciel’ de l’empereur. Or Hérode doit son trône aux Romains et non à l’autorité spirituelle du clergé juif, comme ce fut le cas de Saül, le premier roi juif, ou du grand David, le roi archétypal de cette tradition. Hérode n’avait donc pas à recourir aux juifs pour sa défense. Il aurait été plus logique qu’il se soit empressé auprès du procurateur romain, lieutenant de César.
3 Le vice de l’historien, si répandu aujourd’hui que c’en est presque un principe de travail, consiste à juger du monde antique en fonction des supposées ‘valeurs’ ayant cours dans la culture contemporaine de l’historien. Hérode, que l’histoire charge, non sans raisons, de nombreux crimes, malgré que l’Ecriture, comme nous le verrons, en a sans doute rajouté, n’est aucunement un homme profane, comme le sont la plupart des politiciens d’aujourd’hui. Il est difficile de concevoir aujourd’hui que de très grands criminels puissent avoir la crainte de Dieu… au moins par moments. Eux aussi étaient hommes de leur temps et de leur culture. Or les Romains avaient une religion, les juifs aussi, de même que tous les peuples. Par conséquent, l’analyse froidement politique et de rapport de forces matérielles n’existait pas à l’époque ; même dans les grands crimes, les dieux avaient leur part.
4 Vu la façon dont fut annoncé ce concurrent royal, et les personnages des mages, qu’il avait ouï dire astrologues, Hérode fait tout de suite le rapport entre ce concurrent et le messie attendu par les juifs. Il comprend immédiatement qu’il aura contre lui une partie du peuple et le Ciel lui-même. Alors, d’une façon qu’on peut techniquement qualifier de satanique (‘satan’ voulant dire ‘l’adversaire’ de Dieu), Hérode décide d’employer les armes du Ciel contre le Ciel : il se fait assister par la science sacrée.
5 Quand Bonaparte conquit de force vive le pouvoir en France, la religion chrétienne était encore interdite par la révolution de 1789. Quand il envisagea de se faire empereur, en fin politique hérodien, il comprit que l’apparence d’un sacre spirituel augmenterait l’efficacité de son prestige. Il traita donc avec le pape Pie VII en ces termes : « Je vous rétablis le droit de religion et vous faites mine de m’approuver comme empereur chrétien. » Il paraît qu’il aurait dit au pape : « Dieu est une hypothèse, mais la morale et la religion sont une nécessité politique pour encadrer le peuple. »
6 Hérode convoque donc le clergé, pour utiliser son savoir aux fins de sa propre politique de défense d’un trône immérité. Les princes des sacrificateurs sont les prêtres du Temple de Jérusalem, où d’innombrables sacrifices d’animaux se pratiquaient, surtout les jours de grandes fêtes, qui rassemblaient aussi les juifs de la diaspora. Les scribes du peuple constituaient le bas clergé capable de lire la Torah dans les synagogues, pendant les sabbats. Hérode sait que le messie est annoncé par la religion, mais ignore quels sont les signes de reconnaissance donnés par l’Ecriture. Cela illustre son manque de culture religieuse. Comme Napoléon, c’est un homme sans intérêt personnel pour la religion, mais qui sait compter avec elle dès lors qu’elle influence puissamment le peuple (L’histoire atteste que Napoléon, à Sainte Hélène, a déclaré mourir en chrétien : Dieu le sait sans doute).
7 On note que le texte ne fait pas dire à Hérode : « Où le Messie est-il engendré ? » mais « Où le Christ est-il engendré ? » Christos est le mot grec pour désigner le Messie hébreu. Sous l’influence de l’ancienne colonisation grecque de la Palestine, la Torah était lue en grec dans les synagogues, sous forme de sa traduction qu’on appelait la Septante. Il n’est donc pas impossible qu’Hérode ait employé le mot Christ, mais ce n’était forcément pas de bonne politique pour jouer au sincère croyant auprès du clergé juif. Il est vrai qu’Hérode semble ne pas s’embarrasser outre mesure de formalités dans ses rapports avec le clergé, puisque l’Evangile dit carrément Il assemble tous les sacrificateurs et les scribes ; il n’aurait pas parlé autrement à ses soldats ou aux filles de son harem.
8 La réponse d’Hérode est disproportionnée par rapport à l’information recherchée. Il ne fait guère de doute que bien des juifs pieux auraient pu lui donner cette information, puisque le Messie portait le titre de ‘fils de David’ et que Bethléem était la ville de naissance de David. Il eut été plus efficace, pour Hérode, d’obtenir cette réponse discrètement au lieu de réunir une espèce de concile, propre à faire s’interroger les gens, et à montrer aux mages à quel point il craignait l’information dont ils étaient porteurs.
9 « Les religieux avaient-ils conscience de livrer une arme à Hérode en lui offrant l’information demandée ? » Vu le nombre d’assassinats qui ont émaillé son gouvernement, y compris dans sa propre famille, on peut conclure que les religieux qui lui ont livré l’information n’étaient pas innocents de l’usage peu religieux qu’il en ferait.
Ainsi qu’il est écrit
6/1 L’argument-massue ainsi qu’il est écrit
1 …Ils (Les prêtres) lui disent : « À Bethléem-(maison-du-pain) de Judée ainsi qu’il est écrit-graphein par le prophète… (Mt 02/05 = P 011). On a déjà rencontré, et on rencontrera encore souvent dans l’Evangile, le refrain ‘telle chose se passe parce qu’il est écrit’. Cela est en rapport avec le caractère spécifique des ‘religions du livre’. Le judaïsme et l’islam sont des ‘religions du livre’. Cela signifie, en schématisant, que ce qui constitue la judéité, c’est de reconnaître la Torah comme un texte inspiré par Dieu, une révélation. L’autorité suprême est la Torah. Semblablement le Coran, censé avoir été dicté à Mohammed par l’archange Gabriel, et non pas écrit par lui, est l’autorité suprême dans l’islam.
2 Reste ensuite à interpréter la Torah ou le Coran, et c’est pourquoi ces deux traditions, et surtout la juive, pratiquent abondamment les discussions entre docteurs pour savoir ce que signifie le texte sacré.
3 Le même archange Gabriel est censé, dans l’exotérisme chrétien, avoir suscité la chair de Jésus dans le sein de Marie. Aussi Jésus, corporellement, tient-il, dans le christianisme la place du Coran dans l’islam et de la Torah dans le judaïsme, et particulièrement à travers le rite eucharistique, censé perpétuer le contact vivant avec la chair du Christ. Et, comme seuls les prêtres peuvent opérer la transformation magique de l’hostie en corps du Christ, en pratique, l’autorité suprême en christianisme appartient au clergé, c’est-à-dire en Catholicisme au pape, chef du clergé. Le Protestantisme-Réformé, de ce point de vue, apparaît plus comme version ‘religion du Livre’ du christianisme.
6/2 Le juste usage ésotérique de l’Ecriture
1 Ceci dit on peut comprendre que, dans une ‘religion du Livre’, l’argument c’est écrit suffise à prouver la vérité d’un fait ou d’un enseignement. En pure spiritualité ce n’est aucunement le cas. La Bhagavad Gita hindoue, par exemple, souligne le fait que le sens de l’Ecriture sacrée est loin d’être toujours le sens apparent : Il est une parole fleurie, dont se prévalent les hommes qui manquent de sagesse. Ils sont attachés à la lettre du Vêda. Ils prétendent : « Il n’y a rien au-delà » (BG 02/42). La Gita va même jusqu’à affirmer que le vrai yogi dépasse l’enseignement des Ecritures : Lorsque ton intellect, rendu perplexe par ce que tu auras entendu (dans les Védas), se fixera, inébranlable et ferme, dans la contemplation, alors tu atteindras la réalisation spirituelle (BG 02/53). On est très loin de l’argument massue : c’est écrit.
2 Jésus, de ce point de vue, occupe une position intermédiaire, sans doute nécessitée par le manque d’ouverture spirituelle de son public. Il signale les contradictions de l’Ecriture, sans vraiment conclure sur le problème que cela pose (Mc 12/35 = P 242, à propos du fait contradictoire que le Messie est fils et en même temps seigneur de David et Jn 10/34 = P 185, à propos de la Loi qui dit vous êtes des dieux).
3 Ici se situe une importante frontière entre l’exotérisme religieux et l’ésotérisme spirituel. Pour l’exotérisme la forme fait loi ; forme de l’Ecriture ou de la parole du pape et de ses dogmes. Alors que, pour l’ésotérisme, seule l’intelligence spirituelle, chose intérieure au disciple, est juge en dernier ressort.
4 Signalons, cependant, le danger d’un faux ésotérisme qui jette aux orties l’Ecriture en prétendant se suffire de l’intelligence spirituelle. Jésus dit : l’Écriture ne peut être récusée (Jn 10/35 = P 185) et la Gita déclare : Que les Écritures soient pour toi l’autorité qui détermine ce qui doit être fait et évité. C’est en connaissant les prescriptions des Écritures que tu dois agir dans ce monde (BG 16/24). On remarque que les Ecritures sont ici en rapport avec l’action ; la chose est moins évidente pour la connaissance unitive, qui relève de la méditation. Il ne s’agit donc pas de dégager l’Ecriture, mais de pouvoir expliquer spirituellement la nécessité des passages même que l’on refuserait de prendre à la lettre.
6/3 La terreur d’Hérode
Les scribes continuent la citation du texte par ces mots ‘Et toi, Bethléem, terre-gê de Judée, tu n’es nullement le plus petit parmi les gouvernements-hêgemôn de Judas, car de toi sortira-exerkhesthai un gouvernant-hêgoumenos, qui sera le pasteur-poimainein de mon peuple-laos Israël (Mt 02/06 = P 011). On comprend que ces précisions sont de nature à enfoncer le couteau dans la plaie d’Hérode : il n’aura pas affaire à un roitelet, mais à un maître dans l’art de gouverner.
Le secret des mages, si difficile à comprendre
7/1 Les mages, co-responsables du massacre à venir
1 …Alors Hérode appelle-kalein les mages-magos en secret-lathra, et se fait préciser-akriboein auprès d’eux le temps-khronos de l’apparition-phainein de l’astre-astêr, (Mt 02/07 = P 011). On vient de voir qu’Hérode aurait pu s’informer auprès des prêtres de façon plus discrète, et voici que le texte précise maintenant qu’il appelle-kalein les mages-magos en secret-lathra. Le contraste de ces deux convocations pose question. Vu qu’il était déterminé à nier la légitimité du nouveau ‘roi des juifs’, il est logique qu’il ne s’affiche pas avec les hérauts du dit roi.
2 Mais que devaient penser les mages d’une convocation en catimini, alors que tout les présente comme de prestigieux personnages et qu’ils étaient reçus par un roi ? Vu la science spirituelle et politique dont ils étaient détenteurs, il ne fait aucun doute qu’ils ont lu dans l’âme noire d’Hérode comme dans un livre. Si Hérode sait manipuler le secret politique, eux sont des princes en matière de secret spirituel, comme le montrent leur apparition et leur disparition mystérieuses. Or le spirituel surpasse le politique. Aussi n’ont-ils pas été dupes de la question du roi à propos du temps de l’apparition de l’astre. Ils ne pouvaient ignorer qu’Hérode cherchait à estimer l’âge actuel de son concurrent.
3 Alors se pose une formidable question : « Les mages, si savants, prophétiques et astrologues, ne pouvaient pas ignorer le projet de massacre qui se profilait dans la tête assassine du roi, que d’ailleurs ils contestaient frontalement par l’annonce publique qu’ils venaient de faire à Jérusalem de la naissance de son concurrent. Pourquoi, dès lors, lui ont-ils livré ce détail, relatif à l’âge de l’enfant ? » En effet, le texte précise ensuite qu’Hérode envoie mettre à mort, dans Bethléem et tout son territoire, tous les enfants de moins de deux ans, d’après le temps qu’il s’est fait préciser par les mages (Mt 02/16 = P 011). Autrement dit, les mages sont co-responsables du massacre et n’ont pas l’excuse de l’ignorance.
4 A cette question, il y a trois réponses possibles. Si le clergé n’envisage jamais cette question, pourtant incontournable, c’est parce qu’il refuse les trois réponses. La première, c’est que les mages se sont fait duper par Hérode, ce qui revient à les prendre pour des naïfs et cela ne cadre aucunement avec la présentation qu’en fait le texte et la science qu’il leur reconnaît.
5 La deuxième réponse, c’est qu’ils savaient qu’Hérode risquait de faire mauvais usage de l’information qu’ils lui transmettaient, mais qu’ils étaient impressionnés par le fait qu’il était roi ou qu’ils le craignaient. Mais cela ferait d’eux des pleutres et des co-criminels ; là aussi trop manifestement à contre-texte.
6 La troisième réponse, c’est qu’ils savaient l’usage que le roi ferait de leur information et qu’ils en assumaient les conséquences, comme nécessaires à leur projet et à leur mission. Mais cela plonge dans une perspective ésotérique que le clergé, dans son état actuel, refuse ; c’est pourquoi il élude méthodiquement la question, et autant que possible les mages eux-mêmes. Pourtant, la Bible est remplie de récits où la perversité des hommes et leurs crimes contribuent à la réalisation du plan de Dieu. Par exemple les frères de Joseph, jaloux de lui, qui le vendent à un marchand d’esclaves, qui, lui-même, le vend à la cour de Pharaon, dont il deviendra le second en titre, ce qui lui permettra de sauver de la famine la descendance d’Israël son père (Gn 37 et 38-45).
7/2 Jésus, le tulku des Mages
1 Dans certaines écoles du bouddhisme et lamaïsme tibétain la nomination d’un chef lama se fait dans la petite enfance de ce dernier. Or la transmission n’est pas héréditaire, les lamas étant des moines sans enfant. Une collection de sciences sacrées particulières opère cette désignation. Par exemple, on présente à plusieurs petits enfants, morphologiquement parfaits, bien nés et de bonne famille, divers objets dont certains ont appartenu à un grand lama récemment défunt. L’enfant qui choisit les objets du défunt, sans erreur ni hésitation, démontre par là son affinité avec lui. Bien d’autres considérations interviennent, entre autres astrologiques (et les mages sont astrologues). Lorsque l’enfant est identifié, il quitte sa famille et rentre au monastère, où il recevra une éducation complète, pour le préparer à sa haute fonction.
2 Or, il se trouve que, dans les nombreuses légendes entourant les Rois-Mages, il en est une qui dit que les Mages ont disposé l’or, l’encens et la myrrhe devant l’enfant Jésus, pour voir ce qu’il choisirait. Il a choisi les trois, prouvant ainsi sa qualité de nouvelle incarnation divine.
3 Dans le peuple, on dit que « les tulkus sont des réincarnations du maître qui vient de mourir ». La formule est naïve, car il arrive souvent que l’enfant tulku soit né avant la mort du maître. Ce problème existe dans l’Evangile avec le prophète Isaïe dont nous avons parlé. Après la transfiguration, les disciples interrogent Jésus : Pourquoi les scribes disent-ils qu’Élie doit venir d’abord ? (Mc 09/11 = P 126). Jésus répond, comme nous l’avons vu, qu’Élie est déjà venu et les disciples comprennent qu’il parle de Jean le Baptiste. Un ésotérisme relativement populaire dira alors : « Jean le Baptiste est la réincarnation d’Élie. » Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit. La preuve en est que Jésus dit : Élie est déjà venu, et ils ne l’ont pas reconnu, mais l’ont traité à leur guise.(Là Jésus parle de Jean le Baptiste), mais il rajoute De même le Fils de l’homme aura lui aussi à souffrir d’eux. » (Mt 19/12 = P 126) Dans cette deuxième partie de la phrase, Jésus parle de lui-même. Si on pense en termes de réincarnation, cela signifierait qu’Élie se serait réincarné en deux hommes contemporains : le Baptiste et Jésus.
4 « De quoi s’agit-il alors ? » Il s’agit d’une confusion entre la réincarnation, qui est un processus de l’existence humaine, et la métempsychose, qui en est un autre. Dans la réincarnation, l’atman, qui vient de quitter un corps-mental, et qui n’est pas encore assez pur (assez sattvique) pour passer du plan d’existence humain au plans supérieurs de l’Etre, vient habiter un autre corps-mental (par la naissance). Alors que la métempsychose, comme le nom l’indique est le passage de certains éléments psychiques d’un être vivant terrestre à un autre.
5 Cela peut se produire du vivant de l’être terrestre que ces éléments psychiques quittent. C’est le cas dans la scène évangélique des possédés de Gadara (Mc 05/01 = P 098). Jésus fait sortir les esprits impurs du possédé qui vivait dans les tombeaux et les implante dans un troupeau de deux mille porcs. Il est remarquable que l’homme vivait dans les tombeaux, autour desquels errent les résidus psychiques des morts, car cet homme devenait le réceptacle de ces résidus.
6 Les rites funéraires, dans toutes les traditions, visent non seulement à accompagner les morts, mais aussi à protéger les vivants de leurs résidus psychiques. Lorsque, très exceptionnellement, le mort est un véritable saint, les résidus deviennent positifs et on en fait des reliques. Pour la plupart des humains, c’est l’inverse ; voilà pourquoi les cimetières étaient autrefois toujours en dehors des villes… mais, comme les villes se sont étendues avec l’urbanisation moderne, les habitants se trouvent tous plus ou moins dans la situation du possédé de Gadara : exposés aux résidus psychiques des morts, et cela contribue au dérèglement de la civilisation entière au fil des siècles.
7 Donc, le jeune tulku, par le moyen de rites magiques, et par les qualités que l’on a discernées en lui, capte certains éléments psychiques du sage qui vient de quitter son corps. Or il se trouve que, dans le cas d’un sage et d’un saint, la cohérence du psychisme est immensément plus grande que dans le cas de la mort d’un profane dont le psychisme a toujours été plus ou moins dispersé. Cela résulte de la pratique de la concentration et du refus du bavardage chez le sage et non chez le profane. Comme un homme doué peut hériter de la bibliothèque d’un savant, ce qui le fera progresser beaucoup plus que ses voisins, même aussi doués que lui, un tulku hérite d’une grande partie du psychisme d’un sage. Dans le bouddhisme tibétain, le sage mourant lui-même, opérait certaines méditations en vue d’obtenir cet effet.
8 Dans la conception ésotérique de la fonction des Mages de l’Evangile, les cadeaux symboliques qu’ils offrent à Jésus sont les supports d’influences psychiques et spirituelles de cette nature ; des reliques en quelque sorte. Exactement comme dans le rite eucharistique le pain et le vin sont les supports d’une transmission du Christ vers le disciple actuel. Cette transmission vient doubler celle de l’enseignement véhiculé par le livre sacré de l’Evangile et de son ensemble biblique. Elle risquerait de tourner à la superstition, si l’enseignement était refusé et le rite eucharistique idolâtré comme efficace par le seul geste qu’il représente.
7/3 Les ‘enfants innocents’ ou les ‘coupables utilement sacrifiés’ ?
1 Ceci étant mis au clair, on peut revenir à la terrible question de la responsabilité des Mages dans le massacre qu’Hérode se prépare à faire, de tous les enfants de l’âge de Jésus pour être sûr de ne pas le manquer dès lors qu’il ne connaît pas son identité individuelle. Dans la religion chrétienne exotérique, on appelle cela ‘le massacre des saints innocents’. Or rien ne prouve qu’ils étaient saints ni innocents. Du point de vue de la théologie chrétienne, qui refuse la préexistence de l’être avant la naissance, un petit enfant est forcément innocent, même s’il est handicapé ou difforme. « Dieu a voulu qu’il naisse ainsi » : voilà tout ce que peut en dire la théologie. Les croyants de base s’en contentent… on se demande comment ils font. Le meilleur moyen consiste probablement à ne pas y penser, tant il est vrai que seules dérangent les questions que l’on se pose.
2 Mais tel n’est pas l’enseignement de Jésus. Dans le passage de la ‘Tour de Siloé’ (Lc 13/04 = P 182) ou du massacre opéré par Pilate (Lc 13/01 = P 182), Jésus présente des victimes ‘innocentes’, les unes tuées par l’effondrement d’une tour à Jérusalem, les autres tuées dans une répression des Romains contre une révolte de certains juifs religieux. Dans les deux cas, des enfants pouvaient se trouver parmi les morts. Or Jésus dit des victimes du massacre : « Pensez-vous que, pour avoir subi pareil sort, ces Galiléens fussent de plus grands pécheurs que tous les autres Galiléens ? Non, je vous le dis…(Lc 13/02 = P 182) et, pour les victimes de l’effondrement : pensez-vous que leur dette fût plus grande que celle de tous les hommes qui habitent Jérusalem ? Non, je vous le dis…(Lc 13/04 = P 182). Dans les deux cas, Jésus envisage le péché ou la dette. Voilà qui cadre parfaitement avec la loi du karma, faisant jouer la responsabilité des humains d’un cycle d’existence à l’autre.
3 Il est des passages de l’Evangile, et c’est actuellement le cas, qui nécessitent, pour être compris, la reconstitution d’un puzzle doctrinal et scripturaire. Il n’est écrit nulle part que le sens profond de la spiritualité saute aux yeux du premier venu ; cela se mérite et nous nous y efforçons. Les nombreux enfants morts que fera Hérode ne sont pas des innocents ; ils sont nés là, comme conséquence de leur propre karma, éventuellement lui-même assassin. On récolte ce qu’on sème.
4 Entendons-nous : un enfant qui naît handicapé est innocent, dans le contexte de la présente vie -et l’on doit tout faire pour l’aider puisqu’il est de notre prochain-. Il n’empêche que, dans le contexte de la succession des cycles existentiels, ce handicap, qui touche lui et non un autre, n’est pas dû au hasard, mais à la justice immanente du monde créé.
5 Les enfants victimes d’Hérode accomplissent leur destin, par la main du roi criminel. C’est ainsi que les actes mauvais participent à l’ordre du monde, sans le savoir. Mais la mort de ces enfants remplit aussi une autre fonction : leur psychisme tout neuf doit trouver une autre affectation. Or il se trouve un enfant, précisément de leur âge, de leur culture, de leur religion, de leur race et qui survit à proximité, un enfant d’une puissance d’accomplissement déjà exceptionnelle : Jésus (En fait il en reste deux, car Jean le Baptiste, qui a trois mois de plus que Jésus, y échappe aussi. Mais, comme nous le verrons, étant né à Jérusalem, il n’était probablement pas concerné par le massacre). C’est lui, Jésus, qui capte ces psychismes déjà formés et devenus sans affectation. Et là se trouve un des secrets de la surpuissance cognitive de Jésus, dont ses parents s’étonnent lorsqu’ils le retrouvent à douze ans en train d’enseigner les docteurs du Temple (Lc 02/47 = P 014), et de sa surpuissance thaumaturgique (les miracles) en de multiples occasions.
6 Ainsi le châtiment des enfants non-innocents était aussi un sacrifice en vue de donner au Messie les moyens humains de son œuvre. Dieu fait du mal (partiel) un bien (global). Tout mal contribue au Bien absolu. Les Mages, sans aucun doute, ont stratégiquement participé à ce choix du tulku et à cette métempsychose au profit de Jésus. Cela faisait partie de leur mission. Le texte dit bien à la fin qu’Hérode s’est senti dupé par les mages (Mt 02/16 = P 011) ; il le fut plus encore qu’il ne le croyait, car ce n’est pas seulement parce qu’ils ne sont pas revenus l’informer après avoir trouvé Jésus qu’ils l’ont dupé.
7/4 Le précédent de Moïse
1 Pour tout juif instruit de la Torah (pléonasme), l’histoire du massacre des ‘saints innocents’ fait penser à la naissance de Moïse. Les Egyptiens craignaient une révolte de leurs esclaves devenus trop nombreux. Pharaon ordonna que tous les nouveau-nés mâles hébreux soient tués. Un seul réchappa, qui reçut en prime une éducation pharaonique : Moïse. Le cas est similaire à celui de la naissance de Jésus. A la différence près que, dans le cas de Moïse, c’est Pharaon, le ‘méchant’ de l’histoire, qui décide seul du massacre, alors que, dans le cas de Jésus, il faut fermer les yeux pour ne pas voir que les Mages y participent activement.
2 Les évangiles ne sont pas des récits directement historiques, mais des compositions, dont le but est de susciter la foi en Jésus (Jn 20/31 = P 321). Un des arguments contre l’historicité de la scène des Mages consiste à dire : « Le but était de prouver aux lecteurs juifs que Jésus représentait le nouveau Moïse. Le récit des Mages et du massacre d’enfants ressemble tellement à la naissance de Moïse, que le lecteur juif concevrait Moïse comme une préfiguration de Jésus. Il s’agit donc d’une composition de propagande, non d’un récit historique. » En réalité, l’un n’empêche pas l’autre. Il est parfaitement possible qu’un récit évangélique soit plus ou moins historique, mais présenté de telle façon qu’il évoque immanquablement, dans la conscience d’un connaisseur de la Torah, des parallèles entraînant l’extension de sa foi de la Torah vers l’Evangile. Si Jésus est vraiment le Messie attendu par les juifs (ou au moins une ‘partie’ du Messie, celle du ‘premier avènement’), il est naturel et nécessaire qu’il synthétise en lui-même les caractéristiques les plus marquantes des grands prophètes qui l’ont précédé et annoncé.
7/5 Le problème de l’historicité du massacre
1 Un autre argument, de poids celui-là, se présente contre l’historicité du ‘massacre des saints innocents’. Lorsque les chefs religieux conduisent Jésus à Pilate en vue de le faire condamner à mort, Pilate, que les disputes religieuses ne concernaient pas en tant que procurateur romain, leur dit : « Prenez-le, vous, et jugez-le selon votre Loi. » Les Juifs lui dirent : »Il ne nous est pas permis de mettre quelqu’un à mort » (Jn 18/31 = P 277). En effet, le droit de ‘haute justice’ était réservé à l’occupant romain ; les tribunaux juifs ne valant que pour les affaires de moindre importance. Il semble donc très irréaliste qu’Hérode, installé sur son trône par les Romains, ait pu, sans jugement et sans faute de la part des victimes, exécuter une population d’enfants sans se mettre à dos le procurateur.
2 Peut-on estimer cette population de victimes ? Le texte dit : Hérode… fut pris d’une violente fureur et envoya mettre à mort, dans Bethléem et tout son territoire, tous les enfants de moins de deux ans… (Mt 02/16 = P 011). Or quelle était l’ampleur du territoire sur lequel régnait Hérode au moment de la naissance de Jésus ? Les Hérode changèrent de territoire au cours du temps. Au moment de la mort de Jésus, ils régnaient sur la Galilée (Pilate demanda si l’homme était Galiléen. Et s’étant assuré qu’il était de la juridiction d’Hérode, il le renvoya à Hérode : Lc 23/07 = P 280). Mais, au moment de la naissance de Jésus, ils régnaient sur la Judée (comprenant Jérusalem), ainsi, lorsque la sainte famille revient d’Egypte, il est dit : apprenant qu’Archélaüs règne sur la Judée à la place d’Hérode son père, Joseph craint de s’y rendre (Mt 02/22 = P 013). Lors de la naissance de Jésus le royaume d’Hérode est la Judée, comprenant Jérusalem, quelques autres villes dont un village proche de Jérusalem, Bethléem, lieu de naissance de Jésus.
3 On estime à 500 personnes la population de Bethléem à l’époque, ce qui fait 250 mâles et peut-être une dizaine d’enfants de moins de deux ans. Qu’Hérode ait commis un tel crime et que le procurateur romain ait fermé les yeux, ne souhaitant pas non plus qu’il y ait deux rois juifs concurrents sur le territoire, cela est politiquement plausible. Par contre, la tradition chrétienne laisse entendre qu’il faut comprendre le passage dans Bethléem et tout son territoire comme désignant tout le territoire d’Hérode, soit la Judée entière, et non tout le territoire de Bethléem.
4 L’ampleur du massacre accentue la ressemblance avec Moïse car il s’agissait alors de l’ensemble des esclaves juifs de toute l’Egypte, or ils étaient là depuis des siècles. Cet argument du massacre politiquement improbable, voire impossible, serait donc valable, si on ne pouvait raisonnablement penser qu’il se limitait à Bethléem. C’est d’ailleurs précisément pour savoir où était l’enfant qu’Hérode a réuni les prêtres. Pourquoi aurait-il étendu le massacre à toute la Judée au risque évident de susciter une révolte populaire doublée d’une réprimande sévère des Romains ?
7/6 Le témoignage d’un seul évangéliste est-il valable ?
1 Un autre argument contre l’historicité de ce passage évangélique consiste à dire : « Seul Matthieu raconte la scène, il est donc probable que ce soit une invention propre à sa composition évangélique. » Mais, si on devait supprimer de l’Evangile toutes les scènes qui ne sont racontées que par un évangéliste, on l’amputerait grandement et en particulier le plus clair de l’évangile de Jean disparaitrait.
7/7 Des sources historiques aussi mystérieuses que les sources du Nil
1 Il nous faut cependant envisager une autre déclinaison de cette objection : « Lors du retour de la sainte famille d’Egypte, M atthieu raconte : apprenant qu’Archélaüs régne sur la Judée à la place d’Hérode son père, Joseph craint de s’y rendre… il se retire dans la région de Galilée et vient s’établir dans une ville appelée Nazareth… (Mt 02/22-23 = P 013). Selon Matthieu, la sainte famille n’habitait pas la Galilée avant la fuite en Egypte. Mais Luc, non seulement ne parle pas de l’aventure des mages, du massacre des enfants et du séjour en Egypte, mais, juste après la présentation de Jésus au Temple, il écrit : quand ils eurent accompli tout ce qui était conforme à la Loi du Seigneur, ils retournèrent en Galilée, à Nazareth, leur ville. (Lc 02/39 = P 013). Et, avant la naissance de Jésus, qui eut lieu pendant un voyage, à cause du recensement le même Luc déclare : Joseph aussi monte de Galilée, de la ville de Nazareth, en Judée, à la ville de David, qui s’appelle Bethléem, parce qu’il était de la maison et de la lignée de David… (Lc 02/04 = P 008). Le désaccord entre Matthieu et Luc est flagrant.
2 Non seulement Luc ne parle pas de trois événements essentiels dont parle Matthieu, mais ce qu’il affirme prouve qu’il les ignore ! On peut comprendre qu’un évangéliste ne traite pas d’un sujet important, sachant qu’un autre évangéliste a déjà raconté la chose, mais il semble hautement improbable que des faits aussi essentiels que les mages, le massacre des enfants de Bethléem et le séjour en Egypte de la sainte famille aient été ignorés de certains évangélistes et de la communauté pour laquelle ils écrivaient. Cela amènerait à considérer comme non historique, non seulement le passage des mages, mais aussi celui du massacre et le séjour en Egypte, ce qui commence à faire beaucoup.
7/8 Un fond historique mythologisé
Nous concluons, autant que l’on peut conclure à deux mille ans de distance, à l’historicité de ces trois événements (mages, massacre, Egypte), avec une très probable et forte exagération de l’interprétation traditionnelle en ce qui concerne le massacre. Il faut cependant ne pas ignorer que les origines du christianisme sont profondément obscures, car tout cela n’explique pas que Luc, non seulement ait omis mais qu’il ait aussi ignoré les trois événements dont nous parlons. Assurément, tous les mystères de l’Evangile ne sont pas liés à sa profondeur spirituelle. Si l’Eglise d’aujourd’hui et des siècles passés a beaucoup à cacher pour le maintien de sa gloire, il est probable qu’il en fut ainsi, pour l’Eglise Romaine en tout cas, dès son commencement.
7/9 Pourquoi mages, massacre et Egypte ont-ils été occultés par les autres évangélistes ?
1 Question alors : « Pourquoi l’Eglise aurait-elle eu intérêt à cacher ou au moins amoindrir les trois événements que nous considérons ? » Les mages, pour occulter sa dette vis-à-vis de la Tradition primordiale, de l’Orient, et pour cacher le fait résultant que le christianisme est une tradition religieuse légitime et non ‘la’ tradition légitime.
2 Le massacre avait intérêt à être caché auprès de la plupart des évangélistes, car l’argument de faire ressembler Jésus et Moïse ne vaut qu’auprès des juifs ; or l’Eglise Romaine visait l’empire entier et commençait à devenir fortement anti-juive. Par contre Matthieu, qui s’adressait surtout aux juifs, ne pouvait occulter ce fait.
3 Le séjour en Egypte, devait aussi être occulté, parce que l’Egypte est une civilisation beaucoup plus ancienne que Rome et l’Eglise romaine se voulait nouveauté pure et non héritière d’une autre culture, voire d‘une autre religion.
7/10 L’outrecuidance et l’hypocrisie d’Hérode
1 …puis Hérode les envoie-processionnellement-pempein les mages à Bethléem en leur disant : « Renseignez-vous-exetazein avec précision-akribôs au sujet du petit-enfant-serviteur-paidion, et, quand vous l’aurez trouvé-heuriskein, revenez-me-l’annoncer-apangelein, afin que moi aussi, je me prosterne-devant-proskunein lui. » (Mt 02/08 = P 011)
2 Le mot envoie en procession montre l’importance de la délégation des mages, qualitativement sans doute et quantitativement peut-être. Certaines versions parlent de plus de cent personnes dans la caravane. Cela épaissit encore le mystère de la convocation ‘en secret’ des mages par Hérode. Aussi bien le secret de leur disparition, alors qu’il est évident que les espions d’Hérode les filaient. Le texte, si discret sur les mages, donne ici une indication, presque à regret. Qu’est-ce qui se déplace en procession, sinon des reliques sacrées ? La nature des offrandes apportées par les mages se précise alors.
3 Le fait qu’Hérode les envoie précisément à Bethléem renforce l’hypothèse que le massacre suivant n’a sans doute pas dépassé les frontières de ce village.
4 Hérode prend littéralement les mages pour des serviteurs : Renseignez-vous avec précision au sujet du petit-enfant-serviteur, et, quand vous l’aurez trouvé, revenez me l’annoncer. Les mages, conscients de cette grotesque inversion hiérarchique, se montrent plus rusés que le renard (Lc 13/32 = P 187) et font mine de reconnaitre sa légitimité vis-à-vis d’eux.
5 …afin que moi aussi, je me prosterne-devant-proskunein lui. Un proverbe dit ‘La queue du diable dépasse toujours de son déguisement.’ Le problème des orgueilleux comme Hérode c’est que, se surestimant eux-mêmes, ils ont tendance à sous-estimer les autres. Les mages, habilement, glissent leur stratégie dans cette faille de caractère.
6 Comme, dans un spectacle, on commence par un artiste débutant, pour terminer en apothéose avec la célébrité, Hérode envoie les mages auprès de Jésus comme les hérauts de sa propre gloire. Il est assez naïf pour se figurer qu’ils prendront pour argent comptant son simulacre de respect du spirituel.
7 Il y a là un enseignement. La victime d’une duperie a toujours tendance à percevoir l’abuseur comme un trompeur, au point d’ignorer qu’il est avant tout un trompé, un égaré. La bhagavad Gita fait bien ressortir ce point en évoquant le méditant hypocrite : Celui qui retient ses sens et ses organes d’action, et reste assis se tenant coi, mais dont le mental s’attache encore aux objets des sens, n’est qu’un simulateur, victime d’une compréhension erronée (BG 03/06). Simulateur à première vue, ignorant au fond. Tout tort fait à autrui est une ignorance avant d’être un méfait. C’est l’ignorance de la loi métaphysique des ‘actions et réactions concordantes’ ; l’oubli de l’omniprésence de Dieu et de sa justice immanente.
8 C’est pourquoi le sage, même lésé, plaint son abuseur, ce qui ne le dispense pas de trouver juste son châtiment. Lorsque A fait du tort à B, le plus à plaindre est A, car il aura probablement plus de difficultés à se remettre des conséquences de l’acte. Le silence des mages exprime aussi cela. Quelques saints chrétiens se sont hasardés à prier pour les damnés, voire pour le diable, mais cela ne fut guère apprécié de la hiérarchie religieuse : on ne plaisante pas avec le dualisme.
7/11 Les mages et les angelos reconnus par Abraham
1 …Les mages écoutent-akouein le roi-basileus, et ils partent-poreuesthai. Le même mot en grec désigne ‘entendre’ et ‘écouter’, donc avoir l’entendement de ce que l’on écoute. Les mages ne sont pas dupes. On note que le passage les montre silencieux, bien qu’il précisera ensuite ce qu’Hérode a appris d’eux (la durée de leur voyage). Echo du début et de la fin de l’Evangile, encore une fois ; Jésus demeure silencieux avec un autre Hérode, fils de celui des mages. Hérode l’interroge avec force paroles, mais Jésus ne lui répond rien (Lc 23/09 = P 280). Jésus répond à celui qui présente une légitimité, le grand prêtre, par exemple (Mc 14/62 = P 274), ou Pilate (Jn 18/34 = P 278), mais pas à Hérode. Les mages, symboliquement dans le texte, font de même.
