Dualité, non-dualité, foi et spiritualité

Dualité, non-dualité, foi et spiritualité

Dualité, non-dualité, foi et spiritualité

Dualité et non-dualité

La principale différence entre la sagesse occidentale et la sagesse orientale concerne la dualité ou la non-dualité.

Une conception duelle de la vie, comme le nom l’indique, est une conception en deux parties à jamais séparées. La théologie chrétienne, sauf rares exceptions, est duelle en ce sens qu’il y a Dieu d’un côté, considéré comme le créateur de toute chose (je crois en un seul Dieu, créateur… dit le credo chrétien) et il y a les humains, animaux etc, qui sont des créatures. La doctrine chrétienne affirme que la création est (en latin) ‘creatio ex nihilo’, c’est-à-dire, ‘créé à partir du néant’. Dieu, aurait créé l’humain à partir du néant. Il ne saurait donc jamais être question, pour l’humain, de voir se combler l’abîme qui le sépare du créateur. L’humain, toujours d’après la théologie chrétienne, peut recevoir des révélations de Dieu (la Bible par exemple), il peut prier Dieu, il peut en recevoir des grâces, mais il ne peut se fondre en Dieu, s’identifier à Dieu, ou trouver Dieu en lui-même, car le néant n’a aucun contact avec l’Être pur qui est Dieu. Telle était la conception de la théologie chrétienne pendant toute la période de la Chrétienté (de 400 à 1800 ap JC), et telle est encore la conception chrétienne de nos jours. Or, il se trouve que tel n’est pas l’enseignement de l’Évangile, si on l’envisage à la façon orientale (…afin que tous soient un. Comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi, qu’eux aussi soient en nous… (Jn 17/21 = P 267).

L’Évangile développe une perspective dualiste, pour les foules (Lc 18/01 = P 212 La veuve importune et le juge inique), mais, conjointement, il développe, pour les proches disciples de type johanniques, une perspective indubitablement non-duelle. Mais n’anticipons pas, nous verrons cela plus avant.

Pour un homme un tant soit peu réfléchi, il apparaît comme une évidence que la vie est fantastiquement complexe et intelligente dans ses procédés et que son maintien étant d’une extrême fragilité, il y a nécessairement une conscience et une intelligence qui préside à son apparition et à son maintien.

Qu’en est-il du matérialiste ?

Depuis la fin du Moyen Age, et particulièrement la Révolution de 1789, de plus en plus d’Occidentaux se disent athées, agnostiques, a-religieux, matérialistes etc (ces notions ne sont pas synonymes, mais passons pour le moment). Pour eux, le problème de la dualité ou de la non-dualité ne se pose pas ; ils considèrent que « Le cosmos entier, et l’humain en particulier, est né du hasard et plongera dans le néant après la mort ».

En réalité, le hasard n’est pas une explication, mais un mot pour cacher la totale ignorance de l’origine de l’humain et du monde. La notion de hasard est liée au calcul des probabilités. Par exemple, un homme lance un dé à six faces : quelle probabilité y a-t-il d’obtenir le six ? Il y a une probabilité sur six. Mais, parler de hasard, suppose un dé, une main qui lance le dé, un œil qui voit le résultat du lancé, et un cerveau qui raisonne sur ce résultat… et en déduit le calcul des probabilités, c’est-à-dire les ‘lois’ mathématiques du hasard. Tout cela est très loin d’être un néant ! Donc, quand un matérialiste dit « La vie est née du hasard », en réalité il ne dit rien ; il tente de cacher son ignorance et son indifférence aux grands mystères de l’existence.

Le matérialiste convaincu (si toutefois cela existe) n’a qu’une chose à faire dans la vie : jouir le plus possible, en évitant de souffrir autant que faire se peut, et cela de n’importe quelle manière et à n’importe quel prix. Pourquoi aurait-il une morale, une éthique, un idéal ? Puisque tout est absurde selon lui, rien n’a de sens. La seule raison qui pourrait expliquer qu’il ait une éthique serait que cela l’amuse, le distrait, l’occupe, ou le fait bien apprécier de son entourage ; mais on conviendra que, dans ce cas-là, il ne s’agit pas d’une éthique, mais d’un passe-temps sans autre but qu’une satisfaction egocentrique. Par conséquent, la sagesse, qu’elle soit occidentale ou orientale, n’a pas de sens pour un matérialiste convaincu.

En écrivant cela, nous n’ignorons pas que de nombreux ‘philosophes’ occidentaux modernes prétendent être à la fois matérialistes et idéalistes pourvus d’une éthique. Mais, quand on considère leur idéal, on constate immédiatement qu’il n’est qu’une copie, plus ou moins bricolée ou parodiée, de l’idéal chrétien qui a prévalu en Occident pendant presque deux mille ans (Droits de l’Homme, Démocratie, Égalité etc). En réalité l’homme qui ne croit à rien d’autre que la matière en se sachant mortel n’a aucune raison d’avoir une morale quelconque ; honnête ou malhonnête, il choisira ce qui lui semble procurer le plus de plaisir et le moins de peine ; le reste ne sera qu’hypocrisie pour huiler le jeu social.

Le faux-choix

Une caractéristique de la pensée duelle, si omniprésente en Occident, c’est qu’elle oppose toujours deux termes irréconciliables. On ne sort jamais de ce qu’on appelle le ‘manichéisme’, du nom de son fondateur Mani (Antiquité perse), qui consiste à envisager le monde comme résultant de deux forces, le Bien et le Mal, indéfiniment opposées.

Cela donne, par exemple en politique, le raisonnement suivant : « Si on n’est pas de droite, donc on est de gauche et réciproquement ». Or on peut être pour la royauté féodale (avec les ordres sociaux), ou la monarchie (pouvoir concentré entre les mains du roi de droit divin), ou la théocratie (gouvernement par des religieux), ou l’oligarchie (gouvernement par une minorité de puissants), ou la ploutocratie (gouvernement par les riches), ou le nomadisme patriarcal, ou de nombreuses autres formes possibles qui se sont rencontrées dans l’histoire. La pensée duelle réduit toujours l’infinitude des possibles à deux choses qu’elle met en confrontation. Autant dire que la pensée duelle est rétrécissante et conflictuelle par nature. Dans tous les autres domaines que la politique, que nous venons de donner en exemple, la pensée duelle procède de même. C’est ce qu’on appelle un ‘faux-choix’ car, en réalité, il y a beaucoup plus de choix que ce qui est supposé dans ce type de raisonnement.

