Parabole : Les SEMAILLES

Parabole : Les SEMAILLES

Mc 04/01-09 et 13/20 (Péricope 084 et 086 Synopse Lagrange) Commentaire Théorique et Méditation Opérative

Parabole : Les SEMAILLES

Parabole : Les SEMAILLES

          Il se met de nouveau à enseigner au bord de la mer et une foule très nombreuse s’assemble auprès de lui, si bien qu’il monte dans une barque et s’y assied, en mer ; et toute la foule est à terre, près de la mer. Il leur enseigne beaucoup de choses en paraboles et il leur dit dans son enseignement : »Écoutez ! Voici que le semeur est sorti pour semer. Comme il sème, une partie du grain tombe au bord du chemin, et les oiseaux viennent et mangent tout. Une autre tombe sur le terrain pierreux, où elle n’a pas beaucoup de terre,  aussitôt elle lève, parce qu’elle n’a pas de profondeur de terre. Lorsque le soleil se lève, elle est brûlée et, faute de racine, se dessèche. Une autre est tombée dans les épines, et les épines ont monté et l’ont étouffée, et elle n’a pas donné de fruit. D’autres sont tombés dans la bonne terre, et ils ont donné du fruit en montant et en se développant, et ils ont produit l’un trente pour un, l’autre soixante pour un, l’autre cent pour un. »  Et il disait : »Entende, qui a des oreilles pour entendre ! »

(Mc 04/01-09 = P 084)

     Et il leur dit : » Vous ne percevez pas cette parabole ? Et comment connaîtrez-vous toutes les paraboles ? Le semeur sème la parole-logos. Ceux qui sont au bord du chemin où la Parole est semée, sont ceux qui ne l’ont pas plus tôt entendue que Satan arrive et enlève la Parole semée en eux. Et de même ceux qui sont semés sur les endroits pierreux, sont ceux qui, quand ils ont entendu la Parole, l’accueillent aussitôt avec joie, mais ils n’ont pas de racine en eux-mêmes et sont les hommes d’un moment : survienne ensuite une tribulation ou une persécution à cause de la Parole, aussitôt ils scandalisés-et-chutent-skandalizein. Et il y en a d’autres qui sont semés dans les épines ; ce sont ceux qui ont entendu la Parole, mais les soucis de l’ère-aiôn, la séduction de la richesse et les autres désirs les pénètrent et étouffent la Parole, qui demeure sans fruit. Et il y a ceux qui ont été semés dans la bonne terre : ceux-là écoutent la Parole, l’accueillent et portent du fruit, l’un trente pour un, l’autre soixante pour un, l’autre cent pour un. »

(Mc 04/13-20 = P 086)

Théorie :

1        Selon les manières de compter, l’Évangile rapporte entre 20 et 40 paraboles de Jésus, plus quelques autres contenues dans les évangiles gnostiques dont nous disposons. Or, dans les évangiles canoniques, Jésus n’en commente que deux. Comme il est dit que Tout cela, Jésus le dit aux foules en paraboles, et il ne leur dit rien sans parabole (Mt 13/34 = P 092), on peut en conclure provisoirement qu’à part ces deux paraboles commentées, Jésus, dans l’Évangile, s’adresse aux foules et non aux disciples.

2        Autrement dit, les Évangiles dits synoptiques (parallèles), Marc, Matthieu et Luc, s’adressent aux foules, donc en langage exotérique-religieux. Dans les évangiles canoniques (officiels) de l’Église, seul Jean s’adresse vraiment aux disciples, en abordant l’enseignement gnostique de la métaphysique non-dualiste (Jn 17). D’ailleurs, jusqu’à une date récente, on ne lisait jamais Jean dans les églises, mais essentiellement Matthieu, et encore en latin que ne comprenaient que peu de gens.