2 …et voici que l’astre-astêr les précède-proagein, celui qu’ils ont vu-idein au Levant-anatolê. Comme déjà dit, l’astre n’avait aucune raison de s’éteindre une fois les mages arrivés à Jérusalem, pour se rallumer à leur sortie de chez Hérode. Aucune, sauf qu’il fallait que les mages, par leur information, déclenchent une certaine réaction chez Hérode, qui apparaît alors, dans sa colère, comme une pure marionnette du dessein divin.
3 Une autre question se pose : « Hérode leur dit : ‘Renseignez-vous au sujet du petit enfant, et, quand vous l’aurez trouvé, revenez me l’annoncer’. Ne pouvait-il pas, lui le roi, envoyer des enquêteurs dans un aussi petit village que Bethléem, pour repérer une naissance récente dans une famille d’émigrés ? » Evidemment qu’il le pouvait. Il est probable qu’il se doutait que ce roi, aussi concurrent que mystérieux, annoncé par ces personnages ‘magiques’ ne pouvait être identifié que par eux.
4 On voit ainsi qu’Hérode, et ce sera le cas aussi de Pilate (Lorsque Pilate entend cette parole, il est encore plus effrayé : Jn 19/07 = P 285), n’est pas un aussi grossier politicien matérialiste qu’on pourrait le croire, à l’image des gestionnaires boursiers déguisés en hommes d’état d’aujourd’hui. Hérode a le sens du mystère et d’un certain ésotérisme, mais son orgueil est tel qu’il n’hésite pas à se lancer dans un ‘bras de fer’ avec le transcendant. La réaction d’Abraham, lorsqu’il rencontra les trois angelos, les hommes-messagers divins (Gn 03), fut toute différente : Abraham leva les yeux, et il vit trois hommes qui se tenaient debout près de lui. Dès qu’il les vit, il courut à leur rencontre depuis l’entrée de la tente et se prosterna jusqu’à terre. Si Hérode avait été un véritable roi juif, pétri de sa tradition, il aurait spirituellement reconnu les mages, comme Abraham, sans hésiter, ‘leva les yeux’ et les reconnut. Les mages et ces trois hommes sont les représentants du même, qui est l’Unique, nécessairement représenté sur terre, mais d’une façon secrète à la fin du cycle.
7/12 Le secret lumineux et le secret ténébreux
1 …jusqu’à venir-erkhesthai se placer-histanai au-dessus-de-epanô là où est le petit-enfant-serviteur-paidion (Mt 02/09 = P 011). Comme dit le proverbe ‘Les voies de Dieu sont impénétrables’ : quel besoin avait-Il de faire passer les majestueux spirituels orientaux par le monstre Hérode avant qu’ils n’aboutissent au nouveau lieu planétaire de l’incarnation divine ?
2 Les mages voient-idein l’astre-astêr, et se réjouissent-khairein d’une joie-khara extrême-megas-sphodra. (Mt 02/10 = P 011). Il est vraisemblable que cette joie succéda à une grande tristesse lorsque l’astre disparut. Un peu comme on aperçoit de très loin dans la plaine de Beauce la cathédrale de Chartres, mais qu’on la perd de vue lorsqu’on pénètre dans les ruelles de la vieille ville, les mages arrivent à Jérusalem et perdent leur boussole astronomique. Ils s’informent, mais personne ne connait cette famille étrangère, si discrète, et installée dans quelque étable ou lieu caché. Hérode, qui a des oreilles partout, comme tout bon roi, et surtout comme tout mauvais roi, ne manque pas d’être vite informé de ces personnages en quête. Hérode, alors, appelle-kalein les mages-magos en secret-lathra (Mt 02/07 = P 011).
3 On rencontre dans cette péricope le double sens du secret. Le plus évident est le secret du malfaiteur, que l’enseignement de Jésus évoque abondamment. Si le maître de maison avait su à quelle heure de la nuit le voleur devait venir, il aurait veillé et n’aurait pas permis qu’on perçât le mur de sa demeure (Mt 24/43 = P 178). Est-ce que la lampe vient pour qu’on la mette sous le boisseau ou sous le lit ? N’est-ce pas pour qu’on la mette sur le lampadaire ? (Mc 04/21 = P 087). Quiconque commet le mal hait la lumière et ne vient pas à la lumière, de peur que ses œuvres ne soient démontrées coupables (Jn 03/20 = P 031).
4 Mais, sauf ‘hérésie’ (mot qui signifie ‘choix’), une citation d’Evangile ne vaut que si l’on envisage toutes les significations d’un thème donné. Aussi Jésus évoque également, mais pour les disciples, cette fois, non pour le peuple, le secret divin. Ne donnez pas aux chiens ce qui est sacré, ne jetez pas vos perles devant les porcs… (Mt 07/06 = P 071). Nicodème, un notable des Juifs, va vers lui de nuit-nux (Jn 03/01 = P 030). L’Evangile précise même que le secret spirituel est une véritable méthode de Jésus : il ne parle pas au peuple sans paraboles, mais, en particulier, il explique tout à ses disciples (Mc 04/33 = P 092).
5 Dans les périodes de décadence spirituelle, et cela en est d’ailleurs un signe distinctif, les autorités, tant religieuses que politiques, invoquent sans cesse la transparence de leurs actions et nient, dans le même temps, qu’il y ait un secret ésotérique et spirituel. La scène des mages rencontrant Hérode est archétypale à ce point de vue ; l’exotérisme religieux ne veut pas entendre parler du secret des mages (qui n’est autre que le jardin d’Eden au Levant, désormais caché par les chérubins : Gn 08) tout en prétendant à la limpide clarté quant aux manœuvres de l’Institution. En somme, le seul secret qu’ils maintiennent vraiment, c’est le secret vis-à-vis du secret spirituel.
Thérèse de l’enfant Jésus et les deux visages de Marie
8/1 La Marie théologique, la ‘plus que déesse’
1 … Les mages vont-erkhesthai dans la maison-oikia, voient-idein le petit-enfant-serviteur-paidion, avec Marie, sa mère-mêtêr… (Mt 02/11 = P 011). Il est très remarquable, et même à première vue choquant, que les mages n’aient pas vu Joseph. Mais n’ont-ils pas vu Joseph, ou est-ce Matthieu qui omet de parler de Joseph ? Et, si c’était le cas, pourquoi ? Pour répondre à cette question, il convient d’observer que la mère de Jésus est traitée de deux façons dans l’Evangile : théologiquement au début et à la fin, plus probablement de façon historique dans le corps du texte.
2 Le traitement théologique de Marie est radical : son fils est Dieu, elle est la ‘mère de Dieu’, theotokos en grec. La scène de la ‘fécondation divine’ par l’archange Gabriel va dans ce sens (P 004), ainsi que la ‘Visitation’ de Marie à Elisabeth, comprenant le ‘cantique de Marie’ (P 005), de même le ‘cantique d’Elisabeth’ lors de la naissance de Jean-Baptiste (P 006), puis l’annonce à Joseph (P 007), la Nativité (P 008), et la Présentation de Jésus au Temple (P 010). La scène suivante est celle des mages ; nous y sommes.
3 Après cela, la Marie-déesse et même super-déesse, ‘mère de Dieu’, disparaît du texte. On retrouve Marie, ‘mère de Jésus’, et non ‘de Dieu’, lorsque Jésus a douze ans, ‘Recouvrement au Temple’ (P 014) après sa ‘fugue’ ; elle est présentée comme une mère ordinaire, d’ailleurs battue en brèche par son fils. Semblablement lors des ‘noces de Cana’ (P 026) et tout le long du texte il en va ainsi y compris dans la scène radicale où Jésus demande à ses disciples, devant sa propre mère : qui est ma mère ? (P 083).
4 Puis, à la fin du texte, au moment ultime, on la retrouve au pied de la croix (P 293) lorsque le ‘disciple que Jésus aime’ lui est confié, et réciproquement. Marie disparaît lors des scènes de résurrection et réapparaît en gloire (dans le Nouveau Testament et non plus dans l’Evangile) au moment de la Pentecôte (réception de l’Esprit Saint), au milieu des apôtres, quasiment à la place de Jésus.
5 Force est de constater que deux conceptions de Marie sont offertes dans l’Evangile, clairement différentiées : une exotérique, la déesse Marie, ‘mère de Dieu’, et l’autre ésotérique, la mère de celui qui, par sa réalisation spirituelle, et la transmission dont il a bénéficié de par les mages, est devenu le support de l’incarnation divine propre à la fin de l’actuelle humanité. Cette Marie ésotérique est beaucoup plus modeste, humaine, discrète, ce qui est en harmonie avec la spiritualité pure. Elle éprouve de manifestes difficultés pour entrer dans le mystère de son fils, mais elle arrive au bout du chemin, littéralement côte à côte avec Myriam de Magdala, illustrant à elles deux, que la femme dispose d’un destin spirituel complet, si tant est qu’elle trouve sur son chemin un homme capable de la guider et qu’elle a l’humilité et la sagesse de le reconnaître comme tel.
6 Le point que nous examinons présentement (les mages ne semblent pas voir Joseph, mais seulement Marie et Jésus) est le dernier endroit, dans le début de l’Evangile qui clôture la Marie théologique, la ‘plus que déesse’.
8/2 Quand le refus du mystère devient comique
1 La phrase que nous venons d’examiner ne vaut que par ce qu’elle ne dit pas (la présence de Joseph), pour le reste, il s’agit d’une évidence : les mages entrent et voient les occupants de la maison.
2 Certains commentateurs ont imaginé que Joseph était parti faire quelques courses pendant la visite des mages, et qu’il est arrivé trop tard pour les rencontrer : le prosaïsme de certaines conceptions pèse au moins son poids d’humour involontaire.
8/3 Le cas singulier de Thérèse de l’enfant Jésus
1 Sainte Thérèse de l’enfant Jésus, plus connue sous le nom de Thérèse de Lisieux, est une sainte particulièrement célèbre en France et dans le monde. Son nom de religieuse, qu’elle avait secrètement souhaité, et qui lui fut donné ‘miraculeusement’ par sa supérieure, selon ses dires dans son autobiographie ‘Histoire d’une âme’, devait la prédisposer à méditer le mystère de l’enfant Jésus. Elle le fit, dans ce récit et dans ses poésies, en s’imaginant n’être qu’un jouet entre les mains de l’enfant-Dieu, un jouet qui se plaît à être jeté, piétiné, démembré, oublié s’il le faut, pour satisfaire aux caprices de l’enfant divin. Mais elle semble ne pas avoir remarqué que l’enfant Jésus (en tant que bébé) apparaît dans trois scènes évangéliques. La première nourrit le merveilleux religieux avec l’adoration des bergers à la nativité (P 008). La deuxième nourrit l’attente messianique avec le cantique de Siméon, le vieux prophète, lors de la présentation de Jésus au Temple (P 010). La troisième, la plus importante (et nous y sommes), traite de la très mystérieuse relation de l’enfant Jésus et des mages, du Levant, et, comme dit saint Augustin, « de la terre des vivants », le paradis, caché et gardé par les chérubins mais non disparu (ou, en langage symbolique extrême oriental l’Agarttha et la Tradition primordiale).
4 Non seulement cet aspect de l’enfant Jésus, pourtant fortement souligné dans l’Evangile, a échappé à Thérèse de Lisieux, mais elle est devenue patronne des missions. Or il n’est que trop évident que les missions chrétiennes de son époque (le XIX° siècle) et du siècle suivant, servirent de couverture et de prétexte à la colonisation du monde par l’Occident, jusqu’au moment où ce dernier se brisa, au prix de deux guerres mondiales qui suscitèrent le réveil des colonisés. Indubitablement, Thérèse, petite bourgeoise peu instruite en dehors du Catholicisme exotérique, étant passée directement de la maison paternelle au couvent à quinze ans, pour y mourir neuf ans plus tard, partageait toutes les fausses idées de son temps sur les ‘sauvages’ et les ‘autres races qui n’avaient pas la foi’ (sous-entendu chrétienne, puisque la seule vraie). Son autobiographie le prouve très nettement.
5 Cette sainte incontestable, par son amour sacrificiel et quasi absolu du Christ, et son sens de l’effacement du moi par fusion dans le divin, s’est consacrée à l’enfant-Jésus et n’en a pas perçu, du moins selon ses écrits, le principal mystère, celui des mages. Cela illustre parfaitement l’épuisement de l’exotérisme chrétien, jusque dans ses meilleurs aspects. Et la chose n’a rien d’étonnant dès lors qu’il s’est coupé de l’ésotérisme.
8/4 Une prosternation diversement interprétée
1 Matthieu précise ensuite que les mages, tombant-piptein se prosternent-devant-proskunein lui (l’enfant Jésus) (Mt 02/11 = P 011). Nous avons vu qu’ils avaient de bonnes raisons de le faire, puisqu’ils le percevaient comme le futur support humain de ‘l’incarnation divine’, de l’avatara, pour parler comme les hindous.
2 L’exotérisme chrétien ne veut voir que cela dans le rapport des mages et de Jésus, comme s’ils n’avaient fait le voyage que pour inviter l’Eglise à leur envoyer ensuite des missionnaires pour leur parler de Jésus et surtout de l’occidentale ‘way of life’ !
8/5 L’ouverture du trésor par les mages
1 …Puis, les mages ouvrent-anoigein leurs trésors-thêsauros, ils lui apportent-prospherein des offrandes-dôron : or-khrusos, encens-libanos, et myrrhe-smurna. (Mt 02/11 = P 011). On note que l’Evangile ne se contente pas de dire que les mages offrent trois choses à Jésus et à décrire ces choses ; il précise un point essentiel : les mages ouvrent-anoigein leurs trésors-thêsauros. Le trésor, c’est le dépôt de la Tradition primordiale, qui était fermé, conformément au mythe extrême-oriental de l’Agarttha et au mythe proche-oriental de la Genèse : Il (Yaveh) expulsa l’homme, et il posta, à l’orient du jardin d’Éden, les Kéroubim, armés d’un glaive fulgurant, pour garder l’accès de l’arbre de vie (Gn 04/24).
2 Les mages ouvrent ce trésor fermé, gardé, interdit. Car Jésus est un être éminemment qualifié de naissance, comme leur science astrologique le leur a prouvé, et, contrairement aux autres humains qui ne le méritent pas (car on ne donne pas des choses sacrées aux chiens : Mt 07/06 = P 071), lui saura faire bon usage du dit trésor.
3 Nous avons vu, conformément à la Genèse biblique (Gn 5), qu’Hénoch aussi avait été digne de cela et c’est précisément la raison pour laquelle il n’est pas mort. Il en va de même pour Elie (Mc 09/11 = P 126). Et, en quelque sorte, il en ira de même pour Jésus, dont la grande caractéristique est précisément d’avoir vaincu la mort, à travers ce mystérieux concept que l’Evangile (comme l’hindouisme et le bouddhisme) nomme l’éveil (c’est le sens de egeirein en grec) et que l’on traduit en français par ‘résurrection’.
8/6 La réciprocité complexe du rapport Jésus-mages
1 … ils lui apportent-prospherein des offrandes-dôron : or-khrusos, encens-libanos, et myrrhe-smurna. (Mt 02/11 = P 011). Nous avons vu en détail la signification de ces trois offrandes, et les trois fonctions, dont elles constituent le moyen opératif, et que devait remplir l’enfant nouveau-né. Jésus est roi (or), prêtre (encens) et réalisé divin (myrrhe).
2 Le mot offrande est riche de sens. Car on fait une offrande à Dieu, mais un parrain offre aussi un cadeau spirituel significatif et exemplaire à son filleul. Les deux sens se rencontrent ici. Les mages font offrande à Jésus, en tant qu’il est le futur support du divin incarné pour la tradition qui va naître. Mais ils lui offrent aussi ce qu’il ne pouvait recevoir que par tradition humaine, le dépôt de la Tradition primordiale, de la graine qui avait façonné la présente humanité et sans laquelle elle ne saurait survivre. Les mages sont à la fois les gourous et les adorateurs de Jésus.
3 Et ce point, précisément, est enseigné par Jésus lui-même, du moins offre-t-il la réponse, dans la mesure où ‘une question bien posée est à moitié résolue’. Comme les Pharisiens se trouvent réunis, Jésus leur pose cette question : « Quelle est votre opinion au sujet du Christ ? De qui est-il fils ? » Ils lui disent « De David » « Comment donc », dit-il, « David parlant sous l’inspiration l’appelle-t-il Seigneur quand il dit : ‘Le Seigneur a dit à mon Seigneur : Siège à ma droite, jusqu’à ce que j’aie mis tes ennemis dessous tes pieds ?’ Si donc David l’appelle Seigneur, comment est-il son fils ? » (Mt 22/42-45 = P 242).
4 Jésus, en tant que juif, est disciple de David, le roi spirituel, exemplaire à bien des égards ; et Jésus, en tant que réalisé, incarnant le divin, et messie, s’identifie au Seigneur de David. Du point de vue de la hiérarchie, le double rapport des mages et de Jésus est le même que celui de David et du messie, de David et de Jésus.
5 A la différence près que les mages sont détenteurs d’une science autrement plus profonde et complète que David, que Moïse avant lui, et même qu’Abraham, puisque c’est Melki-Tsedeq qui bénit Abraham au nom du Dieu très Haut, El, (Gn 14), l’Unique, dont le concept est très différent de celui de Yaveh et des Elohims et c’est Abraham qui donne la dîme de tout à Melki-Tsedeq. La question-piège de Jésus sur David et le Christ se termine par : Nul n’est capable de lui répondre un mot. Cette remarque borne précisément la frontière de l’exotérisme, représenté par les Pharisiens, et de l’ésotérisme, représenté par Jésus.
L’invisibilité paradisiaque
9/1 Le rêve et le songe
1 … Puis, avertis-khrêmatizein en songe-onar de ne pas retourner-anakamptein auprès d’Hérode, les mages se retirent-anakhôrein dans leur substance-primordiale-khôra, par un autre chemin-hodos (Mt 02/12 = P 011).
2 Il importe de bien distinguer rêve et songe. Le rêve vient de la terre, le songe du ciel. Le rêve est une digestion psychique. Des milliers de sensations, plus ou moins chargées en émotions, doivent trouver leur place dans la vie mentale subconsciente, de même que les aliments ingérés dans la structure du corps. Sauf que l’on est censé choisir ses aliments, on ne choisit pas toujours ses sensations et les émotions qu’elles suscitent. Quand le repas est bien équilibré, la digestion n’attire pas l’attention ; quand la vie est harmonieuse, on ne se souvient pas des rêves.
3 Le songe est une intrusion du transcendant dans le terrestre. En langage religieux : les anges s’adressent directement à la conscience humaine. En langage métaphysique : les états supérieurs d’un être humain franchissent la frontière de sa conscience terrestre. Pour le dire autrement, un homme rentre en contact, plus ou moins spontanément, avec les états supérieurs, spirituels et supra terrestres, de son être.
4 Joseph, qui ne dit mot dans l’Evangile, est un habitué des songes. Ce trait le rapproche fortement des mages, que l’on ne voit pas parler, sauf lors de la déclaration initiale qui chamboule Jérusalem. Un certain rapport existe entre l’économie de paroles terrestres et la faculté de capter les intuitions du ciel. La règle du silence dans la vie monastique n’est pas sans raisons.
9/2 Un songe en confirmation d’une théorie
Le fait que les mages soient invités en songe à ne pas retourner auprès d’Hérode prouve bien qu’il était dans l’intention du ciel, en occultant momentanément l’astre, de les faire aller chez Hérode. Ils devaient initier une réaction en chaîne d’événements, jusqu’au point limite où cela aurait risqué de devenir fatal pour eux, et ce point est empêché par le songe.
9/3 Le mystère de khôra, la ‘substance primordiale’
1 …Les mages se retirent dans leur substance-primordiale-khôra, par un autre chemin-hodos. La traduction que nous choisissons peut étonner. La Bible de Jérusalem donne : « ils prirent une autre route pour rentrer dans leur pays », avec, comme nous allons le voir, une claire volonté d’occulter le mystère.
2 Pour suggérer l’idée d’un lieu vers lequel on se dirige, plusieurs mots sont employés dans l’Evangile. On rencontre le mot ethnos, qui donne en français ethnie, sous partie d’une race. Il est parfois traduit par ‘nation’ comme dans lumière pour éclairer les nations et gloire de ton peuple Israël (Lc 02/32 = P 010). Une nation se définit en effet par sa race dominante. Certains traduisent ethnos par ‘païens’, ce qui est plus scabreux car tous les hommes ont une race, païens ou pas. Par ailleurs il est douteux que la fonction de mage, au sens évangélique, puisse être assignée à une race spécifique. De plus les mages étaient tout sauf des païens, que l’on prenne le mot au sens antique (non juif) ou au sens moderne (incroyant).
3 Il y a aussi le mot horion, comme dans le passage : Les territoires-horion de Zabulon et de Nephtali (Mt 11/26 = P 136). Mais comment nommer le territoire des mages aussi peu localisable par les humains ordinaires que le paradis terrestre depuis qu’il est gardé par les chérubins (Gn 8) ? Il y a aussi le mot gê, qui donne géographie, géologie etc en français : pour le pays-gê de Sodome il y aura moins de rigueur, au Jour du Jugement, que pour toi, Capharnaüm (Mt 11/24 = P 136). Mais on rencontre ici un problème identique à horion.
4 Reste le mot khôra et c’est bien de lui qu’il s’agit. Le périmètre sémantique du mot est enveloppant et peut donner, en général en grec, selon les contextes : lieu, champ, terre ou la mystérieuse substance primordiale. Son emploi est relativement rare dans l’Evangile et très éclairant quant au sens. Le peuple assis dans les ténèbres a vu une grande lumière, et pour ceux qui sont assis dans la substance-primordiale-khôra et l’ombre de la mort une lumière s’est levée (Mt 04/16). Il s’agit ici de la lumière du messie, qui éclaire, au-delà du monde humain visible, à la fois les morts, en attente de réincarnation, et les rares héros spirituels, comme Hénoch, Seth (d’après la légende) et Elie qui, sans mourir, ont réintégré le paradis terrestre.
5 Dans le mystérieux passage dit ‘des possédés de Gadara’, qui se situe aux frontières d’Israël, Jésus rencontre un homme, possédé par une légion d’esprits malins, qui vit dans les tombeaux, à mi-chemin de ce monde et de l’autre et, là aussi, le mot khôra est employé : Ils arrivent de l’autre côté de la mer, dans la terre-khôra des Géraséniens (Mc 05/01 = P 098).
6 Dans une parabole, sur le danger de l’attachement aux biens terrestres mortels, Jésus emploie ce mot : La terre-khôra d’un homme riche a bien rapporté (Lc 12/16 = P 175). Et cela fait écho à un passage de l’évangile gnostique selon Thomas : Jésus disait :« Celui qui a trouvé le monde et s’est fait riche, qu’il renonce au monde » (Tho 110). Ce passage de Thomas évoque la sainteté humaine, qui conduit au paradis (s’est fait riche) et propose le dépassement du monde, pour l’accès à Dieu (qu’il renonce au monde). Il en va semblablement dans la parabole, car toute richesse terrestre est mortelle.
7 Dans la parabole de l’enfant prodigue également se rencontre ce mot : rassemblant tout son avoir, le plus jeune fils partit pour un pays-khôra lointain et y dissipa son bien en vivant dans l’inconduite (Lc 15/11-32 = P 197). Ici, comme dans les possédés de Gadara, khôra ne désigne certes pas le paradis terrestre, mais une contrée à la frontière du monde humain normal et d’un autre monde en l’occurrence sous-humain. D’ailleurs le symbole des pourceaux se retrouve dans les deux scènes.
8 Dans une autre parabole enfin, qui enseigne on ne peut plus clairement que la légitimité du pouvoir temporel vient d’en haut (la spiritualité) et non d’en bas (l’opinion des masses) Jésus dit : Un homme de haute naissance-eugenês se rendit dans un pays-khôra lointain pour recevoir la dignité royale et revenir ensuite (Lc 19/12 = P 227). Ici l’au-delà du monde ordinaire n’est pas infernal mais clairement spirituel.
9 Il résulte de tout cela que le ‘lieu’, en l’occurrence relevant d’une géographie cachée aux yeux du profane, d’où viennent et où retournent les mages à la fin de leur mission, se trouve aux frontières du monde grossier matériel que nous connaissons, mais, si l’on peut dire, côté paradisiaque de la frontière. Il faut parfois ne pas rechigner à quelque enquête d’archéologie linguistique pour pénétrer le contenu spirituel de l’Evangile.
9/4 L’invisibilité du nouvel Adam
1 Il est donc bien net que les mages sont apparus et ont disparu dans le paysage historique de la naissance de Jésus de façon on ne peut plus mystérieuse et que la hargne du puissant Hérode n’a rien pu faire contre leur magie. Or, plusieurs fois dans l’Evangile, Jésus utilise de semblables pouvoirs.
2 Jésus retourne à Nazareth, sa ville de jeunesse, après avoir fait beaucoup de miracles auprès des étrangers. Cela suscite la jalousie de ses compatriotes, qui entreprennent de l’assassiner ! Jésus est seul au milieu d’une foule déchaînée ; voici comment il s’en sort, d’après l’Evangile : Et, se levant, ils le poussent hors de la ville et le mènent jusqu’à un escarpement de la colline sur laquelle leur ville était bâtie, pour l’en précipiter. Mais lui, passant au milieu d’eux, va son chemin… (Jn 04/30 = P 100). Cette ‘explication’ ressemble à s’y méprendre à celle donnée pour le départ précipité des mages fuyant Hérode.
3 Une autre fois, Jésus est aux prises avec les habitants de Jérusalem et le texte dit : Ils cherchent alors à le saisir, mais personne ne porta la main sur lui, parce que son heure n’était pas encore venue (Jn 07/30 = P 140). Là aussi, l’explication -presque comique- ne sert qu’à suggérer fortement que Jésus possédait des pouvoirs (ce qu’en yoga on nomme les siddhis) dont celui de disparaître aux yeux de ses adversaires. Les mythologies profanes reprennent ce thème d’ailleurs avec ‘la cape d’invisibilité’ par exemple ; mais il ne fait aucun doute que les moyens employés par les mages ou Jésus n’avaient rien à voir avec les habiletés d’illusionnistes. L’évangile gnostique de Philippe évoque ces choses : L’accomplissement rend l’homme (anthropos) insaisissable et invisible. Si on le voyait on l’enfermerait dans les limites de ce qu’on peut voir… (Ph 18).
4 On remarque aussi des phénomènes semblables dans les récits de la résurrection de Jésus. Et là, Jésus procède de deux manières différentes. Dans la première, il ne disparait pas, mais son visage devient autre, méconnaissable de ses proches. Marie de Magdala voit Jésus qui se tient là, mais elle ne sait pas que c’est Jésus (Jn 20/14 = P 311) ; or c’est elle, assurément, qui le connaissait de plus près. Dans la deuxième manière le corps de Jésus tout entier passe du visible à l’invisible et retour : ce même jour, les portes étant closes, Jésus vient et se tient au milieu d’eux (Jn 20/19 = P 315).
5 L’évangile gnostique de Philippe se montre éclairant là aussi : Ceux qui disent que le Seigneur est mort d’abord et qu’il est ressuscité ensuite se trompent, car il est d’abord ressuscité, il est mort ensuite. Si quelqu’un n’est pas d’abord ressuscité, il ne peut que mourir. S’il est déjà ressuscité, il est vivant comme Dieu est vivant (Ph 21). Il est manifeste ici que la notion de résurrection n’est pas conçue comme une réanimation du cadavre, mais comme une libération de l’être par rapport aux contingences emprisonnantes de la biologie mortelle. Dès lors, dans le cadre de certaines vocations spirituelles particulières, l’être réalisé peut s’affranchir, quand nécessaire, de certaines lois physiques ordinaires. Il n’est plus prisonnier du corps, il dispose du corps et peut résorber le grossier dans le subtil ou manifester grossièrement le subtil.
6 En termes de yoga hindou la nature matérielle est formée des trois gunas : sattva (force spiritualisante, dématérialisante), rajas (force psychique) et tamas (force matérialisante), qui sont issues de la prakriti (la Nature). Ce sont elles qui maintiennent l’impérissable habitant (l’atman) dans le corps (BG 14/05). Le but ultime du yoga est le dépassement de ces trois forces : Quand l’être incarné se trouve capable de dépasser les trois gunas, qui sont à l’origine du corps, il est libéré de la naissance, de la douleur, de la vieillesse, de la mort, et atteint l’ambroisie de l’immortalité (BG 14/20). Cela décrit parfaitement le degré de réalisation qui fut celui de Jésus. Et certainement aussi celui des mages, de Melki-Tsedek (Gn 14) et des trois angelos rencontrés par Abraham (Gn 18).
7 Une autre possibilité d’interprétation de cette péricope des mages consiste à déclarer : « C’est une légende. » Mais alors une très grande partie de l’Evangile sera rejetée et il n’en restera qu’un enseignement de sagesse assez banal, dont toute notion de révélation sera exclue. Non seulement ce serait la mort de l’ésotérisme spirituel, mais de la religion elle-même… et, à l’époque actuelle, le clergé chrétien s’approche dangereusement de cette ligne.
10/1 Joseph, entre le Christ et ‘la terre des vivants’
1 Alors qu’ils (les mages) se sont retirés-anakhôrein d’eux, voici qu’un ange-messager-angelos du Seigneur-kurios apparaît-lumineux-phainein à Joseph en songe-onar, en disant : « Réveille-toi-egeirein, prends-auprès-(de-toi)-paralambanein le petit-enfant-serviteur-paidion, et sa mère-mêtêr, et fuis-pheugein en Egypte ; sois là jusqu’à ce que je te le dise-legein, car Hérode va chercher-zêtein le petit-enfant-serviteur-paidion pour le faire-périr-apolluein. » (Mt 02/13 = P 011)
2 L’interchangeabilité des mages et de Joseph est remarquable dans ce passage : Joseph disparaît quand arrivent les mages, qui semblent donc ne pas le rencontrer, et à peine les mages se sont-ils retirés que Joseph réapparaît. Les moyens d’action des uns et de l’autre se ressemblent aussi : en prise directe avec le ciel, au moyen du songe, et les actions sont radicales à l’initiative d’en haut. La nature et la fonction de Joseph se précisent alors : il est le passeur de relais entre les mages et Jésus, et donc entre l’Agarttha (‘la terre des vivants’, comme dit saint Augustin) et le Christ.
3 On note le mot anakhôrein, pour se sont retirés, mot qui donne en français ‘anachorète’. Un anachorète est un moine qui se retire dans la solitude pour se livrer à la contemplation de Dieu. Cela, encore, vient confirmer la fonction et la ‘localisation’ retirée des mages, en rapport avec l’Agarttha, telles que nous les avons évoquées.
4 Il est remarquable que Joseph disparaisse de l’Evangile après le ‘recouvrement de Jésus au Temple’ lorsque ce dernier a douze ans. Notable aussi que l’on ne signale pas sa mort, alors que la Bible signale celle d’innombrables personnages de moindre importance. Est-il mort entre les douze ans de Jésus et le début de sa vie publique à trente ans ? Est-il seulement mort, cet homme si mystérieux, si apparenté aux mages ? Quoi qu’il en soit, cet étonnant silence sur la disparition de Joseph souligne encore sa nature et sa mission. Joseph est l’homme entre les mondes, entre le visible et l’invisible, le sonore et le langage silencieux des anges. L’Evangile ne parle pas plus de ce qu’il a enseigné à Jésus que de lui-même, et cela fait beaucoup de choses. Contrairement à un texte sacré comme la Bhagavad Gita hindoue, l’Evangile est une révélation qui s’exprime souvent plus par ses silences que par ses dires.
10/2 Les anges et le yoga
1 Angelos en grec signifie ‘messager’. Rien de plus ; il n’est pas question de plumes ni d’ailes. Il est sous-entendu que ces messagers, qui prennent généralement une apparence plus ou moins humaine, mais extraordinairement lumineuse, sont des formations imagées, produites par le cerveau, mais suscitées par une influence subtile supra-humaine. Exotériquement, on dira que l’homme a rencontré un autre être, supra-humain. Esotériquement, on considère qu’il est entré en communication avec les états supérieurs de son propre être.
2 Métaphysiquement, l’être humain n’est pas seulement humain, son être s’enracine dans les états infra humains et se prolongent, inversement, comme la canopée d’un arbre, dans les états supra humains. Si cet homme est profane, sa conscience est bornée à l’humain mortel en lui. S’il est religieux, il envisage qu’existent des êtres inférieurs et d’autres supérieurs à lui, mais il les considère comme des êtres différents de lui. Cela n’est pas sans évoquer un chat, qui joue avec l’autre chat qu’il aperçoit dans le miroir. Les petits enfants font de même, jusqu’à un certain âge du moins.
3 Si l’homme est un spirituel, il comprend que sa conscience n’a aucune raison de se limiter à son aspect corporel mortel et, par le yoga, il entreprend de réaliser la plénitude de son être.
10/3 Le mystère de Joseph et son occultation méthodique par l’Eglise officielle
1 …un ange-messager du Seigneur apparaît à Joseph en songe, en disant : « Réveille-toi-egeirein…La Bible de Jérusalem traduit : « …en disant : ‘Lève-toi…’ ». La théologie chrétienne se résume en un mot ‘résurrection’, que l’on trouve dans les traductions de l’Evangile, mais qui n’existe pas dans l’original grec. Il sert à traduire deux mots grecs, ce qui est déjà suspect car un mot pour en traduire deux implique une déperdition de sens. Ces deux mots sont anistanaï et egeirein. Anistanaï signifie ‘se lever’, se ‘redresser’, utilisant un symbolisme physique qui évoque un corps mort, ou malade, couché, puis se redressant, vivant et en bonne santé. Egeirein signifie ‘l’éveil’, ‘le réveil’, utilisant un symbolisme psychique évoquant un changement d’état de conscience. Comme déjà vu, l’egeirein grec correspond au bouddhi sanskrit, qui décrit la réalisation spirituelle. Il ne s’agit pas d’un changement corporel (Le corps mort qui deviendrait corps immortel) mais d’un changement d’identification (Je me prenais pour le corps-mental, et je réalise être l’atman, qui chemine vers son principe, Brahman).
2 Un ange s’adresse à Joseph ; il le met au courant du massacre que prépare Hérode ; donc de l’annonce des mages, relativement au roi des juifs qui vient de naître. Cette annonce détermine Hérode à commander ce massacre. Joseph vient d’assister aux cadeaux des mages et il n’est pas possible qu’il n’ait pas compris leur sens. Ou alors il prendrait ces grands personnages pour des fous, d’être venu de si loin, pour offrir de telles richesses à un bébé né dans une condition qui frôle l’indigence. Donc Joseph sait désormais que le temps est venu pour que se réalisent les promesses faites à lui par l’ange rencontré lorsqu’il s’aperçut que Marie était enceinte, puis par Siméon lors de la présentation de Jésus au Temple.
3 Par conséquent il est invraisemblable que l’ange lui dise simplement de se ‘lever’ pour emmener sa famille hors du danger. L’ange lui dit ‘éveille-toi à ta nouvelle fonction, qui est de prendre le relais de l’action initiée par les mages, symbolisée par leurs cadeaux, et qui consiste pour toi, chef de famille et père de l’enfant, de le faire passer de la naissance d’un juif ordinaire à sa pleine vocation de messie.’ C’est vraiment d’un éveil vocationnel et spirituel qu’il s’agit.
10/4 Joseph, le chef ésotérique
1 … Réveille-toi-egeirein, prends auprès de toi le petit-enfant-serviteur-paidion, et sa mère…L’Evangile, qui tresse comme une natte les versions exotérique et ésotérique du récit, réserve à Joseph un sort contrasté. Sa femme est fécondée en son absence (Annonciation P 004), ce qui fait de lui le saint patron des cocus (Annonce à Joseph P 007), il est présent lors de la nativité de Jésus (P 008) mais notoirement re-effacé lors de la visite des mages. Puis, tout à coup, le voilà chef de famille, spirituellement éveillé par un ange, décidant seul du destin de l’enfant et de la mère, alors que les mages semblaient n’avoir vu qu’eux et non pas lui.
2 Les mages voient l’enfant et sa mère mais pas Joseph ; l’ange s’adresse à Joseph et non à la mère et l’enfant. La tradition terrestre (mais primordiale) s’adresse à l’enfant, mais la révélation directement céleste s’adresse à Joseph. Assurément, Joseph est autre chose que ce qu’en fait l’exotérisme : le patron des travailleurs silencieux, des pères de famille effacés (éventuellement complaisants avec leur femme), l’homme qui fait bouillir la marmite pendant que sa femme médite, livre en main, les mystères de son Fils dans son cœur.