Veillons donc à échapper au faux-choix qui consisterait à affirmer : « Soit on est matérialiste, soit on est chrétien dogmatique (ou musulman intégriste) ». Il existe, en effet, bien d’autres points de vues possibles sur la réalité, et c’est le grand mérite de la pensée orientale, en particulier hindoue, d’en tenir pleinement compte (les principales pensées orientales sont issues de l’Inde, en particulier les deux immenses ensembles que sont l’Hindouisme et le Bouddhisme).

Pour autant, il serait injuste de mettre sur pied d’égalité la pensée profane matérialiste et la pensée chrétienne (toutes deux issues de l’Occident).

La pensée matérialiste n’est véritablement structurée et dominante que depuis le XIX° siècle occidental (bien qu’il y ait eu des philosophes grecs matérialistes et même des philosophes hindous ; mais ce fut vraiment l’exception qui confirmait la règle). ‘Injuste’ parce que la pensée matérialiste moderne a produit la civilisation démocratico-technologico-marchande dont il est impossible aujourd’hui de nier l’effet ravageur sur la nature végétale, animale, humaine (pollutions, guerres nécessaires pour faire tourner ce système, ‘stress’ d’une concurrence universelle et permanente, etc). Cette civilisation, qui prétend s’imposer au monde entier, et l’a déjà quasiment fait, est plutôt une anti-‘civilisation’, car il n’est point ‘civil’, mais suicidaire et aussi criminel, de détruire son propre milieu de vie et de mettre ainsi en cause l’avenir des générations futures.

La pensée chrétienne, au contraire, a produit une civilisation véritable, la chrétienté, qui fut viable de Constantin à la Révolution de 1789, soit pendant 14 siècles, et ce fut l’abandon des principes de la chrétienté qui causèrent les malheurs des siècles suivants (massacres et guerres de la révolution de 1789, deux guerres mondiales, suivies de cette guerre mondiale permanente contre la nature et les humains qu’est la techno-économie de marché).

Il est donc clair que, même si l’on considère que la sagesse orientale a beaucoup à apporter à l’Occident, cela ne revient aucunement à déconsidérer au même titre le matérialisme et la pensée chrétienne.

Le christianisme et l’Evangile

Les non-chrétiens, comme les chrétiens, se figurent ordinairement que le christianisme et l’Évangile ne font qu’un, que le christianisme est l’institution qui met en œuvre l’Évangile. Les trois principales Églises chrétiennes (Orthodoxe, Catholique Romaine et Protestante) prétendent tirer leurs enseignements et leur raison d’être du seul évangile. La réalité est autrement plus complexe. On peut, schématiquement, discerner quatre sources au christianisme tel qu’on le connait aujourd’hui.

La première est la mystérieuse personne et l’enseignement de Jésus de Nazareth. Sur sa personne il y eut mille théories, au cours du temps. Quant à son enseignement, il se trouve dans l’Évangile, mais pas seulement et pas en entier.

‘Pas seulement’, parce que, pendant les quatre siècles qui séparent la vie de Jésus de l’officialisation (on dit la ‘canonisation’) des Évangiles officiels, de nombreuses rédactions en ont été faites, fruits de multiples compromis et d’une pluralité de mains. Tout n’est donc pas de Jésus (qui n’a pas écrit lui-même) même si on peut considérer que la plupart des enseignements sont cohérents avec son message.

‘Pas tout entier’, parce que l’Évangile lui-même affirme qu’il y avait un enseignement non écrit de Jésus (À ceux du dehors tout vient en parabole, mais à vous (les disciples) sont donnés les mystères du royaume des cieux : Mc 04/11 = P 085). Or, de toutes les paraboles qu’enseigne l’évangile, deux seulement sont commentées dans le texte écrit.

Il y a donc eu une tradition orale secrète du christianisme, dont attestent de nombreux Pères fondateurs de cette religion. Jésus dit clairement : Ne donnez pas les choses sacrées aux chiens… Ne jetez pas vos perles devant les pourceaux… (Mt 07/06 = P 071) comment mieux attester d’un ‘ésotérisme’ chrétien (doctrine ‘intérieure’, plus ou moins secrète). Voici pourquoi l’Évangile écrit, tel que nous le connaissons, ne donne pas tout l’enseignement de Jésus et n’est pas entièrement de Jésus, même s’il est raisonnable de penser que l’indispensable s’y trouve.

La deuxième source du christianisme est l’enseignement de Paul de Tarse, nommé ‘saint Paul’ par les chrétiens, enseignement qui se trouve dans le ‘Nouveau Testament’ de la Bible. La théologie chrétienne est fondée sur les enseignements de Paul, beaucoup plus que sur l’Évangile. En un certain sens le christianisme est un paulinisme.

La troisième source du christianisme est l’influence de l’empereur romain Constantin. Alors même qu’il n’était pas personnellement chrétien (la légende dit qu’il s’est converti sur son lit de mort), il a résolu de remplacer la religion romaine antique, à laquelle personne ne croyait plus, et qui s’apparentait à une coquille vide, par une nouvelle religion qu’il a organisé lui-même, en convoquant des conciles et en fixant les thèmes de ces conciles, sinon tout à fait leur conclusion. Cette religion est devenue, par la volonté de l’empereur, religion d’Etat, c’est pourquoi on parle encore aujourd’hui du Catholicisme Romain. Ce n’est pas pour rien si les Orthodoxes chrétiens ont canonisé Constantin. Le pape est le ‘successeur de Pierre, lui-même disciple de Jésus’, mais il est aussi le ‘successeur de Constantin’ et il en porte les titres romains (pontifex maximus).

La quatrième source du christianisme est constituée par les innombrables influences des cultures diverses qui sont rentrées en contact avec lui pendant deux mille ans. En particulier l’influence du monde moderne, qui est anti-chrétien par construction, mais qui a largement pénétré dans les croyances des chrétiens contemporains, à tous les niveaux de la hiérarchie.

Tout cela pour dire que, s’il y a une certaine filiation entre l’Évangile et le christianisme actuel, elle est loin d’être la seule, et l’on se demande souvent si elle est encore dominante. Sauf le respect que l’on doit à une si ancienne et vénérable tradition, le christianisme d’aujourd’hui est un enfant bâtard de l’Évangile.

L’Evangile et l’Orient

Les traditions prosélytes et non prosélytes

Aussi est-il juste de considérer que l’Église chrétienne, du moins dans son enseignement ordinaire, donne une interprétation occidentale de l’Évangile. Or il se trouve qu’il existe aussi une interprétation orientale de l’Évangile.

En effet, la tradition hindoue (comme la tradition juive d’ailleurs) n’est pas prosélyte ; c’est-à-dire qu’elle n’est pas missionnaire, elle ne cherche pas à faire des disciples et à s’étendre dans le monde entier, comme c’est le cas du bouddhisme, du christianisme et de l’islam, avec les conséquences guerrières et colonisatrices que l’on connait. D’ailleurs, la manie du monde moderne occidental de vouloir imposer son mode de vie et sa mentalité à la planète entière provient indubitablement de son passé chrétien.

