Le Progressisme, une illusion occidentale et sa solution orientale

Le Progressisme, une illusion occidentale et sa solution orientale

Le Progressisme, une illusion occidentale et sa solution orientale

Le Progressisme, une invention chrétienne

Le technologisme, un concept occidental devenu planétaire

L’axe principal de la recherche spirituelle inaugurée dans ce site est constitué par ce que les hindous nomment le ‘sanatana dharma’. Dans la partie ‘Accueil et mode d’emploi’, le troisième texte se nomme précisément ‘Le Sanatana dharma, la sagesse universelle’. Il s’agit de l’une de ces notions, nées en Inde, mais devenues universelles dans la science spirituelle.  Le concept de technologie, avec ses millions de domaines d’application, est né en Occident, et devient désormais universel. De même, les principaux concepts de la spiritualité, envisagée comme une science théorique et  expérimentale, et non comme une croyance en un récit dogmatisé, est né en Inde et devient désormais universel. Certes, les anciennes civilisations orientales ne manquaient pas d’avoir mis au point de formidables technologies (comme la poudre noire des feux d’artifice et les tissus de soie) mais ces civilisations n’étaient pas fondamentalement orientées vers la technologie de puissance sur le monde matériel. Leur essence était de nature métaphysique, comme le montre le taoïsme chinois et le védanta hindou. L’Occident a fait de la technologie son dieu, en a développé les performances plus que toute autre civilisation, s’est trouvé ainsi en position de pouvoir imposer sa domination techno-politique au monde entier. En ce sens, on peut dire que la technologie est un concept occidental devenu planétaire.

Le Sanatana Dharma, un concept hindou devenu universel

Comme on l’a vu, dans le texte précédemment cité, le mot dharma signifie loi. Non au sens démocratique de lois changeantes et aléatoires, qui peuvent se défaire et se contredire au fil du temps, mais au sens où la gravitation est une loi de la physique imposée par la nature des choses à tous les êtres terriens. De plus, le concept de sanatana dharma envisage cette loi comme concernant tous les domaines de la condition humaine. C’est-à-dire non seulement son aspect physique (par exemple la gravitation) mais aussi sa dimension psychologique, mentale, intellectuelle et spirituelle. Un vaste ensemble de notions sont alors considérées comme quasiment indispensables pour entreprendre un chemin spirituel qui ne risque pas de s’égarer et de se perdre dans le labyrinthe d’idéologies déconnectées du réel. La notion de sanatana qualifie ce dharma comme étant à la fois universel et intemporel. D’où l’idée que le sanatana dharma, que l’on peut traduire en latin par ‘sophia perennis’, et en français par ‘sagesse pérenne’ est une donnée de l’existence humaine, valable à tout moment et en tous lieux du développement d’un cycle humain de manifestation. On comprend alors facilement que cette notion se situe aux antipodes des idées de progrès, d’évolution, telles que les Occidentaux modernes les entendent aujourd’hui.

De même que les civilisations orientales étaient loin d’être dépourvues de technologies, mais ne se définissaient pas par la technologie, de même l’Occident n’a jamais été dépourvu de doctrines spirituelles mais, depuis le règne de l’Empire romain, il ne se définit pas par la spiritualité.

Des doctrines spirituelles tronquées

Comme l’illustrera à la fois le commentaire de la Bhagavad Gita et celui de l’Évangile, ce qui frappe, lorsqu’on aborde simultanément ces deux traditions, c’est la pauvreté doctrinale des croyances chrétiennes, les bornes conceptuelles de la théologie courante, et la difficulté que rencontre un chrétien armé seulement de l’Évangile en français courant à en percer les quelques dimensions ésotériques. Par rapport à la riche limpidité du sanatana dharma d’expression hindoue, la doctrine chrétienne semble troquée. Quant aux prolongements laïques et athées que fait la modernité de la doctrine chrétienne, cela conduit tout droit à un superbe panthéon d’erreurs modernes.

La théorie des deux avènements du Christ

Notre sujet, qui est ‘l’erreur progressiste’, illustre bien ce qui vient d’être dit. Tout part de l’Évangile, à moins que ce ne soit une doctrine des premiers chrétiens insérée dans l’Évangile après la mort de Jésus. Comme on le sait, les juifs attendaient un messie glorieux comme Salomon, et puissant comme David, qui chasserait les Romains hors de leur territoire. Marie, prophétisant ce que Dieu fera pour Israël par l’intermédiaire du fils qu’elle porte, déclare : Il a renversé les potentats de leurs trônes et élevé les humbles. Il a comblé de biens les affamés et renvoyé les riches les mains vides. Il est venu en aide à Israël, son serviteur, se souvenant de sa miséricorde, selon qu’il l’avait annoncé à nos pères, en faveur d’Abraham et de sa postérité à jamais ! (Lc 01/53-55 = P 005).

Force est de constater que rien de tout cela ne s’est passé. Tout au contraire, l’empereur romain Titus, en 70, fit raser Jérusalem, tuer la moitié de sa population et déporter en esclavage l’autre moitié dans diverses régions de l’empire. La plupart des juifs, déçus d’un messie si peu conforme aux prophéties, ont donc rejeté Jésus.

Mais les premiers chrétiens, voulant à toute fin prouver que Jésus était bien le messie attendu, ont élaboré la théorie dite des ‘deux avènements du Christ’. Le premier avènement, de miséricorde, de compassion et d’humilité, eut lieu il a deux mille ans en la personne de Jésus de Nazareth. Le second avènement sera le retour glorieux et victorieux du Christ à la fin du monde. Cette théorie a été mise dans la bouche de Jésus lui-même, lors de son jugement, lorsqu’il déclare aux grands prêtres : je vous le déclare : dorénavant, vous verrez le Fils de l’homme siégeant à droite de la Puissance et venant sur les nuées du ciel (Mt 26/64 = P 272).

Le problème, c’est que Jésus semblait persuadé que cet événement serait imminent : En vérité je vous le dis, cette génération ne passera pas que tout cela ne soit arrivé (Mt 24/34 = P 248). Or, après deux mille ans, on attend toujours.

Le glissement de la théologie à l’utopie

On sait, par de nombreux écrits, que les premiers chrétiens pensaient le retour du Christ imminent. Lorsque mourut toute la génération de ceux qui l’avaient connu, ils élastifièrent la doctrine, pour sauvegarder le schéma messianique indispensable des deux avènements. Et, alors que l’Évangile n’ignore pas la théorie des cycles temporels (bien qu’il soit loin de l’exposer aussi clairement que la Gita), les chrétiens, eux, l’ont ignorée pour ne plus concevoir l’histoire que comme une ligne droite tracée entre les deux avènements. Ainsi est né, en mode religieux, le dieu-Progrès si cher aux occidentaux modernes. Une ligne droite, qui part de l’échec total de la croix, et pointe vers la gloire dominatrice du retour glorieux du Christ.

Au fil du temps, l’Occident s’est déchristianisé, depuis le XVI° siècle jusqu’à nos jours. Il a oublié le Christ et ses avènements, mais il a gardé l’idée messianique de la ligne droite ascendante du progrès. Ce fut celui de la démocratie, de la technologie et une kyrielle d’autres. Comme les chrétiens avaient quelque peu remplacé Dieu par le Christ, en faisant de lui une autre ‘personne’ divine, les incroyants qui leur succédèrent remplacèrent le Christ par le Progrès. Et la mesure du progrès fut la puissance matérielle. Et l’on établit, mais de façon subliminale, cette invraisemblable affirmation : « Comment un peuple, capable d’une puissance mécanique si prodigieuse ne serait-il pas supérieur à tout point de vue ? »

Le progressisme athée moderne

Le progressisme dans le sciences naturelles : la complexification des formes de vie

Ce qui intéresse surtout la science moderne est le domaine de la vie physiologique ; donc de la vie qui présente une dimension corporelle, matérielle, une dimension ‘réelle’ puisque, pour le matérialiste, seul le matériel est réel. Et l’on pose, comme donnée de base, ‘La complexification des formes de vie’. Les sciences de la nature, dans l’état actuel de leur savoir, présentent la vie sur la terre comme ayant été très élémentaire au départ (vie unicellulaire). Puis des végétaux et des animaux de plus en plus élaborés se sont présentés sur la scène de l’histoire terrestre, qui eux-mêmes ont été détruits et remplacés par d’autres espèces encore plus élaborées etc. Jusqu’à l’homme, moderne évidement, démocrate, scientifique et de préférence athée, qui serait le sommet actuel de l’évolution.

La dogmatisation subconsciente des théories scientifiques

À partir de là, le progressisme en sciences naturelles pose la théorie que voici : ‘Les formes élémentaires de vie ont produit les formes complexes, avec le temps.’ Dès lors toute réflexion vraiment scientifique, c’est-à-dire dialoguante, rationnelle et s’appuyant sur des faits, cesse. Le processus annoncé est une théorie. Or, en science, une théorie peut toujours être discutée. Il peut toujours se produire un fait nouveau que la théorie n’explique pas, et qui l’ébranle. On peut toujours découvrir un fait ancien et connu, mais que la théorie n’explique pas, et dont on avait ignoré l’effet déconstructif sur cette théorie. Tout scientifique occidental est un homme dont les ancêtres ont fonctionnée, pendant presque deux mille ans, en mode dogmatique religieux. La tentation (car c’est bien de cela qu’il s’agit) est grande pour lui, de bloquer la dynamique de son intelligence scientifique en dogmatisant sa théorie.

Un fait ne prouve pas la vérité d’une théorie

Mais il faut se méfier de ce qu’un fait scientifiquement constaté peut le plus souvent être expliqué par plusieurs théories différentes, voire contradictoires. Quand quelqu’un expose une théorie et l’appuie sur un fait, l’homme imprudent se dit : « Le fait étant incontestable, donc la théorie est vraie. » C’est confondre la constatation physique des faits et l’intelligence de l’explication théorique ; or ce sont deux choses totalement différentes. Il conviendrait de vérifier si d’autres théories ne peuvent pas elles aussi, et peut-être mieux, expliquer ce fait. Or la complexification des espèces vivantes peut s’expliquer par trois grandes théories, qui sont d’ailleurs inconciliables.

Première théorie : L’évolutionnisme profane athée

Cela se résume à peu près ainsi : « La vie est née du hasard. Les accidents fortuits dans la reproduction des codes génétiques ont suscité beaucoup de monstres, mais aussi la création de nouveaux organes plus performants chez certaines espèces. Ainsi les espèces ont progressé et l’évolution progressive trouve son explication. »

Réfutation : Le hasard présuppose ce dont il prétend prouver l’apparition

Mais cette théorie est fausse et voici pourquoi. Le hasard n’explique pas l’apparition de l’intelligence humaine, au contraire, il présuppose l’intelligence humaine pour être constaté. La notion de hasard fait partie de la théorie du calcul des probabilités découverte par le grand savant Blaise Pascal au XVII° siècle. Pour établir cette notion de hasard, il faut des organes observateurs de faits qui se répètent plus ou moins fréquement, plus une intelligence capable de calculer la probabilité de répétition des faits. C’est-à-dire qu’il faut déjà la vie sous une forme quasiment humaine. Or comment prouver le processus d’évolution de la vie avec une théorie qui la présuppose au départ ?

La concomitance supposée de milliers d’événements nécessaires

Ensuite, un organe, comme une nageoire, une aile, un oeil, s’avère extraordinairement complexe et comprend des dizaines, voire des centaines de composants, pour être fonctionnel. Si un seul de ces composants vient à manquer, l’organe disfonctionne et devient un handicap pour son propriétaire. L’aile, par exemple, suppose la modification de nombreux os, muscles et tendons, la restructuration du squelette, en particulier du sternum, la modification de presque tous les os qui doivent devenir creux pour alléger le corps, la modification de la vue et nombre d’autres choses. Il faudrait donc, pour qu’un animal non volant se mette à voler, que toutes ces choses se modifient en même temps, chez le même individu, chose colossalement improbable.

Quand bien même on supposerait ce ‘miracle’ du hasard possible, il faudrait encore que le mâle ainsi transformé en une seule génération rencontre une femelle (donc au même moment du temps indéfini et au même lieu de l’espace indéfini) une femelle qui ait subi miraculeusement la même transformation immédiate des centaines de composants nécessaires à assurer son vol. Il faudrait encore qu’ils aient envie de se reproduire ensemble, or il y a de complexes mécanismes dans l’attirance sexuelle, qui n’ont rien à voir avec le fait de savoir voler. Tout cela relève d’une utopie totale.

D’ailleurs, même dans ce cas, les oiseaux apprennent l’art du vol de leurs parents : de qui nos deux miraculés apprendraient-ils à voler ?

La confusion d’un handicap avec un progrès, d’un étiolement avec une élaboration

On observe souvent dans la nature le phénomène inverse, par exemple des oiseaux qui désapprennent à voler, comme l’autruche. On comprend facilement que, dans un milieu où un oiseau peut se nourrir, se reproduire et se défendre, sans avoir à voler, il finisse par en perdre l’habitude, car le vol consomme beaucoup d’énergie, et qu’au fil des générations son organe s’étiole. Mais seule la dégénérescence peut se produire progressivement, pas l’élaboration d’un organe fonctionnel. Si une telle élaboration d’organe était possible, ‘au fil du temps’ comme disent toujours les évolutionnistes, on devrait trouver de nombreux fossiles d’animaux possédant des organes non fonctionnels en cours de fabrication, mais ce n’est pas le cas ; dans la nature, les animaux sont fonctionnels, ou ils sont détruits.

Absence totale d’expérience probante

De plus il est facile de susciter en laboratoire des mutations génétiques, et les scientifiques n’ont pas manqué de s’y essayer des millions de fois, pour constater qu’ils pouvaient fabriquer autant de monstres qu’ils voulaient, mais jamais d’organes nouveaux fonctionnels. N’est pas démiurge qui veut !

Réfutation par le seuil d’impossibilité

Il y a également des réfutations mathématiques de cette fumeuse théorie des mutations hasardeuses. Donnons un exemple pour l’illustrer. Pendant la deuxième guerre mondiale, les Allemands avaient mis au point une ‘machine à coder’ nommée Énigma. Ils tapaient le message, comme sur une machine à écrire, et le message ressortait immédiatement codé. Pour retrouver le message originel d’après le texte codé il y avait des milliards de combinaisons à étudier de près. Or Énigma pouvait modifier son codage tous les jours. Si bien que les Anglais, qui captaient facilement les messages radio allemands, ne disposaient au maximum que de 24 heures pour étudier ces milliards de possibilités et  intervenir ensuite militairement en fonction des informations trouvées ; chose parfaitement impossible. Le génie d’un certain mathématicien anglais, nommé Alan Thuring, fut de comprendre que seule une machine pourrait être assez performante pour explorer ces milliards de possibilités en si peu de temps. Il réussit à vaincre Énigma, et la ‘machine Thuring’ devait devenir ce qu’on nomme aujourd’hui ordinateur. Il y avait un ‘seuil d’impossibilité’ comme disent les mathématiciens : on ne pouvait pas faire tant de calculs en si peu d’heures. Il en va ainsi dans la nature. Un individu d’une espèce a une certaine durée de vie, mais l’espèce elle-même a aussi une durée de vie. Or la somme colossale de mutations positives nécessaire à former un nouvel organe fonctionnel doit se produire pendant cette courte durée de vie, alors que ces mutations supposent un nombre faramineux de conditions qui n’ont pas le temps de se réaliser pendant cette durée de vie de l’espèce : c’est le seuil d’impossibilité.

