POURQUOI PARLER EN PARABOLES ?

POURQUOI PARLER EN PARABOLES ?

Mt 13/10-14 (Péricope 085 Synopse Lagrange) Commentaire Théorique et Méditation Opérative

POURQUOI PARLER EN PARABOLES ?

POURQUOI PARLER EN PARABOLES ?

          Les disciples s’approchant lui dirent : » Pourquoi leur parles-tu en paraboles ? » « C’est que, répondit-il, à vous il a été donné de connaître les mystères du Royaume des Cieux, tandis qu’à ces gens-là cela n’a pas été donné. Car celui qui a, on lui donnera et il aura du surplus, mais celui qui n’a pas, même ce qu’il a lui sera enlevé. C’est pour cela que je leur parle en paraboles : parce qu’ils regardent-blepein sans voir-blepein et écoutent-akouein sans entendre-akouein ni comprendre-suniênai.Pour eux se remplit complètement-anaplêroein la prophétie d’Isaïe qui dit : « Par l’oreille-akoê vous entendrez-akouein, et vous ne comprendrez-suniênai-pas ; ayant la vue-blepein vous regarderez-blepein et vous ne verrez-idein-pas. »

(Mt 13/10-14 = P 085)

Parallèles :

(Mc 04/10-12 = P 085)

(Lc 8/9-10 = P 085)

Théorie :

1        Les disciples s’approchant lui disent… En Orthodoxie ou Catholicisme chrétien, les croyants vont à la messe, disent ‘amen’ et s’en vont. En spiritualité, le disciple est actif. Les sages qui voient la réalité t’enseigneront cette connaissance, si tu te prosternes devant eux, les interroges et te mets à leur service (BG 04/34). Jésus dit de même : Demandez et l’on vous donnera ; cherchez et vous trouverez ; frappez et l’on vous ouvrira (Mt 07/07 = P 162). Pas de recherche, pas de réponse. La connaissance spirituelle se mérite.

2        Marc voit les choses autrement : ceux de son entourage avec les Douze l’interrogent sur les paraboles. On est étonné de constater que les douze apôtres, dans une culture orientale dont c’est le mode d’expression normal, semblent ignorer pourquoi un prophète doublé d’un rabbi s’exprime en paraboles. Marc n’a-t-il pas scénarisé cela pour expliquer au lecteur grec ou romain le mode de transmission oriental de Jésus ? La notion d’entourage présente à la fois la centralité de Jésus (il est dans le père divin, tout en vivant sur terre : Jn 08/58 = P 147) et aussi le fait que les croyants abordent Jésus sous des angles divers. Le Credo donne l’apparence d’une unité que les démarches individuelles démentent. De la manière même dont ils se tournent vers moi, Je me communique à eux. Les hommes suivent ma voie de multiples façons (BG 04/11).

3        « Pourquoi leur parles-tu en paraboles ? » Jésus certes, est oriental, mais son pays est hellénisé depuis des siècles et romanisé depuis quelques années. La façon occidentale de penser a, semble-t-il, brouillé quelques évidences culturelles. Une autre question, cachée sous la première serait : « Pourquoi ne leur révèles-tu pas tout ? » Et cette question s’avère d’une brûlante actualité : ‘liberté d’expression’ et ‘égalité’ obligent. À la toute fin, Judas demandera : « Seigneur, et qu’est-il advenu, que tu doives te manifester à nous et non pas au monde ? » (Jn 14/22 = P 263).

4        C’est que, répond-il, à vous il a été donné de connaître les mystères du Royaume des Cieux, tandis qu’à ces gens-là cela n’a pas été donné. Matthieu est juif et parle aux juifs : l’argument d’autorité divine ne fait pas problème. Certes, Dieu est juste, mais il est tout puissant avant tout. Il serait blasphématoire d’exiger des raisons à ses décisions. Marc joint la raison au fait : à ceux-là, qui sont dehors, tout arrive en paraboles. « En dehors de quoi sont-ils ? » Déjà en dehors de ceux qui écoutent et interrogent Jésus. Autrement dit, ils ne sont pas en quête, le monde mortel leur suffit. Ils ne cherchent pas et ne méritent pas de trouver.