Le sanatana dharma

La tradition hindoue repose, au contraire, sur le sanatana dharma. Il s’agit de l’idée d’une tradition primordiale, universelle, une ‘tradition pérenne’, correspondant à ce que le latin nomme ‘traditio perennis’, qui s’actualise à diverses époques, auprès de divers peuples, sous des formes différentes en fonction des caractéristiques de l’époque et du peuple en question. C’est ainsi que l’hindouisme (qui de son vrai nom est justement le Sanatana Dharma) reconnaît toutes les religions comme véritables et légitimes. Un hindou considère Jésus de Nazareth comme un avatara, c’est-à-dire le lieu d’une ‘descente’ du divin sur terre, d’une révélation spirituelle.

Cela explique qu’un hindou instruit connaisse l’Évangile puisqu’il est à ses yeux un texte sacré, au même titre que la célèbre Bhagavad Gîta, le livre sacré le plus pratiqué des Hindous. Il y a ainsi une interprétation orientale de l’Évangile. Et ceci d’autant plus que les hindous ont eu à subir des siècles de colonisation européenne. Or cette interprétation est du plus grand intérêt en matière de philosophie, donc de sagesse universelle, et aussi de spiritualité.

Le bon pasteur et ses différents enclos (Jn 10/16 = P 149)

Cette idée de l’universalité du sanatana dharma, idée qui est vraiment à la gloire de la spiritualité hindoue et témoigne de son ouverture, cette idée donc devrait constituer une évidence pour un chrétien, car elle se trouve dans sa tradition, mais incroyablement mésinterprétée.

Jésus se présente comme le bon pasteur qui guide ses brebis, et il précise : J’ai encore d’autres brebis qui ne sont pas de cet enclos ; celles-là aussi, il faut que je les mène ; elles écouteront ma voix ; et il y aura un seul troupeau, un seul pasteur (Jn 10/16 = P 149). Les autres brebis qui ne sont pas dans cet enclos désignent les membres des autres traditions spirituelles, les traditions non judéo-chrétiennes. Celles-là aussi, il faut que je les mène signifie que Jésus, en tant qu’avatara (descente du divin) rayonne spirituellement sur toute la terre, et pour tous les humains, même si, historiquement et corporellement, il n’a vécu qu’en Palestine et ne s’est adressé qu’aux Juifs (plus quelques Romains, Samaritains, païens divers et aussi aux mages venus d’Orient (Mt 02/01 = P 011). Elles écouteront ma voix signifie que l’influence spirituelle christique agit directement dans les autres traditions, dans les autres enclos.

Pour la tradition juive, c’est évident puisque la religion chrétienne est entrée en relation (souvent conflictuelle, mais pas seulement) avec le judaïsme et les influences furent réciproques.

Pour l’islam aussi puisque Mohammed vivait au milieu de chrétiens et de juifs et a repris de nombreux éléments de ces deux traditions qui le précédèrent ; de plus il s’inscrit explicitement dans leur continuité en se situant comme tradition abrahamique et en faisant dans le Coran une place de choix à Jésus et Marie.

Pour la tradition hindoue, il ne faut pas négliger le mystérieux passage des mages venus d’Orient précédemment signalé. De plus, une tradition des Églises orientales, connue dès les premiers siècles, dit que l’apôtre Thomas est parti vers l’Orient, qu’il a évangélisé la Syrie, la Mésopotamie et la Perse, qu’il s’est ensuite rendu aux Indes, par la mer, où il est arrivé au Kérala, puis s’est installé en terre indienne, à Madras, ville qui le célèbre toujours. Sauf exception, l’accueil du message évangélique par les hindous ne se fait pas par reniement de leur propre tradition et conversion à la forme religieuse chrétienne occidentale, mais par reconnaissance de Jésus comme avatara, et de son Évangile comme faisant partie du sanatana dharma.

L’Eglise plus romaine que catholicos

Non seulement l’idée d’universalité spirituelle se trouve dans l’Évangile, comme vu, mais elle se trouve inscrite sur le fronton de l’Église chrétienne elle-même. Des trois Églises chrétiennes (Orthodoxe, Catholique et Protestante), la Catholique est la plus répandue. Or le mot latin catolicos signifie ‘universel’. L’Église catholique est donc, théoriquement, universelle. Le drame, c’est que la notion a presque toujours (sauf la rare et heureuse exception d’un François d’Assise) été entendu comme suit : « Détruisons les autres religions, les fausses religions c’est-à-dire, et répandons le Catholicisme sur la terre entière ; ainsi l’Église catholique sera universelle. » Il est clair que le programme apostolique et missionnaire de l’Église fut celui-ci pendant presque deux mille ans (pour beaucoup, sans doute, avec la certitude d’un devoir sacré), tous les moyens étant bons pour arriver à cette fin, y compris le quasi génocide parfois. Entre cette interprétation totalitaire de la catholicité et la notion orientale de sanatana dharma il y a un monde, bien qu’en théorie les deux relèvent de la même inspiration. En réalité, l’Église catholique se nomme ‘catholique romaine’, ce qui est assez contradictoire, car Rome ne fut jamais qu’un empire parmi d’autres (les pourtours de la Méditerranée un peu étendus) ce qui est très éloigné de l’universalité planétaire.

Le passage sur l’enclos des brebis, précédemment cité, continue ainsi : J’ai encore d’autres brebis qui ne sont pas de cet enclos ; celles-là aussi, il faut que je les mène ; elles écouteront ma voix ; et il y aura un seul troupeau, un seul pasteur (Jn 10/16). Les chefs de l’Église se sont longtemps figuré (et la plupart d’entre eux se le figurent encore) que le seul troupeau serait le Catholicisme planétairement imposé et le seul pasteur le pape, sous forme visible, et le Christ, sous forme mystique.

Voilà un bien grand péché d’orgueil et une non moins grande ignorance métaphysique. Le monde est la manifestation de l’Unique et non l’Unique lui-même. Quand l’Unique se manifeste, c’est l’Infini qui se déploie. Et plus on tend vers la fin d’un cycle, donc vers la division, plus la multiplicité est grande. Il est donc parfaitement utopique d’attendre, d’ici la fin du présent cycle humain, l’unification religieuse des peuples. Le seul troupeau concerne l’autre monde et le seul pasteur est ce que les chrétiens nomment le Christ et les hindous nomment Krishna, qui est le même sous deux manifestations différentes.