La sélection naturelle s’oppose à la pseudo explication ‘avec le temps’

Il y a encore de très nombreuses autres réfutations de la théorie de l’évolution, chacune étant à elle seule suffisante. Mais des bibliothèques ont été écrites sur le sujet et cela suffira pour ceux que n’obnubilent pas les a priori idéologiques.

En réalité, les mutations hasardeuse existent bien dans la nature ; elles ne sont même pas rares ; mais elles sont toujours de type monstrueux et non de type progressiste. Il en résulte que l’individu affecté par ces mutations, dans le meilleur des cas, ne s’en trouve pas mieux, et le plus souvent il est handicapé, donc plus facilement victime de la sélection naturelle, principe fondamental de cette même théorie de l’évolution.

La confusion de l’évolution de l’espèce avec l’évolution dans l’espèce

On trouve quelques cas qui pourraient sembler indiquer le contraire, mais il s’agit d’individu dont la mutation a modifié la couleur (par exemple pour les papillons) ou la taille des ailes (par exemple pour les hirondelles des villes) et qui y ont trouvé avantage, mais alors c’est un organe qui change légèrement, et non un autre organe qui apparaît. C’est comme la fabrication des différentes races de chiens ou de chevaux, qui sont cependant toujours des chiens et des chevaux, et qui ont les mêmes organes, alors que leur taille et leur couleur peut différer grandement. Et l’homme, par l’élevage, opère cela depuis des millénaires. Dans certaines régions les papillons clairs sont visibles sur les troncs d’arbre et se font manger par les oiseaux. Seuls survivent les papillons foncés, qui se stabilisent ainsi dans cette région, donnant lieu à une nouvelle race de la même espèce papilon. Mais il ne s’agit aucunement de l’évolution des espèces. Autre exemple signalé, des hirondelles s’installent en ville sous un pont routier. Celles qui ont de grandes ailes sont moins manoeuvrières pour éviter les camions sous le pont et périssent en nombre. Celles qui ont des ailes plus courtes survivent et se reproduisent. Une race d’hirondelles à ailes courtes prend ainsi forme, mais ses membres appartiennent toujours à l’espèce hirondelle et possèdent les mêmes organes que toutes les hirondelles. La nature, comme les hommes, fabrique sans cesse des races et des sous-races, mais par modification de certains organes, toujours fonctionnels, non par fabrication progressive d’organe.

Quelques références pour aller plus loin

Voici quelques titres, parmi beaucoup d’autres possibles, d’une bibliographie anti évolutionniste, pour qui voudrait approfondir cette importante question :

-‘L’homme et l’invisible’ Jean Servier (Excellent ouvrage sur l’intelligence des peuples anciens comprenant une belle réfutation de l’évolutionnisme)

-‘De la séduction à la supercherie transformiste’ J.F. Péroteau

-‘Pour en finir avec l’évolution : Darwin, la sélection naturelle, le hasard, l’hérédité animale de l’homme, et autres dogmes de l’origine des espèces…’ Daniel Raffard de Brienne

-‘Le dossier Darwin : la sélection naturelle, l’eugénisme, la sociobiologie, le darwinisme social’ Yves Christen (décrit les raisons souvent obscures, et aucunement scientifiques, de l’adhésion au transformisme)

-‘Darwin et Compagnie’ Pierre Thuiller (même remarque que précédemment)

-‘D’Aristote à Darwin et retour’ Étienne Gilson (Intéressante analyse de la question du point de vue philosophique)

-‘A l’image de Dieu : Préhistoire transformiste ou préhistoire biblique ?’ Dominique TAssot (excellente présentation, même si le point de vue christiano-biblique est métaphysiquement limité)

Deuxième théorie : le créationnisme évolutionniste

Le Catholicisme dogmatise l’évolutionnisme

Jusqu’à une date relativement récente (pratiquement le pape Jean-Paul II) l’Église catholique s’opposait à la théorie évolutionniste émise par Darwin et reprise (mais cette fois sous forme d’idéologie antireligieuse) par les darwiniens. Au XX° siècle, un Jésuite, le père Pierre Teilhard de Chardin, a élaboré une théorie visant à concilier l’enseignement biblique (qui part du paradis terrestre et se termine avec une situation apocalyptique) et l’évolutionnisme progressiste moderne.

Le Pape Jean-Paul II, canonisé depuis, a dit : « L’évolution est plus qu’une théorie ». Étrange affirmation en vérité. Qu’y a-t-il de plus sûr, du point de vue religieux, qu’une théorie, sinon un dogme révélé ? Or, si la religion Catholique fonctionne dogmatiquement, la science moderne est anti dogmatique ; toute découverte consistant précisément en une remise en cause des théories établies. On trouve donc chez Jean-Paul II, comme chez Teilhard de Chardin, une confusion entre la pensée religieuse (chrétienne du moins) dogmatique et la pensée scientifique nécessairement critique.

Claude Tresmontant : un évolutionnisme mystique chrétien

Actuellement, la doctrine spirituelle du Christianisme est toujours, officiellement, anti évolutionniste. Mais un mouvement se dessine dans le sens ‘concordiste’. Le ‘concordisme’ consiste à tenter un mariage entre les données de la science moderne et les affirmations dogmatiques de la théologie ; avec, généralement, une nette tendance à vouloir aligner la religion sur la science matérialiste, en vue de limiter l’hémorragie des croyants.

Claude Tresmontant, théologien hébraïste, helléniste, latiniste, assez au fait de l’histoire des sciences contemporaines, et très habile propagandiste, a consacré son œuvre à cela. En quelques mots, sa théorie peut se formuler ainsi : « Tout changement d’espèce revient à une nouvelle information dans le codage génétique. Or, les espèces étant de plus en plus évoluées et complexes, cela veut dire que l’information génétique est de plus en plus complexe. Le moins ne pouvant pas donner le plus, il en résulte que l’information supplémentaire doit venir d’ailleurs que de la nature. La seule possibilité c’est qu’elle vienne de Dieu, en tant que créateur… »

L’Eglise à la remorque du matérialisme athée

De même qu’après presque deux millénaires d’une conception de la civilisation sous forme royale consacrée par l’autorité spirituelle, l’Église a fini par s’aligner sur l’idée démocratique que la vérité d’une opinion est déterminée par le nombre de personnes qui y adhèrent (idée purement matérialiste, soit dit en passant) de même il semble que l’Église se dirige, avec sa lenteur habituelle, vers une sorte de syncrétisme évolutionnisto-biblique. Nombre de Chrétiens, plus ou moins consciemment, flottent dans ces eaux-là.

Claude Tresmontant : axiome, ‘Le moins ne peut donner le plus’

Quelques remarques maintenant sur cette théorie. Revoyons le propos. « … Le moins ne pouvant pas donner le plus, il en résulte que l’information supplémentaire doit venir d’ailleurs que de la nature. » Du point de vue spirituel, jusque-là tout va bien. On note le recours à la métaphysique ‘le moins ne pouvant pas donner le plus’. Cette affirmation est un axiome métaphysique. Un axiome est, dans une théorie, une donnée axiale et centrale, qui relève directement de l’intelligence pure et n’a pas besoin d’être démontrée. En géométrie euclidienne : ‘Le ligne droite est le plus court chemin entre deux points’ est un axiome. En métaphysique voici un autre axiome : « La vraie conception du monothéisme suppose que le monde, la création, la manifestation soit en Dieu, faute de quoi Il ne serait pas l’Unique. »

Un problème de hiérarchie des intelligences se pose à propos des axiomes. L’axiome de géométrie euclidienne précité est reconnu comme une évidence par presque tout homme. Par contre l’axiome ‘Le moins ne peut pas donner le plus’, qui apparaissait comme une évidence dans les cultures antiques, rencontre un point aveugle dans l’intelligence d’un homme moderne. Pour être démocrate, donc partisan de l’élection du meilleur par les masses non qualifiées, comme pour être évolutionniste, donc partisan de l’élaboration évolutive des êtres supérieurs à partir des êtres inférieurs, il faut adhérer à l’axiome exactement contraire : « Le moins donne le plus ».

Pour comprendre le mystère de ce bouleversement de l’intelligence entre l’Antiquité et la modernité, il faut recourir, comme on l’a vu dans l’exposé sur les koshas, à la distinction de l’intelligence cérébrale et egocentrique (mano maya kosha) et de l’intelligence cordiale et supra-individuelle (jnana maya kosha). (voir dans ce site la catégorie ‘Les koshas, théorie des enveloppes de l’individualité humaine’).

Devant les innombrables ‘miracles de la science’ produits depuis le XVI° siècle, essentiellement en Occident, une masse d’humains sont persuadés que l’intelligence humaine augmente au fil du temps. Ils sont progressistes sur le plan de l’intelligence. Mais il est un point fondamental qu’ils ne comprennent pas. Au fur et à mesure que l’intelligence cordiale s’étiole, l’intelligence cérébrale se développe quasiment sans mesure. On tend donc vers un type humain ‘cœur de nain, cerveau de géant’. Autrement dit : ‘surpuissant technologiquement, aveugle spirituellement’. L’intelligence humaine ne se développe pas ; elle se transvase. Et elle ne progresse, effectivement,  que dans le domaine inférieur qu’elle investit de plus en plus depuis que le but de la vie est la puissance matérielle et non la connaissance spirituelle. Le type humain de l’homme moderne, l’ingénieur, le business-man qui fait de l’argent, brille par son efficience cérébrale dans la résolution les problèmes pratiques de la vie, et fait preuve d’une espèce de sidération face aux questions fondamentales du sens de la vie. En fréquentant ce type d’humains on reste éberlué de constater que leur grande intelligence cérébrale puisse s’épanouir, apparemment sans inquiétude, entre le non-sens absolu de leur vie que le hasard originel détermine et le néant final ; tout  cela semble les bercer comme un opiomane sa drogue.

Axiome et présupposé

Presque toutes les théories religieuses ou scientifiques, auxquelles les gens se raccrochent pour tenter de donner sens à leur vie, s’appuient sur des présupposés. Un présupposé est une affirmation, ou un ensemble d’affirmations, que l’on considère comme tellement vraies, et facile à comprendre que cela va sans dire. Or la plupart des théories fausses sont plus fautives dans leurs présupposés que dans leur développement ; c’est pourquoi leur fausseté n’est pas facile à discerner et leur efficacité négative très grande.

Par exemple : « Le système démocratique est le meilleur du monde, car chaque homme y participe à ce qui sera le choix collectif. » Chaque homme ayant une dignité, en tant qu’unique image de l’Unique et donc une fonction et même une nécessité dans l’ensemble collectif, il apparaîtra que le système démocratique honore cette nécessité et cette dignité. Sauf que le présupposé de cette affirmation est que chaque homme participe également (un humain, un vote), ce qui n’est pertinent que si les humains sont égaux. Et alors la référence métaphysique évoquées ‘unique image de l’Unique’ fonctionne en sens inverse. En effet, il est un autre axiome métaphysique, ‘L’infini ne se répète jamais’, ce qui fait qu’il n’y a pas deux hommes égaux et qu’il est donc parfaitement injuste et dysharmonieux de les traiter tous de la même façon et dans la même fonction. Autrement dit « Avant d’adhérer à une théorie, surtout si elle est suivie par les masses, toujours scruter ses non-dits, ses présupposés, ses axiomes fondateurs. »

Un axiome est l’aristocratie des présupposés. En effet, on emploie le mot pour les mathématiques, la métaphysique, ou autre domaine de connaissance élevé. Les présupposés sont tantôt vrais, tantôt faux ; en principe, les axiomes véritables sont des évidences intellectuelles, mais ne peuvent être tels que pour des humains suffisamment équipé d’intelligence cordiale.

Claude Tresmontant : un créationnisme exotérique

Après ces remarques sur les pièges cachés dans de nombreuses théories, tant religieuses que scientifiques ou sociales, revenons à la théorie de l’évolutionnisme créationniste.

Tresmontant déclare : « La seule possibilité, c’est que l’information génétique nécessaire à la création d’une espèce nouvelle vienne de Dieu en tant que créateur. » Dans leur forme exotérique, c’est-à-dire à la fois théologique et populaire, les religions dites abrahamiques (issue d’Abraham : judaïsme, christianisme, islam) sont toutes créationnistes. Autrement dit, elles se représentent Dieu à l’image de l’homme (anthropomorphisme) créant le monde comme un sculpteur fait une statue, mais, comme il faut bien une matière à sculpter pour le sculpteur, et que Dieu est conçu comme l’Unique,  alors un problème théologique se pose et ce problème comprend deux solutions.

Soit Dieu tire le monde de lui-même ; et alors c’est la théorie religieuse de la ‘creatio ex deo’, pour parler latin, la ‘création à partir de Dieu, issue de Dieu’. Soit Dieu ne tire pas le monde de lui-même, et alors c’est la ‘creatio ex nihilo’, ‘la création à partir du néant’. Les religions orientales (hindouisme et bouddhisme) ont choisi la création à partir de Dieu et les trois religions abrahamiques ont choisi la creatio ex nihilo.

Du point de vue métaphysique, qui est celui de la spiritualité orientale et aussi de l’ésotérisme chrétien, la théorie de la creatio ex nihilo est absurde, car elle suppose que le néant soit quelque chose, dont Dieu aurait tiré le monde. Or, précisément, par définition, le néant c’est ce qui n’existe pas. Donc tirer quelque chose de rien, ce n’est pas un miracle divin, c’est une absurdité, ce qui n’est pas exactement la même chose. Cette étrange construction théologique (qui en fait est la spécificité des juifs, reprise par les chrétiens et les musulmans) ne vise qu’un but en réalité. C’est de distinguer radicalement la transcendance divine et la petitesse humaine ; fut-ce au prix d’une conception absurde. D’où l’insistance extrême, dans ces trois religions, sur l’humilité humaine, la transcendance de Dieu, l’impossibilité estimée absolue d’une quelconque union, fusionnelle et sans retour, de l’humain et du divin. Cette idée de l’union fusionnelle est considérée comme un blasphème et puni de la peine de mort, souvent atroce, dans ces trois religions. C’est ainsi, et pour cette raison, que Jésus est mort.

