EXPÉRIENCES et CONNAISSANCE

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Bhagavad Gita 02/52 Commentaire Théorique et Méditation Opérative

EXPÉRIENCES et CONNAISSANCE

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Lorsque ton intellect aura franchi le bourbier de l’illusion,

tu atteindras un état de détachement

à l’égard des expériences passées et futures

(ce qui a été entendu et ce qui reste à entendre)

(BG 02/52)

Théorie :

1        La tradition spirituelle du yoga opère une distinction que le monde moderne a dramatiquement oubliée : celle de la ‘cérébralité’ et de ‘l’intelligence pure’. La ‘cérébralité’ peut aussi être nommée ‘intelligence cérébrale’ ou ‘puissance mentale’ ou ‘rationalité’. L’intelligence pure’ équivaut à ‘l’intelligence cordiale’ ou ‘l’œil du cœur’, selon les différents langages symboliques. La cérébralité raisonne, calcule, compare, pèse le pour et le contre ; elle navigue au milieu des dualités dont le monde est tissé, elle optimise, sélectionne, profite, rentabilise. La modernité est cérébrale par construction. L’intellect, ou ‘intelligence pure’, intuitionne, va droit au but, n’engage que très peu le cerveau, mais beaucoup la perception et la vigilance. L’intellect est fulgurant, mais le désir et la passion suffisent à le troubler, voire à le détruire.

2        Le bourbier de l’illusion se nourrit des perceptions sensorielles lorsqu’elles sont vécues émotionnellement et non rationnellement. Il peut s’alimenter aussi d’innombrables raisonnements, mais dont les présupposés sont erronés, et souvent subconscients. Comme l’illusion raisonne et parle beaucoup, elle donne l’impression d’être intelligente. Or l’intelligence vraie s’avère généralement concise, précise, non émotionnelle, bien que volontiers poétique, et dégraissée de toute répétition. Plus un homme est centré sur son moi, plus sa conception est déformée. Comment le petit moi pourrait-il contenir le monde et, à plus forte raison, son principe ?

3        Les humains influents du monde moderne ont généralement un cerveau de géant avec un cœur de nain. Le fait qu’ils enveloppent souvent ce petit cœur d’une sentimentalité visqueuse ne trompe que les émotifs. Blaise Pascal, distinguait ‘l’esprit de géométrie’, cérébral, et ‘l’esprit de finesse’, intellectuel. Ceux qu’on appelle aujourd’hui ‘les intellectuels’ ne sont que des cérébraux. L’Intelligence Artificielle (IA) est une contradiction dans les termes ; ‘cérébralité artificielle’ serait déjà trop dire.

4        Jésus pointe du doigt ceux qui confondent ces deux pôles et ‘raisonnent dans leur cœur’ (Mc 02/08). Jésus opère cette même distinction lorsqu’il dit : Je te bénis, Père… parce que tu caches cela à des sages et aux intelligents-sunetos et que tu le dévoiles aux petits enfants-nêpios. Mais l’interprétation qu’en donne le clergé patauge souvent dans le sentimentalisme, par confusion du cœur-émotion et du cœur-intellect.

5        Le détachement à l’égard des expériences passées est difficile à comprendre pour un occidental. La science d’occident est essentiellement expérimentale, comme celle d’un aveugle qui trouve son chemin en tâtonnant. D’où l’illusion que plus les expériences seront nombreuses, plus l’intelligence sera grande. Alors que l’homme intelligent a besoin de peu d’expériences pour en tirer sagesse, l’imbécile commettra indéfiniment les mêmes erreurs. L’intelligence comprend l’expérience, mais ce n’est pas l’expérience qui donne l’intelligence. Combien connaissent mieux l’Inde pour avoir seulement fréquenté la Bhagavad Gita, que d’autres l’ayant sillonnée en touristes bien des fois ?

6        Pourquoi signaler les expériences futures ? A cause de cette superstition que l’action, en elle-même, produit la connaissance. Pour connaître, il ne faudrait donc jamais s’arrêter d’agir. Tout au contraire, le vieux sage acquiert l’impression d’avoir fait le tour de la question, d’avoir saisi à la racine les principes du monde mortel. Alors se dégage en lui l’intuition d’un ailleurs, pétri de certitude et non de tâtonnements expérimentaux.

7        Autre traduction possible de ce sutra : ce qui a été entendu et ce qui reste à entendre. Il s’agit alors, non de l’expérience ordinaire, profane, mais de l’expérience tirée de la pratique des Écritures. Or, même cela, une fois parvenu à un certain stade de compréhension, doit éviter de tourner en rond sans fin, et doit se stabiliser dans la contemplation du Principe. La ronde sur la circonférence ne mène au Principe central qu’en empruntant le rayon en direction du centre.

Pratique :

1        Une photo satellite de la terre la nuit présente un monde qui ne dort jamais, s’agite toujours et ne médite pas. L’expérience ne vaut que par ce que tu en conçois en méditant après coup. Tu regardes un film avec ta femme, en parlez-vous le lendemain ? As-tu imaginé d’autres scénarios possibles ? Mesuré l’abîme de bêtises sans lequel l’histoire serait vide d’événements ? Le sage n’a pas besoin de souffrir. Le stupide souffre et ne comprend rien.

2        Le cerveau perçoit, mémorise, emboîte logiquement les faits, et aspire sans cesse à en vivre d’autres, mais ce n’est pas lui qui comprend vraiment. Le pont aux ânes de la méditation est que l’intellect commence là où le cerveau s’arrête. Il faut un entraînement quotidien pour franchir ce pont, car la modernité surinforme, sur-active, sur-propose et sur-émotionne. Laisse-la faire le trottoir et va ton chemin, regardant droit devant.

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