Il a fallu attendre le geste formidable du pape Jean-Paul II, canonisé depuis, pour changer radicalement (du moins en théorie) le regard de l’Église sur les autres religions, désormais reconnues comme religions, c’est-à-dire comme moyens de salut ! Étrangement, mais sans doute providentiellement, ce pape a pris le contrepied de presque deux mille ans de théologie des religions non-chrétiennes. Depuis, d’ailleurs, aucune théologie nouvelle n’a pu être constituée, tant est grande l’inertie dogmatique.

Toujours est-il que le sanatana dharma devrait être la chose la plus évidente pour un chrétien ; le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il y a encore beaucoup de travail à faire sur la question.

La non-dualité au coeur de la sagesse orientale

Après ces notions introductives, qui permettront de comprendre le pourquoi et le comment des écrits qui suivront, nous pouvons revenir à la notion de dualité et de non-dualité.

Si l’on admet qu’une intelligence et une puissance, incommensurablement supérieure à l’intelligence des savants et la puissance des technocrates humains, produit et gouverne l’univers, la question est de savoir si cette Intelligence (Dieu pour les juifs, chrétiens et musulmans) est séparée de l’humain (creatio ex nihilo) ou en continuité avec l’humain (comme les couleurs de l’arc en ciel sont en continuité l’une de l’autre, sans frontière, et toutes issues de la lumière blanche), ou même si cette Intelligence est intérieure à l’humain. Autrement dit, la question est de savoir si le Principe, l’Origine, est hors de l’humain (on appelle cela ‘transcendant’ en philosophie) ou s’il est dans l’humain (on appelle cela ‘immanent’), ou si c’est un mélange des deux.

On peut dire, bien que cela soit schématique, que le christianisme considère Dieu comme transcendant (créateur séparé de la créature), alors que l’Évangile, plus subtilement et complètement, enseigne à la fois le point de vue transcendant et le point de vue immanent. Il y a en effet à la fois le très haut, le royaume des cieux (transcendant) et le royaume des cieux est en vous (immanent) (Lc 17/21 = P 206). D’ailleurs, en disant souvent votre père qui est dans les cieux (Mt 06/09 = P 160), l’Évangile cumule les deux points de vue, puisque les cieux ne sont pas accessibles aux humains (transcendance), mais que le symbole du père implique que l’enfant est de même nature que le père ou le deviendra (immanence). Donc, pour faire court, le christianisme est dualiste alors que l’Évangile est surtout non-dualiste. Par contre l’hindouisme, comme la sagesse orientale dans son ensemble, est surtout non-dualiste, bien que pas seulement, car les masses populaires sont dualistes par nature.

Certains chrétiens pourront être choqués par une présentation aussi radicale. Ils pourraient même subodorer un mépris du christianisme dans cette présentation. Il n’en est rien, nous sommes chrétiens, même si nombre de nos propos, qui débordent le point de vue de la théologie classique, peuvent sembler hérétiques ou syncrétistes (qui mélange les différentes religions) à ceux qui semblent croire que Jésus est né en Occident et qu’il a vécu au XIX° siècle.

Dire que le christianisme est une ‘religion tronquée’ par rapport à l’Évangile, et encore plus par rapport au Sanatana dharma, dire cela n’est pas le mépriser, c’est constater une nécessité et un fait.

‘Une nécessité’ car, comme dit, chaque révélation doit s’adapter au peuple auquel elle s’adresse. La révélation chrétienne a ceci de particulier qu’elle a commencé avec Jésus, en Orient (proche). Il n’y a d’ailleurs aucune tradition religieuse ou spirituelle véritable et actuellement vivante qui ait commencé en Occident. Mais la théologie chrétienne ne s’est pas développée en Orient, mais en Occident, à Byzance, qui était alors capitale de l’Empire romain, et à Rome, autre capitale de l’Empire de l’époque, puis à Paris (Thomas d’Aquin) etc. La théologie chrétienne s’est basée sur les philosophes grecs, en particulier Aristote, et sur le droit romain. Il a donc bien fallu retailler le message évangélique et le remodeler fortement pour s’adapter à la mentalité particulière des Romains ou romanisés de l’époque, mentalité administrative, rationaliste, fort souciée des préoccupations temporelles, pour ne pas dire un peu matérialiste déjà. Nous considérons que la théologie chrétienne constitue une limitation, une réduction du message de Jésus, et même de l’Évangile écrit, mais que cette réduction était nécessaire et en quelque sorte providentielle pour être comprise et adoptée par la population à laquelle elle s’adressait.  En cela cette ‘religion tronquée’ était une nécessité.

Pour ceux que l’expression ‘religion tronquée’ choquerait encore, nous verrons, comme dit plus haut, que c’est aussi ‘un fait’. De nombreux enseignements spirituels orientaux lui manquent, comme la conception du temps cyclique, des cycles existentiels individuels, des principes de civilisation, des doctrines métaphysiques non-duelles, etc. En fait l’Évangile porte trace de tout cela, comme nous le verrons, mais l’Église, pour des raisons historiques et pédagogiques, assez obsolètes aujourd’hui, n’a pas donné suite à ces enseignements symboliques.

Dans ce premier texte sur le Sanatana Dharma (Sagesse Universelle), nous retiendrons essentiellement l’idée de non-dualité, presque inconnue dans la culture occidentale traditionnelle, et qui, pourtant, consonne avec l’Évangile, idée que l’Orient a magnifiquement développée et dont il a fait le cœur de sa philosophie et de sa spiritualité.

Bien des chrétiens occidentalo-centristes (qui pensent que l’Occident est le centre du monde) se diront : « Pourquoi passer par l’Inde pour comprendre l’Évangile, qui est notre patrimoine ? » Jésus dit : La reine du Midi se lèvera lors du Jugement avec cette génération et elle la condamnera, car elle vint des extrémités de la terre pour écouter la sagesse de Salomon, et il y a ici plus que Salomon ! (Mt 12/42 = P 169). Elle ne s’est pas contentée de la sagesse de son pays de naissance ; et elle a mieux compris le message de Salomon que la plupart des juifs ne l’ont compris. De même, pour mieux appréhender l’aspect oriental de l’enseignement de Jésus, il est utile, sinon indispensable, de plonger au cœur de l’orient.

Considérons quelques passages établissant, sans l’ombre d’un doute, que le cœur de l’enseignement évangélique est non-dualiste.

Jésus dit : Je suis le bon pasteur ; je connais mes brebis et mes brebis me connaissent, comme le Père me connaît et que je connais le Père… (Jn 10/14-15 = P 149)

Jésus définit sa mission ainsi : afin que tous soient un. Comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi, qu’eux aussi soient en nous… (Jn 17/21 = P 267).