3        Il se met de nouveau à enseigner au bord de la mer, soit au point géographique le plus bas, symboliquement, à la foule. Il s’agit de la mer de Tibériade, qui n’est pas éloignée de la mer Morte, cette dernière étant le point émergé le plus bas de la terre (-440 m). L’incarnation divine apparaît toujours dans un point bas de la courbe d’involution d’une humanité. Cela explique l’aspect biface du peuple juif, que beaucoup considèrent comme le pire peuple de la terre (le monde moderne est largement son œuvre : Marx, Freud, Einstein), mais qui se vit lui-même comme le ‘peuple élu’, et qui l’est, puisque Jésus est juif.

4        …une foule très nombreuse s’assemble auprès de lui, si bien qu’il monte dans une barque et s’y assied, en mer ; et toute la foule est à terre, près de la mer. La barque dans laquelle s’installe Jésus symbolise l’Église. Pierre, André, Jacques et Jean, représentants de l’exotérisme et de l’ésotérisme chrétien, sont pêcheurs et associés ; Jésus les recrute dans leur barque (Mc 01/16 = P 046). Plusieurs scènes importantes de l’Évangile se passent sur l’eau, dans la barque : ‘la tempête apaisée’, ‘Pierre marchant sur la mer’, ‘la seconde pêche miraculeuse après la résurrection’.

5        Lorsque l’eau est calme et la surface plate, elle transmet les sons à une grande distance, ainsi Jésus, en recul sur la mer, pouvait parler à une grande foule, sur la rive. Mais la symbolique de la mer (Jésus) et de la terre (la foule) ressort aussi. La terre désigne le monde solide et par conséquent la tendance matérialiste inhérente à la foule (qui n’est pas la même chose que le peuple). L’eau, et en particulier la mer, désigne le psychisme. Dans la hiérarchie humaine complète (soma, psychè, pneuma) ce n’est pas encore la spiritualité-pneuma, mais on s’en approche. Jésus s’adresse donc à une foule matérialiste pour en faire, au moins, un peuple religieux, à défaut d’être tout à fait spirituel.

6        Jésus est assis, comme toujours lorsqu’il enseigne ; la stabilité de la posture suggère la supra temporalité de la doctrine. Il leur enseigne beaucoup de choses en paraboles. Le christianisme est une religion théologiquement occidentale, théoriquement basée sur l’enseignement de l’oriental Jésus. Or l’institution occidentale -en fait romaine- fonctionne comme une administration ou une armée, avec des ‘dogmas’ -des dogmes-, qui sont des ordres clairs et nets, faits pour être exécutés et non discutés ou commentés. L’Orient entier est symboliste et non-dogmatique. Chacun interprète l’enseignement symbolique au niveau où il l’entend. Ainsi, Jésus pouvait enseigner collectivement à des gens de niveaux intellectuels et spirituels différents. En christianisme l’ésotérisme -la gnose- est mort parce que les chefs religieux s’obstinent à dogmatiser et moraliser les symboles christiques.

7        Écoutez ! Le grec akouein signifie à la fois écouter et entendre. Un ordre militaire n’a pas à être ‘entendu’, c’est une évidence ; une parabole nécessite un effort de compréhension. Jésus prévient son auditoire… et celui de son Église, qui en a bien besoin.

8        Voici que le semeur est sorti pour semer. Jésus s’identifie au semeur de la parole de Dieu, d’ailleurs Matthieu précise : En ce jour-là, Jésus sort de la maison donc du secret. Mais la parole est aussi le logos, verbe créateur. Le concept exotérique ‘d’incarnation divine’ revient à une ‘sortie’ de la pensée créatrice de Dieu qui vient habiter dans un humain vidé de son ego et rempli d’Esprit Saint. Ainsi la parole de cet homme exprime, en mode symbolique, la parole de Dieu. Jésus s’identifie à Dieu, ‘sorti’ dans le monde et présent dans sa propre manifestation. Je suis sorti d’auprès du Père et venu dans le monde. À présent je quitte le monde et je vais vers le Père (Jn 16/28 = P 266).