Claude Tresmontant : l’oubli de l’ésotérisme chrétien (Léo Schaya)

Par contre, dans l’ésotérisme chrétien, qui s’appuie non sur la théologie, mais sur l’enseignement évangélique et l’intuition spirituelle métaphysique, on considère que cette fusion (humain en Dieu) est possible, qu’elle est même le but de l’enseignement de Jésus, et que lui-même l’a réalisée, comme il enseigne à ses disciples de la réaliser (afin que tous soient un. Comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi, qu’eux aussi soient en nous : Jn 17/21 = P 267). Un ésotériste, Léo Schaya, a écrit un livre majeur (mais difficile pour qui n’a pas le courage et la culture adéquate) : « La création en Dieu, à la lumière du judaïsme, du christianisme et de l’islam » (édition Dervy Livres, 561 pages écrites finement). Il y démontre que la conception de la ‘creatio ex nihilo’ n’est qu’une incompréhension exotérique d’une théorie ésotérique disant que Dieu a tiré le monde de rien d’autre que Lui-même, puisqu’il n’y a rien d’autre que l’Unique (Nul n’est bon que Dieu seul : Mc 10/18 = P 216). D’ailleurs, d’une façon générale, l’exotérisme est toujours un ésotérisme mal ou incomplètement compris.

Donc, lorsque Tresmontant écrit : « La seule possibilité c’est que l’information génétique vienne de Dieu en tant que créateur », il oublie la troisième possibilité que nous envisagerons ensuite, et qui est celle qu’envisage la sagesse orientale. Mais continuons d’examiner cette théorie d’un ‘évolutionnisme chrétien’.

Claude Tresmontant : les méthodes de datation et le présupposé que le passé était comme le présent

Tresmontant continue sa démonstration : « Donc la création ne s’est pas faite d’un seul coup ou en sept jours, selon le sens littéral du récit biblique de la genèse. Elle s’est faite au cours de millions d’années, comme l’enseigne la science moderne, et elle continue toujours.» Il n’y a pas d’obstacles métaphysiques à cette affirmation, sauf sur un point, qui a son importance. Les théories de la science moderne concernant l’évolution du monde reposent sur les méthodes de datation. On prend, par exemple, un corps dont les atomes se désagrègent au fil du temps. On sait, par expérience scientifique, qu’ils se désagrègent de tant de matière en tant de temps. Et on en déduit que, vu l’état de leur désagrégation atomique, ils ont tant d’années d’existence.

Mais le raisonnement scientifique précise un détail essentiel que la vulgarisation oublie toujours ; c’est la formule ‘toutes choses égales par ailleurs’. Cette formule signifie que le calcul est valable à condition que, dans le passé, aucun autre élément ne soit venu influer sur le phénomène que les éléments actuellement constatés. Prenons un exemple simple. Un homme en bonne santé marche cinq kilomètres par heure. Donc, ‘toutes choses égales par ailleurs’, il lui faudra 1000 heures pour parcourir 5000 kilomètres. Sauf qu’il lui faut manger, boire, dormir et que ce serait parfaitement idiot de ne vivre que pour marcher, à supposer la chose possible. Les méthodes de datations de la science moderne supposent que la matière que l’on connait aujourd’hui a toujours été ce qu’elle est aujourd’hui, or, c’est précisément cela qu’il faut prouver. Et ce n’est pas cette science extrêmement récente dans l’histoire des hommes qui peut le faire. Il convient donc à un vrai scientifique, et encore plus à un spirituel, de ne jamais oublier qu’une hypothèse scientifique n’est qu’une hypothèse. On suppose le passé du monde avoir été de telle ou telle façon, mais nul n’en a une expérience directe.

Claude Tresmontant : récupération chrétienne de l’évolutionnisme

Tresmontant rajoute à la théorie évolutionnisto-chrétienne à peu près ceci : « À partir d’Abraham, et du début de la révélation judéo-chrétienne, l’évolution ne porte plus, ou plus principalement, sur un changement physiologique d’individus qui subissent ce changement sans y participer activement et consciemment ; désormais l’évolution se produit par une parole, transmise par les prophètes juifs, parole humaine dans sa forme et divine dans son contenu, et c’est par l’acceptation difficile et volontaire de certains individus (les élus membres de la religion judéo-chrétienne) que cette évolution culturelo-spirituelle se transmet à toute l’humanité. Jésus le Christ est le premier homme parfait, uni à Dieu parfait, le modèle et le but de toute la création, et le Christianisme accomplit par conséquent le processus évolutionniste. » On s’amuse de voir comment il passe de la science matérialiste, hypothétique, présentant une théorie évolutionniste, à la théologie chrétienne, dogmatique, posant que Jésus est un homme sans faute, parfaitement uni à Dieu, que c’est le premier homme dans ce cas, qu’il a fondé la religion chrétienne telle qu’elle s’est élaborée dogmatiquement ensuite, et que toutes les autres religions sont sans valeur, puisqu’elles enseignent tout autre chose. Le moins que l’on puisse dire c’est que l’on passe là d’une hypothèse scientifique à une propagande religieuse assez éhontée. Cette propagande est l’orthodoxie même de la théologie chrétienne, mais prétendre lui donner ainsi une base scientifique est une plaisanterie. Il est très remarquable de noter, pour Claude Tresmontant, comme pour nombre d’autres théologiens qui soutiennent cette pure doctrine chrétienne (et c’est leur métier de le faire), qu’ils connaissent très mal, voire pas du tout, les spiritualités et métaphysiques orientales et que leurs rares propos sur la question contiennent des énormités himalayennes. D’ailleurs ces énormités, au sens de la morale évangélique, ne sont pas autre chose que des mensonges : s’ils connaissent ce dont ils parlent, ils ne doivent pas tenir ces propos ; et s’ils ne connaissent pas ce dont ils parlent, ils n’ont aucun droit de parler et à plus forte raison de dénigrer. C’est précisément ce qu’enseigne l’évangile (Notre Loi juge-t-elle un homme sans d’abord l’entendre et savoir ce qu’il fait ! : Jn 07/51 = P 143).

Ceci étant, il faut reconnaître qu’une idée essentielle parcourt la théorie de Tresmontant : que ce soit pour l’apparition d’une espèce animale nouvelle, ou que ce soit pour l’émergence d’une lignée spirituelle, rien ne se fait sans ‘l’intervention du ciel’, comme diraient les chinois. Et l’Inde n’est pas en reste, car : sache que l’engendrement d’un être quelconque, mobile ou immobile, est le fruit de l’union du ‘champ’ (Matière) et du ‘connaisseur du champ’ (l’Idée) (BG 13/26) ; autrement dit ‘Rien ne s’aurait s’expliquer uniquement par la matière’.

Le progressisme : de la théorie scientifique à la dogmatique propagandiste

Darwin et le darwinisme

On a fait dire à Darwin beaucoup plus de choses que ce qu’il a véritablement déclaré. Les théories de Darwin sont des hypothèses scientifiques présentées comme telles, même s’il était conscient des conséquences philosophiques et religieuses qu’elles pouvaient entraîner, et qu’il redoutait d’ailleurs, au point d’avoir mis de nombreuses années avant de publier ses théories (Darwin, dans sa jeunesse, a fait des études de théologie anglicane). Darwin, en scientifique méthodique, a envisagé une liste (d’ailleurs fort longue) d’objections à sa propre théorie ; il a tenté toute sa vie d’en contourner plusieurs, mais en a laissé de nombreuses sous forme d’interrogation.

Par contre le darwinisme est une idéologie, à base pseudo scientifique, qui fonctionne comme une arme de guerre contre les religions et les spiritualités, et en particulier contre les religions abrahamiques (issues d’Abraham : judaïsme, christianisme, islam) qui sont toutes créationnistes.

Selon le récit biblique de la Genèse, Dieu a fait le monde en une semaine et a créé des espèces fixes (il les fit chacune selon son espèce). Or Darwin constate que de nombreuses espèces ont disparu et que chaque époque a ses propres espèces. « Donc, disent les darwinistes,  la Genèse s’est trompée ; les espèces ne sont pas fixes et elles n’ont pas été créées d’un seul coup. En conséquence, la Bible est un mythe sans rapport avec le monde réel ; il faut lâcher la religion et faire de la science la religion nouvelle de l’homme moderne ».

La Bible n’est pas une oeuvre scientifique à la façon moderne

Il convient, comme nous l’avons vu, de toujours scruter les présupposés d’une déclaration de foi de ce genre. Ici, le présupposé, assez grotesque, consiste à prétendre que la Bible est un livre scientifique (au sens moderne du mot) ayant pour seule fonction de décrire les faits physiques tels qu’ils se sont déroulés (formidable anachronisme). Or il tombe sous le sens que la Bible est un écrit symbolique visant à dégager le sens de la vie dans un langage mythologique et aucunement un traité scientifique à la façon moderne. Les critiques de la thèse biblique, aussi bien que ceux qui y adhèrent à la lettre, ne font démonstration que de leur ignorance.

La ‘religion’ positiviste

C’est cette religion de la science matérielle qu’on nomme le ‘Positivisme’, et qui n’a d’ailleurs de positif que le nom. Elle fut théorisée par Auguste Comte (mort en 1847). Ce qu’il considérait comme ‘positif’, c’est le fait de refuser de chercher la cause des choses et des êtres, dans une dimension supra-matérielle, autrement dit, refuser toute métaphysique, toute révélation, toute sagesse primordiale, pour ne s’intéresser qu’aux choses perceptibles par les sens et à leurs mécanismes. Mais l’ignorance des questions métaphysiques, que les humains se sont posées de tout temps, et qui caractérisent l’espèce humaine par rapport au monde animal d’ailleurs, cette ignorance ne nous apparait aucunement comme quelque chose de positif, mais comme une auto-amputation de l’intelligence dans son questionnement le plus profond.

Un véritable scientifique (au sens moderne et matérialiste du terme) ne doit pas donner foi à une chose non prouvée, et ne doit pas nier la possibilité d’une chose non réfutée. Sans cette ouverture d’esprit, qui est aussi une grande humilité, aucune découverte scientifique ne serait jamais possible.

Le choix même de la dénomination de ‘positivisme’ est une sorte d’entourloupe digne de la plus grossière publicité (comme ce célèbre magasin qui prétend qu’en allant chez lui, on ‘positive’), car une chose ne peut être positive ou négative que par rapport à un référent supposé immuable. Or le ‘positivisme’, précisément, ne s’appuie que sur le monde sensible, dans lequel rien n’est jamais immuable. Il est donc assez difficile de cultiver une ‘philosophie’ plus absurde.

Tout cela est autrement plus simpliste que le simplisme que les progressistes croient discerner dans les spiritualités, dont ils ne comprennent ni le symbolisme, ni le sens métaphysique.

Le progressisme comme ‘passage d’une pensée religieuse mythologique à une pensée scientifique rationnelle’

Le grand classique de la modernité qui se présente maintenant est le prétendu passage « d’une pensée religieuse mythologique à une pensée scientifique rationnelle ». En termes de propagande moderne, la grande utilité du darwinisme est de faire passer dans la mentalité populaire tout autre pensée que scientifique comme quelque chose d’obsolète, de dépassé, de caduc, d’inutilement antique. Il n’y aurait d’intelligence de la vie et du monde que l’approche de la science matérialiste.

Dans ce genre de discours aux allures propagandistes, on mélange deux choses différentes : le sujet des spéculations spirituelles ou scientifiques modernes, d’une part, et la méthode de ces spéculations, d’autre part.

Il saute aux yeux que le sujet des spéculations spirituelles des divers peuples embrasse un ensemble de domaines immensément plus étendu que la science matérialiste athée, qui ampute, d’entrée de jeu et par idéologie pure, l’humain de tout ce qui en lui pourrait ne pas être matériel. Aussi est-il totalement illégitime de parler de ‘la’ science pour ne désigner que cet infime partie de l’humain : sa vie corporelle en rapport avec le monde corporel. Il est une multitude de sciences, dont la science matérialiste, bien que légitime dans son ordre, n’est qu’une partie et des plus inférieures. Du point de vue hindou, aussi bien qu’évangélique, la science suprême est la science spirituelle, les autres ne concernant que le monde mortel.

Si on envisage maintenant la méthode de ces spéculations, on tombe sur la prétention aussi exorbitante qu’injustifiée de la ‘science matérialiste positiviste’ d’être la seule rationnelle. On ne voit guère en quoi la Somme Théologique de saint Thomas d’Aquin ou les traités de logique hindous manqueraient de rationalité auprès de scientifiques matérialistes.

Ainsi, tant du point de vue des sujets traités, que de la méthode intellectuelle pour le faire, le mépris des scientifiques matérialistes pour la science sacrée des Anciens ne se justifie qu’à proportion de leur ignorance de cette dernière. Ceci dit, il est vrai que les chefs religieux ont souvent abusé de la naïveté et de la crainte du peuple, sous toutes les latitudes, et ont transformé la ‘pensée religieuse’ en ‘opium du peuple’ comme disait justement Karl Marx. Mais cela vaut contre certains chefs religieux et non contre la religion et la spiritualité en elles-mêmes. Car il est clair que la science matérialiste, aussi bien, a servi à justifier les plus atroces théories dans le monde moderne. Le nazisme en fut un exemple parfait, et il est loin d’être le seul exemple.

Un serpent qui se mord la queue

Le simple fait de dire « la » science, pour désigner les sciences de la nature appréhendées de façon matérialiste, ce simple fait occulte une immense partie du réel humain, et la plus importante partie. Ce que les modernes nomment « la » science n’est en fait que l’observation, par les organes sensoriels de l’homme, des phénomènes physiques de la nature. Et cela même si les organes sensoriels sont plus ou moins prolongés par certains instruments comme des télescopes, microscopes, etc. Ensuite les scientifiques raisonnent aussi logiquement que possible, pour expliquer par des causes physiques les phénomènes physiques qu’ils constatent. Cela fonctionne souvent, mais pas toujours. Et on prétend : « Ce qu’on ne peut pas expliquer actuellement, on arrivera à l’expliquer plus tard… par des causes physiques ». Mais c’est là une affirmation gratuite, qui n’a rien de scientifique ; une espèce de « vertu d’espérance » religieuse transposée en mode scientiste.