5        Mais il est un sens beaucoup plus ésotérique. Les religions abrahamiques sont créationnistes : elles ne considèrent pas les êtres du monde comme émanation de Dieu, issus de Lui, mais comme ‘tirés du néant’ (ex nihilo) par Lui, et donc, fondamentalement, tu es poussière et tu retourneras en poussière (Gn 03/19). L’hindo-bouddhisme est immanentiste : Une part de moi devient jiva (l’âme individuelle), dans le monde des vivants, elle est immortelle, et réside en prakriti (la Nature) (BG 15/07). Les créationnistes se conçoivent en dehors de Dieu. Ce qui revient à dire qu’ils ne peuvent comprendre en profondeur les paraboles et restent comme extérieurs à la spiritualité. Cela est encore plus vrai aujourd’hui où les chrétiens se conçoivent comme corps et âme, en laissant à l’Esprit-Saint le monopole de l’esprit-pneuma.

6        Marc dit le règne de Dieu là où Matthieu donne le Royaume des Cieux. Il ne s’agit pas de la même chose. Le règne de Dieu ou  royaume de Dieu (l’expression grecque a les deux sens) ne peut être que le Tout, soit l’ensemble de la manifestation création. Le royaume des cieux n’inclut pas le monde humain (les cieux sont au-dessus de la terre) et encore moins les mondes infra humains. En pratique spirituelle, on vise évidemment le royaume des cieux, non les mondes inférieurs et même pas la renaissance dans le mortel humain. Cela rend assez peu christique la théologie du ‘corps humain de résurrection’, qui ne peut correspondre qu’à un séjour (nécessairement transitoire : BG 09/21) dans le paradis terrestre. Les notions métaphysiques des évangélistes synoptiques et encore plus celles des théologiens sont assez floues.

7        À vous il a été donné… tandis qu’à ces gens-là cela n’a pas été donné. La formulation laisserait volontiers croire à un Dieu capricieux, ignorant la justice et la causalité dans la gestion de ses dons. La phrase suivante, au lieu de donner une explication, accentue le scandale : Car celui qui a, on lui donnera et il aura du surplus, mais celui qui n’a pas, même ce qu’il a lui sera enlevé. Il faut se boucher les oreilles pour ne pas discerner le côté provocateur de Jésus. Pourtant le texte nous prévient de cet aspect : Il dit cela pour le mettre à l’épreuve, car lui-même sait ce qu’il va faire (Jn 06/06 = P 106). Comme Philippe, à qui s’adresse cette parole, le lecteur de l’Évangile est souvent mis à l’épreuve.

8        Celui qui a dit le texte. Mais, au départ, l’homme n’a rien, même pas l’instinct dont disposent plus ou moins largement les animaux. Il reçoit tout. Ensuite, il rejette certaines choses reçues de ses parents, de sa culture et gardent d’autres ; ces autres sont ce qu’il a. Celui qui a gardé une part du sacré reçu aura du surplus en récompense. Celui qui a rejeté tout le sacré qu’il a reçu, et qui donc n’a pas, même ce qu’il a, le mortel donc auquel il est exclusivement attaché, lui sera enlevé.

9        « Pourquoi cette formulation alambiquée ? » dira-t-on. Parce que, du point de vue de Jésus le réalisé, celui qui aurait même tout le mortel n’a rien : Que servira-t-il donc à l’homme de gagner le monde entier, s’il ruine sa propre vie ? Ou que pourra donner l’homme en échange de sa propre vie ? (Mt 16/26 = P 123). Et celui qui n’aurait que la foi est immensément riche : Heureux êtes-vous quand on vous insultera, qu’on vous persécutera, et qu’on dira faussement contre vous toutes sortes d’infamies à cause de moi. Soyez dans la joie et l’allégresse, car votre récompense sera grande dans les cieux (Mt 05/11-12 = P 057).