9        Comme il sème, une partie du grain tombe au bord du chemin. Deux points de la parabole sautent aux yeux par leur incongruité. Premier : ce semeur semble vraiment maladroit ; il sème à l’aveugle, comme dans la nature sauvage. Le récit n’est pas réaliste. Deuxième : on ne se tient pas sur le chemin pour semer dans un champ voisin, mais au milieu du champ, que l’on parcourt, sillon par sillon. Si Jésus ne vivait pas à la campagne, on pourrait l’accuser de n’y rien connaître. Cette curieuse configuration est évidemment symbolique, que signifie-t-elle ?

10      Sur le  chemin se trouve Jésus-semeur. Les hommes plus ou moins mauvais se situent au bord du chemin, dans les pierres ou dans les épines ; les bons dans la bonne terre. Le chemin est donc pour Jésus et pour les alter-christus qui suivront Jésus. Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie. Nul ne vient au Père que par moi (Jn 14/06 = P 263). Ainsi la parabole présente trois types d’hommes et non pas deux, qui seraient les bons et les mauvais, comme on pourrait le croire. Le troisième type, qui n’est évoqué dans le récit que par le chemin et la localisation du semeur lui-même vise à quitter le monde, pour aller vers Dieu, directement. Si vous étiez du monde, le monde aimerait son bien ; mais parce que vous n’êtes pas du monde, puisque mon choix vous a tirés du monde, pour cette raison, le monde vous hait (Jn 15/19 = P 265). Il est notable que la configuration, avec le bien à droite, ‘bonne terre’, et le mal à gauche, ‘bord du chemin, pierres et épines’, fait que le chemin est au-delà du bien et du mal. Non pas amoral, encore moins immoral, mais non-duel. On retrouve cela clairement dans la Bhagavad Gita : L’homme qui reste uni à la méditation se dégage ici-bas et des bonnes et des mauvaises œuvres (BG 02/50). Celui qui ne s’abandonne ni à la joie, ni à la haine, ni à la tristesse, ni aux regrets, qui a donné congé aux bonnes comme aux mauvaises actions, un tel fidèle m’est cher (BG 12/17). Cet enseignement est certes, plus développé dans le yoga oriental, mais il est symboliquement présent dans l’Évangile. De plus l’attitude de Jésus, vis-à-vis des pécheurs aussi bien que des prétendus vertueux, montre sans ambiguïté qu’il se situe au-delà du bien et du mal. Comme aussi le fait qu’il nomme, parmi les disciples, un Pierre, qu’il traitera de Satan, et un Judas qu’il traitera de démon (Jn 06/70 = P 110).

11      Ceux qui sont sur le chemin ne cherchent pas seulement à quitter le monde ; ils doivent d’abord eux-mêmes se faire semeurs. Comme tu m’as envoyé dans le monde, moi aussi, je les ai envoyés dans le monde (Jn 17/18 = P 267). Le premier trio humain (les mauvais, bord du chemin, pierres, épines) et le deuxième trio (bonne terre, trente, soixante, cent) visent à vivre sur la terre et à y rester ; ils appartiennent à l’ordre exotérique ou profane. Le chemin est la voie ésotérique, supra mondaine et divine.

12      La première des trois catégories d’hommes mauvais au bord du chemin est assurément la pire : les oiseaux viennent et mangent tout. Ils ne présentent pas la moindre écoute, la moindre bonne volonté. Luc précise: elle a été foulée aux pieds et les oiseaux du ciel ont tout mangé. Le symbole de ‘fouler aux pieds’ se retrouve chez Matthieu à propos du sel : Vous êtes le sel de la terre. Si le sel devient fou-môrainein, par quoi sera-t-il salé ? Il n’a plus de force pour rien ; sinon pour être jeté dehors-exô et pour être piétiné par les hommes (Mt 05/13 = P 133). Les oiseaux-diables ne sont donc pas les seuls responsables ; les hommes du bord du chemin foulent aux pieds les grains-paroles. Matthieu éclaire encore le symbole : Ne jetez pas vos perles devant les porcs, de crainte qu’ils ne les piétinent, puis se retournent contre vous pour vous déchirer (Mt 07/06 = P 071). Les hommes du bord du chemin ne sont pas seulement oublieux de l’enseignement religieux ou spirituel, pas uniquement matérialistes ; ce sont des ennemis du sacré, des satan.