10/5 Joseph, Janus bifronts
… avec toi l’enfant et sa mère, et fuis en Égypte… Pas une seconde il n’est question d’en parler à Marie, de dialoguer, ou de voter pour savoir ce qu’elle veut faire en la circonstance. Pas plus qu’Abraham ne demanda à Sara avant d’aller chez Pharaon en Egypte (Gn 12) ou d’aller chez Abimélech pour échapper à la famine (Gn 20), pas plus qu’Isaac ne demanda à Rebecca pour aller lui aussi chez Abimélech (Gn 26) ; et cela malgré que, dans ces trois cas, l’épouse s’est trouvée on ne peut plus engagée par les conséquences de la décision. Ce patriarcat angéliquement inspiré cadre fort mal avec la timidité, presque la soumission, du Joseph chrétien, modeste accompagnateur de la ‘mère de Dieu’. Le Joseph de l’Evangile est un Janus bifronts ; à chaque nouvelle péricope, il change de visage.
10/6 L’Egypte et le bon usage des cultures étrangères
1 …fuis en Égypte… « Pourquoi l’ange envoie-t-il la sainte famille en Egypte ? » Certes, parce que ce n’était pas trop éloigné. Encore qu’il fallait traverser le redoutable désert du Sinaï, avec un nouveau-né, porté à dos d’âne ou de dromadaire, la chose n’est pas sans risques. On note la concomitance d’une guidance céleste et d’une épreuve inconfortable et risquée sur le plan terrestre. Mais toute entreprise spirituelle n’est-elle pas de cette nature ?
2 L’Egypte, vis-à-vis d’Israël, a toujours représenté une culture ambivalente. La servante de Saraï, femme d’Abram (futur Abraham) était une égyptienne, qui donne des enfants à Abraham. Mais cette apparente domination s’inverse lorsque Abram prend refuge auprès de Pharaon lors d’une famine (Gn 12). Avant Moïse, les juifs furent, pendant des siècles, les esclaves des Egyptiens ; et c’est Moïse qui les en libéra, non sans avoir bénéficié, et au plus haut niveau, de la culture des Egyptiens. Du temps de Jésus, on lisait dans les synagogues la Torah dans sa traduction grecque effectuée à Alexandrie en Egypte (dite la Septante), après que cette dernière, tout comme la Palestine, ait été colonisée par Alexandre le Grand. Pendant l’Antiquité et le premier christianisme, l’Egypte, et particulièrement Alexandrie, fut l’un des plus hauts lieux de culture humaine et spirituelle de cette région du monde.
3 De là de nombreuses légendes sur le séjour de Jésus en Egypte. On ne sait pas exactement combien de temps Jésus a pu y séjourner, et ce qu’il a pu y apprendre. Mais seulement, comme le texte le dira bientôt, que, dès la mort d’Hérode, Joseph reçut l’ordre angélique de retourner en terre d’Israël. Les historiens, sans grande certitude, estiment à quelques années ce séjour. De toute façon, même si Jésus était trop jeune pour y apprendre vraiment quelque chose, à moins d’un recours intempestif au merveilleux comme font certains évangiles apocryphes, Joseph, lui, a pu apprendre bien des choses en Egypte et les transmettre ensuite à son fils.
4 La tradition chrétienne éthiopienne, qui faisait suite à la tradition juive éthiopienne, elle-même issue de la ‘reine de Sabbat’, dont Jésus parle sous le nom de la ‘reine du midi’ (Mt 12/42 = P 169), prétend que Jésus a séjourné une petite dizaine d’années en Egypte et même en Ethiopie. Cela ferait assez de temps pour qu’un enfant doué comme Jésus y apprenne nombre de choses.
5 Quoi qu’il en soit, un point ressort, le cosmopolitisme, l’universalisme du milieu de naissance de Jésus. Jésus est né fils d’Abraham et de David, dans la meilleure lignée juive. Il a su vivre en juif exemplaire, commentant moult fois dans l’Evangile sa propre tradition avec profondeur. Mais il était aussi dans un pays qui s’était frotté, de toutes les façons possibles, aux cultures perse, mésopotamienne, égyptienne, grecque, romaine, et qui, à sa naissance, venait d’être visité par les très savants mages détenteur de la plus profonde science du Levant. Si bien que son milieu évite à la fois la sclérose intégriste d’un catholicisme fermé sur lui-même, comme au XIX° siècle et la dissolution du mondialisme niveleur moderne.
10/7 La vie profane en deux dimensions et spirituelle en trois dimensions
1 Un homme chemine dans la vie, tâchant d’aller droit devant lui, mais soumis cependant à diverses forces hétérogènes. Quelques nostalgies du passé le freinent dans son avancement, en même temps que la curiosité l’attire devant lui. Certaines forces le poussent à gauche, d’autres à droite. Comme il ne possède pas une carte du paysage qui l’attend, ni la possibilité d’une vision satellitaire pour choisir le meilleur itinéraire, il n’est jamais garanti de savoir s’il progresse vraiment ou s’il est dans l’errance. Telle est la vie profane, à deux dimensions.
2 La vie spirituelle n’échappe pas aux incertitudes et aux pénibilités de la vie profane, mais elle garde en conscience une troisième dimension. Il est un être, qu’on l’appelle ‘ange gardien’, ‘providence divine’, ou ‘atman supra mental’ qui possède la vision satellitaire et l’image panoramique du paysage. Cet être guide, en fonction de l’orientation spirituelle du cheminant, les hasards apparents des forces qui, de derrière, de devant, de droite ou de gauche, agissent sur le pèlerin et lui donnent l’impression humaine d’errer. Lorsqu’on appréhende les événements de la vie sous cet angle, on s’aperçoit que tous les hasards apparents prennent sens, arrivent à point nommé, qu’un dérangement compense un imprévu, et produit un effet spirituel bénéfique, qu’une perspective uniquement profane n’aurait jamais produite. Il faut lever le regard pour saisir le sens de ce qui semble en être dépourvu.
3 …sois là jusqu’à ce que je te le dise, car Hérode va chercher le petit-enfant-serviteur-paidion pour le faire-périr. » (Mt 02/13 = P 011). Voilà, déjà commenté, la fin du discours de l’ange.
10/8 Les deux faces de la nuit
1 Il (Joseph) se réveille-egeirein, prend auprès de lui le petit-enfant-serviteur-paidion et sa mère, de nuit-nux, puis se retire (Mt 02/14 = P 011). La répétition montre à quel point Joseph accomplit à la lettre les intuitions spirituelles qu’il reçoit.
2 Une précision se rajoute cependant : il part de nuit. Jésus, comme on l’a vu, peut disparaître en plein jour, les mages aussi. Joseph, qui n’a pas ce pouvoir semble-t-il, utilise les ombres de la nuit pour échapper à Hérode, lui et sa famille. Les ténèbres peuvent être diaboliques (la lumière est venue dans le monde et les hommes ont mieux aimé les ténèbres que la lumière, car leurs œuvres étaient mauvaises : Jn 3/19 = P 031). Mais la nuit peut aussi être ésotérique, car l’ésotérisme possède le génie particulier de faire participer le mal relatif au bien absolu (Nicodème vient de nuit trouver Jésus… : Jn 03/02 = P 030) ; et nous avons vu que les mages, aidés par Joseph, sont experts dans cet art.
10/9 Toute épreuve a sa fin
1 Et il est-(demeure)-einai là jusqu’à la fin-teleutê d’Hérode, pour que soit accompli-plêroein le dit-legein du Seigneur-kurios à travers le prophète : « D’Egypte j’ai appelé mon fils-huios. » (Mt 02/15 = P 011). Les choses se passent ‘parce que c’est écrit’, nous avons vu ce qu’il en était.
2 La Bible de Jérusalem dit ‘la mort d’Hérode’ et non la fin-teleutê. Il s’agit, certes, bien de sa mort ; mais la fin est plus fort, indiquant qu’il ne faut pas oublier dans l’épreuve que ‘tout cela a une fin’. C’est le contact des sens avec les objets matériels qui engendre les sensations de chaud et de froid, de plaisir et de douleur. Elles ont un début et une fin, et ne durent pas. Endure-les avec courage, sans en être affecté (BG 02/14). Donc on n’attend pas la mort d’Hérode, mais on sait que toute épreuve aura une fin. C’est le propre d’Hérode d’attendre la mort de ceux qui le gênent… ou même de chercher à la susciter. … J’ai tué cet ennemi, je tuerai aussi les autres. Je suis de tout le seigneur et le maître, et le bénéficiaire, dit la Bhagavad Gita pour décrire les hommes diaboliques (BG 16/14).
10/10 Jésus fils de Dieu
1 « D’Egypte j’ai appelé mon fils-huios. » dit le prophète. Cela peut s’interpréter à la lettre, exotériquement : « Jésus n’a d’humain que sa mère, son père est Dieu en Personne ». Sauf qu’un homme qui n’aurait d’humain que sa mère ne serait pas humain. Dans la formule théologique affirmant que ‘Jésus est pleinement Dieu et pleinement homme’, la seconde partie implique que Jésus ait aussi un père humain. Ce qui ne l’empêche pas, ésotériquement, d’être aussi ‘pleinement Dieu’ par la grande réalisation-moksha.
2 L’évangile de Philippe le dit clairement : L’Enseigneur n’aurait pas dit « Mon Père qui est dans les cieux » s’il n’avait pas été engendré d’une autre paternité que celle qui lui vient de son père de la terre (Ph 17). Le grec huios désigne le fils biologique, doué de l’hérédité du père, ce qui, symboliquement, signifie que l’homme est capable de Dieu, par la réalisation-moksha précisément et qu’il n’est donc pas créature d’un Dieu sans contact avec le monde. Le prophète qui annonçait « D’Egypte j’ai appelé mon fils-huios. » dépassait, peut-être sans le savoir, le créationnisme de son judaïsme, et surtout dépassait les théologiens chrétiens qui devaient lui succéder.
11/1 L’auto-châtiment d’Hérode
1 Alors Hérode, voyant qu’il a été joué par les mages, est pris d’une violente fureur et il envoie mettre à mort, dans Bethléem et tout son territoire, tous les enfants-serviteurs-pais de moins de deux ans, d’après le temps qu’il s’est fait préciser par les mages (Mt 02/16 = P 011). Beaucoup d’hommes ne commettent pas le mal, ou n’osent pas le faire, sans vraiment pour autant comprendre la nature du bien. Lorsque quelqu’un, par un moyen illicite, profite de ce qui ne lui revient pas, ils sont révoltés. Le spirituel, comme déjà la sagesse populaire, sait que ‘bien mal acquis ne profite jamais’. Le spirituel a plutôt tendance à plaindre le malfaiteur qu’à se révolter contre lui ; il lui apparaît comme un misérable plutôt qu’un méchant.
2 C’est ainsi que le plus rusé des abuseurs est avant tout un imbécile, alors que d’autres, d’une grande simplicité culturelle pourtant, peuvent concevoir comme une évidence la loi ésotérique des ‘actions et réactions concordantes’. Un jour ou l’autre, tout Hérode devient le trompeur trompé, et rencontre un mage sur son chemin.
3 Et que lui arrive-t-il alors ? Selon la théologie chrétienne, il plonge dans ‘l’enfer éternel’. Voilà bien une opinion d’homme scandalisé par le mal, mais qui ne comprend pas la nature du bien. Il convient de garder l’absolu pour le bien absolu. Le mal doit être châtié, mais à juste proportion de ce qu’il fut, en concordance. C’est ainsi, selon Dostoïevski, que le ‘châtiment est dans le crime’.
4 Le christianisme n’a pas de solution juste pour des monstres comme Hérode. Il a bien inventé le purgatoire, vers le X° siècle, réalisant enfin que l’enfer éternel était trop cruel, en fait plus que les Hérode eux-mêmes. Mais encore faut-il qu’Hérode se repente sincèrement pour mériter le purgatoire. Et qui peut raisonnablement être certain de ce point ?
5 La solution théologique orientale (hindo-bouddhiste) est la transmigration. Hérode, privilégié dans le monde actuel et méchant, renaîtra dans une condition défavorable et subissant l’injustice, et ceci jusqu’à épuisement de sa propre action mauvaise. S’il redresse son comportement, sa situation s’améliorera, sinon elle empirera. Le salut paradisiaque demeure toujours possible, comme l’exemple évangélique du bon larron le montre clairement (Lc 23/43 = P 295), et la grande réalisation aussi, du moins tant qu’il ne faute pas au point de perdre le privilège de la nature humaine, car tous les états d’existence ne permettent pas la réalisation-moksha (BG 16/09 et 21). Telle est la justice ésotérique, ignorée de l’Occident chrétien, encore connue du Levant.
11/2 La colère est un meurtre
…Hérode, voyant qu’il a été joué par les mages, est pris d’une violente fureur et envoie mettre à mort… Seul peut agir harmonieusement sur le monde celui qui est maître de lui-même. Le vrai chef ne se vexe jamais, ne se met jamais en colère. Donner le pouvoir à quelqu’un qui n’a pas cette maîtrise, c’est confier une bombe à un fou. La loi de Moïse interdit le meurtre et donc le fait de se faire justice soi-même. Jésus reprend cet enseignement en expliquant à ses disciples que le juste châtiment de la colère est exactement le même que celui du meurtre (Mt 05/22 = P 059). Parce que la colère est toujours grosse du meurtre. Parce qu’elle est l’usurpation d’un pouvoir divin, qui ne revient pas à un homme, sauf le cas particulier d’une fonction de juge et si elle est exercée par un homme dûment qualifié.
11/3 Le mystère des deux ans
1 …envoie mettre à mort, dans Bethléem et tout son territoire, tous les enfants-serviteurs-pais de moins de deux ans, d’après le temps qu’il s’est fait préciser par les mages (Mt 02/16 = P 011). Nous avons vu qu’il s’agit probablement du territoire (modeste) de Bethléem (petit village) et non de celui d’Hérode en totalité (la Judée, y compris Jérusalem). La responsabilité des mages a également été envisagée, puisque le crime a été rendu possible par l’information qu’ils ont transmise à Hérode, or leur qualité de mage ne pouvait les laisser ignorer la négativité du personnage.
2 Reste que l’information n’est pas seulement utile à Hérode, mais aussi au lecteur contemporain. Deux ans séparent l’apparition de l’astre aux yeux des mages et leur arrivée à Jérusalem. Une question se pose : « L’astre est-il apparu au moment de la naissance de l’enfant, ou deux ans avant sa naissance ? » Astrologiquement, il ne peut être apparu qu’au moment de la naissance de l’enfant, ou au moment de sa conception, soit neuf mois auparavant. Pour que le ciel donne une indication astrologique sur la qualité d’un être, il faut que ce soit le ciel qui préside à l’un de ces deux grands événements : conception ou naissance. Cela n’aurait pas de sens astrologique que l’astre apparaisse deux ans avant et guide les mages pour qu’ils arrivent juste au moment de la naissance.
3 Si les mages ont vu le ciel de naissance de Jésus, et qu’ils ont voyagé deux ans comme le précise le texte, alors ils sont arrivés quand l’enfant avait deux ans ; s’ils ont vu son ciel de conception, ils sont arrivés quand l’enfant avait deux ans moins neufs mois, soit 15 mois.
4 Mais cela pose un problème : « Luc », comme nous l’avons vu, dit que « la sainte famille habitait Nazareth, qu’elle est venue à Bethléem pour l’obligation de recensement. Elle n’avait donc aucune raison, une fois recensée, de rester à Bethléem alors que leur maison et leurs affaires étaient à Nazareth. » Pourquoi auraient-ils attendu 15 mois, voire deux ans que les mages arrivent ?
5 Le texte de la nativité dit : Marie enfante son fils premier-né, l’enveloppe de langes et le couche dans une crèche, parce qu’ils manquent de place dans la salle (Lc 02/07 = P 008). Et le texte des mages précise : Entrant alors dans le logis, les mages voient l’enfant avec Marie sa mère…. (Mt 02/11 = P 011). Une étable n’est pas précisément un logis ; il est donc probable que la sainte famille ait déménagé, dans Bethléem, entre la naissance et la visite des bergers, d’une part et, d’autre part, la visite des mages. Combien de temps le deuxième logis a-t-il servi ? Quelques semaines, tout au plus, le temps que l’enfant nouveau-né, et la mère aussi, se renforcent pour pouvoir endurer le voyage retour vers Nazareth. Cela ne fait pas deux ans, ni 15 mois. Une difficulté se situe donc ici.
6 Mais on a vu que Matthieu et Luc ne sont pas d’accord. Matthieu, qui seul raconte l’histoire des mages, ignore qu’ils habitaient à Nazareth, de même que le recensement. D’après son récit Jésus est né à Bethléem, ville de David, comme il était écrit, où habitaient ses parents, et ne serait venu à Nazareth qu’après le retour d’Egypte. La rencontre des mages, même deux ans après la naissance est donc parfaitement naturelle chez Matthieu. La difficulté évoquée repose entièrement sur le désaccord entre Luc, qui ne fut pas disciple de Jésus, et Matthieu, qui le fut. On peut raisonnablement penser que Matthieu tient ses informations sur les mages de Jésus lui-même. Nous avons déjà vu que l’Evangile ne manque pas de préciser souvent que Jésus n’enseignait pas la même chose à ses différents disciples. Luc, bien qu’ayant probablement entendu parler du massacre fait par Hérode et du passage rapide de mystérieux orientaux a pu n’en savoir pas plus, alors que Matthieu, qui nous a transmis tant de précieux détails, aura reçu de Jésus un enseignement adéquat pour ce faire.
7 Le disciple de Jésus, dont nous sommes, auteur et lecteur compris, doit tout faire pour tirer la substantifique moelle de la révélation. Pour autant tout n’est pas écrit, comme le précise la conclusion de saint Jean : Il y a encore bien d’autres choses qu’a faites Jésus. Si on les mettait par écrit une à une, je pense que le monde lui-même ne suffirait pas à contenir les livres qu’on en écrirait (Jn 21/25 = P 322). Reste donc toujours une part du mystère. Le but du spirituel n’est pas de tout savoir sur l’histoire de Jésus il y a deux mille ans, mais d’en savoir assez pour nourrir sa méditation et trouver le chemin de la réalisation. Matthieu et les mages ne nous ont-ils pas déjà enseigné beaucoup de choses et peut-être suffisamment pour cela ?
11/4 L’existence douteuse d’une vie post-mortem
1 … Alors s’accomplit-plêroein le dit-legein du prophète-prophêtês Jérémie-(Yahveh-élève) : (Mt 02/17 = P 011). Nous ne revenons pas sur les références cycliques : ‘Tel événement se passe parce que c’est écrit’.
2 Reste que cette prophétie renvoie à Jérémie, un prophète qui n’a pas encore été évoqué dans l’Evangile. Jérémie a le déshonneur de se trouver à l’origine d’un mot français, ‘jérémiades’, pour désigner des plaintes intempestives et souvent injustifiées. De fait, le texte biblique rapporte de lui de nombreuses plaintes. Ayant reçu mission divine de prophète auprès du peuple, sa carrière rencontra une longue suite d’insuccès et, comme son caractère n’était pas d’une grande fermeté, semble-t-il, il s’en plaignit abondamment à Dieu autant qu’aux hommes.
3 « Une voix a été entendue dans Rama, nombreux pleurs et lamentations : c’est Rachel qui pleure ses enfants-rejetons-teknon et ne veut pas être consolée parce qu’ils ne sont plus.» (Mt 02/18 = P 11). Rama désigne la ‘colline’ ; la plainte se répercute dans une région vallonnée, ce qui la suppose forte. Rachel signifie ‘la brebis’, ce nom d’animal femelle donné à une femme implique chez elle une limitation dans ses conceptions. Elle a perdu ses enfants et demeure inconsolable. Pourquoi ? Parce qu’ils ne sont plus dit le texte.
4 Le judaïsme contemporain de Jésus n’avait guère de doctrine établie sur les états post mortem, et même sur le fait qu’il en existe. Les pharisiens croyaient à une sorte de vie individuelle après la mort, comme le montre le passage de ‘la femme aux sept maris’ mais les sadducéens, responsables du Temple, n’y croyaient pas : …les Sadducéens, ces gens qui disent qu’il n’y a pas de résurrection…(Mc 12/18 = P 241). De plus, même pour ceux qui y croyaient, la conception de cette vie après la mort demeurait des plus floues. Aussi la réaction de Rachel dans le deuil, réaction quelque peu animale, est assez représentative de son peuple. L’Evangile en donne d’autres exemples. Dans le passage dit de ‘la fille de Jaïre’, qui venait de mourir, il est dit : Ils arrivent à la maison du prince de la synagogue. Jésus observe un tumulte, et beaucoup de pleureurs et de crieurs. Il entre et leur dit : « Pourquoi faites-vous du tumulte, et pleurez-vous ? La petite enfant-servante-paidion n’est pas morte ; elle dort » (Mc 05/38 = P 099).
5 Les exégètes discutent pour savoir si Jésus a réanimé la jeune fille ou s’il l’a ressuscitée (au sens théologique du terme). Ce qui nous semble important, c’est qu’il utilise l’analogie du sommeil (elle dort) et de la mort. Dans le sommeil (profond) la conscience quitte le corps, pour y revenir au réveil ; elle peut, dans le grand sommeil de la mort, quitter le corps définitivement, du moins ce corps là, pour réémerger dans un autre corps naissant. Ce n’est pas ce que dit littéralement Jésus, mais cela y ressemble. Dans l’Inde la chose est claire et l’était depuis longtemps du temps de Jésus :Comme un homme qui abandonne ses habits usés pour en revêtir de nouveaux, l’atman abandonne ses corps usés pour en investir de nouveaux (BG 02/22). Ce qui est né doit mourir et ce qui est mort doit renaître. Inutile de s’affliger sur l’inéluctable (BG 02/27). L’atman n’est pas tué quand le corps est tué (BG 02/20). Le grand cycle des naissances et des morts (samsara) trouve un écho dans le sous-cycle des veilles et des sommeils. Le premier cycle se déroule dans le monde humain, mais en changeant de corps. Le sous-cycle se développe dans le petit monde d’une vie, mais en changeant de jour ; le corps ne change alors que par son vieillissement progressif.
6 Pour les juifs, et tous au moins sont d’accord sur ce point, la perduration de l’être procède surtout par la descendance : d’où l’obligation absolue d’être marié et d’avoir des enfants dans cette tradition.
7 Aujourd’hui que les doctrines orientales, et particulièrement l’hindoue, sont accessibles en Europe, certains chrétiens se demandent pourquoi Jésus n’a pas enseigné aussi clairement que l’Inde sur la question. La réponse est donnée par l’Evangile même : C’est par un grand nombre de paraboles de ce genre qu’il leur annonçait la Parole selon qu’ils pouvaient l’entendre (Mc 04/33 = P 092). La mer Morte est le point le plus bas de la terre (-440 mètres). Une des interprétations de ce fait en géographie sacrée est que c’est un point de la terre où un enseignement purement spirituel avait le plus de risque de n’être pas reçu. La fin de Jésus le prouve cruellement.
8 Il ne fait aucun doute que Jésus a enseigné ésotériquement plus qu’il n’a enseigné au peuple. D’ailleurs sa vie publique n’a duré qu’entre un et trois ans, alors qu’entre ses 12 ans (où on le trouve au Temple déjà enseignant les docteurs) et les 30 ans du début de sa vie publique (Lc 03/23 = P 020), il s’est passé 16 années pendant lesquelles Jésus a pu transmettre nombre de choses. Mais l’Eglise chrétienne naissante s’adressait elle aussi au peuple, et même de préférence ‘aux femmes et aux esclaves’ comme se moquaient les philosophes de l’époque, elle devait donc se borner à un enseignement assez exotérique dans ses prédications et dans le sens littéral des Ecritures.
11/5 Les mages et le disciple que Jésus aime
1 Ainsi ce passage très mystérieux et profond des mages se referme sur les limitations spirituelles et la tristesse éplorée des juifs devant la mort. D’ailleurs, la musique juive, souvent poignante, révèle ce sentiment.
2 Reste le message essentiel des mages : la pureté de la révélation première faite à l’humanité en son début ne peut pas être perdue par la suite, mais seulement cachée. Et ce message du début de l’Evangile, comme souvent, trouve un écho à la fin, lorsque le Christ dit à Pierre et à l’exotérisme qu’il représente, à propos du ‘disciple que Jésus aime’ :« Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne, que t’importe ? Toi, suis-moi » (Jn 21/22 = P 317).
3 Sans aucun doute les mages s’intègrent aussi dans ce disciple que Jésus aime. En effet, ce mystérieux personnage, en qui les exégètes voient le disciple Jean, ou Lazare, ou Myriam de Magdala, ou même Judas l’Iscarioth pour certains, est probablement un nom générique à la façon dont Krishna affirme dans la Bhagavad Gita : Je suis identique en tous les êtres, n’en détestant ni n’en préférant aucun. Mais ceux qui m’adorent sont en moi, et je suis aussi en eux (BG 09/29). Alors la relation de Jésus et des mages serait de cette nature, et réciproquement.
La polyculture de Jésus
12/1 Les trois Joseph, l’Egypte et la synthèse du monde spirituel
1 Hérode arrive-à-sa-fin-teleutaein, et voici qu’un ange-messager-angelos du Seigneur apparaît-lumineux-phainein à Joseph, en songe, en Egypte… (Mt 02/19 = P 012) en disant : « Réveille-toi-egeirein, prends auprès de toi le petit-enfant-serviteur-paidion et sa mère et part en terre d’Israël, car ils sont morts, ceux qui cherchaient la vie-psukhê du petit-enfant-serviteur-paidion (Mt 02/20 = P 012).
2 Hérode arrive-à-sa-fin-teleutaein : non seulement Hérode, mais toute chose et tout être arrive à sa fin. La sagesse consiste à vivre le développement sans oublier qu’il donnera tout son sens, ou son non-sens, à la fin.
3 …et voici qu’un ange-messager-angelos du Seigneur apparaît-lumineux-phainein à Joseph, en songe, …Si angelos signifie ‘messager’, sans y surimposer l’imagerie picturale des anges, et si la seule ‘matière’ que le texte lui reconnait est la lumière, alors le méditant comprend que Joseph n’a pas le monopole du phénomène, qui est d’ailleurs moins phénoménal qu’intuitif et intellectif. Il est des ‘idées lumineuses’ (qui n’a jamais eu l’impression d’en avoir ?) qui se présentent comme des pancartes indicatrices sur le chemin de l’esprit dans notre monde ténébreux. Encore faut-il les capter et pour cela suivre la méthode exemplarisée par Joseph : silence, extérieur et intérieur, attention à la signification ‘verticale’ des évènements, mise en œuvre immédiate de l’intuition captée.
4 … en Egypte…A l’époque de Joseph on n’allait pas en Egypte pour faire une remontée du Nil en ‘tour opérator’, avec en mémoire les péplums pharaoniques d’Hollywood. Alexandrie faisait figure de centre intellectuel de l’antiquité occidentale depuis des siècles. Joseph reprend ici, pour un temps, la tradition nomade de son peuple, originelle depuis Abraham, Isaac, Jacob et jusqu’au premier Joseph biblique, fils de Jacob, dont la Genèse nous conte le grand destin qu’il rencontra en Egypte (Gn 37-50).
5 A la lecture de l’Evangile, Jésus présente un double aspect rarement souligné. D’une part, il est le juif parfait, qui semble ne puiser que dans le judaïsme et s’en bien contenter. Il ne cite que les écritures juives, ne pratique que les rites juifs, et ne se déplace pratiquement que dans le pays des juifs. C’est à peine s’il emploie trois fois des notions de religion grecque comme l’Hadès (le séjour des morts) (Mt 11/23 = P 136 ; Mt 16/18 = P 121 ; Lc 16/23 = P 202). Cela nourrit une conception judéo-chrétienne de ‘la’ religion, rejetant l’islam comme une sorte ‘d’hérésie judéo-chrétienne’ et les spiritualités orientales comme des sagesses tout humaines.
6 Un autre aspect est constitué par l’universalisme ésotérique de Jésus. Relativement à l’Orient, il est nettement marqué dans l’intervention évangélique des mages, et, quant aux ancêtres de Jésus le repérage est non moins net en ce qui concerne Abram et Melki-Tsedek (Gn 14), Abraham et les trois angelos (Gn 18), Jacob dans sa vision de l’échelle céleste, sa rencontre avec Beth El (la maison de Dieu) et le fait qu’il paie la dîme à El, comme le fit son grand-père Abram à Melki-Tsedek, prêtre du Très Haut (Gn 28).
7 Puisque, à la suite du passage des mages, le mystère de l’Egypte vient se cumuler avec celui de l’Orient, l’homonymie de Joseph, père de Jésus et de Joseph, fils prestigieux de Jacob-Israël prend tout son sens. Ce Joseph était le premier fils de Jacob-Israël avec sa chère Rachel et le préféré de ses douze enfants. Jacob lui avait offert une tunique à rayures (vêtement sacerdotal), qui suscita la jalousie de ses frères qui, du coup, le vendirent en esclavage (Gn 37). Cela le mena en Egypte (Gn 39) au service d’un maître qui l’apprécia grandement et n’était autre que l’eunuque de Pharaon. Ce Joseph est ensuite nommé par Pharaon lui-même comme second personnage de l’Egypte (Je ne te précéderai que par le trône lui dit Pharaon).
8 Il ne s’agit pas seulement de politique ou de gestion économique de l’empire égyptien, mais aussi de religion. Ainsi, Pharaon donne un nom égyptien à Joseph, qui pratique tous les signes culturels, linguistiques et physiques de l’Egypte. Il lui donne pour femme la fille du grand prêtre égyptien Potiphara, ce qui suppose un ‘mariage religieux et spirituel’, et la lignée de Joseph est juive-égyptienne. Lorsque Joseph accuse (par ruse) son frère Benjamin de vol, il place sa coupe magique dans les affaires de ce dernier (Gn 44). Or, la Bible précise qu’il pratiquait avec cette coupe les rites divinatoires en relation avec son pouvoir sur l’Egypte. Toute cette partie de l’histoire des ancêtres spirituels de Jésus est donc interreligieuse, ce qui ne peut être que par des liens de nature ésotérique (unité transcendante des religions). Le fondateur de la Loi juive, Moïse, lui-même élevé, dès le berceau, par la fille de Pharaon et initié à tous les mystères égyptiens, n’a pas pu ne pas incorporer dans sa sagesse juive -tardivement découverte- des pans entiers de la sagesse égyptienne.
9 Après ces considérations, on comprend mieux la force symbolique que contient l’homonymie de Joseph l’égyptien, Joseph père de Jésus et Joseph d’Arimathie, qui assure le lien entre l’Evangile et la tradition ésotérique du Graal européen. Certainement, l’exotisme, non développé dans le texte du passage des mages et de l’Egypte dans la petite enfance de Jésus est riche de sens et déborde immensément les frontières de la religion juive assez anthropomorphique.
10 On constate que les principaux patriarches juifs sont passés par l’Egypte. Abram rencontre Pharaon, par l’intermédiaire de Saraï et, lorsqu’il est dit que Pharaon enrichit grandement Abram, il est bien évident qu’il ne s’agit pas seulement que d’argent et d’esclaves. Le petit-fils d’Abraham, Jacob-Israël, finira ses jours en Egypte après que son propre fils, Joseph, soit devenu vice-Pharaon, et en parfaite continuité, Joseph, le père initiateur de Jésus conduira celui-ci en Egypte sous l’inspiration angélique.
11 Le texte ne dit rien de plus sur le séjour égyptien de la sainte famille, mais suggère beaucoup pour un connaisseur de la Torah. Et la concomitance nominale des deux Joseph qui trouvent leur salut en Égypte n’est évidemment pas due au hasard. Joseph et son fils ne reviendront sans doute pas sans bagages culturels et spirituels de ce lieu réceptionnaire des trois cultures égyptienne, grecque et romaine, alors même qu’ils viennent de prendre possession de l’essentiel des cultures orientales avec les mages.
12 Une illusion consisterait à juger de l’importance d’une scène évangélique en fonction de sa longueur. Ce que nous dit ici le texte sacré c’est que, à part les cultures américaines et noires africaines, géographiquement et culturellement distanciées de l’Eurasie, celui qui était destiné à servir de support à l’incarnation avatarique devait synthétiser en lui-même les influences spirituelles prépondérantes de l’humanité de son temps.
12/2 Quand obéissance et connaissance fusionnent
1 …en disant : « Réveille-toi-egeirein, prends auprès de toi le petit-enfant-serviteur-paidion et sa mère et part en terre d’Israël…Le texte reprend ici, dans l’autre sens, les consignes de voyage…car ils sont morts, ceux qui cherchaient la vie-psukhê du petit-enfant-serviteur-paidion (Mt 02/20 = P 012). La mort appelle la mort ; comment Hérode n’y a-t-il pas pensé ? Le mot psukhê, traduit par vie, désigne en réalité l’âme, ou son équivalent grec, le psychisme. Mais, contrairement à la théologie chrétienne, qui prétend qu’après la mort du corps, l’âme continue indépendamment de lui, la pensée des premiers chrétiens et du Christ intégrait l’indissociabilité de l’âme et du corps.
2 A l’époque de la rédaction de l’Evangile, les chrétiens pensaient que l’humain était tripartite (grec : soma, psychê, pneuma ; latin : corpus, anima, spiritus). Tuer le corps correspondait donc à détruire l’âme (mémoire, imagination, sens logique, etc), mais restait toujours pneuma, l’esprit, qui est immortel… encore une chose à laquelle Hérode avait oublié de penser dans sa colère. Une chose que le christianisme lui-même ne tarda pas à oublier aussi, puisqu’il est, depuis des siècles déjà, engoncé dans une conception dualiste de l’humain comme ‘corps et âme’. La conséquence en est que, soit tout est mortel dans l’homme (conception matérialiste), soit l’âme survit au corps (avec sa mémoire, son individualité : pure utopie d’un individualisme post-mortem).
3 …Il se réveille, prend auprès de lui le petit-enfant-serviteur et sa mère, puis il entre en terre d’Israël (Mt 02/21 = P 012). Le texte n’hésite pas à se faire pesant pour exprimer à quel point, chez un homme tel que Joseph, la connaissance spirituelle et l’action fusionnent. Aussi ne nous étonnerons-nous pas lorsque son fils dira un jour : le Fils ne peut rien faire de lui-même, qu’il ne le voie faire au Père ; ce que fait celui-ci, le Fils le fait pareillement (Jn 05/19 = P 112).
12/3 Les Hérode, criminels de père en fils
…Joseph entend qu’Arkhélaüs régne sur la Judée à la place de son père Hérode, il craint d’y aller (Mt 02/22 = P 013). Arkhélaüs signifie ‘prince du peuple guerrier’. Vu que son père avait acquis un certain degré d’excellence dans l’art du crime, on imagine l’impression qu’un fils ainsi patronné pouvait produire. La prudence est une vertu que le secret Joseph devait fort bien maitriser. On retrouvera ce nouvel Hérode en état d’ivresse avancée et soumis à une putain nommée Salomé, lorsqu’il coupera la tête de Jean-Baptiste (Mc 06/21 = P 103) et plus tard lorsqu’il tentera d’attenter à la vie de Jésus (Hérode veut te tuer : Lc 13/31 = P 187), puis, finalement, en train de ridiculiser Jésus lors de son procès (Lc 23/11 = P 208). Ensuite, il ira rejoindre son père et récolter les fruits de son exécrable karma ; mais l’Evangile n’en parle pas, cela va sans dire.
12/4 La Galilée interculturelle
1 …Joseph averti en songe, il se retire dans la région de Galilée (Mt 02/22 = P 013). Ici Matthieu diverge grandement de Luc et présente l’installation en Galilée comme datant du retour d’Egypte, alors que Luc dit qu’ils ont quitté leur ville de Nazareth en Galilée, pour venir au recensement dans la ville de leurs ancêtres, Bethléem, et qu’ils retournent, aussitôt Jésus présenté au temple, dans leur ville de Nazareth. Les évangiles ne sont pas des récits historiques, même si certains points peuvent l’être. L’important est le message théologique ou spirituel, qu’ils veulent faire passer, symboliquement exprimé.
2 La tradition chrétienne, en présentant des textes si contradictoires, le montre clairement. Pendant des siècles, cela n’apparaissait pas, car les prêtres ne lisaient à la messe que l’évangile de Matthieu, et en latin à un peuple dont les neuf dixièmes ignoraient tout de cette langue morte. Aujourd’hui, il est plus difficile de faire croire à l’historicité des textes.