10      C’est pour cela que je leur parle en paraboles : parce qu’ils regardent-blepein sans voir-blepein et écoutent-akouein sans entendre-akouein ni comprendre-suniênai. Après la provocation pédagogique, presque le koan, des précédents versets, voici l’explication. En réalité elle n’est pas si évidente que cela en grec. Blepein signifie à la fois voir et regarder. De même qu’akouein, entendre et comprendre (comme d’ailleurs le mot ‘entendre’ en français). Il fallait donc de l’entendement pour saisir cette explication dans le grec du texte.

11      Puis vient un deuxième niveau d’explication, explicite cette fois, même dans le grec. Pour eux se remplit complètement-anaplêroein la prophétie d’Isaïe qui dit : « Par l’oreille-akoê vous entendrez-akouein, et vous ne comprendrez-suniênai-pas ; ayant la vue-blepein vous regarderez-blepein et vous ne verrez-idein-pas. » On note l’identité d’inspiration avec la loi orientale du karma. Si tu as utilisé ta vue et ton ouïe simplement pour jouir des sensations, sans chercher à comprendre ce que tu as perçu ; alors te sera enlevée la possibilité de comprendre d’après les sensations. Toute faculté inutile sera tranchée.

12      Tout sarment en moi qui ne porte pas de fruit, il l’enlève (Jn 15/01 = P 264). Ou comme dans Vierges folles : les vierges folles arrivent aussi et dirent : »Seigneur, Seigneur, ouvre-nous ! » Mais il répond : »En vérité je vous le dis, je ne vous connais pas ! » (Mt 25/12 = P 251). L’homme profane vit comme s’il n’avait pas été avant de naître et comme s’il ne sera plus après sa mort. Le spirituel garde en conscience que sa vie est transitoire et déterminante pour les cycles futurs. ‘La nature,’ y compris spirituelle, ‘a horreur du vide’ : ce qui est utilisé se développe, ce qui est négligé s’étiole.

13      Marc rajoute ici : afin qu’ils aient beau regarder et ne voient pas, qu’ils aient beau entendre et ne comprennent pas, de peur qu’ils ne se convertissent et qu’il ne leur soit pardonné. Il est frappant de voir que, lors du commentaire des Semailles, Jésus place cette même formule dans la bouche du diable ! Ceux qui sont au bord du chemin sont ceux qui ont entendu, puis vient le diable qui enlève la Parole de leur cœur, de peur qu’ils ne croient et soient sauvés (Lc 08/12 = P 086). Dieu et diable seraient-ils le même ou  le diable ne serait-il pas autre chose que le refus de Dieu par les hommes qui se situent au bord du chemin.

14      Le christianisme oppose parfois l’Ancien Testament au Nouveau, ‘en progrès, supérieur’. Mais la notion de progrès n’a aucun sens pour l’Éternel dans son immuabilité. La Bible déclare : l’Eternel, … pardonne l’iniquité, … mais ne tient point le coupable pour innocent (Ex 34/07). Autrement dit : ‘pas de métanoïa, pas de pardon’, ce que les chrétiens ont fortement tendance à oublier, jusqu’à considérer le pardon divin quasiment comme un ‘droit de l’homme’ (lorsque le pape François prétend que l’enfer est vide !).

Pratique :

Pratique I : Connais les paraboles de Jésus. Sache que l’Évangile entier est une forme parabolique, car il y a grande illusion à prétendre distinguer l’historique du non-historique. L’important est l’enseignement pour celui qui lit et non la supposée et toujours invérifiable historicité du récit, d’ailleurs différent pour chaque évangéliste.

Pratique II : Qui dit parabole implique approfondissement, épreuve au détour d’une phrase, sujet caché derrière un thème apparent. Discours adressé à plusieurs niveaux de compréhension. Une parabole est une échelle de Jacob (Gn 28) dont on monte les degrés à chaque méditation.

Pratique III : Le royaume des cieux est proposé à tous et seulement donné à qui met en œuvre la proposition. Es-tu de ceux-là ?

Pratique IV : ‘On ne prête qu’aux riches’, telle est la devise du banquier suprême. Tes facultés humaines s’étiolent si tu ne les utilises pas, mais de toute façon elles mourront à la fin. Tes facultés spirituelles transmigreront, étiolées ou développées ? Ta pratique le déterminera.

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