Puis on en conclut autre chose, qui est encore plus gratuit et encore moins scientifique : « Il n’y a que du physique dans le monde et tout doit être expliqué exclusivement par des moyens physiques ». Et c’est en cela que le serpent scientifique moderne se mord la queue : il a comme méthode de n’employer que des investigations physiques, il n’est donc pas étonnant qu’il en arrive à conclure qu’il n’existe que du physique. Selon cette méthode, les choses sont simples, ce qui n’est pas physique n’existe pas. Et la science moderne prétend prouver qu’il n’y a que du physique alors que c’est un postulat de départ qu’elle pose gratuitement, a priori.

Mais la spiritualité est spirituelle dans les deux sens du terme. Aussi est-il très amusant de constater que, depuis les théories d’Einstein sur la conversion de la matière en énergie, les physiciens en viennent à considérer que la matière, au sens de ‘chose solide et sensible’ qu’on lui attribuait au XIXe siècle, n’existe pas. La matière n’est qu’une forme grossière, lourde, de l’énergie. Un peu comme la glace une forme solide de l’eau, et l’eau une forme liquide de la vapeur. Et c’est ainsi que le matérialisme scientifique s’est autodétruit, le serpent s’est mangé lui-même.

La propagande progressiste

Le Progressisme se présente comme « passage d’une pensée religieuse mythologique à une pensée scientifique rationnelle ». Cette formule de propagande mérite d’être décortiquée. Le Progressisme réduit toute pensée non moderne à une mythologie religieuse. Mais deux remarques s’imposent. Premièrement : un récit mythologique est une expression symbolique, qui nécessite de connaître la science sacrée des symboles pour être décryptée. L’exemple que nous avons considéré à propos des « vêtements de peau » dans la Bible, confondus avec les peaux de bêtes de la garde-robe de Neandertal, alors qu’il s’agit du corps humain mortel actuel, illustre à quel point les progressistes sont dépourvus de sens symbolique. Or la pensée symbolique n’est pas moins rationnelle que la pensée moderne dite scientifique, mais les modernes réduisent la rationalité à la science de la matière, ce qui est illégitime (lire à ce propos « Principes fondamentaux de la science sacrée » de René Guénon).

L’ignorance de la distinction ésotérisme-exotérisme

Deuxièmement, le progressisme confond systématiquement le discours religieux à l’adresse du peuple et les théories spirituelles et métaphysiques s’adressant à une élite. Dans l’Évangile, on voit clairement la distinction entre l’enseignement exotérique, destiné à tous, et l’enseignement ésotérique, destiné à une élite : C’est par un grand nombre de paraboles de ce genre qu’il annonçait aux foules la Parole selon qu’ils pouvaient l’entendre ; et il ne leur parlait pas sans parabole, mais, en particulier, il expliquait tout à ses disciples (Mc 04/33 = P 092). De même, dans la tradition hindoue, le discours du bakti yoga (approche dévotionnelle) et le discours du Védanta (approche métaphysique) ne s’adressent pas au même public.

Les questions anciennes demeurent sans réponse

Le Progressisme, en réduisant toute la science du passé à une mythologie religieuse, fait démonstration de son inculture (puisqu’il y eut beaucoup d’autres savoirs dans le passé que l’enseignement populaire de la religion). Et le Progressisme fait aussi preuve de son incompréhension de ladite mythologie. Ainsi il se présente à bon compte comme supérieur aux Anciens. Mais il occulte, ce faisant, que les problèmes spirituels posés par les Anciens (et qui existent toujours pour les hommes intelligents d’aujourd’hui) n’ont jamais trouvé de réponse dans la science matérialiste des modernes. Ce n’est pas en étudiant la nature déchue que l’on peut savoir quelque chose de la nature primordiale. Tout comme ce n’est pas en étudiant la folie que Freud pouvait comprendre quelque chose au génie spirituel des grands mystiques… sauf s’il voulait a priori démontrer que les mystiques étaient tous des fous (ce qui était, à l’évidence, son objectif véritable).

Le progressisme socio-politique de la démocratie

La démocratie jugée à ses fruits

Toute civilisation possède une structure politique particulière. La mentalité moderne se caractérise par la croyance selon laquelle « La démocratie est la meilleure structure politique que le monde ait jamais inventée ». Et les modernes y voient là le signe évident d’un « progrès social ». Nous avons déjà évoqué cette question, mais, pour résumer, deux considérations suffisent à trancher le débat. La première applique le principe évangélique de « juger de l’arbre à ses fruits ». L’accumulation des armements, la destruction de la nature, des espèces vivantes, de la diversité culturelle, et l’impression nauséeuse que procure une vie qui n’a d’autre espérance que de consommer des objets matériels ou pseudoculturels jusqu’à l a mort : si tout cela ne permet pas de « juger de l’arbre à ses fruits », alors c’est que la stupidité est sans remède, du moins pendant cette fin de cycle d’une humanité.

L’éradication de l’esprit

La deuxième considération, c’est que les questions spirituelles, portant sur ce qui est non transitoire dans l’humain (contrairement au corps), ces questions sont évidemment plus essentielles que ce qui a trait au corps. Or la civilisation et la culture démocratiques ne s’occupent que du corps, la spiritualité étant considérée non seulement comme secondaire, mais comme parfaitement dispensable. Il y a là une inversion des valeurs qui suffit à elle seule à condamner cette civilisation comme n’étant pas digne de l’humain véritable.

En contrepoint de la propagande démocratique, en Occident, chaque fois que le système des varnas-castes est évoqué (comme il l’est fréquemment dans la Gita), il est critiqué sans informations, et le plus souvent condamné sans jugement. Or il est remarquable que les critiques qu’on lui fait ne visent que la conception que les modernes se font des varnas, conceptions qui sont spectaculairement fausses, au point que c’est presque une inversion parfaite de la réalité. Mais nous n’allons pas ici exposer la théorie des varnas ; le texte de la BG nous en donnera l’occasion plus avant.

La valeur ‘progressive’ accordée à la vie physique humaine

Le progrès par la suppression des sacrifices humains

Un autre signe du progrès de l’humanité, qui semble frappant aux modernes, est la suppression des sacrifices humains dans les religions, et la suppression de la torture et de la peine de mort dans la plupart des pays démocratiques. L’argument classique consiste à montrer que les religions précolombiennes d’Amérique pratiquaient les sacrifices humains, que les Celtes faisaient de même aux dires des archéologues, que la Bible montre le sacrifice, par Abraham, de son fils Isaac (et bien d’autres), que le christianisme, par le sacrifice du Christ, a clos le temps des religions sacrificielles et que les sociétés profanes ont amélioré encore ce progrès en supprimant la torture et la peine de mort que le christianisme avait omis de condamner et qu’il pratiquait même allègrement.

Tout cela serait merveilleusement convaincant, si la torture n’était pas pratiquée, avec un raffinement scientifique inimaginable, par toutes les armées des pays démocratiques, comme aucun historien ne peut le nier aujourd’hui. De plus, que penser d’une civilisation qui trouve scandaleux de condamner à mort un tueur en série sadique, mais qui considère comme parfaitement légitime de massacrer atomiquement des millions de personnes innocentes habitant un pays dont le chef d’État voudrait nous faire la guerre. Entretenir des armes nucléaires, c’est déjà, en soi, commettre un crime contre l’humanité. Comment ne voit-on pas que l’arbre dérisoire de la suppression théorique de la peine de mort des criminels cache la forêt des atrocités de la guerre moderne à laquelle se livrent, avec des budgets colossaux, tous les pays démocratiques ?

Il n’y a pas eu suppression des sacrifices humains, mais dramatique augmentation. Il suffit de considérer les statistiques de mortalité des deux guerres mondiales par rapport aux guerres précédentes. Et aussi le fait que la bombe atomique n’a été employée jusqu’à maintenant que par un pays archétypalement démocratique, les USA, contre un adversaire à genoux, le Japon impérial de 1945.

Que savons-nous des temps préhistoriques ?

Mais autre chose est encore à considérer : la comparaison du sacrifice d’Abraham avec l’interdiction théorique de la peine de mort dans la législation actuelle des pays démocratiques n’embrasse que quatre mille ans d’histoire. Avant cela, la propagande moderne suppose que c’était encore pire (brutalité de l’homme préhistorique oblige !), mais tout cela repose sur la mythologie darwinienne dont nous avons vu qu’elle est très sujette à caution.

La surévaluation du corps par la dévaluation de l’esprit-pneuma

De plus, la suppression de la peine de mort, non pas dans la réalité historique, mais dans la théorie des pays modernes démocratiques, vient essentiellement de leur matérialisme philosophique. Dans la conception de la transmigration, propre à toutes les spiritualités autres qu’Abrahamiques, la condamnation à mort n’entraîne pas la fin de la vie d’un homme, mais seulement son passage dans un autre cycle de vie. Croire que l’atman peut tuer ou être tué, c’est deux fois tomber dans l’erreur. Car l’atman ne tue, et ne peut pas être tué (BG 02/19). L’atman ne naît pas ; il ne meurt pas. Il n’appartient ni au passé ni au futur… l’atman n’est pas tué quand le corps est tué (BG 02/20). Ce n’est pas par pitié pour les condamnés que ces lois sont aujourd’hui populaires, mais par crainte viscérale et par incompréhension spirituelle de la mort. On voit donc que, sur ce point aussi, le progrès relève d’une illusion d’optique ; maya dirait un Hindou.

Le progrès prodigieux de la technologie moderne

L’homme moderne étant essentiellement matérialiste (en fait, sinon en théorie), il est compréhensible que l’argument progressiste le plus convaincant à ses yeux soit la constatation de la puissance croissante de la technologie. Comme nous l’avons vu pour la démocratie, deux considérations suffisent à transformer l’argument en contre-argument. D’abord « juger de l’arbre à ses fruits » : à quoi sert globalement la technologie moderne ? À consommer plus et plus futilement. Avec quel résultat ? Ravage de la planète et abêtissement d’une humanité vouée à des loisirs de plus en plus envahissants, superficiels et stupides.

Ensuite : Quelle utilité spirituelle peut bien avoir la technologie ? Certes, on trouvera sur Internet tous les textes spirituels possibles, mais l’homme rivé à ses écrans pourra-t-il encore fermer les yeux pour méditer ? Comme dit précédemment, le besoin de recourir à une machine extérieure au corps croît en proportion inverse de la qualité intérieure de l’humain. Aux yeux du spirituel, l’envahissement prodigieux des machines dans le monde humain et l’apparition d’une philosophie (le Transhumanisme), qui envisage le dépassement de l’humain par l’intégration en lui de la machine, sont une preuve si énorme, si grotesque, de sa chute spirituelle qu’il semble aussi inutile d’argumenter auprès de celui qui en doute que de décrire un paysage à un aveugle de naissance.

Le sanatana dharma de la Bhagavad Gita ou les faux-Christ

On comprend mieux, après la revue des points précédents, comment la mentalité progressiste ne peut que considérer la Bhagavad Gita comme « un objet obsolète de la pensée archaïque prémoderne ». Celui que nous n’aurions pas réussi à convaincre, si par extraordinaire il est encore occupé à lire cet écrit, a tout intérêt à cesser l’aventure de la spiritualité orientale pour retourner à l’agitation numérisée de son monde matérialiste. Quant à celui qui se sent en consonance avec ces propos, il pressentira que l’approfondissement de l’enseignement sacré de la BG risque d’être dérangeant pour les habitudes mentales et factuelles d’un homme actuel englué, qu’il le veuille ou pas, dans une modernité de plus en plus envahissante. En abordant la Bhagavad Gita, on arrive vite à un carrefour ; on ne peut faire ce cheminement sans choisir, et on ne peut choisir sans un certain courage spirituel, intellectuel, relationnel et physique.

Cet enseignement, que l’on pourrait croire spécifiquement oriental, et que tant de chrétiens renient, est pourtant inscrit en toutes lettres dans l’Évangile (qui est la Mimansa des chrétiens) : « Car il s’élèvera de faux Christs et de faux prophètes ; ils feront de grands prodiges et des miracles, au point de séduire, s’il était possible, même les élus. » (Mt 24/24). N’est-il pas hautement significatif que l’on évoque toujours les « miracles » de la technologie ?

La conception orientale de l’existence

La conception cyclique et dégénérative orientale s’appuie sur plusieurs piliers

Celui qui est de la terre est de la terre et de la terre il parle (Jn 03/31 = P 033), dit Jésus. Il n’a pas d’autres perspectives que terrestres et il ne cherche pas d’autres connaissances que terrestres, donc mortelles, finies, limitées, impermanentes, illusoires. C’est « l’homme de maya » dirait un Hindou. La vision du monde et de l’existence d’un Oriental procède inversement. Pour lui, la différence qui sépare l’humain de l’animal ne réside pas essentiellement dans la capacité cérébrale ou celle de produire des outils ou des machines puissantes ; la différence, c’est que l’animal se contente du terrestre et se satisfait d’être mortel, pas l’humain. Il n’y a aucune civilisation sans fondement spirituel, sinon le monde moderne, qui est une anti-civilisation récente et déjà en cours d’autodestruction. Alors, voyons rapidement quels sont les piliers sur lesquels repose la conception orientale du monde.

Conception orientale du monde : une intuition métaphysique non-duelle

Comme nous l’avons exposé à propos du Védanta, l’homme spirituel oriental (et l’homme spirituel évangélique aussi, nous le montrerons) ne se contente pas d’être un corps. Et donc il ne considère pas que le monde cosmique représente la totalité du réel. Bien au contraire, il constate (et la science moderne donnerait des milliards de confirmations de ce point) que, dans le cosmos, tout est fluent, changeant, impermanent, apparent. Il n’oublie pas que ce à quoi l’homme ordinaire s’identifie ne sera plus dans seulement quelques années ; qu’aucune trace terrestre ne subsistera de lui. Mais surtout il constate que tout homme, même à son corps défendant, même qui se dit athée, se comporte souvent, et raisonne comme s’il ne devait point mourir, comme s’il était en lui quelque chose d’immortel.

Et c’est là qu’intervient la conception non duelle, si fondamentale pour le spirituel oriental. Il ne peut pas considérer comme absolument réel, et donc comme suffisant, le monde cosmique matériel. Mais il ne peut pas non plus croire en un Dieu supra matériel, qui créerait un monde matériel à jamais séparé de Lui, comme cela se produit dans les théologies exotériques des religions abrahamiques. La raison de cela, c’est que l’oriental a le sens de l’unité. Comme Einstein chercha, jusqu’à la fin de sa vie, une théorie générale permettant de comprendre le monde, il apparaît comme une évidence au spirituel oriental que la cause de tout est unique, tant la cause du monde transitoire matériel et corporel, que la cause de l’idéal d’éternité qui habite tout homme. Comme les penseurs grecs (que d’ailleurs l’Orient a tant influencés), l’Oriental pense que « dans le cosmos, tout est nombre », mais il rajoute que les nombres n’existeraient pas sans l’Unité et que les nombres ne sont que l’écho, le reflet, l’ombre de l’Unité, qui seule est véritablement. Les nombres existent et passent, l’Unité est, et les contient tous de toute éternité.