3 La Galilée est au nord de la Judée ; elle n’a pas, comme cette dernière, l’honneur de comprendre la capitale Jérusalem. Les Judéens considèrent les galiléens comme des juifs de seconde zone. Car, non seulement le ‘peuple élu’ fait montre d’un fort complexe de supériorité par rapport aux peuples ‘non élus’, mais une cascade de frontières, plus ou moins méprisantes, structure les douze tribus d’Israël issues de Jacob.
4 D’un autre point de vue, le mot Galilée signifie ‘le cercle’ et peut évoquer symboliquement le monde entier, car les savants de l’époque (et en particulier les égyptiens) savaient que la terre est ronde et avaient même calculé précisément son rayon. Il est donc raisonnable de voir un certain universalisme dans cette implantation, qui sera le lieu de développement de Jésus adolescent. Et ceci d’autant plus qu’une ville comme Capharnaüm, où Jésus opéra beaucoup pendant sa vie publique, était un caravansérail largement international.
12/5 Quand les théologiens veulent faire croire que Jésus et Paul enseignent la même chose.
1 …Joseph habite dans une ville appelée Nazareth (saint), afin que s’accomplisse le dit des prophètes : « Il sera appelé Nazôréen. » (Mt 02/23 = P 013). Outre la faible explication que les choses arrivent parce qu’elles sont écrites, le nom de la ville de Jésus est intéressant, puisqu’il signifie ‘saint, consacré’, ce qu’étaient déjà Joseph et Jésus de façon quasi absolue.
2 L’expression Il sera appelé Nazôréen alimente trois hypothèses. La première a trait à l’état de ‘nazir’, désignant ‘celui qui est mis à part’. Or il a existé dans le judaïsme des rituels pratiqués par certains religieux, comprenant l’interdiction de boire du vin ou de se couper les cheveux (le Samson biblique aurait été un nazir) et les savants discutent pour savoir si cela correspond à Jésus. En tout cas, concernant le vin, on ne voit pas comment il aurait fondé le rite eucharistique. De plus Jésus lui-même se plaint de ceux qui le critiquent en disant : Le fils de l’homme survient, mangeant et buvant, et ils disent : ‘Voici un homme glouton et buveur de vin (Mt 11/19 = P 079).
3 Une autre hypothèse rattache le mot Nazôréen à l’hébreu nôser qui signifie ‘observant’. Cela cadre indubitablement avec l’enseignement évangélique de Jésus : « N’allez pas croire que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir (Mt 05/17 = P 058) et aussi : avant que ne passent le ciel et la terre, pas un i, pas un point sur l’i, ne passera de la Loi, que tout ne soit réalisé. Celui donc qui violera l’un de ces moindres préceptes, et enseignera aux autres à faire de même, sera tenu pour le moindre dans le Royaume des Cieux ; au contraire, celui qui les exécutera et les enseignera, celui-là sera tenu pour grand dans le Royaume des Cieux (Mt 05/18-19 = P 201).
4 Une troisième hypothèse part de la constatation qu’il y eut indubitablement des judéo-chrétiens pendant les premiers siècles de l’Eglise. L’Evangile dit qu’après l’ascension de Jésus les disciples étaient constamment dans le Temple à bénir Dieu (Lc 24/53 = P 320). C’étaient des juifs reconnaissant Jésus comme messie et fils de Dieu ; saint Paul n’était pas encore passé par là pour fonder une religion nouvelle en concurrence du judaïsme. On signale ensuite, et ce pendant des siècles, les Nazôréens ou Nazaréens, qui pratiquaient la loi juive dans tous ses détails et croyaient en Jésus. Epiphane de Salamine les classe parmi les hérétiques, leur crime étant de ‘judaïser le christianisme’. Selon ce point de vue, comment lire l’Evangile sans comprendre que Jésus est un hérétique au même titre ? Pour Jérôme de Stridon, les Nazôréens sont des hérétiques ‘qui prétendent être à la fois juifs et chrétiens et ne sont ni l’un ni l’autre.’ Le fait est que leur trace se dilue au fil des siècles dans les groupes contemporains. Certains se sont repliés dans le judaïsme, d’autres dans le christianisme officiel, certains même sont devenus disciples de Mahomet, car la littérature musulmane parle des Nazôréens ou Nazaréniens. Cette troisième hypothèse revient à considérer que ces groupes judéo-chrétiens, importants dans les années suivant le Christ, et alors que l’Eglise telle que conçue par Paul n’était pas encore dominante, avaient leur propre évangile et que le passage que nous observons en est une trace perdurant dans les canoniques.
5 En tous cas, comme nous l’avons longuement analysé dans notre commentaire du Credo et dans l’introduction à ce commentaire de l’Evangile, il ne fait aucun doute que Jésus n’a pas fondé le christianisme tel que nous le connaissons et sa volonté du respect intégral de la Loi de Moïse (circoncision comprise) est certaine.
12/6 Le contre-chant détonnant de Luc
…Quand ils ont tout accompli selon la loi du Seigneur, ils retournent en Galilée, dans leur ville de Nazareth (Lc 02/39 = P 013). Pour Luc -nous avons déjà commenté la chose-, l’installation à Nazareth n’est qu’un retour au bercail. Après le recensement, la naissance, la visite des bergers le soir même et la présentation de Jésus au Temple quelques jours plus tard, il ne s’est rien passé qu’un retour sans histoire à Nazareth. Il faut donc comprendre que la bonne question, quand on lit l’Evangile, n’est pas : « Comment cela s’est-il passé ? », mais « que signifie et qu’enseigne cette construction littéraire et symbolique inspirée ? »
Les Rois Mages, Massacre des ‘Innoncents’, Fuite en Égypte, Retour d’Égypte
Les Rois Mages, Massacre des ‘Innoncents’, Fuite en Égypte, Retour d’Égypte
Texte de la péricope 011 : Les Mages, Massacre des enfants, Fuite en Egypte
Traduction d’après le grec (Français-Grec=FG) et la Bible de Jérusalem (BJ)
Mt 2/01-23
BJ : Mt 02/01 : Jésus étant né à Bethléem de Judée, au temps du roi Hérode, voici que des mages venus d’Orient arrivèrent à Jérusalem… (Mt 02/01 = P 011)
FG : Jésus a été engendré-gennaein à Bethléem-(maison-du-pain) de Judée-(louer-Dieu) aux jours-hêmera du roi-basileus Hérode-(héros-apparent-gr) et voici dans Jérusalem-(sacré-paix) que surviennent-paragignesthai des mages-magos du Levant-anatolê… (Mt 02/01 = P 011)
BJ : Mt 02/02 : …en disant : »Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Nous avons vu, en effet, son astre à son lever et sommes venus lui rendre hommage. » (Mt 02/02 = P 011)
FG : …en disant : « Où est le roi-basileus des Juifs, (celui qui vient d’être) enfanté-tiktein, car nous avons vu-idein son astre-astêr au levant-anatolê, et nous sommes venus-erkhesthai nous prosterner-devant-proskunein lui. » (Mt 02/02 = P 011)
BJ : Mt 02/03 : L’ayant appris, le roi Hérode s’émut, et tout Jérusalem avec lui. (Mt 02/03 = P 011)
FG : Entendant-akouein cela, le roi-basileus Hérode est troublé-tarassein et tout Jérusalem avec lui. (Mt 02/03 = P 011)
BJ : Mt 02/04 : Il assembla tous les grands prêtres avec les scribes du peuple, et il s’enquérait auprès d’eux du lieu où devait naître le Christ. (Mt 02/04 = P 011)
FG : Il assemble-sunagein tous les princes-des-sacrificateurs-arkhiereus et les scribes-grammateus du peuple-laos, et il s’informe-punthanesthai auprès d’eux : « Où le Christ-(oint) est-il engendré-gennaein ? » (Mt 02/04 = P 011)
BJ : Mt 02/05 : » A Bethléem de Judée, lui dirent-ils ; ainsi, en effet, est-il écrit par le prophète… (Mt 02/05 = P 011)
FG : Ils lui disent : « À Bethléem-(maison-du-pain) de Judée ainsi qu’il est écrit-graphein par le prophète… (Mt 02/05 = P 011)
BJ : Mt 02/06 : Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n’es nullement le moindre des clans de Juda ; car de toi sortira un chef qui sera pasteur de mon peuple Israël. » (Mt 02/06 = P 011)
FG : ‘Et toi, Bethléem, terre-gê de Judée, tu n’es nullement le plus petit parmi les gouvernements-hêgemôn de Judas, car de toi sortira-exerkhesthai un gouvernant-hêgoumenos, qui sera le pasteur-poimainein de mon peuple-laos Israël. (Mt 02/06 = P 011)
BJ : Mt 02/07 : Alors Hérode manda secrètement les mages, se fit préciser par eux le temps de l’apparition de l’astre, (Mt 020/07 = P 011)
FG : Alors Hérode appelle-kalein les mages-magos en secret-lathra, et se fait préciser-akriboein auprès d’eux le temps-khronos de l’apparition-phainein de l’astre-astêr, (Mt 02/07 = P 011)
BJ : Mt 02/08 : puis il les envoie à Bethléem en leur disant : « Renseignez-vous au sujet du petit enfant, et, quand vous l’aurez trouvé, revenez me l’annoncer, afin que moi aussi, je me prosterne devant lui. » (Mt 02/08 = P 011)
FG : puis il les envoie-processionnellement-pempein à Bethléem en leur disant : « Renseignez-vous-exetazein avec précision-akribôs au sujet du petit-enfant-serviteur-paidion, et, quand vous l’aurez trouvé-heuriskein, revenez-me-l’annoncer-apangelein, afin que moi aussi, je me prosterne-devant-proskunein lui-autos. » (Mt 02/08 = P 011)
BJ : Mt 02/09 : Sur ces paroles du roi, ils se mirent en route ; et voici que l’astre, qu’ils avaient vu à son lever, les précédait jusqu’à ce qu’il vînt s’arrêter au-dessus de l’endroit où était l’enfant. (Mt 02/09 = P 011)
FG : Ils écoutent-akouein le roi-basileus, et ils partent-poreuesthai ; et voici que l’astre-astêr les précède-proagein, celui qu’ils ont vu-idein au Levant-anatolê, jusqu’à venir-erkhesthai se placer-histanai au-dessus-de-epanô là où est le petit-enfant-serviteur-paidion. (Mt 02/09 = P 011)
BJ : Mt 02/10 : À la vue de l’astre ils se réjouirent d’une très grande joie. (Mt 02/10 = P 011)
FG : Ils voient-idein l’astre-astêr, et se réjouissent-khairein d’une joie-khara extrême-megas–sphodra. (Mt 02/10 = P 011)
BJ : Mt 02/11 : Entrant alors dans le logis, ils virent l’enfant avec Marie sa mère, et, se prosternant, ils lui rendirent hommage ; puis, ouvrant leurs cassettes, ils lui offrirent en présents de l’or, de l’encens et de la myrrhe. (Mt 02/11 = P 011)
FG : Ils vont-erkhesthai dans la maison-oikia, voient-idein le petit-enfant-serviteur-paidion, avec Marie, sa mère-mêtêr, et tombant-piptein ils se prosternent-devant-proskunein lui ; puis, ils ouvrent-anoigein leurs trésors-thêsauros, ils lui apportent-prospherein des offrandes-dôron : or-khrusos, encens-libanos, et myrrhe-smurna. (Mt 02/11 = P 011)
BJ : Mt 02/12 : Après quoi, avertis en songe de ne point retourner chez Hérode, ils prirent une autre route pour rentrer dans leur pays. (Mt 02/12 = P 011)
FG : Puis, avertis-khrêmatizein en songe-onar de ne pas retourner-anakamptein auprès d’Hérode, ils se retirent-anakhôrein dans leur substance-primordiale-khôra, par un autre chemin-hodos (Mt 02/12 = P 011)
BJ : Mt 02/13 : Après leur départ, voici que l’Ange du Seigneur apparaît en songe à Joseph et lui dit : »Lève-toi, prends avec toi l’enfant et sa mère, et fuis en Égypte ; et restes-y jusqu’à ce que je te dise. Car Hérode va rechercher l’enfant pour le faire périr. » (Mt 02/13 = P 011)
FG : Alors qu’ils (les mages) se sont retirés-anakhôrein d’eux, voici qu’un ange-messager-angelos du Seigneur-kurios apparaît-lumineux-phainein à Joseph en songe-onar, en disant : « Réveille-toi-egeirein, prends-auprès-(de-toi)-paralambanein le petit-enfant-serviteur-paidion, et sa mère-mêtêr, et fuis-pheugein en Egypte-aiguptos ; sois-einai là jusqu’à ce que je te le dise-legein, car Hérode va-mellein chercher-zêtein le petit-enfant-serviteur-paidion pour le faire-périr-apolluein. » (Mt 02/13 = P 011)
BJ : Mt 02/14 : Il se leva, prit avec lui l’enfant et sa mère, de nuit, et se retira en Égypte (Mt 02/14 = P 011)
FG : Il se réveille-egeirein, prend-auprès-(de-lui)-paralambanein le petit-enfant-serviteur-paidion et sa-autos mère-mêtêr, de nuit-nux, puis se retire (Mt 02/14 = P 011)
BJ : Mt 02/15 : et il resta là jusqu’à la mort d’Hérode, pour que s’accomplît cet oracle prophétique du Seigneur : ‘D’Égypte j’ai appelé mon fils’. (Mt 02/15 = P 011)
FG : Et il est-(demeure)-einai là jusqu’à la fin-teleutê d’Hérode, pour que soit accompli-plêroein le dit-legein du Seigneur-kurios à travers-dia le prophète-prophêtês : « D’Egypte-aiguptos j’ai appelé-kalein mon fils-huios. » (Mt 02/15 = P 011)
BJ : Mt 02/16 : Alors Hérode, voyant qu’il avait été joué par les mages, fut pris d’une violente fureur et envoya mettre à mort, dans Bethléem et tout son territoire, tous les enfants de moins de deux ans, d’après le temps qu’il s’était fait préciser par les mages. (Mt 02/16 = P 011)
FG : Alors Hérode, se voyant-idein joué-empaizein par les mages-magos, (fait) une colère-thumoein excessive-lian, et envoie-équipé-apostellein pour supprimer-anairein tous les enfants-serviteurs-pais, dans Bethléem et dans tout-pas son territoire-horion, à partir de deux-ans-dietês et au-dessous-katô, selon le temps-khronos qu’il s’est fait préciser-akriboein auprès des mages-magos. (Mt 02/16 = P 011)
BJ : Mt 02/17 : Alors s’accomplit l’oracle du prophète Jérémie (Mt 02/17 = P 011)
FG : Alors s’accomplit-plêroein le dit-legein du prophète-prophêtês Jérémie-(Yahveh-élève) : (Mt 02/17 = P 011)
BJ : Mt 02/18 : Une voix dans Rama s’est fait entendre, pleurs et longues plaintes : c’est Rachel pleurant ses enfants ; et elle ne veut pas qu’on la console, car ils ne sont plus. (Mt 02/18 = P 11)
FG : Une voix-phônê a été entendue-akouein dans Rama=colline, nombreux-polus pleurs-klauthmos et lamentations-odurmos : c’est Rachel=brebis qui pleure-klaiein ses enfants-rejetons-teknon et ne veut-pas-ethelein être consolée-parakalein parce qu’ils ne sont plus (Mt 02/18 = P 11)
BJ : Mt 02/19 : Quand Hérode eut cessé de vivre, voici que l’Ange du Seigneur apparaît en songe à Joseph, en Égypte, (Mt 02/19 = P 012)
FG : Hérode arrive-à-sa-fin-teleutaein, et voici qu’un ange-messager-angelos du Seigneur-kurios apparaît-lumineux-phainein à Joseph, en songe-onar, en Egypte-aiguptos, (Mt 02/19 = P 012)
BJ : Mt 02/20 : et lui dit : »Lève-toi, prends avec toi l’enfant et sa mère, et mets-toi en route pour la terre d’Israël ; car ils sont morts, ceux qui en voulaient à la vie de l’enfant. » (Mt 02/20 = P 012)
FG : en disant : « Réveille-toi-egeirein, prends-auprès-(de-toi)-paralambanein le petit-enfant-serviteur-paidion et sa-autos mère-mêtêr et part-poreuesthai en terre-gê d’Israël, car ils sont morts-thnêuskein, ceux qui cherchaient–zêtein la vie-psukhê du petit-enfant-serviteur-paidion (Mt 02/20 = P 012)
BJ : Mt 02/21 : Il se leva, prit avec lui l’enfant et sa mère, et rentra dans la terre d’Israël (Mt 02/21 = P 012)
FG : Il se réveille-egeirein, prend-auprès-(de-lui)-paralambanein le petit-enfant-serviteur-paidion et sa-autos mère-mêtêr, puis il entre-eiserkhesthai en terre-gê d’Israël (Mt 02/21 = P 012)
BJ : Mt 02/22 : Mais, apprenant qu’Archélaüs régnait sur la Judée à la place d’Hérode son père, il craignit de s’y rendre ; averti en songe, il se retira dans la région de Galilée (Mt 02/22 = P 013)
FG : Il entend-akouein qu’Arkhélaüs (prince-du-peuple-guerrier) régne-basileuein sur la Judée à la place de son père-patêr Hérode, il craint-phobein d’y aller-aperkhesthai ; averti-khrêmatizein en songe-onar, il se retire-anakhôrein dans la région-meros de Galilée=cercle. (Mt 02/22 = P 013)
BJ : Mt 02/23 : et vint s’établir dans une ville appelée Nazareth ; pour que s’accomplît l’oracle des prophètes : Il sera appelé Nazôréen. (Mt 02/23 = P 013)
FG : Il habite-katoikein dans une ville-polis appelée-legein Nazareth (saint), afin que s’accomplisse-plêroein le dit-legein des prophètes-prophêtês : « Il sera appelé-kalein Nazôréen. » (Mt 02/23 = P 013)
Lc 2/39
BJ : Lc 02/39 : Et quand ils eurent accompli tout ce qui était conforme à la Loi du Seigneur, ils retournèrent en Galilée, à Nazareth, leur ville. (Lc 02/39 = P 013)
FG : Quand ils ont tout-pas accompli-telein selon la loi-nomos du Seigneur-kurios, ils retournent-epistrephein en Galilée, dans leur ville-polis de Nazareth (Lc 02/39 = P 013)
Les Mages, représentants de la Tradition Primordiale
2/1 Les débris d’un enseignement divin
1 Jésus a été engendré-gennaein à Bethléem-(maison-du-pain) de Judée-(louer-Dieu) aux jours-hêmera du roi-basileus Hérode-(héros-apparent-gr). Avec cette péricope, nous repassons de Luc (Présentation de Jésus au Temple) à Matthieu.
2 De toute la Bible chrétienne, les évangiles constituent le joyau de la couronne. Les musulmans ont le Coran, les hindous la Bhagavad Gita, les chinois le Tao-Te-King. A les comparer, la question se pose : « Pourquoi le christianisme, avec ses quatre évangiles, n’a-t-il pas réussi à unifier le cœur de son enseignement ? » Notre réponse est que le christianisme n’a pas non plus réussi à unifier Dieu, puisqu’il ne va guère au-delà de la conception trinitaire : Les trois personnes du Père, du Fils, et du Saint-Esprit, toutes également divines.
3 Cette réponse est aussi que les douze apôtres, comme les douze signes du zodiaque reflétant les qualités encloses dans le Principe central, ici symbolisé par Jésus, se trouvent réduits à quatre évangélistes, dont deux seulement sont apôtres et disciples directs de Jésus (Matthieu et Jean). Donc, non seulement les évangiles ne représentent pas un enseignement unifié, mais ils représentent manifestement un exposé partiel, et même très partiel de l’enseignement de Jésus.
4 Dans cette péricope, il sera question de l’Orient avec les Mages. Toutes les traditions spirituelles actuellement vivantes sont issues de l’Orient : aucune n’est née en Afrique, ou en Europe, ou en Amérique. La théorie de la dérive des continents, que la contemplation d’un globe terrestre rend évidente, invite à considérer qu’il n’y a, originellement, qu’un continent (pan gê) qui s’est fracturé, et que, sur ce territoire, qui résume l’humanité terrestre, le symbolisme du soleil levant spirituel et du soleil couchant profane et profanant s’impose. D’autant que le monde moderne est né en occident européen (France 1789, puis plus à l’ouest Angleterre 1850, premières machines), avant de migrer vers l’ouest en occident américain, et encore plus vers l’ouest en Californie.
5 Par conséquent, ce que les autorités chrétiennes se plaisent à présenter comme une richesse (la complémentarité des quatre évangiles) nous semble constituer les débris d’une tradition, la seule, sans doute, que les populations du soleil couchant pouvaient intégrer, sauf rares exceptions.
2/2 Hérode, le faux héros couvert de peau
1 Jésus a été engendré à Bethléem de Judée aux jours du roi Hérode… Matthieu résume d’une ligne les longs développements de Luc sur la conception et la naissance de Jésus. Précisons les étymologies du nom d’Hérode, en rapport avec la scène sanglante qui s’annonce. D’abord son nom n’est pas hébreu mais grec, ce qui le désigne comme étranger. C’était un bâtard de juif, illégitime sur le trône qu’il occupait, mais fort de l’appui des colonisateurs Romains, qui voyaient une qualité dans sa vénalité et son imparfaite judéité. Jésus traitera son fils de renard (Lc 13/32 = P 187), ce qui s’applique à lui également, doublé d’un loup sans doute.
2 Deux étymologies se présentent pour ce personnage : apparence de héros et couvert de peau. La première se rapporte au fait qu’il fut habile, comme un renard, pour s’attirer les faveurs des grands-prêtres, à défaut d’avoir celles du peuple : il fit d’importantes restaurations dans le Temple de Jérusalem, s’assurant ainsi l’appui des professionnels de la religion, pour faire croire à celui de Dieu.
3 Quant au sens couvert de peau, qui évoque une humanité à peine distincte de l’animalité, sa décision de massacrer la partie la plus innocente de sa propre population en constitue l’illustration. Lorsqu’un jeune lion arrive à vaincre le roi de la troupe, il chasse le vieux, hérite de ses femelles, mais n’omet pas de massacrer les petits issus du précédent. Il y a quelque chose d’analogue dans les méthodes de ce personnage.
4 La notion de couvert de peau évoque immanquablement, pour un homme moderne, les pré-humains tels que décrits par Darwin et repris par la propagande évolutionniste et anti-spirituelle. Il est donc important de noter que la tradition juive enseigne qu’après la chute, Adam créa les espèces anthropomorphes (les singes), dont nos prétendus ‘ancêtres hominidés’ ne sont que des variantes. Par conséquent, pour les juifs de tradition, le singe descend de l’homme, par dégénérescence, et non l’homme du singe, par progrès.
5 Signalons aussi que les autres traditions spirituelles, surtout celles à base métaphysique, partagent ce point de vue, pour l’évidente raison que ‘le plus ne saurait sortir du moins’. Toute manifestation du divin par le déploiement du monde est un éloignement du Principe originel, jusqu’à l’oubli de celui-ci et la désintégration de la cohérence du monde que le Principe seul assurait.
2/3 Le surgissement des mages
1 …et voici dans Jérusalem-(sacré-paix) que surviennent-paragignesthai des mages-magos du Levant-anatolê… (Mt 02/01 = P 011). Le mot grec et scripturaire, Levant, souligne, mieux que l’actuel Orient, le symbolisme lumineux attribué à cette région du monde. Le monde moderne est une fabrication franco-anglaise. Par la ‘philosophie des Lumières’ du XVIII° siècle et la révolution de 1789, la France a eu la triste initiative de concevoir une civilisation, la démocratie, entièrement coupée de toute transcendance. L’Angleterre, pragmatique et fascinée par le profit monétaire, a inventé la machine, qui entraîna la supériorité matérielle de l’Occident, du Couchant, sur l’Orient.
2 Aujourd’hui, les pays d’Orient ne pouvant se défaire de l’emprise coloniale de l’Occident qu’en adoptant sa technologie mortifère, la matérialité de l’anti-civilisation occidentale a envahi la planète comme une lèpre. Les contrées musulmanes, hindoues, bouddhistes et taoïstes tentent d’utiliser les moyens diaboliques des puissances occidentales sans y laisser leur âme et leur Esprit. Jusqu’à quel point et jusqu’à quand le pourront-elles ? De cela dépendra peut-être la fin de l’actuel cycle d’humanité.
3 La ‘Bible de Jérusalem’ dit que ‘les mages arrivèrent à Jérusalem’, là où le grec donne surviennent-paragignesthai des mages-magos du Levant-anatolê. Dans la BJ, on signale leur point d’arrivée, quasiment leur but, Jérusalem, et non leur point de départ, leur principe, le Levant. Et le mot ‘arrivèrent’ évoque des voyageurs, presque des touristes, venus visiter la ‘ville éternelle’. La charge propagandiste de la ‘traduction’ pèse des tonnes.
4 Prise littéralement, l’expression voici dans Jérusalem que surviennent des mages du Levant, suggère une apparition soudaine, presque une matérialisation de ces trois entités, les Mages, qui se définiront par les trois cadeaux qu’ils apportent à Jésus. Et d’ailleurs, dans le texte sacré, les Mages, dont il ne sera plus question ensuite, disparaissent aussi mystérieusement qu’ils sont apparus.
2/4 Les mages dans la tradition chrétienne exotérique
1 Matthieu ne précise pas le nombre des mages, mais en parle au pluriel, ce qui implique qu’ils soient au moins deux. Origène (185-584), Père de l’Eglise, fixe leur nombre à trois, probablement en rapport avec les trois cadeaux offerts à Jésus.
2 Magoï en grec, signifie ‘sage’. Les traductions habituelles donnent ‘mages’ et non ‘sages’ par suivisme de la tradition populaire qui a grand attachement aux ‘rois mages’ depuis des siècles. La notion de ‘mages’ est en rapport avec leur qualité d’astrologues, mise en relief par l’Evangile. Alors que l’astronomie fait référence aux sens et à la logique, l’astrologie a quelque chose de plus magique, car elle relève de l’intelligence symbolique, comme toute connaissance de type analogique. De plus, le texte accentue le côté magique, mystérieux, de leur apparition et de leur disparition : Voici que surviennent des mages du Levant et ensuite : Après quoi, avertis en songe de ne point retourner chez Hérode, ils prennent une autre route pour rentrer dans leur pays. Nous verrons que certains parallèles avec des scènes semblables de la Genèse et des ‘légendes’ orientales (mongoles, chinoises, tibétaines et indiennes) apportent un poids considérable à cet aspect ‘magique’ des ‘sages-magoï.’
3 Reste le qualificatif de ‘rois’, que leur attribue la tradition légendaire et populaire (mais aussi Tertullien, Père de l’Eglise, au II° siècle), et qui n’est pas dans le texte. Nous verrons que le cadeau de l’or y prédispose, et surtout le parallèle avec les scènes évoquées de la Genèse.
4 Dès le VIII° siècle, on trouve des traces de leurs noms : Melchior, Gaspard, et Balthazar. L’art chrétien (on en a des traces dès le III° siècle) chérit le thème des rois-mages et ne le quittera plus. L’Eglise catholique les vénère comme saints, et prétend même posséder des reliques à la cathédrale de Cologne. L’Orthodoxie n’est pas en reste et en possède aussi au mont Athos (lieu interdit et mystérieux, ce qui leur correspond très bien, comme on le verra pas la suite).
5 Leur origine non précisée fut interprétée comme désignant la Perse, l’Arabie ou la Syrie, sans certitude cependant.
6 Les intellectuels chrétiens exotéristes ont coutume de se débarrasser de la question en qualifiant ‘d’incertaine’ l’historicité des mages et en faisant remarquer -ce qui est exact- que c’était une coutume, tant pour Moïse dans la littérature juive, que pour les princes du monde antique, de les faires annoncer par quelques devins, comme un roi par un héraut. Mais cela prouve-t-il que l’Evangile a imité le style antique réservé aux grands personnages ou, au contraire, que les événements historiques, comme naturels (l’étoile), sont en résonance synchrone avec l’émergence de grands personnages royaux ou spirituels ?
7 Alors que l’Evangile honore manifestement la science astrologique des mages, on remarque, comme une étrangeté certainement significative, que l’Ancien Testament en général est peu favorable aux sorciers, magiciens et autres interpréteurs de songes, de même que l’Eglise chrétienne qui les traitera fréquemment par le feu.
8 Dans tous les cas, la visée théologique des interprétations exotériques revient à dire que le monde entier doit devenir chrétien romain. Non seulement il le doit, mais il le désire, et les mages en sont l’expression. Ainsi, pour certains, Melchior est roi des Perses, Balthazar des Arabes, Gaspard des hindous. Pour d’autres les trois mages représentent l’Europe, l’Asie et l’Afrique. Si Christophe Colomb avait déjà fait sa découverte, ils auraient rajouté un quatrième mage, de préférence emplumé. D’autres affectent tardivement Balthazar à l’Afrique noire, et nombre de tableaux classiques l’ont noirci après coup.
9 La France y a mis sa touche avec un ‘repas des rois’ et la fameuse ‘galette’ qui remonte au XIV° siècle.
2/5 L’explication colonialiste des mages
1 Que conclure de ce passage des mages, totalement hétérogène à l’ensemble du récit évangélique ? Il semble que trois hypothèses se présentent. La première, que nous employons souvent, dans la ligne de la critique historique, est que ‘l’histoire est (presque) toujours écrite par les vainqueurs’. Le vainqueur est l’Église Catholique Romaine, religion d’état de l’Empire romain depuis Constantin. Beaucoup d’anachronismes et d’invraisemblances dans l’Écriture évangélique s’expliquent par le bénéfice que tire la dite Église de sa réécriture de l’histoire.
2 Cette première hypothèse s’avère assez pertinente, lorsqu’on entend les Mages déclarer à propos de Jésus : nous sommes venus lui rendre hommage. Aussi, l’interprétation officielle de l’Église chrétienne est que l’Orient tout entier est destiné à être colonisé par le christianisme et par l’Occident dans la foulée ; la preuve scripturaire en est donnée par les Mages qui acceptent cette domination et s’en réjouissent. Depuis la décolonisation de la fin du XX° siècle, ce langage est devenu moins arrogant, mais la prétention sous-jacente perdure.
3 Si le texte laisse entendre cela, au premier degré, il suggère en fait tout autre chose. Car cette hypothèse se heurte à bien des obstacles. Comment les mages savent-ils que Jésus est le roi des juifs, alors que seuls ses parents, Marie, Joseph, plus Zacharie, le père du futur Jean Baptiste, et Syméon, le prophète qui l’a introduit dans le Temple, sont au courant ? Ce ne peut être que par une révélation correspondant à celle reçue par ces personnages. Mais alors, pourquoi estimer inférieure la révélation reçue par les mages par rapport à celle reçue par quelques juifs ? Comment ont-ils cette science des astres que l’Évangile n’évoque pour aucun autre personnage qu’il met en scène ? Les songes dont les mages bénéficient pour ne pas retourner chez Hérode sont similaires et concomitants de ceux que reçoit le mystérieux Joseph, pour fuir en Égypte et ensuite en revenir à la mort d’Hérode. S’il y avait une hiérarchie à établir entre les mages et les personnages Marie et Joseph qu’ils visitent, il serait plus cohérent de donner la prééminence aux premiers qu’aux seconds, venant d’un monde totalement étranger et cependant si bien informés.
4 Argument contre : « Les mages offrent des cadeaux à Jésus, et ils se prosternent devant lui, ce qui atteste de leur infériorité par rapport à lui. » La chose est exacte pour la prosternation, mais pas pour les cadeaux, car nous verrons que ces cadeaux représentent une transmission. Par conséquent l’explication colonialiste classique, déguisée en vocation missionnaire, est fort peu convaincante.
L’Écriture ne peut être récusée (Jn 10/35 = P 185), même quand elle parle des mages venus du Levant
La deuxième hypothèse explicative de cette étrangeté des Mages dans l’Évangile consiste à dire que c’est une légende (au sens profane du terme) que l’écrivain sacré a laissé s’introduire par inadvertance, et que les chefs de l’Église qui ont canonisé les Écritures, ont omis de supprimer. Cette hypothèse est très commode pour se débarrasser d’un passage incompris, mais elle ne repose que sur des ‘si’, et l’on sait ‘qu’avec des si on mettrait Paris en bouteille’. De plus, quand on commence à employer ce type d’argument, où s’arrêtera-t-on ?
Le mystère des mages
3/1 Aperçu sur le mystère des mages
1 La troisième hypothèse est plus complexe, mystérieuse, et ne manquera pas de dérouter nombre de lecteurs. Elle repose sur le principe de l’ensemencement du peuple par une organisation ésotérique. Ce principe est très bien décrit dans l’Évangile-même puisque Jésus l’emploie avec méthode. C’est par un grand nombre de paraboles de ce genre que Jésus leur annonce la Parole, selon qu’ils peuvent entendre et il ne leur parle pas sans paraboles, mais, en particulier, il explique tout à ses disciples (Mc 04/33 = P 092). On pourrait penser : « Le selon qu’ils peuvent entendre signifie que Jésus ne dit au peuple que ce qu’il comprend. » Mais cette opinion est contredite par le commentaire que Jésus fait de sa parabole des Semailles (Mc 04/13-20 = P 086), car trois des quatre catégories d’hommes qu’envisage Jésus n’aboutissent pas à une connaissance spirituelle après avoir entendu la parole.
2 Alors se pose la question : « Pourquoi Jésus raconte-t-il ces histoires mystérieuses, et même parfois scandaleuses (Lc 16/01 = P 198 : L’intendant malhonnête), au peuple, alors qu’une grande partie de celui-ci ne peut pas comprendre ? » Pour deux raisons. La première est donnée par Jésus : Celui qui a des oreilles pour entendre, qu’il entende ! » (Lc 13/35 = P 133). Donc Jésus compte informer directement certains membres du peuple, plus intelligents que les autres, et que les prêtres, dont c’est pourtant la fonction, n’ont pas correctement instruits.
3 La seconde raison de cette transmission sous forme cryptée aux ignorants repose sur une faculté propre au peuple, qui est la mémoire, le conservatisme, l’imitation, le suivisme et le manque d’esprit critique. La Bhagavad Gita enseigne ce point : Quoi que fasse un homme éminent, la masse des gens marche toujours sur ses traces. Quel que soit le modèle qu’il représente, il est suivi par le peuple (BG 03/21). Le peuple ne comprend pas, mais il transmet, il duplique. Il suffit pour cela que l’orateur sache intriguer, suggérer, présenter un récit riche en images et même souvent sous forme de devinettes. L’Évangile présente un Jésus expert dans l’art d’ensemencer le peuple d’enseignements spirituels tout en évitant de donner des perles aux pourceaux (Mt 07/06 = P 071).
4 Dans les périodes où la caste-varna sacerdotale est dégénérée, et conseille des choses monstrueuses au peuple, comme d’abandonner ses vieux parents dans le besoin (Mc 07/11 = P 114), ou d’exiger la condamnation d’un juste (Mc 15/11 = P 282), la transmission de la doctrine spirituelle n’est plus faite par ceux qui devraient la faire ; c’est alors que les initiés, comme Jésus et ses proches disciples, sèment dans le peuple des récits symboliques, qui pourront traverser les générations et enseigner ceux qui ont des oreilles à l’insu des prêtres.
5 La troisième hypothèse que nous envisageons, à propos des mages, est précisément que cette ‘légende’, qui arrive comme ‘des cheveux sur la soupe’ dans l’Évangile et ne comprend pas de développement dans le texte, doit être entendue au sens étymologique du mot ‘légende’ ‘ce qui doit être lu’… dans l’esprit de la Révélation, pour comprendre la vérité.
6 ‘Le poisson ne sait pas qu’il vit dans l’eau’ dit un proverbe chinois. Seul le poisson volant peut en prendre conscience. Sauf rarissimes exceptions, l’homme moderne ne réalise pas qu’il est entièrement construit, modelé, manipulé par un formidable bombardement médiatique, dès qu’il regarde un écran, ouvre un livre, entre dans un magasin, ou entend sa concierge. Avant Internet, la télévision, la radio, les journaux, le peuple, le plus souvent illettré, mais riche en mémoire de légendes, était imprégné de données culturelles beaucoup moins nombreuses mais possiblement riches de sens symbolique et spirituel. ‘Vox populi, vox dei’ pouvait encore fonctionner. Aujourd’hui le peuple, qui tend plutôt à n’être qu’une masse, est abruti, au sens propre, sous des tonnes de stupidités et d’informations dépourvues de toute valeur. L’ensemencement du peuple par une organisation initiatique, chose qui s’est pratiquée dans toutes les civilisations depuis la nuit des temps, n’est plus possible. Ceux qui tiennent les médias modernes sont des anti-initiés, des ‘saints de satan’ pour nombre d’entre eux. Le processus s’est inversé et s’est renforcé par mille. L’homme moderne n’a généralement aucune idée de ce que pouvait être le contenu mental et méditatif de l’homme d’autrefois.