Dans le prologue de l’évangile selon Jean : Le logos devient chair-sarx ; il dresse-sa-tente en nous (Jn 01/14 = P 001). Or la Bible de Jérusalem (officielle dans le catholicisme) donne pour ce verset : le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous… ce qui change radicalement le sens, car il n’y a plus de transformation intérieure du disciple. Le texte grec donne un enseignement ésotérique (intérieur : en nous) alors que la traduction BJ donne une traduction exotérique et appauvrissante (extérieure : parmi nous).

Bien souvent, quand on veut mettre en relief l’enseignement non-duel de l’Évangile, on tombe sur une opération d’occultation de ce même non-dualisme de la part des traductions officielles. Par exemple, en (Jn 01/18 = P 001) La Bible de Jérusalem donne : Nul n’a jamais vu Dieu ; le Fils unique, qui est tourné vers le sein du Père, lui, l’a fait connaître… Mais le texte grec affirme tout à fait autre chose. Le voici : Personne n’a jamais vu-idein Dieu, mais le Dieu unique-engendré-monogenês, qui est dans le giron du père, celui-là l’a raconté-en-détail-en-exégèse.

On remarque que l’expression le Fils unique de la BJ signifie que Dieu n’a qu’un fils, qui est Jésus, avec le sous-entendu théologique que la seule religion qui s’origine en Dieu est le christianisme. Alors que l’expression le-ho Dieu-theos unique-engendré-monogenês signifie tout autre chose. Jésus est engendré par l’Unique, mono-genês. Le concept de monos, Unique, concerne l’engendreur de Jésus, c’est-à-dire Dieu, et non le décompte des enfants qu’Il aurait engendré et qui, en l’occurrence, se limite à un. Autrement dit Jésus n’est autre que Dieu qui s’est engendré lui-même, qui s’est manifesté sur le plan humain.

On remarque aussi que dire qui est tourné vers le sein du Père, n’est pas du tout la même chose que qui est dans le giron-kolpos du père-patêr. Jésus n’est pas une autre personne qui serait tourné vers le père, comme deux personnes face à face par exemple, il est dans le giron c’est-à-dire fusionné au père, non-duel avec le père. Systématiquement les traductions officielles, cadrées par les conceptions d’une théologie dualiste, établissent un abîme entre le divin et l’humain et brisent le mystère spirituel qui est celui de l’Unité.

La théorie trinitaire du christianisme affirme que Dieu est un seul Dieu en trois personnes. Or Jésus dit : Tout m’a été remis par mon Père, et nul ne connaît le Fils si ce n’est le Père, et nul ne connaît le Père si ce n’est le Fils, et celui à qui le Fils veut bien le révéler (Mt 11/27 = P 154). Étant donné que Jésus dit cela à ses disciples et, à travers l’Écriture, à tous ceux qui choisissent d’être ses disciples, cela signifie qu’il y a des humains à qui Jésus donne de connaître Dieu aussi pleinement que lui-même le connaît. Or la connaissance qu’a Jésus de Dieu, c’est qu’il l’est. Donc la doctrine que l’Inde nomme ‘l’identité suprême’, c’est-à-dire la fusion de l’humain dans le divin, cette doctrine se trouve pleinement dans l’Évangile aussi.

La connaissance de Dieu, non pas seulement comme un Autre que l’on aime, mais comme l’Unique dont nous ne sommes qu’illusoirement séparés, cette connaissance est au cœur de l’enseignement évangélique : la vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi, le seul véritable Dieu… (Jn 17/03  = P 267)

La foi occidentale et le concept oriental de shraddha

L’Intelligence suprême par induction

Un Occidental baigne dans une culture matérialiste, pour laquelle ce qui n’est pas perceptible par les organes sensoriels et pensable rationnellement par le cerveau n’existe pas. Or une Intelligence suprême, qui crée le monde, à la façon chrétienne, ou qui se manifeste par le monde, à la façon orientale, une telle Intelligence n’est pas chose que les organes sensoriels peuvent constater. Tout ce que l’homme peut faire, c’est induire cette Intelligence, d’après la formidable intelligence des organismes vivants, induire cette Beauté, d’après la surabondance, on pourrait presque dire le ‘gâchis’ de beauté que le monde présente, induire cette Puissance, d’après l’incommensurable puissance de l’univers que l’humain explore. Induction n’est pas preuve, dira-t-on cependant (encore que la science utilise massivement l’induction).

Un être ne peut concevoir ce qu’il n’est pas

La métaphysique orientale, qui est le fondement de sa sagesse, pense les choses autrement : si l’homme conçoit l’idée de Dieu, c’est que Dieu est en l’homme. Si l’homme conçoit l’idée de l’éternité, c’est qu’il est capable d’éternité. Et semblablement pour l’intelligence, la justice, la beauté, la bonté. En cela, d’ailleurs, la pensée orientale s’accorde parfaitement avec celle du philosophe grec Platon ; mais c’est sur Aristote que repose la théologie chrétienne et ensuite la philosophie occidentale, et non sur Platon (à quelques exceptions près).

La science occidentale est matérialiste par idéologie

Les scientifiques occidentaux, tous matérialistes, sinon de conviction, du moins de métier (et pour ainsi dire d’idéologie universitaire obligatoire), cherchent vainement la différence entre l’humain et l’animal dans l’anatomie ; et ils en concluent que nous sommes des animaux, simplement un peu plus rusés et destructeurs que les autres. En fait ils trouvent ce qu’ils cherchaient parce que leur méthode de science ne peut déboucher que sur cela. La différence ne se situe pas dans le matériel, mais dans la conscience. Si l’humain n’était pas capable de Dieu, il n’aurait pas plus conscience de Dieu qu’un chien ou un cochon. S’il n’était pas capable de justice, il n’aurait pas plus conscience de la justice qu’un loup ou un serpent. Si tout dans l’humain était limité au temps, l’homme ne saurait pas ce qu’est le temps, de même que le poisson des profondeurs ne sait pas ce que c’est que l’eau.

L’Évangile enseigne cela : Ne vend-on pas cinq passereaux pour deux as ? Et pas un d’entre eux ne tombe au sol à l’insu de votre Père ! Soyez donc sans crainte ; vous valez mieux, vous, qu’une multitude de passereaux (Lc 12/06 = P 173) et aussi : combien un homme vaut plus qu’une brebis ! (Mt 12/12 = P 052). Une multitude, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de commune mesure entre l’humain et l’animal.

On ne perçoit le mouvement d’un objet que par rapport à un autre objet immobile. De même l’humain ne perçoit le temps que parce que l’éternité est en lui quelque part. La conscience des idéaux que nous venons d’évoquer, conscience qui se trouve dans toutes les cultures humaines, de toutes les époques connues, est, pour la métaphysique orientale, la preuve absolue que ces idéaux sont en l’humain. Un humain ne peut pas connaître ce qu’il n’est pas. Connaître une chose, c’est en réveiller la trace en soi.