Le but de la vie, pour un spirituel oriental, c’est donc de passer de l’illusion transitoire, car mortelle, du monde matériel, à la Réalité immuable, éternelle, de l’Esprit (Brahman). Il ne s’agit pas, comme dans un certain dualisme de quelques philosophes grecs, de « quitter la matière supposée mauvaise pour réintégrer le Bien absolu de l’Esprit ». La matière est illusoire, sa mauvaiseté aussi. Quand un homme s’approche du zénith du soleil, il ne quitte pas son ombre, elle se résorbe en lui. Tel est le fondement de la conception orientale de l’existence. Donc le monde matériel, le corps n’est pas mauvais, il n’est pas réel non plus, pas absolument réel en tout cas, il est un symbole, un langage divin, qu’il s’agit de comprendre en en jouissant, pour le laisser disparaître ensuite, sans frustration, sans nostalgie, comme ne regrette pas les jeux d’ombre celui qui se complaît dans la contemplation de la lumière.

Conception orientale : Une constatation de la dégénérescence des choses

Nous avons suffisamment insisté sur ce point pour ne pas avoir à y revenir. Cependant, l’impact psychologique de cette constatation de la dégénérescence des choses doit être examiné avec soin. Dans certains cimetières chrétiens, il était écrit, au-dessus de la porte : ‘N’oublie pas que tu es mortel’. Il n’est pas caricatural de dire que l’Orient traditionnel affirme plutôt : « N’oublie pas que tu es immortel. » Et même précisément, « n’oublie pas que tu es Brahman », c’est-à-dire Absolu.

Dans la conception théologique des religions abrahamiques, et particulièrement de la religion chrétienne, l’être humain est créé par Dieu au moment de la conception sexuelle matérielle, il vit corporellement et meurt au bout de quelques années. Et ensuite ? Ensuite il ressuscite, corporellement (même si c’est dans un corps différent, dit « corps de résurrection », mais corps qui est bien le sien cependant et non un autre corps) et ceci pour le meilleur ou pour le pire. Le meilleur : le paradis ; le pire : l’enfer éternel. La théologie chrétienne se plaît à concevoir l’enfer « éternel ». En fait, la théologie confond « éternel », qui désigne la simultanéité de toute chose et donc l’absence de temps, de durée, et « perpétuel » c’est-à-dire une durée sans fin.

Quoi qu’il en soit, la perspective d’un enfer perpétuel, un lieu de souffrances sans fin, est terrifiante. Dans la conception orientale, telle que l’enseigne la Gita, l’humain qui agit mal replonge dans le samsara, donc dans une existence assez proche de celle que nous connaissons actuellement en tant qu’humains mortels. Cela peut être une chose relativement plaisante (avec la mort au bout tout de même), ou neutre (seulement ennuyeuse) ou terrible (comme la vie de millions d’humains plongés dans la misère, la maladie, la guerre). Cette perspective du samsara peut être dure, voire très dure pour certains criminels, mais elle n’est jamais désespérée, puisque l’humain peut toujours s’améliorer moralement et spirituellement, de naissance en naissance, jusqu’à échapper au samsara. Dans cette perspective (et elle seule), la justice divine a un sens.

On comprend donc que, dans la perspective des religions abrahamiques, en particulier du christianisme, « N’oublie pas que tu es mortel » devient une chose terrifiante car, en cas de grave péché, ensuite, c’est « l’enfer éternel ». Cela produit un impact psychologique, différemment ressenti selon la culture des époques changeantes. Au XVe siècle européen, par exemple, comme en témoignent les documents artistiques ou littéraires de l’époque, une véritable terreur religieuse dominait la population. La religion basique consistait essentiellement à éviter l’atrocité de l’enfer. Les prédications d’un Savonarole étaient entièrement basées sur cet argumentaire, et une ville aussi cultivée que Florence s’y est pliée presque tout entière. La logique de ce terrorisme religieux a été poussée très loin puisqu’un inquisiteur comme Torquemada, maître de l’Inquisition espagnole, et confesseur de la reine Isabelle la catholique, considérait que la torture des hérétiques était un acte de charité envers eux, puisque cela les poussait à se convertir et donc à éviter la damnation éternelle, qui serait infiniment pire.

Aujourd’hui, l’impact psychologique de cette théorie proprement « infernale » est toujours aussi fort, mais il s’est inversé. L’homme moderne est rentré dans le déni : « La religion est l’opium du peuple » (Karl Marx) ; c’est « une propagande terroriste » (enfer éternel). Donc, pour l’homme moderne, la religion est pur mensonge, ce qui suffit quasiment à établir à ses yeux que l’inverse de la religion est vrai. Donc « il n’y a pas de châtiment éternel, pas plus que de récompense, puisqu’après la mort il n’y a rien ». Quant à l’évolution de l’humanité, puisque la religion dit qu’elle dégénère, et que la religion est fausse, donc la modernité affirme que « l’humanité progresse ». Telle est, au niveau quasi subconscient de la population, le ressenti sur la question.

Une porte de sortie dans les religions abrahamiques : la dé-création

Une nuance intervient chez certains chrétiens. Elle consiste à penser, selon la théologie : « Dieu seul possède l’aséité, c’est-à-dire la plénitude de l’être. Dieu a créé librement les humains, donc ceux-ci n’existent que dans la mesure où Il continue de vouloir les créer à chaque instant ; par conséquent, Il peut toujours les ‘dé-créer’ puisqu’Il est libre. » Ainsi, certains évitent l’abomination d’un Dieu Bon (Jésus lui dit : « Pourquoi m’appelles-tu bon ? Nul n’est de bon que Dieu seul : Mc 10/18 = P 216) qui créerait des humains dont la grande majorité souffriraient à jamais en enfer (Large, en effet, et spacieux est le chemin qui mène à la perdition, et il en est beaucoup qui s’y engagent ; mais étroite est la porte et resserré le chemin qui mène à la Vie, et il en est peu qui le trouvent : Mt 07/13 = P 072). Ainsi certains théologiens chrétiens, ou certaines ‘sectes’ (comme les Témoins de Jéhovah) disent que la monstruosité de « l’enfer éternel » n’existe pas, car Dieu peut toujours, après un châtiment proportionné aux fautes, dé-créer les humains qui s’obstinent à ne pas vouloir de Lui. Mais ceci est plutôt un argument d’intellectuel ; au peuple, on évite de dire cela, il serait capable de cesser d’avoir peur.

Une autre porte de sortie ésotérique dans les religions abrahamiques : la transmigration

Il est aussi une autre solution théologique (bien que classée hérétique par les Églises exotériques officielles), c’est celle qu’a soutenue l’un des principaux Pères de l’Église, Origène. Origène intègre la notion de transmigration dans son interprétation hautement spirituelle de l’Évangile. Il n’est pas inutile pour notre propos de citer ce que dit Ralph Stehly, professeur d’histoire des religions à l’Université Marc Bloch de Strasbourg, concernant cette question : « Origène a professé la pérégrination des âmes… À l’origine, tous les esprits étaient réunis dans la contemplation de la Trinité. Mais une sorte d’appesantissement a relâché l’intensité de leur contemplation. Ils se sont éloignés de Dieu et les uns des autres. La différence entre les esprits, notamment entre les anges et les âmes, ne provient donc pas d’une différence de nature, mais d’une divergence de disposition intérieure, qui se manifeste par une matérialisation plus ou moins grande. Ainsi la matière n’est pas la cause de la chute, mais sa conséquence. En rapport avec cette chute, Dieu crée donc une seconde nature : l’univers sensible, qui permettra aux natures raisonnables (âmes) incarnées de retrouver dans l’épreuve leur pureté originelle. Mais cette purification des esprits ne peut s’accomplir par un seul séjour dans le monde sensible. En effet, après un tel séjour, certains esprits accentueront leur chute, d’autres ne remontent qu’imparfaitement et tous les esprits doivent se retrouver dans l’état d’unité… où ils se trouvaient à l’origine… Ainsi s’achemine-t-on vers la fin de toutes choses, avec la restauration de l’unité originelle : en grec apokatastasis tôn pantôn. Cette doctrine a été condamnée par le 5e concile œcuménique, celui de Constantinople II, en 553. On remarque que le christianisme admet bien une pérégrination de l’âme, puisque, selon la doctrine chrétienne, le Christ a prêché aux Enfers, durant sa descente au séjour des morts (entre la mort et la résurrection). Le problème est donc de savoir si cette pérégrination, ponctuelle, de l’âme permet (ou exclut) l’idée d’une réincarnation dans un autre corps, comme le professent les religions indiennes ». Bien que la question de la transmigration, chez Origène, ait été condamnée par un concile, il demeure l’un des principaux Pères de l’Église et son œuvre (immense) est toujours étudiée dans l’Église officielle. Donc, outre qu’on en trouve des traces évidentes dans l’Évangile (on y reviendra), la transmigration n’est pas une conception si étrangère à la pensée chrétienne qu’on le dit d’ordinaire.

Et l’on a noté un point essentiel de la doctrine d’Origène : la matière n’est pas la cause de la chute, mais sa conséquence ; ce qui bouleverse complètement la perspective de l’évolutionnisme moderne.

Pour en revenir à la question de ‘l’impact psychologique’, il est clair que la transmigration est moins effrayante que ‘l’enfer éternel’ et qu’elle n’entraîne pas cette espèce de ‘déni du réel’ qui fait que l’homme moderne se plaît à croire au progrès, malgré toutes les preuves contraires, parce qu’il a trop peur de penser au vieillissement du monde et à la damnation éternelle. C’est un peu comme ces vieux retraités qui ont tellement peur de mourir qu’ils s’échinent à penser comme s’ils avaient toujours ‘la vie devant eux’. Si Molière revenait, il aurait un bon sujet de comédie sur ce thème, tant au niveau individuel que collectif.

Conception orientale : Une constatation du caractère cyclique du temps

La pensée orientale constate que tout est cyclique dans le monde. Les pulsations cardiaques, le mouvement alternatif de la respiration, la naissance et la mort des civilisations, l’apparition et la disparition des espèces vivantes, l’apparition d’une étoile et son extinction, tout procède cycliquement.

À la plus grande échelle cosmique, l’Inde évoque la « respiration de Brahma ». Dans le langage de la mythologie hindoue, Dieu est nommé Ishwara, quand on l’envisage dans sa globalité ; c’est le cas dans les traités du yoga, et dans la Bhagavad Gita. Mais Dieu est envisageable sous trois aspects : Brahma, le créateur, Vishnou, le conservateur du monde créé, et Shiva, le destructeur et réintégrateur du monde manifesté dans son principe divin. Cela donne dans l’Hindouisme trois formes religieuses, le Brahmanisme, le Vishnouisme et le Shivaïsme, qui ne sont pas des religions différentes, ou des sectes l’une de l’autre, mais qui sont des branches du même arbre, orientées dans des directions différentes et complémentaires. Ces trois aspects (Bhrama, Vishnu, Shiva) constituent une sorte de trinité divine dans l’Hindouisme (et la BG).

Donc, Brahma est le créateur ; et la création du cosmos est conçue comme un mouvement alternatif, d’où le symbole de la ‘respiration de Brahma’. L’expiration de Brahma correspond au ‘Big Bang’ de la science cosmologique moderne. Les astronomes constatent que l’univers est en expansion, et ils peuvent calculer la vitesse de cette expansion, donc la distance qui sépare deux étoiles donne une indication du temps qu’elles ont mis pour se séparer. Même si les affirmations des savants modernes sont assez prétentieuses et certainement imprécises, leur conception du cosmos revient à dire qu’il y eut un moment (qu’ils se vantent de dater à quelques milliards d’années près) où l’univers tenait dans une tête d’épingle. Et le ‘Big Bang’ (le ‘Grand Boum’ : expression assez drolatique en vérité) désigne le moment du début de cette expansion. Or cela colle précisément avec le symbole de l’expiration de Brahma. D’ailleurs, certains savants émettent l’hypothèse que ce moment du ‘Big Bang’ a été précédé d’un mouvement inverse, de rétractation universelle. Mais là, évidemment, la matière manque à être examinée par leurs appareils…

Conception orientale : L’impact psychologique des différentes conceptions

Revenons encore une fois sur ‘l’impact psychologique’. Sauf chez quelques-uns, particulièrement éveillés spirituellement, la plupart des humains sont essentiellement déterminés par la psychologie ; et cela est généralement plus vrai encore pour les femmes que pour les hommes. C’est d’ailleurs pourquoi, dans le monde moderne, la psychologie a, de fait, largement remplacé la religion. La psychologie correspond mieux au niveau effectif (et très bas) de la conscience des humains actuels.

On comprend facilement qu’une conception cyclique du monde permet d’intégrer la dégénérescence d’une humanité, ou d’une civilisation, ou d’une vie corporelle humaine sans trop de désespoir, puisque tout renaît ensuite. Comme le dit la Gita : Ce qui est né doit mourir et ce qui est mort doit renaître. Inutile de s’affliger sur l’inéluctable (BG 02/27). Alors que, pour un chrétien, ou un profane moderne (c’est-à-dire un ex-chrétien), il n’y a qu’une création, qu’une vie corporelle. On comprend que, dans ces conditions, le déni de réalité soit viscéral en Occident : « Tout sauf cela, et donc j’aime mieux croire que le monde progresse ; le progressisme sera notre religion moderne ».

Comment l’Occident en est-il arrivé à ce déni qu’est le Progressisme ?

Une remarque encore. On pourrait se demander : « Devant l’évidence de la mortalité et de la finitude de toutes choses, comment l’Occident en est-il arrivé à ce déni qu’est le Progressisme ? » L’origine de cette déviance est due à une question de ‘myopie religieuse’. La doctrine chrétienne nomme la venue du Christ, il y a deux mille ans, ‘le Premier Avènement’. Cela laisse entendre qu’il y aura un ‘Second Avènement’ ; il est annoncé dans le livre de l’Apocalypse (et aussi dans l’Évangile : Mt 16/28 = P 124 ; Mc 16/62 = P 274), et ce sera le retour glorieux du Christ, à la fin du monde, retour faisant pendant avec le ‘Premier Avènement’ humble, sacrificiel et douloureux. Entre ces deux avènements se trace une sorte de ligne droite, ascendante, progressive : on passe du sacrifice douloureux de la croix au retour triomphal et victorieux. La pensée chrétienne s’est développée en ne gardant en vue que cette courte période de deux mille ans (et quelques, puisque le ‘Second Avènement’ n’est pas encore arrivé) ; cela explique qu’elle soit espérantiste et progressiste.

