QUI EST MA MÈRE ?

QUI EST MA MÈRE ?

Mc 03/31-35 (Péricope 083 Synopse Lagrange) Commentaire Théorique et Méditation Opérative

QUI EST MA MÈRE ?

Sa mère arrive, et ses frères, et ils se tiennent-debout-stêkein dehors-exô ; ils envoient vers lui pour l’appeler. La foule est assise autour de lui. Ils lui disent : «Voici, ta mère et tes frères sont dehors-exô ; ils te cherchent. » Il leur répond: Et tendant sa main vers ses disciples,  « Qui est ma mère ? Qui sont mes frères ? » Et regardant à la ronde ceux qui sont assis autour de lui, il dit: «« Voici ma mère et mes frères. Quiconque fait la volonté de Dieu, mon Père qui est aux cieux,  celui-là m’est un frère et une sœur et une mère. « 

(Mc 03/32-35 = P 083)

Idem : (Mt 12/46-50 = P 083) (Lc 08/19-21= P 083)

Théorie :

1        Dans la péricope précédente, la famille de Jésus voulait le capturer, estimant qu’il avait perdu la tête. Apparemment, ils n’ont pas réussi, et les voici maintenant, l’interrompant en plein enseignement à ses disciples précise Matthieu (tendant sa main vers ses disciples, il dit… : Mt 12/49 = P 083). Cette fois, le texte indique de quel membre de sa famille il s’agit : Sa mère arrive et ses frères. Or ses frères étaient mal intentionnés à son égard, et presque meurtriers (Jn 07/03 = P 137). Il est assez stupéfiant de trouver sa mère, Marie, en leur compagnie dans une nouvelle entreprise de récupération de Jésus.

2        Marie, mère de Jésus (Jn 02/01 = P 026), que l’on voit dans les noces de Cana était intervenue discrètement (La mère de Jésus lui dit : » Ils n’ont pas de vin : Jn 02/03 = P 026) et Jésus l’avait pourtant bien rudement rembarrée : Qu’en est-il pour moi et pour toi, femme ? Mon heure n’est pas encore venue (Jn 02/04 = P 026). Il est d’autant plus étonnant qu’elle vienne interrompre son rabbi de fils, en plein enseignement. Les différents passages d’Évangile présentent Marie-mère sous divers jours qui ne concordent aucunement.

3        … et ils se tiennent-debout-stêkein dehors-exô…Le ‘christianisme moderne’ a dramatiquement oublié cette évidence : le langage évangélique est tissé de symboles, et pas seulement dans les paraboles. La mère et les frères se tiennent debout alors que les disciples sont assis autour de lui. L’assise, tant pour l’enseignant que pour les disciples qui l’écoutent, symbolise la cessation de l’action, de l’agitation, des objectifs terrestres et mortels ; on arrête et on écoute la voix du ciel, la révélation de Celui qui est au-delà du temps.

4        Concernant la précision que Marie et ses autres fils sont dehors-exô, le texte de Marc ne permet pas de savoir en dehors de quoi. Ce dehors symbolise l’exotérisme (mot formé de la racine même exô). La propre mère de Jésus a tendance à se limiter au point de vue exotérique, autrement dit religieux, alors qu’il est déjà plongé dans les mystères (A vous le mystère du Royaume de Dieu a été donné ; mais à ceux-là qui sont dehors tout arrive en paraboles : Mc 04/11 = P 085).

5        …ils envoient vers lui pour l’appeler…Un véritable conflit de pouvoir s’installe. Marie a-t-elle encore autorité sur son fils ou son fils est-il devenu le maître spirituel de sa mère ?

6        La foule est assise autour de lui. Comme dans la scène de la péricope 082, on saisit le paradoxe de la formule. Une foule, cela bouge et fait du bruit ; une foule assise écoutant le célèbre rabbi n’est plus une foule, mais des disciples, presqu’une église. On évoque volontiers ‘les mouvements de foules’ et le mot vient du latin ‘fullare’, action de piétiner, que l’on retrouve en français dans ‘fouler une étoffe’. Une foule assise est une contradiction dans les termes, qui met en relief une autre contradiction évangélique, une Marie debout et au-dehors… pendant que son fils enseigne.

7        Non sans humour, le texte précise : Ils lui disent : « Voici, ta mère et tes frères sont dehors-exô ; ils te cherchent. » Les disciples eux-mêmes semblent conscients de ce que la mère et les frères de Jésus sont dehors-exô, et ne l’ont pas trouvé, puisqu’ils le cherchent. À cela fera écho, tout à la fin, la parole de Jésus à l’un de ses disciples : Voilà si longtemps que je suis avec vous, et tu ne me connais pas, Philippe ? (Jn 14/09 = P 263). Semblablement, certains fréquentent un saint ou un sage en ne le percevant pas comme tel. C’est pourquoi Jésus enseigne : Qui accueille un prophète en tant que prophète recevra une récompense de prophète, et qui accueille un juste en tant que juste recevra une récompense de juste (Mt 10/41 = P 131). Comme pour la pécheresse au parfum, le geste isolé ne signifie pas grand-chose, seule est déterminante l’intention.

8        Il leur répond: « Qui est ma mère ? Qui sont mes frères ? » Jésus réside dans l’immortalité ; ses disciples sont encore attachés au mortel : d’où les quiproquos presque permanents. Certains disciples doivent se demander s’il n’est pas fou, celui qui demande qui est sa mère, alors que chacun la connaît. Mais la question de Jésus porte à deux niveaux, spirituel et doctrinal. Spirituellement, la chair ne justifie jamais la fonction à elle seule. Un fils de roi n’est pas nécessairement roi (Un homme de haute naissance se rendit dans un pays lointain pour recevoir la dignité royale et revenir ensuite : Lc 19/12 = P 227).