L’homme est la preuve de Dieu

Aussi la question de la preuve de la dimension spirituelle, c’est-à-dire divine, dans l’humain, est une question absurde selon l’Orient. C’est la question d’un aveugle de naissance, qui demande la preuve de la lumière ; on le plaint, mais on ne doute pas pour autant de la lumière.

Lorsque l’Évangile affirme Dieu est esprit (Jn 04/24 = P 036), l’Oriental comprend que l’esprit est divin (pas le mental, pas le psychisme, mais l’esprit, latin spiritus, grec pneuma). Or, comme il sait qu’il a un esprit, capable d’observer le mental dans la méditation par exemple, comment pourrait-il douter que Dieu est en lui ? C’est pourquoi la philosophie non-duelle conduit directement à la question de la foi.

Dieu ne tient pas dans une formule

Dans une religion très dogmatique et cadrée à la romaine comme le Christianisme, la foi consiste à adhérer à la formulation littérale d’un dogme. Telle est la fonction du ‘credo’ dans la religion chrétienne. Celui qui croit aux formulations du credo est chrétien, celui qui n’y croit pas n’est pas chrétien ; c’est clair comme un formulaire administratif dont il convient de cocher les cases. Et, pour que les choses soient plus claires encore, une religion dogmatique est souvent tentée d’employer la contrainte, et même la dernière violence, pour convertir ou éliminer ceux qui ne croient pas. L’histoire en a fourni d’innombrables exemples. Mais, procéder ainsi, c’est faire deux erreurs.

La première erreur, c’est qu’on ne fait pas tenir l’infini dans le fini. Donc on ne fait pas tenir Dieu dans une formulation humaine. Le langage humain n’est fait que pour le corps et le mental, pour la vie corporelle, terrestre. Ce n’est que par comparaison, par symboles, par paraboles, par analogies, que l’enseignement spirituel peut suggérer ces réalités supra mentales que sont les choses de l’Esprit-pneuma. Donc on ne fera jamais tenir Dieu dans un mot, dans un catéchisme, dans un credo, et même dans une somme théologique. L’Orient se garde bien d’enfermer le mystère de la foi dans la récitation d’un code.

Toute erreur puissante contient une vérité

La deuxième erreur d’employer l’inquisition pour renforcer la religion est plus grave encore, c’est un manque de foi. En effet, seule la vérité possède la puissance. Si le pêcheur ne présentait au poisson que l’hameçon, celui-ci ne serait pas suicidaire au point d’aller s’y accrocher. Il ne saurait être trompé par ce mal évident qu’on lui veut et que représente l’hameçon. Mais, si le pêcheur est aussi un menteur, et qu’il lui fait miroiter le ver de terre qu’il a accroché à l’hameçon, alors, le poisson, pensant faire bonne chère, se jette sur le ver et gobe l’hameçon, se faisant ainsi tuer par le pêcheur. Autrement dit, le mensonge n’a de force (tuer le poisson) que par la part de vérité qu’il contient (un ver offert au poisson serait un vrai cadeau). Seule la vérité est puissante et, dans le mensonge même, c’est sa part de vérité qui fait sa puissance. Il en résulte qu’une doctrine fausse ne peut pas durer puisqu’elle n’est pas puissante.

L’inquisition fait souvent plus de mal que de bien

Il est donc assez inutile de déployer les ravages de l’inquisition, comme les trois religions abrahamiques l’ont fait si souvent, pour lutter contre l’erreur ; il suffit d’attendre qu’elle se détruise elle-même, d’autant plus sûrement que l’on témoigne par ailleurs du vrai. C’est le clair message de la parabole de l’ivraie (mauvaises herbes, symbolisant les mauvaises doctrines) dans les blés (les bonnes doctrines). Les serviteurs (inquisiteurs) constatent qu’un ennemi (le diable) a semé des ivraies dans les blés, ils demandent au maître : Veux-tu que nous les arrachions ? (que l’on tue les hérétiques) Non, dit-il, vous risqueriez, en ramassant l’ivraie, d’arracher en même temps le blé (de scandaliser et d’égarer aussi les justes). Laissez l’un et l’autre croître ensemble jusqu’à la moisson ; et au moment de la moisson (La fin du cycle cosmique)  je dirai aux moissonneurs : Ramassez d’abord l’ivraie et liez-la en bottes que l’on fera brûler (que l’on rejettera dans le samsara) ; quant au blé, recueillez-le dans mon grenier (dans le paradis terrestre) « (Mt 13/29-30 = P 084 et 086)

Un inquisiteur est un homme qui doute de la puissance de Dieu (de la justice immanente) et qui se figure que, sans lui, Dieu serait impuissant à régenter le monde. Cela comporte un orgueil suffoquant, outre une épaisse couche d’ignorance.

La foi orientale est spirituelle

Une question résulte de ces considérations : « Si donc l’Orient est si peu friand de credo, est-ce que la notion de foi lui est connue ? » Elle est connue, mais dans un tout autre sens que l’adhésion aux formules d’un credo. Le mot pour dire ‘foi’, en sanskrit (la langue sacrée de l’Inde et du yoga) est ‘shraddha’. Et shraddha consiste à ne jamais douter que le divin, et même l’absolu, est en soi, et en chacun des humains, et même en chacun des êtres. La différence, car il y en a une, ne vient pas de ce que certains auraient le divin en eux et d’autres non, mais de ce que certains peuvent réveiller la conscience divine en eux et d’autres en sont très loin, comme un homme plongé dans le coma ne saurait se réveiller facilement et rapidement.

Pourquoi les chrétiens sont-ils généralement fils de chrétiens ?

À propos de la foi, une question fondamentale est celle-ci : « Pourquoi la quasi-totalité des hindous sont fils d’hindous, des bouddhistes sont fils de bouddhistes, de juifs sont fils de juifs, de chrétiens sont fils de chrétiens, et de musulmans sont fils de musulmans ? » Un psychologue dira : « Parce qu’ils ont été formaté ainsi pendant leur jeunesse. Parce que l’enfant procède par imitation. » À quoi nous rajouterons que l’immense majorité des humains n’a pas l’humilité, l’intelligence et le courage de s’informer si d’autres hommes n’ont pas une meilleure conception des choses qu’eux. La foi religieuse, le plus souvent, ne résulte pas d’un choix mais d’une imitation. Reste cependant toujours le choix, effectif celui-là, de choisir ce qui est bénéfique à autrui plutôt que maléfique. Il y a bien un choix entre le bien et le mal ; mais il n’y a que très rarement un vrai choix entre telle forme religieuse et spirituelle et une autre.