Lorsque la chrétienté a disparu (à la révolution de 1789), et que l’Europe est devenue ‘progressivement’ athée et matérialiste, (en fait depuis la Renaissance), l’orientation progressiste de son ancienne religion est restée, mais s’est transformée en une ‘religion de la science’ (le Positivisme), une ‘’religion de progrès technique’ (le Scientisme), une ‘religion du niveau de vie’ (le Consumérisme). Nous parlions d’une ‘myopie religieuse’ ; elle s’est prolongée par la ‘myopie historique’ des penseurs modernes. Il est remarquable que la pensée orientale, et en particulier la pensée hindoue, semble posséder un télescope alors que la pensée occidentale (tant religieuse que philosophique, politique, scientifique ou technologique) semble ne pas voir plus loin que le bout de son nez.

Conception orientale : Une solution métaphysique à la condition existentielle

L’homme, en tant que corps et mental (ce dernier dépendant du cerveau pour sa manifestation), est tributaire de la matière telle que nous la connaissons, et donc tous les corps qui en sont constitués sont mortels. Or une caractéristique de l’humain par rapport à l’animal, c’est que l’humain ne se satisfait pas d’être mortel ; soit il espère une immortalité par le biais de la religion, soit il rêve de se prolonger indéfiniment par les nanotechnologies ou quelque utopie du même genre. Telle est la problématique en Occident.

En Orient, les choses sont différentes. L’utopie technologique matérielle ne suscite, chez le spirituel oriental, qu’un léger sourire de mépris. Reste trois possibilités : 1°) La réincarnation, 2°) Les états ‘divins’ des devas, 3°) La grande libération ou moksha (encore appelé nirvana).

Conception orientale : 1°) réincarnation

La réincarnation peut être progressive ou régressive. Progressive, l’humain naît dans une meilleure famille, une meilleure époque, une meilleure contrée. Régressive, il naît dans une situation pire que la précédente, à cause du mauvais karma qu’il a accumulé par ses actions passées malfaisantes. Quand nous disons « meilleure » ou « pire », ici, il s’agit essentiellement des conditions de connaissance spirituelle et non des conditions de confort matériel, évidemment. Même si la réincarnation est progressive, du seul fait qu’elle est une incarnation, elle conduit à la mort, et un homme spirituellement sain ne saurait s’en contenter ; il va donc, par le yoga, chercher à s’affranchir du samsara des réincarnations.

Quitte à paraître pesant, insistons sur un point. Il est des organisations, qui se prétendent spiritualistes, comme le Spiritisme d’Allan Kardec, la Théosophie d’Héléna Blavatsky, l’Anthroposophie de Rudolf Steiner et bien d’autres, dans lesquels des Occidentaux disent « croire à la réincarnation » tout en adhérant à la mentalité progressiste moderne et pour cette raison même. En effet, ils se disent : « À quoi sert le progrès si, une fois mort, je ne puis en profiter. Donc je crois à la réincarnation parce que cela me fait plaisir de caresser l’idée que je reviendrai pour profiter du progrès ». On comprendra facilement que la vérité d’une doctrine ne dépend pas du désir que l’on peut avoir d’en profiter ou pas. Pour l’Oriental spirituel, une incarnation, quand bien même elle serait meilleure que la précédente, est toujours un état mortel, dont il convient de se libérer.

Conception orientale : 2°) Les ‘états divins’

La deuxième possibilité, quant aux états d’existence post-mortem, correspond aux états « divins ». Il s’agit d’une forme de vie immortelle, dans des états d’existence supérieurs à l’état humain (plus riches de possibilités). L’Évangile n’ignore pas cela, lorsque Jésus dit : « N’est-il pas écrit dans votre Loi : ‘J’ai dit : vous êtes des dieux’ ? » (Jn 10/34 = P 185) et aussi : « lorsqu’on ressuscite d’entre les morts, on ne prend ni femme ni mari, mais on est comme des anges dans les cieux (Mc 12/25 = P 241). Le problème c’est que Jésus ne précise rien (dans le texte évangélique du moins) quant à la durée de ces états d’existence et leurs modalités. La théologie les présente comme étant « éternels », en entendant par-là que c’est une durée sans fin (selon la confusion théologique habituelle entre ‘éternité’ et ‘perpétuité’). Mais la spiritualité orientale, qui possède une cyclologie de très grande ampleur (tout le contraire de la ‘myopie’ que nous évoquions plus haut) dit que ces états d’existence, (célestes, angéliques, les devas, etc.) durent pendant des périodes gigantesques, au regard des durées de vie humaines, mais pas réellement indéfinies, car tout état de manifestation est cyclique, et la fin du cycle, si grand soit-il, arrive nécessairement. C’est pourquoi les êtres qui sont dans ces ‘paradis’ ou ces ‘enfers’ (c’est-à-dire dans des états meilleurs ou pires que l’état humain d’existence précédent), reviennent, au terme du cycle, dans l’état humain d’existence, tant qu’ils ne sont pas définitivement libérés et unis au Principe divin (principe nommé moksha ou nirvana).

Conception orientale : 3°) La grande réalisation, moksha

Outre la réincarnation et les états divins, reste la troisième possibilité post-mortem : la grande libération ou moksha. Elle consiste en une libération (c’est le sens du mot moksha) libération des états conditionnés, et donc soumis à des conditions limitatives (comme le temps, l’espace, etc.). Mais, contrairement aux états ‘divins’ des devas et autres états angéliques, la doctrine de moksha n’existe pas dans le christianisme. Certes, Maître Eckhart et quelques autres grands mystiques chrétiens (en particulier les mystiques rhénans) l’évoquent clairement, mais la théologie officielle du christianisme (Augustin, Thomas d’Aquin, etc.) précise toujours avec la plus grande insistance que « l’homme divinisé est fondu et non confondu avec Dieu ». Autrement dit, selon la théologie chrétienne, l’homme garde son individualité humaine, sa volonté propre, comme Jésus de son vivant sur terre il y a deux mille ans (« Abba Père ! tout t’est possible : éloigne de moi cette coupe ; pourtant, pas ce que je veux, mais ce que tu veux ! » : Mc 14/00 = P 269). La doctrine chrétienne ne dépasse donc pas les états d’existence individuels, puisque l’humain, tel que nous le connaissons présentement, est censé ne jamais dépasser son état d’existence individuel ; c’est ce que signifie la précision non confondu. Au contraire de cela, la notion de moksha, dans l’hindouisme et le bouddhisme, consiste en une fusion totale de ce qui fut l’individu humain dans le Principe divin Brahman.

C’est d’ailleurs le sens du mot nirvana, qui signifie ‘extinction’ ; il s’agit de l’extinction de l’individualité humaine, qui se croyait illusoirement séparée de son principe divin. Certains s’imaginent que la notion de nirvana est spécifique du bouddhisme ; il n’en est rien. Cette doctrine existe dans l’hindouisme, et fut reprise à l’hindouisme par le bouddhisme, comme d’ailleurs la quasi-totalité de son enseignement métaphysique. La différence entre ces deux grandes religions orientales tient surtout à la question sociale (les varnas-castes que le bouddhisme refuse, du moins théoriquement) et à la fusion que le bouddhisme a opérée avec de nombreuses cultures non indiennes (Tibet, Chine, Japon, etc.). Mais revenons au nirvana. Quand le spirituel réalise qu’il n’est pas séparé du Principe, il cesse de se prendre pour un ‘individu’, c’est-à-dire quelque chose ‘d’indivisible’ (comme le mot le signifie), de non décomposable, d’autonome, qui serait à lui-même sa propre cause. Avec autant d’insistance que les chrétiens tiennent à leur individualité humaine, même dans l’état supposé de divinisation (theosis), les Orientaux rappellent que « quand il y a réalisation, il n’y a pas de réalisé, car l’individualité de l’homme qui a obtenu la réalisation s’est totalement fusionnée au Principe divin. Il n’y a donc aucune entité séparée du divin qui puisse dire ‘Je suis réalisé’ ». Quand une bûche brûle, elle donne de la chaleur (symbole de l’amour) et de la lumière (symbole de la connaissance spirituelle), mais à la fin il ne reste plus de bûche. Tout au plus il reste un peu de cendre. Cette cendre symbolise l’enveloppe corporelle du réalisé, qui continue sa course jusqu’au moment de sa décomposition et de son recyclage dans la mort. Mais le psychisme, le mental, la parole, et éventuellement l’action du réalisé n’ont plus rien d’individuel. C’est ainsi, avec cette troisième possibilité de la réalisation spirituelle, moksha, que l’Orient possède une solution métaphysique à la condition existentielle. Pour tout Oriental spirituel, c’est l’objectif final de la vie, même si, le plus souvent, il compte y mettre de nombreux cycles existentiels pour y parvenir, plutôt que de s’y consacrer exclusivement dès à présent.

Conception orientale : La capacité de lever les illusions modernes

Nous n’insisterons pas longuement sur ce point, puisque, au cours de la présentation des piliers du progressisme moderne, nous en avons aussi présenté la réfutation. En somme nous avons présenté ces piliers dans deux buts. Premièrement, pour permettre au lecteur de prendre conscience du fait qu’il baigne dans cette idéologie (car « Le poisson ne sait pas qu’il vit dans l’eau » comme dit un proverbe chinois). Deuxièmement, pour miner à la base lesdits piliers qui, en fait, ne supportent que du vide idéologique.

Revenons sur une chose déjà évoquée. Nous ne sommes pas naïfs au point de croire que tout Oriental cultivé résiste facilement aux influences idéologiques de la modernité anti-spirituelle. Nous savons bien que la gangrène de la modernité, née en Occident de la décomposition de la chrétienté et du christianisme, s’est répandue sur toute la terre. Il n’empêche que le sous-continent indien demeure une des contrées les plus spirituelles et les plus religieuses du monde. Et aussi qu’en dehors de certains milieux, qu’on nomme ‘intégristes’ (alors que leur doctrine n’est pas intégrale), ou ‘fondamentalistes’ (alors que leur pensée n’est aucunement fondamentale), en dehors de ces milieux figés sur un christianisme européocentriste suranné, il n’est pas aujourd’hui de quête spirituelle qui puisse ignorer complètement la spiritualité orientale, et en particulier le non-dualisme. Comme le monde vit dans un magma idéologique et humain des plus confus, la notion d’Oriental doit être prise aujourd’hui surtout au niveau symbolique. L’Orient est le côté d’où vient la lumière du soleil, la lumière spirituelle, et l’Occident le côté d’où viennent les ténèbres des utopies démocratiques, marxistes, freudiennes, scientistes, évolutionnistes et transhumanistes, etc. Les premiers à reconnaître le Christ dans sa dimension fondamentale furent les mages venus d’Orient (Jésus étant né à Bethléem de Judée… voici que des mages venus d’Orient arrivèrent à Jérusalem : Mt 02/01 = P 011). Les Orientaux d’aujourd’hui ne se reconnaissent pas d’abord par la géographie, mais plutôt par la spiritualité non duelle.

Le but de ce texte sur ‘l’illusion progressiste’ est de mettre en place certaines notions essentielles que l’enseignement de la Gîta suppose connues chez son lecteur, notions qui l’étaient à l’époque de sa rédaction en Orient, il y a quelque deux mille ans, mais ne le sont plus aujourd’hui surtout en Occident. Et le but est aussi d’éviter le rejet en bloc et a priori de l’enseignement de la Bhagavad Gita par un Occidental imbibé des idéologies modernes, que la Gita évidemment n’envisage pas en détail, vu sa relative ancienneté. L’Oriental est essetiellement celui qui ne séduisent plus les illusions modernes.

Troisième théorie, la dégénérescence cyclique

Nous avons vu que la science biologique moderne constate une ‘complexification des formes de vie’ et en déduit que le moins donne le plus et que la vie va toujours vers un plus. La théorie du hasard, que nous avons réfutée, prétend expliquer cela. La théorie évolutionnisto-chrétienne le tente aussi, que nous avons critiquée. Reste la théorie propre à la sagesse orientale et aussi à l’ésotérisme chrétien, que l’on pourrait nommer ‘l’explication par la dégénérescence cyclique’.

Un peu de métaphysique hindoue

Dans la pensée métaphysique orientale, dont la principale source est la pensée hindoue, il y a le sur-Être (parfois nommé ‘non-Être’), symbolisé arithmétiquement par le zéro ; l’Être, symbolisé par l’unité ; et la manifestation de l’Être, autrement dit le monde (l’ex-istant, ce qui semble en dehors de l’Être), symbolisée par la suite indéfinie des nombres.

Le sur-Être représente Dieu en tant qu’il transcende radicalement les capacités physiques et mentales de l’humain ; le sur-Être n’est pas inconnaissable, puisque l’humain accompli est plus qu’un corps-mental, mais le sur-Être est inconnaissable pour celui qui se limite au corps-mental.

L’Être, métaphysiquement parlant, c’est Dieu en tant que principe du monde ; en langage religieux on dira que l’Être c’est Dieu en tant que créateur (puisque la religion en Occident n’envisage pratiquement Dieu qu’en tant que créateur). Le fait que la suite indéfinie des nombres symbolise le monde, cela fait ressortir deux choses. D’une part que le monde est indéfini, à l’image de l’infinitude de son principe métaphysique. D’autre part que chaque élément du monde, même le plus simple, est un reflet singulier d’un aspect divin, de même que tous les nombres sont issus de l’unité et la reflètent à leur place.

Un peu de cyclologie

Selon la conception orientale, l’univers, comme tout ce qui est d’ordre vivant, est rythmé. Il se constitue d’une multitude de rythmes imbriqués les uns dans les autres. Le rythme des mouvements électroniques dans la matière ; celui du cœur, de la respiration, de l’alternance des états de conscience (veille, rêve et sommeil profond) dans l’humain ; celui des jours, des nuits, des saisons, des années, des civilisations qui se succèdent ; celui des yugas (longues périodes cosmiques) qui mènent du début d’un cycle, proche de sa pureté spirituelle originelle, à la fin d’un cycle, où la manifestation atteint son degré ultime de matérialité et d’obscurité spirituelle.

Selon cette théorie spirituelle, l’être humain n’a pas toujours été ce qu’il est aujourd’hui. La matière même de son corps, ainsi que celle des minéraux, des animaux, des végétaux n’a pas toujours eu, au même degré, cette dureté, cette inertie, cette opacité, cette tendance à la désagrégation, à la mortalité. C’est l’éloignement progressif du pôle spirituel d’origine qui a profondément modifié la nature humaine, au point que l’homme moderne se prend pour son corps mortel et n’envisage pas avoir ou être autre chose qu’un corps mortel.