3/2 L’enseignement de René Guénon, une référence au sujet des mages
1 Trois livres marquants ont abordé le mystère des mages. Les deux premiers sont « Mission de l’Inde » de Saint-Yves d’Alveydre, en 1910 et « Bêtes, hommes et Dieux » de Ferdinand Ossendowski, racontant un voyage qu’il fit en Orient en 1920. Le plus important des trois est « Le roi du monde » de René Guénon, qui décrypte les deux premiers livres, et leur apporte de nombreux approfondissements en matière de compréhension des symboles.
2 Considérons d’abord le contenu de cet enseignement, que nous mettrons ensuite en parallèle du texte de l’Evangile.
3/3 L’Agarttha et les religions particulières à chaque peuple
1 Il y est question de l’Agarttha, qui serait un lieu secret, situé depuis quelques siècles en Orient, où serait conservée la ‘tradition primordiale’. Cette dernière, qui régnait sur l’ensemble des hommes, au début du cycle actuel de notre humanité (Satya yuga, première phase de l’humanité selon l’Inde ou Paradis terrestre, première phase selon la Bible), doit être conservée quelque part, fut-ce de façon secrète, pour que soit assuré un reliement entre le monde et son Principe spirituel. Faute de ce reliement, le monde cesserait d’exister, comme cesse la projection d’un film quand on coupe l’alimentation électrique du projecteur, pour employer une parabole contemporaine.
2 Selon cette théorie, quand les conditions cycliques le permettent dans telle ou telle région du monde, les chefs de l’Agarttha interviennent, directement ou indirectement, pour favoriser une restauration partielle de la tradition primordiale. Les mages de l’Evangile seraient donc des représentants de l’Agarttha, ayant détecté la qualité spirituelle suréminente de Jésus naissant, et qui auraient eu pour mission de lui transmettre les outils doctrinaux, rituels, magiques et spirituels nécessaires à sa mission.
3/4 Le Graal, dans la lignée des mages de l’Evangile et de l’Agarttha
1 Il est notable que des légendes semblables se rencontrent dans presque tous les peuples. En Occident il s’agit de la légende du Graal. Jésus a reçu les cadeaux des mages et les a mis en œuvre dans sa vie, et son enseignement caché et public. La légende, reprenant le fil que les mages avaient laissé se cacher à leur disparition, après l’offrande de ses ‘cadeaux’ à Jésus, prend son point de départ aux derniers instants de celui-ci. Jésus, sur la croix, vient de remettre son esprit à son père divin.
2 Le centurion Longin, qui dirigeait le groupe ayant pratiqué la crucifixion, vérifie, sur ordre de Pilate, que Jésus est bien mort. Pour ce faire, il perce son cœur de sa lance. L’un des soldats, de sa lance, lui perce le côté et il en sort aussitôt du sang et de l’eau (Jn 19/3 = P 303). Le texte se prolonge d’ailleurs par une formule alambiquée, visant à souligner l’importance symbolique de la scène : Celui qui a vu rend témoignage – son témoignage est véritable, et celui-là sait qu’il dit vrai – pour que vous aussi vous croyiez.
3 D’après la ‘légende’ du Graal, Joseph d’Arimathie recueille le sang du Christ dans un calice (le Graal), qui avait servi la veille au soir au sacrifice de la Cène eucharistique, et qui était taillé dans une émeraude tombée du front de Lucifer lors de sa chute à la fin de son combat contre l’archange Michel. Ce combat est évoqué dans le livre biblique de l’Apocalypse (Ap 12/07), et la chute de Lucifer dans l’évangile : »Je voyais Satan tomber du ciel comme l’éclair ! (Lc 10/01 = P 153). Satan, ou le dragon, est le nom de Lucifer (‘le porteur de lumière’) après sa chute causée par l’orgueil de se faire égal à Dieu (et non fusionné en Dieu comme dans la libération-moksha). Le Graal légendaire avait été possédé par Adam, qui le perdit lorsqu’il fut chassé du paradis, mais que son troisième fils, Seth, put récupérer pendant les quarante jours qu’il fut autorisé à passer au paradis. On le retrouve ensuite, par l’entremise des mages, dans les mains du Christ, puis de Joseph d’Arimathie et de Nicodème, qui établirent le lien avec la tradition arthurienne et occidentale du Graal chrétien.
4 Le Graal est à la fois un vase (grasale) et un livre (gradale ou graduale). Le premier désigne l’aspect sacramentel, en rapport avec le rite eucharistique, et aussi, le vase étant le cœur du disciple lui-même, il désigne l’état de réalisation spirituelle. Le deuxième, le livre, désigne la doctrine issue de la première tradition. La tradition hindoue enseigne qu’à l’origine il n’y avait qu’une caste-varna, appelée Hamsa, et qu’une tradition par conséquent, qu’on nomme pour cela Tradition primordiale.
3/5 Le roi Arthur, le ‘royaume du prêtre Jean’ et la ‘Divine comédie’ de Dante
1 Le Graal fut gardé en Occident par les organisations initiatiques, dont la doctrine s’exprima, voilée de symboles, entre autres à travers le cycle arthurien des chevaliers de la Table Ronde. A la fin du Moyen-âge, lorsque commença à pointer le monde moderne, caractérisé par une civilisation aspirant à se couper totalement de ‘l’influence du ciel’, le Graal fut transporté en Orient, dans ‘le royaume du prêtre Jean’.
2 Voilà, brossée à grands traits, la légende symbolique qui relie la transmission des mages auprès de Jésus, la mission de Jésus lui-même, et sa continuation à travers l’exotérisme et surtout l’ésotérisme chrétien qui perdurera jusqu’à la Renaissance. Ensuite eut lieu le voyage retour vers l’Orient lorsque l’Occident devint radicalement la contrée du Couchant spirituel. D’innombrables faits culturels, comme la ‘Divine Comédie’ de Dante Alighieri, attestent de l’importance du mythe spirituel du Graal pendant le millénaire et demi qui sépare Jésus de la modernité.
3 Le Graal symbolise la Tradition Primordiale dans la plénitude de sa compréhension. Dans cette histoire mythique, cette légende, présentée sous forme de symboles, le Graal est plutôt caché que perdu. Le jour où il sera totalement perdu, le monde plongera dans un abîme d’autodestruction, dont les deux guerres mondiales nées en Occident, et les ravages de la technologie et des gouvernements de marchands, eux-aussi nés en Occident, ont déjà donné quelque avant-goût.
3/6 Le Centre et les centres
1 Il y a plusieurs religions, mais une seule spiritualité, qui est la révélation de l’Unique divin. Chaque religion constitue une interface entre la révélation spirituelle, en soi supra humaine, et une culture humaine spécifique, caractérisée par une race, une époque, un climat, une culture particulière. Toutes les religions ont un début, toutes auront une fin. La spiritualité est éternelle, comme Celui qu’elle exprime.
2 Chaque religion possède un centre géographique, qu’elle présente comme ‘le’ centre du monde (de son monde en fait) : Jérusalem pour le judaïsme, Rome pour le christianisme, La Mecque pour l’islam et semblablement en Orient. Chacun de ces centres tient lieu du centre suprême, qui fut visible à certaines époques, caché dans les périodes d’obscurité spirituelle comme la nôtre.
3 Tant qu’existe un ésotérisme vivant dans une tradition religieuse, celle-ci se trouve reliée de quelque façon au centre suprême, et cela s’exprime dans la culture par des légendes du type de la légende arthurienne en Occident. Lorsque le cycle légendaire en question prend fin, les organisations ésotériques cessent leur œuvre. Il semble que la fin des Templiers, sur l’ordre conjoint du pape et du roi de France Philippe le Bel, marqua un temps important dans cette disparition en Occident. Ensuite les religions continuent leur course, de plus en plus influencées par le monde profane et profanateur et oublieuses de leur mission première.
4 Une résurgence de l’influence du Centre suprême est toujours théoriquement possible mais, plus on avance vers la fin du cycle d’une humanité, plus elle se restreindra à un petit nombre de personnes et sera limitée en influence sur la civilisation à laquelle elle s’adresse. Aujourd’hui, il est clair que le passage évangélique des mages n’est plus interprété par le clergé que comme une légende, au sens profane du terme : une histoire imaginaire à laquelle croient les naïfs. Ici vaut la parole de Jésus : Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout-petits (Mt 11/25 = P 154). Les sages et les intelligents en question sont les chefs et docteurs d’un exotérisme religieux courbés devant le profane et les tout-petits, ne sont pas les naïfs et les demeurés, mais ceux qui désirent fusionner leur ego dans l’atman plutôt que sauver leur ego et le prolonger sans fin.
Les fonctions des mages
4/1 Nature des trois mages
1 Selon la théorie guénonienne, le chef des mages serait le Brahmâtmâ, le ‘support des âmes (atman) dans l’Esprit de Dieu (Brâhma)’, autrement dit l’être, dont nous parlions plus haut, qui assure le reliement conscient entre le monde humain et son principe divin. Il serait au-delà des castes-varnas, synthétisant en lui le principe des brahmanes (les maîtres de la science spirituelle, clergé) et des kshatryas (les maîtres de l’art de gouverner les peuples, noblesse).
2 Le deuxième serait le Mahâtmâ (littéralement ‘grande âme’) archétype du sacerdoce religieux et spirituel et le troisième le Mahânga (maître de l’organisation matérielle du cosmos).
3 Ces trois fonctions sont puissamment fondées dans l’Evangile par la nature des présents offerts par les mages à Jésus. L’or correspond au prestige et à l’efficacité matérielle des rois, offert par le Mahangâ. L’encens est le parfum sacerdotal par excellence, offert par le Mahâtmâ. Et la myrrhe, que l’on retrouve signalée lors de la crucifixion de Jésus (Mc 15/23 = P 288), puis juste avant sa résurrection (Jn 19/39 = P 304), est un symbole d’immortalité, non pas au sens exotérique où l’ego, par son ‘corps de résurrection’, devient immortel, mais au sens ésotérique où l’ego ne se distingue plus de l’atman qui, lui-même, se fond en l’Absolu-Brahman ; et c’est alors la résurrection-egeirein ou libération-moksha.
4/2 Rapport du christianisme et de la Tradition Primordiale
1 Les Mages honorent donc le Christ comme roi (l’or), comme prêtre (l’encens) et comme prophète réalisé, ou qui le deviendra (la myrrhe). La conséquence essentielle de ce passage évangélique est de signaler la parfaite orthodoxie du christianisme, tel que représentée par Jésus, par rapport à la Tradition primordiale. Le christianisme conçu par saint Paul s’en distingue sur bien des points ; et celui que l’on connaît aujourd’hui encore plus ; cela va sans dire.
2 Dans le symbolisme biblique de la Genèse (chapitre 2), la Tradition Primordiale est celle qui régnait dans le paradis du jardin d’Eden. Et l’on note que la Genèse précise : Dieu fit le jardin d’Eden au Levant, la région même d’où viennent les mages selon l’Evangile. La sortie du paradis, désormais gardée par des chérubins, est évoquée en Genèse 3. Selon les lois cycliques de la dégénérescence progressive des humanités, le monde devient pétri de violences (Genèse 6) et la nature réagit à ce désordre avec le mythe du déluge de Noé (Genèse 7 et 8). Une refondation eut lieu avec l’alliance passée entre les Élohims et Noé (dont le symbole fut l’arc en ciel, symbole notoirement inversé dans le monde moderne, qui lui donne un sens sodomique).
3 Longtemps après -toute restauration n’ayant qu’un temps- intervient l’épisode de la Tour de Babel et du brouillage des langues humaines par les Elohims (Genèse 11). Cela symbolise la fin de l’universalité de la Tradition Primordiale et la naissance de différentes langues, cultures, religions et traditions spirituelles, jusqu’à façonner différentes races humaines. Les traditions qui demeurent, d’une façon ou d’une autre, en relation avec la Tradition Primordiale, ou ses représentants désormais occultés, possèdent un ésotérisme actif. Les traditions qui coupent ou perdent ce lien dégénèrent plus ou moins rapidement. C’est pourquoi l’histoire a connaissance de nombreuses religions désormais mortes.
4/3 Hénoch et Élie
1 Guénon signale que « suivant divers Pères de l’Eglise, et notamment saint Augustin, le déluge n’a pu atteindre le paradis terrestre, qui est ‘l’habitation d’Hénoch et la terre des saints’ ». Le livre de la Genèse (Gn 05/24) déclare : « Hénoch marcha avec Dieu, et il ne parut plus (dans le monde visible ou extérieur), car Dieu le prit ».
2 Hénoch n’est pas le seul personnage biblique qui disparaît sans être mort ; c’est aussi le cas d’Élie, que Jésus évoque dans l’Evangile après la transfiguration (Mc 09/11 = P 126) et dont il est aussi question juste avant la mort de Jésus. A la neuvième heure, Jésus clame en un grand cri : »Élôï, Élôï, lema sabachthani », ce qui se traduit : »Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Certains des assistants disent en l’entendant : »Voilà qu’il appelle Élie ! » (Mc 15/34-35 = P 296). Ce très curieux passage donne deux traductions différentes de la parole de Jésus ; Elôï signifiant Dieu pour l’une et Élie pour l’autre.
3 Il est pour le moins problématique que Jésus demande finalement à Dieu pourquoi il l’a abandonné (les exégètes se contorsionnent pour trouver une explication plausible à ce passage sur la base d’un moralisme ‘humiliste’). Il est plus compréhensible que Jésus pose la même question à Elie, car Elie fait précisément partie de ces messagers qui relient la Tradition primordiale au christianisme naissant en Jésus.
4 L’Evangile relie d’ailleurs la souffrance finale de Jésus et la fonction de guide d’Elie, dans un passage un peu complexe, qui se situe après sa transfiguration : Et les disciples lui posent cette question : »Que disent donc les scribes, qu’Élie doit venir d’abord ? »Il répond : »Oui, Élie doit venir et tout remettre en ordre ; or, je vous le dis, Élie est déjà venu, et ils ne l’ont pas reconnu, mais l’ont traité à leur guise. De même le Fils de l’homme aura lui aussi à souffrir d’eux. »(Mt 17/10-12 = P 126).
5 Question : « Quand les disciples disent Élie doit venir d’abord, avant quoi pensent-ils qu’Élie doit venir ? » Réponse : « Avant que le Messie n’accomplisse totalement son œuvre. » Jésus confirme ce sens : Oui, Élie doit venir et tout remettre en ordre. Jésus précise ensuite : Élie est déjà venu, et ils ne l’ont pas reconnu, mais l’ont traité à leur guise. Le texte poursuit en disant que les disciples comprennent que Jésus parle de Jean le Baptiste, cousin et précurseur de Jésus, qui vient d’être décapité par Hérode. Et Jésus rajoute aussi un point essentiel : De même le Fils de l’homme aura lui aussi à souffrir d’eux. Le De même montre bien que c’est dans le même contexte, en rapport avec Élie, que Jésus aura à souffrir.
6 Or le fils de l’homme est l’expression particulière par laquelle Jésus se désigne lui-même. Jésus dit donc qu’il devra subir un sort semblable à celui de Jean le Baptiste ; ce que confirmera la suite de l’histoire évangélique. Question : « Mais alors, si Jésus a subi un tel mauvais sort (la crucifixion), que sera le Messie attendu par les juifs, qui rétablira l’ordre jusque dans l’humanité entière ? » Réponse chrétienne : « Il sera complètement réalisé lors du ‘second avènement du Christ’, à son retour à la fin du cycle humain actuel. » Jésus, comme Jean le Baptiste, mais de façon plus radicale et plus nettement détachée du judaïsme, se présente comme incarnant seulement la première phase du processus messianique. Cette première phase (premier avènement du Christ) restaure, au moins dans ses grandes lignes, la doctrine de la Tradition primordiale, sans encore développer les moyens de puissance, qui rétabliraient véritablement un nouveau Paradis terrestre (Sinon par les miracles de Jésus, qui sont plus des signes-semeion que des actes changeant cosmiquement le cours des choses).
7 Ce lien (entre la Tradition primordiale et Jésus, par le biais d’Élie) se coupe quelques instants avant le dernier souffle de Jésus et, comme il a suivi ce fil d’Ariane depuis sa rencontre avec les mages, on comprend qu’il soit plongé dans une nuit intérieure totale, bien pire que l’épreuve psychique et physique -pourtant atroce- qu’il subit.
8 Si tel est le sens de ce passage, il fait écho à l’événement tout premier de la vie de Jésus : la visite des mages, issus du même lieu symbolique et mystérieux qu’Hénoch et Élie. Autrement dit, Jésus aurait été assisté, sa vie durant, par différents personnages transmettant l’influence de la Tradition primordiale, cette assistance lui permettant de fonder une nouvelle forme religieuse, qu’on appellera plus tard le christianisme, et qui, pour un temps du moins, devait réactiver, dans l’occident du monde, une spiritualité non hétérogène à la Tradition primordiale.
9 On a déjà remarqué plusieurs fois que la construction symbolique de l’Evangile met en rapport certaines scènes du début avec d’autres de la fin. C’est ainsi que les mages, dont, apparemment, on ne reparle plus ensuite, font écho à Nicodème, Joseph d’Arimathie et Élie, sans compter le mystérieux ami de Jésus, et aussi Lazare qui, lui aussi semble circuler entre la vie et la mort, un monde et l’autre, le visible et l’invisible, et qui, comme Joseph, père de Jésus, est un silencieux, c’est-à-dire un ésotériste (Jn 11/01 = P 220).
10 Pour en revenir à Hénoch, selon saint Augustin, il aurait été transporté au Paradis terrestre, ou à son équivalent désormais caché, pour y garder le dépôt de la Tradition primordiale perdue par Adam et récupérée par Seth. Nous sommes redevables à Guénon d’avoir sorti des catacombes ces enseignements que certains Pères de l’Eglise n’ignoraient pas. D’ailleurs la Bible ne dit pas que le paradis terrestre (correspondant grosso modo au premier âge de l’humanité dans la sagesse hindoue, le satya-yuga, l’âge de vérité) a disparu, mais que les Élohims ont placé des chérubins à l’épée flamboyante pour garder le jardin d’Eden (Gn 03/24). Le lieu est donc caché, il n’a pas disparu ; s’il avait dû disparaître, le monde ne serait plus, puisque la Tradition Primordiale relie le monde à son origine divine. Dans l’Inde, cette tradition se nomme ‘sanatana dharma’, ‘sagesse pérenne’, et le fait qu’elle soit désignée pérenne montre aussi qu’elle ne saurait disparaître complètement. Krishna déclare : je suis l’image même… du dharma éternel…(BG 14/27), ce que Jésus affirme aussi en disant : Je suis la voie, la vérité et la vie (Jn 14/06 = P 263).
4/4 Melki-Tsédeq et les mages
1 Dans l’histoire humaine, une tradition religieuse nouvelle ne peut se fonder authentiquement qu’à partir d’une transmission issue de la Tradition primordiale ou de son équivalent caché. L’origine de la tradition chrétienne est évidemment Jésus et celle de la tradition juive, qui fut celle de Jésus lui-même, est Abraham. Une question se pose de savoir ce qui a inspiré Abraham pour fonder ce qui devait devenir le judaïsme et même ce qu’on nomme les trois traditions abrahamiques ? Or la Torah juive est assez explicite sur ce point, à propos d’une scène dont les mages de Jésus apparaissent comme un écho. Au chapitre 14, la Genèse fait intervenir le mystérieux personnage de Melki-Tsedeq.
2 Dans les mythes orientaux (mongols, chinois et tibétains) évoquant l’Agarttha, le dirigeant de ce lieu conservant le dépôt de la Tradition primordiale est appelé ‘le Roi du Monde’. Ce ‘Roi du Monde’ n’est pas à confondre avec le prince de ce monde dont parle Jésus (Jn 12/31 = P 230 et Jn 16/11 = P 266) et qui, lui, du temps de Jésus du moins, et maintenant encore plus, est adversaire de la Tradition primordiale. Selon la compréhension du mystère des mages que nous étudions présentement, Melki-Tsedeq serait l’équivalent biblique du ‘Roi du Monde’ oriental (ou roi du centre suprême de la Tradition Primordiale).
3 Voici le passage biblique (Gn 14) : Melki-Tsedeq, roi de Salem, fit apporter du pain et du vin, et il était prêtre du Dieu Très-Haut…et Abram lui donna la dîme de tout ce qu’il avait pris. Abram, qui n’a pas encore à ce moment-là son nom définitif d’Abraham, vient de gagner une bataille décisive contre les rois de Sodome et de Gomorrhe. Il donne à Melki-Tsedeq la dîme du butin, comme un roi donne la dîme à Dieu ou à ses représentants.
4 Melki-Tsedeq est roi de Salem, c’est-à-dire de la paix. Or la paix, au sens spirituel, ne peut être atteinte que par celui qui vit en harmonie avec la Loi du monde tel que conçue par Dieu (le Dharma des hindous). Jésus le dit : Je vous laisse la paix ; c’est ma paix que je vous donne ; je ne vous la donne pas comme le monde la donne. Que votre cœur ne se trouble ni ne s’effraie (Jn 14/27 = P 263) et de même Krishna déclare : Je suis l’image même du brahman, l’immortel, immuable… et de la félicité absolue (BG 14/27). Abraham et ses successeurs fonderont le centre secondaire d’une tradition secondaire, Jéru-Salem, qui sera une image, parmi d’autres, de la Salem dont Melki-Tsedeq est le roi. Melki-Tsedeq est aussi prêtre du Dieu Très-Haut, ce qui le distingue de l’entité céleste (Elohim) à qui s’adresse Abram et, d’une façon générale, de la conception biblique de Dieu, qui est très anthropomorphique.
5 Enfin Melki-Tsedeq apporte du pain et du vin : le texte ne saurait être plus explicite pour illustrer la continuité, à travers toute la tradition juive, et les mages venus du Levant, de la spiritualité du roi de Salem (de l’Agarttha, selon le mythe oriental) jusqu’au Christ, qui reprend le pain et le vin comme symboles essentiels du rite eucharistique (Mc 14/22 = P 259). Le rituel chrétien n’omet pas de signaler que le rite eucharistique est fondé ‘selon l’ordre de Melki-Tsedeq’.
6 ‘Melki’ signifie ‘royauté’, en l’occurrence le gouvernement (caché) du monde, et ‘Tsedeq’ signifie ‘la justice’, ce qui correspond exactement à la notion hindoue de ‘gardien du dharma’. Krishna déclare : Je suis le gardien du dharma (BG 10/29) et Jésus : N’allez pas croire que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir (Mt 05/17 = P 058). Les traditions issues de la Tradition primordiale, et qui n’ont pas rompu leur lien avec elle, consonnent nécessairement.
7 Jésus avait conscience à la fois de représenter un enseignement universel (par son lien avec le Roi du Monde) et de s’adresser préférentiellement à l’Occident du monde, lorsqu’il déclara : beaucoup viendront du levant et du couchant prendre place au festin avec Abraham, Isaac et Jacob dans le Royaume des Cieux (Mt 8/11 = P 186).
4/5 Joseph et les mages
1 Reste un point délicat, qui pourrait sembler constituer une objection à la théorie qui vient d’être exposée. En effet les mages arrivent à Jérusalem et disent : « Où est le roi-basileus des Juifs, (celui qui vient d’être) enfanté-tiktein, car nous avons vu-idein son astre-astêr au levant-anatolê, et nous sommes venus-erkhesthai nous prosterner-devant-proskunein lui » (Mt 02/02 = P 011). Les théologiens chrétiens, qui posent d’emblée que ‘Jésus est Dieu’ et qui pensent (bien que plus discrètement qu’autrefois) que « le christianisme est la seule vraie religion » se plaisent à déclarer : « Les mages se prosternent devant Jésus et lui sont donc inférieurs. » C’est à peu près la seule chose qu’ils retiennent des mages d’ailleurs, le reste étant rejeté dans le légendaire.
2 Il va sans dire que la mission des mages est secrète et que leur fonction auprès de Jésus se devait de le rester. Ce qu’ils disent aux jérusalémites en arrivant ne devait donc refléter, ni leur nature, ni leur mission, ni leur position hiérarchique vis-à-vis de Jésus.
3 Une question se pose alors : « On a vu que l’astre a indiqué aux mages la direction de Jérusalem, et on verra bientôt qu’après avoir rencontré Hérode, ils se mettent en route ; et voici que l’astre, qu’ils ont vu à son lever, les précède jusqu’à ce qu’il vienne s’arrêter au-dessus de l’endroit où est l’enfant (Mt 02/09 = P 011). La question se précise: « Pourquoi l’astre, qui les a guidés pendant tout le voyage, a disparu à leur arrivée à Jérusalem, pour réapparaître après leur visite chez Hérode ? Pourquoi ne les a-t-il pas conduits, directement et secrètement vers Jésus ? »
4 La question se pose d’autant plus que les mages savaient très bien se rendre invisibles quand cela leur était utile, comme le montre le passage final : Après quoi, avertis en songe de ne point retourner chez Hérode, ils prennent une autre route pour rentrer dans leur pays (Mt 02/12 = P 011). Vu la taille très modeste de la Jérusalem de l’époque, et encore plus de Bethléem, vu le nombre limité de routes qui y donnaient accès, et vu le caractère désertique du paysage alentour, il est parfaitement invraisemblable qu’Hérode, rusé comme un renard et doté d’une milice, les ai laissé filer et qu’il n’ait pu obtenir d’eux l’identité du roi des juifs supposé concurrent qu’ils venaient d’annoncer.
5 La raison de tout cela est que les mages devaient accomplir une double mission, officielle pour l’une, secrète pour l’autre. L’officielle, comme la première secousse d’un tremblement de terre, était l’annonce, à peine déguisée, de l’arrivée du messie. Hérode, meurtrier mais sagace, n’a pas manqué de le comprendre aussitôt. La secrète était l’investiture de Jésus par la transmission de la doctrine et des outils de pouvoirs rituels. Mais cela ne dispensait pas Jésus, comme tout humain normal, d’avoir à grandir, à apprendre, et à accomplir sa réalisation spirituelle.
6 Ce qu’on peut remarquer, cependant, c’est que le rôle officiel donné par l’Evangile à Joseph ignore, ou cache délibérément, la fonction essentielle qui fut la sienne. Les objets symboliques transmis par les mages, et surtout leur signification, ont été remis aux parents de Jésus, et particulièrement à Joseph, le chef de famille et père. De même qu’un bébé baptisé ne reçoit la doctrine que par l’intermédiaire de son parrain et de ses parents, Jésus n’a pu actualiser et réaliser la signification de la visite des mages que par l’intermédiaire de ses parents et particulièrement de son père. Aussi le mystère des mages est-il intimement lié à celui de Joseph, comme le montrent les références à l’un et aux autres dans cette péricope évangélique.
7 Ceci étant dit, les mages pouvaient, sans mentir, se prosterner devant Jésus, car ils n’étaient pas venu rencontrer un individu, un ego royal plus ou moins encombrant, mais celui qui devait dire : le Fils ne peut rien faire de lui-même, qu’il ne le voie faire au Père ; ce que fait celui-ci, le Fils le fait pareillement (Jn 05/19 = P 112). La fonction de Jésus était d’incarner Dieu le Père auprès de ses disciples ; c’est cela que les mages saluent en lui par la prosternation, à la façon orientale de vénérer un gourou réalisé (ou qui le deviendra, en ce qui concerne Jésus).
L’usurpation du sacré
5/1 Le trouble ambivalent de tout Jérusalem
1 Entendant-akouein cela, le roi-basileus Hérode est troublé-tarassein et tout Jérusalem avec lui. (Mt 02/03 = P 011). Les rois, ayant généralement le souhait de perpétuer leur pouvoir en transmettant héréditairement la couronne à leur fils, leur plus grande joie, après la conquête du pouvoir et son enracinement solide, est d’assister à la naissance d’un fils. Mais cela ne dépend que partiellement d’eux, les femmes étant seules responsables de la fécondité selon les vues antiques et, par delà les femmes, cela dépend de Dieu. La grande crainte des rois se situe en ce point, et la Bible est riche d’exemples, avec Abram, à qui le divin promet une descendance immense et dont la femme, Saraï, est stérile, ou Isaac, que Rebecca fait attendre aussi longuement, ou Jacob, que Rachel met bien longtemps à satisfaire. Mais le traumatisme qui frappe Hérode est pire encore : il apprend, d’une source mystérieuse mais prestigieuse, qu’un roi des juifs vient de naître en sachant qu’il n’y est pour rien ! Non seulement sa perpétuation est en cause, mais sa propre couronne aussi bien. Or la magie sacrée qui entoure les annonceurs laisse fortement présager que le ciel est avec eux dans cette affaire.
2 Le trouble de tout Jérusalem avec lui est plus complexe à démêler. Les courtisans, qui vivent des faveurs du roi, n’ont pas intérêt à voir un rival le supplanter ; or les courtisans, par nature, ne savent chercher que leur intérêt. Les prêtres, même s’ils ne sont pas vraiment courtisans, sont très redevables à Hérode le grand, qui a largement investi pour la rénovation du Temple. Grâce à cela, leur prestige auprès du peuple s’est accru. Mais, à proportion de ce progrès de leur opulence et de leur prestige, ils ont reconnu la légitimité, en l’occurrence mensongère, d’Hérode. Les prêtres ont donc parti lié avec Hérode. Un nouveau roi, manifestement conforme à la volonté du ciel, ne se contenterait sans doute pas de châtier Hérode. Le clergé a donc presque autant de bonnes raisons de trembler que les courtisans.
3 Reste le peuple, dont une partie sans doute bénéficie avec profit des dépenses du palais et du Temple, mais dont un bon nombre, encore plus certainement, vit sincèrement dans l’attente messiaque qui constitue le juif. Et ceci d’autant que la pression des Romains, d’Hérode et du clergé ne pouvait qu’accentuer chez eux l’espérance d’un changement radical. Le trouble de Jérusalem est donc ambivalent. Hérode, autant que le clergé, ne pouvaient pas ignorer l’espérance messianique du peuple et cela ne pouvait qu’augmenter leur crainte, car ils savaient que le roi concurrent trouverait nombre d’appuis empressés dans la place.
5/2 La politique et la religion
1 …Il assemble-sunagein tous les princes-des-sacrificateurs-arkhiereus et les scribes-grammateus du peuple-laos, et il s’informe-punthanesthai auprès d’eux : « Où le Christ-(oint) est-il engendré-gennaein ? » (Mt 02/04 = P 011)
2 La réaction d’Hérode semble étrange. Dans la royauté biblique, comme dans toute forme royale conforme à la Tradition primordiale (au Dharma dirait un hindou) le pouvoir temporel ne saurait avoir de légitimité sans le sacre octroyé par l’autorité spirituelle ou religieuse. De même, en Chine, en est-il du ‘mandat du ciel’ de l’empereur. Or Hérode doit son trône aux Romains et non à l’autorité spirituelle du clergé juif, comme ce fut le cas de Saül, le premier roi juif, ou du grand David, le roi archétypal de cette tradition. Hérode n’avait donc pas à recourir aux juifs pour sa défense. Il aurait été plus logique qu’il se soit empressé auprès du procurateur romain, lieutenant de César.
3 Le vice de l’historien, si répandu aujourd’hui que c’en est presque un principe de travail, consiste à juger du monde antique en fonction des supposées ‘valeurs’ ayant cours dans la culture contemporaine de l’historien. Hérode, que l’histoire charge, non sans raisons, de nombreux crimes, malgré que l’Ecriture, comme nous le verrons, en a sans doute rajouté, n’est aucunement un homme profane, comme le sont la plupart des politiciens d’aujourd’hui. Il est difficile de concevoir aujourd’hui que de très grands criminels puissent avoir la crainte de Dieu… au moins par moments. Eux aussi étaient hommes de leur temps et de leur culture. Or les Romains avaient une religion, les juifs aussi, de même que tous les peuples. Par conséquent, l’analyse froidement politique et de rapport de forces matérielles n’existait pas à l’époque ; même dans les grands crimes, les dieux avaient leur part.
4 Vu la façon dont fut annoncé ce concurrent royal, et les personnages des mages, qu’il avait ouï dire astrologues, Hérode fait tout de suite le rapport entre ce concurrent et le messie attendu par les juifs. Il comprend immédiatement qu’il aura contre lui une partie du peuple et le Ciel lui-même. Alors, d’une façon qu’on peut techniquement qualifier de satanique (‘satan’ voulant dire ‘l’adversaire’ de Dieu), Hérode décide d’employer les armes du Ciel contre le Ciel : il se fait assister par la science sacrée.
5 Quand Bonaparte conquit de force vive le pouvoir en France, la religion chrétienne était encore interdite par la révolution de 1789. Quand il envisagea de se faire empereur, en fin politique hérodien, il comprit que l’apparence d’un sacre spirituel augmenterait l’efficacité de son prestige. Il traita donc avec le pape Pie VII en ces termes : « Je vous rétablis le droit de religion et vous faites mine de m’approuver comme empereur chrétien. » Il paraît qu’il aurait dit au pape : « Dieu est une hypothèse, mais la morale et la religion sont une nécessité politique pour encadrer le peuple. »
6 Hérode convoque donc le clergé, pour utiliser son savoir aux fins de sa propre politique de défense d’un trône immérité. Les princes des sacrificateurs sont les prêtres du Temple de Jérusalem, où d’innombrables sacrifices d’animaux se pratiquaient, surtout les jours de grandes fêtes, qui rassemblaient aussi les juifs de la diaspora. Les scribes du peuple constituaient le bas clergé capable de lire la Torah dans les synagogues, pendant les sabbats. Hérode sait que le messie est annoncé par la religion, mais ignore quels sont les signes de reconnaissance donnés par l’Ecriture. Cela illustre son manque de culture religieuse. Comme Napoléon, c’est un homme sans intérêt personnel pour la religion, mais qui sait compter avec elle dès lors qu’elle influence puissamment le peuple (L’histoire atteste que Napoléon, à Sainte Hélène, a déclaré mourir en chrétien : Dieu le sait sans doute).
7 On note que le texte ne fait pas dire à Hérode : « Où le Messie est-il engendré ? » mais « Où le Christ est-il engendré ? » Christos est le mot grec pour désigner le Messie hébreu. Sous l’influence de l’ancienne colonisation grecque de la Palestine, la Torah était lue en grec dans les synagogues, sous forme de sa traduction qu’on appelait la Septante. Il n’est donc pas impossible qu’Hérode ait employé le mot Christ, mais ce n’était forcément pas de bonne politique pour jouer au sincère croyant auprès du clergé juif. Il est vrai qu’Hérode semble ne pas s’embarrasser outre mesure de formalités dans ses rapports avec le clergé, puisque l’Evangile dit carrément Il assemble tous les sacrificateurs et les scribes ; il n’aurait pas parlé autrement à ses soldats ou aux filles de son harem.
8 La réponse d’Hérode est disproportionnée par rapport à l’information recherchée. Il ne fait guère de doute que bien des juifs pieux auraient pu lui donner cette information, puisque le Messie portait le titre de ‘fils de David’ et que Bethléem était la ville de naissance de David. Il eut été plus efficace, pour Hérode, d’obtenir cette réponse discrètement au lieu de réunir une espèce de concile, propre à faire s’interroger les gens, et à montrer aux mages à quel point il craignait l’information dont ils étaient porteurs.
9 « Les religieux avaient-ils conscience de livrer une arme à Hérode en lui offrant l’information demandée ? » Vu le nombre d’assassinats qui ont émaillé son gouvernement, y compris dans sa propre famille, on peut conclure que les religieux qui lui ont livré l’information n’étaient pas innocents de l’usage peu religieux qu’il en ferait.
Ainsi qu’il est écrit
6/1 L’argument-massue ainsi qu’il est écrit
1 …Ils (Les prêtres) lui disent : « À Bethléem-(maison-du-pain) de Judée ainsi qu’il est écrit-graphein par le prophète… (Mt 02/05 = P 011). On a déjà rencontré, et on rencontrera encore souvent dans l’Evangile, le refrain ‘telle chose se passe parce qu’il est écrit’. Cela est en rapport avec le caractère spécifique des ‘religions du livre’. Le judaïsme et l’islam sont des ‘religions du livre’. Cela signifie, en schématisant, que ce qui constitue la judéité, c’est de reconnaître la Torah comme un texte inspiré par Dieu, une révélation. L’autorité suprême est la Torah. Semblablement le Coran, censé avoir été dicté à Mohammed par l’archange Gabriel, et non pas écrit par lui, est l’autorité suprême dans l’islam.