La foi-shraddha est une science sacrée

On peut parler de ‘science sacrée’ au sens où la spiritualité procède comme la science (quand elle est honnête et dénuée de propagande, ce qui rare). Un vrai scientifique ne considère pas comme vraie une théorie dont il n’a pas la preuve qu’elle est vraie ; et il ne considère pas comme fausse une théorie dont il n’a pas la preuve qu’elle est fausse. Ce qui fait que, la plupart du temps, un scientifique honnête doit reconnaître qu’il ne sait pas si telle théorie est vraie ou fausse : il n’a pas de preuve déterminante dans un sens ou dans l’autre.

La science expérimentale moderne affirme qu’il faut toujours trouver une preuve matérielle de l’origine de tel phénomène matériel. Mais cette affirmation est idéologique et non scientifique. Car elle revient à nier, sans preuve, que certains phénomènes matériels peuvent avoir une origine non matérielle.

Le chercheur spirituel procède comme le scientifique honnête (à vrai dire, c’est plutôt l’inverse, car la science des choses matérielles découle des principes de la science spirituelle). Le chercheur spirituel, face à une doctrine, un enseignement, une théorie, un dogme même, ne niera jamais a priori, et ne croira jamais a priori. Il éprouvera, sur le plan logique, cette théorie. Si elle est illogique, il ne la croira pas. On voit, plusieurs fois, par exemple, Jésus procéder ainsi, en coinçant ses adversaires avec des arguments logiques. Par exemple l’histoire de la ‘Femme voûtée’ : Hypocrites ! chacun de vous, le sabbat, ne délie-t-il pas de la crèche son bœuf ou son âne pour le mener boire ? Et cette fille d’Abraham, que Satan a liée voici dix-huit ans, il n’eût pas fallu la délier de ce lien le jour du sabbat ! » (Lc 13/10 = P 183). Autre exemple ‘l’hydropique’ : Lequel d’entre vous, si son fils ou son bœuf vient à tomber dans un puits, ne l’en tirera aussitôt, le jour du sabbat ? (Lc 14/05 = P 188). Mais, si la théorie n’a rien d’illogique, le spirituel s’abstiendra d’en douter, sans pour autant y adhérer à l’aveugle ; la chose sera à l’étude, non tranchée. Le fait qu’une théorie soit logique ne suffit pas pour qu’elle soit vraie, car il y a des illusions logiques (paralogiques précisément) ; mais le fait qu’une théorie soit illogique suffit pour qu’elle soit fausse.

Autrement dit, en spiritualité, la foi ne se dissocie pas de l’intelligence. Le conflit foi-intelligence propre au christianisme sentimental (mais pas à tout chrétiens) est un faux conflit. Jésus exige la foi (La tempête apaisée : Pourquoi avez-vous peur ainsi ? N’avez-vous pas encore de foi ? » (Mc 04/40 = P 097) ; il n’en exige pas moins l’intelligence : Vous ne comprenez pas encore et vous ne saisissez pas ? Avez-vous donc l’esprit bouché, des yeux pour ne point voir et des oreilles pour ne point entendre ? Et ne vous rappelez-vous pas (Mc 08/17 = P 129).

C’est la foi des croyants qui fait la puissance de Dieu

Et nous terminerons ce premier texte sur le Sanatana Dharma, après avoir envisagé la non-dualité (advaïta) et la foi (shraddha), en montrant que l’Évangile est un enseignement oriental sur cette question comme sur tant d’autres. Jésus était thaumaturge, c’est-à-dire qu’il avait une certaine puissance de faire des choses (en particulier des guérisons) qui semblaient miraculeuses aux gens. Mais, comme il le dit lui-même nul n’est prophète en son pays, lorsque, étant célèbre, il revint à Nazareth, où il avait discrètement passé une partie de sa jeunesse, ses anciens compatriotes ne crurent pas en lui et l’Évangile dit : Et il ne fit pas là beaucoup de miracles, à cause de leur manque de foi (Mt 13/58 = P 100).

Cela prouve que la puissance qui opère les guérisons ne vient pas de la seule force du guérisseur, mais indispensablement de la force de conviction du bénéficiaire. Autrement dit le miraculé se guérit lui-même par la force qui fait qu’il croit que Jésus peut le guérir ; sans cette force, Jésus ne fait pas. Les passages évangéliques sur ce thème abondent. Jésus va jusqu’à affirmer radicalement : si vous aviez la foi gros comme un grain de moutarde… rien ne vous serait impossible (Mt 17/20 = P 127).

Les esprits épris de dérision pourraient ici lever une objection, en supposant que les choses les plus absurdes, ou inutiles ou futiles pourraient devenir possibles ; mais il est évident que celui qui a de la foi gros comme un grain de moutarde ne saurait souhaiter l’absurde, l’inutile ou le futile.

Y a-t-il risque d’idéaliser l’Orient ?

Notre enthousiasme pour les choses de l’Orient pourrait sembler justifier une objection : « N’est-on pas en train d’idéaliser l’Orient, de le rêver ? Et, par la même occasion, de noircir l’Occident ? »

Les traditions spirituelles considèrent que les choses de la nature ne sont pas dues au hasard, et qu’elles ont, outre un sens matériel, un sens symbolique spirituel. La notion d’Orient désigne, dans tous les pays du monde, le côté où le soleil se lève le matin, donc le côté d’où vient la lumière ; et l’Occident le côté où la lumière disparaît. Le langage reflète cela quand on dit de quelqu’un qui n’a plus de repères physiques ou intérieurs qu’il est ‘dés-orienté’. Il est comme marchant sans lampe dans la nuit. La notion d’Orient désigne donc universellement la lumière de la connaissance spirituelle. Mais il se trouve, justement parce que la nature est un symbole, que les spiritualités orientales sont effectivement plus spirituelles, dans leurs enseignements, que les religions proche-orientales et aussi, il se trouve que l’Occident ‘Europe ou Amérique) n’a pas produit de grande religion ou spiritualité. C’est un fait que l’exposé de la Sagesse Orientale démontrera au fil du temps.

Ceci étant, il serait naïf de penser que tous les Orientaux sont spirituels. Beaucoup sont de purs profanes, seulement intéressés à l’argent et la célébrité mondaine ;  et ce sont souvent ceux qui adoptent le plus facilement la mentalité des Occidentaux. Encore plus d’Orientaux sont religieux dualistes ; ils prient un Dieu qu’ils conçoivent extérieur à eux-mêmes, en faisant une sorte de marché, comme dans toutes les religions du monde : « Je t’offre un sacrifice, ou des prières, ou des louanges, et j’attends de toi, en échange, de bonnes récoltes, de la fortune, de la longévité, un bon mari pour ma fille, des enfants etc ». Cependant deux différences s’imposent par rapport à l’Occident.