13      Certes, il y a des hommes comme cela (notre époque en est riche), mais pourquoi sont-ils au bord du chemin, si proches de la voie ésotérique qu’est le chemin lui-même ? Parce que ‘la corruption du meilleur est  la pire’. Le but de l’exotérisme religieux est le paradis terrestre ; le but du chemin qu’est le Christ est Dieu : Père saint, garde-les dans ton nom que tu m’as donné, pour qu’ils soient un comme nous (Jn 17/11 = P 267). Il faut parvenir à une conception critique du monde, et même de la religion, pour envisager la voie ésotérique non-dualiste. Ceux qui se situent au bord du chemin ont cette conception critique. Ils y puisent la force de quitter la religion, sans arriver à entrer vraiment dans l’ésotérisme. Au sens littéral, ils sont à mi-chemin de la spiritualité ; et c’est la pire situation. Quelqu’un a dit : « Le monde moderne est rempli d’idées chrétiennes devenues folles. »

14      C’est pourquoi les oiseaux sont présents au bord du chemin et non dans les pierres ni dans les épines. Dans le commentaire qu’il fait lui-même, Jésus dit ; Ceux qui sont au bord du chemin où la Parole est semée, sont ceux qui ne l’ont pas plus tôt entendue que Satan arrive et enlève la Parole semée en eux. Entre la religion exotérique (symbolisée par les pierres et par Pierre) et la voie ésotérique (le chemin) se trouve un domaine dangereux où les grosses certitudes de la religion, pas toujours très cohérentes, n’ont plus d’effets, et où les évidences intellectuelles de la métaphysique ne sont pas encore accessibles. Cela crée une brèche dans laquelle Satan (l’Adversaire en hébreu) s’engouffre rapidement. L’Adversaire de quoi ? Le Satan en question n’est autre que le prince de ce monde dont parle Jésus (il vient, le Prince de ce monde mais sur moi il n’a aucun pouvoir : Jn 14/30 = P 263). Ce prince est légitime, il a pouvoir sur la terre mortelle et ses habitants. Ceux qui cherchent la libération-moksha veulent lui échapper et doivent, pour ce faire, suivre Jésus, qui a déjà réalisé sa libération (ou Krishna, son équivalent oriental). S’il enlève la Parole semée en eux, c’est bien parce qu’il sait que cette parole est libératrice au sens yogique de moksha. D’ailleurs, dans ce passage, le français parole traduit le grec sperma, ce qui montre sans ambiguïté que, de même que le sperme crée le corps physique, de même la parole christique suscite la vie divine dans l’humain. Ainsi s’établit le paradoxe entre le bord du chemin et le terrain pierreux : Il est fréquent que les hommes du premier lieu soient intelligemment dans l’erreur, les hommes du second stupidement dans la vérité.

15      Une autre tombe sur le terrain pierreux-petrôdês…Lorsque Jésus nomme Pierre, non pas comme chef de son Église (comme le croient les Catholiques), mais comme fondement, soubassement de son Église, il déclare : Tu es Pierre, et ‘sur’ cette pierre je bâtirai mon Église (Mt 16/18 = P 121) ; le mot employé est le même : petra. Le terrain pierreux désigne l’Église dans sa dimension exotérique, l’Église de Pierre, précisément.  Le texte, quitte à se répéter, insiste sur le fait qu’elle n’a pas beaucoup de terre, aussitôt elle lève, parce qu’elle n’a pas de profondeur de terre. Autrement dit la dogmatique religieuse et le moralisme sont des choses rigides, comme pierre, peu propices à une vie abondante comme le serait une bonne terre.