2 Reste ensuite à interpréter la Torah ou le Coran, et c’est pourquoi ces deux traditions, et surtout la juive, pratiquent abondamment les discussions entre docteurs pour savoir ce que signifie le texte sacré.
3 Le même archange Gabriel est censé, dans l’exotérisme chrétien, avoir suscité la chair de Jésus dans le sein de Marie. Aussi Jésus, corporellement, tient-il, dans le christianisme la place du Coran dans l’islam et de la Torah dans le judaïsme, et particulièrement à travers le rite eucharistique, censé perpétuer le contact vivant avec la chair du Christ. Et, comme seuls les prêtres peuvent opérer la transformation magique de l’hostie en corps du Christ, en pratique, l’autorité suprême en christianisme appartient au clergé, c’est-à-dire en Catholicisme au pape, chef du clergé. Le Protestantisme-Réformé, de ce point de vue, apparaît plus comme version ‘religion du Livre’ du christianisme.
6/2 Le juste usage ésotérique de l’Ecriture
1 Ceci dit on peut comprendre que, dans une ‘religion du Livre’, l’argument c’est écrit suffise à prouver la vérité d’un fait ou d’un enseignement. En pure spiritualité ce n’est aucunement le cas. La Bhagavad Gita hindoue, par exemple, souligne le fait que le sens de l’Ecriture sacrée est loin d’être toujours le sens apparent : Il est une parole fleurie, dont se prévalent les hommes qui manquent de sagesse. Ils sont attachés à la lettre du Vêda. Ils prétendent : « Il n’y a rien au-delà » (BG 02/42). La Gita va même jusqu’à affirmer que le vrai yogi dépasse l’enseignement des Ecritures : Lorsque ton intellect, rendu perplexe par ce que tu auras entendu (dans les Védas), se fixera, inébranlable et ferme, dans la contemplation, alors tu atteindras la réalisation spirituelle (BG 02/53). On est très loin de l’argument massue : c’est écrit.
2 Jésus, de ce point de vue, occupe une position intermédiaire, sans doute nécessitée par le manque d’ouverture spirituelle de son public. Il signale les contradictions de l’Ecriture, sans vraiment conclure sur le problème que cela pose (Mc 12/35 = P 242, à propos du fait contradictoire que le Messie est fils et en même temps seigneur de David et Jn 10/34 = P 185, à propos de la Loi qui dit vous êtes des dieux).
3 Ici se situe une importante frontière entre l’exotérisme religieux et l’ésotérisme spirituel. Pour l’exotérisme la forme fait loi ; forme de l’Ecriture ou de la parole du pape et de ses dogmes. Alors que, pour l’ésotérisme, seule l’intelligence spirituelle, chose intérieure au disciple, est juge en dernier ressort.
4 Signalons, cependant, le danger d’un faux ésotérisme qui jette aux orties l’Ecriture en prétendant se suffire de l’intelligence spirituelle. Jésus dit : l’Écriture ne peut être récusée (Jn 10/35 = P 185) et la Gita déclare : Que les Écritures soient pour toi l’autorité qui détermine ce qui doit être fait et évité. C’est en connaissant les prescriptions des Écritures que tu dois agir dans ce monde (BG 16/24). On remarque que les Ecritures sont ici en rapport avec l’action ; la chose est moins évidente pour la connaissance unitive, qui relève de la méditation. Il ne s’agit donc pas de dégager l’Ecriture, mais de pouvoir expliquer spirituellement la nécessité des passages même que l’on refuserait de prendre à la lettre.
6/3 La terreur d’Hérode
Les scribes continuent la citation du texte par ces mots ‘Et toi, Bethléem, terre-gê de Judée, tu n’es nullement le plus petit parmi les gouvernements-hêgemôn de Judas, car de toi sortira-exerkhesthai un gouvernant-hêgoumenos, qui sera le pasteur-poimainein de mon peuple-laos Israël (Mt 02/06 = P 011). On comprend que ces précisions sont de nature à enfoncer le couteau dans la plaie d’Hérode : il n’aura pas affaire à un roitelet, mais à un maître dans l’art de gouverner.
Le secret des mages, si difficile à comprendre
7/1 Les mages, co-responsables du massacre à venir
1 …Alors Hérode appelle-kalein les mages-magos en secret-lathra, et se fait préciser-akriboein auprès d’eux le temps-khronos de l’apparition-phainein de l’astre-astêr, (Mt 02/07 = P 011). On vient de voir qu’Hérode aurait pu s’informer auprès des prêtres de façon plus discrète, et voici que le texte précise maintenant qu’il appelle-kalein les mages-magos en secret-lathra. Le contraste de ces deux convocations pose question. Vu qu’il était déterminé à nier la légitimité du nouveau ‘roi des juifs’, il est logique qu’il ne s’affiche pas avec les hérauts du dit roi.
2 Mais que devaient penser les mages d’une convocation en catimini, alors que tout les présente comme de prestigieux personnages et qu’ils étaient reçus par un roi ? Vu la science spirituelle et politique dont ils étaient détenteurs, il ne fait aucun doute qu’ils ont lu dans l’âme noire d’Hérode comme dans un livre. Si Hérode sait manipuler le secret politique, eux sont des princes en matière de secret spirituel, comme le montrent leur apparition et leur disparition mystérieuses. Or le spirituel surpasse le politique. Aussi n’ont-ils pas été dupes de la question du roi à propos du temps de l’apparition de l’astre. Ils ne pouvaient ignorer qu’Hérode cherchait à estimer l’âge actuel de son concurrent.
3 Alors se pose une formidable question : « Les mages, si savants, prophétiques et astrologues, ne pouvaient pas ignorer le projet de massacre qui se profilait dans la tête assassine du roi, que d’ailleurs ils contestaient frontalement par l’annonce publique qu’ils venaient de faire à Jérusalem de la naissance de son concurrent. Pourquoi, dès lors, lui ont-ils livré ce détail, relatif à l’âge de l’enfant ? » En effet, le texte précise ensuite qu’Hérode envoie mettre à mort, dans Bethléem et tout son territoire, tous les enfants de moins de deux ans, d’après le temps qu’il s’est fait préciser par les mages (Mt 02/16 = P 011). Autrement dit, les mages sont co-responsables du massacre et n’ont pas l’excuse de l’ignorance.
4 A cette question, il y a trois réponses possibles. Si le clergé n’envisage jamais cette question, pourtant incontournable, c’est parce qu’il refuse les trois réponses. La première, c’est que les mages se sont fait duper par Hérode, ce qui revient à les prendre pour des naïfs et cela ne cadre aucunement avec la présentation qu’en fait le texte et la science qu’il leur reconnaît.
5 La deuxième réponse, c’est qu’ils savaient qu’Hérode risquait de faire mauvais usage de l’information qu’ils lui transmettaient, mais qu’ils étaient impressionnés par le fait qu’il était roi ou qu’ils le craignaient. Mais cela ferait d’eux des pleutres et des co-criminels ; là aussi trop manifestement à contre-texte.
6 La troisième réponse, c’est qu’ils savaient l’usage que le roi ferait de leur information et qu’ils en assumaient les conséquences, comme nécessaires à leur projet et à leur mission. Mais cela plonge dans une perspective ésotérique que le clergé, dans son état actuel, refuse ; c’est pourquoi il élude méthodiquement la question, et autant que possible les mages eux-mêmes. Pourtant, la Bible est remplie de récits où la perversité des hommes et leurs crimes contribuent à la réalisation du plan de Dieu. Par exemple les frères de Joseph, jaloux de lui, qui le vendent à un marchand d’esclaves, qui, lui-même, le vend à la cour de Pharaon, dont il deviendra le second en titre, ce qui lui permettra de sauver de la famine la descendance d’Israël son père (Gn 37 et 38-45).
7/2 Jésus, le tulku des Mages
1 Dans certaines écoles du bouddhisme et lamaïsme tibétain la nomination d’un chef lama se fait dans la petite enfance de ce dernier. Or la transmission n’est pas héréditaire, les lamas étant des moines sans enfant. Une collection de sciences sacrées particulières opère cette désignation. Par exemple, on présente à plusieurs petits enfants, morphologiquement parfaits, bien nés et de bonne famille, divers objets dont certains ont appartenu à un grand lama récemment défunt. L’enfant qui choisit les objets du défunt, sans erreur ni hésitation, démontre par là son affinité avec lui. Bien d’autres considérations interviennent, entre autres astrologiques (et les mages sont astrologues). Lorsque l’enfant est identifié, il quitte sa famille et rentre au monastère, où il recevra une éducation complète, pour le préparer à sa haute fonction.
2 Or, il se trouve que, dans les nombreuses légendes entourant les Rois-Mages, il en est une qui dit que les Mages ont disposé l’or, l’encens et la myrrhe devant l’enfant Jésus, pour voir ce qu’il choisirait. Il a choisi les trois, prouvant ainsi sa qualité de nouvelle incarnation divine.
3 Dans le peuple, on dit que « les tulkus sont des réincarnations du maître qui vient de mourir ». La formule est naïve, car il arrive souvent que l’enfant tulku soit né avant la mort du maître. Ce problème existe dans l’Evangile avec le prophète Isaïe dont nous avons parlé. Après la transfiguration, les disciples interrogent Jésus : Pourquoi les scribes disent-ils qu’Élie doit venir d’abord ? (Mc 09/11 = P 126). Jésus répond, comme nous l’avons vu, qu’Élie est déjà venu et les disciples comprennent qu’il parle de Jean le Baptiste. Un ésotérisme relativement populaire dira alors : « Jean le Baptiste est la réincarnation d’Élie. » Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit. La preuve en est que Jésus dit : Élie est déjà venu, et ils ne l’ont pas reconnu, mais l’ont traité à leur guise.(Là Jésus parle de Jean le Baptiste), mais il rajoute De même le Fils de l’homme aura lui aussi à souffrir d’eux. » (Mt 19/12 = P 126) Dans cette deuxième partie de la phrase, Jésus parle de lui-même. Si on pense en termes de réincarnation, cela signifierait qu’Élie se serait réincarné en deux hommes contemporains : le Baptiste et Jésus.
4 « De quoi s’agit-il alors ? » Il s’agit d’une confusion entre la réincarnation, qui est un processus de l’existence humaine, et la métempsychose, qui en est un autre. Dans la réincarnation, l’atman, qui vient de quitter un corps-mental, et qui n’est pas encore assez pur (assez sattvique) pour passer du plan d’existence humain au plans supérieurs de l’Etre, vient habiter un autre corps-mental (par la naissance). Alors que la métempsychose, comme le nom l’indique est le passage de certains éléments psychiques d’un être vivant terrestre à un autre.
5 Cela peut se produire du vivant de l’être terrestre que ces éléments psychiques quittent. C’est le cas dans la scène évangélique des possédés de Gadara (Mc 05/01 = P 098). Jésus fait sortir les esprits impurs du possédé qui vivait dans les tombeaux et les implante dans un troupeau de deux mille porcs. Il est remarquable que l’homme vivait dans les tombeaux, autour desquels errent les résidus psychiques des morts, car cet homme devenait le réceptacle de ces résidus.
6 Les rites funéraires, dans toutes les traditions, visent non seulement à accompagner les morts, mais aussi à protéger les vivants de leurs résidus psychiques. Lorsque, très exceptionnellement, le mort est un véritable saint, les résidus deviennent positifs et on en fait des reliques. Pour la plupart des humains, c’est l’inverse ; voilà pourquoi les cimetières étaient autrefois toujours en dehors des villes… mais, comme les villes se sont étendues avec l’urbanisation moderne, les habitants se trouvent tous plus ou moins dans la situation du possédé de Gadara : exposés aux résidus psychiques des morts, et cela contribue au dérèglement de la civilisation entière au fil des siècles.
7 Donc, le jeune tulku, par le moyen de rites magiques, et par les qualités que l’on a discernées en lui, capte certains éléments psychiques du sage qui vient de quitter son corps. Or il se trouve que, dans le cas d’un sage et d’un saint, la cohérence du psychisme est immensément plus grande que dans le cas de la mort d’un profane dont le psychisme a toujours été plus ou moins dispersé. Cela résulte de la pratique de la concentration et du refus du bavardage chez le sage et non chez le profane. Comme un homme doué peut hériter de la bibliothèque d’un savant, ce qui le fera progresser beaucoup plus que ses voisins, même aussi doués que lui, un tulku hérite d’une grande partie du psychisme d’un sage. Dans le bouddhisme tibétain, le sage mourant lui-même, opérait certaines méditations en vue d’obtenir cet effet.
8 Dans la conception ésotérique de la fonction des Mages de l’Evangile, les cadeaux symboliques qu’ils offrent à Jésus sont les supports d’influences psychiques et spirituelles de cette nature ; des reliques en quelque sorte. Exactement comme dans le rite eucharistique le pain et le vin sont les supports d’une transmission du Christ vers le disciple actuel. Cette transmission vient doubler celle de l’enseignement véhiculé par le livre sacré de l’Evangile et de son ensemble biblique. Elle risquerait de tourner à la superstition, si l’enseignement était refusé et le rite eucharistique idolâtré comme efficace par le seul geste qu’il représente.
7/3 Les ‘enfants innocents’ ou les ‘coupables utilement sacrifiés’ ?
1 Ceci étant mis au clair, on peut revenir à la terrible question de la responsabilité des Mages dans le massacre qu’Hérode se prépare à faire, de tous les enfants de l’âge de Jésus pour être sûr de ne pas le manquer dès lors qu’il ne connaît pas son identité individuelle. Dans la religion chrétienne exotérique, on appelle cela ‘le massacre des saints innocents’. Or rien ne prouve qu’ils étaient saints ni innocents. Du point de vue de la théologie chrétienne, qui refuse la préexistence de l’être avant la naissance, un petit enfant est forcément innocent, même s’il est handicapé ou difforme. « Dieu a voulu qu’il naisse ainsi » : voilà tout ce que peut en dire la théologie. Les croyants de base s’en contentent… on se demande comment ils font. Le meilleur moyen consiste probablement à ne pas y penser, tant il est vrai que seules dérangent les questions que l’on se pose.
2 Mais tel n’est pas l’enseignement de Jésus. Dans le passage de la ‘Tour de Siloé’ (Lc 13/04 = P 182) ou du massacre opéré par Pilate (Lc 13/01 = P 182), Jésus présente des victimes ‘innocentes’, les unes tuées par l’effondrement d’une tour à Jérusalem, les autres tuées dans une répression des Romains contre une révolte de certains juifs religieux. Dans les deux cas, des enfants pouvaient se trouver parmi les morts. Or Jésus dit des victimes du massacre : « Pensez-vous que, pour avoir subi pareil sort, ces Galiléens fussent de plus grands pécheurs que tous les autres Galiléens ? Non, je vous le dis…(Lc 13/02 = P 182) et, pour les victimes de l’effondrement : pensez-vous que leur dette fût plus grande que celle de tous les hommes qui habitent Jérusalem ? Non, je vous le dis…(Lc 13/04 = P 182). Dans les deux cas, Jésus envisage le péché ou la dette. Voilà qui cadre parfaitement avec la loi du karma, faisant jouer la responsabilité des humains d’un cycle d’existence à l’autre.
3 Il est des passages de l’Evangile, et c’est actuellement le cas, qui nécessitent, pour être compris, la reconstitution d’un puzzle doctrinal et scripturaire. Il n’est écrit nulle part que le sens profond de la spiritualité saute aux yeux du premier venu ; cela se mérite et nous nous y efforçons. Les nombreux enfants morts que fera Hérode ne sont pas des innocents ; ils sont nés là, comme conséquence de leur propre karma, éventuellement lui-même assassin. On récolte ce qu’on sème.
4 Entendons-nous : un enfant qui naît handicapé est innocent, dans le contexte de la présente vie -et l’on doit tout faire pour l’aider puisqu’il est de notre prochain-. Il n’empêche que, dans le contexte de la succession des cycles existentiels, ce handicap, qui touche lui et non un autre, n’est pas dû au hasard, mais à la justice immanente du monde créé.
5 Les enfants victimes d’Hérode accomplissent leur destin, par la main du roi criminel. C’est ainsi que les actes mauvais participent à l’ordre du monde, sans le savoir. Mais la mort de ces enfants remplit aussi une autre fonction : leur psychisme tout neuf doit trouver une autre affectation. Or il se trouve un enfant, précisément de leur âge, de leur culture, de leur religion, de leur race et qui survit à proximité, un enfant d’une puissance d’accomplissement déjà exceptionnelle : Jésus (En fait il en reste deux, car Jean le Baptiste, qui a trois mois de plus que Jésus, y échappe aussi. Mais, comme nous le verrons, étant né à Jérusalem, il n’était probablement pas concerné par le massacre). C’est lui, Jésus, qui capte ces psychismes déjà formés et devenus sans affectation. Et là se trouve un des secrets de la surpuissance cognitive de Jésus, dont ses parents s’étonnent lorsqu’ils le retrouvent à douze ans en train d’enseigner les docteurs du Temple (Lc 02/47 = P 014), et de sa surpuissance thaumaturgique (les miracles) en de multiples occasions.
6 Ainsi le châtiment des enfants non-innocents était aussi un sacrifice en vue de donner au Messie les moyens humains de son œuvre. Dieu fait du mal (partiel) un bien (global). Tout mal contribue au Bien absolu. Les Mages, sans aucun doute, ont stratégiquement participé à ce choix du tulku et à cette métempsychose au profit de Jésus. Cela faisait partie de leur mission. Le texte dit bien à la fin qu’Hérode s’est senti dupé par les mages (Mt 02/16 = P 011) ; il le fut plus encore qu’il ne le croyait, car ce n’est pas seulement parce qu’ils ne sont pas revenus l’informer après avoir trouvé Jésus qu’ils l’ont dupé.
7/4 Le précédent de Moïse
1 Pour tout juif instruit de la Torah (pléonasme), l’histoire du massacre des ‘saints innocents’ fait penser à la naissance de Moïse. Les Egyptiens craignaient une révolte de leurs esclaves devenus trop nombreux. Pharaon ordonna que tous les nouveau-nés mâles hébreux soient tués. Un seul réchappa, qui reçut en prime une éducation pharaonique : Moïse. Le cas est similaire à celui de la naissance de Jésus. A la différence près que, dans le cas de Moïse, c’est Pharaon, le ‘méchant’ de l’histoire, qui décide seul du massacre, alors que, dans le cas de Jésus, il faut fermer les yeux pour ne pas voir que les Mages y participent activement.
2 Les évangiles ne sont pas des récits directement historiques, mais des compositions, dont le but est de susciter la foi en Jésus (Jn 20/31 = P 321). Un des arguments contre l’historicité de la scène des Mages consiste à dire : « Le but était de prouver aux lecteurs juifs que Jésus représentait le nouveau Moïse. Le récit des Mages et du massacre d’enfants ressemble tellement à la naissance de Moïse, que le lecteur juif concevrait Moïse comme une préfiguration de Jésus. Il s’agit donc d’une composition de propagande, non d’un récit historique. » En réalité, l’un n’empêche pas l’autre. Il est parfaitement possible qu’un récit évangélique soit plus ou moins historique, mais présenté de telle façon qu’il évoque immanquablement, dans la conscience d’un connaisseur de la Torah, des parallèles entraînant l’extension de sa foi de la Torah vers l’Evangile. Si Jésus est vraiment le Messie attendu par les juifs (ou au moins une ‘partie’ du Messie, celle du ‘premier avènement’), il est naturel et nécessaire qu’il synthétise en lui-même les caractéristiques les plus marquantes des grands prophètes qui l’ont précédé et annoncé.
7/5 Le problème de l’historicité du massacre
1 Un autre argument, de poids celui-là, se présente contre l’historicité du ‘massacre des saints innocents’. Lorsque les chefs religieux conduisent Jésus à Pilate en vue de le faire condamner à mort, Pilate, que les disputes religieuses ne concernaient pas en tant que procurateur romain, leur dit : « Prenez-le, vous, et jugez-le selon votre Loi. » Les Juifs lui dirent : »Il ne nous est pas permis de mettre quelqu’un à mort » (Jn 18/31 = P 277). En effet, le droit de ‘haute justice’ était réservé à l’occupant romain ; les tribunaux juifs ne valant que pour les affaires de moindre importance. Il semble donc très irréaliste qu’Hérode, installé sur son trône par les Romains, ait pu, sans jugement et sans faute de la part des victimes, exécuter une population d’enfants sans se mettre à dos le procurateur.
2 Peut-on estimer cette population de victimes ? Le texte dit : Hérode… fut pris d’une violente fureur et envoya mettre à mort, dans Bethléem et tout son territoire, tous les enfants de moins de deux ans… (Mt 02/16 = P 011). Or quelle était l’ampleur du territoire sur lequel régnait Hérode au moment de la naissance de Jésus ? Les Hérode changèrent de territoire au cours du temps. Au moment de la mort de Jésus, ils régnaient sur la Galilée (Pilate demanda si l’homme était Galiléen. Et s’étant assuré qu’il était de la juridiction d’Hérode, il le renvoya à Hérode : Lc 23/07 = P 280). Mais, au moment de la naissance de Jésus, ils régnaient sur la Judée (comprenant Jérusalem), ainsi, lorsque la sainte famille revient d’Egypte, il est dit : apprenant qu’Archélaüs règne sur la Judée à la place d’Hérode son père, Joseph craint de s’y rendre (Mt 02/22 = P 013). Lors de la naissance de Jésus le royaume d’Hérode est la Judée, comprenant Jérusalem, quelques autres villes dont un village proche de Jérusalem, Bethléem, lieu de naissance de Jésus.
3 On estime à 500 personnes la population de Bethléem à l’époque, ce qui fait 250 mâles et peut-être une dizaine d’enfants de moins de deux ans. Qu’Hérode ait commis un tel crime et que le procurateur romain ait fermé les yeux, ne souhaitant pas non plus qu’il y ait deux rois juifs concurrents sur le territoire, cela est politiquement plausible. Par contre, la tradition chrétienne laisse entendre qu’il faut comprendre le passage dans Bethléem et tout son territoire comme désignant tout le territoire d’Hérode, soit la Judée entière, et non tout le territoire de Bethléem.
4 L’ampleur du massacre accentue la ressemblance avec Moïse car il s’agissait alors de l’ensemble des esclaves juifs de toute l’Egypte, or ils étaient là depuis des siècles. Cet argument du massacre politiquement improbable, voire impossible, serait donc valable, si on ne pouvait raisonnablement penser qu’il se limitait à Bethléem. C’est d’ailleurs précisément pour savoir où était l’enfant qu’Hérode a réuni les prêtres. Pourquoi aurait-il étendu le massacre à toute la Judée au risque évident de susciter une révolte populaire doublée d’une réprimande sévère des Romains ?
7/6 Le témoignage d’un seul évangéliste est-il valable ?
1 Un autre argument contre l’historicité de ce passage évangélique consiste à dire : « Seul Matthieu raconte la scène, il est donc probable que ce soit une invention propre à sa composition évangélique. » Mais, si on devait supprimer de l’Evangile toutes les scènes qui ne sont racontées que par un évangéliste, on l’amputerait grandement et en particulier le plus clair de l’évangile de Jean disparaitrait.
7/7 Des sources historiques aussi mystérieuses que les sources du Nil
1 Il nous faut cependant envisager une autre déclinaison de cette objection : « Lors du retour de la sainte famille d’Egypte, M atthieu raconte : apprenant qu’Archélaüs régne sur la Judée à la place d’Hérode son père, Joseph craint de s’y rendre… il se retire dans la région de Galilée et vient s’établir dans une ville appelée Nazareth… (Mt 02/22-23 = P 013). Selon Matthieu, la sainte famille n’habitait pas la Galilée avant la fuite en Egypte. Mais Luc, non seulement ne parle pas de l’aventure des mages, du massacre des enfants et du séjour en Egypte, mais, juste après la présentation de Jésus au Temple, il écrit : quand ils eurent accompli tout ce qui était conforme à la Loi du Seigneur, ils retournèrent en Galilée, à Nazareth, leur ville. (Lc 02/39 = P 013). Et, avant la naissance de Jésus, qui eut lieu pendant un voyage, à cause du recensement le même Luc déclare : Joseph aussi monte de Galilée, de la ville de Nazareth, en Judée, à la ville de David, qui s’appelle Bethléem, parce qu’il était de la maison et de la lignée de David… (Lc 02/04 = P 008). Le désaccord entre Matthieu et Luc est flagrant.
2 Non seulement Luc ne parle pas de trois événements essentiels dont parle Matthieu, mais ce qu’il affirme prouve qu’il les ignore ! On peut comprendre qu’un évangéliste ne traite pas d’un sujet important, sachant qu’un autre évangéliste a déjà raconté la chose, mais il semble hautement improbable que des faits aussi essentiels que les mages, le massacre des enfants de Bethléem et le séjour en Egypte de la sainte famille aient été ignorés de certains évangélistes et de la communauté pour laquelle ils écrivaient. Cela amènerait à considérer comme non historique, non seulement le passage des mages, mais aussi celui du massacre et le séjour en Egypte, ce qui commence à faire beaucoup.
7/8 Un fond historique mythologisé
Nous concluons, autant que l’on peut conclure à deux mille ans de distance, à l’historicité de ces trois événements (mages, massacre, Egypte), avec une très probable et forte exagération de l’interprétation traditionnelle en ce qui concerne le massacre. Il faut cependant ne pas ignorer que les origines du christianisme sont profondément obscures, car tout cela n’explique pas que Luc, non seulement ait omis mais qu’il ait aussi ignoré les trois événements dont nous parlons. Assurément, tous les mystères de l’Evangile ne sont pas liés à sa profondeur spirituelle. Si l’Eglise d’aujourd’hui et des siècles passés a beaucoup à cacher pour le maintien de sa gloire, il est probable qu’il en fut ainsi, pour l’Eglise Romaine en tout cas, dès son commencement.
7/9 Pourquoi mages, massacre et Egypte ont-ils été occultés par les autres évangélistes ?
1 Question alors : « Pourquoi l’Eglise aurait-elle eu intérêt à cacher ou au moins amoindrir les trois événements que nous considérons ? » Les mages, pour occulter sa dette vis-à-vis de la Tradition primordiale, de l’Orient, et pour cacher le fait résultant que le christianisme est une tradition religieuse légitime et non ‘la’ tradition légitime.
2 Le massacre avait intérêt à être caché auprès de la plupart des évangélistes, car l’argument de faire ressembler Jésus et Moïse ne vaut qu’auprès des juifs ; or l’Eglise Romaine visait l’empire entier et commençait à devenir fortement anti-juive. Par contre Matthieu, qui s’adressait surtout aux juifs, ne pouvait occulter ce fait.
3 Le séjour en Egypte, devait aussi être occulté, parce que l’Egypte est une civilisation beaucoup plus ancienne que Rome et l’Eglise romaine se voulait nouveauté pure et non héritière d’une autre culture, voire d‘une autre religion.
7/10 L’outrecuidance et l’hypocrisie d’Hérode
1 …puis Hérode les envoie-processionnellement-pempein les mages à Bethléem en leur disant : « Renseignez-vous-exetazein avec précision-akribôs au sujet du petit-enfant-serviteur-paidion, et, quand vous l’aurez trouvé-heuriskein, revenez-me-l’annoncer-apangelein, afin que moi aussi, je me prosterne-devant-proskunein lui. » (Mt 02/08 = P 011)
2 Le mot envoie en procession montre l’importance de la délégation des mages, qualitativement sans doute et quantitativement peut-être. Certaines versions parlent de plus de cent personnes dans la caravane. Cela épaissit encore le mystère de la convocation ‘en secret’ des mages par Hérode. Aussi bien le secret de leur disparition, alors qu’il est évident que les espions d’Hérode les filaient. Le texte, si discret sur les mages, donne ici une indication, presque à regret. Qu’est-ce qui se déplace en procession, sinon des reliques sacrées ? La nature des offrandes apportées par les mages se précise alors.
3 Le fait qu’Hérode les envoie précisément à Bethléem renforce l’hypothèse que le massacre suivant n’a sans doute pas dépassé les frontières de ce village.
4 Hérode prend littéralement les mages pour des serviteurs : Renseignez-vous avec précision au sujet du petit-enfant-serviteur, et, quand vous l’aurez trouvé, revenez me l’annoncer. Les mages, conscients de cette grotesque inversion hiérarchique, se montrent plus rusés que le renard (Lc 13/32 = P 187) et font mine de reconnaitre sa légitimité vis-à-vis d’eux.
5 …afin que moi aussi, je me prosterne-devant-proskunein lui. Un proverbe dit ‘La queue du diable dépasse toujours de son déguisement.’ Le problème des orgueilleux comme Hérode c’est que, se surestimant eux-mêmes, ils ont tendance à sous-estimer les autres. Les mages, habilement, glissent leur stratégie dans cette faille de caractère.
6 Comme, dans un spectacle, on commence par un artiste débutant, pour terminer en apothéose avec la célébrité, Hérode envoie les mages auprès de Jésus comme les hérauts de sa propre gloire. Il est assez naïf pour se figurer qu’ils prendront pour argent comptant son simulacre de respect du spirituel.
7 Il y a là un enseignement. La victime d’une duperie a toujours tendance à percevoir l’abuseur comme un trompeur, au point d’ignorer qu’il est avant tout un trompé, un égaré. La bhagavad Gita fait bien ressortir ce point en évoquant le méditant hypocrite : Celui qui retient ses sens et ses organes d’action, et reste assis se tenant coi, mais dont le mental s’attache encore aux objets des sens, n’est qu’un simulateur, victime d’une compréhension erronée (BG 03/06). Simulateur à première vue, ignorant au fond. Tout tort fait à autrui est une ignorance avant d’être un méfait. C’est l’ignorance de la loi métaphysique des ‘actions et réactions concordantes’ ; l’oubli de l’omniprésence de Dieu et de sa justice immanente.
8 C’est pourquoi le sage, même lésé, plaint son abuseur, ce qui ne le dispense pas de trouver juste son châtiment. Lorsque A fait du tort à B, le plus à plaindre est A, car il aura probablement plus de difficultés à se remettre des conséquences de l’acte. Le silence des mages exprime aussi cela. Quelques saints chrétiens se sont hasardés à prier pour les damnés, voire pour le diable, mais cela ne fut guère apprécié de la hiérarchie religieuse : on ne plaisante pas avec le dualisme.
7/11 Les mages et les angelos reconnus par Abraham
1 …Les mages écoutent-akouein le roi-basileus, et ils partent-poreuesthai. Le même mot en grec désigne ‘entendre’ et ‘écouter’, donc avoir l’entendement de ce que l’on écoute. Les mages ne sont pas dupes. On note que le passage les montre silencieux, bien qu’il précisera ensuite ce qu’Hérode a appris d’eux (la durée de leur voyage). Echo du début et de la fin de l’Evangile, encore une fois ; Jésus demeure silencieux avec un autre Hérode, fils de celui des mages. Hérode l’interroge avec force paroles, mais Jésus ne lui répond rien (Lc 23/09 = P 280). Jésus répond à celui qui présente une légitimité, le grand prêtre, par exemple (Mc 14/62 = P 274), ou Pilate (Jn 18/34 = P 278), mais pas à Hérode. Les mages, symboliquement dans le texte, font de même.
2 …et voici que l’astre-astêr les précède-proagein, celui qu’ils ont vu-idein au Levant-anatolê. Comme déjà dit, l’astre n’avait aucune raison de s’éteindre une fois les mages arrivés à Jérusalem, pour se rallumer à leur sortie de chez Hérode. Aucune, sauf qu’il fallait que les mages, par leur information, déclenchent une certaine réaction chez Hérode, qui apparaît alors, dans sa colère, comme une pure marionnette du dessein divin.
3 Une autre question se pose : « Hérode leur dit : ‘Renseignez-vous au sujet du petit enfant, et, quand vous l’aurez trouvé, revenez me l’annoncer’. Ne pouvait-il pas, lui le roi, envoyer des enquêteurs dans un aussi petit village que Bethléem, pour repérer une naissance récente dans une famille d’émigrés ? » Evidemment qu’il le pouvait. Il est probable qu’il se doutait que ce roi, aussi concurrent que mystérieux, annoncé par ces personnages ‘magiques’ ne pouvait être identifié que par eux.
4 On voit ainsi qu’Hérode, et ce sera le cas aussi de Pilate (Lorsque Pilate entend cette parole, il est encore plus effrayé : Jn 19/07 = P 285), n’est pas un aussi grossier politicien matérialiste qu’on pourrait le croire, à l’image des gestionnaires boursiers déguisés en hommes d’état d’aujourd’hui. Hérode a le sens du mystère et d’un certain ésotérisme, mais son orgueil est tel qu’il n’hésite pas à se lancer dans un ‘bras de fer’ avec le transcendant. La réaction d’Abraham, lorsqu’il rencontra les trois angelos, les hommes-messagers divins (Gn 03), fut toute différente : Abraham leva les yeux, et il vit trois hommes qui se tenaient debout près de lui. Dès qu’il les vit, il courut à leur rencontre depuis l’entrée de la tente et se prosterna jusqu’à terre. Si Hérode avait été un véritable roi juif, pétri de sa tradition, il aurait spirituellement reconnu les mages, comme Abraham, sans hésiter, ‘leva les yeux’ et les reconnut. Les mages et ces trois hommes sont les représentants du même, qui est l’Unique, nécessairement représenté sur terre, mais d’une façon secrète à la fin du cycle.
7/12 Le secret lumineux et le secret ténébreux
1 …jusqu’à venir-erkhesthai se placer-histanai au-dessus-de-epanô là où est le petit-enfant-serviteur-paidion (Mt 02/09 = P 011). Comme dit le proverbe ‘Les voies de Dieu sont impénétrables’ : quel besoin avait-Il de faire passer les majestueux spirituels orientaux par le monstre Hérode avant qu’ils n’aboutissent au nouveau lieu planétaire de l’incarnation divine ?
2 Les mages voient-idein l’astre-astêr, et se réjouissent-khairein d’une joie-khara extrême-megas-sphodra. (Mt 02/10 = P 011). Il est vraisemblable que cette joie succéda à une grande tristesse lorsque l’astre disparut. Un peu comme on aperçoit de très loin dans la plaine de Beauce la cathédrale de Chartres, mais qu’on la perd de vue lorsqu’on pénètre dans les ruelles de la vieille ville, les mages arrivent à Jérusalem et perdent leur boussole astronomique. Ils s’informent, mais personne ne connait cette famille étrangère, si discrète, et installée dans quelque étable ou lieu caché. Hérode, qui a des oreilles partout, comme tout bon roi, et surtout comme tout mauvais roi, ne manque pas d’être vite informé de ces personnages en quête. Hérode, alors, appelle-kalein les mages-magos en secret-lathra (Mt 02/07 = P 011).
3 On rencontre dans cette péricope le double sens du secret. Le plus évident est le secret du malfaiteur, que l’enseignement de Jésus évoque abondamment. Si le maître de maison avait su à quelle heure de la nuit le voleur devait venir, il aurait veillé et n’aurait pas permis qu’on perçât le mur de sa demeure (Mt 24/43 = P 178). Est-ce que la lampe vient pour qu’on la mette sous le boisseau ou sous le lit ? N’est-ce pas pour qu’on la mette sur le lampadaire ? (Mc 04/21 = P 087). Quiconque commet le mal hait la lumière et ne vient pas à la lumière, de peur que ses œuvres ne soient démontrées coupables (Jn 03/20 = P 031).
4 Mais, sauf ‘hérésie’ (mot qui signifie ‘choix’), une citation d’Evangile ne vaut que si l’on envisage toutes les significations d’un thème donné. Aussi Jésus évoque également, mais pour les disciples, cette fois, non pour le peuple, le secret divin. Ne donnez pas aux chiens ce qui est sacré, ne jetez pas vos perles devant les porcs… (Mt 07/06 = P 071). Nicodème, un notable des Juifs, va vers lui de nuit-nux (Jn 03/01 = P 030). L’Evangile précise même que le secret spirituel est une véritable méthode de Jésus : il ne parle pas au peuple sans paraboles, mais, en particulier, il explique tout à ses disciples (Mc 04/33 = P 092).
5 Dans les périodes de décadence spirituelle, et cela en est d’ailleurs un signe distinctif, les autorités, tant religieuses que politiques, invoquent sans cesse la transparence de leurs actions et nient, dans le même temps, qu’il y ait un secret ésotérique et spirituel. La scène des mages rencontrant Hérode est archétypale à ce point de vue ; l’exotérisme religieux ne veut pas entendre parler du secret des mages (qui n’est autre que le jardin d’Eden au Levant, désormais caché par les chérubins : Gn 08) tout en prétendant à la limpide clarté quant aux manœuvres de l’Institution. En somme, le seul secret qu’ils maintiennent vraiment, c’est le secret vis-à-vis du secret spirituel.