La dégénéresence cyclique dans le Bhagavad Gita

C’est cette dégénérescence cyclique qu’évoque clairement la Bhagavad Gita lorsque Krishna enseigne à Arjuna : « Chaque fois qu’il y a un déclin de la justice, et que le désordre prévaut, alors je me fais moi-même créature. Pour la défense des bons, pour la ruine des méchants, pour le rétablissement de l’ordre (Dharma), Je renais ainsi d’âge en âge » (BG 04/07-08). Ce passage montre bien que la vie d’un cycle de manifestation, c’est-à-dire la vie d’un monde, commence par un état proche de la perfection, et vieillit pour finalement se détruire. Le temps n’est pas créateur, contrairement à ce que croient les évolutionnistes, il est destructeur : Mais, au fil du temps cette doctrine du yoga s’est perdue (BG 04/02). N’est-ce pas ce que l’on constate partout dans le monde, à commencer dans le corps humain ? Les hommes et les civilisations meurent, les soleils s’usent et s’éteignent.

Une dégénérescence partiellement compensée par les avataras

Ce passage évoque aussi la théorie des incarnations salvatrices successives, au cours du cycle d’une humanité. Incarnations qu’on nomme avatara, mot sanskrit signifiant ‘descente’ (du divin) ; et qui a donné en Français le mot ‘avatar’. Il y aurait, selon l’hindouisme, dix incarnations de ce type au cours d’une humanité ; Krishna étant l’une d’entre elles et Jésus une autre. On observe, au passage, l’immense différence de conception qu’il y a entre les hindous, intégrant le Christ dans leur spiritualité, et les chrétiens, méprisant comme fausses les autres religions.

Certains diront que les chrétiens ‘modernes’, depuis le pape Jean-Paul II et sa fameuse ‘Réunion des Religions’ à Assise, reconnaissent aussi les autres religions comme étant des religions. Ce n’est pas totalement faux, mais c’est moins vrai que faux, car la théologie présente Jésus (et non le logos seulement) comme le passage obligé vers le divin. C’est du moins ainsi que la théologie classique interprète la parole de Jésus : Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie. Nul ne vient au Père que par moi (Jn 14/06 = P 263). Du point de vue de l’ésotérisme chrétien, et du point de vue hindou aussi bien, ce n’est pas Jésus, en tant que Juif né en Palestine il y a deux mille ans qui parle ainsi, ce n’est pas l’individu Jésus, mais c’est en tant qu’il a réalisé la plénitude de l’Esprit divin en lui et que l’Esprit parle à travers lui (Je n’ai pas parlé de moi-même, mais le père, qui m’a envoyé, m’a prescrit ce que je devais dire…Jn 12/49). Lorsque Krishna, dans la BG, Ramana Maharshi ou Sri Nisargadatta Maharaj, à l’époque actuelle, disent la même chose, cela vaut aussi bien (Mais ceux qui méprisent mon enseignement et ne le mettent pas en pratique, ces insensés à qui toute connaissance échappe, sache-le, ils courent à leur perte : BG 03/32).

La dégénérescence cyclique dans le Judéo-Christianisme

Il est à remarquer que les partisans du mariage Darwin-Jésus, comme Claude Tresmontant auquel nous avons fait référence, omettent nombre de choses dans leur vision du christianisme. La Genèse biblique présente l’humanité primordiale comme vivant un état de perfection. L’humain n’a point à travailler, vivant dans une nature généreuse et son corps est potentiellement immortel. Nous disons bien ‘potentiellement’, la preuve en est que, selon le récit sacré, Adam et Ève, c’est-à-dire l’humain en général, sont devenus mortels. Cela signifie qu’au paravent le corps humain était d’une matière si subtile qu’il possédait la capacité de s’auto régénérer plus ou moins indéfiniment. Et c’est seulement la coupure de l’humain avec le principe régent de l’état humain d’existence, c’est cette coupure qui a fait chuter l’humaine condition originelle vers une constitution plus grossière et plus encline à se désagréger.

Il est amusant de voir comment les ‘Darwiniens chrétiens’ interprètent le passage biblique suivant : L’éternel Dieu fit à Adam et à sa femme des vêtements de peau et il les en revêtit (Genèse 03/21). Ils s’imaginent que cela décrit le premier homme préhistorique qui eut l’idée de tailler dans une peau d’ours un manteau de fourrure pour sa compagne ! Mais, justement, un homme aurait pu faire cela, alors que, dans le récit, c’est Dieu (du moins le dieu de l’état humain d’existence) qui fit cela. Quelle est alors la signification ésotérique ? Ce vêtement de peau n’est rien d’autre que le corps humain tel que nous le connaissons : un vêtement de peau, effectivement, et mortel.

Le temps qualitatif

On retrouve ici cette grande illusion des théories évolutionnistes et des méthodes de datation, qui consiste à croire que le monde ancien était comme le présent, avec la seule action du temps. Il y a là un colossal anachronisme. Ces théories sont basées sur le supposé de l’égalité et de la régularité du temps depuis l’origine ; or c’est précisément cela qu’il faut prouver et qui ne l’est pas. D’ailleurs cette preuve échappe par nature aux moyens de la science moderne, qui est essentiellement quantitative et se refuse à l’idée même d’un temps qualitatif. La chose en serait presque amusante, quand on considère que le savant le plus matérialiste vit cependant, au cours de ses propres changements d’état de conscience (veille, rêve, sommeil) une profonde mutation qualitative de sa perception du temps, et cela à la petite échelle d’une journée ordinaire.

Les illusions du progrès : ‘l’espérance de vie’

Et l’on peut prendre tout à fait au sérieux, sans que ce soit nécessairement d’une façon littérale, le fait que les premiers personnages bibliques sont décrits vivre près de mille ans et que leur longévité va ensuite en décroissant. De fait, le corps humain devient de plus en plus grossier et de moins en moins performant. Les hommes modernes, le plus souvent ignorants de l’histoire, ont la vue si courte qu’ils s’imaginent souvent le contraire. On leur dit qu’au XX° siècle ‘l’espérance de vie’ a augmenté de plusieurs décennies ; cela est statistiquement vrai, en particulier à cause des vaccinations, qui ont enrayé les grandes épidémies et la mortalité infantile, ainsi qu’à cause d’une meilleure hygiène, individuelle, urbaine et sociale. Mais ce ne fut qu’une remontée minime, et qui d’ailleurs se stabilise désormais, voire s’inverse, dans la ligne générale de raccourcissement de la vie humaine. De plus elle concerne surtout les pays occidentaux riches. On parle aussi ‘d’espérance de vie’ de la moyenne, et cela se paie d’un abaissement de la sélection naturelle, et d’un affaiblissement de ceux qui survivent à la naissance et l’enfance. Les illusions statistiques sont légion.

Les illusions du progrès : ‘les performances corporelles et mentales’

Il en va de même des performances. La force physique et l’endurance à la marche des hommes d’autrefois étaient incomparablement supérieures à celles de l’ensemble des humains actuels. Là aussi les records sportifs font illusion, étant dus en grande partie à l’amélioration du matériel, des drogues, et des techniques d’entraînement, ainsi qu’à une hyper spécialisation, à la limite absurde, de l’activité de certains champions. Les performances mémorielles et de calcul des Anciens sont inimaginables aujourd’hui, où l’on se figure qu’une tradition sans écriture est nécessairement sans culture.

Les illusions du progrès : ‘L’illusion technologique’

Une autre grande illusion vient de l’invention, toute récente dans l’histoire humaine, des machines et de la technologie. L’homme moderne, de plus en plus, n’a de culture que technologique. Il est à peine exagéré de dire qu’il s’imagine qu’avant la machine, c’était Cro-Magnon. Et il perçoit la technologie comme la preuve absolue du progrès humain. S’il était un peu moins aveuglé, il observerait à quel point la technologie tend à la destruction de la nature, de la culture, et même de l’humain. Et il comprendrait que l’homme moderne a besoin de plus en plus de technologie précisément parce qu’il dégénère physiquement et mentalement. Il comprendrait aussi que la technologie, en le privant de l’entraînement des facultés mentales et physiques, et en l’enfermant dans un monde virtuel coupé du réel physique et vivant, la technologie accélère sa dégénérescence.

Presque toutes les ‘preuves’ que l’on avance pour tenter d’établir le progrès humain sont en réalité des contre-exemples. Il n’y a pas de progrès (progression) sans régrès (régression). Pas d’admiration des miracles de la technique sans regrets quand on a fait le bilan global de leurs conséquences. Tout vient du fait que les politiques et les commerçants, aussitôt suivis par les masses, parlent en termes absolu d’une chose nécessairement relative. Une automobile est un progrès par rapport à un cheval sous l’angle de la vitesse et de la longueur des courses, mais c’est une régression sous l’angle de la pollution, de la dépendance nationale, des guerres induites, de l’urbanisation et mille autres choses.

Troisième théorie toujours : la conception spirituelle de l’évolution

Une matérialisation croissante au cours d’un cycle d’humanité

La théorie spirituelle de la dégénérescence cyclique enseigne donc que les humains, en s’éloignant du pôle spirituel, au fil des millénaires, non seulement perdent leur dimension spirituelle, mais compromettent aussi leurs capacités mentales et physiques. Et qu’ainsi le monde s’enfonce dans une matérialité de plus en plus obscure. Vu sous cet angle, la perspective change totalement. Le fait que la nature, examinée par la science moderne, présente des organismes de plus en plus élaborés du point de vue physiologique, ce fait prouve que les êtres qui, autrefois, étaient essentiellement spirituels et d’une corporéité subtile, sont devenus de plus en plus incarnés, matérialisés.

Autrement dit le ‘progrès’ des corps matériels n’est que la conséquence, et l’image inversée, de la dégénérescence spirituelle des êtres. Et cela est valable même pour les animaux ; on remarque qu’il y a des animaux dans le récit de la Genèse, qui, eux aussi, ignoraient la mort, et ne présentaient pas ces mœurs atroces qu’on appelle maintenant la ‘loi de la nature’, la ‘lutte pour la vie’ darwinienne. Il est facile aujourd’hui de contempler la magnificence de la nature animale dans des documentaires animaliers, mais comment ne pas être choqué par le spectacle atroce de cette tuerie splendide ? En fait ce que les ‘scientifiques’ d’aujourd’hui nomment ‘la loi de la nature’ n’est que la loi de la nature déchue. Il est aussi erroné d’avancer le progrès des organismes vivants comme preuve du progrès de l’esprit humain, que d’avancer le progrès des machines comme preuve d’un supposé progrès corporel ou mental des humains.

Le saint, le yogi et les bêtes sauvages

L’évangile montre Jésus avec les bêtes sauvages (Mc 01/13 = P 021), pendant son jeûne de 40 jours, et les bêtes ne lui nuisent pas, malgré sa faiblesse physique. De nombreux saints, comme François d’Assise, avaient des contacts amicaux avec les bêtes sauvages. Il en va de même dans d’innombrables récits de yogis en Inde. Les animaux, souvent mieux que les humains, reconnaissent une certaine primordialité chez les vrais spirituels.

La Bhagavad Gita suggère la même chose en disant : De l’irascibilité naît la confusion et l’illusion ; l’illusion entraîne la défaillance de la mémoire ; laquelle entraine le naufrage du jugement et, finalement, l’homme choit à nouveau dans l’océan de l’existence matérielle (BG 02/63). Ici l’existence matérielle désigne la vie dans un corps putrescible, mortel, tel que nous le connaissons présentement. Et, s’il s’agit de chute dans l’océan de l’existence matérielle, cela implique qu’auparavant, dans le cycle du samsara, l’être expérimentait une existence supra matérielle, dans un corps plus subtil que celui qui nous connaissons présentement, un corps potentiellement immortel, car véritablement renouvelable.

De l’humain primordial

L’évangile, pour qui sait lire, suggère lui aussi cet état paradisiaque, lorsque Jésus dit, dans la parabole du ‘grain qui pousse tout seul’ : « Il en est du Royaume de Dieu comme d’un homme qui aurait jeté du grain en terre : qu’il dorme ou qu’il se lève, nuit et jour, la semence germe et pousse, il ne sait comment » (Mc 04/26-27 = P 088). Quand un homme travaille pour produire quelque chose, il sait comment il l’a produite mais, dans cet état paradisiaque, qui est un état subtil, ce qui entretient la vie de l’homme est spontanément produit ; ce n’est pas le fruit du travail. Ce n’est donc pas en cherchant dans la matière grossière du monde actuel, comme le croient naïvement les ‘scientifiques’ explorateurs du passé, qu’ils risquent de trouver trace de l’humanité primordiale. Autant chercher le matin, dans la chambre où l’on a dormi, les objets rencontrés dans le rêve de la nuit précédente.

Dans cette perspective, les miracles de Jésus évoqués dans l’Évangile, aussi bien que les siddhis, les pouvoirs ‘magiques’ qu’étudient en détail les Yoga Sutras de Patanjali (Principal traité de yoga hindou, chapitre 3), ces miracles n’en sont pas réellement. Ce ne sont pas des phénomènes surnaturels. Ce sont seulement des capacités ordinaires chez l’homme des temps anciens, et qui redeviennent actives chez certains spirituels, capables de compenser partiellement, par leur réalisation spirituelle, l’état de dégénérescence de l’actuelle humanité.

L’homme descend du singe’ et ‘la naissance d’Ève’

L’anthropologie est, par définition, la science (logos) de l’humain (anthropos). L’anthropologie moderne se résume à un petit dessin, répété des millions de fois, et pour ainsi dire imprimé dans le cerveau de tous les hommes vivant en milieu moderne. On y voit plusieurs bipèdes, de taille croissante, de stature de plus en plus verticale, et marchant en file indienne. Le premier est un singe, occasionnellement bipède. Le dernier est un homme moderne, qui chemine entre sa salle de sport et son travail de ‘trader’ en Bourse. Les intermédiaires constituent les maillons évolutifs progressifs. Cette image est l’idéologie anthropomorphique de l’homme moderne comme celle d’un vitrail d’église représentant Dieu tirant Ève d’Adam endormi était l’anthropologie de l’homme médiéval.

Et les hommes modernes sont pétris de certitudes lorsqu’ils répètent : « Nous avons des restes de nombreux humanoïdes intermédiaires entre les singes anciens et l’homme, la filiation des uns vers l’autre est donc évidente et prouvée. » Ce disant, ils oublient la question essentielle des présupposés que nous avons évoquée plus haut.