9        Celle qui a accouché d’un enfant n’est pas nécessairement sa mère, comme l’illustre le jugement de Salomon (1 Roi 3, 16-28). Une mère qui ne reconnaîtrait pas la vraie vocation de son fils ne serait pas une mère véritable. Elle n’aurait accouché que de son corps. Pourtant Marie a bien consacré son fils à Dieu (Tout garçon premier-né sera consacré au Seigneur : Lc 02/23 = P 010). Mais l’idée juive qu’elle se faisait de cette consécration était fort éloignée de la mission d’incarnation divine de Jésus.

10      Marie a dû recevoir comme un choc redoutable cette contestation publique de sa maternité par son fils ; mais ce choc opéra l’accès presque chirurgical à sa pleine compréhension, comme le montre sa présence au pied de la croix. Trois fois de suite, Jésus brima sa mère. À douze, ans, lors du ‘recouvrement au Temple’ (Lc 02/48 = P 02/14). À trente ans, lors des noces de Cana (Jn 02/03 = P 026). Et dans la présente péricope. Ensuite Marie-Mère disparaît de l’Évangile.

11      Lors de la tentative d’assassinat de Jésus à Nazareth, certains interrogent : Celui-là n’est-il pas le…fils de Marie ? (Mc 06/03 = P 100), alors qu’elle-même demeure absente et silencieuse. On retrouve, beaucoup plus loin, une Marie, mais c’est Madeleine (histoire de Marthe et Marie : Lc 10/38 = P 159). Dans les derniers jours de Jésus, encore Madeleine, au parfum cette fois (Mc 14/03 = P 228). Marie-Mère ne réapparaît qu’une fois, au pied de la croix (Femme, voici ton fils : Jn 19/26 = P 293) et elle n’est jamais nommée, contrairement à beaucoup d’autres, lors des scènes de résurrection ou d’apparitions de Jésus.

12      On a l’impression qu’à partir de la présente scène, Marie-Madeleine s’est substituée à Marie mère de Jésus. La nécessité de trancher nettement avec les liens du sang (non du point de vue relationnel et économique, mais spirituellement) est radicale dans l’Évangile. On ne saurait faire plus opposé à  cette distanciation familiale que la quasi divinisation de Marie mère de Jésus dans le culte de l’Église exotérique (Catholique et Orthodoxe). Sans parler de cette ‘divine absurdité’ qu’est le dogme de la theotokos, ‘Marie, Mère de Dieu’.

13      Les chrétiens dogmatiques et le clergé font bien de solliciter l’Évangile le moins possible ; ils éprouveraient un grand malaise théologique s’ils prenaient le risque de le consulter en profondeur. Jésus est dit fils de Dieu dans l’Écriture, et le dogme déclare ‘Marie mère de Dieu’, ce qui fait d’elle la grand-mère de Jésus, alors que l’Évangile la dit mère de Jésus ! La manie dogmatique et théologique d’utiliser l’absurde pour soi-disant évoquer le mystère fabrique des cerveaux chrétiens dépourvus de sens logique et donc disponibles pour les pires déviances. Guère étonnant, dès lors, que le contre-Évangile de la modernité ait germé dans ce milieu.

14      Et regardant à la ronde ceux qui sont assis autour de lui, il dit: «Voici ma mère et mes frères ». La Pâque des juifs fut un passage d’un pays terrestre à un autre pays terrestre ; de l’esclavage égyptien à la liberté de la terre promise (Ex 14). La Pâques chrétienne est un passage à la verticale, du monde terrestre mortel au monde céleste immortel. Jésus reprend les schémas familiaux, mais restructurés par ce changement d’orientation. La référence n’est plus la chair, le sperme et le ventre commun, mais Quiconque fait la volonté de Dieu, celui-là m’est un frère et une sœur et une mère.

15      On retrouve ce concept dans toutes les organisations religieuses et spirituelles du monde. Seule nuance, dans la version de Matthieu, Dieu devient mon père qui est dans les cieux, ce qui accentue le lien familial et donc ontologique avec Dieu. Car, si Jésus est fils de Dieu et si les disciples sont ses frères et ses sœurs, alors de qui les disciples sont-ils fils ? Et cela, assurément, désintègre le distinguo théologique créateur-créature. En somme, Jésus ne fait pas que verticaliser le schéma familial profane. Il détruit, plus radicalement encore, les piliers dogmatiques de la religion qui emprunte son titre, le christianisme : plus de ‘mère de Dieu’ et de ‘création ex nihilo’. Marie sa mère n’est pas la seule à subir le choc salutaire de ces paroles : Qui est ma mère ? Qui sont mes frères ?

Pratique :

1        Pratique I : Comme il est dit dans le prologue de Jean, Jésus est le logos, soit la parole-pensée de Dieu exprimée en langage symbolique humain. Avoir rencontré Jésus, physiquement il y a deux millénaires (Jamais je ne vous ai connus ; écartez-vous de moi, vous qui commettez l’iniquité : Mc 7/23 = P 186), ou eucharistiquement aujourd’hui (Nous avons mangé et bu devant toi : Lc 13/26 = P 186), n’a guère d’efficacité si le cœur ne se laisse pas transformer par le logos.

2        Pratique II : Sans abandonner sa famille, Jésus n’a pas manqué d’audace, voire d’une très virile énergie, pour imposer la hiérarchie spirituelle, par rapport aux liens du sang. Le disciple pusillanime devra s’en inspirer.

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