Thérèse de l’enfant Jésus et les deux visages de Marie
8/1 La Marie théologique, la ‘plus que déesse’
1 … Les mages vont-erkhesthai dans la maison-oikia, voient-idein le petit-enfant-serviteur-paidion, avec Marie, sa mère-mêtêr… (Mt 02/11 = P 011). Il est très remarquable, et même à première vue choquant, que les mages n’aient pas vu Joseph. Mais n’ont-ils pas vu Joseph, ou est-ce Matthieu qui omet de parler de Joseph ? Et, si c’était le cas, pourquoi ? Pour répondre à cette question, il convient d’observer que la mère de Jésus est traitée de deux façons dans l’Evangile : théologiquement au début et à la fin, plus probablement de façon historique dans le corps du texte.
2 Le traitement théologique de Marie est radical : son fils est Dieu, elle est la ‘mère de Dieu’, theotokos en grec. La scène de la ‘fécondation divine’ par l’archange Gabriel va dans ce sens (P 004), ainsi que la ‘Visitation’ de Marie à Elisabeth, comprenant le ‘cantique de Marie’ (P 005), de même le ‘cantique d’Elisabeth’ lors de la naissance de Jean-Baptiste (P 006), puis l’annonce à Joseph (P 007), la Nativité (P 008), et la Présentation de Jésus au Temple (P 010). La scène suivante est celle des mages ; nous y sommes.
3 Après cela, la Marie-déesse et même super-déesse, ‘mère de Dieu’, disparaît du texte. On retrouve Marie, ‘mère de Jésus’, et non ‘de Dieu’, lorsque Jésus a douze ans, ‘Recouvrement au Temple’ (P 014) après sa ‘fugue’ ; elle est présentée comme une mère ordinaire, d’ailleurs battue en brèche par son fils. Semblablement lors des ‘noces de Cana’ (P 026) et tout le long du texte il en va ainsi y compris dans la scène radicale où Jésus demande à ses disciples, devant sa propre mère : qui est ma mère ? (P 083).
4 Puis, à la fin du texte, au moment ultime, on la retrouve au pied de la croix (P 293) lorsque le ‘disciple que Jésus aime’ lui est confié, et réciproquement. Marie disparaît lors des scènes de résurrection et réapparaît en gloire (dans le Nouveau Testament et non plus dans l’Evangile) au moment de la Pentecôte (réception de l’Esprit Saint), au milieu des apôtres, quasiment à la place de Jésus.
5 Force est de constater que deux conceptions de Marie sont offertes dans l’Evangile, clairement différentiées : une exotérique, la déesse Marie, ‘mère de Dieu’, et l’autre ésotérique, la mère de celui qui, par sa réalisation spirituelle, et la transmission dont il a bénéficié de par les mages, est devenu le support de l’incarnation divine propre à la fin de l’actuelle humanité. Cette Marie ésotérique est beaucoup plus modeste, humaine, discrète, ce qui est en harmonie avec la spiritualité pure. Elle éprouve de manifestes difficultés pour entrer dans le mystère de son fils, mais elle arrive au bout du chemin, littéralement côte à côte avec Myriam de Magdala, illustrant à elles deux, que la femme dispose d’un destin spirituel complet, si tant est qu’elle trouve sur son chemin un homme capable de la guider et qu’elle a l’humilité et la sagesse de le reconnaître comme tel.
6 Le point que nous examinons présentement (les mages ne semblent pas voir Joseph, mais seulement Marie et Jésus) est le dernier endroit, dans le début de l’Evangile qui clôture la Marie théologique, la ‘plus que déesse’.
8/2 Quand le refus du mystère devient comique
1 La phrase que nous venons d’examiner ne vaut que par ce qu’elle ne dit pas (la présence de Joseph), pour le reste, il s’agit d’une évidence : les mages entrent et voient les occupants de la maison.
2 Certains commentateurs ont imaginé que Joseph était parti faire quelques courses pendant la visite des mages, et qu’il est arrivé trop tard pour les rencontrer : le prosaïsme de certaines conceptions pèse au moins son poids d’humour involontaire.
8/3 Le cas singulier de Thérèse de l’enfant Jésus
1 Sainte Thérèse de l’enfant Jésus, plus connue sous le nom de Thérèse de Lisieux, est une sainte particulièrement célèbre en France et dans le monde. Son nom de religieuse, qu’elle avait secrètement souhaité, et qui lui fut donné ‘miraculeusement’ par sa supérieure, selon ses dires dans son autobiographie ‘Histoire d’une âme’, devait la prédisposer à méditer le mystère de l’enfant Jésus. Elle le fit, dans ce récit et dans ses poésies, en s’imaginant n’être qu’un jouet entre les mains de l’enfant-Dieu, un jouet qui se plaît à être jeté, piétiné, démembré, oublié s’il le faut, pour satisfaire aux caprices de l’enfant divin. Mais elle semble ne pas avoir remarqué que l’enfant Jésus (en tant que bébé) apparaît dans trois scènes évangéliques. La première nourrit le merveilleux religieux avec l’adoration des bergers à la nativité (P 008). La deuxième nourrit l’attente messianique avec le cantique de Siméon, le vieux prophète, lors de la présentation de Jésus au Temple (P 010). La troisième, la plus importante (et nous y sommes), traite de la très mystérieuse relation de l’enfant Jésus et des mages, du Levant, et, comme dit saint Augustin, « de la terre des vivants », le paradis, caché et gardé par les chérubins mais non disparu (ou, en langage symbolique extrême oriental l’Agarttha et la Tradition primordiale).
4 Non seulement cet aspect de l’enfant Jésus, pourtant fortement souligné dans l’Evangile, a échappé à Thérèse de Lisieux, mais elle est devenue patronne des missions. Or il n’est que trop évident que les missions chrétiennes de son époque (le XIX° siècle) et du siècle suivant, servirent de couverture et de prétexte à la colonisation du monde par l’Occident, jusqu’au moment où ce dernier se brisa, au prix de deux guerres mondiales qui suscitèrent le réveil des colonisés. Indubitablement, Thérèse, petite bourgeoise peu instruite en dehors du Catholicisme exotérique, étant passée directement de la maison paternelle au couvent à quinze ans, pour y mourir neuf ans plus tard, partageait toutes les fausses idées de son temps sur les ‘sauvages’ et les ‘autres races qui n’avaient pas la foi’ (sous-entendu chrétienne, puisque la seule vraie). Son autobiographie le prouve très nettement.
5 Cette sainte incontestable, par son amour sacrificiel et quasi absolu du Christ, et son sens de l’effacement du moi par fusion dans le divin, s’est consacrée à l’enfant-Jésus et n’en a pas perçu, du moins selon ses écrits, le principal mystère, celui des mages. Cela illustre parfaitement l’épuisement de l’exotérisme chrétien, jusque dans ses meilleurs aspects. Et la chose n’a rien d’étonnant dès lors qu’il s’est coupé de l’ésotérisme.
8/4 Une prosternation diversement interprétée
1 Matthieu précise ensuite que les mages, tombant-piptein se prosternent-devant-proskunein lui (l’enfant Jésus) (Mt 02/11 = P 011). Nous avons vu qu’ils avaient de bonnes raisons de le faire, puisqu’ils le percevaient comme le futur support humain de ‘l’incarnation divine’, de l’avatara, pour parler comme les hindous.
2 L’exotérisme chrétien ne veut voir que cela dans le rapport des mages et de Jésus, comme s’ils n’avaient fait le voyage que pour inviter l’Eglise à leur envoyer ensuite des missionnaires pour leur parler de Jésus et surtout de l’occidentale ‘way of life’ !
8/5 L’ouverture du trésor par les mages
1 …Puis, les mages ouvrent-anoigein leurs trésors-thêsauros, ils lui apportent-prospherein des offrandes-dôron : or-khrusos, encens-libanos, et myrrhe-smurna. (Mt 02/11 = P 011). On note que l’Evangile ne se contente pas de dire que les mages offrent trois choses à Jésus et à décrire ces choses ; il précise un point essentiel : les mages ouvrent-anoigein leurs trésors-thêsauros. Le trésor, c’est le dépôt de la Tradition primordiale, qui était fermé, conformément au mythe extrême-oriental de l’Agarttha et au mythe proche-oriental de la Genèse : Il (Yaveh) expulsa l’homme, et il posta, à l’orient du jardin d’Éden, les Kéroubim, armés d’un glaive fulgurant, pour garder l’accès de l’arbre de vie (Gn 04/24).
2 Les mages ouvrent ce trésor fermé, gardé, interdit. Car Jésus est un être éminemment qualifié de naissance, comme leur science astrologique le leur a prouvé, et, contrairement aux autres humains qui ne le méritent pas (car on ne donne pas des choses sacrées aux chiens : Mt 07/06 = P 071), lui saura faire bon usage du dit trésor.
3 Nous avons vu, conformément à la Genèse biblique (Gn 5), qu’Hénoch aussi avait été digne de cela et c’est précisément la raison pour laquelle il n’est pas mort. Il en va de même pour Elie (Mc 09/11 = P 126). Et, en quelque sorte, il en ira de même pour Jésus, dont la grande caractéristique est précisément d’avoir vaincu la mort, à travers ce mystérieux concept que l’Evangile (comme l’hindouisme et le bouddhisme) nomme l’éveil (c’est le sens de egeirein en grec) et que l’on traduit en français par ‘résurrection’.
8/6 La réciprocité complexe du rapport Jésus-mages
1 … ils lui apportent-prospherein des offrandes-dôron : or-khrusos, encens-libanos, et myrrhe-smurna. (Mt 02/11 = P 011). Nous avons vu en détail la signification de ces trois offrandes, et les trois fonctions, dont elles constituent le moyen opératif, et que devait remplir l’enfant nouveau-né. Jésus est roi (or), prêtre (encens) et réalisé divin (myrrhe).
2 Le mot offrande est riche de sens. Car on fait une offrande à Dieu, mais un parrain offre aussi un cadeau spirituel significatif et exemplaire à son filleul. Les deux sens se rencontrent ici. Les mages font offrande à Jésus, en tant qu’il est le futur support du divin incarné pour la tradition qui va naître. Mais ils lui offrent aussi ce qu’il ne pouvait recevoir que par tradition humaine, le dépôt de la Tradition primordiale, de la graine qui avait façonné la présente humanité et sans laquelle elle ne saurait survivre. Les mages sont à la fois les gourous et les adorateurs de Jésus.
3 Et ce point, précisément, est enseigné par Jésus lui-même, du moins offre-t-il la réponse, dans la mesure où ‘une question bien posée est à moitié résolue’. Comme les Pharisiens se trouvent réunis, Jésus leur pose cette question : « Quelle est votre opinion au sujet du Christ ? De qui est-il fils ? » Ils lui disent « De David » « Comment donc », dit-il, « David parlant sous l’inspiration l’appelle-t-il Seigneur quand il dit : ‘Le Seigneur a dit à mon Seigneur : Siège à ma droite, jusqu’à ce que j’aie mis tes ennemis dessous tes pieds ?’ Si donc David l’appelle Seigneur, comment est-il son fils ? » (Mt 22/42-45 = P 242).
4 Jésus, en tant que juif, est disciple de David, le roi spirituel, exemplaire à bien des égards ; et Jésus, en tant que réalisé, incarnant le divin, et messie, s’identifie au Seigneur de David. Du point de vue de la hiérarchie, le double rapport des mages et de Jésus est le même que celui de David et du messie, de David et de Jésus.
5 A la différence près que les mages sont détenteurs d’une science autrement plus profonde et complète que David, que Moïse avant lui, et même qu’Abraham, puisque c’est Melki-Tsedeq qui bénit Abraham au nom du Dieu très Haut, El, (Gn 14), l’Unique, dont le concept est très différent de celui de Yaveh et des Elohims et c’est Abraham qui donne la dîme de tout à Melki-Tsedeq. La question-piège de Jésus sur David et le Christ se termine par : Nul n’est capable de lui répondre un mot. Cette remarque borne précisément la frontière de l’exotérisme, représenté par les Pharisiens, et de l’ésotérisme, représenté par Jésus.
L’invisibilité paradisiaque
9/1 Le rêve et le songe
1 … Puis, avertis-khrêmatizein en songe-onar de ne pas retourner-anakamptein auprès d’Hérode, les mages se retirent-anakhôrein dans leur substance-primordiale-khôra, par un autre chemin-hodos (Mt 02/12 = P 011).
2 Il importe de bien distinguer rêve et songe. Le rêve vient de la terre, le songe du ciel. Le rêve est une digestion psychique. Des milliers de sensations, plus ou moins chargées en émotions, doivent trouver leur place dans la vie mentale subconsciente, de même que les aliments ingérés dans la structure du corps. Sauf que l’on est censé choisir ses aliments, on ne choisit pas toujours ses sensations et les émotions qu’elles suscitent. Quand le repas est bien équilibré, la digestion n’attire pas l’attention ; quand la vie est harmonieuse, on ne se souvient pas des rêves.
3 Le songe est une intrusion du transcendant dans le terrestre. En langage religieux : les anges s’adressent directement à la conscience humaine. En langage métaphysique : les états supérieurs d’un être humain franchissent la frontière de sa conscience terrestre. Pour le dire autrement, un homme rentre en contact, plus ou moins spontanément, avec les états supérieurs, spirituels et supra terrestres, de son être.
4 Joseph, qui ne dit mot dans l’Evangile, est un habitué des songes. Ce trait le rapproche fortement des mages, que l’on ne voit pas parler, sauf lors de la déclaration initiale qui chamboule Jérusalem. Un certain rapport existe entre l’économie de paroles terrestres et la faculté de capter les intuitions du ciel. La règle du silence dans la vie monastique n’est pas sans raisons.
9/2 Un songe en confirmation d’une théorie
Le fait que les mages soient invités en songe à ne pas retourner auprès d’Hérode prouve bien qu’il était dans l’intention du ciel, en occultant momentanément l’astre, de les faire aller chez Hérode. Ils devaient initier une réaction en chaîne d’événements, jusqu’au point limite où cela aurait risqué de devenir fatal pour eux, et ce point est empêché par le songe.
9/3 Le mystère de khôra, la ‘substance primordiale’
1 …Les mages se retirent dans leur substance-primordiale-khôra, par un autre chemin-hodos. La traduction que nous choisissons peut étonner. La Bible de Jérusalem donne : « ils prirent une autre route pour rentrer dans leur pays », avec, comme nous allons le voir, une claire volonté d’occulter le mystère.
2 Pour suggérer l’idée d’un lieu vers lequel on se dirige, plusieurs mots sont employés dans l’Evangile. On rencontre le mot ethnos, qui donne en français ethnie, sous partie d’une race. Il est parfois traduit par ‘nation’ comme dans lumière pour éclairer les nations et gloire de ton peuple Israël (Lc 02/32 = P 010). Une nation se définit en effet par sa race dominante. Certains traduisent ethnos par ‘païens’, ce qui est plus scabreux car tous les hommes ont une race, païens ou pas. Par ailleurs il est douteux que la fonction de mage, au sens évangélique, puisse être assignée à une race spécifique. De plus les mages étaient tout sauf des païens, que l’on prenne le mot au sens antique (non juif) ou au sens moderne (incroyant).
3 Il y a aussi le mot horion, comme dans le passage : Les territoires-horion de Zabulon et de Nephtali (Mt 11/26 = P 136). Mais comment nommer le territoire des mages aussi peu localisable par les humains ordinaires que le paradis terrestre depuis qu’il est gardé par les chérubins (Gn 8) ? Il y a aussi le mot gê, qui donne géographie, géologie etc en français : pour le pays-gê de Sodome il y aura moins de rigueur, au Jour du Jugement, que pour toi, Capharnaüm (Mt 11/24 = P 136). Mais on rencontre ici un problème identique à horion.
4 Reste le mot khôra et c’est bien de lui qu’il s’agit. Le périmètre sémantique du mot est enveloppant et peut donner, en général en grec, selon les contextes : lieu, champ, terre ou la mystérieuse substance primordiale. Son emploi est relativement rare dans l’Evangile et très éclairant quant au sens. Le peuple assis dans les ténèbres a vu une grande lumière, et pour ceux qui sont assis dans la substance-primordiale-khôra et l’ombre de la mort une lumière s’est levée (Mt 04/16). Il s’agit ici de la lumière du messie, qui éclaire, au-delà du monde humain visible, à la fois les morts, en attente de réincarnation, et les rares héros spirituels, comme Hénoch, Seth (d’après la légende) et Elie qui, sans mourir, ont réintégré le paradis terrestre.
5 Dans le mystérieux passage dit ‘des possédés de Gadara’, qui se situe aux frontières d’Israël, Jésus rencontre un homme, possédé par une légion d’esprits malins, qui vit dans les tombeaux, à mi-chemin de ce monde et de l’autre et, là aussi, le mot khôra est employé : Ils arrivent de l’autre côté de la mer, dans la terre-khôra des Géraséniens (Mc 05/01 = P 098).
6 Dans une parabole, sur le danger de l’attachement aux biens terrestres mortels, Jésus emploie ce mot : La terre-khôra d’un homme riche a bien rapporté (Lc 12/16 = P 175). Et cela fait écho à un passage de l’évangile gnostique selon Thomas : Jésus disait :« Celui qui a trouvé le monde et s’est fait riche, qu’il renonce au monde » (Tho 110). Ce passage de Thomas évoque la sainteté humaine, qui conduit au paradis (s’est fait riche) et propose le dépassement du monde, pour l’accès à Dieu (qu’il renonce au monde). Il en va semblablement dans la parabole, car toute richesse terrestre est mortelle.
7 Dans la parabole de l’enfant prodigue également se rencontre ce mot : rassemblant tout son avoir, le plus jeune fils partit pour un pays-khôra lointain et y dissipa son bien en vivant dans l’inconduite (Lc 15/11-32 = P 197). Ici, comme dans les possédés de Gadara, khôra ne désigne certes pas le paradis terrestre, mais une contrée à la frontière du monde humain normal et d’un autre monde en l’occurrence sous-humain. D’ailleurs le symbole des pourceaux se retrouve dans les deux scènes.
8 Dans une autre parabole enfin, qui enseigne on ne peut plus clairement que la légitimité du pouvoir temporel vient d’en haut (la spiritualité) et non d’en bas (l’opinion des masses) Jésus dit : Un homme de haute naissance-eugenês se rendit dans un pays-khôra lointain pour recevoir la dignité royale et revenir ensuite (Lc 19/12 = P 227). Ici l’au-delà du monde ordinaire n’est pas infernal mais clairement spirituel.
9 Il résulte de tout cela que le ‘lieu’, en l’occurrence relevant d’une géographie cachée aux yeux du profane, d’où viennent et où retournent les mages à la fin de leur mission, se trouve aux frontières du monde grossier matériel que nous connaissons, mais, si l’on peut dire, côté paradisiaque de la frontière. Il faut parfois ne pas rechigner à quelque enquête d’archéologie linguistique pour pénétrer le contenu spirituel de l’Evangile.
9/4 L’invisibilité du nouvel Adam
1 Il est donc bien net que les mages sont apparus et ont disparu dans le paysage historique de la naissance de Jésus de façon on ne peut plus mystérieuse et que la hargne du puissant Hérode n’a rien pu faire contre leur magie. Or, plusieurs fois dans l’Evangile, Jésus utilise de semblables pouvoirs.
2 Jésus retourne à Nazareth, sa ville de jeunesse, après avoir fait beaucoup de miracles auprès des étrangers. Cela suscite la jalousie de ses compatriotes, qui entreprennent de l’assassiner ! Jésus est seul au milieu d’une foule déchaînée ; voici comment il s’en sort, d’après l’Evangile : Et, se levant, ils le poussent hors de la ville et le mènent jusqu’à un escarpement de la colline sur laquelle leur ville était bâtie, pour l’en précipiter. Mais lui, passant au milieu d’eux, va son chemin… (Jn 04/30 = P 100). Cette ‘explication’ ressemble à s’y méprendre à celle donnée pour le départ précipité des mages fuyant Hérode.
3 Une autre fois, Jésus est aux prises avec les habitants de Jérusalem et le texte dit : Ils cherchent alors à le saisir, mais personne ne porta la main sur lui, parce que son heure n’était pas encore venue (Jn 07/30 = P 140). Là aussi, l’explication -presque comique- ne sert qu’à suggérer fortement que Jésus possédait des pouvoirs (ce qu’en yoga on nomme les siddhis) dont celui de disparaître aux yeux de ses adversaires. Les mythologies profanes reprennent ce thème d’ailleurs avec ‘la cape d’invisibilité’ par exemple ; mais il ne fait aucun doute que les moyens employés par les mages ou Jésus n’avaient rien à voir avec les habiletés d’illusionnistes. L’évangile gnostique de Philippe évoque ces choses : L’accomplissement rend l’homme (anthropos) insaisissable et invisible. Si on le voyait on l’enfermerait dans les limites de ce qu’on peut voir… (Ph 18).
4 On remarque aussi des phénomènes semblables dans les récits de la résurrection de Jésus. Et là, Jésus procède de deux manières différentes. Dans la première, il ne disparait pas, mais son visage devient autre, méconnaissable de ses proches. Marie de Magdala voit Jésus qui se tient là, mais elle ne sait pas que c’est Jésus (Jn 20/14 = P 311) ; or c’est elle, assurément, qui le connaissait de plus près. Dans la deuxième manière le corps de Jésus tout entier passe du visible à l’invisible et retour : ce même jour, les portes étant closes, Jésus vient et se tient au milieu d’eux (Jn 20/19 = P 315).
5 L’évangile gnostique de Philippe se montre éclairant là aussi : Ceux qui disent que le Seigneur est mort d’abord et qu’il est ressuscité ensuite se trompent, car il est d’abord ressuscité, il est mort ensuite. Si quelqu’un n’est pas d’abord ressuscité, il ne peut que mourir. S’il est déjà ressuscité, il est vivant comme Dieu est vivant (Ph 21). Il est manifeste ici que la notion de résurrection n’est pas conçue comme une réanimation du cadavre, mais comme une libération de l’être par rapport aux contingences emprisonnantes de la biologie mortelle. Dès lors, dans le cadre de certaines vocations spirituelles particulières, l’être réalisé peut s’affranchir, quand nécessaire, de certaines lois physiques ordinaires. Il n’est plus prisonnier du corps, il dispose du corps et peut résorber le grossier dans le subtil ou manifester grossièrement le subtil.
6 En termes de yoga hindou la nature matérielle est formée des trois gunas : sattva (force spiritualisante, dématérialisante), rajas (force psychique) et tamas (force matérialisante), qui sont issues de la prakriti (la Nature). Ce sont elles qui maintiennent l’impérissable habitant (l’atman) dans le corps (BG 14/05). Le but ultime du yoga est le dépassement de ces trois forces : Quand l’être incarné se trouve capable de dépasser les trois gunas, qui sont à l’origine du corps, il est libéré de la naissance, de la douleur, de la vieillesse, de la mort, et atteint l’ambroisie de l’immortalité (BG 14/20). Cela décrit parfaitement le degré de réalisation qui fut celui de Jésus. Et certainement aussi celui des mages, de Melki-Tsedek (Gn 14) et des trois angelos rencontrés par Abraham (Gn 18).
7 Une autre possibilité d’interprétation de cette péricope des mages consiste à déclarer : « C’est une légende. » Mais alors une très grande partie de l’Evangile sera rejetée et il n’en restera qu’un enseignement de sagesse assez banal, dont toute notion de révélation sera exclue. Non seulement ce serait la mort de l’ésotérisme spirituel, mais de la religion elle-même… et, à l’époque actuelle, le clergé chrétien s’approche dangereusement de cette ligne.
La figure ésotérique de Joseph
10/1 Joseph, entre le Christ et ‘la terre des vivants’
1 Alors qu’ils (les mages) se sont retirés-anakhôrein d’eux, voici qu’un ange-messager-angelos du Seigneur-kurios apparaît-lumineux-phainein à Joseph en songe-onar, en disant : « Réveille-toi-egeirein, prends-auprès-(de-toi)-paralambanein le petit-enfant-serviteur-paidion, et sa mère-mêtêr, et fuis-pheugein en Egypte ; sois là jusqu’à ce que je te le dise-legein, car Hérode va chercher-zêtein le petit-enfant-serviteur-paidion pour le faire-périr-apolluein. » (Mt 02/13 = P 011)
2 L’interchangeabilité des mages et de Joseph est remarquable dans ce passage : Joseph disparaît quand arrivent les mages, qui semblent donc ne pas le rencontrer, et à peine les mages se sont-ils retirés que Joseph réapparaît. Les moyens d’action des uns et de l’autre se ressemblent aussi : en prise directe avec le ciel, au moyen du songe, et les actions sont radicales à l’initiative d’en haut. La nature et la fonction de Joseph se précisent alors : il est le passeur de relais entre les mages et Jésus, et donc entre l’Agarttha (‘la terre des vivants’, comme dit saint Augustin) et le Christ.
3 On note le mot anakhôrein, pour se sont retirés, mot qui donne en français ‘anachorète’. Un anachorète est un moine qui se retire dans la solitude pour se livrer à la contemplation de Dieu. Cela, encore, vient confirmer la fonction et la ‘localisation’ retirée des mages, en rapport avec l’Agarttha, telles que nous les avons évoquées.
4 Il est remarquable que Joseph disparaisse de l’Evangile après le ‘recouvrement de Jésus au Temple’ lorsque ce dernier a douze ans. Notable aussi que l’on ne signale pas sa mort, alors que la Bible signale celle d’innombrables personnages de moindre importance. Est-il mort entre les douze ans de Jésus et le début de sa vie publique à trente ans ? Est-il seulement mort, cet homme si mystérieux, si apparenté aux mages ? Quoi qu’il en soit, cet étonnant silence sur la disparition de Joseph souligne encore sa nature et sa mission. Joseph est l’homme entre les mondes, entre le visible et l’invisible, le sonore et le langage silencieux des anges. L’Evangile ne parle pas plus de ce qu’il a enseigné à Jésus que de lui-même, et cela fait beaucoup de choses. Contrairement à un texte sacré comme la Bhagavad Gita hindoue, l’Evangile est une révélation qui s’exprime souvent plus par ses silences que par ses dires.
10/2 Les anges et le yoga
1 Angelos en grec signifie ‘messager’. Rien de plus ; il n’est pas question de plumes ni d’ailes. Il est sous-entendu que ces messagers, qui prennent généralement une apparence plus ou moins humaine, mais extraordinairement lumineuse, sont des formations imagées, produites par le cerveau, mais suscitées par une influence subtile supra-humaine. Exotériquement, on dira que l’homme a rencontré un autre être, supra-humain. Esotériquement, on considère qu’il est entré en communication avec les états supérieurs de son propre être.
2 Métaphysiquement, l’être humain n’est pas seulement humain, son être s’enracine dans les états infra humains et se prolongent, inversement, comme la canopée d’un arbre, dans les états supra humains. Si cet homme est profane, sa conscience est bornée à l’humain mortel en lui. S’il est religieux, il envisage qu’existent des êtres inférieurs et d’autres supérieurs à lui, mais il les considère comme des êtres différents de lui. Cela n’est pas sans évoquer un chat, qui joue avec l’autre chat qu’il aperçoit dans le miroir. Les petits enfants font de même, jusqu’à un certain âge du moins.
3 Si l’homme est un spirituel, il comprend que sa conscience n’a aucune raison de se limiter à son aspect corporel mortel et, par le yoga, il entreprend de réaliser la plénitude de son être.
10/3 Le mystère de Joseph et son occultation méthodique par l’Eglise officielle
1 …un ange-messager du Seigneur apparaît à Joseph en songe, en disant : « Réveille-toi-egeirein…La Bible de Jérusalem traduit : « …en disant : ‘Lève-toi…’ ». La théologie chrétienne se résume en un mot ‘résurrection’, que l’on trouve dans les traductions de l’Evangile, mais qui n’existe pas dans l’original grec. Il sert à traduire deux mots grecs, ce qui est déjà suspect car un mot pour en traduire deux implique une déperdition de sens. Ces deux mots sont anistanaï et egeirein. Anistanaï signifie ‘se lever’, se ‘redresser’, utilisant un symbolisme physique qui évoque un corps mort, ou malade, couché, puis se redressant, vivant et en bonne santé. Egeirein signifie ‘l’éveil’, ‘le réveil’, utilisant un symbolisme psychique évoquant un changement d’état de conscience. Comme déjà vu, l’egeirein grec correspond au bouddhi sanskrit, qui décrit la réalisation spirituelle. Il ne s’agit pas d’un changement corporel (Le corps mort qui deviendrait corps immortel) mais d’un changement d’identification (Je me prenais pour le corps-mental, et je réalise être l’atman, qui chemine vers son principe, Brahman).
2 Un ange s’adresse à Joseph ; il le met au courant du massacre que prépare Hérode ; donc de l’annonce des mages, relativement au roi des juifs qui vient de naître. Cette annonce détermine Hérode à commander ce massacre. Joseph vient d’assister aux cadeaux des mages et il n’est pas possible qu’il n’ait pas compris leur sens. Ou alors il prendrait ces grands personnages pour des fous, d’être venu de si loin, pour offrir de telles richesses à un bébé né dans une condition qui frôle l’indigence. Donc Joseph sait désormais que le temps est venu pour que se réalisent les promesses faites à lui par l’ange rencontré lorsqu’il s’aperçut que Marie était enceinte, puis par Siméon lors de la présentation de Jésus au Temple.
3 Par conséquent il est invraisemblable que l’ange lui dise simplement de se ‘lever’ pour emmener sa famille hors du danger. L’ange lui dit ‘éveille-toi à ta nouvelle fonction, qui est de prendre le relais de l’action initiée par les mages, symbolisée par leurs cadeaux, et qui consiste pour toi, chef de famille et père de l’enfant, de le faire passer de la naissance d’un juif ordinaire à sa pleine vocation de messie.’ C’est vraiment d’un éveil vocationnel et spirituel qu’il s’agit.
10/4 Joseph, le chef ésotérique
1 … Réveille-toi-egeirein, prends auprès de toi le petit-enfant-serviteur-paidion, et sa mère…L’Evangile, qui tresse comme une natte les versions exotérique et ésotérique du récit, réserve à Joseph un sort contrasté. Sa femme est fécondée en son absence (Annonciation P 004), ce qui fait de lui le saint patron des cocus (Annonce à Joseph P 007), il est présent lors de la nativité de Jésus (P 008) mais notoirement re-effacé lors de la visite des mages. Puis, tout à coup, le voilà chef de famille, spirituellement éveillé par un ange, décidant seul du destin de l’enfant et de la mère, alors que les mages semblaient n’avoir vu qu’eux et non pas lui.
2 Les mages voient l’enfant et sa mère mais pas Joseph ; l’ange s’adresse à Joseph et non à la mère et l’enfant. La tradition terrestre (mais primordiale) s’adresse à l’enfant, mais la révélation directement céleste s’adresse à Joseph. Assurément, Joseph est autre chose que ce qu’en fait l’exotérisme : le patron des travailleurs silencieux, des pères de famille effacés (éventuellement complaisants avec leur femme), l’homme qui fait bouillir la marmite pendant que sa femme médite, livre en main, les mystères de son Fils dans son cœur.
10/5 Joseph, Janus bifronts
… avec toi l’enfant et sa mère, et fuis en Égypte… Pas une seconde il n’est question d’en parler à Marie, de dialoguer, ou de voter pour savoir ce qu’elle veut faire en la circonstance. Pas plus qu’Abraham ne demanda à Sara avant d’aller chez Pharaon en Egypte (Gn 12) ou d’aller chez Abimélech pour échapper à la famine (Gn 20), pas plus qu’Isaac ne demanda à Rebecca pour aller lui aussi chez Abimélech (Gn 26) ; et cela malgré que, dans ces trois cas, l’épouse s’est trouvée on ne peut plus engagée par les conséquences de la décision. Ce patriarcat angéliquement inspiré cadre fort mal avec la timidité, presque la soumission, du Joseph chrétien, modeste accompagnateur de la ‘mère de Dieu’. Le Joseph de l’Evangile est un Janus bifronts ; à chaque nouvelle péricope, il change de visage.
10/6 L’Egypte et le bon usage des cultures étrangères
1 …fuis en Égypte… « Pourquoi l’ange envoie-t-il la sainte famille en Egypte ? » Certes, parce que ce n’était pas trop éloigné. Encore qu’il fallait traverser le redoutable désert du Sinaï, avec un nouveau-né, porté à dos d’âne ou de dromadaire, la chose n’est pas sans risques. On note la concomitance d’une guidance céleste et d’une épreuve inconfortable et risquée sur le plan terrestre. Mais toute entreprise spirituelle n’est-elle pas de cette nature ?
2 L’Egypte, vis-à-vis d’Israël, a toujours représenté une culture ambivalente. La servante de Saraï, femme d’Abram (futur Abraham) était une égyptienne, qui donne des enfants à Abraham. Mais cette apparente domination s’inverse lorsque Abram prend refuge auprès de Pharaon lors d’une famine (Gn 12). Avant Moïse, les juifs furent, pendant des siècles, les esclaves des Egyptiens ; et c’est Moïse qui les en libéra, non sans avoir bénéficié, et au plus haut niveau, de la culture des Egyptiens. Du temps de Jésus, on lisait dans les synagogues la Torah dans sa traduction grecque effectuée à Alexandrie en Egypte (dite la Septante), après que cette dernière, tout comme la Palestine, ait été colonisée par Alexandre le Grand. Pendant l’Antiquité et le premier christianisme, l’Egypte, et particulièrement Alexandrie, fut l’un des plus hauts lieux de culture humaine et spirituelle de cette région du monde.
3 De là de nombreuses légendes sur le séjour de Jésus en Egypte. On ne sait pas exactement combien de temps Jésus a pu y séjourner, et ce qu’il a pu y apprendre. Mais seulement, comme le texte le dira bientôt, que, dès la mort d’Hérode, Joseph reçut l’ordre angélique de retourner en terre d’Israël. Les historiens, sans grande certitude, estiment à quelques années ce séjour. De toute façon, même si Jésus était trop jeune pour y apprendre vraiment quelque chose, à moins d’un recours intempestif au merveilleux comme font certains évangiles apocryphes, Joseph, lui, a pu apprendre bien des choses en Egypte et les transmettre ensuite à son fils.
4 La tradition chrétienne éthiopienne, qui faisait suite à la tradition juive éthiopienne, elle-même issue de la ‘reine de Sabbat’, dont Jésus parle sous le nom de la ‘reine du midi’ (Mt 12/42 = P 169), prétend que Jésus a séjourné une petite dizaine d’années en Egypte et même en Ethiopie. Cela ferait assez de temps pour qu’un enfant doué comme Jésus y apprenne nombre de choses.
5 Quoi qu’il en soit, un point ressort, le cosmopolitisme, l’universalisme du milieu de naissance de Jésus. Jésus est né fils d’Abraham et de David, dans la meilleure lignée juive. Il a su vivre en juif exemplaire, commentant moult fois dans l’Evangile sa propre tradition avec profondeur. Mais il était aussi dans un pays qui s’était frotté, de toutes les façons possibles, aux cultures perse, mésopotamienne, égyptienne, grecque, romaine, et qui, à sa naissance, venait d’être visité par les très savants mages détenteur de la plus profonde science du Levant. Si bien que son milieu évite à la fois la sclérose intégriste d’un catholicisme fermé sur lui-même, comme au XIX° siècle et la dissolution du mondialisme niveleur moderne.
10/7 La vie profane en deux dimensions et spirituelle en trois dimensions
1 Un homme chemine dans la vie, tâchant d’aller droit devant lui, mais soumis cependant à diverses forces hétérogènes. Quelques nostalgies du passé le freinent dans son avancement, en même temps que la curiosité l’attire devant lui. Certaines forces le poussent à gauche, d’autres à droite. Comme il ne possède pas une carte du paysage qui l’attend, ni la possibilité d’une vision satellitaire pour choisir le meilleur itinéraire, il n’est jamais garanti de savoir s’il progresse vraiment ou s’il est dans l’errance. Telle est la vie profane, à deux dimensions.
2 La vie spirituelle n’échappe pas aux incertitudes et aux pénibilités de la vie profane, mais elle garde en conscience une troisième dimension. Il est un être, qu’on l’appelle ‘ange gardien’, ‘providence divine’, ou ‘atman supra mental’ qui possède la vision satellitaire et l’image panoramique du paysage. Cet être guide, en fonction de l’orientation spirituelle du cheminant, les hasards apparents des forces qui, de derrière, de devant, de droite ou de gauche, agissent sur le pèlerin et lui donnent l’impression humaine d’errer. Lorsqu’on appréhende les événements de la vie sous cet angle, on s’aperçoit que tous les hasards apparents prennent sens, arrivent à point nommé, qu’un dérangement compense un imprévu, et produit un effet spirituel bénéfique, qu’une perspective uniquement profane n’aurait jamais produite. Il faut lever le regard pour saisir le sens de ce qui semble en être dépourvu.