16      Lorsque le soleil se lève, elle est brûlée et, faute de racine, se dessèche. Le soleil en question désigne la lumière christique : Je suis la lumière du monde. Qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres, mais aura la lumière de la vie (Jn 08/12 = P 145). De même, en Orient : Cela (Brahman) est la lumière de toutes les lumières, brillant par-delà les ténèbres (BG 13/17). Les racines désignent la vie intérieure. Or la ‘religion’ exotérique, comme son nom l’indique, sert à ‘relier’ les hommes entre eux et à les ‘relier’ à Dieu ; elle est relationnelle et donc relative, non intériorisante et unitive. Elle développe plus les feuillages que les racines ; l’extérieur que l’intérieur. Elle se dessèche, c’est ce que l’on remarque dans les rapports difficiles entre Jésus et les pharisiens, souvent rigidement moraux et souffrant de sécheresse de cœur vis-à-vis des pécheurs.

17      Ainsi se dessine le tableau de ces curieuses semailles. Au milieu, le chemin droit, que parcourt le Semeur-Jésus et qui conduit à Dieu ; l’ésotérisme spirituel, la non-dualité. À droite, comme dans la parabole du jugement dernier (Il placera les brebis à sa droite et les boucs à sa gauche : Mt 25/33 = P 252) se trouve la bonne terre, avec ses trois catégories d’occupants : trente, soixante et cent. À gauche les trois autres catégories négatives : le bord du chemin, les pierres et les épines.

18      On s’étonnera de trouver Pierre, et donc la religion exotérique, à gauche. Dans son commentaire, Jésus commence positivement : Ceux qui sont semés sur les endroits pierreux, sont ceux qui, quand ils ont entendu la Parole, l’accueillent aussitôt avec joie. Cependant il continue : mais ils n’ont pas de racine en eux-mêmes et sont les hommes d’un moment : survienne ensuite une tribulation ou une persécution à cause de la Parole, aussitôt ils scandalisés-et-chutent-skandalizein. On retrouve, dans ce passage des Semailles, le même contraste que dans les relations de Jésus avec Pierre. Lorsque ce dernier reconnaît Jésus comme le Christ, Jésus déclare : Tu es heureux, Simon fils de Jonas, car cette révélation t’est venue, non de la chair et du sang, mais de mon Père qui est dans les cieux (Mt 16/17 = P 121). Mais, quelques lignes plus loin, Pierre s’opposant au sacrifice de Jésus s’entend dire : Va t’en ! derrière moi, Satan, car tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des humains (Mt 16/23 = P 122). Le livre biblique de l’Éxode, déjà, présente le premier grand-prêtre, Aaron, frère de Moïse, en train de construire un veau d’or, pour satisfaire l’idolâtrie du peuple alors que son frère était en conversation avec son Seigneur depuis moins de 40 jours (Gn 32). L’histoire de l’Église, tant ancienne que contemporaine, se résume dans ce contraste. Par conséquent, du point de vue initiatique, Pierre et les hommes de sa nature sont à gauche. Cependant, nombre d’entre eux seront sauvés par Jésus, qui est venu aussi pour cela, certains se retrouvant dans la bonne terre et obtenant donc un salut exotérique, c’est-à-dire le paradis terrestre, et quelques-uns s’engageant sur le chemin, en vue de la réalisation unitaire.