Des présupposés de l’anthropologie moderne : l’origine matérielle de la matière

Un premier supposé de l’anthropologie moderne est son matérialisme, qui reviendrait à déclarer : « Les origines de l’humain ne peuvent être que matérielles et doivent donc nécessairement laisser des traces matérielles dans le monde actuel. » Or, on trouve effectivement des traces d’hommes plus ou moins simiesques, et on ne trouve pas de traces d’humain dont la corporéité aurait été plus subtile que celle de l’humain actuel. La question qui se pose alors, mais qu’il est aujourd’hui tabou de se poser, est : « Ces singes plus ou moins humanoïdes, ou humains plus ou moins simiesques, sont-ils des maillons évolutifs du singe vers l’humain ou, au contraire, des branches dégénérées d’une humanité plus ancienne, qui auraient développé des aspects matérialisés de leur animalité ? » On a vu, à propos des mutations génétiques, que la nature en fabrique constamment, mais que toutes sont dégénératives, et que l’on n’a jamais vu une mutation fabriquer un organe nouveau fonctionnel. Il est donc très probable que l’anthropologie moderne prenne pour origine de l’humain actuel des catégories d’êtres qui n’en furent que des branches dégénératives.

Des présupposés de l’anthropologie moderne : ‘Ce qui est grand laisse de grandes traces matérielles’

Une autre question se pose, elle aussi tabou aujourd’hui, évidemment : « En cherchant dans la terre, des traces de l’humanité préhistorique, ne fait-on pas, par la méthode même de recherche, une sélection qui ne permettrait d’atteindre que les parties les plus basses de cette humanité ? » On part toujours du présupposé que « Ce qui laisse de plus grandes traces est plus grand que ce qui en laisse peu. » Par exemple, ce qu’on nomme ‘les grandes civilisations’, à savoir les Égyptiens des pyramides, les Chinois de la Grande Muraille, les Toltèques, Incas, Aztèques, Mayas sont toutes des civilisations ayant laissé de grandes ruines où peuvent s’ébattre admirativement les archéologues modernes. Or il est facile de voir que ces civilisations sont toutes esclavagistes, guerrières, et plus ou moins sanguinaires dans leurs rites religieux.

D’un point de vue spirituel, une ‘grande civilisation’ serait tout autre chose. D’une structure matérielle allégée et quasiment sans cicatrices sur le milieu ambiant, elle placerait la méditation intérieure au-dessus de la construction de gigantesques pyramides, l’incinération des corps au-dessus de la conservation obsessionnelle du cadavres dans des tombeaux inaccessibles, la tradition orale au-dessus de l’accumulation de livres dans les bibliothèques éphémères… et cela aurait pour résultat de mettre les archéologues au chômage, car ces civilisations seraient pratiquement sans trace. Alors que ses contemporains les Romains bâtissaient d’immenses édifices, qui impressionnent encore aujourd’hui, il est remarquable que Jésus, qui vivait au milieu d’eux, et qui n’était pas n’importe qui, est un homme sans trace. Le fils de l’humain n’a pas où reposer sa tête (Mt 08/20 = P 151).

La conception orientale de l’existence

La conception cyclique et dégénérative orientale s’appuie sur plusieurs principes

Jésus déclare : Celui qui est de la terre est de la terre et de la terre il parle (Jn 03/31 = P 033). Il n’a pas d’autres perspectives que terrestres, et il ne cherche pas d’autres connaissances que terrestres, donc mortelles, finies, limitées, impermanentes, illusoires. C’est « l’homme de maya » dirait un Hindou. La vision du monde et de l’existence d’un Oriental procède inversement. Pour lui, la différence qui sépare l’humain de l’animal ne réside pas essentiellement dans la capacité cérébrale, ou celle de produire des outils ou des machines puissantes ; la différence, c’est que l’animal se contente du terrestre et se satisfait d’être mortel, pas l’humain. Il n’y a aucune civilisation sans fondement spirituel, sinon le monde moderne, qui est une anti-civilisation récente et déjà en cours d’autodestruction. Alors, voyons rapidement quels sont les piliers sur lesquels repose la conception orientale du monde.

Impact psychologique de la dégénérescence des choses : ‘N’oublie pas que tu es mortel’

Nous avons suffisamment insisté sur la dégénérescence des choses pour ne pas avoir à y revenir. Cependant, l’impact psychologique de cette constatation de la dégénérescence des choses doit être examiné avec soin. Dans certains cimetières chrétiens, il était écrit, au-dessus de la porte : ‘N’oublie pas que tu es mortel’. Il n’est pas caricatural de dire que l’Orient traditionnel affirme plutôt : « N’oublie pas que tu es immortel. » Et même précisément, « n’oublie pas que tu es Brahman », c’est-à-dire Absolu.

Dans la conception théologique des religions abrahamiques, et particulièrement de la religion chrétienne, l’être humain est créé par Dieu au moment de la conception sexuelle matérielle, il vit corporellement et meurt au bout de quelques années. Et ensuite ? Ensuite il ressuscite, corporellement, et ceci pour le meilleur ou pour le pire. Le meilleur : le paradis ; le pire : l’enfer ‘éternel’. La théologie chrétienne se plaît à concevoir l’enfer ‘éternel’. En fait, la théologie confond ‘éternel’, qui désigne la simultanéité de toute chose et donc l’absence de temps, de durée (et ne peut donc concerner que Dieu), et ‘perpétuel’ c’est-à-dire une durée sans fin.

Quoi qu’il en soit, la perspective d’un enfer perpétuel, un lieu de souffrances sans fin, est terrifiante. Dans la conception orientale, telle que l’enseigne la Gita, l’humain qui agit mal replonge dans le samsara, donc dans une existence assez proche de celle que nous connaissons actuellement en tant qu’humains mortels. Cela peut être une chose relativement plaisante (avec la mort au bout tout de même), ou neutre (seulement ennuyeuse) ou terrible (comme la vie de millions d’humains plongés dans la misère, la maladie, la guerre). Cette perspective du samsara peut être dure, voire très dure pour certains criminels, mais elle n’est jamais désespérée, puisque l’humain peut toujours s’améliorer moralement et spirituellement, de naissance en naissance, jusqu’à échapper au samsara. Dans cette perspective, la justice divine a un sens.

Le progressisme moderne comme réaction au terrorisme religieux

On comprend donc que, dans la perspective des religions abrahamiques, en particulier du christianisme, « N’oublie pas que tu es mortel » devient une chose terrifiante car, en cas de grave péché, ensuite, c’est ‘l’enfer éternel’. Cela produit un impact psychologique, différemment ressenti selon la culture des époques changeantes. Au XVe siècle européen, par exemple, comme en témoignent les documents artistiques ou littéraires de l’époque, une véritable terreur religieuse dominait la population. La religion basique consistait essentiellement à éviter l’atrocité de l’enfer. Les prédications d’un Savonarole étaient entièrement basées sur cet argumentaire, et une ville aussi cultivée que Florence s’y est pliée presque tout entière. La logique de ce terrorisme religieux a été poussée très loin puisqu’un inquisiteur comme Torquemada, maître de l’Inquisition espagnole, et confesseur de la reine Isabelle la catholique, considérait que la torture des hérétiques était un acte de charité envers eux, puisque cela les poussait à se convertir et donc à éviter la damnation éternelle, qui serait infiniment pire.

Aujourd’hui, l’impact psychologique de cette théorie proprement ‘infernale’ est toujours aussi fort, mais il s’est inversé. L’homme moderne est rentré dans le déni : « La religion est l’opium du peuple » (Karl Marx) ; c’est « une propagande terroriste » (enfer éternel). Donc, pour l’homme moderne, la religion est pur mensonge, ce qui suffit quasiment à établir à ses yeux que l’inverse de la religion est vrai. Donc « il n’y a pas de châtiment éternel, pas plus que de récompense, puisqu’après la mort il n’y a rien ». Quant à l’évolution de l’humanité, puisque la religion dit qu’elle dégénère, et que la religion est fausse, donc la modernité affirme que « l’humanité progresse ». Telle est, au niveau quasi subconscient de la population, le ressenti sur la question. Le progressisme est la réponse moderne à l’angoisse de l’enfer éternel.

Une porte de sortie dans les religions abrahamiques : la dé-création

Une nuance intervient chez certains chrétiens. Elle consiste à penser, selon la théologie : « Dieu seul possède l’aséité, c’est-à-dire la plénitude de l’être. Dieu a créé librement les humains, donc ceux-ci n’existent que dans la mesure où Il continue de vouloir les créer à chaque instant ; par conséquent, Il peut toujours les ‘dé-créer’ puisqu’Il est libre. » Ainsi, certains évitent l’abomination d’un Dieu Bon (Jésus lui dit : « Pourquoi m’appelles-tu bon ? Nul n’est de bon que Dieu seul » : Mc 10/18 = P 216) qui créerait des humains dont la grande majorité souffriraient à jamais en enfer (Large, en effet, et spacieux est le chemin qui mène à la perdition, et il en est beaucoup qui s’y engagent ; mais étroite est la porte et resserré le chemin qui mène à la Vie, et il en est peu qui le trouvent : Mt 07/13 = P 072). Ainsi certains théologiens chrétiens, ou certaines ‘sectes’ (comme les Témoins de Jéhovah) disent que la monstruosité de ‘l’enfer éternel’ n’existe pas, car Dieu peut toujours, après un châtiment proportionné aux fautes, dé-créer les humains qui s’obstinent à ne pas vouloir de Lui. Mais ceci est plutôt un argument d’intellectuel ; au peuple, on évite de dire cela, il serait capable de cesser d’avoir peur.

Une porte de sortie ésotérique dans les religions abrahamiques : la transmigration (Origène)

Il est aussi une autre solution théologique (bien que classée hérétique par les Églises exotériques officielles), c’est celle qu’a soutenue l’un des principaux Pères de l’Église, Origène. Origène intègre la notion de transmigration dans son interprétation hautement spirituelle de l’Évangile. Il n’est pas inutile pour notre propos de citer ce que dit Ralph Stehly, professeur d’histoire des religions à l’Université Marc Bloch de Strasbourg, concernant cette question : « Origène a professé la pérégrination des âmes… À l’origine, tous les esprits étaient réunis dans la contemplation de la Trinité. Mais une sorte d’appesantissement a relâché l’intensité de leur contemplation. Ils se sont éloignés de Dieu et les uns des autres. La différence entre les esprits, notamment entre les anges et les âmes, ne provient donc pas d’une différence de nature, mais d’une divergence de disposition intérieure, qui se manifeste par une matérialisation plus ou moins grande. Ainsi la matière n’est pas la cause de la chute, mais sa conséquence. En rapport avec cette chute, Dieu crée donc une seconde nature : l’univers sensible, qui permettra aux natures raisonnables (âmes) incarnées de retrouver, dans l’épreuve, leur pureté originelle. Mais cette purification des esprits ne peut s’accomplir par un seul séjour dans le monde sensible. En effet, après un tel séjour, certains esprits accentueront leur chute, d’autres ne remontent qu’imparfaitement et tous les esprits doivent se retrouver dans l’état d’unité… où ils se trouvaient à l’origine… Ainsi s’achemine-t-on vers la fin de toutes choses, avec la restauration de l’unité originelle : en grec apokatastasis tôn pantôn. Cette doctrine a été condamnée par le 5e concile œcuménique, celui de Constantinople II, en 553. On remarque que le christianisme admet bien une pérégrination de l’âme, puisque, selon la doctrine chrétienne, le Christ a prêché aux Enfers, durant sa descente au séjour des morts (entre la mort et la résurrection). Le problème est donc de savoir si cette pérégrination, ponctuelle, de l’âme permet (ou exclut) l’idée d’une réincarnation dans un autre corps, comme le professent les religions indiennes ». Bien que la question de la transmigration, chez Origène, ait été condamnée par un concile, il demeure l’un des principaux Pères de l’Église et son œuvre (immense) est toujours étudiée dans l’Église officielle. Donc, outre qu’on en trouve des traces évidentes dans l’Évangile (on y reviendra), la transmigration n’est pas une conception si étrangère à la pensée chrétienne qu’on le dit d’ordinaire.

Pour en revenir à la question de ‘l’impact psychologique’, il est clair que la transmigration est moins effrayante que ‘l’enfer éternel’ et qu’elle n’entraîne pas cette espèce de ‘déni du réel’ qui fait que l’homme moderne se plaît à croire au Progrès, malgré toutes les preuves contraires, parce qu’il a trop peur de penser au vieillissement du monde et à la damnation éternelle. C’est un peu comme ces vieux retraités qui ont tellement peur de mourir qu’ils s’échinent à penser comme s’ils avaient toujours ‘la vie devant eux’. Si Molière revenait, il aurait un bon sujet de comédie sur ce thème, tant au niveau individuel que collectif.

Le progressisme, antidote à la peur

Revenons encore une fois sur « l’impact psychologique ». Sauf chez quelques-uns, particulièrement éveillés spirituellement, la plupart des humains sont essentiellement déterminés par la psychologie ; et cela est généralement plus vrai encore pour les femmes que pour les hommes. C’est d’ailleurs pourquoi, dans le monde moderne, la psychologie a, de fait, largement supplanté la religion. La psychologie correspond mieux au niveau effectif (et très bas) de la conscience des humains actuels.

On comprend facilement qu’une conception cyclique du monde permet d’intégrer la dégénérescence d’une humanité, ou d’une civilisation, ou d’une vie corporelle humaine sans trop de désespoir, puisque tout renaît ensuite. Comme le dit la Gita : Ce qui est né doit mourir et ce qui est mort doit renaître. Inutile de s’affliger sur l’inéluctable (BG 02/27). Alors que, pour un chrétien, ou un profane moderne (c’est-à-dire un ex-chrétien), il n’y a qu’une création, qu’une vie corporelle. On comprend que, dans ces conditions, le déni de réalité soit viscéral en Occident : « Tout sauf cela, et donc j’aime mieux croire que le monde progresse ; le progressisme sera notre religion moderne ». L’individu athée moderne, enclin à croire qu’après sa mort il ne restera rien de lui, s’en console avec cette curieuse idée, que le monde continuera quand même… et progressera… sans lui.

Conclusion

Le but de cet article fut de mettre en place certaines notions essentielles que l’enseignement de la Gîta suppose connues chez son lecteur, notions qui l’étaient à l’époque de sa rédaction en Orient, il y a quelque deux mille ans, mais ne le sont plus aujourd’hui surtout en Occident. Et le but était aussi d’éviter le rejet en bloc, et a priori, de l’enseignement de la Bhagavad Gita par un Occidental imbibé des idéologies modernes, que la Gita évidemment n’envisage pas, vu sa relative ancienneté. Nous pouvons donc désormais ré-aborder le texte au plus près, sans plonger dans les fausses interprétations et les quiproquos qui eussent été inévitables sans cette mise au point préalable.

 

 

 

 

 

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Le Progressisme, une illusion occidentale et sa solution orientale

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