3 …sois là jusqu’à ce que je te le dise, car Hérode va chercher le petit-enfant-serviteur-paidion pour le faire-périr. » (Mt 02/13 = P 011). Voilà, déjà commenté, la fin du discours de l’ange.
10/8 Les deux faces de la nuit
1 Il (Joseph) se réveille-egeirein, prend auprès de lui le petit-enfant-serviteur-paidion et sa mère, de nuit-nux, puis se retire (Mt 02/14 = P 011). La répétition montre à quel point Joseph accomplit à la lettre les intuitions spirituelles qu’il reçoit.
2 Une précision se rajoute cependant : il part de nuit. Jésus, comme on l’a vu, peut disparaître en plein jour, les mages aussi. Joseph, qui n’a pas ce pouvoir semble-t-il, utilise les ombres de la nuit pour échapper à Hérode, lui et sa famille. Les ténèbres peuvent être diaboliques (la lumière est venue dans le monde et les hommes ont mieux aimé les ténèbres que la lumière, car leurs œuvres étaient mauvaises : Jn 3/19 = P 031). Mais la nuit peut aussi être ésotérique, car l’ésotérisme possède le génie particulier de faire participer le mal relatif au bien absolu (Nicodème vient de nuit trouver Jésus… : Jn 03/02 = P 030) ; et nous avons vu que les mages, aidés par Joseph, sont experts dans cet art.
10/9 Toute épreuve a sa fin
1 Et il est-(demeure)-einai là jusqu’à la fin-teleutê d’Hérode, pour que soit accompli-plêroein le dit-legein du Seigneur-kurios à travers le prophète : « D’Egypte j’ai appelé mon fils-huios. » (Mt 02/15 = P 011). Les choses se passent ‘parce que c’est écrit’, nous avons vu ce qu’il en était.
2 La Bible de Jérusalem dit ‘la mort d’Hérode’ et non la fin-teleutê. Il s’agit, certes, bien de sa mort ; mais la fin est plus fort, indiquant qu’il ne faut pas oublier dans l’épreuve que ‘tout cela a une fin’. C’est le contact des sens avec les objets matériels qui engendre les sensations de chaud et de froid, de plaisir et de douleur. Elles ont un début et une fin, et ne durent pas. Endure-les avec courage, sans en être affecté (BG 02/14). Donc on n’attend pas la mort d’Hérode, mais on sait que toute épreuve aura une fin. C’est le propre d’Hérode d’attendre la mort de ceux qui le gênent… ou même de chercher à la susciter. … J’ai tué cet ennemi, je tuerai aussi les autres. Je suis de tout le seigneur et le maître, et le bénéficiaire, dit la Bhagavad Gita pour décrire les hommes diaboliques (BG 16/14).
10/10 Jésus fils de Dieu
1 « D’Egypte j’ai appelé mon fils-huios. » dit le prophète. Cela peut s’interpréter à la lettre, exotériquement : « Jésus n’a d’humain que sa mère, son père est Dieu en Personne ». Sauf qu’un homme qui n’aurait d’humain que sa mère ne serait pas humain. Dans la formule théologique affirmant que ‘Jésus est pleinement Dieu et pleinement homme’, la seconde partie implique que Jésus ait aussi un père humain. Ce qui ne l’empêche pas, ésotériquement, d’être aussi ‘pleinement Dieu’ par la grande réalisation-moksha.
2 L’évangile de Philippe le dit clairement : L’Enseigneur n’aurait pas dit « Mon Père qui est dans les cieux » s’il n’avait pas été engendré d’une autre paternité que celle qui lui vient de son père de la terre (Ph 17). Le grec huios désigne le fils biologique, doué de l’hérédité du père, ce qui, symboliquement, signifie que l’homme est capable de Dieu, par la réalisation-moksha précisément et qu’il n’est donc pas créature d’un Dieu sans contact avec le monde. Le prophète qui annonçait « D’Egypte j’ai appelé mon fils-huios. » dépassait, peut-être sans le savoir, le créationnisme de son judaïsme, et surtout dépassait les théologiens chrétiens qui devaient lui succéder.
Les limites métaphysiques du judéo-christianisme
11/1 L’auto-châtiment d’Hérode
1 Alors Hérode, voyant qu’il a été joué par les mages, est pris d’une violente fureur et il envoie mettre à mort, dans Bethléem et tout son territoire, tous les enfants-serviteurs-pais de moins de deux ans, d’après le temps qu’il s’est fait préciser par les mages (Mt 02/16 = P 011). Beaucoup d’hommes ne commettent pas le mal, ou n’osent pas le faire, sans vraiment pour autant comprendre la nature du bien. Lorsque quelqu’un, par un moyen illicite, profite de ce qui ne lui revient pas, ils sont révoltés. Le spirituel, comme déjà la sagesse populaire, sait que ‘bien mal acquis ne profite jamais’. Le spirituel a plutôt tendance à plaindre le malfaiteur qu’à se révolter contre lui ; il lui apparaît comme un misérable plutôt qu’un méchant.
2 C’est ainsi que le plus rusé des abuseurs est avant tout un imbécile, alors que d’autres, d’une grande simplicité culturelle pourtant, peuvent concevoir comme une évidence la loi ésotérique des ‘actions et réactions concordantes’. Un jour ou l’autre, tout Hérode devient le trompeur trompé, et rencontre un mage sur son chemin.
3 Et que lui arrive-t-il alors ? Selon la théologie chrétienne, il plonge dans ‘l’enfer éternel’. Voilà bien une opinion d’homme scandalisé par le mal, mais qui ne comprend pas la nature du bien. Il convient de garder l’absolu pour le bien absolu. Le mal doit être châtié, mais à juste proportion de ce qu’il fut, en concordance. C’est ainsi, selon Dostoïevski, que le ‘châtiment est dans le crime’.
4 Le christianisme n’a pas de solution juste pour des monstres comme Hérode. Il a bien inventé le purgatoire, vers le X° siècle, réalisant enfin que l’enfer éternel était trop cruel, en fait plus que les Hérode eux-mêmes. Mais encore faut-il qu’Hérode se repente sincèrement pour mériter le purgatoire. Et qui peut raisonnablement être certain de ce point ?
5 La solution théologique orientale (hindo-bouddhiste) est la transmigration. Hérode, privilégié dans le monde actuel et méchant, renaîtra dans une condition défavorable et subissant l’injustice, et ceci jusqu’à épuisement de sa propre action mauvaise. S’il redresse son comportement, sa situation s’améliorera, sinon elle empirera. Le salut paradisiaque demeure toujours possible, comme l’exemple évangélique du bon larron le montre clairement (Lc 23/43 = P 295), et la grande réalisation aussi, du moins tant qu’il ne faute pas au point de perdre le privilège de la nature humaine, car tous les états d’existence ne permettent pas la réalisation-moksha (BG 16/09 et 21). Telle est la justice ésotérique, ignorée de l’Occident chrétien, encore connue du Levant.
11/2 La colère est un meurtre
…Hérode, voyant qu’il a été joué par les mages, est pris d’une violente fureur et envoie mettre à mort… Seul peut agir harmonieusement sur le monde celui qui est maître de lui-même. Le vrai chef ne se vexe jamais, ne se met jamais en colère. Donner le pouvoir à quelqu’un qui n’a pas cette maîtrise, c’est confier une bombe à un fou. La loi de Moïse interdit le meurtre et donc le fait de se faire justice soi-même. Jésus reprend cet enseignement en expliquant à ses disciples que le juste châtiment de la colère est exactement le même que celui du meurtre (Mt 05/22 = P 059). Parce que la colère est toujours grosse du meurtre. Parce qu’elle est l’usurpation d’un pouvoir divin, qui ne revient pas à un homme, sauf le cas particulier d’une fonction de juge et si elle est exercée par un homme dûment qualifié.
11/3 Le mystère des deux ans
1 …envoie mettre à mort, dans Bethléem et tout son territoire, tous les enfants-serviteurs-pais de moins de deux ans, d’après le temps qu’il s’est fait préciser par les mages (Mt 02/16 = P 011). Nous avons vu qu’il s’agit probablement du territoire (modeste) de Bethléem (petit village) et non de celui d’Hérode en totalité (la Judée, y compris Jérusalem). La responsabilité des mages a également été envisagée, puisque le crime a été rendu possible par l’information qu’ils ont transmise à Hérode, or leur qualité de mage ne pouvait les laisser ignorer la négativité du personnage.
2 Reste que l’information n’est pas seulement utile à Hérode, mais aussi au lecteur contemporain. Deux ans séparent l’apparition de l’astre aux yeux des mages et leur arrivée à Jérusalem. Une question se pose : « L’astre est-il apparu au moment de la naissance de l’enfant, ou deux ans avant sa naissance ? » Astrologiquement, il ne peut être apparu qu’au moment de la naissance de l’enfant, ou au moment de sa conception, soit neuf mois auparavant. Pour que le ciel donne une indication astrologique sur la qualité d’un être, il faut que ce soit le ciel qui préside à l’un de ces deux grands événements : conception ou naissance. Cela n’aurait pas de sens astrologique que l’astre apparaisse deux ans avant et guide les mages pour qu’ils arrivent juste au moment de la naissance.
3 Si les mages ont vu le ciel de naissance de Jésus, et qu’ils ont voyagé deux ans comme le précise le texte, alors ils sont arrivés quand l’enfant avait deux ans ; s’ils ont vu son ciel de conception, ils sont arrivés quand l’enfant avait deux ans moins neufs mois, soit 15 mois.
4 Mais cela pose un problème : « Luc », comme nous l’avons vu, dit que « la sainte famille habitait Nazareth, qu’elle est venue à Bethléem pour l’obligation de recensement. Elle n’avait donc aucune raison, une fois recensée, de rester à Bethléem alors que leur maison et leurs affaires étaient à Nazareth. » Pourquoi auraient-ils attendu 15 mois, voire deux ans que les mages arrivent ?
5 Le texte de la nativité dit : Marie enfante son fils premier-né, l’enveloppe de langes et le couche dans une crèche, parce qu’ils manquent de place dans la salle (Lc 02/07 = P 008). Et le texte des mages précise : Entrant alors dans le logis, les mages voient l’enfant avec Marie sa mère…. (Mt 02/11 = P 011). Une étable n’est pas précisément un logis ; il est donc probable que la sainte famille ait déménagé, dans Bethléem, entre la naissance et la visite des bergers, d’une part et, d’autre part, la visite des mages. Combien de temps le deuxième logis a-t-il servi ? Quelques semaines, tout au plus, le temps que l’enfant nouveau-né, et la mère aussi, se renforcent pour pouvoir endurer le voyage retour vers Nazareth. Cela ne fait pas deux ans, ni 15 mois. Une difficulté se situe donc ici.
6 Mais on a vu que Matthieu et Luc ne sont pas d’accord. Matthieu, qui seul raconte l’histoire des mages, ignore qu’ils habitaient à Nazareth, de même que le recensement. D’après son récit Jésus est né à Bethléem, ville de David, comme il était écrit, où habitaient ses parents, et ne serait venu à Nazareth qu’après le retour d’Egypte. La rencontre des mages, même deux ans après la naissance est donc parfaitement naturelle chez Matthieu. La difficulté évoquée repose entièrement sur le désaccord entre Luc, qui ne fut pas disciple de Jésus, et Matthieu, qui le fut. On peut raisonnablement penser que Matthieu tient ses informations sur les mages de Jésus lui-même. Nous avons déjà vu que l’Evangile ne manque pas de préciser souvent que Jésus n’enseignait pas la même chose à ses différents disciples. Luc, bien qu’ayant probablement entendu parler du massacre fait par Hérode et du passage rapide de mystérieux orientaux a pu n’en savoir pas plus, alors que Matthieu, qui nous a transmis tant de précieux détails, aura reçu de Jésus un enseignement adéquat pour ce faire.
7 Le disciple de Jésus, dont nous sommes, auteur et lecteur compris, doit tout faire pour tirer la substantifique moelle de la révélation. Pour autant tout n’est pas écrit, comme le précise la conclusion de saint Jean : Il y a encore bien d’autres choses qu’a faites Jésus. Si on les mettait par écrit une à une, je pense que le monde lui-même ne suffirait pas à contenir les livres qu’on en écrirait (Jn 21/25 = P 322). Reste donc toujours une part du mystère. Le but du spirituel n’est pas de tout savoir sur l’histoire de Jésus il y a deux mille ans, mais d’en savoir assez pour nourrir sa méditation et trouver le chemin de la réalisation. Matthieu et les mages ne nous ont-ils pas déjà enseigné beaucoup de choses et peut-être suffisamment pour cela ?
11/4 L’existence douteuse d’une vie post-mortem
1 … Alors s’accomplit-plêroein le dit-legein du prophète-prophêtês Jérémie-(Yahveh-élève) : (Mt 02/17 = P 011). Nous ne revenons pas sur les références cycliques : ‘Tel événement se passe parce que c’est écrit’.
2 Reste que cette prophétie renvoie à Jérémie, un prophète qui n’a pas encore été évoqué dans l’Evangile. Jérémie a le déshonneur de se trouver à l’origine d’un mot français, ‘jérémiades’, pour désigner des plaintes intempestives et souvent injustifiées. De fait, le texte biblique rapporte de lui de nombreuses plaintes. Ayant reçu mission divine de prophète auprès du peuple, sa carrière rencontra une longue suite d’insuccès et, comme son caractère n’était pas d’une grande fermeté, semble-t-il, il s’en plaignit abondamment à Dieu autant qu’aux hommes.
3 « Une voix a été entendue dans Rama, nombreux pleurs et lamentations : c’est Rachel qui pleure ses enfants-rejetons-teknon et ne veut pas être consolée parce qu’ils ne sont plus.» (Mt 02/18 = P 11). Rama désigne la ‘colline’ ; la plainte se répercute dans une région vallonnée, ce qui la suppose forte. Rachel signifie ‘la brebis’, ce nom d’animal femelle donné à une femme implique chez elle une limitation dans ses conceptions. Elle a perdu ses enfants et demeure inconsolable. Pourquoi ? Parce qu’ils ne sont plus dit le texte.
4 Le judaïsme contemporain de Jésus n’avait guère de doctrine établie sur les états post mortem, et même sur le fait qu’il en existe. Les pharisiens croyaient à une sorte de vie individuelle après la mort, comme le montre le passage de ‘la femme aux sept maris’ mais les sadducéens, responsables du Temple, n’y croyaient pas : …les Sadducéens, ces gens qui disent qu’il n’y a pas de résurrection…(Mc 12/18 = P 241). De plus, même pour ceux qui y croyaient, la conception de cette vie après la mort demeurait des plus floues. Aussi la réaction de Rachel dans le deuil, réaction quelque peu animale, est assez représentative de son peuple. L’Evangile en donne d’autres exemples. Dans le passage dit de ‘la fille de Jaïre’, qui venait de mourir, il est dit : Ils arrivent à la maison du prince de la synagogue. Jésus observe un tumulte, et beaucoup de pleureurs et de crieurs. Il entre et leur dit : « Pourquoi faites-vous du tumulte, et pleurez-vous ? La petite enfant-servante-paidion n’est pas morte ; elle dort » (Mc 05/38 = P 099).
5 Les exégètes discutent pour savoir si Jésus a réanimé la jeune fille ou s’il l’a ressuscitée (au sens théologique du terme). Ce qui nous semble important, c’est qu’il utilise l’analogie du sommeil (elle dort) et de la mort. Dans le sommeil (profond) la conscience quitte le corps, pour y revenir au réveil ; elle peut, dans le grand sommeil de la mort, quitter le corps définitivement, du moins ce corps là, pour réémerger dans un autre corps naissant. Ce n’est pas ce que dit littéralement Jésus, mais cela y ressemble. Dans l’Inde la chose est claire et l’était depuis longtemps du temps de Jésus :Comme un homme qui abandonne ses habits usés pour en revêtir de nouveaux, l’atman abandonne ses corps usés pour en investir de nouveaux (BG 02/22). Ce qui est né doit mourir et ce qui est mort doit renaître. Inutile de s’affliger sur l’inéluctable (BG 02/27). L’atman n’est pas tué quand le corps est tué (BG 02/20). Le grand cycle des naissances et des morts (samsara) trouve un écho dans le sous-cycle des veilles et des sommeils. Le premier cycle se déroule dans le monde humain, mais en changeant de corps. Le sous-cycle se développe dans le petit monde d’une vie, mais en changeant de jour ; le corps ne change alors que par son vieillissement progressif.
6 Pour les juifs, et tous au moins sont d’accord sur ce point, la perduration de l’être procède surtout par la descendance : d’où l’obligation absolue d’être marié et d’avoir des enfants dans cette tradition.
7 Aujourd’hui que les doctrines orientales, et particulièrement l’hindoue, sont accessibles en Europe, certains chrétiens se demandent pourquoi Jésus n’a pas enseigné aussi clairement que l’Inde sur la question. La réponse est donnée par l’Evangile même : C’est par un grand nombre de paraboles de ce genre qu’il leur annonçait la Parole selon qu’ils pouvaient l’entendre (Mc 04/33 = P 092). La mer Morte est le point le plus bas de la terre (-440 mètres). Une des interprétations de ce fait en géographie sacrée est que c’est un point de la terre où un enseignement purement spirituel avait le plus de risque de n’être pas reçu. La fin de Jésus le prouve cruellement.
8 Il ne fait aucun doute que Jésus a enseigné ésotériquement plus qu’il n’a enseigné au peuple. D’ailleurs sa vie publique n’a duré qu’entre un et trois ans, alors qu’entre ses 12 ans (où on le trouve au Temple déjà enseignant les docteurs) et les 30 ans du début de sa vie publique (Lc 03/23 = P 020), il s’est passé 16 années pendant lesquelles Jésus a pu transmettre nombre de choses. Mais l’Eglise chrétienne naissante s’adressait elle aussi au peuple, et même de préférence ‘aux femmes et aux esclaves’ comme se moquaient les philosophes de l’époque, elle devait donc se borner à un enseignement assez exotérique dans ses prédications et dans le sens littéral des Ecritures.
11/5 Les mages et le disciple que Jésus aime
1 Ainsi ce passage très mystérieux et profond des mages se referme sur les limitations spirituelles et la tristesse éplorée des juifs devant la mort. D’ailleurs, la musique juive, souvent poignante, révèle ce sentiment.
2 Reste le message essentiel des mages : la pureté de la révélation première faite à l’humanité en son début ne peut pas être perdue par la suite, mais seulement cachée. Et ce message du début de l’Evangile, comme souvent, trouve un écho à la fin, lorsque le Christ dit à Pierre et à l’exotérisme qu’il représente, à propos du ‘disciple que Jésus aime’ :« Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne, que t’importe ? Toi, suis-moi » (Jn 21/22 = P 317).
3 Sans aucun doute les mages s’intègrent aussi dans ce disciple que Jésus aime. En effet, ce mystérieux personnage, en qui les exégètes voient le disciple Jean, ou Lazare, ou Myriam de Magdala, ou même Judas l’Iscarioth pour certains, est probablement un nom générique à la façon dont Krishna affirme dans la Bhagavad Gita : Je suis identique en tous les êtres, n’en détestant ni n’en préférant aucun. Mais ceux qui m’adorent sont en moi, et je suis aussi en eux (BG 09/29). Alors la relation de Jésus et des mages serait de cette nature, et réciproquement.
La polyculture de Jésus
12/1 Les trois Joseph, l’Egypte et la synthèse du monde spirituel
1 Hérode arrive-à-sa-fin-teleutaein, et voici qu’un ange-messager-angelos du Seigneur apparaît-lumineux-phainein à Joseph, en songe, en Egypte… (Mt 02/19 = P 012) en disant : « Réveille-toi-egeirein, prends auprès de toi le petit-enfant-serviteur-paidion et sa mère et part en terre d’Israël, car ils sont morts, ceux qui cherchaient la vie-psukhê du petit-enfant-serviteur-paidion (Mt 02/20 = P 012).
2 Hérode arrive-à-sa-fin-teleutaein : non seulement Hérode, mais toute chose et tout être arrive à sa fin. La sagesse consiste à vivre le développement sans oublier qu’il donnera tout son sens, ou son non-sens, à la fin.
3 …et voici qu’un ange-messager-angelos du Seigneur apparaît-lumineux-phainein à Joseph, en songe, …Si angelos signifie ‘messager’, sans y surimposer l’imagerie picturale des anges, et si la seule ‘matière’ que le texte lui reconnait est la lumière, alors le méditant comprend que Joseph n’a pas le monopole du phénomène, qui est d’ailleurs moins phénoménal qu’intuitif et intellectif. Il est des ‘idées lumineuses’ (qui n’a jamais eu l’impression d’en avoir ?) qui se présentent comme des pancartes indicatrices sur le chemin de l’esprit dans notre monde ténébreux. Encore faut-il les capter et pour cela suivre la méthode exemplarisée par Joseph : silence, extérieur et intérieur, attention à la signification ‘verticale’ des évènements, mise en œuvre immédiate de l’intuition captée.
4 … en Egypte…A l’époque de Joseph on n’allait pas en Egypte pour faire une remontée du Nil en ‘tour opérator’, avec en mémoire les péplums pharaoniques d’Hollywood. Alexandrie faisait figure de centre intellectuel de l’antiquité occidentale depuis des siècles. Joseph reprend ici, pour un temps, la tradition nomade de son peuple, originelle depuis Abraham, Isaac, Jacob et jusqu’au premier Joseph biblique, fils de Jacob, dont la Genèse nous conte le grand destin qu’il rencontra en Egypte (Gn 37-50).
5 A la lecture de l’Evangile, Jésus présente un double aspect rarement souligné. D’une part, il est le juif parfait, qui semble ne puiser que dans le judaïsme et s’en bien contenter. Il ne cite que les écritures juives, ne pratique que les rites juifs, et ne se déplace pratiquement que dans le pays des juifs. C’est à peine s’il emploie trois fois des notions de religion grecque comme l’Hadès (le séjour des morts) (Mt 11/23 = P 136 ; Mt 16/18 = P 121 ; Lc 16/23 = P 202). Cela nourrit une conception judéo-chrétienne de ‘la’ religion, rejetant l’islam comme une sorte ‘d’hérésie judéo-chrétienne’ et les spiritualités orientales comme des sagesses tout humaines.
6 Un autre aspect est constitué par l’universalisme ésotérique de Jésus. Relativement à l’Orient, il est nettement marqué dans l’intervention évangélique des mages, et, quant aux ancêtres de Jésus le repérage est non moins net en ce qui concerne Abram et Melki-Tsedek (Gn 14), Abraham et les trois angelos (Gn 18), Jacob dans sa vision de l’échelle céleste, sa rencontre avec Beth El (la maison de Dieu) et le fait qu’il paie la dîme à El, comme le fit son grand-père Abram à Melki-Tsedek, prêtre du Très Haut (Gn 28).
7 Puisque, à la suite du passage des mages, le mystère de l’Egypte vient se cumuler avec celui de l’Orient, l’homonymie de Joseph, père de Jésus et de Joseph, fils prestigieux de Jacob-Israël prend tout son sens. Ce Joseph était le premier fils de Jacob-Israël avec sa chère Rachel et le préféré de ses douze enfants. Jacob lui avait offert une tunique à rayures (vêtement sacerdotal), qui suscita la jalousie de ses frères qui, du coup, le vendirent en esclavage (Gn 37). Cela le mena en Egypte (Gn 39) au service d’un maître qui l’apprécia grandement et n’était autre que l’eunuque de Pharaon. Ce Joseph est ensuite nommé par Pharaon lui-même comme second personnage de l’Egypte (Je ne te précéderai que par le trône lui dit Pharaon).
8 Il ne s’agit pas seulement de politique ou de gestion économique de l’empire égyptien, mais aussi de religion. Ainsi, Pharaon donne un nom égyptien à Joseph, qui pratique tous les signes culturels, linguistiques et physiques de l’Egypte. Il lui donne pour femme la fille du grand prêtre égyptien Potiphara, ce qui suppose un ‘mariage religieux et spirituel’, et la lignée de Joseph est juive-égyptienne. Lorsque Joseph accuse (par ruse) son frère Benjamin de vol, il place sa coupe magique dans les affaires de ce dernier (Gn 44). Or, la Bible précise qu’il pratiquait avec cette coupe les rites divinatoires en relation avec son pouvoir sur l’Egypte. Toute cette partie de l’histoire des ancêtres spirituels de Jésus est donc interreligieuse, ce qui ne peut être que par des liens de nature ésotérique (unité transcendante des religions). Le fondateur de la Loi juive, Moïse, lui-même élevé, dès le berceau, par la fille de Pharaon et initié à tous les mystères égyptiens, n’a pas pu ne pas incorporer dans sa sagesse juive -tardivement découverte- des pans entiers de la sagesse égyptienne.
9 Après ces considérations, on comprend mieux la force symbolique que contient l’homonymie de Joseph l’égyptien, Joseph père de Jésus et Joseph d’Arimathie, qui assure le lien entre l’Evangile et la tradition ésotérique du Graal européen. Certainement, l’exotisme, non développé dans le texte du passage des mages et de l’Egypte dans la petite enfance de Jésus est riche de sens et déborde immensément les frontières de la religion juive assez anthropomorphique.
10 On constate que les principaux patriarches juifs sont passés par l’Egypte. Abram rencontre Pharaon, par l’intermédiaire de Saraï et, lorsqu’il est dit que Pharaon enrichit grandement Abram, il est bien évident qu’il ne s’agit pas seulement que d’argent et d’esclaves. Le petit-fils d’Abraham, Jacob-Israël, finira ses jours en Egypte après que son propre fils, Joseph, soit devenu vice-Pharaon, et en parfaite continuité, Joseph, le père initiateur de Jésus conduira celui-ci en Egypte sous l’inspiration angélique.
11 Le texte ne dit rien de plus sur le séjour égyptien de la sainte famille, mais suggère beaucoup pour un connaisseur de la Torah. Et la concomitance nominale des deux Joseph qui trouvent leur salut en Égypte n’est évidemment pas due au hasard. Joseph et son fils ne reviendront sans doute pas sans bagages culturels et spirituels de ce lieu réceptionnaire des trois cultures égyptienne, grecque et romaine, alors même qu’ils viennent de prendre possession de l’essentiel des cultures orientales avec les mages.
12 Une illusion consisterait à juger de l’importance d’une scène évangélique en fonction de sa longueur. Ce que nous dit ici le texte sacré c’est que, à part les cultures américaines et noires africaines, géographiquement et culturellement distanciées de l’Eurasie, celui qui était destiné à servir de support à l’incarnation avatarique devait synthétiser en lui-même les influences spirituelles prépondérantes de l’humanité de son temps.
12/2 Quand obéissance et connaissance fusionnent
1 …en disant : « Réveille-toi-egeirein, prends auprès de toi le petit-enfant-serviteur-paidion et sa mère et part en terre d’Israël…Le texte reprend ici, dans l’autre sens, les consignes de voyage…car ils sont morts, ceux qui cherchaient la vie-psukhê du petit-enfant-serviteur-paidion (Mt 02/20 = P 012). La mort appelle la mort ; comment Hérode n’y a-t-il pas pensé ? Le mot psukhê, traduit par vie, désigne en réalité l’âme, ou son équivalent grec, le psychisme. Mais, contrairement à la théologie chrétienne, qui prétend qu’après la mort du corps, l’âme continue indépendamment de lui, la pensée des premiers chrétiens et du Christ intégrait l’indissociabilité de l’âme et du corps.
2 A l’époque de la rédaction de l’Evangile, les chrétiens pensaient que l’humain était tripartite (grec : soma, psychê, pneuma ; latin : corpus, anima, spiritus). Tuer le corps correspondait donc à détruire l’âme (mémoire, imagination, sens logique, etc), mais restait toujours pneuma, l’esprit, qui est immortel… encore une chose à laquelle Hérode avait oublié de penser dans sa colère. Une chose que le christianisme lui-même ne tarda pas à oublier aussi, puisqu’il est, depuis des siècles déjà, engoncé dans une conception dualiste de l’humain comme ‘corps et âme’. La conséquence en est que, soit tout est mortel dans l’homme (conception matérialiste), soit l’âme survit au corps (avec sa mémoire, son individualité : pure utopie d’un individualisme post-mortem).
3 …Il se réveille, prend auprès de lui le petit-enfant-serviteur et sa mère, puis il entre en terre d’Israël (Mt 02/21 = P 012). Le texte n’hésite pas à se faire pesant pour exprimer à quel point, chez un homme tel que Joseph, la connaissance spirituelle et l’action fusionnent. Aussi ne nous étonnerons-nous pas lorsque son fils dira un jour : le Fils ne peut rien faire de lui-même, qu’il ne le voie faire au Père ; ce que fait celui-ci, le Fils le fait pareillement (Jn 05/19 = P 112).
12/3 Les Hérode, criminels de père en fils
…Joseph entend qu’Arkhélaüs régne sur la Judée à la place de son père Hérode, il craint d’y aller (Mt 02/22 = P 013). Arkhélaüs signifie ‘prince du peuple guerrier’. Vu que son père avait acquis un certain degré d’excellence dans l’art du crime, on imagine l’impression qu’un fils ainsi patronné pouvait produire. La prudence est une vertu que le secret Joseph devait fort bien maitriser. On retrouvera ce nouvel Hérode en état d’ivresse avancée et soumis à une putain nommée Salomé, lorsqu’il coupera la tête de Jean-Baptiste (Mc 06/21 = P 103) et plus tard lorsqu’il tentera d’attenter à la vie de Jésus (Hérode veut te tuer : Lc 13/31 = P 187), puis, finalement, en train de ridiculiser Jésus lors de son procès (Lc 23/11 = P 208). Ensuite, il ira rejoindre son père et récolter les fruits de son exécrable karma ; mais l’Evangile n’en parle pas, cela va sans dire.
12/4 La Galilée interculturelle
1 …Joseph averti en songe, il se retire dans la région de Galilée (Mt 02/22 = P 013). Ici Matthieu diverge grandement de Luc et présente l’installation en Galilée comme datant du retour d’Egypte, alors que Luc dit qu’ils ont quitté leur ville de Nazareth en Galilée, pour venir au recensement dans la ville de leurs ancêtres, Bethléem, et qu’ils retournent, aussitôt Jésus présenté au temple, dans leur ville de Nazareth. Les évangiles ne sont pas des récits historiques, même si certains points peuvent l’être. L’important est le message théologique ou spirituel, qu’ils veulent faire passer, symboliquement exprimé.
2 La tradition chrétienne, en présentant des textes si contradictoires, le montre clairement. Pendant des siècles, cela n’apparaissait pas, car les prêtres ne lisaient à la messe que l’évangile de Matthieu, et en latin à un peuple dont les neuf dixièmes ignoraient tout de cette langue morte. Aujourd’hui, il est plus difficile de faire croire à l’historicité des textes.
3 La Galilée est au nord de la Judée ; elle n’a pas, comme cette dernière, l’honneur de comprendre la capitale Jérusalem. Les Judéens considèrent les galiléens comme des juifs de seconde zone. Car, non seulement le ‘peuple élu’ fait montre d’un fort complexe de supériorité par rapport aux peuples ‘non élus’, mais une cascade de frontières, plus ou moins méprisantes, structure les douze tribus d’Israël issues de Jacob.
4 D’un autre point de vue, le mot Galilée signifie ‘le cercle’ et peut évoquer symboliquement le monde entier, car les savants de l’époque (et en particulier les égyptiens) savaient que la terre est ronde et avaient même calculé précisément son rayon. Il est donc raisonnable de voir un certain universalisme dans cette implantation, qui sera le lieu de développement de Jésus adolescent. Et ceci d’autant plus qu’une ville comme Capharnaüm, où Jésus opéra beaucoup pendant sa vie publique, était un caravansérail largement international.
12/5 Quand les théologiens veulent faire croire que Jésus et Paul enseignent la même chose.
1 …Joseph habite dans une ville appelée Nazareth (saint), afin que s’accomplisse le dit des prophètes : « Il sera appelé Nazôréen. » (Mt 02/23 = P 013). Outre la faible explication que les choses arrivent parce qu’elles sont écrites, le nom de la ville de Jésus est intéressant, puisqu’il signifie ‘saint, consacré’, ce qu’étaient déjà Joseph et Jésus de façon quasi absolue.
2 L’expression Il sera appelé Nazôréen alimente trois hypothèses. La première a trait à l’état de ‘nazir’, désignant ‘celui qui est mis à part’. Or il a existé dans le judaïsme des rituels pratiqués par certains religieux, comprenant l’interdiction de boire du vin ou de se couper les cheveux (le Samson biblique aurait été un nazir) et les savants discutent pour savoir si cela correspond à Jésus. En tout cas, concernant le vin, on ne voit pas comment il aurait fondé le rite eucharistique. De plus Jésus lui-même se plaint de ceux qui le critiquent en disant : Le fils de l’homme survient, mangeant et buvant, et ils disent : ‘Voici un homme glouton et buveur de vin (Mt 11/19 = P 079).
3 Une autre hypothèse rattache le mot Nazôréen à l’hébreu nôser qui signifie ‘observant’. Cela cadre indubitablement avec l’enseignement évangélique de Jésus : « N’allez pas croire que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir (Mt 05/17 = P 058) et aussi : avant que ne passent le ciel et la terre, pas un i, pas un point sur l’i, ne passera de la Loi, que tout ne soit réalisé. Celui donc qui violera l’un de ces moindres préceptes, et enseignera aux autres à faire de même, sera tenu pour le moindre dans le Royaume des Cieux ; au contraire, celui qui les exécutera et les enseignera, celui-là sera tenu pour grand dans le Royaume des Cieux (Mt 05/18-19 = P 201).
4 Une troisième hypothèse part de la constatation qu’il y eut indubitablement des judéo-chrétiens pendant les premiers siècles de l’Eglise. L’Evangile dit qu’après l’ascension de Jésus les disciples étaient constamment dans le Temple à bénir Dieu (Lc 24/53 = P 320). C’étaient des juifs reconnaissant Jésus comme messie et fils de Dieu ; saint Paul n’était pas encore passé par là pour fonder une religion nouvelle en concurrence du judaïsme. On signale ensuite, et ce pendant des siècles, les Nazôréens ou Nazaréens, qui pratiquaient la loi juive dans tous ses détails et croyaient en Jésus. Epiphane de Salamine les classe parmi les hérétiques, leur crime étant de ‘judaïser le christianisme’. Selon ce point de vue, comment lire l’Evangile sans comprendre que Jésus est un hérétique au même titre ? Pour Jérôme de Stridon, les Nazôréens sont des hérétiques ‘qui prétendent être à la fois juifs et chrétiens et ne sont ni l’un ni l’autre.’ Le fait est que leur trace se dilue au fil des siècles dans les groupes contemporains. Certains se sont repliés dans le judaïsme, d’autres dans le christianisme officiel, certains même sont devenus disciples de Mahomet, car la littérature musulmane parle des Nazôréens ou Nazaréniens. Cette troisième hypothèse revient à considérer que ces groupes judéo-chrétiens, importants dans les années suivant le Christ, et alors que l’Eglise telle que conçue par Paul n’était pas encore dominante, avaient leur propre évangile et que le passage que nous observons en est une trace perdurant dans les canoniques.
5 En tous cas, comme nous l’avons longuement analysé dans notre commentaire du Credo et dans l’introduction à ce commentaire de l’Evangile, il ne fait aucun doute que Jésus n’a pas fondé le christianisme tel que nous le connaissons et sa volonté du respect intégral de la Loi de Moïse (circoncision comprise) est certaine.
12/6 Le contre-chant détonnant de Luc
…Quand ils ont tout accompli selon la loi du Seigneur, ils retournent en Galilée, dans leur ville de Nazareth (Lc 02/39 = P 013). Pour Luc -nous avons déjà commenté la chose-, l’installation à Nazareth n’est qu’un retour au bercail. Après le recensement, la naissance, la visite des bergers le soir même et la présentation de Jésus au Temple quelques jours plus tard, il ne s’est rien passé qu’un retour sans histoire à Nazareth. Il faut donc comprendre que la bonne question, quand on lit l’Evangile, n’est pas : « Comment cela s’est-il passé ? », mais « que signifie et qu’enseigne cette construction littéraire et symbolique inspirée ? »
Les Rois Mages, Massacre des ‘Innoncents’, Fuite en Égypte, Retour d’Égypte