La première différence c’est que l’Orient, particulièrement en Inde, possède une doctrine d’une magnifique limpidité sur la non-dualité, la métaphysique, plus une méthode sans équivalent que l’on nomme globalement le yoga.

La deuxième différence c’est qu’en Orient la doctrine spirituelle non-duelle est, pour ainsi dire, à l’air libre. Même ceux qui ne la pratiquent pas la connaissent dans ses grandes lignes et la respectent. L’idée de ‘réaliser le divin’, de se fondre ‘dans l’absolu’ est presque banale en Inde, même si sa réalisation effective est extrêmement rare, et même s’il y a aussi de faux réalisés qui font leur petit commerce.

Un autre argument anti oriental mérite d’être considéré : « Les pays d’Orient sont aujourd’hui aussi modernes, et aussi pollueurs et destructeurs de nature que les pays d’Occident ; il n’y a plus aucune différence ». Il est vrai qu’ils sont aussi technologiquement modernes que les pays occidentaux, avec tous les problèmes que cela pose. Mais c’est l’Occident qui en est responsable. Ce sont les armes modernes des Occidentaux qui ont permis l’invasion de l’Inde par les Portugais, les Français et les Anglais. Ce sont les cuirassés anglais qui ont imposé la guerre de l’opium à la Chine, en pervertissant sa population par la force brute. Ce sont les bombes atomiques américaines qui ont brisé l’ancienne civilisation japonaise. Tout l’Orient a été agressé, violé, volé par l’Occident et cela depuis des siècles. Les produits manufacturés anglais ont détruit, par la concurrence commerciale, le système des castes artisanales, agricoles et marchandes de l’Inde. Même le prétendu ‘cadeau’ de la médecine occidentale a fait chuter la sélection naturelle pendant la petite enfance et suscité une colossale explosion démographique qui, jointe à la destruction de l’économie traditionnelle de type corporatiste, a suscité d’inhumaines accumulations de prolétaires exploitables dans les grandes citées modernes. Il faut, outre une grande ignorance de l’histoire, un cynisme certain pour accuser l’Orient des blessures que lui a faites l’Occident. Mais le pire est sans doute le système qui a consisté, comme faisaient les Romains, à envoyer les jeunes de ces pays étudier dans les grandes universités d’Occident, afin qu’ils reviennent ensuite pour détruire eux-mêmes leur propre culture et imposer encore plus la pression de l’envahisseur.

Cependant, malgré tout cela, qui peut nier que l’Orient en général et l’Inde en particulier ont su préserver l’essentiel de leur culture spirituelle ? Il suffit de voir l’état de la Chrétienté, désormais défunte, et même celui du Christianisme percé de coups par les fils de ses propres fidèles, pour constater que l’Occident est mal placé pour faire le critique en la matière.

Laïcité et spiritualité

Pour finir ce prélude à l’exposé du Sanatana Dharma, une petite mise au point sur la question de la laïcité sera utile. La loi bien connue du balancier fait que la France, reconnue autrefois ‘fille aînée de l’Église’ par les papes, est devenue l’un des pays les plus anti religieux de la planète. Les lois de 1905 sur la laïcité et la séparation de l’Église et  de l’État, sont souvent interprétées comme une interdiction, ou pour le moins une culpabilisation de tout questionnement spirituel. En Europe du nord et aux USA, les choses n’en sont pas à ce point ; les gens ne se cachent pas, comme souvent en France, de leurs opinions religieuses ou spirituelles comme s’il s’agissait de quelque chose d’inavouable, de quelque perversion de l’objectivité scientifique.

Un proverbe dit « Il ne faut pas jeter l’enfant avec l’eau du bain ». Autrefois, on baignait les enfants dans un baquet et, après le bain, on jetait l’eau. Les Français ont souvent jeté les questions spirituelles avec telle forme de religion qui ne leur plaisait plus. Et ils ont eu grand tort, car aucun homme ne peut échapper aux questions spirituelles sur le sens de la vie, son origine, sa fin, celle du monde, sur le vrai et le faux, sur le juste et l’injuste, le beau et le laid, l’amour et le désir etc. Une civilisation qui perd ces notions, qui ne cherche plus à leur trouver réponse, qui se vautre dans le consumérisme et le saccage planétaire, comment peut-on penser un instant qu’elle aura un avenir ?

C’est pourquoi nous considérerons la laïcité autrement que comme cet interdit de penser spirituellement. Et nous utiliserons la laïcité positivement. C’est-à-dire, en nous réjouissant de ne pas être des clercs, des professionnels de la religion. Imaginons un instant (cela est arrivé) un prêtre dialoguant pendant ses homélies avec ses ouailles, ou évoquant la transmigration (que l’évangile évoque pourtant), ou la métaphysique non-dualiste (que l’évangile affirme fortement) : qu’arriverait-il ? Il se ferait réprimander ou démettre par son évêque. Le cadre rigide de la théologie est une véritable laisse pour les clercs. Voilà pourquoi nous sommes heureux d’être laïques, non pas en tant que profanes, mais en tant que spirituels libres.

Quant à l’Évangile, nous avons vu qu’il est loin d’être le seul fondement de l’Église, mais surtout il n’est pas le monopole de l’Église. Il le dit d’ailleurs lui-même puisque Jésus conseille à ses disciples, tentés par l’inquisition, de ne pas lutter contre ceux qui enseignent en son nom, sans faire partie de l’institution des Douze (Mc 9/38 = P 130).

Qui dit ‘intérêt pour l’Évangile’ ne dit pas nécessairement ‘adhésion aveugle aux dogmes catholiques’, ni alignement militaire sur le point de vue, d’ailleurs changeant, des papautés qui se succèdent. l’Évangile est le livre le plus lu de l’Occident depuis deux mille ans, et cela est toujours vrai aujourd’hui. Il n’est la propriété d’aucune philosophie, d’aucune théologie, d’aucune église. C’est une source de sagesse proche orientale, que l’Occident a beaucoup revendiquée et beaucoup trahie et qui appartient, désormais, mondialisation oblige, au trésor universel de la sagesse et de la spiritualité mondiale, au même titre que la Bhagavad Gîta. Nous n’aurons donc de complexe, ni vis-à-vis des intégristes de la laïcité, ni vis-à-vis des intégristes cléricaux de la catholicité.

Ce premier texte se termine donc sur trois mots : non-dualité, foi intérieure, et spiritualité libre (l’esprit souffle où il veut : Jn 3/8 = P 030).

 

 

 

 

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires

Dualité, non-dualité, foi et spiritualité

Présentation rapide du site et de ses fonctionnalités