19      Une autre partie du grain est tombée dans les épines, et les épines ont monté et l’ont étouffée, et elle n’a pas donné de fruit. Jésus lui-même interprète : ce sont ceux qui ont entendu la Parole, mais les soucis de l’ère-aiôn, la séduction de la richesse et les autres désirs les pénètrent et étouffent la Parole, qui demeure sans fruit. Beaucoup de traductions donnent les soucis du monde et non les soucis de l’ère-aiôn. Cela revient à passer d’une notion temporelle, l’ère-aiôn, à une notion spatiale, le monde. Comme vu, aiôn est un concept enveloppant signifiant, selon les contextes, ‘long temps, perpétuité, éternité’ ; dans le présent contexte, il désigne un cycle d’humanité. D’après la Bhagavad Gita, le monde humain, caractérisé par la tendance ‘rajasique’, vit dans La convoitise, les projets, l’activisme, l’inquiétude (BG 14/12), ce qui correspond parfaitement au descriptif de Jésus. L’Évangile fait aussi écho à ce passage Il est plus facile à un chameau de passer par le trou de l’aiguille qu’à un riche d’entrer dans le Royaume de Dieu (Mc 10/25 = P 217). Inutile de préciser que le monde moderne est partagé entre le bord du chemin et les épines.

20      Puis Jésus passe à la bonne terre située à sa droite. On note que, selon le symbolisme spirituel, Jésus ne pouvait semer que de la main droite. Cela renforce notre théorie qu’étant sur le chemin, Jésus avait la bonne terre à sa droite. Lorsque le diable se fera semeur à son tour, dans la parabole de l’ivraie dans le champ, il sèmera certainement de la main gauche (Mt 13/25 = P 089). Or ‘le geste auguste du semeur’ comme dit Victor Hugo, est un mouvement circulaire, puisque, normalement, le semeur se situe au milieu du sillon. Voilà pourquoi, Jésus-Semeur en envoie à gauche, d’après la description, presqu’autant qu’à droite. Cela se trouve confirmé par la parole de Jésus : votre Père qui est aux cieux, car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et sur les injustes (Mt 05/45 = P 065).

21      Jésus termine sa parabole : D’autres sont tombés dans la bonne terre, et ils ont donné du fruit en montant et en se développant, et ils ont produit l’un trente pour un, l’autre soixante pour un, l’autre cent pour un. On retrouve la configuration des paraboles des talents et des mines (Mt 25/15 = P 227 ; Lc 19/13 = P 227) ; chaque homme bon rapporte en fonction de ses capacités. Cela correspond à la doctrine des castes-varnas dasn la Gita : C’est moi qui ai créé les quatre varnas-castes, selon les gunas de chacun (les différences dans la nature mentale) et avec pour chacun son svadharma (ses devoirs propres) (BG 04/13). Jésus commente lui-même : ceux-là écoutent la Parole, l’accueillent et portent du fruit, l’un trente pour un, l’autre soixante pour un, l’autre cent pour un.

22      Une grave question se pose : « Notre commentaire est plus ésotérique que celui de Jésus lui-même, avec la notion d’une septième catégorie d’humains, ceux qui le suivent sur le chemin, au-delà du bien et du mal, au-delà de l’espérance religieuse terrestre, en vue de devenir ce qu’il est lui-même, uni au Père (Jn 10/30 = P 185). Serions-nous en plein délire d’orgueil, en prétendant interpréter les propres paraboles de Jésus mieux que lui ? Ou y aurait-il une autre explication ? » Il reste étonnant que l’Écriture ne donne que deux commentaires faits par Jésus sur l’ensemble de ses paraboles. Ou elle les donnerait toutes, si son but étaient de les décrypter ; ou elle n’en donnerait aucun, si son but était de demeurer dans l’exotérisme. La solution semble être que ce commentaire scripturaire, mis dans la bouche de Jésus, ne s’adresse pas vraiment aux disciples initiés. C’est plutôt l’œuvre des évangélistes synoptiques (Mc, Mt, Lc), qui ne visent généralement pas la gnose, contrairement à Jean. De fait, il est frappant, même pour un lecteur non expert en symbolisme, que le commentaire scripturaire des Semailles reste au niveau très classique d’une homélie dominicale. Nous verrons, en abordant le Bon grain et l’ivraie (Mt 13/36 = P 093), que le commentaire, bien que plus poussé, demeure cependant emprunt d’une conception religieuse dualiste. Pour répondre à la question précédente sur le ‘délire d’orgueil’ : il n’en est rien. L’Écriture est faite pour être interprétée d’un bout à l’autre et Jean précise : le Paraclet, l’Esprit Saint, que le Père enverra en mon nom, lui, vous enseignera tout et vous rappellera tout ce que je vous ai dit (Jn 14/26 = P 263). C’est donc bien un commandement de Jésus que les disciples, au fil des siècles, prolongent ce que transmettent les Écritures, ou plutôt en tirent de plus en plus la substantifique moelle.

23      Reste à voir le début de ce récit : il leur dit : » Vous ne percevez pas cette parabole ? Et comment connaîtrez-vous-ginôskein toutes les paraboles ? Comme le grec ginôskein l’indique, Jésus exige bien que les disciples pénètrent la gnose des paraboles, et non seulement leur sens moral, auquel se limite habituellement les homélies religieuses. Il irait sans dire, si le Catholicisme n’avait pas largement perdu cet usage, que, pour connaître toutes les paraboles, encore faudrait-il les mémoriser toutes. D’où les deux points indissociables de la précédente citation de Jésus : l’Esprit Saint vous enseignera tout et vous rappellera tout ce que je vous ai dit. On ne saurait comprendre sans avoir en mémoire.

Pratique :

1        Pratique I : Un vrai chrétien, même seulement exotérique, lit l’Écriture, en principe tous les jours. Un disciple doit intégrer mémoriellement. En ce qui concerne les paraboles, si on lui donne le titre, il doit pouvoir raconter l’histoire, au moins grosso modo, de mémoire. Une méthode existe pour cela, elle est exposée dans notre site.

2        Pratique II : Les commentaires moraux se limitent à un ou deux traits des paraboles, considérant le reste comme une sorte de mise en scène. Bien au contraire, il n’est pas un mot sans fondement dans les paraboles. Il s’agit donc de scruter avec grande attention.

3        Pratique III : Les religieux partent souvent du principe que Jésus ne dit que des choses bien qu’il faut respecter. Cette attitude dévotionnelle les empêche de remarquer que Jésus est souvent provocateur en glissant des absurdités dans ses paraboles ; ils se privent ainsi du trésor symboliste caché derrière cette absurdité-même. Ici le fait qu’aucun semeur ne se place ainsi, en-dehors du champ et si près des terrains infertiles.

4        Pratique IV : La religion exotérique promeut souvent l’exaltation facile, les enthousiasmes de foule. Mais on notera que, si la joie lève vite sur le terrain pierreux, le scandale le suit de près. On comprend alors que cette religiosité émotionnelle et instable se situe à gauche, alors que la vraie religion, sans exaltation et sans dépression, se situe à droite, et pratique un travail discret, régulier, fructifiant. Quand il est sans trouble dans la souffrance, sans ivresse dans les joies de la vie, libre de la passion, de la peur et de la colère, cet ascète est dit alors solitaire ferme en la sagesse (BG 02/56).

5        Pratique V : Jésus conclut par Entende, qui a des oreilles pour entendre ! Il établit par là que la religion qu’il aime, celle à droite du chemin, loin de s’appuyer sur l’émotion superficielle, sans intériorité (les racines), est basée sur la compréhension suivie de la pratique.

6        Pratique VI : Comme toujours en spiritualité, ces paroles peuvent être entendues de deux façons. Macrocosmiquement, auquel cas Jésus décrit sept groupes humains différents (3 de gauche, 3 de droite et ceux du chemin). Ou microcosmiquement, et alors le même homme peut appartenir successivement à l’une ou l’autre des sept catégories. Tel est le cas général du disciple ; il convient alors de se stabiliser dans l’une ou l’autre des quatre catégories intéressantes  les trois bonnes terres ou le chemin.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire

Parabole : Les SEMAILLES